Red Sistémica · Thérapie familiale
Le tango, danse argentine, s’est diffusé et a pris racine dans différentes parties du monde. La thérapie systémique, quant à elle, bien qu’ayant d’autres origines, a profondément pénétré comme modèle de psychothérapie dans notre pays. On a maintes fois comparé la psychothérapie à l’art d’une danse d’interactions. Pourquoi ne pas la concevoir comme un tango ?…
« Le tango ne peut se danser que lorsque le lien s’établit ; sinon, le tango n’est pas un tango, c’est une succession de faux pas. »
Amilcar Ciola et Marcelo R. Ceberio
Quand on danse le tango…, il faut attendre que la musique commence. À la première, à la deuxième, peut-être à la troisième ou à la quatrième mesure, le couple s’élance sur la piste. Ils marchent ensemble, l’un avance, l’autre recule. Ils tournent. Celui qui reculait, maintenant, avance. Celui qui avançait recule.
Avancer, reculer, tourner ensemble et d’un commun accord : un système ordonné.
Quand on danse le tango avec d’autres couples – en même temps et dans la même salle –, la distance et la proximité se devinent, se sentent. Surtout, il ne faut pas se disputer le même espace, autrement dit, il ne faut pas se heurter.
Freiner comme si l’on ne freinait pas, élégamment. Attendre que l’autre couple se déplace pour se déplacer ensuite.
Freiner, se déplacer, tourner. Tout cela fait partie d’un interjeu relationnel organisé, complémentaire, harmonieux : un système complexe.
Tout comme une scène de bal, la scène de la thérapie familiale se déroule dans les mêmes termes. Une chorégraphie exquise qui se trame et nous implique dès le premier contact.
Les membres de la famille arrivent en consultation. Ils s’installent. Ils explorent le lieu de différentes manières. Ils se regardent et observent le thérapeute, même si, parfois, la douleur et l’angoisse ne permettent pas cette liberté du regard.
La danse commence comme elle commence sur la piste : s’engage le jeu des regards, scrutateurs, interrogateurs, séducteurs et complices, d’invitation, de refus ou d’acceptation.
Le silence du début cède la place au langage des gestes, tandis que la musique des mots commence à résonner.
Quelqu’un prend l’initiative. Le membre le plus impliqué… ou pas. Cette mère qui, anxieuse, a demandé l’entretien. Le père circonspect qui commence à faire la leçon. Le frère distant, dont nous devinions qu’il se tenait plus à l’écart. La sœur sensible et émotive, devant laquelle le thérapeute se demande : « où ai-je mis les mouchoirs en papier ? ».
Dans cette salle de bal se trouvent aussi les autres couples. Ceux qui représentent les familles élargies et celles que l’on s’est créées, les voisins, les amis, les amants, les autres professionnels qui sont intervenus dans la situation critique. Les mauvais et les bons. Accompagnants et persécuteurs. Solidaires et aidants. Que de contextes interviennent dans ce réseau social ! Que de couples pour cette même salle… !
Il y a des tangos différents (1) : certains « canyengues » (2), avec cortes et quebradas, ganchos, ochos et sentadas. D’autres, aristocratiques, bourgeois, tangos de salon aseptisés. Tous porteurs de croyances et de valeurs distinctes.
Quel est le tango que danse la famille ? Le thérapeute observe, écoute, tente de comprendre l’univers de significations dans lequel se déploie le problème familial.
Il s’approche, curieux, jusqu’à la naïveté, s’essayant à danser selon le contexte auquel appartient la famille.
Il tâche de danser avec chaque membre. Il danse avec tous. Il les fait danser entre eux. Mais le tango ne peut se danser que lorsque le lien s’établit, lorsque se produit cet amalgame d’interactions complémentaires ; sinon, le tango n’est pas un tango, c’est une succession de faux pas.
Les interactions sont scandées par les interventions, en même temps que celles-ci surgissent des interactions. Ainsi, successivement : l’harmonie.
Décrivons l’un des tangos possibles : un thérapeute provoque et confronte, alors une mère se fâche. Sa fille lui offre sa main contenante. Cette fille qui n’avait jamais pu s’approcher affectivement.
Le fils regarde cette scène d’un air désintéressé. Il enferme sa colère devant ce déplacement et cherche désespérément l’alliance avec un autre membre. Il se retrouve seul sur la piste, tous ont formé un couple et lui est resté sans pouvoir danser le morceau. Il devra changer son style d’interaction, faute de quoi il redeviendra – dans ce nouveau jeu relationnel – seul et abandonné.
Plus tard, le thérapeute observe le père qui regarde le sol, s’assied à ses côtés et invite le fils à s’approcher. Celui-ci s’avance, réticent, prend timidement le bras de son père, qui l’étreint en lui caressant la tête.
Il connote positivement ces attitudes qui redéfinissent le lien. Ses collègues derrière le miroir s’émeuvent et lui signalent de prendre un peu de distance : ils le voient trop impliqué.
Se déplacer, avancer, reculer, freiner, tourner ensemble, occuper d’autres espaces. Danser un nouveau tango.
Loin de cette piste, loin de cette danse, au-delà de ce contexte, d’autres modèles de connaissance et les actions qui en découlent donnent de l’importance à d’autres contextes qui s’influencent réciproquement.
Cette danse des contextes ressemble rarement à un tango ; bien plus souvent, elle s’apparente à une lutte désespérée pour conquérir et conserver des territoires, des espaces et des significations.
Des médecins orthodoxement biologistes renient les facteurs psychiques de la maladie de leurs patients. D’autres centrent leur regard sur l’individu, en reléguant l’entourage.
Il y a aussi ceux qui utilisent la méthode analytique dans leurs recherches. Ils supposent que la somme des parties donnera pour résultat le tout, isolant le phénomène dans la tentative de le comprendre.
On continue ainsi de construire des compartiments étanches. Il semble qu’il soit insupportable d’accepter l’insécurité que procure l’incertitude, de renoncer à l’objectivité et de comprendre qu’il n’existe pas de réalité présupposée.
Pour danser le tango de la thérapie, il faut respecter les morceaux ; les autres couples qui partagent la piste doivent s’engager dans ce partage de la danse.
La danse des relations humaines peut montrer une esthétique délicate, parfois grossière, voire maladroite, ou bien soignée et en homéodynamie constante.
Le thérapeute s’y insère. Il introduit de l’information nouvelle, génère des différences, propose de nouveaux pas, induit de nouvelles figures qui rendent possible l’émergence d’autres narrations.
Mais par-dessus tout, il imprime la passion. La passion qui, en tant que sentiment, permet d’introduire l’affect dans le lien, de s’approcher par le regard (parfois par le corps) et de revêtir la parole d’une emphase déterminée.
Se déplacer, avancer, reculer, freiner, tourner ensemble, occuper d’autres espaces et danser un nouveau tango, comme la thérapie, comme la vie.
À retenir
La séance familiale est une chorégraphie : on y avance, on y recule, on y freine, on y tourne ensemble, et le thérapeute danse d’abord au rythme du contexte de la famille avant d’y introduire de nouveaux pas. Mais aucun tango ne tient sans le lien – ni sans la passion, qui fait entrer l’affect dans la relation.
Notes de l’original
(1) Mais le tango se différencie : celui de l’orchestre typique, du smoking et du champagne, qui faisait le gala des aristocrates et des sybarites de Buenos Aires, lesquels regardaient Paris comme le berceau de la culture occidentale. Ce tango-là coexistait avec un autre : celui des bas quartiers, de la classe moyenne, dansé par des ouvriers, par des guapos au foulard blanc noué autour du cou.
(2) Du vocabulaire populaire argentin. Signifie perspicace, astucieux.
Qui sont les auteurs
Le Dr Amilcar Ciola, psychothérapeute et chercheur, conseiller scientifique de Perspectivas Sistémicas, est l’actuel président de la fédération suisse de thérapie familiale.
Le Dr Marcelo R. Ceberio, éditeur associé de Perspectivas Sistémicas, formateur international de thérapie familiale, directeur de l’ESA (Escuela Sistémica Argentina), codirige avec le professeur Paul Watzlawick la collection « Interacciones, epistemología y clínica sistémica » des éditions Herder.
Cet article est la traduction française de « El tango en la terapia familiar », publié par Red Sistémica (première parution : Perspectivas Sistémicas, n° 52, août-septembre 1998). Traduit et republié avec l’accord de la revue.
Lire l’article originalComment citer cet article
Ciola, A., & Rodríguez Ceberio, M. (2022). Le tango en thérapie familiale (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/le-tango-en-therapie-familiale (Œuvre originale publiée en 1998 dans Perspectivas Sistémicas, n° 52, août-septembre 1998 ; republiée en 2022 par Red Sistémica, https://redsistemica.ar/2022/06/28/el-tango-en-la-terapia-familiar/)
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