Frontiers in Psychiatry · Famille

Maternité, troubles liés à l’usage de substances et transmission intergénérationnelle du trauma : une perspective fondée sur l’attachement

Pourquoi des mères qui ont grandi dans la violence consomment-elles pour « tenir » comme parents, et que transmettent-elles malgré elles ? En Flandre, l’équipe de Florien Meulewaeter a recueilli les récits de 23 mères en traitement pour addiction. Cinq mécanismes s’en dégagent, du trauma de l’enfance jusqu’à l’attachement insécure des enfants, qui font de la consommation un relais caché de la transmission du trauma.

Auteurs Florien Meulewaeter, Sarah S. W. De Pauw et Wouter Vanderplasschen (département d’orthopédagogie, université de Gand, Belgique)Première publication Frontiers in Psychiatry, 18 octobre 2019Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Maternité, troubles liés à l’usage de substances et transmission intergénérationnelle du trauma : une perspective fondée sur l’attachement, par Florien Meulewaeter, Sarah S. W. De Pauw et Wouter Vanderplasschen, publié dans Frontiers in Psychiatry (Frontiers Media) (2019), doi : 10.3389/fpsyt.2019.00728, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Le tableau est présenté sous forme de liste ; les déclarations de fin d’article sont regroupées dans les notes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Les mères ayant une histoire de trauma interpersonnel aspirent à un foyer qui soit un lieu de sécurité plutôt qu’un lieu de peur.

Florien Meulewaeter, Sarah S. W. De Pauw et Wouter Vanderplasschen

Résumé

Contexte. Un nombre croissant de travaux souligne que le trauma interpersonnel vécu dans l’enfance accroît la vulnérabilité aux troubles liés à l’usage de substances (TUS) plus tard dans la vie. Peu de recherches ont porté sur l’expérience parentale des mères en rétablissement d’un usage de substances, en tenant compte de leur propre éducation et des séquelles possibles d’un trauma interpersonnel subi dans l’enfance.

Méthode. Au cours d’entretiens qualitatifs approfondis, 23 mères ayant un TUS ont réfléchi à leur expérience de la parentalité et au lien parent-enfant, à propos de leurs enfants comme de leurs propres parents. Les entretiens ont été transcrits mot pour mot et les données analysées par une analyse thématique.

Résultats. Tout au long des récits, les conséquences du trauma sur le sentiment de soi des mères, puis leur effet sur la parentalité, se sont imposées comme des thèmes saillants. Cinq mécanismes latents de transmission intergénérationnelle du trauma ont été dégagés : 1) les expériences précoces de trauma interpersonnel vécues par les mères dans l’enfance ; 2) le trauma comme précurseur de l’usage de substances ; 3) l’usage de substances comme soutien (illusoire) du fonctionnement parental ; 4) la poursuite de l’usage, qui altère le fonctionnement parental ; et 5) un fonctionnement parental dysfonctionnel et son effet relationnel sur les enfants.

Discussion. Les résultats suggèrent qu’un attachement perturbé peut d’un côté accroître la vulnérabilité aux TUS, mais aussi, de l’autre, exprimer un trauma sous-jacent, et servir ainsi de mécanisme caché par lequel le trauma se transmet d’une génération à l’autre. Ils montrent la nécessité d’interventions préventives, fondées sur l’attachement et sensibles au trauma, qui ciblent les schémas intergénérationnels perturbés.

Mots-clés : mères, usage de substances, enfants, attachement, trauma, intergénérationnel

Introduction

Les problèmes de santé mentale sont une affection concomitante fréquente dans les populations qui consomment des substances (1), et de plus en plus de recherches reconnaissent la prévalence des troubles de stress post-traumatique (TSPT) chez les personnes ayant des troubles liés à l’usage de substances (TUS) (2–6). Il en a résulté une attention accrue pour les traitements intégrés, qui visent à réduire à la fois les TUS et les symptômes de TSPT (7–11). Certaines personnes qui ont vécu un événement choquant ou dangereux développent un TSPT (12), caractérisé par la persistance de réactions intenses aux rappels de l’événement traumatique, une humeur altérée, un sentiment de menace imminente, des troubles du sommeil et une hypervigilance (13). Les TUS et leurs conséquences peuvent exposer davantage les personnes à des facteurs de stress ou à des traumas, ce qui peut contribuer au développement d’un TSPT, de même que les symptômes de TSPT ont été associés à l’entrée dans la consommation.

Trauma interpersonnel et attachement

Les expériences traumatiques qui surviennent tôt dans la vie au sein des relations d’attachement, souvent appelées « trauma interpersonnel », sont reconnues comme un prédicteur important des TUS plus tard dans la vie (14–17). Avoir été, dans l’enfance, maltraité physiquement ou émotionnellement, négligé ou abusé sexuellement par une personne de confiance qui en prenait soin accroît la probabilité de développer un TUS (18, 19), et ces expériences ont été reliées à des schémas d’attachement insécure chez les enfants, via des symptômes dépressifs (20). L’exposition au trauma au sein du système de soins (caregiving) est associée, en plus des symptômes post-traumatiques, à des niveaux plus élevés de dysrégulation affective et physiologique, attentionnelle et comportementale, et du soi et des relations (21), ce qui affecte fortement les capacités de compréhension et de traitement des émotions (17). Le système de soins peut comprendre les parents biologiques ou d’autres proches (par exemple des parents d’accueil ou adoptifs), le personnel des structures d’accueil résidentiel pour enfants, voire des thérapeutes (22). L’exposition à des expériences multiples et chroniques de trauma interpersonnel dans la relation avec les figures de soin, que l’on appelle aussi « trauma développemental » (23), est associée à un ensemble complexe de symptômes et d’atteintes dans plusieurs domaines du développement (21). Il a été montré à maintes reprises que les expériences traumatiques précoces avec les figures de soin ont une influence profonde sur la santé physique (24) et mentale (25), avec un risque accru de psychopathologie, dont la dissociation et les hallucinations (26). Ainsi, l’absence de relations d’attachement sécures risque d’entraîner un devenir moins favorable pour l’enfant, et un trauma infligé par les figures de soin aggrave encore ce pronostic (23). L’équipe de Dugal (27) montre comment des rencontres interpersonnelles précoces dysfonctionnelles peuvent façonner des schémas d’interaction dysfonctionnels, appelés à se répéter dans les relations ultérieures. Elle ajoute que, lorsque l’autre est perçu comme insuffisamment disponible pour répondre à ses propres besoins d’amour et de protection, les personnes ayant survécu à un trauma interpersonnel présentent généralement une hyperactivation du système d’attachement. Celle-ci peut se traduire par d’intenses demandes d’affection, une sensibilité aux menaces de rejet, perçues ou réelles, de la part d’un ou d’une partenaire, un certain contrôle sur son comportement ou une dépendance excessive à son égard (27). Les personnes exposées à un trauma interpersonnel précoce montrent aussi une combinaison atypique de styles d’attachement anxieux et évitant, qui aboutit souvent à une grave dysrégulation des affects et à une psychopathologie (17).

Selon la théorie de l’attachement de Bowlby (1982), le bébé a dès la naissance un besoin primaire d’établir un lien émotionnel avec un adulte qui prend soin de lui (28), caractérisé par le besoin de rechercher et de maintenir la proximité avec une personne (29), en particulier lorsque le bébé ou l’enfant fait face à des facteurs de stress internes ou externes (30). Un « modèle interne opérant » (31) se construit ainsi à partir des schémas singuliers de réponses comportementales du nourrisson à ses figures de soin principales (32) ; il contient des représentations mentales complexes de soi, de la figure de soin et de la qualité de la relation (33), et joue le rôle de médiateur des expériences d’attachement (34). Ces représentations tendent à se prolonger à l’âge adulte (17). Dans certains cas, les parents ne parviennent pas à offrir un havre de sécurité à leurs enfants et leur procurent des soins effrayants ou imprévisibles (27). En conséquence, les expériences de trauma interpersonnel peuvent nuire au système conceptuel central (35) et s’inscrire durablement dans le modèle interne opérant d’une personne (31), avec des effets à long terme sur l’attachement et les relations interpersonnelles plus tard dans la vie. Les relations d’attachement précoces ne sont pas toujours assez positives pour cultiver un sentiment de sécurité dans le monde de l’enfant (17). En outre, l’attachement insécure peut constituer un facteur de vulnérabilité à l’alcool (36) et à d’autres TUS (37, 38) et contribuer à l’abandon précoce du traitement, tandis que des liens d’attachement sécures procurent un sentiment de sécurité, de réconfort et de prévisibilité aux personnes ayant un TUS (39).

Maternité et usage de substances

Un nombre croissant de travaux met en évidence une forte prévalence du trauma interpersonnel (40–42) et de l’attachement insécure (43, 44) chez les femmes ayant un TUS. Chez les mères ayant un TUS en particulier, des schémas d’attachement anxieux-insécure (45, 46) peuvent entraîner des difficultés dans l’interaction avec leurs enfants (par exemple une capacité inconstante à percevoir les signaux du bébé et à y répondre) (47). L’usage prénatal de substances, surtout, s’est révélé un problème majeur de santé publique pour les enfants (48), puisque l’exposition chronique in utero à des drogues licites et illicites est associée à des conséquences défavorables pour le fœtus, le nouveau-né et le jeune enfant (49). L’usage périnatal tend lui aussi à nuire au lien mère-enfant, comme l’ont montré de nombreuses études (50, 51). L’usage maternel de substances est en outre associé à une comorbidité psychiatrique (52), à des pratiques parentales inadaptées (53, 54), à une indisponibilité émotionnelle et à une fonction réflexive incertaine (55, 56), à un manque de capacités de mentalisation (57) et à un développement défavorable du nourrisson (58, 59), dont des schémas d’attachement perturbés chez l’enfant. Une étude récente d’imagerie cérébrale (60) a montré que les mères ayant un TUS présentaient une activation réduite des principales régions cérébrales de la récompense en réponse aux signaux de leur nourrisson. Même lorsque la consommation est arrêtée ou contrôlée, les dynamiques psychologiques et relationnelles qui sous-tendent le développement de la parentalité peuvent rester affectées, ce qui limite la fonction réflexive parentale et met à l’épreuve la qualité de la relation parent-enfant (57). L’exposition à l’usage parental de substances accroît finalement le risque de TUS (61, 62) et d’autres problèmes de santé mentale chez les enfants (63, 64), ce qui peut installer un cycle intergénérationnel de psychopathologie.

Selon la recherche, un manque de soins parentaux constants et attentifs entraverait le développement d’un attachement sécure chez l’enfant (65). L’attachement peut être compris comme le contexte dans lequel nous apprenons à donner sens à nous-mêmes et aux autres (66). Le nourrisson dépend entièrement de son environnement de soins pour sa sécurité et sa nourriture, et ses expériences dans cet environnement sont déterminantes pour ses trajectoires de développement et son devenir à plus long terme (67). La sécurité émotionnelle, fondée sur le lien émotionnel entre l’enfant et la figure de soin, dépend de la disponibilité et de la réactivité de la figure d’attachement principale, habituellement la mère (68). La recherche sur l’attachement suggère que la capacité à réguler la détresse et à faire face aux sentiments négatifs dans les relations s’apprend par l’attachement. Les personnes à l’attachement craintif n’ont pas acquis de stratégies suffisantes de régulation des affects et peuvent facilement devenir anxieuses dans les relations interpersonnelles (d’attachement) (69). Dans cette perspective, l’insensibilité maternelle et le manque de réponse aux signaux émotionnels de l’enfant peuvent être vus comme l’effet des besoins d’attachement non comblés de la figure de soin elle-même, issus de ses propres expériences avec ses premières figures de soin. De nombreuses recherches ont porté sur des interventions visant à améliorer la qualité des interactions mère-enfant, combinées au traitement de la toxicomanie (70, 71). La relation entre certains facteurs individuels et relationnels peut expliquer, indépendamment de la consommation, la fragilité des capacités parentales des parents ayant un TUS (57). Traiter la toxicomanie et favoriser des liens d’attachement sécures sont de plus en plus reconnus comme deux composantes essentielles des soins de santé mentale actuels (72).

L’usage maternel de substances peut nuire au développement de l’enfant, car il accroît le risque non seulement de schémas d’attachement perturbés (73), mais aussi de TUS chez l’enfant devenu grand. Les expériences adverses de l’enfance, dont le fait de grandir dans un contexte d’usage maternel de substances (74), prédisent un âge plus précoce d’entrée dans la consommation d’alcool (62, 75) et d’autres drogues (76, 77), ainsi qu’un risque accru de tentative de suicide (78). Une relation positive a été trouvée entre l’usage maternel de substances et la survenue de maltraitances envers l’enfant, ce qui indique un lien net avec l’attachement insécure chez l’enfant et chez l’adulte (65). Une forte incidence de négligence émotionnelle et physique est documentée chez les mères qui consomment des substances (57, 79, 80), de même qu’une plus grande tendance à la dépression et des environnements éducatifs plus chaotiques (81). Il faut donc proposer des interventions de soutien à la parentalité aux femmes en traitement pour abus de substances, centrées sur le renforcement de la sensibilité maternelle, la réduction de la dureté et l’offre d’environnements suffisamment stimulants aux enfants (82).

Le trauma de l’enfance et son effet sur la parentalité

Les figures de soin exposées à un trauma rencontrent diverses difficultés pour prodiguer à leurs jeunes enfants des soins sensibles, attentifs et nourriciers (83). L’exposition au trauma est associée à une détresse parentale plus forte et à un risque accru de relations parent-enfant dysfonctionnelles (84). Une revue systématique de l’équipe de Christie (85) a établi l’association entre le TSPT parental et une altération du fonctionnement dans plusieurs domaines de la parentalité, dont des niveaux accrus de stress parental, la satisfaction parentale et des relations parent-enfant sous-optimales. Le trauma de l’enfance peut affecter la formation des relations précoces et les mécanismes de défense correspondants à l’âge adulte (86). Les parents ayant des antécédents d’adversité dans l’enfance risquent de développer des comportements parentaux problématiques envers leurs enfants, dont la maltraitance et la négligence (87–89). L’équipe de Cross (90) a constaté que le trauma chez les parents peut influer sur la détresse parentale et le risque de maltraitance, ce qui peut accroître le risque de symptômes traumatiques chez les enfants. Les femmes qui rapportent un trauma de l’enfance, un usage de substances et des troubles concomitants présentent un risque accru d’entrer dans un cycle intergénérationnel de maltraitance (91). Enfin, l’addiction peut perturber l’équilibre chimique indispensable à la conscience de soi et à la maîtrise de soi (92), ce qui peut indirectement prédisposer une mère à maltraiter ou à négliger son ou ses enfants. Ce type de discours peut toutefois contribuer à une vision négative de l’identité des mères qui consomment, réduite à celle d’usagère de drogues, et entraver la construction de nouveaux rôles, comme celui de mère (93).

Objectifs de cette étude

Malgré une conscience des conséquences à long terme de l’usage maternel de substances sur le développement de l’enfant, les recherches sur l’expérience parentale du point de vue des mères ayant des antécédents d’usage de substances sont rares. Le trauma interpersonnel n’était pas au départ l’objet de cette étude, mais l’expérience parentale des mères était manifestement marquée par des expériences traumatiques de l’enfance. Cette étude permet donc de mieux comprendre comment des antécédents de trauma interpersonnel dans l’enfance peuvent affecter les croyances, les attitudes et les comportements parentaux de mères ayant un TUS, et montre comment le trauma peut, en fin de compte, persister d’une génération à l’autre. Dans cette étude, des mères qui ont fait un usage problématique de substances illicites pendant qu’elles élevaient un enfant réfléchissent à leur expérience parentale, à partir de récits rétrospectifs de leur propre enfance et des premières années de leurs enfants. Mieux comprendre la transmission intergénérationnelle du trauma chez les mères qui consomment des substances et leurs enfants serait une étape importante pour soutenir les femmes exposées au risque de développer des troubles liés à l’usage de substances à la suite d’expériences traumatiques de l’enfance. Cette étude cherche ainsi à enrichir la littérature émergente qui explore les applications possibles d’interventions éclairées par la théorie de l’attachement auprès des personnes ayant un TUS (94), en particulier des mères.

Matériel et méthode

Plan et procédure de l’étude

Un plan de recherche qualitatif a été retenu, avec des entretiens approfondis (individuels) comme méthode de recueil des données. Comme le fait de s’intéresser à l’expérience vécue de personnes considérées comme vulnérables ou marginalisées est relativement récent (95), l’objectif était de mieux comprendre l’expérience vécue de la parentalité chez des femmes ayant un TUS, en faisant apparaître de nouvelles distinctions significatives grâce à une approche plus proche de ce phénomène (96).

Les critères d’inclusion étaient : i) être mère ; ii) avoir des antécédents d’usage problématique de substances illicites pendant l’éducation d’un enfant mineur (âgé de plus d’un an) ; et iii) être en traitement pour abus de substances depuis au moins un mois. Les personnes qui ne consommaient que de l’alcool, ou qui n’avaient consommé des substances illicites qu’avant ou pendant la grossesse, étaient exclues. Les mères abstinentes comme celles qui consommaient encore malgré le traitement ont été incluses, en raison de leurs points de vue différents et complémentaires. Les participantes recrutées dans des services de traitement résidentiel étaient toutes abstinentes depuis leur admission ou depuis plus longtemps. Celles recrutées par des services ambulatoires consommaient en général de manière contrôlée, à l’exception de deux femmes abstinentes. La durée moyenne de traitement était de 3,8 mois (de 0,5 à 12 mois) pour les participantes en résidentiel (n = 11) et de 4,2 ans (de 6 mois à 11 ans) pour les participantes en ambulatoire (n = 12). L’état psychique des participantes au moment de l’entretien (c’est-à-dire leur capacité émotionnelle à participer) a été examiné avec les équipes de soin. L’exactitude des réponses a été discutée ouvertement au cours de trois entretiens, ce qui a conduit à des réponses plus cohérentes et plus exactes.

Au total, 23 mères ont été incluses dans l’étude (voir tableau 1). L’âge moyen des participantes était de 34 ans (de 25 à 49 ans). La plupart n’avaient qu’un enfant. Les enfants avaient entre 1 et 21 ans. La plupart des mères étaient suivies par les services de protection de l’enfance, dont 15 qui avaient perdu la garde de leur enfant par décision judiciaire (par exemple placement hors du foyer en structure d’accueil ou en famille d’accueil) pendant son éducation. La polyconsommation était courante parmi les participantes ; huit femmes consommaient des amphétamines pendant qu’elles élevaient leurs enfants, et neuf mères ont rapporté un usage problématique d’alcool à cette période. Le détail des caractéristiques des participantes figure au tableau 1.

Tableau 1 — Caractéristiques des participantes (n = 23)

  • Origine. Europe de l’Ouest : 22 ; Slaves du Sud : 1.
  • Situation conjugale. Célibataire ou divorcée : 14 ; en cohabitation : 8 ; partenaire en détention : 1.
  • Nombre d’enfants. 1 enfant : 11 ; 2 : 6 ; 3 : 5 ; 5 : 1.
  • Substance principale à l’époque de l’éducation des enfants. Amphétamines : 8 ; cannabis : 6 ; cocaïne : 5 ; héroïne : 3 ; GHB : 1.
  • Consommation actuelle. Abstinente (« clean ») : 13 ; consommation active : 10.
  • Modalité de traitement — programmes résidentiels (11). Sevrage médicalisé : 2 ; traitement résidentiel de courte durée1 : 3 ; traitement résidentiel de longue durée2 : 6.
  • Modalité de traitement — programmes ambulatoires (12). Traitement de substitution (par exemple à la méthadone) et suivi individuel : 2 ; traitement pharmacologique et/ou suivi individuel3 : 10.
  • Mères ayant perdu la garde de leurs enfants. Accompagnement volontaire par les services de protection de l’enfance : 4 ; mesure judiciaire : 15.

1 Thérapie de groupe, séjours de 4 à 6 semaines. 2 Thérapie de groupe, séjours de 6 à 12 mois. 3 Deux fois par semaine ou une fois par mois, souvent avec des interruptions.

Recueil des données

Les entretiens ont eu lieu entre octobre 2018 et mars 2019. Les participantes ont été recrutées dans trois services résidentiels et quatre services ambulatoires de traitement des addictions en Flandre (Belgique). Les entretiens se déroulaient dans le centre où chaque participante était suivie. La participation était entièrement volontaire. Un consentement éclairé oral et écrit a été obtenu de toutes les participantes. Avant l’entretien, l’équipe expliquait l’objectif de l’étude et garantissait l’anonymat de la participation. Toute donnée permettant d’identifier une participante a été rendue non identifiable. Les participantes pouvaient se retirer de l’étude à tout moment, sans aucune conséquence négative. Les coordonnées de la personne chargée de la recherche figuraient sur le formulaire de consentement, et les participantes étaient informées de la possibilité d’un entretien de suivi au centre de traitement et/ou avec cette personne. Les entretiens ont duré en moyenne 2 h 06 (de 59 min à 3 h 04). Deux entretiens ont été interrompus pour des raisons extérieures (un problème de transport, un enfant à aller chercher à l’école maternelle) et repris quelques jours plus tard. Tous les entretiens ont été menés par la personne qui signe en premier, enregistrés avec l’accord des participantes et transcrits mot pour mot, après quoi les enregistrements ont été effacés. Les transcriptions ont été anonymisées pour garantir la confidentialité.

Un guide d’entretien semi-directif a permis d’aborder une grande variété de thèmes tout en posant à chacune les mêmes questions clés. Il comprenait des questions sur l’expérience i) de la maternité et de l’usage de substances ; ii) de la relation avec ses propres parents dans l’enfance ; iii) du traitement et des besoins de soutien ; et iv) des interventions de protection de l’enfance. Cet article porte principalement sur les données relatives aux deux premiers domaines. Dans une démarche réflexive et collaborative, l’équipe a utilisé une ligne de vie (97) tout au long des entretiens, ce qui permettait aux participantes d’évoquer des expériences potentiellement pesantes avec une certaine distance. La ligne de vie servait ainsi d’objet tangible et médiateur entre la personne interviewée et la personne qui menait l’entretien, et donnait aux participantes davantage de prise sur la manière dont elles voulaient parler de leur vie et d’expériences potentiellement douloureuses. Elle leur permettait d’évoquer des périodes difficiles (par exemple, des participantes montraient une période précise en disant « pendant cette période-là »), ou des relations abusives ou violentes, sans avoir à nommer des proches, ce qui aurait pu raviver leur détresse (par exemple, des participantes se reportaient à la ligne de vie pour construire le récit de ce dont elles souffraient encore : « cette personne-là, qui m’a maltraitée à plusieurs reprises »).

Analyse des données

Les données recueillies ont été analysées par une technique d’analyse thématique, afin de tenter de décrire l’expérience vécue des participantes. Étant donné la rareté des recherches sur l’expérience de ces femmes souvent stigmatisées, une analyse inductive a permis de dégager les thèmes qui émergeaient des données. La transcription a été réalisée par la personne qui signe en premier, ce qui a aidé à lancer les autres étapes de l’analyse (98). L’analyse thématique a suivi un processus itératif continu, selon les six étapes proposées par Braun et Clarke (99, 100). Des codes initiaux ont été générés pour repérer les ressemblances et les différences dans les données, puis regroupés en thèmes plus larges, les codes semblables étant placés sous le même thème. Plusieurs extraits de l’analyse ont été discutés et analysés de façon croisée par l’équipe de recherche.

Éthique

L’étude a reçu, avant le début du projet, l’approbation du comité d’éthique de la faculté de psychologie et des sciences de l’éducation de l’université de Gand (décision 2018/42). Compte tenu de la situation de vulnérabilité des participantes, les entretiens ont été menés de manière sensible au trauma. Avant et pendant l’entretien, on rappelait souvent aux participantes leur droit de dire qu’elles ne souhaitaient pas parler d’un sujet donné, sans aucune conséquence négative. Chaque entretien était précédé d’un bref échange avec une personne psychothérapeute du centre de traitement sur la capacité émotionnelle du moment de la participante. Compte tenu de ces informations, l’objectif principal en début d’entretien était d’établir une relation de confiance, marquée par l’égalité, la fiabilité et la sécurité, dans un cadre sécurisant. La personne qui menait l’entretien précisait ensuite que l’objectif était avant tout de comprendre l’expérience vécue de ces femmes en tant que mères, tout en reconnaissant leur courage de participer à l’étude. Tout au long des entretiens, elle a cherché à ne pas être intrusive en laissant les révélations liées au trauma exister sous leur forme verbale ou tacite, en validant toujours ces révélations et en ménageant une place au silence et à la souffrance en sommeil. Elle a ainsi tenté de vérifier, directement ou indirectement, si la participante était toujours à l’aise pour parler du sujet abordé, sans jamais l’encourager de quelque façon à se dévoiler. Suivre le rythme de chaque participante, avancer lentement, travailler avec humilité, patience, engagement et une attitude d’écoute active s’est révélé d’une grande importance tout au long de ce projet. Chaque entretien était suivi d’un bref retour à la personne psychothérapeute sur la manière dont la participante semblait avoir vécu l’entretien sur le plan émotionnel, sans révéler aucune information issue de l’entretien.

Résultats

Bien que la question ne leur ait pas été posée directement, la grande majorité des participantes (n = 16) ont révélé une ou plusieurs expériences de trauma interpersonnel dans l’enfance. L’analyse a ensuite montré, dans les récits de parentalité des mères ayant un TUS, un lien étroit entre trauma interpersonnel précoce, attachement et addiction, qui atteste l’interdépendance de ces notions. Cinq mécanismes clés de la transmission intergénérationnelle du trauma, qui contribuent à perturber les processus d’attachement, ont été dégagés : 1) les expériences précoces de trauma interpersonnel, 2) le trauma comme précurseur de l’usage de substances, 3) l’usage de substances comme soutien (illusoire) du fonctionnement parental, 4) la poursuite de l’usage, qui altère le fonctionnement parental, et 5) un fonctionnement parental dysfonctionnel et son effet relationnel sur les enfants. Ces thèmes et les sous-thèmes associés sont représentés dans la figure 1 et décrits ci-dessous. Ils sont présentés dans un ordre chronologique présumé, car il s’agissait d’« étapes » marquantes qui s’appuient les unes sur les autres. Ils ne doivent toutefois pas être lus de façon linéaire, mais plutôt comme des parties coexistantes de l’expérience vécue complexe de ces mères. Dans la présentation des résultats, le cadre de traitement des participantes est abrégé ainsi : OT (service de traitement ambulatoire), IT (service de traitement résidentiel) et ITMC (service de traitement résidentiel mère-enfant). Tous les prénoms cités dans les résultats sont des pseudonymes, afin de garantir la confidentialité.

Schéma du cycle de transmission intergénérationnelle du trauma chez les mères ayant un trouble lié à l’usage de substances, à travers un attachement perturbé latent
Figure 1. Mécanismes qui sous-tendent le cycle de transmission intergénérationnelle du trauma chez les mères ayant un TUS, par un attachement perturbé latent. Un abus prolongé de substances et l’indisponibilité émotionnelle qu’entraîne la préoccupation pour la substance peuvent i) accroître le risque d’exposition des enfants au trauma ; et ii) installer des vulnérabilités relationnelles dans les générations suivantes, qui deviennent plus enclines à développer des difficultés d’attachement. Un risque accru d’exposition au trauma peut ainsi se transmettre d’une génération à l’autre par un attachement perturbé (schéma original en anglais).

Les expériences précoces de trauma interpersonnel

Des sources de trauma dans l’environnement de soins

Parler de l’expérience parentale a suscité des émotions pénibles chez presque toutes les participantes, qui renvoyaient souvent à leurs propres relations dysfonctionnelles avec leurs premières figures de soin, et en découlaient. Les mères avaient souvent une longue histoire de différentes formes d’abus sexuels, physiques et/ou émotionnels, souvent répétés, le plus souvent au sein de la famille. Au fil des récits, il est apparu que leurs propres parents avaient souvent traversé des expériences semblables dans leur enfance, sans toujours savoir exactement ce qui s’était passé. Des relations parent-enfant complexes et des histoires d’abus compliquées et prolongées sont apparues, qui ont conduit certaines participantes à des comportements autodestructeurs.

« J’ai été abusée sexuellement par mon grand-père pendant des années… Ça a fini par se savoir quand j’étais au collège. (…) Quand j’étais mineure, je me faisais aussi du mal… mais en même temps, je commençais à essayer des drogues. (…) Quand tout est sorti, beaucoup de victimes sont apparues, ma propre mère aussi… et c’est là que la dispute a commencé. Elle l’avait vécu elle-même, pourquoi est-ce qu’elle m’envoyait chez lui ? Et si maintenant elle me dit : “Comment tu as pu faire ça, prendre de la drogue alors que tu es mère de tes enfants ?”, moi je me dis : “Tu sais très bien comment ça arrive.” J’ai vraiment du mal à le supporter. Si elle veut ensuite reprendre [l’éducation], là je suis vraiment en colère contre elle. » (Olivia, ITMC)

La réalité de la vie de ces mères comprend des taux élevés d’abus et de violences interpersonnels dans l’enfance, qu’elles revivent souvent encore. Des idées suicidaires, nourries par un trauma interpersonnel souvent cumulatif, affleuraient doucement, de façon directe (tentatives de suicide) comme indirecte (idées et/ou tentatives suicidaires de membres de la famille, dont les participantes avaient souvent été témoins).

« En 2012, j’ai fait ma première tentative de suicide. (…) Ma famille biologique a contribué à renforcer mon sentiment de solitude et de rejet. Ils disaient toujours que j’étais bête… tout ce qu’on peut reprocher à un enfant. On m’enfermait à la cave, on me battait. Être enfermée toutes les cinq minutes, c’est trop pour un enfant, même si ce n’est qu’une minute. Le monde s’écroule pour cet enfant. (…) C’est surtout ma tante qui me maltraitait, physiquement et émotionnellement. C’était à [ville étrangère], on y a vécu un moment. Et puis on arrive en Belgique, dans un centre pour réfugiés, et là, j’ai été violée par un inconnu. Tous ces souvenirs me reviennent en tête comme un film. (…) Ma tante buvait beaucoup. On était trois enfants, dont deux étaient les siens, et quand elle avait trop bu, elle passait ses frustrations sur moi. Je ne sais pas pourquoi elle devait les passer sur moi et pas sur ses propres enfants. » (Charlotte, OT)

Certaines participantes ont évoqué des expériences précoces où elles avaient été témoins de la tentative de suicide d’un membre de la famille, ou l’avaient découvert, ce qui leur a laissé jusqu’à aujourd’hui des sentiments non résolus ou de la culpabilité.

« Mon père a essayé plusieurs fois de se pendre. Une fois, je l’ai trouvé allongé dans les toilettes. Il avait trop bu et pris trop de cachets. (…) Je sais qu’il avait aussi un passé difficile. Sa mère n’était pas très… ce n’était pas une mère très aimante, c’était plutôt une mère des châtiments corporels, même si c’était courant à l’époque. » (Evelyne, OT)

Les participantes revenaient souvent sur le rôle de leurs parents, en relevant plusieurs défaillances de leur fonctionnement parental, qui remontaient à la manière dont ces parents avaient été élevés à leur tour par leurs propres parents (les grands-parents des participantes). Leur manière de réfléchir à l’éducation de leurs enfants était souvent suscitée par ces expériences précoces, et elles disaient souvent vouloir « faire complètement autrement ». L’une des participantes avait été exposée à une longue maltraitance physique de la part de son père. Elle avait manqué d’un environnement sûr et nourricier dans l’enfance, puisqu’elle avait elle-même grandi dans un contexte d’usage parental de substances, comme neuf autres participantes. Dès la naissance de ses enfants, elle a éprouvé des difficultés dans l’attachement mère-enfant, et elle a conscience que les expériences négatives vécues avec ses parents influencent son propre comportement parental. La citation ci-dessous montre comment une histoire de trauma peut altérer la capacité d’une mère à répondre de manière juste aux signaux de ses enfants.

« J’essaie de ne pas le transmettre à mes enfants, mais quand même… je projette déjà sur mes filles ma propre expérience d’une éducation trop stricte. (…) L’expérience de n’avoir reçu aucun amour… Je dis tous les jours à mes enfants “je t’aime”, mais c’est comme… je ne sais pas. C’est un autre genre d’amour, vous voyez ? Genre, quand des enfants naissent, une mère pleure. Moi, pour aucun des deux. Je ne sais pas pourquoi, mais je n’ai pas pleuré. Mais je me suis toujours occupée de mes enfants quand ils étaient petits. (…) La façon dont mes parents se comportaient avec moi, j’ai déjà tendance à la transmettre à mes enfants, et je ne veux pas ça. Alors j’ai déjà commencé à travailler dessus. » (Aubree, IT)

Pas de place pour exprimer ses émotions dans le milieu familial

Plusieurs participantes ont dit avoir développé un réflexe et une attitude de « retenue » dans l’expression de leurs affects, faute d’avoir jamais connu d’espace où laisser libre cours à leurs émotions. Certaines disent avoir reçu des fessées pour « obéir », ce qui a entravé leur régulation des affects. Comme les participantes avaient souvent manqué d’un environnement chaleureux et nourricier dans l’enfance, parler des émotions ou exprimer ses sentiments était perçu comme tabou, voire interdit.

« Enfant, je n’ai pas eu de mes parents le soutien dont j’avais besoin. À la maison, ils disaient toujours : “Il ne faut pas pleurer” et “il ne faut pas être en colère”. Oui, tu peux pleurer, mais tu ne dois pas tout casser. Je rééduque mes parents, en vue du moment où ils garderont mes enfants… Au fond, on ne peut pas contrôler les sentiments. On peut contrôler ses pensées et son comportement, c’est tout autre chose. Mais il ne faut jamais condamner les sentiments, et à la maison, c’est toujours eux qu’on condamnait, plutôt que le comportement. » (Evelyne, OT)

Conscientes de l’effet, sur le développement, de n’avoir eu aucun espace pour exprimer leurs émotions ou de n’avoir pas reçu beaucoup d’amour à la maison, les participantes essaient d’élever leurs enfants autrement.

« Je trouve très important de pouvoir montrer à son enfant qu’on peut traverser une crise, que les choses peuvent durer, mais qu’on peut se reconstruire et se rétablir. À la maison, ces choses-là ont toujours été cachées. (…) Comme pour les tentatives de suicide de mon père. “Ça le reprend”, c’est tout ce qu’ils disaient, alors que moi, je suis ouverte et honnête avec mes enfants. » (Chelsea, OT)

Outre le manque d’espace émotionnel, les participantes ont aussi évoqué le manque douloureux d’occasions de parler de leurs expériences traumatiques. Lorsqu’elles en parlaient enfant, leurs propos étaient rejetés comme « non valables ». Une femme, qui avait aussi subi très tôt des abus émotionnels et de la négligence, décrit l’effet considérable de l’incrédulité qui a accueilli sa tentative de révéler un viol, et qui a fini par la pousser à tenter de se suicider.

« Mes parents ne m’ont pas crue. Ça m’a énormément marquée. (…) En rentrant de l’école, j’ai été arrachée de mon vélo par trois hommes. J’ai été violée, rejetée… Quand je suis rentrée, je l’ai dit à mes parents. Mon père m’a donné une fessée parce que mon vélo était cassé. Ils ne m’ont pas crue… ce qui… a été très dur pour moi… Ma vie était déjà un tel enfer, et puis ça. J’ai aussi commencé à prendre de la drogue à 13 ans, peu après. Je ne me suis jamais souvenue des visages, mais je me souviens des voix et des mains. Et quand j’étais clean, ça remontait très violemment, mais quand je prenais de la drogue, non. Ça a déterminé une grande partie de ma jeunesse. » (Hazel, ITMC)

Pour les répondantes, il est très important d’avoir la confirmation que leur récit est cru et reconnu. Par ailleurs, la peur de ne pas être prises au sérieux, en tant que mères qui aiment sincèrement leur enfant malgré leur addiction, était omniprésente chez toutes les participantes. Elles avaient le sentiment de devoir sans cesse prouver leur amour pour leurs enfants à cause de leur addiction, alors que, selon ces mères, « être une bonne mère et l’addiction n’ont rien à voir ».

« Une fois, j’ai demandé à mon psychiatre : “Tout ce que je vous raconte, vous me croyez ?” J’ai reçu une réponse très pédagogique : “C’est mon travail.” Je ne savais pas quoi dire. La semaine dernière, il m’a fait une remarque, quand je lui ai parlé de la décision [d’adoption] qui devait passer au tribunal. Il m’a dit : “C’est peut-être une bonne chose que votre enfant soit adopté.” J’ai dit : “Je ne crois pas que vous sachiez de quoi vous parlez.” Il a dit : “Si… j’ai des enfants moi aussi.” J’ai dit : “Justement… Vous n’avez pas eu à les porter… Moi si… Je l’ai porté presque neuf mois… C’est grâce à mon cordon ombilical que cet enfant est né.” Il a compris et il s’est excusé. » (Charlotte, OT)

Un trauma interpersonnel qui aboutit à un soi déconnecté

Un trauma de l’enfance non reconnu, ou des révélations qui n’ont pas été crues, tendent à éroder l’image de soi des participantes et à produire avec le temps un soi déconnecté, qui s’accompagne aussi d’une conscience du corps altérée. Les participantes ont dit douter constamment d’elles-mêmes, se sentir sans valeur et indésirables, ne pas se sentir aimées ni appréciées, ce qui peut finir par les pousser à consommer. Ces distorsions cognitives peuvent servir de point de départ à leur manière de percevoir soi, les autres et le monde et de s’y rapporter, puisque ces expériences suscitent la haine de soi et des façons de ne pas se respecter, sans savoir qui elles sont vraiment.

« Je ne pouvais faire que les choses dont j’étais sûre… que j’étais une “mère”, que j’étais la “fille de”, mais moi, qui j’étais ? Je n’en avais aucune idée… » (Harber, ITMC)

« C’est plus dans ma tête, avec les abus… il m’a complètement abîmée… Je ne m’aime pas, ça j’en suis sûre. Je n’ai pas non plus de respect pour moi-même. Ce sont toutes des choses que je dois apprendre, mais c’est difficile. Tant qu’on ne s’aime pas, on n’aime pas quelqu’un d’autre… et pour moi, ça n’a pas l’air de marcher encore… C’est [le trauma] encore trop profondément enraciné en moi. » (Aubree, IT)

Risque de revictimisation et trauma cumulatif

Les récits des participantes montraient une vulnérabilité accrue à « chercher l’amour et la reconnaissance au mauvais endroit », et beaucoup de mères ont subi des traumas interpersonnels répétés et cumulatifs, jusque dans leur vie adulte. Les participantes ont aussi montré comment une maltraitance émotionnelle prolongée tendait à passer inaperçue. La citation suivante montre comment une histoire de trauma interpersonnel cumulatif a complètement englouti une mère, jusqu’à des idées suicidaires.

« Avant de commencer le traitement ici, j’ai fait une tentative de suicide. Et le sentiment n’est pas encore vraiment parti. Je l’ai intégré quelque part, mais il me torture encore. J’ai encore l’impression que mon sac à dos est presque plein. Il n’en faudrait peut-être pas beaucoup plus pour que je recommence. J’ai été stupéfaite d’avoir fait ça. On entend toujours dire que les gens qui veulent vraiment se suicider n’en parlent jamais, et je le vois, maintenant que j’ai voulu le faire… C’est vrai, on n’en parle pas. » (Olivia, ITMC)

Le trauma comme précurseur de l’usage de substances

Automédication et auto-apaisement

Toutes les participantes qui avaient vécu un trauma dans l’enfance ont dit avoir commencé à consommer pour soigner elles-mêmes des expériences douloureuses. Des mères ont ainsi montré comment une histoire de relations d’attachement brisées et d’expériences traumatiques avait joué un rôle dans l’entrée dans la consommation et le passage à l’addiction. Les effets des substances leur permettaient, et leur permettent encore, même temporairement, de réprimer des souvenirs négatifs, de faire face à des émotions difficiles et, finalement, de trouver une paix intérieure. Sans drogue, disent-elles, elles n’auraient pas pu surmonter certains événements.

« J’ai juste fait partir la douleur en consommant, la douleur psychique, pas la douleur physique. Un bleu, ça s’efface, mais ce que ça te fait, non. Alors je l’ai fait partir en consommant beaucoup. C’est pour ça que ma consommation a beaucoup augmenté ces dernières années. (…) Mon père était militaire de carrière, il passait ses frustrations sur moi. À la fin, c’était insupportable, j’avais une fracture après l’autre. (…) Mon cousin s’est suicidé avec des médicaments et de l’alcool, et c’est moi qui l’ai trouvé… horrible… horrible de trouver quelqu’un comme ça. (…) Alors la drogue, c’était facile, il ne fallait pas penser, il ne fallait pas ressentir. » (Hazel, ITMC)

Reprendre le contrôle et retrouver un sol plus ferme

Après une histoire où elles avaient été contrôlées, les mères percevaient l’usage de substances comme quelque chose qu’elles pouvaient contrôler et sur quoi elles retrouvaient du pouvoir. Dans le même temps, le choix personnel des participantes de consommer plutôt que de chercher de l’aide suscitait des récits d’autoaccusation.

« Je faisais de l’athlétisme au niveau international. J’étais très bonne. Mes parents ne m’ont jamais encouragée à continuer ce que je faisais bien et que j’aimais faire. Ça m’a fait penser que ça [la drogue], c’était vraiment quelque chose qui m’appartenait, qui pouvait me réconforter et que j’avais choisi moi-même. J’ai choisi moi-même de prendre de la drogue. » (Charlotte, OT)

Les participantes ont aussi affirmé que l’usage de substances leur avait permis de s’affirmer à nouveau.

« Avec la drogue, on ose simplement plus. “Je m’en fiche.” On ne le fait pas exprès, mais on ose prendre la parole, que ce soit au magasin, ouvrir la bouche devant une vendeuse, ou devant la personne avec qui on est en couple. » (Noelle, OT)

L’usage de substances comme soutien (illusoire) du fonctionnement parental

Permettre le fonctionnement quotidien

Les participantes ont décrit plusieurs façons dont l’usage de substances leur semblait les aider à assumer leur rôle de parent (par exemple tenir la maison), comme l’illustre la citation ci-dessous, d’une mère qui consommait des amphétamines pour être assez alerte pour fonctionner dans la journée et pouvoir répondre aux besoins de son enfant.

« Le speed m’aide beaucoup, mais je n’en abuse pas. J’en prends juste assez pour me calmer et me concentrer, pour pouvoir faire ce que j’ai à faire et tenir la journée. (…) C’est tous les jours, mais je travaille. J’habite chez moi, mon petit est bien habillé, je l’emmène tous les jours à l’école, chez l’orthophoniste, tout… Sans speed, je n’y serais pas arrivée. Je n’aurais pas eu l’énergie de faire ce que je fais. Ça m’aide juste à tenir. » (Elliana, OT)

Faire face aux sentiments d’incertitude

Des mères ont dit avoir consommé pour faire face à des sentiments d’incertitude et à la peur d’échouer comme parent, qui semblaient venir d’un trauma passé non résolu et d’un manque de bons exemples dans leur entourage. Certaines craignaient que leurs enfants soient lésés et ne reçoivent pas l’attention affective nécessaire.

« Je jouais à des jeux de société avec les enfants, j’allais nager avec eux, on allait au parc d’attractions. Je faisais tout, peut-être un peu trop. Pour moi, c’étaient de beaux moments, mais j’ai peur que si un jour je rentre à la maison et qu’il n’y a pas de speed, tout ça ne se fasse plus. J’ai peur de devenir clean… de décevoir les enfants : “Maman, avant, tu étais comme ça, avant, tu faisais ça avec nous”… En fait, j’ai peur d’être un parent défaillant. » (Whitney, IT)

Des mécanismes d’autorécompense et d’autorenforcement

Certaines mères ont dit que l’usage de substances était un moyen de se récompenser (par exemple en fin de journée, une fois les enfants endormis) et qu’il est peu à peu devenu une activité qui s’autorenforçait.

« Parfois, je menais aussi une double vie. Prendre de la drogue la nuit, et le matin il faut être là en tant que mère, et ça a fini par se payer. On est fatiguée, irritable. On épuise ses réserves. Alors on recommence à consommer pour tirer de nouvelles forces de son corps, ce qui vous entraîne dans un cercle vicieux, et on est encore plus fatiguée. Alors on consomme de plus en plus, jusqu’à l’épuisement, on ne fonctionne plus bien et il faut dormir. » (Elizabeth, ITMC)

Avec l’autorécompense venaient toutefois des sentiments de culpabilité, suivis d’une recherche de reconnaissance auprès des enfants.

« J’ai toujours veillé à ce qu’elle ait tout ce dont elle avait besoin : à manger, son lit, tout à l’heure. Mais sur le plan émotionnel, on le sait soi-même, on n’est pas soi-même. L’enfant le remarque, la culpabilité est arrivée, et dès qu’elle était couchée, je consommais… Mais dès que j’en ai pris conscience, je me suis sentie coupable et mal. » (Noelle, OT)

Un sentiment de contrôle illusoire

En repensant à l’éducation de leurs enfants, les mères en traitement résidentiel s’accordaient à dire qu’elles sont aujourd’hui capables de remettre en question les « faux récits » qu’elles avaient construits. Alors que les expériences de trauma interpersonnel avaient produit un sentiment d’insuffisance, l’usage de substances et ses effets leur donnaient l’apparence d’être une mère suffisamment bonne et compétente, et aboutissaient à un sentiment de contrôle illusoire.

« J’ai continué, aussi pour mes enfants. Je ne dis pas que j’ai bien fait, mais… ne pas abandonner. M’occuper aussi des enfants de mon [ex-]partenaire, mais toujours en consommant, en essayant de le cacher le plus possible aux enfants, au monde extérieur. Essayer de tenir la vie de famille comme il faut, du moins dans ma tête. (…) Le matin, quand les enfants se réveillaient, j’ouvrais les rideaux, leurs tartines étaient prêtes… Bref, je pensais tout maîtriser, mais c’était un sentiment très faux de “j’ai tout sous contrôle”, et ce sentiment m’a retenue très longtemps. » (Sofia, IT)

Les répondantes ont dit que la maternité est souvent marquée par un manque de confiance en soi et en ses capacités parentales, et donc par la peur d’échouer. L’usage de substances peut être perçu, notamment par les consommatrices d’amphétamines, comme une aide pour surmonter ces difficultés et permettre de fonctionner comme parent à court terme, mais ces bénéfices se sont révélés passagers.

« Je pense que toutes les personnes qui prennent encore de la drogue vont dire : “Oui, je peux élever un enfant en consommant.” Mais je pense que non. J’ai consommé pendant 32 ans, pendant 32 ans j’ai pensé : “Je peux affronter le monde entier”, mais en fait, j’ai gâché tellement de choses, au lieu d’affronter les choses, de chercher de l’aide et de ne pas prendre de drogue… Les problèmes se sont aggravés et je consommais seulement plus pour les repousser… Prendre de la drogue ne vous rend pas plus humain. On est une petite poupée, une marionnette, qui fait ce qu’on attend d’elle, mais qui ne ressent rien et ne pense pas. » (Hazel, ITMC)

La poursuite de l’usage, qui altère le fonctionnement parental

Si l’usage de substances peut aider certaines mères à éviter de revivre le trauma, il a peu à peu abouti, chez beaucoup d’entre elles, à une perte de contrôle sur les produits. La citation suivante montre comment une mère reconnaît que l’usage prolongé a entravé son fonctionnement de parent :

« Je voulais encore tout faire, à cause du speed. Je m’asseyais dans le fauteuil pour regarder la télé avec elle. Donc je me forçais à continuer à tout lui donner, même si elle a dû avoir le sentiment : “Maman n’est pas calme.” Un enfant sent ça, mais dans mon monde, j’essayais de faire de mon mieux, mais à la fin, ça ne marchait plus du tout. » (Abby, OT)

La préoccupation pour le produit

La parentalité était entravée par la préoccupation des mères pour les substances consommées, tout le reste, y compris leurs propres enfants, passant au second plan. Ce sont surtout les femmes en cadre résidentiel qui ont décrit l’impossibilité de concilier une addiction et les soins aux enfants, puisqu’elles étaient prêtes à tout pour obtenir leur drogue. Cette prise de conscience s’accompagnait souvent du sentiment de ne pas avoir été une mère assez bonne.

« À la fin, on n’est plus attentive à ce qui se passe autour de nous. Je vais être très crue, mais quand il ne vous reste presque plus rien, on est tout le temps occupée par : “Comment je vais trouver la drogue maintenant ?” À la fin, c’est pour la drogue qu’on vit, et pas pour ses enfants… Maintenant que je suis clean, je m’en rends compte. » (Olivia, ITMC)

Faire passer la drogue avant les enfants

La préoccupation pour le produit a fini par faire passer la drogue avant les enfants. Les participantes ont en outre dit que, sous l’effet des produits, les besoins des enfants leur paraissaient « trop », plus qu’elles ne pouvaient gérer sur le moment. Certaines mères ont livré des récits profonds et honnêtes sur cette priorité donnée à la consommation et sur son effet sur la parentalité.

« J’aurais traversé un mur pour ça [la cocaïne]. Quand j’avais consommé, je pouvais m’occuper pendant six heures avec un seul cachet. Personne n’aurait pu me parler, j’étais très concentrée, je vivais dans un autre monde, je négligeais tout, je négligeais mes enfants. Parfois, je consommais devant eux. J’étais dans mon monde, j’ignorais tout. Ils devaient me laisser tranquille. Je coupais ma sonnette, mon téléphone, je fermais ma porte à clé, tout… pour ne parler à personne. Je n’en étais simplement pas capable. J’étais juste occupée par ça [la drogue], et seulement par ça. » (Aubree, IT)

L’indisponibilité émotionnelle

Après quelques mois de traitement, les mères ont regardé en arrière et reconnu qu’elles n’avaient pas su répondre aux besoins émotionnels de leurs enfants. Bien que physiquement présentes, elles admettent avoir fait beaucoup de mal à leurs enfants et avoir été émotionnellement absentes.

« À un moment donné, ma consommation était très problématique. Je consommais presque tous les jours, et ça a eu un effet sur l’éducation. Quand j’y repense maintenant que je suis sobre… À la maison, tout était toujours impeccable, c’était propre, je faisais beaucoup le ménage. Les enfants avaient des vêtements propres tous les jours, ils avaient tout ce qu’il leur fallait, rien ne manquait. Ils avaient tout ce qu’il fallait, mais c’est tout. Je remarquais que j’avais beaucoup de mal à rester attentive aux enfants, à jouer avec eux, à leur parler… J’étais plus renfermée… Mais maintenant [abstinente], maintenant j’ai ce lien relationnel avec les enfants. Je suis vraiment occupée des enfants. Je joue avec les enfants. » (Olivia, ITMC)

Les participantes évoquaient souvent leur indisponibilité malgré leur présence physique. Elles se décrivaient comme incapables d’exprimer de la chaleur et de l’affection et d’interagir de façon adaptée avec leurs enfants. Les récits où elles se voyaient en bonne mère « sous influence » tendaient à être contrebalancés par la prise de conscience qu’en réalité, elles avaient délaissé leur rôle parental dans sa totalité. La drogue peut donc être vue, dans ces récits, comme un médiateur important du trauma, puisque les mères sont moins attentives, avec le risque de transmettre le trauma que cela comporte.

Un fonctionnement parental dysfonctionnel et son effet relationnel sur les enfants

L’exposition des enfants au trauma interpersonnel

Du fait de l’usage maternel de substances, les récits des participantes ont montré que leurs enfants avaient connu des choses qui auraient dû leur être épargnées, à la fois du fait de leurs figures de soin et du fait d’un manque d’implication et de vigilance maternelles dû à la consommation, selon les répondantes.

« J’ai beaucoup négligé ma fille. Je ne lui ai pas donné beaucoup d’amour. Je la laissais partout. Vous ne voulez pas savoir… Cette enfant a vu trop de choses. Cette enfant en souffre encore. » (Aubree, IT)

Les enfants des répondantes ont été confrontés à de lourds facteurs de stress dès leur plus jeune âge, parfois même avant leur naissance. La violence d’un ancien partenaire envers les enfants comme envers les mères n’était pas un cas isolé.

« Mon ex a essayé de m’étrangler devant mon enfant… [Il] m’a enfermée sous l’escalier devant mon enfant. » (Evelyne, OT)

« J’attendais littéralement qu’il me tue… parce que parfois, il m’attrapait la gorge et serrait très fort. Je l’avais souvent vu moi-même avec ma mère, on a dû fuir nous-mêmes, littéralement avec un ours en peluche dans les bras, on s’est retrouvées dans un foyer. Alors non, je ne veux pas que les enfants vivent ça. » (Whitney, IT)

Un attachement insécure chez les enfants

L’extrait ci-dessous montre comment les expériences d’enfance des mères, et l’usage de substances qui a suivi, sont liés à l’attachement insécure de leurs enfants.

« Je le remarque maintenant avec mon fils aussi. Ce avec quoi il se débat [l’angoisse de séparation], j’en suis en partie responsable. Si je n’avais pas abusé de drogues, ça ne se serait peut-être pas passé comme ça. » (Hazel, ITMC)

La citation suivante montre comment l’expérience passée d’abus sexuel d’une mère reste vivante sous la forme d’un malaise lorsque sa fille la prend dans ses bras. Sa fille a de ce fait souffert d’angoisse de séparation, les difficultés relationnelles se prolongeant d’une génération à l’autre à travers des schémas d’attachement insécure.

« Quand ma mère m’a vue faire un câlin à mon amie, elle s’est mise à pleurer parce que je n’avais jamais fait ça à la maison, et ça s’est transmis à ma fille. Je ne supporte pas qu’elle me serre dans ses bras plus de deux minutes. Je commence à me sentir à l’étroit et je fais : “C’est bon, H.” Mais je le lui ai transmis, je fais de mon mieux. (…) Pour moi, ces bras, ces mains, ça me brûle tout le corps. Et avec ça, j’ai été… agressée [sexuellement]… par mon grand-père… depuis, c’est pire, même si j’ai toujours eu ça… mais depuis, c’est pire. (…) Elle ne peut pas vivre sans moi. Elle pleurait toujours quand elle ne me voyait pas, ou paniquait quand elle ne me trouvait pas tout de suite. » (Lexi, OT)

L’effet du trauma latent sur les enfants

Les répondantes ont dit que leurs sentiments d’anxiété et de stress remontaient à leur enfance, du fait de situations effrayantes, menaçantes, et du trauma interpersonnel. Elles ont expliqué que leurs enfants subissaient souvent l’effet indirect du trauma latent des mères (c’est-à-dire « faire partir le passé en consommant »). Une mère se reproche de n’avoir rien vu ni être intervenue quand sa fille a été agressée sexuellement par son partenaire, une autre raconte les effets cumulés, sur son enfant, de plusieurs tentatives de suicide nées d’une souffrance insupportable. Les mères décrivaient les difficultés que rencontrent aujourd’hui leurs enfants à la lumière de leur propre passé et de leur présent complexes, souvent avec de la honte, des regrets et le sentiment d’avoir échoué.

« Ma fille a été abusée sexuellement par son père, et c’est aussi pour ça que je suis tombée en dépression, à cause de ce qui était arrivé à ma fille. Je l’ai vécu moi-même, pas avec mon père, avec d’autres hommes, à plusieurs reprises, malheureusement… Je n’en ai jamais parlé à personne. Mes parents ne savent pas. (…) La drogue étouffait mes émotions. (…) Si je n’avais pas pris de drogue, j’aurais sans doute mieux remarqué que mon homme touchait ma fille. Vous comprenez ce que je veux dire ? Ça, je m’en rends compte maintenant, maintenant que je suis clean. Si seulement j’avais été aussi lucide avant, juste pour faire face à tout ça et vouloir ressentir. » (Stella, ITMC)

« J’ai fait quatre tentatives… J’ai toujours essayé avec des médicaments, sauf une fois, où je me suis tailladé les poignets. Ma fille était déjà née, elle l’a même vu. Parce que je me souviens que je lui ai dit que je m’étais coupée en voulant jeter quelque chose à la poubelle… elle s’en souvient encore. » (Chelsea, OT)

Plusieurs mères avaient des enfants présentant un trouble du développement, notamment un trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité (TDAH), un trouble du spectre de l’autisme (TSA), des troubles des apprentissages ou de l’attachement, de l’anxiété, etc. Chez une mère, le trauma latent semblait se prolonger chez l’enfant sous la forme d’un trouble du développement du langage.

« Mon fils a vu des choses absolument inacceptables. Et il s’en souvient encore. David [ex-partenaire] m’avait cassé les dents, mon fils l’a vu. J’ai aussi été gravement maltraitée dans ma dernière relation, et mon fils en a vu beaucoup, ce qui n’est pas normal… et c’est à cause de ma consommation, dans ces moments-là, je n’étais pas capable de protéger mon enfant. Ça l’a énormément marqué. Quand il est entré à la crèche, il avait aussi complètement arrêté de parler. Il ne voulait parler qu’à moi, et pas aux personnes de la crèche, ce qui a entraîné un trouble du langage. » (Hazel, ITMC)

Enfin, la vie complexe de ces mères peut avoir des conséquences inattendues et non désirées pour la génération suivante. Une mère a raconté les rêves brisés de sa fille, après que celle-ci a été exposée à des violences conjugales et a été privée de sa mère pendant plusieurs semaines en raison d’un séjour en traitement résidentiel.

« Ça me brise encore le cœur. Il y a quelques jours, Margot [sa fille, 10 ans] m’a dit : “En fait, maman, quand je pense à tout ce que tu as vécu, je ne veux plus avoir d’enfants.” Ça me touche vraiment au cœur. » (Noelle, OT)

Discussion

À partir de 23 entretiens avec des mères ayant un TUS suivies en traitement résidentiel ou ambulatoire, cette étude visait à comprendre en profondeur l’expérience parentale par une analyse qualitative de contenu. La difficulté des mères à s’autoréguler reposait souvent sur une base étiologique commune : un dysfonctionnement du système d’attachement (101) dû à un trauma interpersonnel de l’enfance. Étant donné l’importance de comprendre les mécanismes qui peuvent favoriser ou entraver les liens entre les expériences de trauma interpersonnel des mères et leurs difficultés à construire un attachement sécure avec leurs (jeunes) enfants, les analyses ont pris ces expériences pour point de départ. La présente étude applique un cadre théorique de l’attachement à l’association entre expériences traumatiques de l’enfance, usage de substances et problèmes liés aux substances, ce qui appelle une autre étiologie de l’abus de substances : un symptôme d’un besoin non comblé qui alimente l’attirance d’une personne pour une substance donnée, plutôt qu’une maladie autonome (102, 103). C’est dans cette perspective qu’est introduit le cadre de l’autorégulation.

Le cadre de l’autorégulation : comprendre les reviviscences des relations d’objet

Les résultats de cette étude soulignent que la capacité à ajuster ses réponses régulatrices peut être compromise chez les mères ayant un TUS et des troubles de l’attachement, ce qui montre la nécessité de considérer les TUS dans une perspective fondée sur l’attachement (101). MacLean (104) a avancé que l’usage d’opiacés tient lieu d’attachements relationnels, idée qui a stimulé un nombre croissant de recherches sur l’addiction comme mode de régulation des affects. Plus précisément, l’addiction peut être vue comme un transfert par lequel les « liens affectifs » sont remplacés par des « liens addictifs » (105), et sert ainsi de moyen alternatif de s’autoréguler (101). Si l’on voit l’addiction comme un symptôme d’un trauma relationnel précoce (106, 107), l’abus de substances peut donc être considéré comme « une tentative d’autorégulation au service de l’adaptation » (101), qui s’appuie sur autre chose que des relations nourricières pour prendre soin de soi (108). Dans la ligne de Shults (108), cette étude montre comment une perception négative de soi, des relations brisées avec les autres et une vision du monde déformée, via des filtres perceptifs déformés, peuvent découler de difficultés d’attachement. Les comportements de recherche d’attachement, issus de liens précoces brisés (109), peuvent finalement conduire à l’addiction, tout en représentant une reviviscence du trauma passé comme stratégie de défense (110). Dans cette perspective, l’hypothèse de l’automédication soutient que la souffrance est au cœur des comportements addictifs (111), ceux-ci procurant l’apaisement et la sécurité qui caractérisent une base de sécurité intériorisée (109). « De même que la figure d’attachement est recherchée lorsque le nourrisson éprouve une anxiété croissante, la drogue de prédilection peut être recherchée avec urgence comme objet de substitution plus tard dans la vie » (112, p. 61), ce qui renvoie à la prévisibilité et à la fiabilité qui ont pu manquer dans l’enfance.

Les expériences traumatiques de l’enfance peuvent perturber la stabilité psychologique (113), les vulnérabilités d’attachement étant à la racine des problèmes émotionnels et d’adaptation ; elles suscitent chez les mères un désir de rejouer la relation avec une drogue, pour renforcer leur sentiment de sécurité et se donner une estime de soi authentique et des fonctions d’autorégulation (30). Une moindre autorégulation a en outre été associée aux TUS (114). D’autre part, une régulation incomplète (115) et une moindre « contrôlabilité » (114) peuvent aussi rendre plus vulnérable à l’abus de substances. Ainsi, selon un nombre croissant de recherches (116), le trauma de l’enfance peut constituer un facteur de risque de développer un TUS. L’équipe de Fuchshuber (86) confirme aussi que l’étude des liens entre trauma de l’enfance et organisation de la personnalité peut aider à comprendre les personnes qui développent un TUS. Weegmann et Khantzian (117) décrivent comment les besoins d’attachement ordinaires et l’attachement à des substances inanimées présentent les mêmes caractéristiques, comme le maintien de la proximité et l’homéostasie.

Malgré l’effet persistant de l’attachement insécure tout au long de la vie, un nombre croissant de recherches souligne que les représentations d’attachement ne sont pas figées et peuvent évoluer au cours de la vie (118). Le rôle protecteur de soins sensibles est particulièrement vital dans un contexte de stress et de trauma (83). En outre, l’attachement parent-enfant semble aussi jouer un rôle majeur dans la protection des jeunes contre l’usage de substances à l’adolescence (119). Plusieurs interventions psychothérapeutiques se montrent prometteuses pour atténuer les difficultés relationnelles entre figure de soin et enfant, fréquentes chez les parents ayant vécu un trauma et leurs jeunes enfants (83). Chez les personnes ayant un TUS aussi, les attachements traumatiques peuvent être remplacés par des attachements humains plus sains, de diverses sortes (117, 118). L’équipe d’Iyengar (118) a montré que des mères ayant des antécédents de trauma peuvent évoluer vers un attachement sécure, grâce à une meilleure compréhension de leurs expériences passées et présentes. En outre, les enfants de femmes qui consomment des substances peuvent avoir un attachement sécure, ce qui indique qu’il est possible de rompre le cycle de transmission de l’attachement insécure d’une génération à l’autre (120). Une étude empirique récente auprès d’un groupe de personnes détenues suivant un traitement en communauté thérapeutique a montré une augmentation de l’attachement sécure après un an de traitement (121). Bortolini et Piccinini (122) ont montré une concordance entre des expériences de mères avec leurs propres figures de soin, marquées par des soins affectueux et sensibles, et l’attachement sécure de leurs enfants, ce qui indique que les schémas d’attachement peuvent se transmettre de manière sécure d’une génération à l’autre. Ces résultats sont encourageants, étant donné le rôle protecteur de soins sensibles et de l’attachement sécure (83, 123, 124), et puisque la sécurité de l’attachement atténue le stress lié au trauma (125).

L’effet du trauma sur la parentalité et la transmission intergénérationnelle du trauma

Dans la ligne de l’équipe de Vanderzee (126), nos résultats confirment la forte prévalence du trauma intergénérationnel dans les familles touchées par l’usage maternel de substances. Le constat que les liens perturbés des mères avec leur(s) parent(s) ont entraîné un manque de confiance dans leurs propres capacités parentales rejoint des recherches récentes qui montrent une altération du fonctionnement parental chez les adultes ayant grandi dans un contexte d’usage parental de substances (127). Les participantes ont dit avoir subi dans l’enfance des abus émotionnels et de la négligence, d’où un attachement insécure et un stress parental élevé. Les effets relationnels durables du trauma interpersonnel de l’enfance peuvent entraver les capacités des parents (128), accroître le risque de comportements maltraitants ou négligents envers leurs propres enfants et entretenir le risque de cycles intergénérationnels de trauma.

Nos résultats suggèrent que non seulement subir un trauma interpersonnel précoce, mais aussi être témoin de tels événements, peut gravement affecter le développement de l’enfant (19). Un nombre croissant de recherches porte sur les effets possibles, chez l’enfant, du fait d’être témoin de violences (129). Pynoos et Nader (130) ont étudié les réactions traumatiques d’enfants ayant été témoins de l’agression sexuelle de leur mère. Leur étude a montré que ces enfants présentaient notamment des symptômes marqués de TSPT, des altérations de leur sentiment de sécurité et de vulnérabilité, une estime de soi ébranlée et du stress dans les relations intrafamiliales et avec leurs pairs. En outre, l’exposition à la maltraitance (14) et au stress tôt dans la vie (131) a été associée à une vulnérabilité accrue aux TUS. Streeck-Fischer et van der Kolk (125) évoquent les perspectives défavorables de ces enfants en l’absence de prévention ou d’intervention précoce, puisque ces enfants risquent de grandir et de mener des vies traumatisées et traumatisantes, leurs difficultés de modulation des affects risquant de conduire à l’impulsivité, aux TUS et à la violence interpersonnelle.

L’histoire traumatique des parents peut interférer avec leur capacité à favoriser le développement de l’enfant (132). Les résultats de cette étude montrent comment le trauma parental peut se transmettre par des schémas d’attachement insécure lorsque la mère a vécu un trauma relationnel précoce. Padykula et Conklin (101) affirment que le trauma interpersonnel nuit à la capacité de régulation émotionnelle, parce que le sous-système émotionnel repose sur un reflet incongruent. Salberg (133) le formule très bien : « C’est en raison de la dimension primordiale de l’attachement dans notre psyché que le trauma et ses effets constituent une perturbation et une désorganisation massives du système de lien parent-enfant. Lorsque le trauma nous revient de manière transgénérationnelle à travers des schémas d’attachement perturbés, c’est dans l’accordage empathique et le lien de l’enfant que l’on peut trouver le mode de transmission. » Dans le même sens, Brothers (134) parle d’« attachement traumatique », qui affecte profondément les interactions parent-enfant au fil des générations. Les expériences de trauma interpersonnel précoce peuvent nuire au fonctionnement parental (135) et entraîner des expériences adverses à la deuxième génération. Les parents dont l’histoire est elle-même traumatique, avec les styles d’attachement perturbés qui en découlent, tendent à transmettre ces dysfonctionnements à leurs enfants, qui peuvent développer plus tard des schémas d’attachement perturbés (65).

Implications cliniques

Les mères ayant vécu un trauma précoce et ayant un TUS luttent généralement contre la méfiance, tout en cherchant un environnement de soins sûr et une véritable relation thérapeutique. Les résultats suggèrent que c’est particulièrement nécessaire au début des parcours de soins, pour permettre d’exprimer sans préjugé les sentiments liés aux insécurités dans l’éducation des enfants, ainsi que les événements passés et les émotions présentes. Les équipes ont besoin de connaître les mécanismes qui sous-tendent l’incertitude parentale et la transmission intergénérationnelle du trauma, et de reconnaître les difficultés d’attachement des mères ayant un TUS comme l’expression d’un trauma sous-jacent. Il faut donc prendre en compte l’effet du trauma précoce sur le fonctionnement parental des mères et sur l’établissement d’un lien sûr avec le nouveau-né. Faire face au trauma précoce et en guérir, en reconnaître l’effet et soutenir la parentalité dans les premières années décisives de la vie peuvent aider les mères à se tenir sur un sol plus ferme quant à leurs capacités parentales et à transformer leur douleur en croissance. En outre, une meilleure maîtrise de soi, la résilience et l’estime de soi peuvent renforcer le sentiment d’efficacité personnelle des personnes ayant un TUS (136).

Soulignant l’importance de différents facteurs dans l’étiologie, le développement et le maintien des comportements addictifs (137), les résultats de l’étude montrent la nécessité d’appliquer, dans le traitement de l’abus de substances, des interventions qui favorisent l’attachement, conçues et menées en tenant compte du trauma, pour favoriser avant tout le lien parent-enfant et la guérison en tant que parent, puisque l’image de soi et la maternité sont profondément liées (138). Les équipes soignantes doivent avoir conscience de l’immense souffrance qui est à la racine des TUS (117), le traitement devant consister à apporter ce qui a manqué (30), en gardant à l’esprit le potentiel de guérison des relations interpersonnelles de confiance à la suite d’un trauma. À cet égard, le modèle Attachement, autorégulation et compétence (modèle ARC) (22) souligne l’importance de (re)construire des systèmes relationnels sûrs, en reconnaissant les effets fondamentaux de l’exposition au trauma sur l’engagement relationnel, l’autorégulation et les compétences développementales. En outre, les contacts avec les équipes de soin doivent avant tout respirer une base sûre, de sécurité et de confidentialité, où les femmes se sentent prises au sérieux. Les résultats soulignent donc l’importance d’une culture organisationnelle informée par le trauma dans le traitement de l’abus de substances. Bien qu’il n’existe pas de consensus sur le contenu et la modalité d’une approche de traitement intégrée centrée sur le trauma et les TUS (139), cette étude en établit la nécessité pour le traitement de l’abus de substances. Nos recommandations cliniques rejoignent celles de l’équipe d’Isobel (140), qui a dégagé deux leviers de prévention de la transmission intergénérationnelle du trauma : « résoudre le trauma parental » et « soutenir activement l’attachement parent-nourrisson ». Les résultats montrent l’importance de promouvoir des interventions de soutien à la parentalité informées par le trauma, pour faciliter des liens émotionnels sécures entre les mères ayant un TUS et leurs enfants. En outre, aider les mères à développer d’autres façons de faire face à leur souffrance suppose que les révélations de trauma soient toujours reconnues et travaillées dans le cadre thérapeutique, en étroite concertation avec les mères elles-mêmes et en prenant leurs besoins en la matière comme principe directeur. Il faut aussi tenir compte du risque élevé de retraumatisation, et d’abandon précoce du traitement qui s’ensuit, chez les femmes. Il importe de créer un environnement sûr dans lequel les femmes peuvent s’appuyer sur un sentiment d’exister en sécurité et sur un sentiment de soi validé. À condition que les équipes soient correctement supervisées sur l’effet du trauma et la manière d’y faire face avec prudence, les expériences traumatiques devraient être systématiquement évaluées dans le protocole de traitement (141) et, si la personne le souhaite, travaillées. Il est donc primordial que les équipes reçoivent une formation à la dynamique du trauma et bénéficient d’une supervision clinique, pour mieux comprendre l’effet du trauma sur leur culture de travail et pour se protéger du trauma vicariant (142).

Limites de l’étude

Une première limite de cette étude est le petit nombre de participantes, qui limite la généralisation des résultats. Deuxièmement, il faut tenir compte des effets d’un traitement thérapeutique de longue durée sur les attitudes et les capacités réflexives des mères. Les mères qui ont participé à cette étude avaient peut-être une meilleure conscience de leur psychodynamique, de leurs attachements, de leurs traumas et de l’effet de l’usage de substances sur leur vie et sur leurs enfants, en particulier celles qui suivaient un traitement résidentiel mère-enfant. Troisièmement, un nombre important de mères avaient perdu la garde de leurs enfants. L’échantillon penchait vers les femmes suivies par le système de protection de l’enfance, ce qui traduit la gravité des situations et ne représente donc pas les femmes qui consomment des substances en général. Enfin, si cette étude porte ici sur les récits des mères, l’équipe reconnaît l’importance de perspectives multiples (partenaire, parents, enfants, etc.) pour mieux comprendre la complexité de ces transmissions dans un cadre transactionnel, ainsi que de méthodes de recherche multiples (qualitatives et quantitatives). Malgré ces limites, et bien qu’il existe d’autres modérateurs de la transmission intergénérationnelle du trauma que cette étude ne pouvait saisir, il s’agit de l’une des premières études à tenter de comprendre en profondeur la transmission intergénérationnelle du trauma du point de vue de mères qui consomment des substances. Les enseignements de cette étude peuvent aider les équipes à réduire le risque que les mères soient prises dans des reviviscences destructrices et à diminuer la vulnérabilité d’une génération à l’autre (110). En comprenant la structure d’une parentalité dysrégulée chez les mères ayant un TUS et une histoire de trauma relationnel, les équipes cliniques disposeront d’informations pratiques pour cibler leurs interventions de manière à interrompre des pratiques et des cognitions parentales inadaptées, ce qui rend cette recherche utile pour mieux comprendre et soutenir le chemin d’une mère vers le rétablissement de l’usage de substances et vers une croissance post-traumatique.

Recommandations pour la recherche future

Étant donné que cette étude, comme d’autres recherches, a relevé une prévalence importante de l’exposition au trauma interpersonnel dans l’enfance chez les femmes ayant un TUS, et étant donné l’effet délétère du trauma cumulatif sur le fonctionnement parental, la recherche future devrait examiner comment intégrer au traitement de l’abus de substances des interventions de soutien à la parentalité efficaces et informées par le trauma. Les différences entre groupes (mères abstinentes ou non) quant à la transmission du trauma et aux mécanismes d’attachement pourraient aussi intéresser la recherche future. Une priorité majeure est de découvrir les facteurs de protection grâce auxquels des parents surmontent les schémas intergénérationnels d’attachement perturbé à la suite d’un trauma. Pour élaborer des pratiques fondées sur les preuves qui intègrent le travail sur le trauma aux interventions de traitement de l’abus de substances, il faut davantage de recherches sur la relation entre profils de trauma de l’enfance (143), usage de substances particulières, et styles parentaux et d’attachement. De telles recherches pourraient dégager des voies distinctes par lesquelles le trauma interpersonnel précoce se manifeste dans le fonctionnement parental et dans le devenir des enfants. Mieux comprendre comment le trauma parental affecte la parentalité, d’une manière qui ne traumatise pas davantage les parents, et mieux connaître les corrélats de la croissance post-traumatique seraient une étape importante pour repérer les personnes exposées au risque de développer un TUS à la suite d’attachements traumatiques. Enfin, des études récentes ont porté sur l’alexithymie dans les populations qui consomment des substances (144, 144–146), récemment reliée aussi à l’attachement (147), au trauma de l’enfance (148, 149) et aux idées suicidaires (150–152). Des recherches visant à approfondir les connaissances sur l’alexithymie chez les femmes ayant un TUS et chez leurs enfants seraient particulièrement intéressantes, car les résultats de cette étude peuvent aussi s’expliquer en termes d’alexithymie secondaire.

Conclusion

Les mères de cette étude ont exprimé une base étiologique de dysfonctionnement du système d’attachement, due à des expériences précoces de trauma interpersonnel. Dans une tentative de réguler les émotions douloureuses de ne pas se sentir attachées et en sécurité dans le monde, l’usage maternel de substances peut accroître le risque de soins sous-optimaux, perpétuer le cycle du trauma et compromettre l’établissement d’un attachement sécure dans la vie de leurs enfants. L’abus problématique de substances et le dysfonctionnement parental qui y est lié peuvent produire des mécanismes par lesquels l’attachement insécure et le trauma se transmettent d’une génération à l’autre. Les résultats montrent la nécessité de prendre en compte ces notions dans la conception et la mise en œuvre d’interventions thérapeutiques pour les mères ayant un TUS, puisque cette étude souligne le besoin de comprendre les TUS comme résultant d’abord de relations d’attachement brisées. Les mères ayant une histoire de trauma interpersonnel aspirent à un foyer qui soit un lieu de sécurité plutôt qu’un lieu de peur, et elles se forgent des attentes parentales qui peuvent nourrir la peur d’échouer comme parent et, à terme, mettre à l’épreuve l’identification parentale d’une génération à l’autre.

Complexe Systémique : à retenir

Cette étude qualitative flamande a un mérite rare : elle donne la parole aux mères elles-mêmes, là où la littérature parle surtout d’elles. Le trauma n’était pas la question de départ ; il s’est imposé dans 16 récits sur 23. La lecture attachementiste qui en découle déplace le regard : la consommation apparaît moins comme une maladie autonome que comme une tentative de régulation, un « lien addictif » qui tient lieu de liens affectifs défaillants, et même, un temps, comme une béquille de la parentalité. Pour la clinique systémique, l’intérêt est de penser trois générations à la fois : des grands-parents qui n’ont pas protégé, une mère qui consomme pour tenir, un enfant qui hérite de l’indisponibilité émotionnelle plus que du produit. D’où l’importance d’accueillir les révélations sans les forcer, de valider avant d’interpréter et de soutenir le lien parent-enfant pendant le traitement. Les limites tiennent à un petit échantillon, très marqué par la protection de l’enfance, et à un seul point de vue, celui des mères : ni les enfants, ni les partenaires, ni les équipes ne sont entendus. À lire avec l’article sur la thérapie familiale fondée sur l’attachement pour les usages de substances, et avec la revue réaliste des interventions familiales pour les enfants de parents qui consomment.

Notes de l’original

Approbation éthique. L’étude impliquant des personnes participantes a été examinée et approuvée par le comité d’éthique de la faculté de psychologie et des sciences de l’éducation de l’université de Gand (décision 2018/42). Les participantes ont donné leur consentement éclairé, oral et écrit, à leur participation.

Contributions. FM a rédigé le manuscrit et porté les idées générales. SD et WV ont conçu l’étude, apporté leurs retours sur l’analyse des données et révisé le manuscrit.

Liens d’intérêts. L’équipe déclare que la recherche a été menée en l’absence de toute relation commerciale ou financière pouvant être interprétée comme un conflit d’intérêts potentiel.

Remerciements. L’équipe remercie toutes les participantes de l’étude pour leurs efforts et leur confiance, ainsi que Deborah Isobell, dont le soutien intellectuel a compté dans l’écriture de cet article.

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Traduction non officielle en français de Maternité, troubles liés à l’usage de substances et transmission intergénérationnelle du trauma : une perspective fondée sur l’attachement, par Florien Meulewaeter, Sarah S. W. De Pauw et Wouter Vanderplasschen, Frontiers in Psychiatry, vol. 10, article 728 (2019), doi : 10.3389/fpsyt.2019.00728, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableau présenté en liste). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Mothering, Substance Use Disorders and Intergenerational Trauma Transmission: An Attachment-Based Perspective », publié dans Frontiers in Psychiatry (2019) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

Lire l’article original

Comment citer cet article

Meulewaeter, F., De Pauw, S. S. W., et Vanderplasschen, W. (2019). Maternité, troubles liés à l’usage de substances et transmission intergénérationnelle du trauma : une perspective fondée sur l’attachement (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/maternite-troubles-lies-a-l-usage-de-substances-et-transmission-intergenerationnelle (Œuvre originale publiée en 2019 dans Frontiers in Psychiatry, 10, 728 (2019) ; republiée en 2019 par Frontiers in Psychiatry, https://www.frontiersin.org/articles/10.3389/fpsyt.2019.00728/full)

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