Clinique · Violences
Agressivité, agression, violence : trois mots que l’usage courant confond, et qu’il vaut la peine de séparer. La distinction n’a rien d’un exercice de vocabulaire : elle change ce qu’une personne comprend d’elle-même quand elle vient nous parler de ce qu’elle appelle « sa violence ». Elle conduit aussi à une question plus large, à la croisée de la psychologie, de la philosophie, de l’anthropologie et de l’histoire : la violence est-elle naturelle ?
Je dois commencer par un aveu : pendant des années, j’ai employé le mot « violence » de manière parfaitement inappropriée. Avant d’aller plus loin, il faut donc distinguer trois notions très différentes les unes des autres, dont la séparation m’a beaucoup servi dans ma pratique.
Une force au service de la survie. Elle n’a rien de péjoratif : nous en avons tous besoin, tous les jours.
Le passage à l’acte. Elle peut être verbale, physique ou psychologique.
La forme la plus sévère : la force au service de la destruction de l’autre, de son anéantissement.
Posées ainsi, ces trois définitions ne se recouvrent plus. L’agressivité est une compétence ; l’agression est un acte ; la violence est une intention de destruction. Confondre les trois, c’est ce que je faisais — et c’est ce que fait, la plupart du temps, la personne qui s’installe en face de nous.
J’ai eu l’occasion d’échanger avec beaucoup de personnes qui me disaient avoir l’impression d’avoir des comportements violents. Des parents qui racontent qu’ils sont parfois violents avec leurs enfants, ou que leurs enfants sont violents avec eux. Des collègues de travail, aussi, qui craignent que certaines de leurs paroles ou de leurs actes « fassent violence » aux personnes qu’ils accompagnent.
Dans la grande majorité des cas, lorsque quelqu’un emploie le mot « violence », il veut en réalité parler d’une agression ou d’un comportement agressif. Ce n’est pas un détail : cela concerne directement le vécu interne de la personne qui vient nous en parler. Se penser violent, c’est se penser du côté de la destruction de l’autre. Reconnaître qu’on a eu un mouvement agressif, c’est tout autre chose — et cela ouvre un travail possible, là où le premier terme enferme.
À retenir
Nommer précisément ce dont il s’agit, c’est déjà intervenir. Rendre à une personne le mot juste pour son comportement, ce n’est ni la dédouaner ni minimiser : c’est lui permettre de se regarder sans être écrasée par une étiquette qui ne lui correspond pas.
Si l’on accepte de définir l’agressivité comme une force au service de la survie, il faut admettre que nous n’en disposons pas tous au même degré. Certaines personnes ont un potentiel agressif plus important que d’autres. Notre expérience de vie et la manière dont nous avons été élevés jouent bien sûr un rôle majeur dans la compétence agressive que nous développons — mais il semble que tout ne relève pas de l’acquis.
Ma fille est à la crèche depuis quelques mois, et quand on observe des tout-petits, on voit très vite que certains sont mieux équipés que d’autres : il y en a qui arrivent plus facilement à se défendre, d’autres beaucoup moins. À cet âge, cela ne s’explique pas encore par ce que la vie leur a appris. L’expérience compte, donc, mais il existe probablement aussi des prédispositions.
Cette compétence, nous la mobilisons tous les jours : pour affirmer une position, faire entendre un point de vue, ne pas se laisser faire. Cela commence très tôt à l’école et se poursuit toute la vie. Regardez une salle de réunion : vous repérez immédiatement celles et ceux qui prennent la parole spontanément, qui cherchent à faire entendre leurs idées, qui iront plus facilement demander quelque chose à leur hiérarchie ou réclamer une promotion. Observez un repas de famille : le tableau est le même. On peut être bien équipé, très bien équipé — voire trop — comme on peut être sous-équipé, parfois gravement. C’est cette échelle que je développe dans un second temps.
La violence, elle, peut prendre des centaines de formes. Les repérer évite de réserver le mot aux seules traces visibles.
La question peut sembler étrange. Elle mérite pourtant un détour, parce que la réponse détermine ce que l’on croit possible en matière de prévention et d’éducation.
On présente souvent l’histoire de l’humanité comme un enchaînement d’évolutions successives : une espèce d’homme puis une autre, jusqu’à nous. C’est la représentation que j’en avais, avant de lire Sapiens, l’ouvrage de vulgarisation de Yuval Noah Harari. Le livre a été critiqué par certains spécialistes, notamment parce qu’il s’appuie par endroits sur des éléments qui ne sont pas tous solidement établis. Cela n’enlève rien, à mon sens, à la qualité de l’argumentation ni à sa capacité à bousculer nos représentations — et il se lit comme un roman, ce qui n’est pas si fréquent pour un ouvrage historique.
Première surprise : plusieurs espèces d’hommes ont coexisté à la surface de la planète. Il y a eu une période où vivaient en même temps des Homo sapiens et des hommes de Néandertal — l’homme de la vallée de Neander, plus grand, physiquement plus fort, plus résistant au froid, présent notamment sur le continent asiatique. Homo sapiens, lui, était plus petit, mais doté d’un plus gros cerveau.
C’est ici que le raisonnement devient passionnant. Ce cerveau plus volumineux rendait les accouchements de plus en plus difficiles ; les femmes qui y survivaient le mieux étaient celles qui mettaient au monde des enfants légèrement prématurés. L’évolution a donc privilégié des naissances plus précoces — et des cerveaux plus gros.
De toutes les espèces qui peuplent la planète, nous sommes la seule à avoir besoin d’autant de temps avant d’être un tant soit peu autonome. C’est précisément cette fragilité prolongée qui a contraint les adultes à s’occuper de leurs petits bien plus longtemps. Déchargés du souci immédiat de leur survie, les enfants ont pu développer des capacités décisives pour l’espèce : le langage oral, et surtout cette faculté singulière de se raconter des histoires.
Cette faculté a une conséquence considérable : elle permet de collaborer à grande échelle. Hors le cas des insectes, Homo sapiens est la seule espèce capable de coopérer au-delà d’environ cent vingt individus. Les autres grands singes, les loups, forment des micro-sociétés qui ne tiennent que parce que chacun connaît personnellement les autres ; au-delà, l’organisation s’effondre. Nous, non : nous n’avons besoin de connaître personnellement ni notre boulanger, ni celui qui achemine la nourriture jusqu’à nous, ni les députés et les ministres dont les décisions vont pourtant transformer notre vie. Nous nous construisons des représentations mentales communes, et elles suffisent à nous faire tenir ensemble.
Repère
Collaborer à grande échelle n’est pas en soi une bonne nouvelle. Les plus grands génocides sont des exemples de collaboration à grande échelle. Les camps de concentration en sont un : des milliers de personnes coopérant efficacement au service d’un projet monstrueux.
Toutes les espèces du genre Homo sont aujourd’hui éteintes, sauf la nôtre. Les découvertes archéologiques et le progrès des techniques de datation ont montré qu’elles ont commencé à disparaître à partir du moment où Homo sapiens est arrivé sur leur territoire. Le phénomène est particulièrement net durant la période de grand refroidissement climatique qu’a connue la Terre entre −50 000 et −30 000, qui a permis aux sapiens de franchir des étendues d’eau jusque-là infranchissables et de gagner le continent américain par l’Alaska.
Deux explications coexistent. La première : doté d’un plus gros cerveau et capable de coopérer bien au-delà de cent vingt individus, sapiens aurait été plus efficace à la chasse et à la cueillette, ne laissant tout simplement plus assez de ressources aux autres. La seconde : en arrivant sur de nouveaux territoires, il aurait mené d’immenses campagnes d’extermination des populations locales pour s’emparer de ce qu’elles possédaient. Là encore, tout tient à cette capacité à collaborer — et à se raconter des histoires à propos de l’autre. Si l’on parvient à croire que l’autre est abominable, qu’il faut l’éradiquer, qu’il n’est même pas un être humain mais un animal, alors des choses monstrueuses deviennent possibles.
Cette réalité a des conséquences durables : celui qui est le plus fort un jour ne peut pas l’être toujours. L’histoire humaine est une succession d’alliances, de ruses, de stratégies et de manipulations, dans une instabilité permanente où la mort pouvait surgir à tout instant.
Pour collaborer à une échelle toujours plus vaste, il a fallu réguler la violence. En 1776 avant notre ère, Babylone était la plus grande ville du monde ; l’empire babylonien, probablement le plus vaste, comptait plus d’un million de sujets et s’étendait sur la majeure partie de la Mésopotamie — l’Irak actuel — ainsi que sur des parties de la Syrie et de l’Iran d’aujourd’hui.
C’est là qu’ont été retrouvées les plus anciennes traces de textes de loi écrits : les plus vieilles tentatives connues de réguler les phénomènes de violence pour permettre à une société de fonctionner. Hammourabi, roi de Babylone, a fait graver ses lois dans un bloc de basalte dressé dans un temple, et des copies en ont été disséminées dans tout le royaume. C’est ainsi qu’il a créé une culture commune et fait collaborer des millions d’individus qui ne se connaissaient pas et pouvaient vivre à des centaines de kilomètres les uns des autres.
Nous connaissons ce texte sous le nom de loi du talion : œil pour œil, dent pour dent. On y voit apparaître un mécanisme qui va perdurer des millénaires : l’appel à un ordre divin, seul capable de donner au texte son poids et sa légitimité. Si un homme arrache l’œil d’un autre homme, son œil sera arraché ; s’il brise un os, son os sera brisé.
Mais le principe de hiérarchie y est d’une importance suprême : les membres de chaque sexe et de chaque classe n’ont pas la même valeur, et cela se lit dans la formulation même des lois. La vie d’une femme de la catégorie intermédiaire vaut trente sicles d’argent, celle d’une esclave vingt, tandis que l’œil d’un homme de la catégorie intermédiaire en vaut soixante.
Un point nous paraît aujourd’hui proprement inconcevable : les enfants n’y sont pas considérés comme des personnes indépendantes, mais comme la propriété de leurs parents. Si un homme tue l’enfant d’un autre, ce n’est pas lui que l’on met à mort : c’est sa fille, qui n’a rien demandé à personne, parce qu’elle est considérée comme son bien. Cela nous semble insensé ; c’était parfaitement juste aux yeux d’Hammourabi et de tous les Babyloniens.
Le code repose donc sur un pari : si chacun accepte sa place et les conséquences qui vont avec, la société pourra collaborer à très grande échelle, produire assez de nourriture pour tous, la distribuer efficacement, se protéger de ses ennemis, étendre son territoire et bâtir des monuments immenses.
Faisons un bond jusqu’au 4 juillet 1776. Les habitants des treize colonies britanniques estiment être traités injustement par le roi d’Angleterre ; leurs représentants se réunissent à Philadelphie et décident ensemble qu’ils ne sont plus les sujets de la Couronne. La Déclaration d’indépendance édicte des règles de fonctionnement en s’appuyant, elle aussi, sur un ordre divin — exactement comme l’avait fait Hammourabi, un instant plus tôt à l’échelle de l’humanité. Et elle promet exactement la même chose : si les individus respectent les lois édictées, ils pourront collaborer efficacement et bâtir ensemble une grande société.
« Ces grands principes universels n’existent que dans l’imagination féconde des hommes, dans les mythes qu’ils construisent et les histoires qu’ils se racontent. »
Ces principes n’ont, en eux-mêmes, aucune validité objective. Nos lois sont en perpétuelle évolution et notre définition actuelle de l’ordre des choses est étroitement liée aux grandes idées de notre temps. C’est au terme d’un processus de construction mentale extrêmement complexe, et après des millénaires, que nous sommes parvenus à une représentation dans laquelle la violence est anormale, presque pathologique, et donc répréhensible. Cette subtilité est exquise d’un point de vue philosophique ; si l’on regarde derrière nous, elle est loin d’être la norme.
Alors, la violence est-elle naturelle ? J’aurais tendance à répondre que oui, d’une certaine manière : elle fait partie de la construction et de l’évolution de l’espèce humaine. Nous en sommes arrivés à une représentation complexe et récente selon laquelle elle est répréhensible, et nous avons bâti tout un univers de pensée qui nous permet de coopérer plus efficacement encore — jusqu’à une forme de collaboration à l’échelle mondiale, avec tous les défauts et toutes les dérives que cela comporte.
Or, si la violence est naturelle, alors la contenir n’a rien d’automatique : cela s’apprend, cela s’enseigne, cela fait partie d’un faisceau de représentations transmises. À partir de là, ses manifestations peuvent se lire comme un défaut d’intériorisation de la loi. La loi repose sur quelques principes, et l’on peut situer les individus selon leur niveau d’intégration de ces principes : c’est un outil précieux pour comprendre les violences intrafamiliales, conjugales ou sociétales, mais aussi pour intervenir, en particulier dans un cadre thérapeutique.
C’est ce que prolongent l’échelle de l’agressivité et les différents types de violence, ainsi que la lecture systémique des violences intrafamiliales.
Source
Perrone, R., & Nannini, M. Violence et abus sexuels dans la famille : une approche systémique et communicationnelle. ESF Sciences humaines.
Comment citer cet article
Besse, J. (2021, 2 juin). La violence expliquée pour la thérapie. Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/la-violence-expliquee-pour-la-therapie
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