Journal of Family Research · Travail social
Les services sociaux tchèques disent travailler avec « toute la famille », mais ce sont les mères qui signent les contrats, reçoivent les visites et portent la responsabilité des problèmes. L’équipe de Barbora Gřundělová a interrogé des mères, des pères et des équipes de travail social : les obstacles à l’implication des pères se jouent à la fois dans les histoires personnelles, dans la culture des organisations et dans le racisme structurel qui touche les familles roms.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Les pères fantômes : des obstacles à l’approche familiale globale en travail social ?, par Barbora Gřundělová, Jakub Černý, Alice Gojová, Zuzana Stanková et Jan Lisník, publié dans Journal of Family Research (University of Bamberg Press) (2023), doi : 10.20377/jfr-796, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les déclarations de fin d’article sont regroupées dans les notes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Alors que le discours porte sur la famille « globale », les équipes de travail social privilégient une conception de la famille qui présuppose la primauté des mères.
Barbora Gřundělová, Jakub Černý, Alice Gojová, Zuzana Stanková et Jan Lisník
Résumé
Objectif. Cet article vise à explorer les obstacles à l’implication des pères dans le travail social familial aux niveaux personnel, culturel et structurel, ainsi que leurs liens, afin de répondre à la principale question de recherche : comment les constructions genrées des mères et des pères dans le travail social influent-elles sur l’implication des pères dans les interventions ?
Contexte. Cet article contribue aux débats sur les pères dans le travail social en examinant les constructions genrées des pères dans les services sociaux destinés aux familles avec enfants en République tchèque. Le problème est envisagé dans la perspective du constructionnisme social, de la pratique anti-oppressive et de l’approche familiale globale.
Méthode. Pour atteindre cet objectif, nous avons adopté une stratégie de recherche qualitative. Quarante-quatre entretiens approfondis ont été menés avec des personnes exerçant le travail social, des mères et des pères. Trois groupes de discussion réunissant 21 personnes exerçant le travail social ont ensuite été constitués.
Résultats. Les résultats montrent que les mères et les pères sont traités différemment dans le travail social, et que la féminité et la masculinité sont perçues comme des opposés dichotomiques. Cela entrave l’implication des pères dans les services aux familles et fait reposer sur les mères la responsabilité de résoudre les problèmes familiaux.
Conclusion. La plupart de ces obstacles aux niveaux micro et méso sont, d’une manière ou d’une autre, liés à des obstacles systémiques au niveau macro, souvent façonnés par les discours de genre.
Mots-clés : implication des pères, travail social familial, recherche qualitative
La paternité est construite socialement et culturellement (Lupton et Barclay, 1997). Sa définition change avec le temps et selon les contextes géographiques (Lucas et al., 2021). La conception actuelle de la paternité dans l’Europe moderne est plus fragmentée que celle de la maternité (Sheldon, 2005) et devient de plus en plus controversée (Ewart-Boyle et al., 2015). La « culture de la paternité » est en train de changer, et ces changements ont des conséquences pour la pratique du travail social (Shapiro et Krysik, 2010).
Les perceptions des pères et leurs expériences du travail social sont, en général, jugées d’importance périphérique. Les études sur les pères dans le travail social tendent à se concentrer sur des questions comme le retrait de l’enfant, la violence domestique, le divorce et le chômage. La littérature du travail social n’a commencé que récemment à s’intéresser davantage aux difficultés que rencontrent les pères dans les services aux familles et à leur implication dans les interventions (Baum, 2016).
L’implication des pères dans le travail social est une construction complexe et multidimensionnelle. De nombreuses données attestent la sous-représentation des pères dans les services d’aide et de protection de l’enfance (par ex. Scourfield, 2003 ; Brown et al., 2009 ; Clapton, 2009 ; Coakley, 2013 ; Ewart-Boyle et al., 2015 ; Philip et al., 2018 ; Nygren, 2019 ; Critchley, 2021). Les recherches antérieures montrent que les services de protection de l’enfance se concentrent principalement sur les mères et n’impliquent pas les pères. Cette focalisation sur les mères se voit dans le contenu des interventions, dans la présentation des services et dans la forte présence de mères parmi les personnes accompagnées par le service (Sicouri et al., 2018). Les mères sont perçues comme responsables du bien-être de leur enfant (Sinai-Glazer et Peled, 2017). Davies et Krane (2006) qualifient la culture des services de protection de l’enfance de « culpabilisation des mères » (mother-blaming). D’Cruz (2002) confirme lui aussi les constructions genrées de la « responsabilité » attribuée aux mères et de l’« invisibilité » attribuée aux pères dans la pratique du travail social auprès des familles.
D’un point de vue historique, les systèmes de protection de l’enfance ont toujours ignoré les pères, jugés trop problématiques (Franck, 2001). Ils sont perçus soit comme incompétents (Baum, 2016), hors de propos ou absents (Scourfield, 2001), soit comme toxicomanes, violents et délinquants (Scourfield, 2001 ; O’Donnell et al., 2005). Cela conduit à leur marginalisation et à leur diabolisation (Clapton, 2009 ; English et al., 2009 ; Brown et al., 2009 ; Maxwell et al., 2012).
Bien que le travail social les néglige, les pères jouent un rôle important dans la vie de leurs enfants (Flouri, 2005). La recherche donne à penser que l’implication des pères peut être décisive pour renforcer l’efficacité d’une intervention (Pleck, 2010 ; Lamb et Lewis, 2013 ; Wingrove et al., 2016). À propos du manque d’implication des pères par les équipes de travail social, Coakley (2008) a constaté que, là où les pères étaient impliqués, davantage d’enfants connaissaient des séjours plus courts en famille d’accueil. Marshall et English (2001) ont conclu que des niveaux plus élevés d’implication des pères étaient associés à une dépression maternelle moindre ainsi qu’à de meilleurs résultats pour les enfants. D’autres recherches ont indiqué qu’une plus grande implication des pères est associée au bien-être global des enfants et à un risque réduit de négligence (English et al., 2009), ainsi qu’à un risque réduit de pauvreté (Blanden, 2006).
Ferguson et Hogan (2004) ont établi un lien entre l’implication des pères dans les interventions et le manque de pratique inclusive dans le travail social familial. Alors que le discours porte sur la famille « globale », les équipes de travail social privilégient une conception de la famille qui présuppose la primauté des mères (Lee, 2014) et leur rôle de gardiennes de l’accès (gatekeepers) (Schoppe-Sullivan et al., 2015). Les pères restent ainsi une ressource inexploitée pour renforcer les familles, réduire les facteurs de risque et accroître les facteurs de protection afin d’améliorer la résilience familiale.
Dans le travail social, les processus de décision au niveau de la pratique dépendent fortement du contexte social dans lequel ils s’inscrivent (Hämäläinen et al., 2012). Les conceptions législatives des « pères » et les politiques nationales en matière de congé de paternité sont des indicateurs clés de la manière dont l’État perçoit les pères et la paternité. Bien que le rôle paternel soit multiple et comprenne notamment d’importantes ressources affectives et sociales, les attentes actuelles envers les pères restent principalement centrées sur leurs obligations financières de soutiens de famille (Sicouri et al., 2018). Les politiques publiques mettent souvent l’accent sur l’identification des pères en vue de faire respecter le versement des pensions alimentaires (Day et Lamb, 2004).
Les obstacles à l’implication des pères dans le travail social existent à différents niveaux (individuel, organisationnel et sociétal) ; ils sont multiples et complexes. L’approche adoptée par les équipes de travail social et/ou leur manque de compétences figurent parmi les obstacles les plus souvent cités à l’implication des pères dans le travail social (Coakley et al., 2018 ; Tully et al., 2018 ; Lechowitz, 2019).
L’importance de travailler avec les deux parents est soutenue par la promotion d’une approche de la « famille dans sa globalité » (whole family approach), mais l’un des obstacles à sa mise en œuvre est la difficulté d’engager les pères, qui restent sous-représentés dans le travail social familial (Symonds, 2018).
La théorie des systèmes familiaux conçoit tous les membres d’une famille comme interdépendants (Broderick, 1993). Concevoir la famille comme un système aide à comprendre les effets très divers de circonstances sociales défavorables sur l’ensemble de ses membres et sur les systèmes extérieurs avec lesquels les familles interagissent. Cette perspective renforce l’importance des besoins de la famille dans son ensemble pour soutenir au mieux le fonctionnement de la famille et le bien-être de ses membres.
Les approches familiales globales soutiennent que les interventions ne peuvent pas être mises en œuvre avec succès auprès d’un membre de la famille isolément des autres (Morris et al., 2008). Il s’agit d’interventions qui relèvent d’un travail social centré sur la famille, axé sur la famille et fondé sur la famille. La pratique du travail social centrée sur la famille présente les caractéristiques suivantes (Allen et Peter, 1996) : la famille est l’unité d’attention ; les services sont fournis conformément à la décision de la famille ; elle s’appuie sur les forces de la famille (y compris le renforcement du pouvoir d’agir) ; la relation entre la famille et les équipes professionnelles repose sur le partenariat (égalité, réciprocité et travail d’équipe) ; elle suppose une vision holistique de la famille en matière de « circonstances, obstacles et ressources » et la disponibilité de services pour tous les membres de la famille ; enfin, elle implique des services individualisés qui répondent aux besoins de la famille.
La République tchèque est critiquée depuis longtemps pour le nombre élevé d’enfants placés en institution (ONU, 2011). Avec la transformation de la prise en charge institutionnelle ces dernières années, on observe une nouvelle insistance sur le fait que le retrait d’un enfant de sa famille doit être le dernier recours face à la situation familiale. À une époque où le retrait des enfants de leur famille est perçu comme extrêmement inapproprié, l’intérêt supérieur de l’enfant est protégé par le recours à des services de soutien qui travaillent avec toute la famille en mobilisant ses membres.
Les services tchèques d’activation sociale pour les familles avec enfants sont particulièrement axés sur le travail avec toute la famille. Il s’agit d’un service de prévention sociale qui apporte un soutien aux familles ayant un ou plusieurs enfants de moins de 18 ans dont le développement est menacé par une situation sociale défavorable et durable (mauvaises conditions de logement, chômage, dettes, etc.). Les parents ne peuvent pas surmonter seuls cette situation sans aide. En décembre 2021, la République tchèque comptait au total 250 services d’activation sociale pour les familles avec enfants. En règle générale, ces services sont fournis par des organisations non gouvernementales à but non lucratif. Ils coopèrent toutefois étroitement avec les services de protection sociale et juridique de l’enfance, qui sont des organismes publics (gérés par les autorités municipales et régionales) dotés de compétences au titre de la loi no 359/1999 Coll. sur la protection sociale et juridique de l’enfance.
Les personnes accompagnées par les services d’activation sociale pour les familles avec enfants vivent souvent divers degrés d’exclusion dans la société, ce qui contribue aux difficultés d’éducation des enfants et de fonctionnement des familles. En Europe centrale et orientale, cette exclusion touche en grande partie les familles roms et repose sur un niveau élevé de racisme envers les Roms, tant au niveau sociétal qu’institutionnel (Cashman, 2017 ; Prokop, 2019 ; Creţan et al., 2022). Dans le contexte postsocialiste tchèque, cette forme de discrimination s’est historiquement manifestée avant tout par l’apparition de quartiers socio-spatialement exclus, habités majoritairement par des Roms (Urban, 2015).
En Tchéquie, les quartiers socio-spatialement exclus prennent la forme de maisons individuelles ou d’immeubles, de rues ou de quartiers entiers (Office du gouvernement de la République tchèque, 2016 ; Gojová et al., 2021). On peut les définir comme une concentration de plus de 20 personnes vivant dans des conditions insatisfaisantes et occupant un espace physiquement ou symboliquement fermé (GAC, 2015). Outre la ségrégation spatiale liée à la discrimination sur le marché du logement, les Roms subissent aussi des discriminations sur le marché du travail et dans le système scolaire (Cashman, 2017 ; Prokop, 2019) ; c’est pourquoi ces familles se trouvent souvent dans des situations sociales défavorables et constituent l’essentiel de la clientèle de ce type de service.
De nombreux travaux décrivent le phénomène de la discrimination raciale envers les Roms dans les pays d’Europe centrale et orientale comme de l’antitsiganisme ou un sentiment anti-Roms. Selon Nicolae (2007), l’antitsiganisme se caractérise par diverses formes de discrimination visant les Roms, telles que des attitudes haineuses, l’exploitation et la discrimination, qui reposent non seulement sur des préjugés raciaux, mais aussi sur des stéréotypes particuliers fondés sur des croyances historiques et culturelles concernant les Roms en tant que groupe ethnique. Certains stéréotypes sur le fonctionnement des familles et des communautés roms, et sur les rôles de genre en leur sein, peuvent aussi être repris par les équipes de travail social, notamment lorsqu’elles attribuent les effets de la discrimination à une nature inhérente aux Roms (par exemple, un refus de coopérer avec les services sociaux, peu d’efforts pour assurer un logement convenable à la famille, etc.).
Ainsi, l’origine rom des personnes accompagnées est parfois considérée par les équipes de travail social, de manière culturellement déterministe, comme la cause d’une impossibilité ou d’un caractère indésirable, tels qu’elles les perçoivent, à modifier le niveau d’implication des pères. Une approche ethnicisante semblable se manifeste aussi dans l’interprétation des problèmes sociaux à plus grande échelle, ce qui a déjà fait l’objet d’une réflexion critique dans le contexte tchèque (Doubek et al., 2014 ; Frýbert et Pařízková, 2014 ; Kozubík et al., 2018). Valová et Janebová (2015) ajoutent que de nombreuses personnes exerçant le travail social reconnaissent l’oppression structurelle des Roms, mais que le travail social tchèque manque d’instruments pour y répondre depuis la position des services sociaux.
Pour esquisser le contexte de la construction des pères dans le travail social tchèque, quelques remarques s’imposent sur le profil de la clientèle. Ce groupe est constitué d’hommes souvent sans emploi ou travaillant de manière non déclarée, vivant dans des conditions de logement précaires et dépourvus de ressources financières. Ce sont des hommes que Connell (2005) décrit comme relevant de la masculinité marginalisée, une forme de masculinité qui ne peut pas recueillir les bénéfices de la masculinité hégémonique. Elle recouvre, par exemple, l’appartenance à une minorité ou le fait d’avoir un handicap.
Pour comprendre comment les obstacles à l’implication des pères s’articulent entre eux, nous avons pris pour source d’inspiration l’analyse P-C-S de Thompson (2012) et analysé les interactions entre les personnes accompagnées et les équipes de travail social à trois niveaux. Ces trois niveaux (P, C et S) sont étroitement liés et interagissent constamment.
Thompson (2012) part du principe que nos pensées, nos émotions et nos attitudes à l’égard de certains groupes de la société sont dans une certaine mesure façonnées par nos expériences au niveau personnel. Le niveau personnel renvoie au personnel ou au psychologique ; c’est le niveau individuel des pensées, des émotions, des attitudes et des actions. Il renvoie aussi à l’interaction des équipes de travail social avec les personnes accompagnées, ainsi qu’aux préjugés, à cette rigidité d’esprit qui fait obstacle à des pratiques équitables et dénuées de jugement.
Le niveau culturel comprend des manières partagées de voir, de penser et de faire. Il concerne avant tout les significations partagées. Il renvoie à ce qui est commun : valeurs et schémas de pensée et de comportement, consensus présumé sur ce qui est juste et ce qui est normal ; il produit la conformité aux normes sociales. Le niveau culturel est un réseau complexe de présupposés tenus pour acquis ou de « règles non écrites ». La culture pèse très lourd dans ce qui est perçu comme « normal » dans une situation donnée.
Le niveau structurel renvoie au réseau des divisions sociales et aux rapports de pouvoir qui leur sont si étroitement associés ; il renvoie aussi aux manières dont l’oppression est « institutionnalisée » (fixée par des schémas de pensée, de langage et de comportement). Il désigne le niveau plus large des forces sociales, la dimension sociopolitique de schémas interconnectés de pouvoir et d’influence.
Nos pensées, nos actions, nos attitudes et nos émotions sont dans une certaine mesure uniques et individualisées, mais nous devons aussi reconnaître le rôle puissant de la culture. Le niveau culturel crée le contexte dans lequel se forme notre expérience personnelle. La société ne se contente pas de contrôler nos actions : elle façonne rétroactivement notre identité, nos pensées et nos émotions. Cet article entend donc explorer les obstacles à l’implication des pères à chaque niveau et leurs liens, et comprendre comment les constructions genrées des mères et des pères dans le travail social influent sur l’implication des pères dans les interventions.
Cet article s’appuie sur les résultats d’une étude qualitative visant à comprendre les conditions, et leurs liens, qui influent sur l’implication des pères dans les services sociaux chargés de remédier à la situation sociale défavorable de la famille. Il repose sur une partie des données de cette recherche. La recherche a été soumise à l’approbation éthique de l’université d’Ostrava. Elle visait à déterminer quelles conditions façonnent la situation de (non-)implication des pères dans les services d’activation sociale pour les familles avec enfants. L’étude fait partie d’un projet de recherche appliquée de deux ans destiné à élaborer une méthodologie et une formation des équipes de travail social pour soutenir l’implication des pères dans le travail social familial. Nous avons utilisé une stratégie de recherche qualitative, adaptée à des sujets complexes et sensibles qui exigent des informations sur l’expérience personnelle et vécue des personnes participantes (Ritchie et Lewis, 2003).
De septembre 2020 à janvier 2021, les données ont été recueillies par des entretiens approfondis en face à face. Des entretiens comportant des éléments de la méthode ORID (Stanfield, 2000) ont été utilisés. La méthode ORID (objectif, réflexif, interprétatif, décisionnel) nous a permis de structurer la conversation et de la faire se développer naturellement au moyen d’une discussion ciblée.
La collecte des données de cette enquête qualitative a eu lieu dans deux régions de la République tchèque (Moravie-Silésie et Moravie-du-Sud). La région de Moravie-Silésie compte parmi celles qui présentent le taux d’exclusion sociale le plus élevé et le plus grand nombre de quartiers socio-spatialement exclus habités majoritairement par des Roms, là où se concentrent commodément les services sociaux (GAC, 2015). C’est aussi la région qui compte le deuxième plus grand nombre de services d’activation sociale pour les familles avec enfants en République tchèque. La région de Moravie-du-Sud, quant à elle, fait partie des régions présentant un nombre moyen de localités socialement exclues et une concentration moyenne de services aux familles. Nous avons choisi ces deux régions pour inclure différents niveaux d’exclusion sociale déclarée.
Nous avons eu recours à un échantillonnage raisonné pour solliciter la participation d’organisations à but non lucratif fournissant des services d’activation sociale. Il s’agissait principalement (mais pas exclusivement) d’organisations qui participaient au projet de recherche en tant que garantes d’application1. Certaines de ces organisations travaillent avec des familles socialement exclues (l’une se consacre au soutien des familles roms), tandis que pour d’autres l’origine ethnique n’est pas un critère de soutien. Le fait que la majorité des personnes accompagnées soient roms tient au lieu d’activité de l’organisation (quartier socialement exclu).
L’échantillon raisonné comprenait des pères, des mères et des personnes exerçant le travail social. Les 44 personnes participantes comptaient 11 pères, 14 mères et 19 personnes exerçant le travail social. Critères d’inclusion : occuper un poste de travail social ou de responsable social dans un service social enregistré, titulaire d’un enregistrement valide pour les services d’activation sociale destinés aux familles avec enfants selon le registre des prestataires de services sociaux. Le critère de sélection des mères et des pères était d’être usagère ou usager du service, ou d’avoir un ou une partenaire (y compris par mariage) qui l’était.
Le contact avec les équipes de travail social a été pris par l’intermédiaire des organisations partenaires, et ce sont ces équipes qui ont sollicité les personnes accompagnées, en leur remettant un dépliant d’information sur le projet et la collecte des données. Les équipes communiquaient ensuite à l’équipe de recherche les coordonnées téléphoniques des personnes qui acceptaient d’être interrogées, afin qu’elle organise elle-même les entretiens, ou bien accompagnaient l’équipe de recherche dans les familles. Dans deux cas, une personne de l’équipe de travail social était présente pendant l’entretien à la demande de la personne accompagnée ; dans les autres cas, elle se retirait dans une autre pièce.
Les personnes participantes avaient plus de 18 ans et leur langue maternelle était le tchèque ou le slovaque. Les personnes exerçant le travail social étaient employées par six organisations à but non lucratif au total.
Les entretiens ont duré entre 13 et 81 minutes, 34 minutes en moyenne, et ont été enregistrés avec le consentement des personnes participantes. Avant chaque entretien, l’équipe de recherche expliquait les objectifs de l’étude et les questions éthiques. Des pseudonymes ont été utilisés pour identifier les personnes participantes.
En avril 2021, nous avons organisé au total trois groupes de discussion avec des personnes exerçant le travail social (n = 21), d’une durée de deux heures chacun, pour compléter le tableau issu de l’analyse des entretiens individuels. Ces groupes réunissaient des membres des équipes de travail social des organisations partenaires. Chaque groupe était animé par un binôme (un homme et une femme). Les thèmes des groupes de discussion sont issus des entretiens individuels. Nous avons choisi la technique du groupe de discussion parce que, contrairement aux entretiens individuels, elle permet de produire des données par l’interaction entre les personnes participantes (Morgan, 2001). Pendant les groupes, chaque personne pouvait formuler ses opinions et ses attitudes en réaction aux propos des autres.
Les données ont été élaborées selon la théorie ancrée de Charmaz (2006), en particulier par un codage initial puis focalisé et par la rédaction de mémos. Nous avons utilisé le logiciel ATLAS.ti pour organiser, analyser et stocker les données. La crédibilité des données a été assurée par l’enregistrement audio et la transcription intégrale des entretiens, ainsi que par la discussion, à plusieurs reprises, des thèmes et des interprétations entre les membres de l’équipe (Guba et Lincoln, 1994 ; Thorne et al., 2004).
Les personnes exerçant le travail social nous ont fait part de leurs expériences personnelles et professionnelles qui ont façonné leur regard sur les pères et la paternité. Les personnes usagères des services nous ont fait part de leur expérience personnelle des services sociaux et de leur perception de leur implication dans les interventions.
Les membres des équipes ont indiqué qu’il leur importait que toute la famille soit impliquée dans les interventions et, en même temps, ont jugé l’implication des pères souhaitable. « … nous travaillons avec la famille, et il est important pour nous de rencontrer toute la famille » (Radmila, responsable). « Nous essayons de faire en sorte que ce soit global, en quelque sorte, parce que le père en fait partie. Le père est là et devrait être là » (Šárka, responsable).
Bien qu’elles affirment l’importance de travailler avec toute la famille, certaines personnes de l’équipe ont confirmé qu’elles s’occupaient surtout des mères et des enfants dans leur pratique. « … l’expérience montre que ce sont des femmes qui travaillent avec nous dans 90 % (des cas) » (GD1, groupe de discussion 1).
Jana laisse entendre qu’il existe à cet égard une marge d’appréciation du côté des équipes de travail social, et une assimilation de la famille ou de la parentalité à la mère, quand elle dit : « Je pense que c’est à nous de décider comment on fait, et dans quelle mesure ce sera toute la famille, ou seulement la mère et les enfants… personne ne fait la différence entre la famille et la mère avec les enfants… c’est la même chose… ça veut dire que nous, en travail social, on ne s’en occupe plus, et on fait ce qu’on peut » (Jana, travail social).
Les attitudes des équipes de travail social envers l’implication des pères dans les interventions sont dans une certaine mesure façonnées par leurs expériences au niveau personnel (voir aussi Cryer-Coupet et al., 2021). « Évidemment, quand on travaille avec ces gars-là, on compare avec sa propre famille, ses propres enfants, ses propres parents. Ça a forcément un effet » (Monika, travail social). Selon les personnes participantes, les expériences personnelles vécues dans leur propre famille peuvent se refléter dans la manière dont les équipes de travail social construisent une relation avec les pères et dans l’attention qu’elles leur accordent.
La relation avec son propre père peut entraver (« J’ai l’habitude de vivre sans père depuis toujours… donc ce serait vraiment bizarre que je ne le transmette pas d’une manière ou d’une autre, que ça ne passe pas dans ma pratique… je ne pense pas que ce soit possible », GD1, travail social) ou soutenir l’implication des pères accompagnés dans la collaboration (« … ma collègue qui travaille vraiment avec toutes les grands-mères, les grands-pères, les pères, les mères, elle vient d’une famille où son père était super actif… et elle trouve bizarre que le père reste assis dans son coin, sans que personne s’occupe de lui », Šárka, responsable).
De même, Baum (2016) indique que les filles qui ont une relation positive avec leur père sont plus susceptibles d’avoir des relations positives avec d’autres hommes. La manière dont les personnes exercent le travail social est influencée par leurs expériences personnelles ; il importe donc qu’elles aient conscience de l’effet de ces expériences sur leur comportement professionnel. Faute d’être réfléchie, une pensée stéréotypée en matière de rapports de genre peut devenir une source d’oppression (Hicks, 2000). Monika, par exemple, a parlé des risques de ne pas réfléchir à ses propres expériences et valeurs : « J’ai grandi dans une famille où mon père ne m’a jamais donné ne serait-ce qu’une gifle… et mon mari ne frappe jamais nos enfants, donc j’ai autour de moi des modèles masculins bienveillants… ils ne sont pas agressifs, et pourtant, personnellement, j’ai un problème avec ça intérieurement. Quand cette femme me voit et qu’elle m’en parle (de la violence domestique), ça m’agace intérieurement… Je ne sais jamais quoi faire… J’essaie de garder une attitude professionnelle, alors je ne les pousse jamais à quoi que ce soit… et je n’essaie pas de leur imposer mon opinion » (Monika, travail social).
Les projections non réfléchies, par les équipes de travail social, de leurs expériences, valeurs et normes personnelles peuvent se refléter dans l’évaluation et la catégorisation des personnes accompagnées. Ces catégories abstraites naissent d’un classement et d’un regroupement selon des caractéristiques précises, qui reposaient ici le plus souvent sur le genre ou l’origine ethnique (Jacob, 2004). La catégorisation offre aux équipes une orientation dans la réalité sociale, qui leur épargne le temps et l’énergie nécessaires pour la connaître. Les principales catégories binaires dans lesquelles les équipes classaient les personnes accompagnées étaient roms/non-roms, homme/femme et père/mère. Ce faisant, elles les construisaient souvent comme des catégories asymétriques et dichotomiques.
Les familles roms étaient décrites comme plus traditionnelles, avec des rôles fortement différenciés selon le genre. « Il y a une forte division entre ce qu’une femme peut faire et ce qu’un homme peut faire… chez eux c’est un peu différent de la majorité [de la population] » (GD1). La plupart des mères étaient décrites comme actives, émotives, fragiles, pleines d’abnégation, coopératives, etc. Les pères étaient construits comme agressifs, paresseux, irresponsables, dépendants (aux substances), renfermés, dangereux, etc. Les mères représentent la clientèle principale (« c’est elle, la personne clé »). La construction de la mère comme cliente principale est liée à une répartition des rôles dans la famille perçue comme traditionnelle selon le genre (« c’est généralement la femme qui règle ces choses-là »). Le père est perçu comme un client secondaire, ce que l’on justifie par son absence du foyer. « … quand on va au domicile, on parle le plus souvent à une femme, parce que soit l’homme n’est pas du tout à la maison, soit, s’il s’y trouve, il a généralement tendance à traîner dans une autre pièce, parce qu’il ne veut pas participer » (Kateřina, travail social). L’absence des pères était le plus souvent expliquée par leur rôle de soutien de famille. « … c’est parce qu’il est au travail et qu’il ne peut pas s’en occuper…, parce que ce sont eux qui font vivre la famille » (Gabriela, travail social).
Les autres justifications de l’absence du père étaient l’incarcération (« … il y a des familles où le père des enfants n’est tout simplement pas là, ou alors il est en prison », Gabriela, travail social), l’éclatement de la famille et l’autonomie masculine (« … ils font semblant d’aller boire une bière », Zora, travail social).
Les données confortent la thèse selon laquelle l’absence des hommes, ou le rôle spécifique perçu des femmes dans les familles roms, et la forme de coopération avec les services sociaux et d’activation qui en découle, sont interprétés par les équipes de travail social avant tout à travers le prisme des différences ethniques des Roms. Ce regard écarte les interprétations fondées sur le racisme institutionnalisé et les inégalités dans la société tchèque, et en particulier sur la charge intersectionnelle qui pèse sur les familles roms dans un environnement d’antitsiganisme. Autrement dit, les équipes de travail social ont tendance à interpréter les particularités par les différences ethniques plutôt que par une combinaison de différentes conditions discriminatoires. Un regard ethnicisant sur les problèmes sociaux des familles, sur les obstacles à l’implication des pères ou sur le contrôle de l’accès exercé par les mères peut détourner l’attention d’une vision de la situation des familles roms dans la société tchèque qui soit sensible au contexte, et empêcher ainsi de surmonter les obstacles à la coopération avec toute la famille.
Les équipes de travail social ont décrit une construction des pères comme invisibles (les pères fantômes). Elles ont décrit les rencontres avec ces pères comme un acte physique de séparation. Elles ont cité de nombreux cas où des pères fantômes, au moment où la personne chargée du suivi entrait dans l’appartement, partaient dans une autre pièce ou dans une autre partie du logement (« Ils vont juste ailleurs », « ils se font une tasse de thé, puis vont s’asseoir devant la télé », « il se cache dans la chambre, ne dit pas bonjour, prend son portable avec lui, reste allongé sur le lit, la porte fermée », « il préfère s’enfermer dans une autre pièce et, en fait, il n’en sort pas du tout », équipes de travail social), ou s’en allaient complètement (« D’après mon expérience, quand ils occupaient un deux-pièces, son compagnon partait toujours quand j’arrivais », Monika, travail social).
Les mères ont donné une description semblable. « Il reste un moment avec nous, puis nous [la mère et la personne du service] allons dans la pièce » (Joanna, mère). Joanna affirme que, même lorsque les hommes se mettent à l’écart, ils surveillent la situation. « Il est dans la chambre, et parfois il peut nous entendre. »
La polarisation entre la mère et les pères conduit à accentuer et à creuser les différences, un travail de frontière (borderwork, Thorne, 1993), avec la formation d’une coalition entre la mère et la personne chargée du suivi, favorisée par le fait de ne connaître le problème familial que du point de vue de la mère (« qu’on le veuille ou non, nous sommes de son côté parce que nous connaissons son point de vue », Radmila, responsable). Il en résulte que le père est tenu pour responsable des problèmes de la famille : le père (non impliqué) est perçu à la fois comme la cause du problème familial et comme un obstacle à sa résolution. Une personne de l’équipe a par exemple déclaré : « Le père va au bistrot et laisse toute la charge à la mère. C’est en fait un cercle, mais s’il coopère plus étroitement avec la mère, ce n’est plus une telle charge pour elle » (Alex, travail social).
Sur la base des constructions genrées des mères et des pères, les équipes de travail social appliquaient des critères normatifs différents aux mères et aux pères. La motivation de la normalisation est la recherche du fonctionnement social des personnes accompagnées, et le but est d’obtenir la conformité à la norme et l’homogénéisation par le contrôle de la normalité. Au niveau micro, la normalisation se manifeste comme une surveillance du respect d’une norme (par exemple, la norme de la « bonne mère ») liée à une conception traditionnelle de la famille. Les pratiques fondées sur des présupposés normatifs et des idéaux de comportement constituent un moyen de reproduire la différenciation et les inégalités de genre (Zábrodská, 2009).
La norme de la « bonne mère » peut influencer la façon dont les mères perçoivent l’implication des pères. Les mères agissent souvent comme gardiennes de l’accès des équipes au père de l’enfant (Maxwell et al., 2012). Des attitudes traditionnelles des mères à l’égard des rôles parentaux prédisent une plus grande probabilité de comportements maternels de fermeture de l’accès (Schoppe-Sullivan et al., 2015). Le contrôle maternel de l’accès (maternal gatekeeping) donne aux mères le pouvoir de décider de l’implication des pères dans les interventions (Malm et al., 2006). Le rôle de mère peut constituer une source importante de force et d’estime de soi pour de nombreuses femmes. Les personnes participantes ont indiqué que la mère, en tant que cliente principale, décide si le père est inclus ou non dans le contrat de service (« Comme c’est généralement la mère qui décide si on inclut le père dans le contrat ou non… c’est avant tout la mère qui figure dans le contrat. », Jana, travail social). C’est la mère qui décide de ce que la personne chargée du suivi apprend sur la famille, et de ce que le père apprend du travail avec le service. La mère peut alors soutenir ou entraver le contact de l’équipe avec le père (« parfois les gars en font partie, si ça ne dérange pas la mère, et alors ça ne me dérange pas non plus », Egon, travail social). La plupart des mères interrogées ont indiqué que leur partenaire s’intéressait à la collaboration et qu’elles lui transmettaient les informations (« … oui, il pose des questions. Je dis oui, et que c’est bien », Beatriz, mère). Les pères nous l’ont également confirmé (« … c’est toujours ma compagne qui s’en occupe… quand je rentre à la maison, elle me raconte ce qui s’est passé et ce qui se passe », Jáchym, père). En même temps, les femmes ont reconnu que toutes les informations ne parvenaient pas aux pères (« Quand je pense à lui dire, je lui dis certaines choses, mais pas tout », Sára, mère). Une grand-mère a évoqué la conception masculine traditionnelle du rôle féminin dans la famille, sans s’y identifier de manière significative (« … c’est ton boulot… c’est son avis à lui », Svatava, grand-mère).
En raison de la construction genrée des pères comme agresseurs dangereux et menaçants, les membres des équipes ressentaient subjectivement de la peur à l’idée d’impliquer les pères, faute de se sentir en sécurité dans ces interactions (« … tant qu’on ne lui tourne pas le dos »). Róza, pour sa part, a évoqué la peur liée à la menace que courait le reste de la famille en son absence, en déclarant : « Je perçois parfois la présence de son compagnon comme dangereuse, et ça me met mal à l’aise de partir. Je veux dire en fait : laisser les autres là, parce que j’ai le sentiment qu’ils pourraient être en danger d’une manière ou d’une autre » (Róza, travail social).
Cette peur subjectivement ressentie, fondée sur des constructions institutionnalisées des pères comme dangereux, peut dissuader les équipes de travail social d’aller vers eux pour collaborer. En même temps, les membres des équipes ont reconnu n’avoir encore jamais vécu de situation dangereuse. « Il n’y a jamais vraiment eu d’agression contre nous » (Šárka, responsable). Šárka souligne que, si les hommes coopèrent avec le service, ils ne sont pas dangereux pour le personnel : « … Et une fois qu’ils coopèrent avec vous, ils ne vous feront pas de mal. Genre, ça fait cinq ans que je suis ici, personne n’a jamais agressé qui que ce soit ici. » Malgré cela, le personnel insiste sur le besoin d’un sentiment de sécurité accru et sur la nécessité de pouvoir se défendre (cours d’autodéfense, bombe au poivre). Cela sous-tend aussi un comportement différencié envers les mères et les pères au sein des organisations : « … si la personne accompagnée est un homme, le personnel va toujours le voir à deux… on a tendance à avoir peur, parce qu’on ne connaît pas tellement la personne, donc on a peur de ses réactions ou de la façon dont il pourrait agir » (Jiřina, responsable).
Les attitudes des équipes de travail social ne peuvent être isolées du contexte culturel plus large (Ewart-Boyle et al., 2015). Le niveau méso de l’implication des pères dans un service social suppose de répondre à la question : comment fait-on les choses dans notre organisation ? Il représente un ensemble de valeurs, de normes, de croyances, d’attitudes et de présupposés qui ne sont pas nécessairement formulés explicitement, mais qui déterminent la manière dont les gens se comportent et agissent, et la manière dont ils accomplissent leur travail. Au niveau méso, les personnes interrogées ont surtout désigné quatre domaines qui reflètent la culture organisationnelle existante des services sociaux. Il s’agissait de l’organisation du service, c’est-à-dire les règles codifiées et formalisées, ainsi que des croyances écrites et non écrites, c’est-à-dire ce qui relève de la tradition dans l’organisation, par exemple les conceptions de la famille ou les caractéristiques des personnes accompagnées. L’organisation du service et les croyances se reflétaient ensuite dans des pratiques de travail établies et dans des formes de communication (au sein de l’équipe, entre collègues, avec la direction, avec les personnes usagères, etc.). « Je trouve que c’est une chose très intéressante, parce qu’en fait nous la créons en interne, au sein de l’équipe, puis nous la diffusons d’une certaine manière, nous la transmettons à nos collègues et aux personnes que nous accompagnons » (GD2).
Du point de vue de l’organisation du service, l’implication des pères dans les organisations dépendait principalement de la manière dont le contrat était établi, ainsi que du lieu et du moment de l’intervention. Cela tient aussi à la définition du public cible, au nombre de familles (charge de travail) par personne, à la manière d’aborder le service et à la manière dont il est présenté.
Même si les personnes interrogées définissaient elles-mêmes le service comme un service qui travaille avec toute la famille, elles reconnaissaient qu’en réalité les services sont féminisés et orientés vers les mères. Bien que la féminisation d’une profession relève plutôt du niveau macro, elle influe aussi fortement sur la culture organisationnelle. Les services féminisés et orientés vers les mères ne semblent pas répondre aux besoins des pères (voir aussi Ghate et al., 2000). Dans ce contexte, les travailleuses sociales ont soulevé la nécessité d’embaucher des travailleurs sociaux hommes. En revanche, elles ont exprimé des doutes sur la capacité des travailleurs sociaux hommes à conseiller les mères sur les soins aux enfants, en particulier aux jeunes enfants (« Parce que je pensais que ces gars-là n’y arriveraient pas », Klára, travail social), et ont fait part de leur crainte de réactions de jalousie de la part des clients hommes, surtout dans les familles roms : « Mais c’est difficile quand tout à coup on doit envoyer un homme dans une famille rom où il y a une mère et des enfants. Son compagnon est au travail, il gagne de l’argent. Et chez lui, il y a un type inconnu qui rend visite à sa femme et lui donne des conseils sur la façon d’élever leurs enfants… cette situation… n’est pas bonne du tout » (Šárka, responsable).
Du côté de la direction, la mise à l’écart des travailleurs sociaux hommes peut aussi s’interpréter comme une menace pour son propre rôle, les hommes occupant généralement les postes de direction dans les services sociaux (voir aussi Christie, 2006). Les travailleuses parlaient souvent des travailleurs hommes en termes hypothétiques. Leurs propos sur le manque d’aptitude des hommes pour ce type de travail ne s’appuyaient pas sur une expérience personnelle. Leurs craintes concernant la jalousie des clients hommes n’étaient pour la plupart pas confirmées dans les propos des mères : « Je ne pense pas qu’il était jaloux. Il n’est pas comme ça avec les inconnus, seulement quand des amis viennent… des amis et tout ça, alors là il est complètement jaloux… (soupir). Oui, mais sinon non. C’est ce que je pense. Je ne sais pas, il ne me le dira pas » (Amálie, mère).
Les équipes fondaient leurs stéréotypes sur les travailleurs sociaux hommes sur l’affirmation essentialiste selon laquelle « une femme comprend mieux une autre femme » ou « une mère comprend mieux une autre mère ». Róza (travail social) l’appuyait en déclarant : « … en fait, construire une relation de femme à femme… ça me semble plus facile en termes d’accordage et de compréhension. » et Kateřina (travail social) ajoutait : « Je pense qu’on s’entend mieux avec la maman, peut-être parce que nous sommes des femmes… c’est juste différent… ». Partir d’un tel présupposé est risqué, ne serait-ce qu’en raison de la diversité des façons d’être femme et d’être mère. De plus, cette attitude conduit à exclure le sujet masculin des interventions et à construire son infériorité (Zábrodská, 2009). Elle complique aussi l’implication des pères, en tant qu’hommes, dans les interventions.
L’idée que le père ne sert à rien pendant les interventions peut aussi être soutenue par les mères elles-mêmes, qui invoquent l’appartenance ethnique : « Chez nous, c’est surtout comme… pas seulement chez moi, mais chez nous tous, chez les Roms… C’est comme ça, chez nous c’est le gars qui s’occupe de… disons le travail, l’argent… et le ménage, les enfants et tout ça, c’est notre affaire. Et bien sûr, si j’ai autre chose à faire, il joue avec eux, il les sort et il m’aide… mais pas beaucoup. Ce serait bien qu’il en fasse plus » (Amálie, mère). Une telle affirmation explicite de la part de clientes rejoint l’interprétation de la coopération selon laquelle « la femme comprend mieux une autre femme, et encore plus quand elle travaille avec des Roms », « … cette forte division entre ce qu’une femme peut faire et ce qu’un homme peut faire… » (GD1).
La féminisation et l’orientation vers les mères se reflètent dans une organisation du service qui discrimine les pères. La manière dont le contrat est établi en est un exemple. Pour que le personnel puisse au minimum transmettre des informations au père, celui-ci doit figurer dans le contrat de service. La signature du contrat a généralement lieu lors du premier rendez-vous. La mère étant perçue comme la cliente principale, le contrat n’est généralement signé qu’avec elle. Même lorsque des hommes sont présents au rendez-vous, ils sont rendus invisibles précisément parce qu’ils ne figurent pas comme clients dans les contrats. « Donc, pour nous, il était toujours sous-entendu automatiquement que nous n’avions pas à nous occuper du compagnon, qu’il faudrait joindre un avenant au contrat. Ça détermine aussi, en fait, avec qui nous travaillons dans cette famille » (Kateřina, travail social).
L’un des pères interrogés a souligné les risques liés au fait de rattacher les contrats aux seules mères, ce qui revient à leur faire porter la responsabilité de la situation de la famille. « Ça devrait valoir pour les deux parents… ils devraient entrer dans une relation qui les engage tous les deux. D’habitude, seule la mère est engagée, parce que c’est elle qui touche toutes les prestations sociales… » (Alex, père). Un autre père pensait que, s’ils sont mariés, le contrat couvre les deux parents. « Si on est mariés, un seul contrat suffit, non ? Pas besoin de deux contrats, j’imagine. Ils nous ont donné un contrat et pas deux, non ? » (Hugo, père). Cela montre que le rôle du père dans la coopération avec le service est flou.
La non-implication des pères dans la collaboration formelle peut s’interpréter comme une manière de faire face aux exigences professionnelles. Les personnes interrogées ont indiqué qu’elles trouvaient le travail avec toute la famille très exigeant et que la situation où toute la famille était réunie pour une intervention n’était pas courante (« … mais je n’ai pas l’impression… de pouvoir vraiment travailler avec toute la famille. Je peux travailler avec une personne, mais je n’ai presque jamais eu l’occasion de travailler avec une famille, ni d’ailleurs avec des enfants », Radmila, responsable).
Radmila, responsable, résume : « La situation actuelle dans les services sociaux, où nous sommes obligés de créer des listes d’attente pour les familles, où le nombre de familles par personne et d’interventions par personne est élevé, n’aide pas à impliquer toute la famille », et ajoute : « Je me dis que ce n’est pas réaliste. Il nous faudrait beaucoup plus de temps et beaucoup plus de capacités, parce qu’une telle rencontre demande beaucoup de préparation… puisque tout le monde est là, je pense qu’il faut s’y préparer. »
De plus, les contraintes de travail des pères issus de familles pauvres et les horaires du service ne facilitent pas leur implication. Cela peut tenir à une culture de l’organisation qui ne prend pas suffisamment en compte les différents rythmes quotidiens, et donc l’espace disponible pour le travail avec les familles (par exemple, les hommes peuvent effectuer un travail physiquement éprouvant qui les épuise ; ils font des « petits boulots au noir » loin de chez eux, et le temps disponible pour un contact est limité).
Selon les personnes interrogées, non seulement le moment, mais aussi le lieu de l’intervention joue un rôle important. Certains services n’interviennent que sur le terrain, d’autres proposent aussi un accueil dans leurs locaux. Lorsque les personnes interrogées pouvaient comparer l’intervention sur le terrain et l’accueil dans les locaux, elles indiquaient que les deux formes avaient leurs inconvénients. D’après l’expérience du personnel, les pères ne recherchent pas l’accueil dans les locaux, ce qui, selon ces propos, tient au cadre formel et féminisé du service. Sur le terrain, même si le personnel a plus de chances de rencontrer les pères (« … le père fait la connaissance de la personne du service dans un autre environnement… ce n’est pas seulement ici, strictement au bureau, que je m’occupe de lui… et il sait aussi qu’il peut parler à la personne du service…, et il s’implique davantage d’une certaine façon, donc je pense que la coopération fonctionne mieux là-bas », Kateřina, travail social), les pères peuvent percevoir cela comme une intrusion dans leur vie privée.
Une autre manière de légitimer la non-implication des pères au niveau méso consistait à présenter le service comme un service « volontaire ». Le caractère volontaire du service d’activation sociale est généralement défini par opposition aux activités du service de protection sociale et juridique de l’enfance, considéré comme un organe de contrôle. En même temps, le caractère volontaire de l’implication des personnes accompagnées dans les services sociaux est jugé discutable, compte tenu de la pression exercée par l’autorité de protection de l’enfance : « Eh bien oui, et c’est justement la famille où la coopération est volontaire, mais recommandée par le service de protection sociale et juridique de l’enfance…, donc le caractère volontaire est discutable (rires) » (Zora, travail social).
Non seulement le genre, mais aussi la sexualité influe fortement sur la conduite du travail social. La sexualité est un mécanisme régulateur qui conduit, dans certains cas, à éviter les clients hommes. Le désir d’éviter l’insécurité aux niveaux personnel et culturel et le discours de l’hétéronormativité entrent tous deux en jeu. Les limites professionnelles sont codifiées dans les organisations par les exigences vestimentaires et comportementales attendues des travailleuses sociales (« Elles doivent faire plus attention, bien sûr, à la façon dont elles s’habillent, dont elles sourient aux hommes »). Les travailleuses sociales ne connaissent alors pas le point de vue des clients hommes et, sur la base de leurs propres stéréotypes sur les hommes, elles peuvent les éviter parce qu’elles ont le sentiment de ne pas les comprendre, de ne pas pouvoir communiquer avec eux et de ne pas être à l’aise en leur présence (« Je pense que certains sujets sont peut-être plus difficiles à aborder avec un homme », Sandra, travail social). L’évitement peut aussi s’expliquer par des situations où le personnel ne sait pas comment réagir à des familiarités et à des remarques de la part de pères : « Il m’envoie des courriels où il dit qu’il a hâte de voir la petite blonde, et je ne savais pas trop comment réagir… alors j’ai demandé une supervision individuelle pour ça » (Týna, travail social).
Le niveau macro renvoie au réseau des rapports sociaux et des rapports de pouvoir, et aux manières dont l’oppression est « institutionnalisée » (fixée par la pensée, le langage et l’action). Les familles rencontrées dans le cadre de l’étude sont souvent confrontées à des problèmes économiques et de logement, au chômage et au racisme institutionnalisé. Ce sont des familles qui vivent dans des logements précaires et insalubres et/ou des familles nombreuses qui ne trouvent pas de logement plus grand. Pourtant, les équipes de travail social ne considèrent pas la recherche d’un logement comme une demande à traiter dans le cadre du contrat. « Très souvent, et surtout, elles ont affaire à un problème de logement… nous, en tant que services d’activation sociale… nous ne devrions pas du tout nous occuper du logement, mais il est important pour nous que la famille puisse fonctionner tout simplement » (Radmila, responsable). En même temps, les équipes ont le sentiment qu’il n’est pas en leur pouvoir (ni en celui des personnes accompagnées) de régler la question du logement. « Mais vraiment, régler d’autres choses quand la famille n’a pas d’endroit où rester, c’est terriblement difficile. Et bien sûr, on ne peut pas arranger ça, n’est-ce pas ? On peut les aider à faire de petits pas, mais on ne peut pas leur trouver des appartements » (Gabriela, travail social). Comme le logement est perçu en République tchèque comme une marchandise ou un investissement, et non comme un droit, il s’agit avant tout d’une question financière. Parmi les principaux obstacles figure la discrimination envers les Roms sur les marchés du logement et du travail. L’incapacité à obtenir un logement ou un emploi convenable peut être perçue comme un échec des pères en tant que soutiens de famille. De même, les dettes et les saisies peuvent être vues comme un échec du père soutien de famille. On voit ici comment un aspect genré de la mise dans l’ombre des pères s’entremêle avec une dimension d’oppression (avant tout raciale) : il en résulte des circonstances qui écartent les hommes du contact, soit parce qu’ils ne sont pas disponibles (en raison d’une incarcération, d’une course permanente à l’argent, d’une toxicomanie), soit en raison de leur sentiment d’incompétence, qui combine des attributs attendus (subvenir aux besoins de la famille) et une perte de pouvoir due à l’oppression raciale. Les services sociaux se trouvent ainsi dans une position difficile : ils doivent répondre à ces contradictions pour faire leur travail, sans disposer pour autant du mandat ni des instruments pour le faire (voir aussi Valová et Janebová, 2015).
Les propos des parents témoignent d’un approfondissement de la pauvreté et de la ségrégation, ainsi que de l’absence de solutions systémiques aux situations familiales : « Ce serait important de trouver un nouvel appartement, non ? Parce que j’en ai assez de vivre là… mes enfants y ont attrapé des infections… c’est un mauvais endroit » (Joanna, mère). « Par exemple, des conseils sur les aides sociales, les prestations sociales, le logement, ou simplement être accompagnés quelque part. Parce que, très souvent, on y va, mais on ne nous dit rien… à quoi on a droit… rien, ils ne nous le disent pas d’eux-mêmes » (Albert, père). « Moi ? De quoi j’aurais besoin ? D’un autre appartement. De pouvoir partir d’ici » (Radovan, père).
Les services orientés vers les mères ne contribuent pas non plus à améliorer les situations défavorables des familles. Si, par exemple, une famille a besoin d’un logement et doit résoudre sa situation par un hébergement d’urgence en foyer pour personnes sans abri, la question se pose souvent : que faire du père ? Les services sociaux en République tchèque sont très genrés. Le père est obligé de chercher un hébergement séparé du reste de la famille. Les foyers sont généralement divisés entre foyers pour femmes et pour mères avec enfants, et foyers pour hommes. Les familles doivent donc être séparées, et les enfants doivent rester avec leur mère. Il n’existe pas de foyers pour pères avec enfants. Le système des services sociaux disqualifie ainsi les pères en tant que parents. « … donc, assez souvent, on se retrouve dans une situation où on dit à ces mères qu’elles doivent choisir entre leur compagnon et leurs enfants, c’est-à-dire qu’elles iront dans un foyer pour mères avec enfants. En fait, c’est un soulagement pour nous si elle donne la priorité à ses enfants, parce que c’est la seule chance pour la famille de vivre quelque part… mais c’est dur pour elles et souvent elles ne veulent pas quitter leur compagnon » (Radmila, responsable). Cela complique la suite du travail avec toute la famille. Dans ces cas-là, pour ne pas être séparées, les familles s’installent souvent dans un hôtel meublé. Pour certaines familles qui auraient besoin d’un soutien plus intensif, l’inconvénient peut toutefois être l’absence du service social proposé presque 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 dans les foyers, alors que les équipes de travail social ne peuvent que rendre visite à ces familles dans les hôtels meublés.
Bien que certaines personnes interrogées aient déclaré ne voir aucune différence entre les demandes émanant des mères et celles des pères, « … je crois que je ne vois aucune différence… les femmes n’ont pas d’objectifs différents de ceux des hommes… » (Sandra, travail social), l’implication des pères semblait dépendre de la nature de ces demandes : « Ça dépend… si on ne s’occupe vraiment que de questions de soins, la plupart du temps je finis vraiment par travailler seulement avec la mère » (Laura, travail social).
Cependant, les demandes ne viennent pas exclusivement des familles, mais souvent de l’extérieur : autorités de protection de l’enfance, écoles, tribunaux, etc. Les équipes des services sociaux aux familles ont aussi leurs propres idées sur la façon dont les familles devraient fonctionner. « Et j’essaie simplement d’y intégrer quelque chose pour eux : “Vous devriez faire ceci et cela. Vous devriez aller ici et là, c’est simplement nécessaire” » (Klára, travail social). Certaines personnes interrogées ont indiqué que la construction de la mère comme cliente principale était liée au modèle transmis par le service de protection sociale et juridique de l’enfance, qui travaille lui aussi principalement avec la mère et transmet le dossier de cette manière. « … le service de protection sociale et juridique de l’enfance travaille principalement avec la mère et nous en confie une partie pour que nous la traitions directement, avec les coordonnées de la mère. On se réunit tous, le service de protection sociale et juridique de l’enfance, la mère et nous, donc ils nous transmettent le modèle où ils travaillent avec la mère » (Radmila, travail social).
Les résultats donnent à penser que non seulement des attributs personnels, mais aussi la conception et la forme de la prestation des services sociaux, peuvent conduire les pères à perdre le contact avec les services sociaux et d’activation pour les familles avec enfants. Cela se produit par le renforcement des rôles de genre traditionnels (voir aussi McKeown, 2001), mais aussi sous l’effet de différentes formes d’oppression combinées à une approche ethnicisante des Roms dans la société tchèque.
Pour ce qui est du premier niveau, le renforcement des rôles de genre traditionnels, la féminisation de la profession et le caractère genré des services peuvent avoir un effet dissuasif sur la disposition des pères à s’impliquer. Comme les contrats de service sont signés majoritairement avec les mères, les obstacles administratifs à l’implication des pères sont aussi liés au problème des services genrés. Impliquer les pères et travailler avec toute la famille est donc compliqué au niveau de l’organisation du système de services, au niveau des processus internes aux organisations et au niveau personnel des membres du personnel ou des personnes accompagnées. L’organisation de tout un système de services qui n’inclut pas les pères est soutenue par un « modèle du déficit paternel » (Lechowitz et al., 2019). Panter-Brick et al. (2014) ont constaté que les cadres politiques dans lesquels les interventions sont mises en œuvre présupposent souvent ce déficit : les pères y sont considérés comme incompétents quant à leurs savoir-faire et à leurs connaissances relatifs à la santé et au développement des enfants. Les attitudes et les comportements du personnel envers les pères peuvent perpétuer le modèle du déficit et influer sur le niveau d’implication des pères (Pfitzner et al., 2015).
La peur subjectivement ressentie par le personnel face à la participation des pères, dont les fondements se situent aux niveaux macro et méso, est un exemple de l’interdépendance des différents obstacles. Au niveau macro, elle est liée à la construction sociale des hommes, dans le travail social, comme agresseurs ; au niveau méso, cette construction est soutenue par l’organisation de cours d’autodéfense pour les travailleuses et par la fourniture d’équipements de protection (par exemple, des bombes au poivre). Maxwell et al. (2012) notent également que les équipes de travail social qualifient parfois des pères de dangereux sans les avoir rencontrés. Brown et al. (2009) avancent que la peur des hommes qu’éprouvent les équipes de travail social est une peur de l’inconnu. Selon Baum (2016), le sentiment de menace a des causes à la fois externes et internes. Certaines peurs peuvent venir de la proportion plus élevée d’hommes, dans les familles avec enfants, qui ont des problèmes de consommation de substances et/ou des antécédents d’activité délictueuse liée à la violence (Zanoni et al., 2013). Les travailleuses peuvent alors généraliser leurs expériences ou les croyances organisationnelles non écrites et devenir hostiles et méfiantes envers tous les clients hommes (Baum, 2016). Scourfield (2001) a souligné la nécessité de formuler explicitement les constructions genrées des clients hommes et des clientes femmes et d’en comprendre les implications dans le travail social familial. Il soutient que les équipes de travail social devraient réfléchir à leur propre pratique et aux discours de genre présents dans la culture de leur propre organisation. C’est à la formation en travail social qu’il revient de soutenir ce processus de réflexion.
Quant au second niveau, il est lié à l’oppression structurelle et raciale, mais aussi à une approche ethnicisante de la part des équipes de travail social et à l’image que les personnes accompagnées ont d’elles-mêmes. Les résultats montrent qu’il existe une intersection du genre et de la race : les équipes de travail social sont capables de distinguer, au sein de la catégorisation de genre, une masculinité majoritaire et une masculinité minoritaire (rom), la masculinité rom étant ici désavantagée (voir Connell, 2005). Cela peut conduire à une « mise à distance » parmi les Roms (Doubek et al., 2014), définie comme une tentative de reporter le déclassement social de la catégorie « Roms » sur la catégorie des « autres Roms », en l’occurrence les « hommes roms ». Ce profilage ethnicisant peut aussi être accepté par des clientes ; voir la déclaration de l’une d’elles, qui applique une différenciation genrée à l’ensemble des Roms, conformément à l’opinion des travailleuses sociales. On peut en conclure que des phénomènes associés à l’oppression ou à une position socio-économique défavorisée peuvent être mal interprétés à travers une vision ethnicisante des rôles de genre dans les familles.
Pour la formation, il y a là une autre impulsion, que Kozubík et al. (2018, p. 81) expriment avec justesse comme une « déconstruction d’une optique ethnicisante stéréotypée des communautés roms marginalisées ». Cette équipe fonde ses conclusions sur une étude ethnographique de la vie dans des quartiers ruraux ségrégués de Slovaquie, qui a montré une différence seulement négligeable entre la culture locale et la culture rurale traditionnelle slovaque. Compte tenu de l’interdépendance entre différenciation genrée et approches ethnicisantes que nous avons observée dans notre recherche, nous pensons que la promotion d’une formation sensible au genre peut contribuer à la déconstruction proposée par Kozubík et al. (2018).
Tant que le contexte social, politique et économique dans lequel vivent les familles ne sera pas explicitement reconnu et pris en compte, ces services continueront de se concentrer sur des déficits individuels (personnels) plutôt que structurels (Philip et al., 2018). La pauvreté, l’origine ethnique et la culture ne sont que quelques-uns des facteurs qui, selon Coakley et al. (2014), peuvent empêcher les pères de participer pleinement à la prise en charge de la situation familiale. Gordon et al. (2012) ajoutent que le racisme et la discrimination sont à l’origine de nombreux problèmes émotionnels et psychologiques des pères, qui peuvent nuire à leur capacité à exercer leur rôle de parent avec compétence.
Complexe Systémique : à retenir
L’article donne un nom à une scène bien connue en clinique : le père qui quitte la pièce quand le service arrive. Sa force est de ne pas en faire un trait de caractère, mais l’effet d’un système : contrat signé avec la seule mère, horaires de bureau, foyers d’urgence qui séparent les couples, peur entretenue par les cours d’autodéfense, coalition implicite entre la mère et la personne du service. Le niveau personnel (sa propre histoire avec son père), le niveau culturel de l’organisation et le niveau structurel (pauvreté, logement, antitsiganisme) se renforcent mutuellement. Pour la pratique systémique, on retiendra l’invitation à observer qui est convoqué, qui signe, qui reste dans la pièce d’à côté, et à relire l’« absence » du père comme une donnée relationnelle. Limites : un échantillon de services tchèques, des entretiens parfois très courts, une analyse surtout portée par la parole des équipes, et un cadre binaire mère/père. À lire avec l’article sur l’engagement des pères dans les enquêtes de protection en Suède, et avec l’article sur la peur et l’attachement dans le travail avec les pères.
Notes de l’original
1 Un garant d’application est une organisation qui s’intéresse à l’application et à l’utilisation, dans sa pratique, des résultats prévus d’un projet de recherche et de développement.
Financement. Cette recherche a été financée par l’Agence technologique de la République tchèque (subvention TJ04000152).
Liens d’intérêts. L’équipe de recherche ne déclare aucun lien d’intérêts en rapport avec le contenu de cet article.
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Traduction non officielle en français de Les pères fantômes : des obstacles à l’approche familiale globale en travail social ?, par Barbora Gřundělová, Jakub Černý, Alice Gojová, Zuzana Stanková et Jan Lisník, Journal of Family Research, vol. 35 (2023), doi : 10.20377/jfr-796, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (déclarations regroupées dans les notes). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « The shadow fathers: Barriers to whole family approach in social work? », publié dans Journal of Family Research (2023) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Gřundělová, B., Černý, J., Gojová, A., Stanková, Z., et Lisník, J. (2023). Les pères fantômes : des obstacles à l’approche familiale globale en travail social ? (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/les-peres-fantomes-des-obstacles-a-l-approche-familiale-globale-en-travail-social (Œuvre originale publiée en 2023 dans Journal of Family Research, 35, 85-102 (2023) ; republiée en 2023 par Journal of Family Research, https://ubp.uni-bamberg.de/jfr/index.php/jfr/article/view/796)
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