Journal of Solution Focused Practices · Article conceptuel

Les poupées Daruma et la pratique orientée vers les solutions

Chaque année, vers Matariki, Nick Drury offre à ses proches et à quelques clients une poupée Daruma : lestée par le bas, elle se redresse quand on la renverse, et il lui manque un œil, que l’on peint quand l’objectif est atteint. De ce petit objet zen, le psychologue néo-zélandais tire une thèse : la thérapie brève orientée vers les solutions s’est rétrécie sur « l’avenir préféré » et a oublié le monde. Avec Wittgenstein, pour qui les problèmes « se dissolvent comme le sucre dans l’eau », avec Spinoza, Bohr et Deleuze, avec Tom Andersen et Imelda McCarthy, il défend une pratique orientée vers les solutions qui prend en compte le contexte politique des clients. Trois cas de sa clinique à l’appui, dont une adolescente anorexique dont le problème s’est dissous en passant de la balance au mètre ruban, et le modèle māori du pōwhiri.

Auteur Nick Drury (Knonews, Nouvelle-Zélande)Première publication Journal of Solution Focused Practices, vol. 9, n° 1, 2025, p. 20-32Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction non officielle en français. Cet article est la traduction de Daruma Dolls and Solution Focused Practice, de Nick Drury, publié dans le Journal of Solution Focused Practices (2025), doi : 10.59874/001c.140675, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, la photographie d’une poupée Daruma étant décrite et non reproduite, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les citations de Wittgenstein sont traduites depuis l’anglais de l’auteur. Cette traduction n’a été effectuée ni par l’auteur ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Mots-clés : poupées Daruma, zen, nouveau(x) matérialisme(s), problèmes

Dans cet article, je veux proposer un modèle très simple d’une manière d’être thérapeute, et personne, que représentent les poupées Daruma. À partir de là, je veux examiner et défendre la thèse que la pratique orientée vers les solutions, en particulier la thérapie brève orientée vers les solutions (TBOS), a développé un focus étroit, qui n’est pas cohérent avec le modèle que proposent les poupées Daruma. Un focus plus large est possible en prenant en compte une partie de la philosophie de Wittgenstein, et il restera orienté vers les solutions. J’en donne des exemples tirés de mes propres publications, et les lecteurs pourront sans doute en proposer d’autres.

Les poupées Daruma

Une fois par an, vers Matariki (l’équinoxe d’hiver, en juin, ici en Aotearoa/Nouvelle-Zélande), je me mets à chercher de petits cadeaux pour la famille, les amis, les collègues et quelques clients choisis. Cette année, j’ai envoyé des poupées Daruma. Les poupées Daruma sont nées au Japon au XVIIIe siècle et appartiennent au genre des culbutos, ces jouets lestés par le bas qui se redressent quand on les renverse. Cela symbolise évidemment la résilience ou la persévérance. Elles ont aussi la particularité d’avoir un œil absent, que l’on est censé peindre une fois l’objectif atteint, ou le problème qui vous a renversé surmonté. J’imprime ensuite la légende suivante sur du papier de soie (après avoir consulté M. Google sur la façon d’imprimer sur du papier de soie).

Dans chaque vie entre un peu de zen — Presse-papier poupée Daruma

La poupée Daruma est modelée d’après Bodhidharma, le fondateur de la tradition zen du bouddhisme, et elle est un symbole de persévérance ou de résilience : lestée par le bas, elle se redresse quand on la renverse. De même, le tantien (situé un peu sous le nombril chez l’homme, plus bas chez la femme) est le point sur lequel on se concentre en tai-chi ou en qigong ; être centré là, c’est avoir de la résilience aussi. C’est pour cela que Bodhidharma est tenu pour le père de nombreux arts martiaux.

[Photographie décrite : une poupée Daruma rouge, ronde, au visage peint, sourcils et moustache noirs, un seul œil dessiné.] Une poupée Daruma. La poupée a un œil vide, qui représente un problème. Une fois celui-ci surmonté et le cap retrouvé, on peint l’autre œil. On pense que la poupée est née au Japon au XVIIIe siècle.

On sait peu de choses de Bodhidharma, le « barbare barbu », sinon qu’on lui attribue d’avoir apporté la secte Chan en Chine depuis le nord de l’Inde aux Ve-VIe siècles (elle descendra plus tard la péninsule coréenne pour devenir le zen en entrant au Japon vers le XIIe siècle). Parmi les légendes qui l’entourent domine la pratique de la méditation, pour laquelle cette secte est la plus connue. L’une des rares histoires montre Bodhidharma rendant visite à l’empereur Wu vers 520. L’empereur Wu avait bâti de nombreux temples bouddhistes, leur avait donné un soutien financier et avait fait former beaucoup de gens comme prêtres et nonnes bouddhistes. « Quel mérite y a-t-il à cela ? », demanda l’empereur. Bodhidharma répondit : « Aucun. » Perplexe et quelque peu décontenancé, il demanda au moine qui il était pour lui dire cela. Bodhidharma répondit : « Je ne sais pas. » Cette histoire reflète peut-être la réalisation directe que l’on n’a pas d’esprit (ou de soi), ni d’esprit que l’on puisse connaître ou saisir (le zen appelle cela l’esprit du non-esprit) ; et quand les successeurs de Bodhidharma (ou le sixième et dernier patriarche, largement légendaire, Huineng) pensèrent que cela était assez connu en Chine, ils raccrochèrent le téléphone. Autrement dit, le Chan est la seule religion qui ait tenté délibérément de se mettre hors d’affaires, en fermant des monastères. Beaucoup attribuent l’épanouissement des dynasties Tang tardive et Song (une période d’immense production culturelle et artistique) à cette large diffusion.

En zen, un dicton veut que parler du zen, c’est avoir la puanteur du zen.

Je l’imprime sur du papier de soie parce que je veux que cela ne dure pas, car durer aurait « la puanteur du zen ». Puis je l’enroule autour de la poupée et je les distribue.

Le processus de la TBOS

Le zen a été très central dans le développement de la TBOS, l’héritage coréen d’Insoo Kim Berg y tenant une place de premier plan1. Elle aimait le dicton « ne laisser aucune empreinte », qu’elle m’a dit un jour venir du zen. En réalité, quand le bouddhisme Chan est arrivé en Chine au Ve siècle, il a rencontré le taoïsme, et un riche dialogue s’en est suivi. Ce dicton vient de l’aphorisme 17 du Tao Te King, qui dit que les meilleurs chefs ou maîtres sont à peine connus, et ressemble à l’aphorisme 60, qui dit que « gouverner un pays, c’est comme cuire un petit poisson : trop le remuer le gâte ». La plupart des thérapeutes orientés vers les solutions que je connais préfèrent travailler avec l’avenir préféré du client, souvent obtenu par la « question du miracle », puis mesurer les progrès à partir de là. Ils répugnent à proposer des idées à eux, car ce serait laisser une empreinte. Ils aiment citer Steve de Shazer, qui disait que « la politique est quelque chose que l’on fait dans sa vie privée, pas dans son rôle de thérapeute » (E. George, 2019).

Pourtant, nos « frères et sœurs » du mouvement constructionniste social, avec lequel la TBOS a quelque allégeance (Chang & Nylund, 2013 ; Chang & Phillips, 1993), ne sont pas d’accord2. Imelda McCarthy (1995) fait écho à un slogan féministe bien connu quand elle écrit : « Le personnel est toujours politique dans le travail clinique avec ceux que la société marginalise » (p. 163). Quand on ignore délibérément le contexte social des dilemmes d’un client, on « privatise les dilemmes », comme dit McCarthy (1995), et l’on retire « l’attention aux contextes sociaux plus larges, qui comptent dans toute compréhension systémique de la genèse des problèmes » (p. 162). Néanmoins, certains thérapeutes TBOS affirment que nous n’avons pas besoin de savoir ce qui a causé le problème, ni même quel est le problème. Ils disent aux thérapeutes orientés vers les solutions en herbe : « ayez confiance dans le processus » (Iveson, 2021). Ils vérifient parfois auprès du client que le « processus » a du sens pour lui (E. George, 2022) ; mais le « processus » lui-même n’est guère le produit d’un processus « interactionnel », tel que de Shazer y faisait allusion il y a bien des années (1985).

De Shazer écrivait sur l’« interactionnel » au moment même où la cybernétique de second ordre (ou cybernétique de la cybernétique) faisait son chemin dans le constructionnisme social (Umpleby, 2016). C’est là que le champ est passé d’une position divine hors de l’univers à celle d’un observateur participant à l’intérieur de l’univers, ce que la plupart des thérapeutes constructionnistes ont appris surtout par l’approche du « non-savoir » d’Anderson et Goolishian (1992), où même le processus, ou la méthode de la thérapie, émergeait idéalement de la conversation. C’est assez facile si l’on adopte ce que Goethe appelait un « empirisme délicat », qui demande de ne faire qu’un avec le client (ou la famille) et de se laisser mouvoir par lui (Drury, 2006). John Shotter (2005) appelait cela la « connaissance-avec » (par opposition à la « connaissance-sur »).

Le psychiatre norvégien Tom Andersen (2012) était célèbre pour avoir fait sortir l’équipe d’observation, en thérapie constructionniste, de derrière la glace sans tain pour l’amener dans la pièce, où elle réfléchissait avec la famille ; il tenait à se débarrasser de toute hiérarchie. Tous ces auteurs expriment un déplacement intentionnel vers la dissolution de la position d’expert du thérapeute, de sorte qu’il n’ait aucun pouvoir sur le(s) client(s). Ceux d’entre nous qui connaissent l’énactivisme comprennent que, souvent, quand nous utilisons le langage (et nous ne distinguons pas verbal et non verbal), nous l’utilisons comme un organe des sens ; nous tâtons comment sont les choses dans le monde du client (Drury & Tudor, 2024). Nous le faisons en prêtant attention à nos sentiments, et pas seulement à nos cognitions, quand nous dialoguons avec nos clients. Andersen a beaucoup influencé le développement de la thérapie narrative par White et Epston (1989/1990), tout en partageant une critique avec Karl Tomm (1993), disant qu’ils étaient différents, en ce que lui (Andersen) mettait plus l’accent sur l’expérience vécue que sur les récits.

Il n’était pas le seul à avoir des réserves sur la thérapie narrative. Comme le disait un jour Imelda McCarthy à propos de la thérapie narrative : « J’aime tout l’élan de cette façon de travailler, mais l’une des choses que je vois se produire, c’est que quand les étudiants commencent à externaliser, il leur est possible de ne se concentrer que sur les grands discours sociétaux et de manquer certaines des subtilités du niveau plus local » (2001, p. 178). Steve de Shazer critiquait aussi la thérapie narrative, parce qu’elle paraît très traditionnelle en ce qu’elle réifie les problèmes ; et ses solutions ressemblent aux Alcooliques anonymes, en ce qu’elle recrute des « soldats » pour des batailles (apparemment à vie) (Chang & Phillips, 1993). En réponse à ces critiques, Johnella Bird (2000) a développé ce qu’elle appelle l’« externalisation relationnelle », plus nuancée que celle de White et Epston, en ce qu’elle demande aux clients d’examiner la relation qu’ils entretiennent avec le problème, au lieu de seulement s’opposer au problème ou de le vaincre. Elle voit l’usage de « vaincre » comme un discours masculin, assez limitant. Avec l’externalisation relationnelle de Bird, il devient possible que les problèmes soient vraiment déconstruits plutôt que, comme dit de Shazer de la thérapie narrative, « destruits », une « destruction d’une construction depuis l’extérieur » (Chang & Phillips, 1993, p. 116). Comme nous le verrons, cela se rapproche du sens que Wittgenstein donne à la « déconstruction » (bien qu’il n’ait jamais utilisé ce mot).

1 La TBOS n’est pas seule à avoir une influence zen. Le merveilleux Jay Haley fut présenté par Gregory Bateson, dans les années 1950, au plus grand vulgarisateur du zen, Alan Watts, et il utilisa le zen pour donner sens aux techniques de Milton Erickson, ce qui donna naissance à la thérapie familiale (Richeport-Haley & Carlson, 2010). 2 En réalité, la TBOS telle qu’on la pratique aujourd’hui est plus proche des approches centrées sur la personne, qui ont leurs racines chez Carl Rogers (Fitzgerald & Leudar, 2010). Dans les approches centrées sur la personne, « le client est l’expert » est mis en avant ; seules la logique de la personne et sa vision du monde sont placées au centre de la pratique. Comme Bøe et al. (2024) le déplorent et le montrent clairement, dans cette approche le monde est « perdu de vue » (p. 537).

Un univers immanent

Comme je l’ai déjà rapporté dans cette revue (Drury, 2022), ce dilemme de l’impossibilité de se tenir hors de l’univers, ou de prendre une position divine, a été considéré par d’autres sciences et philosophies. Baruch Spinoza (au XVIIe siècle) fut peut-être le premier, dans les débuts des Lumières, à philosopher sur l’immanence : l’univers n’a pas de domaine transcendantal mais se compose d’une substance unique, immanente (par opposition à transcendante)3. Comme on l’imagine, c’était une idée hérétique à l’époque, car elle disait qu’il n’y a ni Dieu ni ciel ; et il mettait les théologiens au défi de trouver un autre fondement à l’éthique. Dans la Vienne fin de siècle (autour de 1900), où Wittgenstein a grandi, on discutait Spinoza, avec l’œuvre d’Arthur Schopenhauer (XVIIIe siècle), qui avait fait connaître le bouddhisme à l’Europe (lequel, bien sûr, n’a pas de Dieu transcendant) (Janik, 1973). On y discutait l’« empirisme délicat » développé par Goethe, qui nous comprenait comme des « observateurs participants » ayant évolué avec le monde, de sorte que notre compréhension était intuitive. Outre les cafés, la demeure des Wittgenstein (son père était immensément riche) accueillait la fine fleur de la société viennoise, où ces idées se discutaient. Le génie musical Gustav Mahler y était un visiteur fréquent, divertissant l’assemblée non seulement par sa musique mais par sa connaissance de Schopenhauer et de Nietzsche (celui de « Dieu est mort »). La Vienne fin de siècle a engendré beaucoup de choses « étonnamment nouvelles » qui « se sont répandues bien au-delà des frontières de l’Autriche impériale et même de l’Europe » (Kann, 1981, p. 169).

De Wittgenstein nous vient l’idée que « les problèmes se dissolvent au sens propre du mot, comme le sucre dans l’eau » (2005, p. 183). Il a décrit comment dissoudre les problèmes :

« La façon de résoudre le problème que vous voyez dans la vie est de vivre d’une manière qui fasse disparaître ce qui est problématique. Le fait que la vie soit problématique montre que la forme de votre vie ne s’ajuste pas au moule de la vie. Vous devez donc changer votre façon de vivre et, une fois que votre vie s’ajuste au moule, ce qui est problématique disparaîtra » (1980, p. 27).

C’est là, à mon sens, la version wittgensteinienne du déconstructionnisme.

C’est un focus plus large que l’actuel focus populaire de la TBOS sur le développement de l’avenir préféré. Cette analogie du sucre qui se dissout dans l’eau vient de la théologie apophatique de Wittgenstein, héritage de la Vienne fin de siècle (Fronda, 2010 ; Mitralexis, 2015). On a comparé la théologie apophatique à la sculpture : elle retire pour révéler une dimension « spirituelle ». C’était une solution populaire au défi que Spinoza avait lancé au clergé. Ce passage de Wittgenstein (1922/1961) le saisit peut-être : « La solution du problème de la vie se voit dans la disparition du problème. (N’est-ce pas la raison pour laquelle ceux qui, après une longue période de doute, ont trouvé que le sens de la vie leur devenait clair, ont été ensuite incapables de dire en quoi consistait ce sens ?) » (6.521)

Je pense qu’un compte rendu encore plus simple de l’apophase est donné par Forrest Carter dans son livre The Education of Little Tree, où le mot « compréhension » est utilisé comme un nom. Dans le récit de Carter, quand les Indiens cherokees atteignent cela, on dit qu’ils sont éclairés, comme dans certains récits bouddhistes et hindous de l’union avec le tout4. Comme le philosophe wittgensteinien Peter Hacker (2009) le montre clairement, comprendre est différent de savoir, et quand nous comprenons, nous imitons Wittgenstein (1953/2009) en disant « maintenant je peux continuer ! » (§151). Et si vous le faites, vous pouvez peindre l’autre œil de la poupée Daruma.

La physique quantique s’est aussi débattue, tout au long du XXe siècle, avec le problème de ne pas se tenir hors de l’univers. Niels Bohr a fourni des descriptions minutieusement détaillées de sa méthode : quand il montait son dispositif expérimental d’une façon, la lumière se montrait comme des ondes ; monté autrement, la lumière était des particules. Il n’était pas possible d’observer la lumière comme particules et ondes en même temps. Barad (2007), qui a développé ses idées à partir de la physique quantique de Bohr et de la philosophie de Deleuze, soutient que Deleuze avait raison de dire que nous devions surmonter toute illusion d’être des êtres indépendants. Nous faisons partie du monde, nous n’en sommes pas à part5. Donc, quand Bohr monte son dispositif d’une façon, il crée en réalité la réalité (par exemple des ondes) qu’il obtient ; la réalité n’existe pas au-delà de son dispositif. Mais Heisenberg et la plupart des autres physiciens interprétaient toute incertitude comme due à une réalité juste hors de portée ; ils étaient encore coincés dans le « tournant linguistique ». En raison de l’interprétation que Bohr donne de la physique quantique, Barad suggère que l’univers se comprend le mieux en allant à sa rencontre à mi-chemin, parce que, quoi que nous fassions, nous le créons.

3 Des philosophes antérieurs, comme Démocrite et Épicure, ont proposé un point de vue immanent. 4 Le livre a une histoire assez controversée : Oprah Winfrey l’a retiré de sa liste de titres recommandés après qu’on eut révélé que Carter avait appartenu au Ku Klux Klan et écrit des discours pour George Wallace. 5 C’est l’« esprit du non-esprit » de Bodhidharma.

Les thérapies corporelles et les poupées Daruma

Wilhelm Reich et Alexander Lowen ont été des figures clés du développement de la psychothérapie corporelle (Coffman, 2023)6. Pour simplifier, ils proposaient que la musculature du corps se divise en muscles longs, pour l’action, et muscles courts, pour la posture. Mais, du fait des traumatismes et du stress, nous utilisons désormais certains de nos muscles longs pour la posture, avec pour résultat que certains muscles courts s’atrophient. Reich, élève de Freud, a forgé le concept de « cuirasse caractérielle » (Coffman, 2023, p. 14) pour suggérer que certains muscles longs sont tendus en permanence, et Lowen a développé la bioénergie comme moyen d’analyser et de soulager les tensions émotionnelles. Comme le « ventre », ou bas du bassin, est le centre de l’instinct pour Lowen, en étant « ancrés » là, nous retrouvons un sentiment de stabilité et de présence (Lowen, 2005). C’est très semblable au concept chinois de tantien : le centre de gravité du corps et réservoir d’énergie vitale (qi), qui forme la base des arts martiaux. Bodhidharma est étroitement associé au temple Shaolin, où les arts martiaux se sont développés. Ainsi, guérir quelqu’un, et pas seulement le soigner, c’est le ramener à l’entièreté7.

6 Fait intéressant : les livres de Reich ont été brûlés par la FDA américaine ! 7 C’est la thèse du psychiatre Eric Graham Howe, « le druide de Harley Street », dans son livre Cure or Heal?

Quelques exemples de ma clinique

1. En 1992, Michael Durrant m’a aidé à écrire un article sur le traitement, près de dix ans plus tôt, d’une adolescente que son médecin avait diagnostiquée anorexique (Drury, 1992b). Cette jeune femme voulait être mannequin et tirait grande fierté de son régime. Avec « un mélange d’humour, d’incrédulité et de simplicité » (p. 29), je lui ai dit que le poids était relativement sans importance pour être mannequin, et que ce qui « comptait vraiment dans ce métier, c’était la silhouette ». Elle n’avait aucune idée de ce qu’était sa silhouette, ni de ce qu’était une silhouette idéale, ce qui devint son devoir à faire, et le centre des séances suivantes. Un psychiatre « aida » en la menaçant d’hospitalisation, de modification du comportement, et en lui disant qu’elle ne verrait pas Noël, ce qui n’est pas si inhabituel dans ces cas8. Elle admit plus tard que, bien qu’elle eût réussi à lui tenir tête, elle avait redoublé d’efforts pour atteindre une silhouette idéale. Quelques mois plus tard, sa silhouette s’était étoffée, à sa grande fierté, et il était temps de nous séparer. Elle partit à l’étranger vivre avec sa mère. Sept ans plus tard, je reçus un appel d’elle, pour me dire qu’elle était mariée, que sa carrière de mannequin allait bien, et qu’elle venait de faire la double page centrale de Playboy. Le passage de la balance au mètre ruban a dissous le problème, et le changement a ensuite été alimenté par le croque-mitaine (déguisé en psychiatre).

2. Toujours en 1992, j’ai présenté au congrès national néo-zélandais sur les troubles alimentaires le cas d’une jeune femme que j’avais rencontrée en soins intensifs à l’hôpital local, environ neuf ans plus tôt (Drury, 1992a). « Eve » dit qu’elle s’était tout de suite sentie à l’aise avec moi parce que je parlais philosophie et histoire, contrairement aux psychologues et au personnel des hôpitaux précédents où ses parents l’avaient placée. Comme « Eve » parlait de l’« anorexie » à la troisième personne, nous avons pensé pouvoir adopter une approche narrative traditionnelle, ce qu’« Eve » accepta. Mais elle fut non traditionnelle en ce que le personnel se scinda en deux équipes : une « équipe pro-vie », menée par les médecins et les infirmières, et une « équipe anti-anorexie », menée par mon co-thérapeute et moi. L’« équipe pro-vie » était responsable de sa surveillance physique en soins intensifs, puis lors de son transfert en psychiatrie. Elle n’engageait aucune discussion morale avec elle, ni avec nous. Mais elle pouvait lire le dossier. Sa tâche était de se mettre hors d’affaires aussi vite que possible, mais en sécurité. Nous, de l’« équipe anti-anorexie », lui écrivions souvent des lettres après nos conversations. Elle eut un bref retour en arrière en se mariant deux ans plus tard, mais elle ne devint guère une féministe active, malgré notre discours de thérapie narrative de l’époque.

Ce n’est que récemment que j’ai commencé à voir cela comme orienté vers les solutions, en étudiant Deleuze (Deleuze & Guattari, 1991/1994). L’une des idées centrales de sa philosophie est que les concepts sont des dispositifs inventés pour présenter ce qui est imprésentable dans la pensée (Gane, 2009). Les concepts ont une pédagogie, en ce qu’ils ne sont pas fixes mais mobiles et transitoires. Ils injectent une certaine stabilité dans le flux du monde mais ne peuvent jamais rendre justice à la complexité du monde. « Tous les concepts renvoient à des problèmes sans lesquels ils n’auraient pas de sens » (Deleuze & Guattari, 1991/1994, p. 16). Ils sont relationnels, en ce qu’ils se relient à d’autres concepts. Une fois qu’ils ont rempli leur office, nous pouvons « raccrocher le téléphone ». Par exemple, l’« abstinence » peut être acceptée par beaucoup de personnes traitées pour des problèmes d’alcool et de drogue si ce n’est que pour un temps fixé (Sanders, 2014). Du point de vue de l’esprit incarné, nous « saisissons fermement, et lâchons légèrement ». Et ainsi l’« équipe pro-vie » s’est dissoute quand on n’en a plus eu besoin. Et « Eve » a dit du féminisme : « Je ne pense pas que ce soit mon truc, mais ils ont certainement mon soutien » (Drury, 1992a, p. 22).

3. J’ai été employé comme kaumātua hinengaro (psychologue māori néo-zélandais) dans une unité de santé mentale māorie rattachée à un hôpital général. Là, j’ai réalisé que le modèle de thérapie du pōwhiri poutama de Paraire Huata n’avait jamais été formellement rédigé dans une publication universitaire, ce que j’ai entrepris de faire (Drury, 2007). Le raisonnement est que les travaux de l’anthropologue Victor Turner (à la suite d’Arnold van Gennep) sur le processus rituel pouvaient servir de modèle au processus de changement en psychothérapie. Autrement dit, la thérapie pouvait être vue comme un processus rituel, où les personnes passent d’une position sociale à une autre. Le rituel le plus connu de la Māoritanga (culture māorie) est le pōwhiri, le plus souvent accompli comme accueil sur un marae (terrain de rassemblement). Le pōwhiri est le processus par lequel une personne passe du statut d’étranger à celui de membre du groupe. Les poutama sont les marches de ce rituel, souvent représentées comme un escalier dans les panneaux tissés de la whare (maison). La plupart des Néo-Zélandais et des visiteurs ont pris part à un pōwhiri un jour ou l’autre. Comme nous employions un certain nombre de personnes peu scolarisées mais qui avaient grandi en Nouvelle-Zélande rurale avec le māori pour langue maternelle, il m’a semblé logique que cela pouvait ôter son mystère à la psychothérapie, en leur permettant de la voir comme un processus qu’elles connaissaient déjà très bien. Dans certains cas, cela a permis à ces membres du personnel d’obtenir de meilleurs résultats que le personnel formé à l’université, qui avait appris le māori comme seconde langue et n’avait pas une vie entière de pōwhiri derrière lui. Je vois donc cela comme une résolution orientée vers les solutions d’un dilemme de relations de travail.

8 Surtout si vous travaillez dans le système de santé public, où certains psychiatres estiment pouvoir intervenir dans n’importe quel cas.

Les problèmes du monde réel

Beaucoup de ceux qui soutiennent que les praticiens orientés vers les solutions devraient se borner à se concentrer sur les « avenirs préférés » des clients ne travaillent pas dans des services de santé ou sociaux publics. La plupart des diplômés y entrent, ce qui, en santé mentale, signifie que vous jouerez au moins les seconds violons derrière les médecins. En santé mentale, il y aura aussi des infirmiers dont la carrière les a menés à rédiger les politiques de l’organisation ; et selon les managers, on attendra de vous que vous suiviez ces politiques, qui ont en général un net accent « modèle médical ». Ajoutez à cela les petites politiques des corporations et des ordres professionnels, dont le psychologue critique Ian Parker a dit un jour qu’ils risquent de devenir « une machine qui incarne le genre de pratique malsaine contre laquelle elle prétend s’élever » (Haney, 2012, couverture), et vous avez l’environnement dans lequel un grand nombre de praticiens commencent au moins. Et ceux d’entre nous qui ont une tradition familiale socialiste y resteront (à moins d’en être chassés).

Non seulement cela, mais les cliniques et les agences se retrouvent dans un monde néolibéral, avec ses politiques identitaires au sommet de la falaise, qui poussent vers nous la plupart des clients (Wrenn, 2014). Dans des conversations avec moi, certains praticiens orientés vers les solutions affirment que, sous l’égalité des chances (qu’ils ne reconnaissent pas comme un mythe), les individus sont responsables de leurs succès et de leurs échecs. L’histoire ne compte pas. Mais sous le néolibéralisme, l’identité se mesure à la réussite financière ; et ceux qui ne l’ont pas sont étiquetés « perdants », « racaille des caravanes », etc. (D. George, 2006). Contrairement aux « gagnants », qui trouvent une identité collective dans le country club et autres, les « perdants » trouvent leur identité collective dans des groupes non économiques. Il semble que plus l’écart est grand entre les « nantis » et les « démunis », plus l’allégeance ou la loyauté à ces groupes non économiques est grande (Wilkinson & Pickett, 2009). Mais, comme le conclut Wrenn (2014), l’aliénation croissante de ces groupes sert l’agenda néolibéral, parce que le néolibéralisme repose sur l’idée que, pour paraphraser Margaret Thatcher, « la société n’existe pas, il n’y a que des hommes et des femmes individuels ». Il nous faut une nouvelle compréhension de notre identité collective si nous voulons dépasser nos identités néolibérales. L’idée m’attire que celle-ci pourrait résider dans la perspective de Deleuze ou dans le nouveau matérialisme (Albertini et al., 2025 ; Deleuze & Guattari, 1972/1984). Quoi qu’il en soit, je crois que la tâche des praticiens orientés vers les solutions est d’être attentifs au contexte politique de nos clients, et de ne pas se délecter des corps qui tombent, poussés du haut de la falaise.

Conclusion

Les poupées Daruma nous offrent un modèle simple d’une manière d’être. Un lot que j’avais commandé avait le fond très plat et ne se redressait pas quand on le renversait. Certains thérapeutes ont l’air d’en être, mais… Cet article a proposé un argument, avec quelques exemples divers, pour que les agendas politiques aient une place dans la pratique orientée vers les solutions.

Complexe Systémique : à retenir

Drury reprend la controverse ouverte dans Ne laisser aucune empreinte d’Iveson, mais par un autre bout : non pas « faut-il une théorie ? » mais « où est passé le monde ? ». Sa réponse est systémique au sens ancien : Andersen, McCarthy, la cybernétique de second ordre, et une lecture de Wittgenstein où le problème ne se résout pas mais se dissout quand la forme de vie change. Les trois cas sont à lire comme des recadrages de contexte, pas de cognition : la balance devient un mètre ruban, l’équipe se scinde en deux mandats, la thérapie devient un rituel d’accueil. À rapprocher de son avant-goût de Wittgenstein et de l’entretien avec Allan Wade, qui défend la même attention au contexte social.

Références

Albertini, F. M., Christiansen, J. C. V., Loh, C., & Nijabat, N. (2025). New materialism(s) and systemic psychotherapy: Does it matter? (Part 2). Journal of Family Therapy, 47(1), 12480. https://doi.org/10.1111/1467-6427.12480

Andersen, T. (2012). Words – universes travelling by. In T. Malinen, S. J. Cooper, & F. N. Thomas (Eds.), Masters of narrative and collaborative therapies: The voices of Andersen, Anderson, and White (pp. 17–59). Routledge.

Anderson, H., & Goolishian, H. (1992). The client is the expert: A not-knowing approach to therapy. In S. McNamee & K. J. Gergen (Eds.), Therapy as social construction (pp. 25–39). Sage Publications.

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Contact

Nick Drury, deux masters de psychologie et un diplôme de psychologie clinique en Nouvelle-Zélande, thérapeute depuis plus de 35 ans : nickdrury@knonews.org

Traduction non officielle en français de Daruma Dolls and Solution Focused Practice, de Nick Drury, publié dans le Journal of Solution Focused Practices, vol. 9, n° 1 (2025), p. 20-32, doi : 10.59874/001c.140675, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence, la photographie étant décrite et non reproduite. Ni l’auteur ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Daruma Dolls and Solution Focused Practice », publié dans Journal of Solution Focused Practices (2025) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Comment citer cet article

Drury, N. (2025). Les poupées Daruma et la pratique orientée vers les solutions (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/les-poupees-daruma-et-la-pratique-orientee-vers-les-solutions (Œuvre originale publiée en 2025 dans Journal of Solution Focused Practices, vol. 9, n° 1 (2025), p. 20-32 ; republiée en 2025 par Journal of Solution Focused Practices, https://journalsfp.org/article/140675)

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