Red Sistémica · Thérapie de couple

Ménage à trois et autres variations relationnelles de la psychothérapie de couple

Foi dans le lien, ou le défi du ménage à trois, à quatre et/ou à cinq et plus

Crises sociales, changements vertigineux, instabilité des contextes de travail, « liens liquides » : beaucoup de gens perdent aujourd’hui la foi dans le lien de couple, ou plus exactement les repères qui leur disaient ce qui se fait et ce qui ne se fait pas à deux. Claudio Des Champs propose de considérer que tout couple est toujours un peu un « ménage à trois » : lui, elle et la relation qu’ils choisissent, soutiennent et construisent. Et il montre, à partir d’une thérapie de couple où chacun avait déjà son thérapeute individuel et où un amant occupait la scène, comment la psychothérapie ajoute encore ses propres « ménages » – à quatre, à cinq et plus.

Auteur Claudio Des Champs, psychologue (UBA) et psychothérapeute d’individus, de couples et de famillesPremière publication Sistemas Familiares y otros sistemas humanos, Buenos Aires, année 23, n° 2, 2007 (revue de l’ASIBA, Asociación Sistémica de Buenos Aires)Traduction Complexe Systémique, avec l’accord de Red Sistémica

« L’amour est donc, entre autres choses, ce sentiment qui rend neufs les vieux mots, qui stimule la réponse complémentaire et qui finit par fortifier le lien. La rancune est un affect qui cristallise la parole répétée, qui stimule la réplique contradictoire et qui culmine dans la violence. La curiosité est une position qui encourage la recherche, qui ne se satisfait pas de la négation de ce que dit l’autre et dont l’amplification enrichit l’entente et solidifie le lien. »

Miguel Mianovich, 1973 (1)

Introduction : le contexte actuel

Il se trouve que, avec les crises sociales, les changements vertigineux et l’instabilité des contextes de travail actuels décrits dans Le travail sans qualités de Richard Sennett (2), et avec ces caractéristiques des « liens liquides » si largement diffusées par Zygmunt Bauman (3), beaucoup de personnes appartenant à des tranches d’âge diverses et à des secteurs différents de la société perdent la foi dans le lien de couple ; ou, pour être plus précis, elles perdent les paramètres, les valeurs et les usages qui fonctionnaient comme des cartes d’orientation des conduites approuvées et non approuvées par les couples. C’est pourquoi certains partent chercher de nouveaux liens sous d’autres géographies, par internet par exemple, pour s’assurer un certain temps de dialogue et connaître la personne comme telle avant de se précipiter compulsivement dans la cohabitation. Peut-être la même chose arrive-t-elle à beaucoup d’êtres humains de cette planète bouleversée. Et à nous : que nous arrive-t-il à ce sujet ? Peut-être oscillons-nous entre la confiance et la méfiance à l’égard de nos semblables. Cela dépend de qui nous parlons. Ou de ce que nous sommes en train de traverser, et de la manière dont nous l’affrontons.

Mais le problème est celui de cet homme qui consulte un psychiatre parce que son frère se prend pour une poule ; le docteur lui dit alors : « Mais enfin, faites-le hospitaliser tout de suite ! » Ce à quoi l’homme répond : « Impossible, docteur, j’ai besoin des œufs. » Il semble bien qu’en effet, comme le dit Woody Allen dans l’un de ses films, nous maintenons les relations parce que nous en avons besoin. Et aussi pour ces « raisons du cœur que la raison ignore », comme le disait le philosophe français Blaise Pascal.

En quête de ces « raisons du cœur », les résultats d’une recherche dirigée par une chercheuse argentine reconnue, le Dr Martina Casullo, concluent que l’attrait physique et la performance sexuelle ne sont pas, pour les adolescents d’aujourd’hui (entre 13 et 25 ans), des raisons de se mettre en couple, et encore moins de tomber amoureux. Ce qui compte pour eux, en revanche, c’est l’attirance mutuelle en termes romantiques, l’amour, la confiance, la sympathie et la maturité émotionnelle. Au-delà de l’évolution dans le temps et des questions propres au cycle de vie des êtres humains, il semble que ce qui non seulement nous soutient, mais nous met aussi en énergie et nous permet de construire l’espoir d’une meilleure écologie relationnelle, ce sont les liens amoureux avec nos congénères ; lesquels ont besoin de s’enraciner dans la confiance mutuelle, dans la sagesse émotionnelle et, naturellement, dans les petits actes de la vie quotidienne. Par ailleurs, la richesse d’une relation amoureuse, porteuse d’amour donné et reçu, constitue un monde d’événements qu’aucun langage articulé ne suffirait à expliquer.

L’un des grands défis du couple : le « ménage à trois »

« Nous ne devrions pas seulement penser au Lien, nous devrions nous concentrer sur lui. Penser crée l’idée du lien ; se concentrer sur lui crée la relation elle-même. Seule la relation crée l’expérience et, par conséquent, la possibilité de l’apprentissage et du déploiement évolutif d’un couple. »

L’un des grands défis du couple est de sortir de la phase de fusion initiale, aujourd’hui rapidement engendrée par la cohabitation presque immédiate que je mentionnais plus haut. Les membres d’un couple jeune (ou pas si jeune) peuvent même cohabiter dans le foyer familial de l’une des parties, chez les parents de l’un ou de l’autre. De cette étape et de cet état originaire, deux êtres distincts prétendent passer d’un être-ensemble où l’on est un peu un seul, où un plus un fait moins qu’un, à une phase ultérieure, parfois fondée sur un échange plus riche, généralement fruit d’un processus, d’un travail relationnel exigeant et intelligent, nourri par la volonté, l’affection, le désir de construire et de jouir en commun, la disposition à traverser les crises, les maladies et les pertes en se soutenant mutuellement. C’est dans cette phase ou étape du cycle de vie du couple qu’apparaît la possibilité de se différencier, de se confronter et de continuer. Ou non. De fait, ces dernières années, les unions sont rapides, et les séparations et les divorces aussi. Ce moment, crucial dans le devenir d’un couple, quand on perçoit l’autre comme différent, serait celui de la relation triangulaire ou « ménage à trois ». Je ne me réfère pas au sens classique de cette expression, qui renvoie à une troisième personne impliquée d’une manière ou d’une autre dans la relation dyadique, y compris avec le consentement explicite du couple d’origine, mais à ceci : à la somme de un plus un s’ajoute la relation, ce « tiers » virtuel, qui fait bien plus que trois, qui se tient entre deux personnes qui se différencient l’une de l’autre mais qui ont en commun quelque chose qui les inclut et qui, en même temps, les dépasse toutes deux : un territoire inexploré d’intersection entre deux mondes. Ce seraient lui, elle et la relation que tous deux choisissent, soutiennent et construisent dans un contexte déterminé et dans des circonstances déterminées. Ce dernier point, la co-construction du lien amoureux, est graduel ; il exige de l’engagement, des actes et une attitude de co-responsabilité réciproque des deux protagonistes.

Divers auteurs, comme par exemple Michael White, mentionnent cette troisième partie d’une relation de couple, non seulement dans une fonction descriptive, mais aussi et surtout comme proposition de travail psychothérapeutique. Dans le cas de White, il l’utilise pour son concept bien connu d’externalisation de la situation de conflit : la sortir de l’« intérieur » des personnes qui, en l’occurrence, composent le couple, ou du couple lui-même comme tel, pour l’aborder avec le couple, presque comme s’il s’agissait d’une entité autonome appelée « la relation ». Laquelle a naturellement à voir avec les deux membres du couple – elle est de fait leur responsabilité –, mais n’est cependant ni le couple lui-même, ni intrinsèquement ses composantes individuelles, mais ce que ceux-ci décident de faire ou de ne pas faire avec elle. Au-delà du concept d’externalisation, si le couple peut parler en ces termes, on peut dire qu’en sortant d’une sorte de fusion où l’on ne sait pas où finit l’un et où commence l’autre, commence la construction d’une alliance implicite mais surtout explicite, depuis un lieu de claire différenciation l’un de l’autre, qui leur permettra de dialoguer, c’est-à-dire de commencer à apprendre à s’écouter mutuellement et à percevoir et comprendre clairement, de cette manière, les aspects communs, ce qu’ils ont de semblable, et les aspects qui les différencient, qui les distinguent comme êtres provenant de « tribus » familiales d’origine distinctes ; lesquelles, bien souvent, stimulent la dispute, les comparaisons, les critiques, et le lit conjugal se remplit de personnages virtuels, dont certains se visitent le week-end. Ce n’est qu’à partir du moment où ils auront nettoyé le terrain du couple, et alors seulement, qu’ils pourront construire un projet commun solide et gratifiant. Je me souviens de la scène d’un film dans lequel le couple, dans la chambre conjugale – plus précisément dans le lit conjugal –, discute avec véhémence ; peu à peu apparaissent des membres de la famille d’origine de chacun des conjoints, qui leur parlent à l’oreille. Ces personnages ne sont pas réellement dans la scène : le réalisateur les montre au spectateur pour que nous puissions voir qui sont les interlocuteurs internes qui dictent le scénario de la discussion que soutient le couple. Peu à peu, le couple, d’abord en pleine escalade symétrique, se calme, s’écoute ; et alors, graduellement, disparaissent un à un les personnages qui représentent les interlocuteurs internes, et le couple en question retrouve son intimité.

La réussite de cette alliance amoureuse particulière suppose d’accorder une valeur importante à la relation, ce qui suppose à son tour de ne pas essayer d’imposer ce qui convient à l’un ou à l’autre, mais de comprendre si « ceci ou cela » nuit ou bénéficie à la relation. D’où, comme cela a déjà été dit, que tout couple est toujours un peu un « ménage à trois », comme s’ils étaient toujours trois à vivre à deux : lui, elle et la relation qu’ils partagent.

À retenir

Dans le cadre d’une relation de couple, il ne suffit pas de savoir si ce que tu dis ou fais est bon pour toi ou pour moi. Ni si ce que je dis ou fais est bon pour moi. Il faudrait se demander si c’est bon pour la Relation, si cela la nourrit, si cela contribue à la construire ou si, au contraire, cela la maltraite ou la menace. La contribution individuelle à la relation finira par bénéficier aux deux membres.

Le deuxième « ménage à trois » : le « génogramme thérapeutique »

L’autre « ménage à trois » : la présence requise, intrusive, curieuse, discrète, provocatrice, apaisante, perturbatrice, catalysante, déstabilisatrice et contenante du thérapeute. Ou des thérapeutes individuels. Et/ou des amants occasionnels.

Vignette clinique

Viviana et José (noms fictifs), tous deux dans la trentaine bien avancée, lui tout près de la quarantaine, ont deux filles, de 8 et 14 ans ; elle est chercheuse et exerce une profession libérale, lui est commerçant, et tous deux voyagent beaucoup pour des raisons professionnelles. Ils arrivent en thérapie de couple, adressés par le thérapeute individuel de monsieur. Indépendamment du génogramme de l’un et de l’autre, qui comprend leurs parents et leurs familles d’origine respectives, ils ont un génogramme thérapeutique (terme que je forge pour l’occasion) pas si rare que cela, du moins en Argentine : José a son thérapeute individuel, un homme, et Viviana a sa thérapeute individuelle, une femme. Pour enrichir encore ce qui constitue déjà un système passablement complexe, s’ajoute la variable de la présence d’un amant, un collègue à elle, ainsi que la question de quelques infidélités de monsieur, par-ci par-là (rappelez-vous qu’il voyage pour affaires), sans attachement affectif dans ce dernier cas.

Le tout est plus, bien plus, que la somme des parties

Nous sommes donc 3 dans la trame thérapeutique formelle, mais 5 dans la trame virtuelle : le couple, les thérapeutes individuels et moi ; et nous sommes au moins un de plus sur la scène de la comédie dramatique de cette thérapie, l’amant de madame, dont la présence, plus virtuelle que physique mais présence tout de même – d’autant plus si l’on tient compte du réalisme des moyens de communication actuels –, nous accompagnera pendant presque toute la durée de la thérapie de couple et occupera une bonne partie des conversations des séances.

Le couple, de plus, comme je l’ai déjà dit, a deux enfants, un garçon de 8 ans et une adolescente de 14 ans. Ils vivent ensemble depuis environ 18 ans. Ils sont aujourd’hui deux personnes qui réussissent sur le plan professionnel.

Ils arrivent en pleine crise, quand monsieur découvre ce qu’il soupçonnait depuis un bon moment : la présence d’un tiers. Auparavant, ils avaient eu quelques séances de couple avec la thérapeute de madame, au cours desquelles on avait parlé de l’infidélité possible, mais où, dans ce décor, le fait avait été caché et même nié face à des questions directes de José. Précisons que la thérapeute individuelle connaissait très bien le sujet.

Après la révélation de ces questions, tous deux reconnaissent le fait et, au-delà de la colère et de la douleur, conviennent de faire une thérapie de couple et, surtout, de mettre fin aux histoires extraconjugales. La deuxième partie du pacte dure moins longtemps que les alliances politiques. Madame reste un bon moment en contact virtuel intense avec son amant, avec quelques contacts personnels plus épisodiques. Et le jeu est de nouveau découvert, alors que le traitement de couple a déjà commencé. Ces questions, en plus de la crise du couple – dont la « liquidité », c’est-à-dire la « fragilisation » du lien selon les termes de Bauman, auteur du célèbre essai L’amour liquide –, compliquent beaucoup le cadre, tout autant que celui de cette femme jalouse qui, en pleine thérapie de couple, avait payé une prétendue vendeuse pour qu’elle séduise son mari et pouvoir ainsi vérifier le bien-fondé de ses soupçons. Ces questions, je le répète, ont failli casser mon cadre, ou l’ont considérablement compliqué. Et de même qu’elles ont mis ma patience à l’épreuve, j’ai dû aussi, pourquoi ne pas le dire, contenir parfois un franc éclat de rire devant cette comédie d’imbroglios, me remémorant par moments le génial film constructiviste de Woody Allen, Melinda et Melinda. En particulier quand elle lui disait qu’elle « ne voulait pas se sentir entravée dans son développement professionnel » et qu’il lui répondait avec un certain agacement qu’« il ne voulait entraver aucun développement académique, mais qu’il exigeait qu’elle coupe sa relation avec son collègue et amant ».

De « les tiens, les miens et les nôtres » à « le mien, le tien et le nôtre »

Si les premiers sont caractéristiques des familles recomposées, les seconds le sont des thérapies de couple. C’est pourquoi je me réfère à la présence des thérapeutes individuels et à la mienne. Dans ce cas – ce n’est pas toujours ainsi –, le thérapeute individuel de monsieur a accompagné le premier segment, puis a rapidement proposé à José de se centrer sur sa thérapie de couple avec moi. La thérapeute de madame, en revanche, peut-être plus attachée au décor thérapeutique, a poursuivi la thérapie et créait la sensation d’une forte complicité avec elle, ce qui serait confirmé plus tard par la consultante elle-même. Pendant sa thérapie, la thérapeute aurait autorisé Viviana à « explorer et vivre de nouvelles expériences », avec ce délicieux vocabulaire new age de « libérer son être intérieur » et ce genre de choses. Il vaut la peine de préciser que Viviana ne concevait pas cela à l’insu de son mari : elle n’acceptait donc pas l’infidélité comme modalité du couple et s’opposait évidemment avec ferveur à ce que lui lui soit infidèle. Finalement, elle a décidé de quitter sa thérapeute individuelle, et alors nous ne fûmes plus que trois. Du moins dans le cadre thérapeutique.

Au-delà des interventions et des vicissitudes de la thérapie elle-même, je souhaite exposer publiquement un décor thérapeutique assez courant dans mon expérience et dans celle de beaucoup de collègues, ainsi que le défi qu’il implique : la présence des thérapeutes individuels, comme ménages à trois, « à quatre » et « à cinq », où parfois, au-delà de l’indubitable professionnalisme et des bonnes intentions de ces derniers, on perçoit clairement chez les thérapeutes individuels l’intérêt pour leur client, et pas toujours pour la relation. Ce qui n’empêche pas qu’il faille parfois sauver un couple d’une thérapie de couple. Mais, pour rester sur la rencontre du binôme thérapeute-consultant, ce dernier étant membre d’un couple, celui qui écrit ces lignes reconnaît que, lorsqu’un membre d’un couple me parle de l’autre, je m’invente inévitablement une image de cet autre qui coïncide rarement avec la réalité. L’avantage de notre orientation, c’est que si l’on me parle beaucoup de quelqu’un et que ce quelqu’un est convocable, je finirai, comme beaucoup de collègues systémiciens, par le convoquer et par avoir affaire à cet être de chair et d’os ; et l’image préalable, créée par mon imagination à travers le récit de l’autre membre du couple, s’estompera peu à peu.

Pour revenir à la relation thérapeutique, je me réfère simultanément à celle du couple lui-même, plus celle de chaque membre avec son thérapeute individuel, celle du couple avec le thérapeute de couple, et celle des thérapeutes impliqués entre eux, qu’ils communiquent ou non les uns avec les autres, qu’ils se connaissent ou non. Ajoutons à cela la variable de la rivalité perçue ou non perçue, des jalousies professionnelles, des théories et des pratiques non partagées de ces trois thérapeutes impliqués, et nous aurions une trame thérapeutique d’une grande complexité, à laquelle nous sommes assez habitués ; ce qui n’est ni nécessairement bon ni nécessairement mauvais, mais bel et bien stimulant et singulier.

Par ailleurs, la scène que je décris comme un observateur participant – qui peut éventuellement s’appuyer sur une équipe ou sur un superviseur, dans les termes d’une cybernétique de premier ordre, celle des systèmes observés – m’inclut en réalité ; et par conséquent, j’interroge aussi introspectivement le troisième membre de la rencontre en question, le thérapeute présent là. C’est-à-dire moi-même :

  • Que m’arrive-t-il, à moi, jusqu’à ce moment-là, avec tout cela ?
  • Comment est-ce que je me sens physiquement : oppressé, tendu, ou à l’aise et détendu ? Ou peut-être en alerte et dans l’attente ?
  • Suis-je en train de travailler en équipe avec les thérapeutes individuels, ou en pleine confrontation de styles, d’idées et de types d’intervention ?

Le nombre infini de signaux corporels, en plus des contenus qui proviennent des conversations avec les autres thérapeutes, me parle, m’influence, me perturbe et m’interroge moi aussi. Cela commence à m’alerter sur mes sensations, sur mes émotions naissantes, qui peut-être se dissiperont ou s’installeront ; et je devrai alors faire quelque chose à ce sujet.

Le travail thérapeutique relationnel

Quant au travail thérapeutique de cette thérapie en particulier, il s’est centré sur une narration de l’apprentissage consenti de la FIDÉLITÉ et de L’ENGAGEMENT RELATIONNEL, en majuscules : c’est-à-dire que nous avons questionné – et je souligne l’usage de la première personne du pluriel, propre à l’alliance thérapeutique – les faits qui portaient atteinte à « la relation », et que nous avons cherché les attitudes qui l’aidaient, en engendrant un nouveau langage et donc une nouvelle réalité, de nouveaux codes de conduite, de nouveaux pactes relationnels. Nous pourrions dire aussi que nous avons récupéré certaines bases fondatrices du projet initial du couple en vue de former une famille. L’idée centrale a été d’écarter peu à peu les personnages secondaires pour rendre le premier rôle aux membres du couple : qu’au-delà des autres en question, thérapeutes et amant compris, le couple se réapproprie ses décisions et crée une écologie relationnelle adaptée à ses propres besoins et à ses propres goûts.

La psychothérapie a duré une dizaine de mois, avec quelques intervalles dus aux vacances et aux voyages professionnels des deux, certains particulièrement risqués, mais que le couple a franchis avec détermination et intelligence.

Une scène emblématique du décor thérapeutique évoqué : le ménage à trois thérapeutique – le trio, le couple et moi – regardait un coussin de mon cabinet qui symbolisait la relation de couple, posé entre eux sur une chaise, et nous conversions sur ce qui serait le mieux, dans telle ou telle situation, pour « Elle », la relation de couple. Ainsi, la nommer, la regarder et parfois toucher l’objet qui représente ce dont nous parlons et ce dont nous nous occupons lui donne une présence tangible : il s’agit de quelque chose de délicat, de vulnérable, de fragile, d’agréable, qui dépend des deux, semblable au soin d’un enfant mais résolument différent.

La répétition de ces scènes et l’imagination des protagonistes feront qu’elle devienne pratiquement réelle, qu’ils puissent dialoguer sur « Elle » et, à partir de là, décider en bons termes de ce qu’il convient de faire.

Le dialogue, l’expérience personnelle, la création de l’œuvre : quelques réflexions sur le couple

Le dialogue suivant, entre deux acteurs argentins, Susana Cart et Arturo Bonin, couple dans la vie réelle et co-protagonistes de deux comédies réflexives sur le couple (Hasta que la Vida nos Separe et Cómo Ríe la Vida), exprime à mon sens l’intelligence émotionnelle et l’attitude proactive de ceux qui font le pari de la vie à deux.

Susana Cart : Cette pièce est partie de l’observation d’un phénomène qui se produisait autour de nous. De tous les couples amis contemporains du nôtre, qui vivaient ensemble depuis plus de vingt-deux ans, les seuls « survivants », c’était nous. Et il y avait une phrase qui était un dénominateur commun dans les séparations : « quand les enfants sont partis, je me suis retournée et je ne savais pas qui était cet homme, ou cette femme… » L’idée est celle-là : qu’arrive-t-il à ces gens qui n’arrivent plus à s’apercevoir, qui ont perdu le contact au point de ne plus se reconnaître ?

Arturo Bonin : D’emblée, en essayant de raconter cela depuis notre perspective, surgissait un ton dramatique qui n’était pas ce que nous cherchions, car nous comprenions, cela oui, que nous voulions le faire par l’humour. Accidentellement, en assistant au spectacle d’un ami, nous avons découvert une manière de regarder des faits dramatiques dans une perspective proche de celle que nous voulions, et nous avons pris contact avec l’auteur. Nous fûmes surpris et terrorisés, car il s’agissait d’un jeune homme de 23 ans que nous avons malgré tout convoqué ; et nous avons eu l’énorme surprise de rencontrer un regard qui, comme il l’a avoué ensuite, correspondait au fils de ce couple hypothétique. D’où il pouvait apporter cette part d’humour, impossible pour nous.

Susana : Nous essayons de réfléchir à ce que nous sommes, et nous tentons de modifier ce que nous comprenons pouvoir améliorer la relation et, par là, notre vie. Tout cela par l’humour, parce que nous croyons que c’est un excellent véhicule pour que le spectateur se détende et s’identifie à ce qui se passe sur la scène.

Arturo : Nous ne donnons ni recettes ni solutions ; simplement, nous essayons de tout questionner pour que, à partir de l’échange, surgisse une possibilité de changement.

Susana : Quand nous avons commencé à jouer ces pièces, nous nous sommes demandé : pourquoi les gens devraient-ils venir nous voir ? Et nous avons pensé qu’ils viendraient peut-être (et de fait ils sont venus et continuent de venir) parce qu’ils vont passer une heure à essayer de comprendre ce qui est arrivé à ce couple qui, après 25 ans de mariage, s’est séparé et s’est retrouvé deux ans plus tard. Peut-être que cela, avec un sourire, nous amène à reconsidérer quelques-unes des petites choses de la vie quotidienne d’un couple, qui sont ce qu’il y a de plus difficile.

Arturo : Peut-être en venons-nous à nous voir, parce que je dis toujours que le théâtre est un miroir critique de la réalité : peut-être nous voyons-nous reflétés de façon critique et, comme nous sourions de cet emportement ou de cette situation, nous pouvons en venir à nous apparenter à cela depuis un autre lieu et dire, toujours avec un sourire : « à moi aussi cela m’arrive, il faudrait que j’essaie de le modifier. Peut-être demain… »

Ce qui unit et ce qui désunit un couple

Arturo : Ce qui unit, outre l’attirance physique, c’est la discussion, s’ouvrir et être sincère, raconter ce qui vous arrive, pas ce que vous pensez. Assumer avec responsabilité la vie, la santé et l’intégration avec l’autre. Ce qui désunit, c’est l’indifférence, le fait de ne pas se parler, les présupposés, les préjugés.

Susana : Ce qui unit, c’est la possibilité d’un travail exercé tous les jours, qui implique de maintenir l’indépendance du couple à l’égard de l’entourage familial et social. Ce qui désunit, c’est la déloyauté, la méfiance, la compétition, le fait de rendre l’autre responsable de ses propres malheurs.

Tous deux : Nous sommes des défenseurs de la vie commune. Bien souvent, nous nous disons que nous aurions au moins quatre ou cinq motifs quotidiens de nous séparer, mais nous avons pris la décision politique de nous battre pour nos liens les plus profonds.

Pour conclure…

« Avant tout, l’amour de couple est une expérience partagée par deux personnes, mais cela ne veut pas dire que l’expérience soit la même pour les deux personnes concernées… »

Carson McCullers

Dans ces lignes finales, je veux partager quelques réflexions très simples : par exemple que, dans la stimulante et fascinante psychothérapie de couple, il est bien souvent plus utile de montrer et de pratiquer des manières de faire les choses très différentes de celles qu’ils pratiquaient jusque-là, et d’éviter la rhétorique argumentative – même si l’on est un brillant et charismatique orateur (et bien davantage encore quand on ne l’est pas).

Qu’il vaut la peine, aussi, de s’efforcer de créer un bon climat de travail en équipe, lequel autorise à demander conseil aux consultants eux-mêmes : à leur demander comment les choses ont l’habitude de changer ou de s’améliorer (et il est sûr que cela leur est déjà arrivé, qu’ils y sont déjà parvenus) ; quels outils, quelles formes, quelles stratégies ils utilisent quand ils atteignent les résultats souhaités ; et surtout ce qu’eux considéreraient, très concrètement, comme une aide de la part du thérapeute.

Et, dernier point mais non le moindre, ce que l’un et l’autre voudraient obtenir en premier lieu comme résultat de la psychothérapie – sans accepter pour réponse des phrases toutes faites, stéréotypées, vagues et imprécises, mais des faits concrets, des objectifs précis, des scènes relationnelles réalisables dans un laps de temps raisonnable.

En deuxième lieu, s’ils ont des objectifs communs, tout aussi spécifiques. Et enfin, en troisième lieu, s’ils connaissent les objectifs, les buts et les aspirations de leurs partenaires ou conjoints, et quelle attitude ils ont à ce sujet ; ce à quoi l’autre membre doit répondre s’il perçoit ou non telle ou telle attitude énoncée.

De cette manière, nous construisons en permanence une perception circulaire des situations relationnelles, dans laquelle tous deux peuvent toujours percevoir la co-responsabilité de leurs actions respectives.

Enfin, je suggère de demander le plus souvent possible si le travail que nous faisons leur est utile ; et, une fois de plus, quelle que soit la réponse et surtout si elle est affirmative, de demander ce qui exactement leur est utile et à quoi cela leur sert, en quoi cela les modifie, et s’ils voudraient ajouter quelque chose ou changer quelque chose à ce que nous faisons. À ce propos, et comme exemple paradigmatique, je discute dans bien des cas avec les consultants, lorsqu’ils reviennent la fois suivante, de la fréquence de travail qu’ils préfèrent : hebdomadaire, bimensuelle, ou peut-être ont-ils besoin de plus de temps pour une tâche confiée. Je préfère toujours que ce soient eux qui prennent la décision, ce qui leur permet de s’approprier peu à peu le processus du changement selon leurs propres rythmes, et les amène à incorporer la pratique permanente du consensus et du travail en équipe.

Paraphrasant la citation de McCullers, je dirais que :

« Avant tout, la psychothérapie de couple est une expérience partagée par trois personnes, mais cela ne veut pas dire que l’expérience soit la même pour les trois personnes impliquées. Il y a ceux qui s’aiment, mais ces deux-là proviennent de régions distinctes, ou bien tous deux ne s’aiment peut-être pas également et, surtout, ne décrivent pas cet amour exactement de la même manière. Et il y a le ou la thérapeute sollicité·e par le couple, provenant lui aussi d’une région distincte, d’une culture peut-être semblable mais toujours différente, avec sa carte théorique, plus réduite ou plus vaste ; avec sa formation professionnelle et ses expériences de vie sur les épaules à ce moment particulier ; et avec l’amour qu’il peut transmettre à chaque membre du couple et à la relation qui les unit. »

Notes de l’original

(*) Publié dans Sistemas Familiares y otros sistemas humanos, Buenos Aires, année 23, n° 2, 2007 (revue de l’ASIBA, Asociación Sistémica de Buenos Aires).

Une version augmentée de cet article a été publiée comme chapitre du livre El Baile de la Pareja. Trabajo terapéutico con parejas, Luz de Lourdes Eguiluz (dir.), chapitre 5, page 113, sous le titre « Psicoterapia de Pareja : fe en el vínculo o el desafío del ménage à trois », 2007, Editorial Pax, Mexique.

Qui est Claudio Des Champs

(**) Claudio Des Champs est psychologue (Université de Buenos Aires) et psychothérapeute d’individus, de couples et de familles. Professeur adjoint au cursus de psychologie de l’Universidad de Morón, co-titulaire du premier enseignement systémique de premier cycle de cette université. Professeur invité au troisième cycle de gérontologie et famille de l’Universidad Maimónides. Professeur invité dans un centre de formation aux thérapies de la communication à Lyon, en France. Professeur invité dans des masters de famille à l’Universidad Católica de La Paz, en Bolivie, et à l’Universidad Católica de Montevideo, en Uruguay. Enseignant fondateur et superviseur de l’ESA (Escuela Sistémica Argentina, associée au Mental Research Institute de Palo Alto et à l’Escola de Terapia Familiar de Barcelone). Éditeur de Perspectivas Sistémicas et directeur de Perspectivas Sistémicas On Line (www.redsistemica.com.ar).

Références

(1) Cité dans Mianovich, Miguel, De lo Que Vio un Terapeuta Sistémico Frente a un Hecho Teatral, Perspectivas Sistémicas n° 73, septembre-octobre 2002.

(2) Sennett, Richard, La Corrosión del Carácter, 2000, editorial Anagrama.

(3) Bauman, Zygmunt, El Amor Líquido, 2005, editorial Fondo de Cultura Económica.

Cet article est la traduction française de « Ménage à trois y otras variaciones relacionales de la psicoterapia de pareja », publié par Red Sistémica (première parution : Sistemas Familiares y otros sistemas humanos, Buenos Aires, année 23, n° 2, 2007 (revue de l’ASIBA)). Traduit et republié avec l’accord de la revue.

Lire l’article original

Comment citer cet article

Des Champs, C. (2023). Ménage à trois et autres variations relationnelles de la psychothérapie de couple (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/menage-a-trois-et-autres-variations-relationnelles-de-la-psychotherapie-de-couple (Œuvre originale publiée en 2007 dans Sistemas Familiares y otros sistemas humanos, Buenos Aires, année 23, n° 2, 2007 (revue de l’ASIBA) ; republiée en 2023 par Red Sistémica, https://redsistemica.ar/2023/02/08/menage-a-trois-y-otras-variaciones-relacionales-de-la-psicoterapia-de-pareja/)

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