Cette version a été traduite de l'anglais par Complexe Systémique avec l'aide de l'intelligence artificielle. En cas de doute, la version originale fait foi.
Health Equity · Migration
Vingt personnes de six familles cambodgiennes installées sur la côte de l’Alabama, sur trois générations, racontent le génocide de 1975-1979, l’exil et la vie d’après, génogramme à l’appui. Le stress traumatique passe par la relation parents-enfants : soumission attendue, autorité, châtiments corporels. La résilience emprunte le même chemin, par la piété filiale, des liens forts et une hiérarchie qui s’assouplit chez les plus jeunes parents.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de La transmission intergénérationnelle du stress traumatique et de la résilience dans des familles immigrées cambodgiennes de la côte de l’Alabama : récits familiaux, par Chansophal Mak, Denise C. Lewis et Desiree M. Seponski, publié dans Health Equity (Mary Ann Liebert) (2021), doi : 10.1089/heq.2020.0142, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les tableaux sont présentés sous forme de listes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Les relations parents-enfants sont le moteur de la transmission du stress traumatique et de la résilience d’une génération à l’autre.
Chansophal Mak, Denise C. Lewis et Desiree M. Seponski
Résumé
Objectif. La transmission intergénérationnelle du traumatisme psychologique est une préoccupation de santé publique mondiale persistante. Le Cambodge a connu environ 4 années de génocide, qui ont causé près de 2 millions de morts. De nombreuses personnes survivantes ont fui et se sont réinstallées aux États-Unis, où elles ont continué de faire face aux conséquences psychologiques et relationnelles du déplacement forcé, avec un accès limité aux soins de santé mentale. Cette étude s’est appuyée sur un cadre écologique des déterminants sociaux de la santé pour explorer la manière dont des familles réinstallées parlaient des expériences traumatiques et de la résilience transmises sur trois générations.
Méthodes. Des entretiens semi-structurés approfondis, guidés par l’enquête narrative, ont été menés auprès de familles sur plusieurs générations : cinq grands-parents, six parents et neuf enfants adultes. Le protocole d’entretien comprenait l’élaboration de génogrammes familiaux détaillés, qui facilitaient le partage des expériences vécues pendant le génocide cambodgien (1975-1979) et lors de la réinstallation aux États-Unis dans les années 1980. Une analyse thématique des données a été conduite sur les expériences individuelles et familiales avant, pendant et après le génocide et la réinstallation.
Résultats. Les résultats font ressortir les relations parents-enfants comme principal mécanisme de transmission intergénérationnelle du stress traumatique et de la résilience dans les familles immigrées cambodgiennes. Plus précisément, les personnes participantes ont fait état d’attentes parentales élevées, d’une parentalité autoritaire, de châtiments corporels et de styles de communication fondés sur la soumission. À l’inverse, des liens forts et une hiérarchie moins marquée entre parents et enfants sont apparus comme des facteurs de résilience dans cette population.
Conclusions. Les résultats de cette étude qualitative soulignent la nécessité, dans la pratique auprès des familles cambodgiennes réinstallées, d’une conceptualisation systémique de la santé mentale, afin de briser le cycle de transmission intergénérationnelle du stress traumatique et de favoriser la résilience après la réinstallation.
Mots-clés : stress traumatique, résilience, familles immigrées cambodgiennes, intergénérationnel, déterminants sociaux écologiques de la santé
Le stress traumatique est une préoccupation de santé publique mondiale.1 Des événements traumatiques comme les guerres civiles et les génocides ont causé des morts et la destruction de structures familiales dans le monde entier,2,3 touchant les générations exposées et les générations suivantes, qui ont dû affronter le déplacement et la réinstallation qui en ont découlé.2,4–6 L’exposition à des événements traumatiques et le déplacement forcé affectent l’écologie tout entière d’une personne, avec des conséquences intergénérationnelles à long terme.2,7
Près de 2 millions de personnes sont mortes pendant le génocide cambodgien de 1975-1979,8,9 et environ 158 000 personnes survivantes ont immigré aux États-Unis.9,10 Les expériences des familles immigrées cambodgiennes, génocide, pertes nettes et pertes ambiguës, séparations familiales, déplacement forcé et statut de personnes réfugiées immigrées aux États-Unis, les exposent à des inégalités en matière de santé mentale.2,7,11,12 Pourtant, en 40 ans, une seule étude a été publiée sur la transmission intergénérationnelle du stress traumatique dans la population cambodgienne ; elle examinait les styles parentaux.13 Un certain nombre d’études menées auprès de populations touchées par la guerre, comme les personnes survivantes de la Shoah, des personnes ayant été enfants soldats et des personnes survivantes du génocide ukrainien, ont montré que les relations parents-enfants, sous la forme de pratiques parentales, de projection par les parents de leurs propres besoins et d’émotions fondées sur la peur, et de schémas de communication, constituaient les principaux mécanismes de transmission intergénérationnelle du stress traumatique et de la résilience.4,14,15 Cependant, à ce jour, aucune recherche n’a étudié la transmission intergénérationnelle du stress traumatique chez les personnes immigrées cambodgiennes, alors même que trois générations de personnes survivantes du génocide vivent, largement invisibles et inaudibles, dans leurs pays de réinstallation. Cette étude exploratoire vise à comprendre et à commencer à documenter les mécanismes de transmission intergénérationnelle du stress traumatique dans les familles immigrées cambodgiennes. Nous avons utilisé un modèle écologique des déterminants sociaux de la santé pour cadrer l’étude, en nous concentrant sur des facteurs sociétaux, comme les facteurs sociaux et économiques, qui sont liés aux états de santé mentale et physique.12
Une conceptualisation globale du stress traumatique, qui inclut les facteurs biologiques, l’histoire développementale, les systèmes familiaux et le contexte social, est indispensable pour comprendre pleinement ce phénomène.16 Des études antérieures ont montré que les principaux mécanismes de transmission intergénérationnelle du stress traumatique passent par les interactions parents-enfants. Plus précisément, une étude sur le traumatisme secondaire chez des personnes survivantes de la Shoah a révélé que la transmission du stress traumatique à la troisième génération tenait surtout au fait de vivre dans une communauté marquée par l’histoire de la guerre.17 Les effets à long terme du stress traumatique sur les deuxième et troisième générations ont été étudiés dans trois groupes : groupe 1 (troisième génération dont les deux parents ont survécu à la Shoah), groupe 2 (troisième génération dont un parent a survécu à la Shoah) et groupe 3 (troisième génération dont les parents n’ont pas survécu à la Shoah). Seul le groupe 1 présentait des signes de symptômes traumatiques longtemps après l’exposition de la première génération. De même, des réactions émotionnelles de stress traumatique ont été repérées dans une étude menée auprès de la descendance brésilienne de personnes survivantes de la Shoah, qui cherchait à déterminer comment le traumatisme passait des parents aux enfants à travers leurs schémas de communication.14 Les parents transmettaient à leur descendance la peur, l’évitement, la culpabilité, des sentiments d’impuissance et la soumission. Ces études mettent en évidence une transmission intergénérationnelle du stress traumatique qui a des implications importantes pour la dynamique familiale et le bien-être des générations futures.
Une transmission intergénérationnelle du stress traumatique par la relation parents-enfants a aussi été constatée chez des personnes survivantes du génocide ukrainien et chez des personnes ayant été enfants soldats au Burundi.4,15 Ces personnes survivantes présentaient un large éventail d’émotions liées à la peur (c’est-à-dire la tristesse, l’anxiété et la colère) et de stratégies d’adaptation liées à la peur (c’est-à-dire le stockage et la consommation de nourriture), transmises aux générations suivantes sur huit décennies.4 Les pratiques parentales (c’est-à-dire le recours aux châtiments corporels et les manifestations d’agressivité) provoquaient aussi des comportements agressifs chez leur descendance.15 Le stress traumatique se maintient longtemps dans les populations touchées, en raison de ses conséquences psychologiques et relationnelles et du manque fréquent de ressources dans la communauté. Il reste nécessaire de comprendre les processus de transmission du traumatisme et les déterminants sociaux des facteurs de risque et de protection qui s’y rattachent, afin de pouvoir interrompre ses effets transgénérationnels.
La résilience est la capacité d’une personne ou d’une famille à utiliser ses ressources internes (c’est-à-dire des liens familiaux forts et la loyauté) pour améliorer sa santé physique et relationnelle afin de faire face à l’adversité, de s’y adapter et de s’en relever.18,19 La résilience joue un rôle important dans l’expérience des populations touchées par la guerre et déplacées.18 Surtout, l’accès à la résilience dépend fortement du niveau de soutien disponible dans la communauté et dans les pays d’accueil.20
Une étude menée auprès de la descendance brésilienne de personnes survivantes de la Shoah a mis en évidence une capacité à se relever de l’adversité.14 De même, une autre étude a repéré une transmission de la résilience de la deuxième à la troisième génération chez des personnes survivantes de la Shoah, en évoquant des facteurs de protection comme un statut socioéconomique de classe moyenne et un niveau d’études plus élevé des parents.21 Une étude menée auprès de personnes ayant été enfants soldats a mis en évidence une résilience prenant la forme d’une prise de responsabilités.15 La première génération apprenait aux fils à prendre des responsabilités dans la famille et aux filles à épouser des hommes responsables.
Le cadre général de cette étude permet aux équipes d’intervention et de santé mentale de retracer la transmission intergénérationnelle du traumatisme et de la résilience dans les populations touchées par un traumatisme, en intégrant une compréhension émique de leur culture, de leur histoire et de leurs expériences vécues.22–24 Le cadre du génogramme du traumatisme et de la résilience transgénérationnels utilisé dans cette étude intègre la théorie du trauma, la théorie des systèmes écologiques, la résilience, la sensibilité culturelle et une perspective de justice sociale pour examiner les expériences traumatiques à travers les générations.25 Nous avons eu recours à des génogrammes pour faciliter l’examen de la transmission du traumatisme et de la résilience sur trois générations de familles immigrées cambodgiennes. Les familles ont été interrogées selon les principes de l’enquête narrative et à l’aide de génogrammes centrés sur des périodes importantes avant, pendant et après le génocide et la réinstallation. Les entretiens visaient à répondre à la question de recherche principale : quels sont les mécanismes de transmission intergénérationnelle du stress traumatique et de la résilience dans les familles immigrées cambodgiennes ?
Cette étude a été menée dans une communauté cambodgienne essentiellement rurale de la côte de l’Alabama. Des méthodes d’échantillonnage raisonné et en boule de neige ont été utilisées pour recruter les personnes participantes. Les principes de l’enquête narrative ont permis à l’équipe de recherche de saisir la profondeur et le fil des expériences des personnes participantes26,27 et de comprendre en profondeur leur positionnement par rapport à de multiples places sociales (par exemple les rôles de genre, le statut socioéconomique et le statut d’immigration).28 Le tableau 1 présente les informations sociodémographiques des 20 personnes participantes issues de six familles.
Tableau 1 — Informations sociodémographiques des personnes participantes
Famille/génération : genre, âge, origine, scolarité.
F1/G1 : famille 1, génération 1 ; F1/G2 : famille 1, génération 2 ; F1/G3 : famille 1, génération 3. Il en va de même pour les familles 2 à 6 (F2 à F6) et les générations 1 à 3 (G1 à G3).
Après l’approbation du comité d’éthique (IRB) d’une grande université du Sud, des responsables de la communauté cambodgienne ont été sollicités pour aider au recrutement. Les membres de la communauté qui ont manifesté leur intérêt pour l’étude ont été invités à donner leur consentement oral et écrit. Les entretiens, la transcription et le codage ouvert ont été réalisés dans les langues d’origine (c’est-à-dire le khmer ou l’anglais) par la personne qui signe en premier, d’origine cambodgienne et parlant couramment les deux langues. Les entretiens semi-structurés approfondis ont suivi des questions précises (par exemple : Quelle est votre expérience du génocide et de la migration ? Quelles marques ces expériences ont-elles laissées sur vous et sur votre famille ? Parlez-moi de la manière dont vous exercez votre rôle de parent. En quoi est-ce semblable ou différent de l’éducation que vous avez reçue de vos parents ?) afin de repérer les mécanismes du traumatisme et de la résilience.29 Pour réduire au minimum le risque psychologique, le consentement des personnes participantes a été redemandé tout au long de l’entretien ; un temps d’échange leur était proposé à la fin, et elles étaient informées de la possibilité d’une orientation vers un service local de santé mentale.
Pour garantir l’exactitude des transcriptions, la personne responsable principale de la recherche a fait les transcriptions et a vérifié la concordance entre les textes écrits et les fichiers audio. L’ensemble des données comprend les enregistrements des entretiens, les notes de terrain, les mémos et les génogrammes. Les données ont été triangulées et vérifiées auprès des personnes participantes par les trois membres de l’équipe afin de renforcer la fiabilité et la richesse des récits recueillis.30–32 Des démarches inductive, déductive et abductive ont été combinées avec deux cycles de codage.33 Une pensée narrative et une pensée catégorielle ont servi à dégager les codes et les thèmes.27,34,35 Après le codage ouvert des données dans leurs langues d’origine, les codes khmers ont été traduits en anglais. Les codes ont ensuite été ordonnés chronologiquement sur des frises représentant l’avant, le pendant et l’après-génocide, afin de saisir comment un ensemble de codes et de thèmes évoluait au fil du temps.31,32 Les mémos analytiques, les notes de terrain et les génogrammes de chaque famille ont aussi éclairé le repérage des codes et des thèmes.36
Chaque génération a parlé de ses expériences liées au génocide. Le tableau 2 présente l’ensemble de l’analyse thématique de cette étude. Toutefois, pour les besoins de cet article, seuls les thèmes directement liés à la transmission intergénérationnelle du traumatisme et de la résilience dans les relations parents-enfants sont décrits. Les résultats sont présentés ci-dessous en deux catégories, qui comprennent des thèmes et des citations référencées par membre de la famille et par génération.
Tableau 2 — Principaux thèmes
Seuls les thèmes en gras sont retenus dans cette étude, car ils concernent les relations parents-enfants et la transmission intergénérationnelle du stress traumatique et de la résilience.
Le thème des relations parents-enfants fondées sur la soumission, conséquence de l’exposition au traumatisme, se retrouve dans les trois générations. Les personnes de G1 ont décrit leur attachement à une communication de soumission dans les relations parents-enfants lorsqu’elles vivaient au Cambodge. La communication de soumission désigne l’acquiescement sans discussion aux souhaits et aux conseils des parents, sans expression de ses propres besoins.
J’écoutais mes parents. Ils m’ont donné la vie… [il faut les écouter]. Je n’osais rien faire comme je le voulais… [je vérifiais qu’ils étaient contents] (F4/G1).
La communication de soumission reste un style courant chez de nombreux enfants de familles immigrées cambodgiennes.
Je veux devenir enseignant, mais mon père [n’était pas d’accord]… Je vais plutôt étudier la pharmacie ou la médecine (F5/G3).
Ma mère m’a demandé de venir ici pour m’occuper de ma grand-mère [malade]… Je suis ici depuis environ 7 mois [à m’occuper d’elle] (F3/G3) (23 ans).
D’autres encore adoptent un mode d’écoute plus passif, sans toujours suivre les souhaits de leurs parents.
Ma mère était très stricte [contrôlante]… Je n’ai pas le droit d’avoir un petit ami [contraire aux valeurs culturelles cambodgiennes] (F3/G3) (33 ans).
Le thème des relations parents-enfants fondées sur la soumission apparaissait aussi dans les descriptions de la vie pendant le génocide, chez les personnes participantes de G1 comme de G2.
Pendant le génocide, mes parents ont décidé de me marier. [mariage arrangé]… [protection contre les violences sexuelles] de la part des gens de Pol Pot (F2/G1).
Les deux générations ont décrit la parentalité autoritaire comme le style le plus courant au Cambodge. Ce schéma reste fort dans les familles aux États-Unis, en particulier chez les personnes immigrées cambodgiennes de G1, où les enfants ont peu de liberté dans leurs décisions.
Les parents immigrés cambodgiens de G1 comme de G2 pratiquent une parentalité autoritaire et disent donner des ordres à leurs enfants pour qu’ils suivent leurs conseils. Ces parents indiquent que les enfants pratiquent souvent une communication de soumission avec leurs parents et les membres plus âgés de la famille. Certains parents de G2 ont recours aux châtiments corporels, tout en connaissant les lois de protection de l’enfance aux États-Unis. Une personne participante a confié : « J’aime mes parents et je les écoute. Je veux aussi que mes enfants m’écoutent, mais je ne crois pas qu’ils le fassent. Ce sont des enfants américains et on ne peut pas les toucher » (F3/G2). Lorsque les enfants ne se conforment pas aux souhaits de leurs parents, certains parents se mettent en colère et recourent aux châtiments corporels. Une autre participante a décrit son mari comme « violent et cruel » dans les châtiments corporels qu’il leur infligeait, à elle et à leurs enfants.
Mon deuxième mari était très violent [violence conjugale]… [châtiments corporels] envers moi et nos filles (F3/G1).
Les ordres parentaux stricts, la liberté de décision limitée et le recours aux châtiments corporels se sont poursuivis après la réinstallation aux États-Unis.
Les personnes participantes de G3 disaient combiner des styles parentaux autoritaire et permissif. Une personne participante de G3 a décrit le sentiment d’être proche de ses enfants et de leur laisser de la liberté.
Je me sens tellement proche de mes enfants [je leur laisse la liberté de choisir]… [pas de hiérarchie] avec mes enfants (F3/G3) (33 ans).
À l’inverse, la participante F3/G3 (26 ans) a indiqué que son style parental et celui de ses parents se ressemblaient : elle recourait aux châtiments corporels et, parfois, au schéma plus cohérent du temps de retrait (time out) utilisé aux États-Unis.
Je crois que ma façon d’être parent ressemble à celle de mes parents [utiliser un bâton pour discipliner]… [le temps de retrait] marche avec mes petits (F3/G3) (26 ans).
Ces deux récits de parentalité montrent que les personnes participantes à la fois suivent des stratégies intergénérationnelles et évoluent au fil du temps vers des schémas plus proches des styles parentaux américains.
Les récits de chaque génération montrent une transmission intergénérationnelle de la résilience. En particulier, la piété filiale, concept central des relations intergénérationnelles dans les familles cambodgiennes, désigne le lien familial fort et le rôle de la descendance, qui doit rendre à ses parents et aux générations plus âgées ce qu’elle en a reçu.37
Les personnes participantes de G1 comme de G2 avaient l’habitude de suivre les principes de la piété filiale dans leur vie, en aidant aux tâches ménagères et en cultivant le riz pour la consommation de la famille.
Avant le génocide, je devais aider mes parents dans la rizière. [travail des enfants]… [pas la possibilité d’étudier] (F3/G1).
Pendant le génocide, la piété filiale est restée un concept central malgré des événements qui mettaient la vie en danger. Certaines personnes participantes de G2 ont raconté avoir pris le risque de voler de la nourriture pour leur famille, tandis que d’autres ont dit avoir obéi aux ordres de leurs parents parce qu’elles leur faisaient confiance.
Mon père sait tout [le héros de notre famille]. Il nous a sauvés, nous et ses parents, de la mort pendant le génocide (F4/G2).
On m’avait affectée au travail dans la rizière… [voler de la nourriture]. J’aurais pu être tuée si on m’avait prise… [prendre des risques pour ma famille] (F3/G2).
Les familles de G2 et de G3 ont indiqué que la transmission intergénérationnelle de la piété filiale restait un repère fort dans les relations parents-enfants. Beaucoup continuaient de prendre soin des générations plus âgées. Dans cette population, la piété filiale n’a pas beaucoup changé au fil du temps.
Un autre prolongement de la piété filiale est l’attente que l’enfant né en premier endosse le rôle des parents lorsque ceux-ci sont absents ou incapables d’assumer leur rôle. Le rôle de décision revient ainsi à l’enfant né en premier.
Mon père était aux urgences [opération d’une tumeur au cerveau]… il a aussi un cancer du poumon. En tant qu’aînée [je décide pour la famille]… (F3/G2)
Je suis l’aîné. [être un modèle] pour mes frères et sœurs… Je ne peux pas me rater… [obtenir mon admission à l’université] (F2/G3).
Des relations parents-enfants résilientes se reflètent dans le désir des générations plus âgées d’offrir une éducation aux plus jeunes. Même si les personnes participantes de G1 n’ont pas pu étudier en raison des bouleversements massifs de leur vie au Cambodge, elles reconnaissaient la valeur de l’éducation pour les jeunes générations. Une participante a exprimé sa fierté que son fils ait été le premier à terminer l’université peu après leur arrivée aux États-Unis.
Mon fils aimait étudier [assidu et travailleur]… Aujourd’hui, il a très bien réussi dans sa carrière d’expert-comptable (F5/G1).
De nombreux récits ont montré comment les familles restent fidèles à la piété filiale et renforcent la résilience familiale après avoir traversé les multiples traumatismes liés au génocide et à la réinstallation.
La discussion situe les résultats de l’étude dans un cadre écologique des déterminants sociaux de la santé qui relie à la littérature existante la transmission intergénérationnelle du stress traumatique et de la résilience dans les familles immigrées cambodgiennes. Elle développe aussi les implications pour la pratique et la recherche auprès des familles immigrées cambodgiennes sur plusieurs générations.
Les attentes parentales élevées et la projection de leurs besoins par les parents obligent les enfants à suivre les besoins de leurs parents et à y répondre, en ignorant leurs propres besoins. Les parents immigrés cambodgiens projetaient sur leurs enfants des besoins et des attentes non résolus, à travers des émotions liées à la peur (c’est-à-dire la tristesse, l’anxiété et la colère). Ces relations parents-enfants fondées sur la peur brouillent les frontières, ce que l’on peut décrire comme une confusion identitaire souvent liée à des réactions de crise chez les enfants.38
Les châtiments corporels et la parentalité autoritaire étaient des pratiques courantes au Cambodge et se sont souvent poursuivis aux États-Unis, mais, selon les personnes participantes, avec une intensité moindre. Ces deux pratiques sont des signes d’une incapacité à maîtriser sa colère et sa frustration, et il a été démontré qu’elles nuisent aux enfants.39,40 Les châtiments corporels obligent les enfants à obéir immédiatement, mais conduisent à de l’agressivité chez les enfants,15,41 comme des accès de colère, des cris, des trépignements et de la violence familiale. Les personnes participantes de G3 n’ont pas vécu le génocide ; elles manifestaient pourtant des réactions traumatiques semblables à celles présentes dans les styles relationnels et de communication de leurs parents. Nos résultats rejoignent des résultats antérieurs sur l’exposition indirecte chez des personnes survivantes de la Shoah : la troisième génération n’a pas vécu le génocide, mais elle manifeste encore, à travers les relations parents-enfants, des réactions traumatiques semblables à celles de ses parents.42,43
En ce qui concerne la résilience intergénérationnelle, un lien fort dans les relations parents-enfants renvoie à un sentiment d’appartenance, à un sentiment d’être ensemble, et à un sentiment d’espoir et de sens dans la vie.44–46 Ce lien fort dans les relations parents-enfants agit comme un facteur de protection face aux adversités de la vie. En particulier, les personnes immigrées cambodgiennes de G3 ont dit se sentir proches de leurs enfants et leur laisser de la liberté. Cette génération a aussi indiqué consacrer son temps libre à des loisirs, alors que la deuxième génération n’avait pas pu le faire dans sa jeunesse en raison de la pauvreté et du manque de ressources, que les pays de réinstallation omettent souvent d’offrir aux populations touchées par la guerre, qui ont vécu et accumulé un stress traumatique, y compris un stress d’acculturation, pendant leur déplacement (c’est-à-dire avant, pendant et après la migration).2,7 Surtout, le stress d’acculturation s’est aussi révélé être un déterminant social de la santé mentale chez les personnes migrantes.47 Comme les générations G1 et G2 devaient assurer les besoins fondamentaux de leur famille, elles n’avaient pas la possibilité de s’adonner à des loisirs comme G3. Les responsabilités et le soin que les générations plus âgées portent aux générations suivantes créent un lien fort dans les relations parents-enfants et renforcent la résilience familiale.18 Cela rejoint les résultats sur le traumatisme intergénérationnel chez des personnes survivantes de la Shoah, qui soulignent l’importance d’un lien sain dans les relations parents-enfants comme facteur de protection contre la transmission du traumatisme.46
Plusieurs études ont fait état d’exemples de résilience familiale intergénérationnelle rapportés par les générations directement exposées aux événements traumatiques.14,15,18,21 Une réinstallation réussie exige des pays de réinstallation des ressources structurelles complètes et un soutien aux populations touchées par la guerre, afin qu’elles puissent faire face à leur stress traumatique chronique, qui entrave leur capacité à développer une résilience familiale et à exercer une parentalité saine.2,7,19,20 Les personnes immigrées cambodgiennes qui souffrent du stress traumatique du génocide, de la perte de membres de leur famille, d’un déplacement vers des pays étrangers par crainte pour leur sécurité et d’une grande pauvreté ne parviennent à offrir à leur famille qu’une chaleur et des soins très limités, à moins d’avoir davantage accès, dans le pays de réinstallation, à des systèmes de soutien qui répondent aux problèmes de santé mentale et relationnelle après leur réinstallation. La santé mentale individuelle, la parentalité et les relations familiales de ces communautés resteront compromises tant que le paysage sociopolitique des États-Unis ne changera pas pour mieux répondre aux besoins de ces familles. Au regard du cadre des déterminants écologiques de la santé,12 les familles réinstallées devraient aussi bénéficier d’un dépistage en santé mentale associé à celui de la santé physique, et le personnel scolaire devrait être formé à reconnaître et à soutenir les enfants et les parents touchés par la guerre, le traumatisme et la réinstallation.
Les relations parents-enfants sont le moteur de la transmission du stress traumatique et de la résilience d’une génération à l’autre, et elles peuvent être à l’origine des styles de communication et des stratégies d’adaptation. Les personnes immigrées cambodgiennes plus âgées continuent de transmettre leurs réactions traumatiques à leur descendance, souvent sans avoir conscience de schémas parents-enfants malsains. À d’autres moments, un lien parents-enfants fort protège la descendance des familles immigrées cambodgiennes des effets du traumatisme intergénérationnel. Avec un soutien adapté dans le pays de réinstallation, ces familles auraient la possibilité de traiter leurs symptômes traumatiques individuels et d’en interrompre les effets intergénérationnels.
Deux implications cliniques importantes découlent de cette étude : il faut, au sein des communautés de réinstallation, (1) des évaluations psychologiques et relationnelles appropriées et des interventions parentales culturellement adaptées, et (2) des ressources de soin du traumatisme qui répondent aux besoins des personnes et de leur famille. Les équipes cliniques, les personnes qui interviennent sur le terrain et les responsables politiques doivent prêter attention aux relations parents-enfants, en repérant les facteurs de stress et les besoins non satisfaits de chaque parent, ainsi que les schémas de stress, les styles de communication, les méthodes de discipline et la détresse émotionnelle qui en résultent et que les parents transmettent aux enfants. Soutenir les parents a un effet direct sur les enfants, et les deux générations peuvent ainsi mieux répondre à leurs besoins. Pour parvenir à la santé mentale individuelle et relationnelle, le pays de réinstallation doit impliquer les populations touchées par la guerre et leur offrir un soutien suffisant. En raison du stress traumatique vécu par G1 et G2 avant et pendant la migration, ainsi que du stress d’acculturation vécu par les trois générations après la migration, des interventions systémiques et multiniveaux (c’est-à-dire individuelles, familiales et communautaires), culturellement adaptées et efficaces, sont nécessaires pour interrompre la transmission intergénérationnelle du stress traumatique dans cette population.
Complexe Systémique : à retenir
L’intérêt de cette étude tient à son outil autant qu’à ses résultats : le génogramme, construit avec trois générations réunies, sert à la fois de support d’entretien et de lecture du trauma dans la durée. Il fait voir que ce qui se transmet n’est pas un récit du génocide mais une manière d’être parent et enfant, faite de soumission, d’ordres et de coups, et que la piété filiale, souvent lue comme une contrainte, porte aussi la résilience. La clinique systémique y trouvera une invitation à regarder la loyauté et l’aînesse comme des ressources autant que comme des charges, et à replacer la violence éducative dans une histoire de survie sans l’excuser. Prudence : six familles, une communauté, une lecture parfois linéaire de la transmission, et une conclusion qui fait reposer l’issue sur les politiques d’accueil des États-Unis plus qu’elle ne la démontre. À lire avec la revue exploratoire sur le trauma intergénérationnel dans les familles réfugiées, et avec l’étude sur le pont relationnel chez des personnes réfugiées est-africaines de la génération 1.5.
Notes de l’original
Remerciements. L’équipe adresse des remerciements particuliers à Elizabeth Wieling, qui dirige le programme de thérapie conjugale et familiale de l’université de Géorgie, pour ses consultations et ses retours sur la perspective de santé mentale mondiale dans le travail auprès de populations touchées par un stress traumatique lié à la guerre et à la réinstallation.
Liens d’intérêts. Aucun lien d’intérêts financier.
Financement. Ce travail a été soutenu par les National Academies of Sciences, Engineering, and Medicine, Gulf Research Program, subvention no 2000008280.
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Traduction non officielle en français de La transmission intergénérationnelle du stress traumatique et de la résilience dans des familles immigrées cambodgiennes de la côte de l’Alabama : récits familiaux, par Chansophal Mak, Denise C. Lewis et Desiree M. Seponski, Health Equity, vol. 5, no 1 (2021), doi : 10.1089/heq.2020.0142, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableaux présentés en listes). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « Intergenerational Transmission of Traumatic Stress and Resilience Among Cambodian Immigrant Families Along Coastal Alabama: Family Narratives », publié dans Health Equity (2021) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
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Mak, C., Lewis, D. C., et Seponski, D. M. (2021). La transmission intergénérationnelle du stress traumatique et de la résilience dans des familles immigrées cambodgiennes de la côte de l’Alabama : récits familiaux (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/la-transmission-intergenerationnelle-du-stress-traumatique-et-de-la-resilience (Œuvre originale publiée en 2021 dans Health Equity, vol. 5, n° 1, p. 431-438 (2021) ; republiée en 2021 par Health Equity, https://journals.sagepub.com/doi/10.1089/heq.2020.0142)
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