International Journal of Systemic Therapy · Couple

Négocier les futurs préférés en thérapie de couple orientée vers les solutions

Que faire quand les deux partenaires n’arrivent pas en thérapie avec le même avenir en tête, voire avec des avenirs qui s’excluent ? Leoš Zatloukal, thérapeute et chercheur tchèque, décline la négociation du futur préféré en trois cas de figure : direction commune, directions différentes, désaccord sur la direction. Cinq exemples cliniques montrent la question miracle transformée en « dîner magique », l’intersection des futurs préférés, le tétralemme ou le délai de décision.

Auteurs Leoš Zatloukal (université Palacký d’Olomouc, République tchèque)Première publication International Journal of Systemic Therapy, 17 avril 2025Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Négocier les futurs préférés en thérapie de couple orientée vers les solutions, par Leoš Zatloukal, publié dans International Journal of Systemic Therapy (Taylor & Francis) (2026), doi : 10.1080/2692398x.2025.2492816, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les deux tableaux sont présentés sous forme de listes ; les renvois aux tableaux, absents de la version HTML de l’éditeur, ont été rétablis. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Il ne s’agit pas seulement de « questions astucieuses » préparées d’avance, mais plutôt de l’art de développer les conversations avec les personnes qui consultent.

Leoš Zatloukal

Résumé

La psychothérapie de couple est un champ distinct et en développement de la psychothérapie. L’auteur de ce texte entend présenter les manières de négocier les futurs préférés (c’est-à-dire les idées du changement souhaité) avec les partenaires en thérapie de couple orientée vers les solutions. Il décrit comment élaborer avec les partenaires une vision partagée du changement souhaité, ainsi que la façon de travailler lorsque les partenaires ont des visions différentes, voire opposées, de leur futur préféré. Le texte est complété par des exemples tirés de la pratique.

Mots-clés : thérapie de couple, thérapie orientée vers les solutions, futurs préférés

Cet article porte sur l’approche orientée vers les solutions, une approche reconnue du travail psychothérapeutique avec les couples. Il vise à présenter les possibilités qu’offre cette approche, en particulier pour négocier les futurs préférés dans le travail avec les couples. La première partie expose donc les principes de base de l’approche orientée vers les solutions et les possibilités de l’appliquer en psychothérapie de couple. L’auteur présente ensuite différentes manières de négocier les futurs préférés avec les deux partenaires. Il décrit des façons d’élaborer avec eux une vision commune du futur préféré et de travailler ensemble lorsque les idées des partenaires sur le changement souhaitable sont différentes, voire contradictoires. L’attention portée aux futurs préférés joue un rôle central dans l’approche orientée vers les solutions (Berg, 1994 ; de Shazer et al., 2007 ; Ratner et al., 2012 ; Reiter, 2017), et c’est en même temps dans le contexte de la thérapie de couple que surgissent bien des difficultés de négociation (Hoyt et Berg, 1998). Si l’article se concentre sur l’application d’une approche orientée vers les solutions, on peut aussi s’en inspirer pour un travail fondé sur d’autres approches psychothérapeutiques.

L’approche orientée vers les solutions et la thérapie de couple

La thérapie brève orientée vers les solutions (TBOS) a été développée dans les années 1980 par Steve de Shazer, Insoo Kim Berg et leurs collègues au Brief Family Therapy Center de Milwaukee, dans le Wisconsin (États-Unis). Elle puise dans la tradition de la thérapie familiale (en particulier les thérapies communicationnelle et stratégique associées au Mental Research Institute de Palo Alto, en Californie) et dans le travail novateur de Milton H. Erickson (de Shazer, 1985 ; Lipchik et al., 2012). La théorie de la TBOS s’inspire avant tout des idées postmodernes (constructionnisme social, poststructuralisme) et des théories des systèmes complexes ; la TBOS peut donc être rangée parmi les approches postmodernes ou systémiques en psychothérapie (Becvar et Becvar, 2012 ; Lipchik et al., 2012 ; Tarragona, 2008).

La TBOS est peu à peu devenue une approche psychothérapeutique largement respectée (Becvar et Becvar, 2012 ; Sharf, 2020 ; Sommers-Flanagan et Sommers-Flanagan, 2018), qui dispose d’associations internationales (par exemple la SFBTA et l’EBTA) et qui a été appliquée à un large éventail de problèmes et de contextes cliniques (Dolan, 1991 ; Froerer et al., 2018 ; Pichot et al., 2009 ; Simon et Nelson, 2007). De nombreuses recherches sont également en cours sur l’efficacité et le processus de la TBOS (Franklin et al., 2011, 2017 ; Kim et al., 2019 ; Zhang et al., 2018). L’approche orientée vers les solutions a aussi été appliquée au travail avec les couples (Berg, 1994 ; Connie, 2012 ; Hoyt et Berg, 1998 ; Iveson, 2003 ; Reiter, 2017 ; Weiner-Davis, 1992, 2002 ; Ziegler et Hiller, 2001, 2007), et certaines études indiquent aussi son efficacité dans ce contexte (Abusaidi et al., 2018 ; Davarniya et al., 2018 ; Franklin et al., 2011 ; Milner et Singleton, 2008).

La TBOS connaît aussi des limites dans le travail avec les couples. Elle est parfois pratiquée de manière très « pilotée par les techniques », qui ignore les émotions, la relation thérapeutique ou la co-création des conversations thérapeutiques avec les personnes qui consultent (Lipchik, 2002, 2018 ; Reiter et Chenail, 2016). De même, la précipitation vers les solutions, parfois appelée ironiquement « thérapie forcée vers les solutions » (solution-forced therapy), est une façon contre-productive de travailler avec les personnes qui consultent, qui abîme l’alliance de travail (Berg, 2016 ; De Jong et Berg, 2012 ; Nylund et Corsiglia, 1994). La TBOS soulève aussi souvent des questions embarrassantes sur le non-savoir (voir plus bas) et sur la psychoéducation, qui peuvent parfois conduire à des positions conversationnelles extrêmes de la part des thérapeutes (Lipchik, 2018 ; Zatloukal, 2023). Des remarques critiques ont également été formulées sur le fait que la TBOS n’interprète pas les causes des problèmes et n’analyse pas les dimensions de pouvoir dans les relations (Kogan, 1998). Bien que ces perspectives puissent être précieuses dans certains cas, de nombreuses raisons pragmatiques et théoriques expliquent que les thérapeutes qui travaillent de façon orientée vers les solutions ne les utilisent pas habituellement et travaillent autrement, avec des résultats thérapeutiques similaires (de Shazer et al., 2007 ; McKergow et Korman, 2009).

La TBOS ne peut pas être définie à partir de théories générales ni de techniques isolées. Les personnes qui ont développé l’approche proposent de la définir à partir de principes directement reliés à la pratique (de Shazer et al., 2007). Elles résument ainsi les principes de la TBOS (de Shazer et al., 2007) :

  1. Si ce n’est pas cassé, ne le répare pas. Ce principe rappelle aux thérapeutes de viser la fin de la collaboration avec les personnes qui consultent au bon moment, sans les retenir ni les freiner davantage.
  2. Si ça marche, fais-en plus. Ce principe demande à la personne thérapeute de se centrer, de façon intentionnelle et disciplinée, sur les ressources et les forces des personnes qui consultent.
  3. Si ça ne marche pas, fais quelque chose de différent. Ce principe met particulièrement les thérapeutes au défi de lâcher la sécurité de leurs techniques et de leurs méthodes et de chercher des manières nouvelles, créatives et personnalisées de soutenir les personnes qui consultent.
  4. De petits pas peuvent mener à de grands changements. Ce principe nous conduit à rechercher de petits changements en thérapie, des changements qui, bien que petits, peuvent entraîner des changements plus importants dans la vie des personnes qui consultent. Associé à la conviction de De Shazer selon laquelle « le changement est une part inévitable et dynamique de la vie quotidienne » (de Shazer et al., 2007, p. xi), ce principe apporte beaucoup d’espoir au travail thérapeutique.
  5. La solution n’est pas nécessairement liée directement au problème. Ce principe met en évidence une distinction cruciale de la TBOS. La « résolution de problème » (c’est-à-dire l’élimination du problème) diffère nettement de la « construction de solutions » (De Jong et Berg, 2012). La « construction de solutions » consiste à créer quelque chose de nouveau et de précieux ; elle est donc liée à la croissance plutôt que centrée sur la réduction de ce que l’on appelle habituellement « problèmes » ou « symptômes ». Comme le commente De Shazer : « Cela conduit à un modèle de thérapie qui consacre très peu de temps, voire aucun, à l’origine ou à la nature du problème, à la pathologie de la personne qui consulte ou à l’analyse des interactions dysfonctionnelles. » (de Shazer et al., 2007, p. 2)
  6. Le langage de la construction de solutions diffère de celui qu’il faut pour décrire le problème. Ce principe prolonge le précédent en soulignant l’attention portée au langage et à son usage.
  7. Aucun problème ne survient tout le temps. Gardant à l’esprit que les changements sont inévitables, les thérapeutes partent du principe qu’il existe toujours des exceptions au problème et qu’on peut les utiliser davantage.
  8. Le futur est à la fois créé et négociable. Ce dernier principe rappelle le postulat constructionniste de la construction sociale de la réalité, qui apporte là encore de l’espoir à l’entreprise thérapeutique : « Les personnes ne sont pas vues comme enfermées dans un ensemble de comportements fondés sur une histoire, une couche sociale ou un diagnostic psychologique. Fortement appuyé sur le constructionnisme social, ce principe suggère que le futur est un lieu d’espoir, où les personnes sont les architectes de leur propre destin. » (de Shazer et al., 2007, p. 3)

Du point de vue des interventions thérapeutiques, la thérapie de couple orientée vers les solutions utilise des méthodes et des techniques semblables à celles de la thérapie individuelle. Des techniques de TBOS largement connues, comme la question miracle, les échelles, les exceptions, la valorisation et le retour de fin de séance, ouvrent un espace dialogique pour des conversations constructives avec les couples lorsque les deux partenaires sont engagés (De Jong et Berg, 2012 ; Hoyt et Berg, 1998). La thérapie de couple orientée vers les solutions diffère cependant à certains égards du travail avec une seule personne. Le fait qu’il y ait plus d’une personne cliente dans la salle de thérapie demande une attention particulière à :

  • La neutralité : il importe que la personne thérapeute évite de prendre parti ou, pour le dire positivement, qu’elle construise simultanément une alliance de travail avec chacun des deux partenaires (Anderson, 1997 ; Friedlander et al., 2018 ; Ziegler et Hiller, 2001). Il importe de valider le point de vue des deux partenaires et d’adopter une position « à la fois l’un et l’autre » (Bertolino et O’Hanlon, 2001 ; Lipchik, 2002). Anderson (1997) emploie à ce propos le terme de « multipartialité ».
  • La structure : plus les personnes présentes en séance sont nombreuses, plus la structure de la séance doit être claire, et plus la personne thérapeute doit disposer de bonnes compétences d’animation. Une structure claire aide à construire une alliance de travail avec les deux partenaires, parce qu’elle 1) augmente la probabilité que toutes les personnes présentes s’accordent sur les méthodes employées pour conduire la séance, 2) aide à éviter qu’elles se centrent sur les problèmes et commencent à s’accuser ou à se blâmer mutuellement, 3) favorise la création d’un climat émotionnel de sécurité (Bedi et al., 2005 ; Friedlander et al., 2018 ; Lipchik, 2002).

Négocier les futurs préférés en thérapie de couple orientée vers les solutions

Ce texte s’intéresse à la négociation des futurs préférés en thérapie de couple. En TBOS, l’expression « futur préféré » désigne ce que la personne qui consulte aimerait voir advenir avec l’aide de la thérapie (Ratner et al., 2012). Autrement dit, « toutes les questions qui visent à décrire ce que veut la personne qui consulte (ou ce qui remplacera ce qu’elle ne veut pas) sont des questions de futur préféré » (Iveson et al., 2012, p. 43). Ces conversations sur les désirs de la personne qui consulte, ou sur son « futur préféré », forment une part essentielle de la TBOS.

De même, diverses formes de conversations sur le futur préféré comptent dans bien d’autres approches psychothérapeutiques. Alfred Adler, par exemple, intégrait déjà dans son travail une question de « futur préféré » (appelée simplement « la Question », qui s’énonce ainsi : « Que feriez-vous si vous alliez complètement bien ? ») (Wood, 2003). La littérature psychothérapeutique actuelle traite de manière semblable de la centration sur les objectifs ou de la définition collaborative des objectifs (Cooper et Law, 2018). L’attention portée au futur préféré compte aussi pour les résultats de la psychothérapie. Un futur préféré négocié et convenu entre la personne qui consulte et la personne thérapeute (souvent appelé « accord sur les objectifs ») constitue une part importante de l’alliance de travail (avec l’accord sur les méthodes ou les tâches et le lien émotionnel), laquelle joue un rôle significatif dans l’efficacité de la psychothérapie (Dimmick et al., 2022 ; Duncan et al., 2010 ; Flückiger et al., 2020).

Les méthodes les plus connues de la TBOS pour aider à développer une conversation sur les futurs préférés sont : a) le projet commun, b) la vision du futur préféré, c) le ou les objectifs, d) la ou les compétences, e) la ou les valeurs, et f) les petits signes de progrès (De Jong et Berg, 2012 ; Ratner et al., 2012). Le tableau 1 résume les caractéristiques de base de chaque méthode.

Tableau 1 — Quelques méthodes pour développer un futur préféré en TBOS

  • Projet commun. À quoi les personnes qui consultent reconnaîtront un résultat positif de la collaboration avec la personne thérapeute.
  • Vision du futur préféré. À quoi ressemblera la vie des personnes qui consultent quand le problème aura disparu : une description détaillée et séquentielle.
  • Objectif. Ce que les personnes qui consultent veulent concrètement atteindre dans leur vie.
  • Compétence. Ce que les personnes qui consultent ont besoin d’apprendre pour que le problème disparaisse ou pour y faire face.
  • Valeurs. Qu’est-ce qui est important dans la vie des personnes qui consultent dans une situation donnée ? Quel genre de personne veut être chaque partenaire ?
  • Petits signes de progrès. Quel est le plus petit signal auquel les personnes qui consultent peuvent voir que le problème est moins grand ou que la situation va un tout petit peu mieux ?

En TBOS, le futur préféré ne désigne pas ce que la personne thérapeute souhaite pour les personnes qui consultent, ni ce qu’elle juge bon pour elles en cherchant à les en convaincre. L’attention se centre sur les souhaits des personnes qui consultent. Les questions sur les futurs préférés ne sont pas de simples questions d’enquête qui permettraient aux thérapeutes de recueillir des informations sur ces souhaits. Il faut plutôt les comprendre comme un processus collaboratif et créatif, une création commune d’une direction qui ait du sens pour la thérapie de couple (Strong, 2009 ; Weatherall et Gibson, 2015).

Dans le travail avec les couples, outre la conduite même de la conversation sur le futur préféré, entre en jeu la mesure dans laquelle les partenaires s’accordent ou non sur un futur préféré. On peut en principe distinguer les variantes suivantes :

  • Direction commune : une vision partagée par les partenaires de leur futur préféré (accord des partenaires sur une direction commune)
  • Directions différentes : des idées différentes des partenaires sur leur futur préféré, qui sont complémentaires (ou du moins ne s’excluent pas mutuellement)
  • Désaccord sur la direction : des idées contradictoires des partenaires sur le futur préféré (qui s’excluent mutuellement), un désaccord entre partenaires sur une direction commune

Une direction commune en thérapie de couple

L’exemple suivant montre une adaptation, au travail avec les couples, d’une technique classique de la TBOS, la « question miracle ». Dans cet exemple, une direction commune a émergé de la conversation.

Exemple pratique 1 : le dîner magique

J’ai travaillé avec un couple d’âge moyen qui tenait un restaurant dans une grande ville. Bien que je me sois d’abord intéressé à leurs attentes vis-à-vis de la thérapie de couple, les deux partenaires étaient très absorbés par les problèmes qu’ils rencontraient dans leur relation. Je leur ai donc laissé un espace dans lequel ils ont raconté que le mari était revenu quelques mois plus tôt de prison, où il avait passé environ deux ans pour des infractions fiscales. Pendant ce temps, disait l’épouse, elle avait pris de l’indépendance et s’était mise au développement personnel, au yoga, à la méditation et à des choses semblables, que le mari avait tendance à dénigrer et à qualifier de « bêtises ». De nombreux conflits et disputes avaient éclaté dans le couple, qui avait même sérieusement envisagé le divorce.

La thérapie de couple était une « dernière chance », le mari, en particulier, doutant plutôt que la thérapie puisse les aider. J’ai essayé de garder une posture de neutralité et de multipartialité et d’écouter attentivement, en particulier tout souhait ou toute exception (voir les principes 2 et 7 de la TBOS). Le seul moment de la première partie de la séance qui semblait un peu « vivant » est celui où ils ont décrit leur restaurant et ce qu’ils aimaient dans leur travail. Après avoir reconnu la difficulté de leur situation, j’ai dit : « J’ai été intrigué par votre description de votre restaurant comme un “lieu magique” où les gens se sentent habituellement bien et que vous aimez aussi tous les deux. Supposons que, peut-être aujourd’hui ou plus tard, vous soyez assis ensemble dans votre restaurant et que vous dîniez de quelques-uns de vos plats préférés. Comme le lieu est magique, des choses un peu magiques peuvent s’y produire. Admettons que la nourriture soit elle aussi magique et qu’elle ait, d’une manière ou d’une autre, un effet positif sur vous deux et sur votre relation, si bien que vous commencez à remarquer que quelque chose entre vous a commencé à changer en mieux. Quelle sera la première chose qui vous indiquera que quelque chose a changé entre vous et en vous ? » Après un moment de silence, l’épouse a dit : « Je pourrais voir mon mari sourire. » Nous avons rebondi sur cette phrase et exploré ensemble les changements qui se produiraient dans leur relation. Le mari, sceptique au début, n’est entré dans la conversation que très peu, mais peu à peu les deux se sont laissé prendre par la conversation et ont décrit ensemble des situations où ils riraient davantage, communiqueraient mieux, respecteraient les opinions différentes de l’autre, feraient l’amour plus souvent, et ainsi de suite. Au cours de la consultation, l’atmosphère générale de la séance a changé et nous avons même ri ensemble à quelques reprises. L’épouse a fait remarquer à la fin de la séance que c’était peut-être la première fois qu’elle voyait son mari rire depuis son retour de prison (voir le principe 8 de la TBOS). J’ai commenté que le simple fait de parler de leur dîner magique semblait faire surgir de petites lueurs de cette magie. À la rencontre suivante, le couple a fait état de quelques progrès après être allé dîner ensemble (même s’ils avaient finalement décidé de dîner dans un autre restaurant que le leur). Tous deux ont exprimé l’espoir de pouvoir faire face à la situation, ainsi qu’une détermination à travailler sur leur relation. Nous avons ensuite eu six autres rencontres, au cours desquelles nous avons pu faire des progrès assez importants (voir les principes 4 et 5 de la TBOS).

L’exemple ci-dessus représente une situation où les deux partenaires ont commencé à s’accorder sur une direction commune. Ils voulaient l’un et l’autre une meilleure communication, des rires partagés, une vie sexuelle plus satisfaisante et un respect mutuel. Les deux partenaires partageaient à peu près une vision semblable de leur futur préféré, c’est-à-dire une idée de la manière dont ils voulaient vivre et fonctionner ensemble. Les procédures de la TBOS connues en thérapie individuelle s’appliquent facilement une fois la direction commune établie. On peut par exemple suivre les progrès vers le futur préféré à l’aide d’échelles, se centrer sur les moments où le futur préféré est déjà présent, formuler de petits signes de progrès, etc. (Berg, 1994 ; de Shazer et al., 2007).

Il arrive que des objectifs ou des compétences différents soient convenus pour chaque partenaire au sein d’une même vision du futur préféré. Par exemple, en reprenant l’exemple pratique ci-dessus avec quelques modifications, le mari pourrait se centrer sur le développement du respect envers ce qui compte aujourd’hui pour son épouse, tandis que l’épouse pourrait se centrer surtout sur certains changements dans l’intimité du couple. Dans ce cas, la direction d’ensemble est partagée, mais chaque partenaire choisit sa propre manière de contribuer à cette direction commune en apprenant quelque chose de nouveau (compétence) ou en atteignant quelque chose (objectif). En thérapie de couple, il est souvent utile que chaque partenaire connaisse le « projet » de l’autre et puisse l’y soutenir. (Il est utile de convenir à l’avance, pendant la séance, d’une forme précise de soutien mutuel.) Il est aussi bénéfique que chaque partenaire puisse observer les changements que l’autre opère dans son « projet ». Bien qu’il s’agisse de deux projets relativement distincts, ils sont orientés vers une vision partagée du futur préféré du couple et sont reliés entre eux. De plus, le soutien mutuel des partenaires pour atteindre un objectif ou apprendre une compétence est en lui-même un facteur qui renforce leur relation.

Pour travailler vers un futur préféré en TBOS, l’accord des partenaires est bienvenu, mais pas indispensable. Quelques options de travail avec des couples chez qui cet accord sur un futur préféré ne s’est pas produit sont décrites ci-dessous.

Des directions différentes en thérapie de couple

Il arrive, lors de la négociation d’un futur préféré, que chaque partenaire ait sa propre vision du futur préféré (ou d’une partie de celui-ci) qui, sans être directement partagée, est acceptable pour l’autre et compatible avec sa propre idée d’un futur préféré. Cette option de deux visions relativement distinctes, avec un soutien mutuel, est assez rare, mais on peut aussi la travailler de manière féconde. On peut dire alors que le développement de la relation est travaillé indirectement, en reliant chaque partenaire à la direction proposée par l’autre et en soutenant chacun des deux.

Exemple pratique 2 : deux compétences

En thérapie de couple, j’ai travaillé avec un couple d’âge moyen avec lequel deux séances n’avaient pas permis de négocier un futur préféré. Malgré mes efforts pour centrer la conversation sur les désirs des deux personnes, celle-ci dérivait plutôt vers les difficultés qu’elles avaient traversées ensemble (infidélité du mari plusieurs années auparavant, perte de confiance, désaccords sur les enfants, etc.). J’ai essayé de valider au fur et à mesure les émotions fortes et de guider la conversation pour que les partenaires s’écoutent sans s’interrompre. De temps à autre, je proposais de se centrer sur les futurs préférés. Voyant que ce n’était pas encore la direction à prendre, j’ai de nouveau passé du temps à écouter les deux partenaires et à souligner les moindres indices d’exceptions et de ressources (la manière dont ils avaient fait face après la découverte de l’infidélité, les domaines d’éducation des enfants où ils parvenaient à s’accorder, etc.). Ces stratégies thérapeutiques peuvent être rattachées en particulier aux principes 3 et 7 de la TBOS. La troisième rencontre a fini par permettre de formuler deux domaines de futur préféré. Comme le mari voyageait souvent pour son travail et passait plusieurs jours loin de chez lui, l’un des domaines concernait ses retours à la maison : les deux partenaires s’accordaient à dire qu’il serait bon de vivre, lors de ces retrouvailles, un accordage mutuel et des expressions de joie plutôt que les remarques piquantes ou soupçonneuses et le ressentiment de l’épouse. Un autre domaine concernait la communication entre partenaires pendant les absences du mari. Il était très important pour l’épouse, et en même temps difficile pour le mari, de se téléphoner, car, en tant qu’acteur, il était généralement en répétition ou en représentation. Les deux partenaires ont donc décidé d’apprendre chacun une compétence : l’épouse, accueillir son mari plus chaleureusement à son retour ; le mari, chercher des occasions d’avoir des appels téléphoniques au moins brefs, mais significatifs, lorsqu’il était loin de chez lui. Ils se sont soutenus mutuellement dans l’apprentissage de ces compétences et les ont pratiquées ensemble, et nous avons conçu l’« entraînement » de manière qu’il soit amusant pour tous les deux et qu’il apporte une touche d’humour et de jeu dans leurs interactions.

Désaccord sur la direction

Le plus grand défi en thérapie de couple est généralement la variante où les directions des deux partenaires diffèrent et sont, de surcroît, inacceptables pour l’autre. La direction de l’un va alors à l’encontre de celle de l’autre, si bien qu’il semble impossible de travailler avec les deux en même temps. On peut décrire une telle situation comme un désaccord sur la direction. Ces situations ne sont pas rares en thérapie de couple (Hoyt et Berg, 1998 ; Iveson, 2003). Des exemples typiques en sont les situations où l’un des partenaires veut un enfant et l’autre non, ou encore où l’un veut rompre tandis que l’autre veut poursuivre (ou sauver) la relation. Des écarts de direction semblables surgissent par exemple quand l’un des partenaires veut déménager pour une offre d’emploi lucrative et l’autre non, ou quand il existe un désaccord fondamental sur l’éducation des enfants, la vie religieuse, la vie sexuelle, etc.

Ces situations sont sans doute celles qui mettent le plus à l’épreuve la neutralité et la multipartialité de la personne thérapeute. Il n’est pas toujours facile de garder l’ouverture, la curiosité et l’attitude « à la fois l’un et l’autre » lorsque les personnes qui consultent apportent des questions où un désaccord émerge et que, dans le même temps, ces questions résonnent avec les thérapeutes et avec leurs propres valeurs de vie. Pendant la séance, il importe de remarquer les moments où l’on tend à prendre parti, d’y réfléchir, et de travailler intentionnellement à valider l’autre position (Ziegler et Hiller, 2001). Il existe parfois des situations (par exemple de contrainte ou de violence conjugale) où la personne thérapeute doit sortir de la neutralité et traiter une question de manière plus « interventionniste » ou directive, conformément aux normes éthiques et professionnelles (Milner et Singleton, 2008 ; Stith et al., 2011). Dans ce cas, la supervision joue un rôle important pour aider les thérapeutes à réfléchir à la situation et à prendre de bonnes décisions.

L’une des manières de négocier les futurs préférés en cas de désaccord sur la direction passe par un travail centré sur l’intersection des futurs préférés. En théorie des ensembles, l’intersection des ensembles A et B comprend tous les éléments communs aux deux ensembles. En thérapie de couple, l’idée est de trouver le plus de terrain commun (d’intersection) possible au sein des futurs préférés des deux partenaires, même si leurs idées sont fondamentalement différentes. Même si l’intersection des futurs préférés ne forme en pratique qu’une toute petite zone, elle peut servir de base à un travail qui ait du sens avec le couple.

Exemple pratique 3 : améliorer la communication

J’ai travaillé avec un couple marié dans lequel le mari désirait maintenir et réparer la relation, tandis que l’épouse voulait divorcer. À mesure que nous prenions le temps d’explorer leurs souhaits et leurs idées, il est apparu clairement qu’un fil commun les reliait : améliorer la communication. Le mari percevait que, s’ils voulaient poursuivre la relation et la faire fonctionner d’une manière ou d’une autre, leur communication devrait s’améliorer. L’épouse comprenait la nécessité d’améliorer la communication pour qu’ils puissent s’accorder sur des questions importantes pendant et après le divorce, concernant la garde des enfants et d’autres sujets. Bien que leurs raisons diffèrent, ils s’accordaient à dire qu’améliorer la communication pourrait être un premier objectif utile pour travailler ensemble. En gardant une position neutre, j’ai demandé : « Que vous décidiez de rester ensemble et de développer la relation ou de vous séparer dignement, à quoi votre communication devrait-elle ressembler ? » Tout au long de la collaboration, je me suis constamment centré, avec l’un comme avec l’autre, sur l’amélioration de la communication, en laissant de côté la direction que prendrait finalement leur relation. Ils ont convenu qu’il serait bon d’améliorer d’abord la communication entre eux, puis de passer à la décision sur la suite à donner à leur relation (voir aussi les principes 4 et 6 de la TBOS). Après quelques séances, le couple a décrit l’amélioration de sa communication en l’illustrant par des situations précises. L’épouse a même mentionné, lors de la dernière rencontre, qu’elle envisageait la possibilité de rester amis ou peut-être de se remettre ensemble à un moment donné. Tous deux s’accordaient à dire qu’ils parvenaient désormais à s’entendre bien mieux et plus calmement et à partager ce qui était nécessaire, qu’ils se croyaient capables de prendre ensemble de bonnes décisions et qu’ils savaient vers qui se tourner en cas de besoin.

Une autre manière de développer un futur préféré dans les situations de désaccord sur la direction consiste à adopter une « attitude à la fois l’un et l’autre » (de Shazer, 1985), c’est-à-dire à n’exclure d’avance aucune option, mais à les explorer toutes avec soin et à les placer, par l’imagination, côte à côte dans la conversation. Des descriptions détaillées de chaque option (« À quoi cela ressemblera-t-il concrètement ? », « Quelle différence cela fera-t-il ? », « À quoi cela sera-t-il bon ? », etc.), combinées à l’usage de perspectives entrecroisées (« À quoi le partenaire A saura-t-il que… ? », « Comment va-t-il réagir à cela ? »), peuvent atténuer la dichotomie du « soit ceci, soit cela ». Les variantes peuvent être présentées côte à côte et décrites avec le même soin, ce qui fait souvent apparaître d’autres options créatives. La méthode de von Kibéd connue sous le nom de « tétralemme » peut aussi servir à cette fin (Sparrer, 2007). Non seulement elle ne réduit pas le nombre d’options (de deux à une), mais elle élargit au contraire encore davantage les choix, en incluant « l’option A », puis « l’option B », puis « ni A ni B », « à la fois A et B », et parfois « aucune de ces options ». Une telle consigne conduit les partenaires à créer une variante qui combine les deux options opposées (A et B) ou, à l’inverse, une variante qui n’inclut aucune des deux et qui est entièrement nouvelle, ouvrant ainsi un espace à des idées vraiment originales.

On peut aussi travailler ces variantes en les écrivant et en disposant les feuilles dans la salle de thérapie, en accord avec les personnes qui consultent. On peut alors parcourir ensemble ces stations et explorer chaque variante, y compris les sentiments, les pensées, les comportements et les interactions. Le but de la technique n’est pas d’accélérer la prise de décision, mais d’élargir les options du dilemme à d’autres choix, créant ainsi un espace pour des décisions plus créatives et plus utiles.

Exemple pratique 4 : le tétralemme

J’ai travaillé avec un couple d’hommes chez qui existait un écart important au sujet de la vie sexuelle. L’un des partenaires se sentait très insatisfait de la fréquence des rapports, tandis que l’autre se sentait sous pression et avait tendance à se replier et à refuser les rapports. Nous avons utilisé le tétralemme. Nous avons préparé des feuilles de papier et, sur la première, j’ai proposé de noter la première option, que les deux partenaires, après une courte discussion, ont appelée « nuits torrides ». Sur la deuxième feuille, nous avons ensuite noté la seconde variante, qu’ils ont appelée « minimalisme ». Je leur ai demandé quelle variante ils voulaient explorer en premier, et ils ont choisi « nuits torrides ». Je leur ai proposé de poser la feuille de la variante « nuits torrides » quelque part dans l’espace de la salle de consultation, et ils l’ont posée ensemble à un endroit. Puis nous nous sommes tenus autour de la feuille et avons exploré les sentiments associés à cette variante, ainsi que les pensées, les images et les fantasmes qui émergeaient. J’ai demandé à quoi ressemblerait cette variante dans leur vie et quels autres domaines de leur vie seraient touchés s’ils la suivaient. Après avoir exploré cette variante en détail, ils ont placé la feuille « minimalisme » dans l’espace, et nous nous sommes de nouveau tenus autour de la feuille pour l’explorer avec le même soin. J’ai ensuite pris une autre feuille en indiquant qu’il s’agissait de l’option « ni l’un ni l’autre » et je leur ai demandé de la créer. Après réflexion, ils ont appelé cette option « relation ouverte ». Nous l’avons ensuite travaillée de la même manière que les variantes précédentes. Enfin, j’ai proposé la dernière feuille, avec la consigne « à la fois A et B ». Ils ont appelé cette option « conduite du week-end », et nous l’avons travaillée de façon semblable aux précédentes. À la séance suivante, ils ont indiqué que, s’ils n’avaient pleinement mis en œuvre aucune des variantes créées lors de la séance précédente, ils s’accordaient à dire qu’ils se sentaient plus proches l’un de l’autre et se montraient plus de tendresse (voir le principe 8 de la TBOS).

Dans certaines séances de thérapie de couple où existe un écart entre les directions des partenaires, on peut se centrer sur l’examen de leur situation. Cet examen se fait cependant selon les principes de la TBOS. Il ne s’agit donc ni d’explorer les causes hypothétiques du désaccord, ni d’analyser le désaccord sur la direction en tant que tel (voir les principes 5 et 6 de la TBOS), mais plutôt de saisir et de développer les moindres ressources sur lesquelles bâtir la suite du travail avec le couple (voir les principes 2, 4 et 7 de la TBOS). On peut s’intéresser à la façon dont les partenaires fonctionnent au sein du désaccord (par exemple à l’aide d’une échelle du fonctionnement de leur relation), à l’existence de choses sur lesquelles ils peuvent s’accorder (exceptions au problème), ou encore aux bénéfices que le désaccord leur a apportés jusqu’ici, ainsi qu’à ses conséquences négatives pour toutes les personnes concernées (variante de la « question cauchemar » ; Berg et Reuss, 1998). Ces conversations offrent aux partenaires un espace pour exprimer la difficulté de la situation et peuvent aussi fournir des indices pour négocier plus tard un futur préféré (la collaboration peut ensuite se centrer, par exemple, sur le renforcement des exceptions au problème, sur de nouvelles améliorations dans l’éventail du fonctionnement relationnel, ou sur la prise en compte des bénéfices comme des conséquences négatives lorsque les partenaires prennent d’autres décisions quant à leur direction en thérapie de couple).

Explorer ensemble les aspects temporels, c’est-à-dire combien de temps encore ils veulent ou peuvent rester dans le désaccord, peut aussi ouvrir des perspectives intéressantes. Pour certains couples, il peut être important de convenir d’un délai clair pendant lequel leur direction peut rester informe et non encore clarifiée, notamment lorsque l’un des partenaires n’est pas en mesure, pour l’instant, de décider comment poursuivre la relation et que l’autre a besoin d’arriver au plus vite à une décision (par exemple après la découverte d’une infidélité de l’un des deux). La négociation d’un délai de décision devrait s’accompagner de démarches concrètes des deux partenaires pendant cette période pour parvenir à une décision. Habituellement, l’un des partenaires fait des démarches concrètes pour clarifier ce qui compte à ses yeux, et l’autre s’emploie à respecter provisoirement ce processus, sans faire pression pour une décision rapide, en renforçant plutôt sa capacité à bien vivre quelle que soit la décision finale de son ou sa partenaire. Le délai négocié aide à éviter le schéma dans lequel l’un exerce une pression croissante pour obtenir une décision tandis que l’autre s’enlise davantage dans l’indécision (voir le principe 3 de la TBOS), tout en ouvrant un espace pour qu’émerge une décision meilleure et plus responsable des deux partenaires sur la direction future (voir le principe 8 de la TBOS).

Dans certaines conversations thérapeutiques, il est très utile de se centrer sur ce qui aide les partenaires à faire face à cette situation de désaccord sur la direction. Cela peut être particulièrement important lorsque l’un des partenaires, ou les deux, sont en thérapie de couple contre leur gré. Il arrive que l’un des partenaires (voire les deux) ne veuille pas de thérapie, mais qu’une autre instance influente (une institution, une autorité religieuse, un parent, etc.) perçoive le besoin d’un changement et les adresse en thérapie de couple. Dans ce cas, en plus de se centrer sur la manière de faire face, il est efficace d’explorer les souhaits de la personne ou de l’institution qui adresse le couple (« À quoi la personne ou l’institution X saura-t-elle que la situation s’est suffisamment améliorée pour que vous n’ayez plus besoin de venir en thérapie de couple ? »). Dans d’autres cas, les partenaires, de leur côté, accueilleraient volontiers un changement, mais ont peu confiance dans la capacité de la thérapie à les aider, ce qui les empêche de formuler un futur préféré. Se centrer ici sur la manière de faire face peut créer une sorte de « matelas » avant que les partenaires ne gagnent un peu plus de confiance dans la possibilité d’un changement en mieux (voir le principe 4 de la TBOS).

Il arrive que l’un des partenaires, ou les deux, aient besoin de tester s’il vaut la peine d’investir de l’énergie et des efforts dans leur relation pour essayer de l’améliorer, ou si elle est tellement « abîmée » qu’il n’a plus de sens de chercher à la maintenir et à la développer. Personnellement, je trouve bien préférable de mener ce test sous forme d’exploration des exceptions ou d’expériences entre les séances, où la dynamique du système se montre dans la pratique (voir les principes 2 et 3 de la TBOS), plutôt que d’essayer de trancher cette question de manière théorique ou depuis une position d’expertise, où la thérapie rendrait un avis.

Exemple pratique 5 : enquête sur la relation

J’ai travaillé avec un couple marié d’âge moyen. L’épouse avait pris l’initiative de la thérapie et parlait de vouloir améliorer la communication. Elle parlait aussi d’une confiance brisée. Elle avait découvert une liaison extraconjugale dix ans plus tôt, même si la situation avait fini par se stabiliser. Le mari, musicien professionnel, passait beaucoup de temps loin de chez lui. Cela, combiné à une communication médiocre, amenait l’épouse à se demander si « quelque chose se passait de nouveau » et créait une certaine « fatigue relationnelle ». Elle mentionnait aussi les problèmes d’alcool de son mari. Le mari disait avoir beaucoup hésité à venir en thérapie de couple et douter qu’elle puisse encore les aider. Il se sentait constamment surveillé, avait le sentiment que sa femme et lui s’étaient éloignés, surtout depuis le départ des enfants, et qu’ils avaient peu de choses en commun. Tous deux se demandaient s’il y avait un sens à essayer de sauver leur relation, ou s’il vaudrait mieux pour eux se séparer. J’ai expliqué qu’il me fallait des informations supplémentaires pour répondre sérieusement à leur question, faute de quoi ce ne serait que pure spéculation. Cela les a intrigués et ils m’ont demandé de quelles informations j’aurais besoin pour leur donner un avis. Après réflexion, je leur ai dit que j’aurais besoin de savoir quelques choses :

  1. S’il y avait, dans la manière dont les choses se passent actuellement entre eux, des moments qui étaient peut-être un peu meilleurs (exceptions). La présence d’exceptions et de ressources peut donner une bonne idée de la possibilité, ou non, d’un changement en mieux (voir les principes 2 et 7 de la TBOS).
  2. S’ils étaient capables de formuler à quoi ressembleraient de petits changements en mieux et s’ils seraient capables de reconnaître des améliorations dans leur relation (voir les principes 5, 6 et 8 de la TBOS).
  3. S’il se produirait de petits changements en mieux, mais perceptibles, pendant les premières séances de thérapie de couple (je l’ai justifié en disant que la recherche [Duncan et al., 2010] montre que les changements au cours des premières séances sont un prédicteur assez fiable du succès de la thérapie, contrairement aux diagnostics, aux traits de personnalité ou aux caractéristiques des personnes qui consultent, etc.). Ce point suppose au moins trois choses : a) que nous réalisions environ cinq séances de couple, b) que tous deux essaient réellement de travailler à améliorer leur relation entre les séances, et c) que tous deux observent si des changements en mieux se produisent et les notent.

Ces points ont paru sensés aux deux partenaires ; nous avons traité les points 1 et 2 dès la première séance et les avons mis par écrit. Pour le point 3, nous avons convenu de programmer cinq séances de thérapie de couple, à environ trois semaines d’intervalle, pendant lesquelles tous deux s’engageraient pleinement dans le travail sur leur relation, et d’évaluer l’évolution à la cinquième séance. À la cinquième séance, nous avons constaté ensemble que de petits changements s’étaient produits, et les deux partenaires ont décidé de continuer à améliorer leur relation par eux-mêmes, avec la possibilité de prendre rendez-vous pour une « séance de soutien » si nécessaire.

Enfin, et ce n’est pas le moins important, on peut proposer des séances individuelles en cas de désaccord sur la direction entre les partenaires. Comme je ne juge pas opportun de combiner séances individuelles et séances de couple avec les mêmes personnes, je procède habituellement, dans ce genre de cas, en orientant vers d’autres thérapeutes pour les séances individuelles. Cela laisse ouverte la possibilité de poursuivre ensemble la thérapie de couple. Il m’arrive d’accepter de travailler individuellement avec l’un des partenaires, mais cela ferme la possibilité de travailler individuellement avec l’autre et celle de retravailler un jour avec le couple réuni. Si nécessaire, je peux cependant recommander d’autres thérapeutes de couple.

Le tableau 2 résume les différentes options de travail avec le futur préféré évoquées plus haut. De manière générale, je trouve utile de suivre le cadre du tableau de haut en bas, c’est-à-dire de se centrer d’abord sur la formulation d’une vision commune du futur préféré des deux parties, et de ne se tourner vers d’autres options de travail avec le futur préféré que lorsque cette voie se révèle impossible.

Tableau 2 — Synthèse des variantes de travail avec les futurs préférés en thérapie de couple

  • Une vision commune du futur préféré. La question miracle ou une autre question centrée sur la vision du futur préféré. Échelle de progrès. Moments où le futur préféré est déjà présent. Expériences : observer les progrès, faire comme si les choses allaient mieux, prédire, etc.
  • Vision commune du futur préféré, objectifs ou compétences différents. Soutien mutuel. Deux échelles de progrès. Attention aux moments de réussite dans les deux « projets ». Observation mutuelle des progrès de chacun et valorisation réciproque. Recadrage des objectifs ou compétences différents comme des chemins différents vers un objectif ou un rêve commun. Exploration de l’effet du développement des deux projets sur la relation.
  • Visions, objectifs ou compétences différents, mais acceptables pour l’autre. Soutien mutuel. Deux échelles de progrès. Attention aux moments de réussite dans les deux « projets ». Exploration de l’effet du développement des deux projets sur la relation.
  • Désaccord sur la direction (visions, objectifs ou compétences différents et inacceptables pour l’autre partenaire). L’intersection des futurs préférés. « À la fois l’un et l’autre », tétralemme. Examen de la situation (exceptions, conséquences et bénéfices, aspects temporels, manière de faire face). Mise à l’épreuve de la viabilité de la relation. Séances individuelles.

Conclusion

La négociation des futurs préférés joue un rôle important pour orienter la thérapie de couple, renforcer l’alliance et accroître l’espoir que la thérapie de couple sera utile. Cet article a présenté des options pour formuler une idée partagée du futur préféré d’un couple, ainsi que des options pour avancer lorsque les idées de futur préféré diffèrent ou que des désaccords sur la direction surgissent entre les partenaires. Les exemples tirés de la pratique montrent qu’il ne s’agit pas seulement de « questions astucieuses » préparées d’avance, mais plutôt de l’art de développer les conversations avec les personnes qui consultent en thérapie de couple, de façon qu’elles puissent clarifier peu à peu ce qui compte pour elles et quelle direction a du sens pour elles dans la suite de leur relation.

Complexe Systémique : à retenir

L’intérêt du texte est de prendre au sérieux ce que la thérapie de couple a de spécifique : il n’y a pas une demande, mais au moins deux, et elles ne convergent pas toujours. Plutôt que de chercher d’emblée un objectif commun, Zatloukal propose une gradation : viser d’abord une vision partagée, puis accepter des projets distincts qui se soutiennent, et, en cas de désaccord franc (un enfant ou non, rester ou partir), travailler l’intersection, même minuscule, des futurs préférés, déplier les options avec le tétralemme, négocier un délai de décision ou tester la viabilité de la relation par des expériences entre les séances. Pour la clinique systémique, c’est une manière concrète de tenir la multipartialité sans exiger du couple qu’il se mette d’accord trop tôt. Le texte reste un essai clinique : les vignettes viennent de la pratique de l’auteur, sans évaluation systématique, et la question des situations de contrainte ou de violence, où la neutralité doit céder, n’est qu’effleurée. À lire avec l’article du même auteur sur les variétés du travail sur le futur préféré, et avec l’article sur la conversation orientée vers les solutions dans le désaccord.

Notes de l’original

Déclaration d’intérêts. Aucun conflit d’intérêts potentiel n’a été déclaré.

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Traduction non officielle en français de Négocier les futurs préférés en thérapie de couple orientée vers les solutions, par Leoš Zatloukal, International Journal of Systemic Therapy, vol. 37, no 1 (2026), doi : 10.1080/2692398x.2025.2492816, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableaux présentés en listes). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Negotiating Preferred Futures in Solution-Focused Couple Therapy », publié dans International Journal of Systemic Therapy (2026) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

Lire l’article original

Comment citer cet article

Zatloukal, L. (2026). Négocier les futurs préférés en thérapie de couple orientée vers les solutions (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/negocier-les-futurs-preferes-en-therapie-de-couple-orientee-vers-les-solutions (Œuvre originale publiée en 2025 dans International Journal of Systemic Therapy, 37(1), 1-18 (2026) ; republiée en 2026 par International Journal of Systemic Therapy, https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/2692398X.2025.2492816)

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