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Contemporary Family Therapy · Thérapie familiale

Variétés du travail sur le futur préféré en thérapie brève orientée vers les solutions

Projet commun, vision, objectifs, compétences, valeurs, petits signes de progrès : Leoš Zatloukal distingue six manières de faire décrire le futur préféré en thérapie brève orientée vers les solutions. Neuf extraits de séances les illustrent. L’apport principal est une carte des passages de l’une à l’autre, pour garder du jeu quand une question n’accroche pas.

Auteurs Leoš Zatloukal (faculté de théologie cyrillo-méthodienne, université Palacký d’Olomouc, République tchèque)Première publication Contemporary Family Therapy, 20 décembre 2024Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Variétés du travail sur le futur préféré en thérapie brève orientée vers les solutions, par Leoš Zatloukal, publié dans Contemporary Family Therapy (Springer) (2025), doi : 10.1007/s10591-024-09725-9, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les tableaux sont présentés sous forme de listes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Ce processus ne consiste pas simplement à poser des questions prédéfinies.

Leoš Zatloukal

Résumé

L’expression « futur préféré » désigne les résultats qu’une personne espère obtenir grâce à la psychothérapie. La définition collaborative des objectifs est une composante essentielle de nombreuses approches psychothérapeutiques. Cet article décrit les six manières de se centrer sur un futur préféré en thérapie brève orientée vers les solutions (TBOS) : (1) le projet commun, (2) la vision d’un futur préféré, (3) le ou les objectifs, (4) la ou les compétences, (5) les valeurs et (6) les petits signes de progrès. Chaque variante est brièvement exposée et illustrée par des exemples cliniques. La seconde partie de l’article porte sur les transitions entre la description des problèmes et les différentes formes de travail sur le futur préféré, ainsi que sur les transitions entre les différentes manières de mener les conversations sur le futur préféré. Le but premier de l’article est d’élargir les stratégies des thérapeutes dans le travail sur le futur préféré, afin de rendre plus souple la conduite de ce type de conversation avec les personnes qui consultent.

Mots-clés : futur préféré, définition collaborative des objectifs, thérapie brève orientée vers les solutions, alliance de travail

L’expression « futur préféré », forgée en thérapie brève orientée vers les solutions (TBOS), désigne les conversations centrées sur ce que la personne qui consulte aimerait voir advenir grâce à la thérapie (Ratner et al., 2012). Autrement dit, « toute question qui amène la personne à décrire quelque chose qu’elle veut (ou à décrire ce qui remplacerait ce qu’elle ne veut pas) est une question de futur préféré » (Iveson et al., 2012, p. 43). Ces conversations sur les désirs de la personne qui consulte, ou sur son « futur préféré », constituent une part essentielle de la TBOS.

De même, diverses formes de conversations sur le futur préféré sont importantes dans bien d’autres approches de psychothérapie. Alfred Adler, par exemple, intégrait déjà dans son travail une question de « futur préféré » (appelée simplement « la Question » : « Que feriez-vous si vous alliez tout à fait bien ? »). La littérature actuelle en psychothérapie aborde de la même manière la centration sur les objectifs ou la définition collaborative des objectifs (Cooper et Law, 2018 ; Miller et Rollnick, 2012 ; Strong, 2009). Certaines méthodes mettent l’accent sur l’exploration des valeurs (Harris, 2019 ; LeJeune et Luoma, 2020), du sens de la vie (Frankl, 2006), des trames narratives préférées (Béres, 2014), des caractéristiques d’une personne pleinement fonctionnelle (Renger et Macaskill, 2021) ou sur le contrat (Lapworth et Sills, 2011). La centration sur le futur préféré compte aussi pour les résultats de la psychothérapie. Un futur préféré négocié et convenu entre la personne qui consulte et la personne thérapeute (souvent appelé « accord sur les objectifs ») forme une part importante de l’alliance de travail (avec l’accord sur les méthodes ou les tâches et le lien émotionnel), qui joue un rôle significatif dans l’efficacité de la psychothérapie (Dimmick et al., 2022 ; Duncan et al., 2010 ; Flückiger et al., 2020 ; Wampold et Imel, 2015). Malgré l’accent mis sur le lien émotionnel, l’importance des dimensions des objectifs et des tâches (méthodes) est parfois négligée, alors qu’elles sont tout aussi essentielles (Duncan et al., 2010 ; Geurtzen et al., 2020). De nombreuses études soulignent la valeur thérapeutique des objectifs fixés par les personnes qui consultent, surtout lorsqu’ils sont explicitement définis avec la personne thérapeute dès le début de la thérapie, puis régulièrement revus et ajustés au besoin (Geurtzen et al., 2020 ; Tryon et al., 2018 ; Tryon et Winograd, 2011). Comme le notent Dimmick et al., les ruptures touchant aux objectifs et aux méthodes sont plus fréquentes que celles qui touchent au lien émotionnel, et leur réparation représente un défi comparable (Dimmick et al., 2022).

Ce texte décrit différentes manières de se centrer sur le futur préféré dans les conversations de TBOS, et la façon de relier ou de développer ces différentes manières lorsque c’est pertinent. Conformément aux présupposés de la TBOS (De Jong et Berg, 2008 ; de Shazer, 1994 ; de Shazer et al., 2007 ; Ratner et al., 2012), l’accent est mis ici sur les conversations de futur préféré comme entreprise collaborative de la personne thérapeute et des personnes qui consultent, plutôt que sur des questions isolées ou des « techniques ».

La première partie du texte présente brièvement plusieurs méthodes clés de la TBOS pour construire en collaboration les futurs préférés de la personne qui consulte. La seconde examine les liens et les transitions possibles entre les différentes méthodes de travail sur le futur préféré. Les deux parties comportent des exemples cliniques. Il faut noter que si certaines de ces méthodes sont décrites de diverses façons dans la littérature de la TBOS, elles sont rarement résumées, comparées ou reliées entre elles. Cette tentative de le faire crée une sorte de « carte », qui permet une plus grande souplesse et ouvre davantage de possibilités de travail sur le futur préféré. Bien que ce texte porte sur la TBOS, les procédés présentés peuvent s’appliquer dans toute approche qui accorde une place centrale au futur préféré.

Les formes du travail sur le futur préféré en thérapie brève orientée vers les solutions

La TBOS est née au début des années 1980 de la pratique clinique de Steve de Shazer, d’Insoo Kim Berg et de leurs collègues du Brief Family Therapy Center de Milwaukee, dans le Wisconsin (Gingerich et Eisengart 2000). Son développement doit beaucoup à la thérapie familiale, en particulier aux travaux du Mental Research Institute, et à l’œuvre de Milton H. Erickson (de Shazer 1985). Comme son nom l’indique, cette approche se centre d’abord sur les solutions, synonymes du changement souhaité (Zatloukal et Tkadlčíková 2020). Miller et de Shazer écrivaient : « L’une des raisons les plus importantes de la thérapie est d’aider les clients à changer leur vie. C’est à la fois ce qui justifie la thérapie et ce qui la met à l’épreuve. » (Miller et de Shazer 1998, p. 3). Le processus de changement est au cœur de la théorie, de la recherche et de la pratique de la TBOS (Korman et al., 2020 ; Lipchik et al. 2012). Dans cette perspective, l’accent mis en TBOS sur la co-construction du futur préféré prend tout son sens (Bavelas et al. 2013). Il nourrit l’espoir et la motivation des personnes en thérapie, soutient la coopération entre elles et les thérapeutes, et aide à déterminer quand conclure un travail thérapeutique réussi (de Shazer et al. 2007). Le futur préféré occupe une place si importante en TBOS qu’on la présente parfois, à tort, comme une thérapie tournée vers l’avenir, alors qu’elle s’intéresse aussi, de manière spécifique, au présent et au passé (de Shazer et al. 2007 ; Ratner et al. 2012).

Aux premiers temps de la TBOS, l’attention portait surtout sur la formulation collaborative des objectifs (de Shazer 1988). L’objectif, conçu conjointement en séance, devait avoir un effet favorable sur l’issue de la thérapie et aider les deux parties à juger de sa réussite. Sans objectifs établis, la thérapie risquait de se prolonger indéfiniment (de Shazer 1988). Au fil de l’évolution de la TBOS, l’accent s’est toutefois déplacé vers la souplesse dans le travail sur le futur préféré (Peller et Walter 2000). Certains travaux ont commencé à employer des termes comme « clarifier les objectifs » (goaling) (Lipchik 2002) ou « préférer » (preferencing) (Peller et Walter 2000) pour souligner que des objectifs (re)négociés peuvent se déplacer au cours de la collaboration thérapeutique. Il ne s’agit donc pas d’abord d’atteindre ces objectifs avec les clients, mais de rester sur la voie de ce que désire la personne (Walter et Peller 1994). Un répertoire de méthodes plus étendu et la capacité de passer sans heurt d’une stratégie à l’autre au fil des échanges contribuent eux aussi à une plus grande souplesse dans le travail sur le futur préféré (Strong 2009).

Le texte présente six formes fondamentales de travail sur le futur préféré en TBOS : (1) le projet commun, (2) la vision du futur préféré, (3) le ou les objectifs, (4) la ou les compétences, (5) les valeurs et (6) les petits signes de progrès.

Il faut noter que ces différentes manières d’aborder le futur préféré ne sont pas nettement séparées, et que la littérature de la TBOS emploie parfois une terminologie peu cohérente pour les décrire. Chaque manière de travailler sur le futur préféré est présentée ici avec une brève introduction et une définition, des exemples de questions et des exemples cliniques. Ces éléments peuvent aider à conduire une conversation autour de chaque forme de futur préféré et offrir un regard plus nuancé sur la nature co-constructive de ces échanges.

Le projet commun

Le « projet commun » est un terme forgé par Harry Korman pour désigner l’accord de base sur la direction partagée, ou mutuelle, que se donnent les deux parties de la relation thérapeutique (Korman 2017). On parle aussi de « contrat » ou de conversation sur les « meilleurs espoirs » (Ratner et al. 2012 ; Shennan 2014). Un projet commun comporte quatre paramètres essentiels (Korman 2017 ; Ratner et al. 2012 ; Shennan 2014) :

  • Il repose sur les souhaits de la personne. Le projet commun représente quelque chose que la personne veut obtenir ou changer dans sa vie.
  • Il correspond à l’offre thérapeutique. Ce que la personne veut obtenir ou changer doit relever d’un domaine sur lequel la personne thérapeute veut et peut travailler avec elle (la perspective éthique et les qualifications professionnelles comptent ici tout particulièrement).
  • L’accent porte sur le résultat de la collaboration. Il importe de distinguer les moyens et le résultat : la question du projet commun porte toujours sur le résultat de la collaboration (les changements dans la vie de la personne) et non sur les moyens d’y parvenir.
  • Il est atteignable. Ce que la personne veut obtenir ou changer doit pouvoir être atteint si le travail commun réussit, c’est-à-dire être quelque chose dont on peut attendre un changement par la conversation thérapeutique.

Un projet commun peut concerner un résultat positif au terme d’une séance précise ou au terme de l’ensemble de la collaboration, qui peut compter plusieurs séances. En TBOS, la négociation de ce projet commun intervient généralement en début de séance, juste après les échanges informels (De Jong et Berg 2008), parce qu’elle établit le cadre général de la collaboration (Korman 2017).

Exemples de questions utiles

« Après la séance d’aujourd’hui, peut-être aujourd’hui ou demain, qu’est-ce qui devrait changer pour vous, même quelque chose de petit, pour que vous puissiez dire que cela vous a été utile ? »

« Qu’espérez-vous au mieux de votre venue ici ? »

« Qu’aimeriez-vous le plus créer dans votre vie ? »

Exemple clinique 1 : plus de calme à la maison

Tous les exemples cliniques sont de courts extraits de la pratique thérapeutique réelle de la personne qui signe cet article, qui a demandé leur consentement aux personnes concernées et préserve leur confidentialité. T désigne la personne thérapeute, C la personne cliente. Lorsque l’exemple est la transcription d’une séance, les répliques sont numérotées pour faciliter le repérage.

Le client est un garçon de 11 ans ; sa mère était aussi présente à la séance.

(1) T : « Ce que je me demande maintenant, c’est quel pourrait être le but de cette rencontre… Comment saurez-vous, peut-être aujourd’hui ou dans les prochains jours… que c’était utile de venir ici ? »

(2) C : « Si on ne se dispute pas autant à la maison… ».

(3) T : « Si vous ne vous disputez pas à la maison… Comment sauriez-vous que ça va mieux et qu’il y a moins de disputes ? Qu’est-ce qui serait différent ? »

(4) C : « Il y aurait plus de paix et de calme à la maison, et là, ça irait. »

(5) T : « Plus de paix et de calme à la maison, hmm… est-ce que ce serait un bon résultat de notre travail ensemble ici ? »

(6) C : « Ouais. Carrément. »

Comme le montre cet exemple, un projet commun peut émerger rapidement dans la conversation et être formulé de manière ambiguë. Cette ambiguïté est voulue : le projet commun doit offrir un cadre large à la collaboration, une orientation qui ne restreint pas inutilement les résultats possibles (Ratner et al. 2012 ; Ratner et Yusuf 2015). C’est pourquoi les échanges sur le projet commun aboutissent souvent à des énoncés généraux comme « je veux me sentir mieux », « je veux être de nouveau bien dans ma peau », « je veux être calme le soir » ou « je veux que ça aille mieux dans mon couple ». Le simple déplacement de la conversation des problèmes vers un futur préféré est une étape importante vers l’élaboration de solutions. Plusieurs options permettent ensuite de faire avancer cette conversation dans un cadre de TBOS.

La vision du futur préféré

On appelle couramment vision du futur préféré un récit riche et détaillé du résultat souhaité par la personne (Ratner et al. 2012 ; Shennan 2014). Le terme renvoie à une description dense d’une autre manière de vivre, dans laquelle les difficultés actuelles n’occupent plus le premier plan (Ratner et al. 2012). Alors que le projet commun fournit un cadre général pour orienter la thérapie vers un résultat souhaité, la vision du futur préféré brosse un tableau plus élaboré et plus vivant de ce que ce résultat implique. Cette vision ne situe pas nécessairement ce résultat dans un délai précis, ni à la fin d’une séance ou d’une série de séances.

La vision du futur préféré devrait présenter plusieurs caractéristiques (Ratner et al. 2012 ; Shennan 2014 ; Stith et al. 2012) :

  • Concrétude et détail. La concrétude et le détail sont essentiels. Les descriptions de la personne doivent être extrêmement précises et détaillées. Les thérapeutes ne doivent pas se contenter d’énoncés généraux, mais faire preuve de curiosité thérapeutique. Dans bien des cas, il leur revient de guider la personne d’une manière qui rappelle l’imagerie mentale. La vision du futur préféré devrait être décrite « largement » (Zatloukal et Tkadlčíková 2020) : les descriptions ne devraient pas seulement comporter des termes comportementaux, mais aussi rendre compte des sentiments, des pensées, des vécus corporels et des interactions avec les autres (de Shazer et al. 2007 ; Lipchik 2002).
  • Formulations positives. Ce que la personne veut devrait être formulé comme quelque chose qui a des chances de se produire (« je serai plus calme »), et non comme quelque chose qui ne se produira pas (« je n’aurai pas peur »), ou qui se produira moins souvent ou dans une moindre mesure (« j’aurai moins peur »).
  • Un processus, pas un état (description séquentielle). La vision du futur préféré devrait être présentée comme un processus (à la manière d’une vidéo ou d’un récit imaginaires), plutôt que comme un état figé (à la manière d’une image statique imaginée). Elle peut prendre la forme d’une seule longue séquence ou de plusieurs séquences plus courtes.
  • Une différence dans le contexte de la vie quotidienne. La vision du futur préféré devrait être décrite comme un écart substantiel par rapport à l’état actuel, tel qu’il se présente dans les situations de la vie quotidienne.
  • Se rapporter au résultat, non au présent. Comme le projet commun, la vision du futur préféré devrait distinguer le résultat des moyens d’y parvenir. Elle part du moment où le problème est résolu, ou de celui où la personne a obtenu le résultat souhaité, un peu comme si l’on avançait un film jusqu’à une scène située à mi-parcours pour le regarder à partir de là. Construire une vision du futur préféré laisse donc de côté tout ce qui s’est passé avant ce point du film hypothétique, c’est-à-dire la manière dont la personne est passée de la situation actuelle au futur préféré. Contrairement au projet commun, centré sur le résultat d’une séance donnée ou de la fin de la collaboration thérapeutique, le travail sur une vision du futur préféré peut porter sur n’importe quel moment de l’avenir, indépendamment de l’avancement de la collaboration.
  • Absorption. Le travail sur la vision du futur préféré était à l’origine une technique hypnotique, connue sous le nom de technique de la boule de cristal (de Shazer 1985 ; O’Hanlon et Weiner-Davis 2003). Bien menée, elle devrait induire une forme de « transe », une « immersion » expérientielle vécue au cours du processus des deux côtés de la relation thérapeutique. Le terme de « vision » est parfois remplacé par celui de « rêve », pour souligner la qualité absorbante de ce style de conversation (Furman et Ahola 2007).

Exemples de questions utiles

La question du miracle (de Shazer et al. 2007, p. 37) : « Maintenant, je voudrais vous poser une question étrange. Supposons que cette nuit, pendant que vous dormez et que toute la maison est silencieuse, un miracle se produise. Le miracle, c’est que le problème qui vous amène ici est résolu. Mais comme vous dormez, vous ne savez pas que le miracle a eu lieu. Alors, quand vous vous réveillerez demain matin, qu’est-ce qui sera différent et vous indiquera qu’un miracle s’est produit et que le problème qui vous amène ici est résolu ? »

La question de demain (Ratner et al. 2012, p. 94) : « Supposons que vous vous réveilliez demain matin et que vos espoirs (un projet commun) soient réalisés. Qu’est-ce que vous commenceriez à remarquer ? »

« Imaginez que vous montiez dans une machine à remonter le temps. Cette machine va vous transporter dans le futur, au moment précis où ce que vous voulez de nos séances commence déjà à se produire. Que voyez-vous, que ressentez-vous, que faites-vous ? Avec qui êtes-vous ? En quoi votre vie est-elle différente de ce qu’elle était ? »

Exemple clinique 2 : l’examen

Je travaillais avec une cliente qui se préparait à l’examen de notaire. Elle l’avait déjà tenté et, de son propre aveu, s’était « effondrée » et s’était « ridiculisée ». Après plusieurs mois de préparation, l’échéance qui approchait avait commencé à provoquer des signes de stress intense : elle avait du mal à manger, son sommeil était perturbé, ses éclats de colère créaient des difficultés avec son partenaire, et ainsi de suite. Elle souhaitait traverser toute la journée d’examen sans faux pas et disait craindre de revivre les humiliations passées. Pour répondre à ses inquiétudes, je lui ai proposé la question du miracle (telle que formulée plus haut), en suggérant que le « miracle » lui permettrait de passer l’examen sans se sentir humiliée. Les yeux fermés, en visualisant le miracle, elle a décrit avec précision sa routine du matin à l’hôtel (le centre d’examen se trouvait dans une autre ville), ses repas, le trajet jusqu’au lieu de l’examen (qu’elle connaissait depuis sa précédente tentative), l’attente devant la salle, le déroulement de l’examen lui-même et la période qui suivrait. À chaque moment clé, nous faisions une pause pour qu’elle puisse détailler ses actions, ses pensées, ses sentiments et ses interactions avec les autres. J’ai glissé dans son récit des scénarios moins favorables (mauvais temps, question difficile ou membre du jury désagréable), et nous avons imaginé ensemble comment le miracle qui l’aidait à « passer l’examen sans se sentir humiliée » se déploierait dans ces circonstances difficiles. Notre échange a abouti à plusieurs « scénarios » différents pour le lendemain du miracle. Ce thème a occupé toute la séance. À la fin de notre conversation, la cliente a dit se sentir nettement plus posée et plus confiante face à la situation. À la séance suivante, elle a fait état d’améliorations importantes : elle se concentrait mieux, se sentait tranquille et dormait mieux. Nous avons travaillé ensemble à amplifier ces changements. Elle a passé l’examen réel avec beaucoup de compétence, répondant habilement même aux questions les plus difficiles et gardant son calme malgré une question qui la mettait mal à l’aise. Bien qu’elle n’ait pas obtenu le nombre de points requis et ait dû repasser l’examen l’année suivante, elle en a gardé un sentiment de fierté : non seulement elle avait réussi à aller jusqu’au bout de l’examen, mais elle l’avait fait sans s’effondrer ni se sentir humiliée.

Les objectifs

L’objectif représente quelque chose d’important, énoncé de façon explicite, que la personne désire atteindre (Furman et Ahola 2007 ; Iveson et al. 2012). Si l’on peut comparer la vision du futur préféré à une vidéo ou à un récit qui se déroule après le changement, l’objectif s’apparente plutôt à une photographie ou à une image, car il est plus statique et présente un point d’arrivée précis à atteindre.

Dans la tradition de l’approche orientée vers les solutions, les objectifs ont d’abord occupé une place privilégiée. La plupart des autres outils, comme le projet commun, la vision du futur préféré ou même, de manière surprenante, les échelles, étaient considérés comme de simples aides à la construction d’« objectifs bien formulés » (de Shazer 1988). Les développements ultérieurs de la TBOS ont cependant vu l’accent mis sur les objectifs diminuer peu à peu, au profit d’autres manières de travailler sur le futur préféré, en particulier la vision du futur préféré (Shennan 2014). L’un des principaux inconvénients des objectifs est qu’ils lient trop étroitement les deux parties de la thérapie à un seul point d’arrivée précis. Cela peut poser problème s’il devient nécessaire de reformuler les objectifs, car ce changement risque d’être vécu comme un échec (« nous n’avons pas atteint l’objectif »).

La formulation des objectifs en TBOS obéit à plusieurs consignes différentes (De Jong et Berg 2008 ; de Shazer 1988) ; quatre aspects clés des objectifs bien formulés sont soulignés ici :

  • L’objectif est précis. Il doit être énoncé aussi précisément que possible, de manière à pouvoir être visualisé avec netteté et à ce qu’on voie clairement quand il est atteint.
  • L’objectif est formulé positivement. Au lieu de se centrer sur ce que la personne ne fera pas, il met l’accent sur ce qu’elle fera. Cette idée rejoint le principe énoncé par De Shazer (1991), selon lequel un objectif doit être défini non comme l’arrêt ou la diminution d’un comportement particulier (par exemple « je mangerai moins de sucreries »), mais comme l’apparition ou le développement d’un comportement souhaitable (par exemple « je mangerai plus sainement »).
  • L’objectif est réaliste et atteignable. Pour formuler un objectif, on s’attache toujours à ce que la personne estime pouvoir raisonnablement accomplir. Un objectif bien énoncé trouve l’équilibre entre l’exigence et le réalisme (le fait d’être atteignable). S’il est admis qu’une vision du futur préféré comporte des éléments irréalistes ou fantaisistes, en particulier chez les enfants (Ratner et Yusuf 2015), les objectifs eux-mêmes devraient être formulés de manière à pouvoir être atteints.
  • L’objectif est entre les mains des personnes en thérapie. L’objectif repose entre leurs mains. Ce critère est en partie lié au précédent. L’objectif ne devrait pas porter sur les actions d’autrui ni dépendre de circonstances fortuites échappant au contrôle de la personne, même si de telles circonstances peuvent réellement se produire. Il devrait au contraire ne comprendre que ce que la personne peut contrôler directement ou influencer de manière notable.

Exemples de questions utiles

« À quoi cela ressemblera-t-il exactement quand l’objectif sera atteint ? »

« À quoi saurez-vous que vous avez atteint l’objectif ? »

« Qu’est-ce qui sera différent dans votre vie quand vous aurez atteint l’objectif ? »

Exemple clinique 3 : un nouveau regard

Ce bref exemple provient d’une séance avec un homme de 30 ans qui se plaint de sa « terrible jalousie ».

(1) C : « Je suis terriblement jaloux de ma copine… J’ai fait une grosse scène plusieurs fois, et je me sens idiot… tout le monde me dit que c’est stupide… même ma copine m’a dit plusieurs fois que c’était insupportable et que je ne pouvais pas continuer comme ça… mais je n’y peux rien. ».

(2) T : « J’entends que la jalousie vous cause beaucoup de soucis ; qu’aimeriez-vous avoir à la place ? »

(3) C : « Eh bien… j’aimerais ne plus être jaloux d’elle, ne plus agir comme un idiot. ».

(4) T : « Alors, qu’aimeriez-vous avoir à la place de la jalousie ? Une certaine tranquillité d’esprit ? Ou aimeriez-vous que votre copine vous soit indifférente ? Ou… je ne sais pas… ».

(5) C : « Eh bien, ce n’est pas de l’indifférence, c’est plutôt avoir un nouveau regard, prendre les choses plus facilement ».

(6) T : « À quoi ressemblerait ce nouveau regard ? »… (à partir de là, on précise les détails de l’objectif).

Dans cet extrait, il était particulièrement important de se centrer sur l’avenir plutôt que sur le problème (2). Le client avait tendance à se concentrer sur ce qu’il ne voulait pas (3) ; je l’ai donc aidé en lui présentant plusieurs possibilités (4). J’ai délibérément choisi des options qui orienteraient la conversation et l’inciteraient à définir ses propres objectifs, plutôt que de chercher à refléter exactement ses souhaits (5).

Les compétences

L’accent sur les compétences est particulièrement répandu dans le modèle de TBOS pour le travail avec les enfants, connu sous le nom de Kids’ Skills, où il est recommandé de mettre spécialement l’accent sur les compétences avec les plus jeunes (Furman 2004). D’après mon expérience, la formulation de compétences convient à tous les âges. On confond parfois compétences et objectifs : alors que l’objectif définit une cible précise à atteindre, la compétence énonce quelque chose que la personne doit maîtriser pour améliorer sa situation (Zatloukal et al. 2020).

La compétence comporte quatre paramètres qui guident sa négociation avec la personne (Zatloukal et al. 2020) :

  • La compétence est formulée positivement. La compétence devrait être formulée comme une manière d’être, et non comme une manière de ne pas être.
  • La compétence est réaliste. La compétence est quelque chose que la personne peut réellement apprendre.
  • La compétence est désirable. Pour formuler la compétence, on tient compte du point de vue de la personne, mais aussi de celui de ses proches. Idéalement, la compétence a de la valeur pour la personne en elle-même, même si elle ne mène pas directement à la solution du problème.
  • La compétence peut s’exercer. La compétence est formulée comme quelque chose qui peut s’exercer et s’améliorer, quelque chose pour lequel on peut élaborer un plan d’entraînement.

Les trois premiers points ressemblent aux critères des objectifs bien formulés, mais ils portent sur quelque chose que la personne peut apprendre (une compétence) plutôt que sur quelque chose qu’elle peut atteindre (un objectif). Le quatrième critère est tout à fait spécifique : la compétence doit être formulée de manière à permettre l’entraînement. Cela suppose (1) de choisir une compétence qui se prête par nature à l’entraînement (par exemple, « être cool » est intrinsèquement difficile à exercer, alors qu’« apprendre à gérer le stress avec le sourire » ou « apprendre à aller jusqu’au magasin d’à côté » sont des compétences plus faciles à travailler) ; et (2) de choisir une compétence dont les conditions d’exercice s’intègrent facilement au mode de vie de la personne. Par exemple, si un enfant veut apprendre à gérer calmement le stress à l’école alors que c’est la période des vacances, l’occasion d’exercer cette compétence risque de manquer, à moins de trouver un autre moyen de le faire.

Le tableau 1 présente des exemples d’objectifs et de compétences possibles. Il faut noter que ni les objectifs ni les compétences ne sont directement liés à un problème (la colonne « problème » fournit seulement un contexte de base pour réfléchir aux objectifs et aux compétences possibles). Il s’agit de souligner qu’il n’existe pas un seul objectif ou une seule compétence « correcte » pour chaque contexte problématique. C’est pourquoi le tableau 1 donne plusieurs exemples d’objectifs et de compétences possibles.

Tableau 1 — Problèmes, objectifs et compétences

  • Manque de confiance en soi. Objectifs possibles : se sentir « capable » au début d’une tâche ; obtenir des scores élevés à un test mesurant la confiance en soi ; avoir de bons résultats (définis concrètement) au travail ; tenir chaque jour pendant un mois un journal de ses réussites. Compétences possibles : savoir remarquer ses réussites ; savoir estimer sa compétence au regard d’une tâche ; savoir évaluer correctement ses propres réussites.
  • Peur du noir. Objectifs possibles : aller jusqu’à un endroit donné même dans le noir ; rester calme dans le noir. Compétences possibles : savoir se calmer quand la peur du noir survient ; savoir changer les pensées ou les images qui occupent l’esprit dans le noir.
  • Dépression. Objectifs possibles : maîtriser les routines quotidiennes de base ; améliorer son humeur. Compétences possibles : apprendre à se centrer sur ce qui fait se sentir mieux ; apprendre à transformer les reproches qu’on se fait en souhaits ; savoir méditer dix minutes par jour.
  • Addiction aux drogues. Objectifs possibles : tenir face à l’envie de consommer pendant une semaine ; changer de fréquentations ; améliorer sa relation avec son fils ; trouver un emploi. Compétences possibles : savoir demander de l’aide dans les pires moments ; apprendre à se présenter en entretien d’embauche ; savoir nouer des amitiés sans drogue ; savoir s’amuser (sans drogue).

Exemples de questions utiles

« Qu’avez-vous besoin d’apprendre pour que les choses changent en mieux ? »

« Quelle compétence avez-vous besoin d’apprendre pour surmonter vos problèmes ? »

« Qu’aimeriez-vous exercer pour vous sentir mieux ? »

Exemple clinique 4 : apprendre à partir plus vite au travail

J’ai travaillé avec une ophtalmologue de 40 ans qui se plaignait de « symptômes de TOC ». Ces symptômes étaient surtout marqués au moment de partir travailler : elle revenait plusieurs fois vérifier que toutes les portes étaient fermées, qu’aucune eau ne fuyait, que le gaz n’était pas resté allumé, et ainsi de suite. Il lui arrivait de revenir plus de dix fois et de passer plus de 30 minutes à vérifier encore et encore. Même au travail, elle était souvent anxieuse et encline à revérifier toutes sortes de choses. Quand je lui ai demandé ce qu’elle aimerait apprendre pour améliorer sa situation, elle a réfléchi un instant et a dit qu’elle voulait acquérir la compétence d’arriver plus vite au travail. En approfondissant ce que cette nouvelle compétence impliquerait, elle a dit qu’elle aimerait ne vérifier qu’une seule fois tous les points essentiels, en 5 minutes au plus, puis pouvoir se sentir détendue. J’ai fait remarquer que sa compétence semblait avoir deux volets : réussir à arriver plus vite au travail et trouver un moyen de se sentir détendue. Je lui ai alors demandé par lequel elle voulait commencer. Elle a choisi le premier. En détaillant cette nouvelle compétence et l’entraînement qui l’accompagnait, la cliente a imaginé plusieurs stratégies : elle a dressé une liste des points à contrôler avant de quitter son domicile et s’est donné pour règle de ne jamais revérifier un point déjà contrôlé ; nous avons utilisé un exercice de visualisation proche de la technique de la boule de cristal (de Shazer 1985), dans lequel elle visualisait en détail le processus de départ rapide de la maison ; nous avons aussi associé son mari au processus pour l’aider et la soutenir. Il a aussi accepté d’être moins souvent à la maison le matin (elle était en général moins anxieuse quand il était là, mais cela l’empêchait d’exercer sa compétence). À la séance suivante, la cliente a indiqué avoir fait des progrès pour partir travailler à l’heure, malgré quelques retards. Ensemble, nous avons consolidé ses progrès et l’avons préparée à faire face à d’éventuels revers. Au bout de quelques séances, la cliente parvenait à partir travailler à l’heure et a exprimé le souhait de se centrer sur le fait de se sentir plus calme au travail. Même si sa capacité à rester calme s’était améliorée pendant qu’elle exerçait la première compétence, elle voulait renforcer son sentiment de calme, surtout dans les situations où elle savait que son mari n’était pas à la maison et qu’il était tard dans l’après-midi (c’est-à-dire quand l’appartement était resté inoccupé longtemps).

Les valeurs

Les valeurs peuvent être définies comme « la valeur, l’utilité ou l’importance attachées à quelque chose » (VandenBos 2015, p. 1129). Les conversations sur les valeurs des personnes en thérapie sont rarement décrites directement dans la littérature de la TBOS. Malgré ce manque de références directes, les valeurs sous-tendent implicitement de nombreux thèmes abordés dans les conversations de TBOS. On les retrouve dans la vision du futur préféré (De Jong et Berg 2008 ; Ratner et al. 2012), l’attention portée à l’identité (Shennan 2014), la recherche des bénéfices (Furman 2004), la négociation des objectifs (Kirschenbaum 2013 ; Lipchik 2002), la description de la portée du changement (Peller et Walter 2000), les échanges informels (De Jong et Berg 2008 ; Zatloukal et al. 2020), l’accent mis sur les exceptions et les occurrences (De Jong et Berg 2008) et la gratitude (Isebaert 2016). Cette section porte spécifiquement sur les conversations relatives au domaine des valeurs et à leur clarification (Kirschenbaum 2013). Pour l’essentiel, ces échanges se concentrent sur ce qui est important (précieux, porteur de sens) pour la personne, ou sur la personne qu’elle aspire à devenir.

Exemples de questions utiles

« Quel genre de personne voulez-vous être ? »

« Qu’est-ce qui est important pour vous dans la vie ? »

« Qu’est-ce qui compte pour vous ? Qu’est-ce que vous voulez qui compte pour vous ? »

Outre ces questions de base et les conversations qui en découlent, l’attention portée aux valeurs en TBOS est souvent associée à des techniques expérientielles. Il peut s’agir d’activités comme le dessin, la visualisation, la méditation, voire une forme de rituel. Quelques exemples (Bannink 2010 ; Dolan, 1991, 2000 ; Isebaert 2016 ; Kirschenbaum 2013 ; LeJeune et Luoma 2020 ; Peller et Walter 2000) :

  • L’imagerie d’un soi plus âgé et plus sage, accompagnée de messages sur ce qui pourrait être soutenant et important pour le soi actuel.
  • Imaginer ses propres funérailles : des personnes choisies prononcent l’éloge funèbre (par exemple une personne de la famille, une personne amie, quelqu’un du travail et quelqu’un que l’on côtoie dans un loisir, à l’église, etc.), et la personne est invitée à imaginer ce qu’elle aimerait entendre sur elle-même dans ces discours et sur ce qu’elle a apporté à la vie de ces personnes.
  • La personne s’écrit une lettre à elle-même depuis le futur.
  • Imaginer que la personne a gagné à la loterie et n’a plus aucune contrainte financière : que changerait-elle dans sa vie ?
  • Imaginer qu’il ne reste à la personne que quelques semaines à vivre : sur quoi se concentrerait-elle ?

Ces conversations révèlent directement ce qui compte le plus pour les personnes en thérapie. Contrairement aux objectifs ou aux compétences, les valeurs sont quelque chose d’intrinsèquement présent, que la personne peut continuer à poursuivre dans sa vie pour en tirer une plus grande satisfaction (LeJeune et Luoma 2020).

Exemple clinique 5 : les petits-enfants

Je travaillais avec une femme de 58 ans qui traversait une longue période de dépression après la mort soudaine de son mari. Chaque question que je lui posais sur son avenir se heurtait à un sentiment écrasant d’impuissance, et sa tristesse et sa douleur refaisaient surface tout au long de nos échanges. Pourtant, lors de notre troisième rencontre, elle m’a confié que sa fille attendait un bébé : c’était la première fois que je la voyais sourire. J’ai donc orienté notre conversation vers ses petits-enfants. Nous avons évoqué combien de petits-enfants elle avait, ce qu’ils vivaient ensemble et à quelle fréquence ils se rendaient visite. Si elle s’est ouverte pendant cet échange, elle a aussi exprimé sa tristesse de ne pas pouvoir passer beaucoup de temps avec ses petits-enfants à cause de ses difficultés psychiques. Plus tard, je l’ai invitée à imaginer un temps où ses petits-enfants, y compris le futur nouveau-né, seraient grands. Je lui ai demandé de réfléchir à ce qu’elle leur transmettrait, à la manière dont son expérience pourrait les éclairer dans les moments difficiles, à ce que serait son héritage et à ce qu’elle chérissait dans sa relation avec ses petits-enfants. Ce bref exercice pratique lui a permis de renouer peu à peu avec ses valeurs et ses aspirations. Elle a décrit cette expérience en comparant ses petits-enfants à une « boussole qui la guide sur son chemin ».

Les petits signes de progrès

Alors que le projet commun, la vision du futur préféré, les objectifs et les compétences portent au fond sur des changements et des déplacements importants, les petits signes de progrès sont des indicateurs discrets mais significatifs d’un changement positif, les premiers signes que les choses avancent dans la direction souhaitée. Ils ont l’avantage de permettre de se centrer sur le futur préféré même avec des personnes qui restent sceptiques quant à une amélioration substantielle ou qui peinent à l’imaginer. Les conversations thérapeutiques sur les petits signes de progrès se mènent de la même manière que celles sur la vision du futur préféré présentées plus haut ; la seule différence est qu’elles se concentrent sur de petites améliorations plutôt que sur une situation où les meilleurs espoirs de la personne seraient réalisés ou le problème entièrement résolu.

À ce stade, il est utile de distinguer les petits signes de progrès des petits pas. Les petits signes de progrès renvoient à une situation où une légère amélioration a déjà fait une différence par rapport à la situation existante (le résultat), tandis que les petits pas désignent de petites actions à accomplir pour avancer. En TBOS, les petits pas sont plus étroitement liés au retour de fin de séance (De Jong et Berg 2008) qu’aux conversations sur le futur préféré.

À ce stade, il est utile de souligner la différence entre les petits signes de progrès et les petits pas. Les petits signes de progrès décrivent une situation où une petite amélioration, une différence par rapport à la situation actuelle, s’est déjà produite (le résultat), tandis que les petits pas décrivent quelque chose de petit qu’il faut faire pour avancer et, en TBOS, sont plus étroitement liés au retour de fin de séance (De Jong et Berg 2008 ; Furman et Ahola 2007) qu’aux conversations sur le futur préféré.

Exemples de questions utiles

« Qu’est-ce qui serait pour vous le signe que les choses vont un peu mieux ? »

« Qu’est-ce qui pourrait être le signe que vous avez un peu avancé vers votre objectif (de votre compétence, du projet commun, de la vision de votre futur préféré…) ? »

« Quel sera le tout premier signe qui vous fera comprendre que les choses ont commencé à aller dans une direction positive ? »

Exemple clinique 6 : me remettre d’aplomb

Ce court extrait provient d’un entretien avec une personne de 55 ans venue consulter pour des problèmes d’alcool.

(1) T : « Comment saurez-vous que notre rencontre vous a été utile d’une manière ou d’une autre ? »

(2) C : « Il faut que je me remette d’aplomb, d’une manière ou d’une autre ».

(3) T : « Qu’est-ce qui serait un petit signe, mais un signe très clair pour vous, que les choses commencent à aller un peu mieux et que vous commencez à vous remettre d’aplomb ? »

(4) C : « Sans doute si je pouvais passer une journée entière sans boire (d’alcool) ».

(5) T : « Essayez de me donner une petite idée de ce à quoi cela ressemblerait concrètement… à quel moment de cette journée vous seriez-vous dit pour la première fois : “Tiens, on dirait que ça va un peu mieux et que je commence à me remettre d’aplomb” ? » … (suit une description détaillée des petits signes de progrès).

Surtout avec les personnes qui se sentent submergées par leurs difficultés, il est utile de se concentrer sur de petits changements qui signalent qu’un mouvement positif est en cours (3). Tout élément précis apporté par la personne peut être exploré en s’attachant à des descriptions détaillées (5).

Mettre les pièces ensemble : vers plus de souplesse dans le travail sur le futur préféré

Six méthodes pour élaborer une description de ce que veulent les personnes en thérapie ont été présentées : le projet commun, la vision du futur préféré, les objectifs, les compétences, les valeurs et les petits signes de progrès. Cette section vise à décrire les différentes manières de passer avec souplesse de la description du problème aux différentes formes d’évocation du futur préféré, ainsi que les possibilités de passer d’une manière de converser sur le futur préféré à une autre.

Passer de la description du problème aux différentes formes de travail sur le futur préféré

Beaucoup de thérapeutes de la TBOS soutiennent que les solutions ne découlent pas des problèmes (de Shazer 1988) et qu’il est possible de formuler des solutions avec les personnes en thérapie sans connaître le détail du problème (De Jong et Berg 2008 ; Shennan 2014). On peut ouvrir la conversation avec n’importe laquelle des méthodes de travail sur le futur préféré décrites plus haut, sans même mentionner le problème. Cette manière de conduire les séances est très efficace, simple et élégante (McKergow 2016 ; Ratner et al. 2012). À l’inverse, il arrive que les personnes répondent à des questions bien formulées sur le futur préféré par des descriptions de problèmes (Choi 2019, 2020 ; Ozeki 2002). Ce n’est pas toujours le cas, comme l’ont montré les exemples précédents, mais les thérapeutes de la TBOS doivent savoir faire face à ces situations. Savoir engager un dialogue sur le futur préféré, surtout quand la personne se sent submergée par ses problèmes, est une compétence fondamentale en TBOS (De Jong et Berg 2008 ; de Shazer 1988 ; Lipchik 2002 ; Ozeki 2002). Les différentes transitions possibles entre la discussion du problème et l’explicitation du futur préféré de la personne sont présentées au tableau 2. Si une méthode échoue, d’autres voies restent ouvertes. Bien entendu, l’usage pratique de ces transitions du problème vers le dialogue sur le futur préféré doit être adapté au contexte et intervenir au bon moment, en donnant la priorité à la collaboration avec la personne (l’alliance de travail) sur toute technique particulière (De Jong et Berg 2008 ; Lipchik 2002 ; O’Hanlon et Weiner-Davis 2003).

Tableau 2 — Transitions entre les différentes formes de travail sur un futur préféré

À partir du problème, vers…

  • Le projet commun. Comment la personne reconnaît un résultat positif de notre coopération.
  • La vision du futur préféré. À quoi ressemblera la vie de la personne quand le problème aura disparu : une description détaillée et séquentielle.
  • L’objectif. Ce que la personne veut précisément obtenir par rapport au problème.
  • La compétence. Ce que la personne doit apprendre pour que le problème disparaisse ou pour y faire face.
  • Les valeurs. Qu’est-ce qui est important dans la vie de la personne dans une situation donnée ? Quel genre de personne veut-elle être ?
  • Les petits signes de progrès. Quel est le plus petit signe auquel la personne peut voir que le problème a diminué ou que la situation s’est améliorée ?

Les processus de transition, pour la plupart bien documentés dans la littérature de la TBOS, ont été abordés plus haut. La recherche en psychothérapie souligne l’importance d’établir une direction partagée pour la thérapie, mais la méthode choisie en séance pour travailler sur le futur préféré ne fait pas de différence significative. Comme l’écrivent Iveson et al., « Que l’on utilise la question du miracle ou n’importe quelle autre question n’a aucune importance ; ce qui importe, c’est que la personne soit invitée avec succès à décrire un aspect du futur préféré, puisque la capacité à le faire est associée à de bons résultats » (Iveson et al. 2012, p. 43). Il peut arriver que les personnes aient du mal à accepter cette invitation à décrire leur futur préféré, et les conversations centrées sur le futur préféré exigent des thérapeutes une « souplesse discursive » considérable et les compétences qui l’accompagnent (Gale et Newfield 1992 ; Shennan 2014 ; Strong 2009). Recourir à différentes variantes du travail sur le futur préféré augmente donc les chances que la personne accepte l’invitation sous une forme ou une autre, ce qui permet à la conversation de se centrer sur la description et la co-création du futur préféré.

Passer d’une forme de travail sur le futur préféré à une autre

Alors que la section précédente portait sur les transitions entre la description du problème et les différentes options de dialogue sur le futur préféré, celle-ci est consacrée aux transitions entre les différentes facettes du travail sur le futur préféré, dans leurs rapports mutuels. Ces déplacements peuvent être particulièrement utiles quand on souhaite enrichir et étendre le travail sur le futur préféré en y introduisant de nouveaux aspects ou, à l’inverse, resserrer (« rétrécir ») et intensifier la focalisation (Zatloukal et Tkadlčíková 2020). Le tableau 3 présente les différentes combinaisons, à partir de la deuxième ligne et dans les lignes suivantes.

Tableau 3 — Transitions entre les différentes formes de travail sur un futur préféré

Chaque entrée indique le point de départ (ligne du tableau original), puis la question qui permet de passer vers chacune des autres formes (colonnes). Les cases vides de l’original (marquées X, sur la diagonale) sont omises.

  • Depuis le problème. Vers le projet commun : comment la personne reconnaît un résultat positif de notre coopération. Vers la vision du futur préféré : à quoi ressemblera la vie de la personne quand le problème aura disparu, description détaillée et séquentielle. Vers l’objectif : ce que la personne veut précisément obtenir par rapport au problème. Vers la compétence : ce que la personne doit apprendre pour que le problème disparaisse ou pour y faire face. Vers les valeurs : qu’est-ce qui est important dans la vie de la personne dans une situation donnée ? Quel genre de personne veut-elle être ? Vers les petits signes de progrès : quel est le plus petit signe auquel la personne peut voir que le problème a diminué ou que la situation s’est améliorée ?
  • Depuis le projet commun. Vers la vision du futur préféré : à quoi ressemblera la vie de la personne quand elle aura atteint ses meilleurs espoirs ou le projet commun, description détaillée et séquentielle. Vers l’objectif : ce que la personne veut précisément obtenir pour que ses meilleures attentes soient satisfaites ou dépassées. Vers la compétence : ce que la personne doit apprendre pour que ses meilleurs espoirs se réalisent. Vers les valeurs : en quoi le projet commun est-il important ou porteur de sens pour la personne ? Quel genre de personne sa réalisation, ou le fait d’avancer vers lui, lui permettra-t-il d’être ? Vers les petits signes de progrès : le plus petit signe auquel la personne peut voir qu’elle s’est un peu rapprochée de ses meilleurs espoirs.
  • Depuis la vision du futur préféré. Vers le projet commun : parmi tout ce qui apparaît le lendemain du « miracle », ce qui devrait être le principal résultat de la coopération. Vers l’objectif : parmi tout ce qui apparaît le lendemain du « miracle », que voudrait choisir la personne pour commencer à travailler à l’atteindre ? Vers la compétence : ce que la personne doit apprendre pour que sa vision du lendemain du « miracle » devienne réalité. Vers les valeurs : en quoi la vision du futur préféré est-elle importante ou porteuse de sens pour la personne ? Quel genre de personne sa réalisation, ou le fait d’avancer vers elle, lui permettra-t-il d’être ? Vers les petits signes de progrès : quelle est la plus petite chose à laquelle la personne peut voir qu’elle s’est un peu rapprochée de son but, le lendemain du « miracle ».
  • Depuis l’objectif. Vers le projet commun : nous avons défini quelque chose que la personne veut atteindre. Est-ce aussi un bon résultat de notre coopération, ou le résultat de notre coopération sera-t-il différent de cet objectif ? Vers la vision du futur préféré : une fois l’objectif réalisé, quelles différences et quels changements cela apportera-t-il dans la vie de la personne, description détaillée et séquentielle. Vers la compétence : ce que la personne doit apprendre pour atteindre son objectif. Vers les valeurs : en quoi l’objectif est-il important ou porteur de sens pour la personne ? Quel genre de personne sa réalisation, ou le fait d’y travailler, lui permettra-t-il d’être ? Vers les petits signes de progrès : le plus petit signe auquel la personne peut voir qu’elle s’est un peu rapprochée de son objectif.
  • Depuis la compétence. Vers le projet commun : quand la personne aura appris cette compétence, à quoi saura-t-elle que la thérapie peut se terminer et qu’elle a obtenu ce dont elle avait besoin ? Vers la vision du futur préféré : quand (par exemple grâce à un miracle) la personne aura appris une compétence, quelles différences et quels changements cela apportera-t-il dans sa vie, description détaillée et séquentielle. Vers l’objectif : quand la personne aura appris une compétence, ce que celle-ci l’aidera à atteindre dans la vie. Vers les valeurs : en quoi la compétence est-elle importante ou porteuse de sens pour la personne ? Quel genre de personne l’apprentissage de cette compétence, ou le fait d’y travailler, lui permettra-t-il d’être ? Vers les petits signes de progrès : le plus petit signe auquel la personne peut voir qu’elle a déjà un peu appris la nouvelle compétence.
  • Depuis les valeurs. Vers le projet commun : à quoi la personne sait-elle qu’un bon résultat de notre coopération sera important et porteur de sens pour elle ? Vers la vision du futur préféré : à quoi ressemblera la vie de la personne si elle parvient à réaliser et à développer ce qui est important pour elle et le genre de personne qu’elle veut être ? (description détaillée et séquentielle). Vers l’objectif : que veut précisément obtenir la personne pour incarner davantage ce qui est important pour elle dans la vie ? Vers la compétence : ce que la personne doit apprendre pour être encore plus en accord avec le genre de personne qu’elle veut être et avec ce qu’elle perçoit comme important et porteur de sens dans sa vie. Vers les petits signes de progrès : le plus petit signe auquel la personne peut voir qu’elle fait ce qui est important et porteur de sens pour elle.
  • Depuis les petits signes de progrès. Vers le projet commun : compte tenu du plus petit déplacement défini vers ce que veut la personne, à quoi devrait ressembler un bon résultat global de la collaboration. Vers la vision du futur préféré : quand (par exemple grâce à un « miracle ») la personne avance dans sa vie plus que prévu, quelles différences et quels changements cela apportera-t-il dans sa vie, description détaillée et séquentielle. Vers l’objectif : au regard du plus petit déplacement défini vers ce que veut la personne, ce qu’elle aimerait précisément obtenir. Vers la compétence : ce que la personne doit apprendre pour avancer un peu. Vers les valeurs : en quoi atteindre un petit changement dans la vie de la personne, ou y travailler, sera-t-il important ou porteur de sens ? Quel genre de personne ce petit changement lui permettra-t-il d’être ?

Les transitions entre le projet commun et la vision du futur préféré sont assez courantes (ligne 2, colonne 2). Voici un exemple de ce que cela peut donner en pratique.

Exemple clinique 7 : la crèche magique

La séance a eu lieu dans une crèche, lors d’un atelier de thérapie orientée vers les solutions destiné au personnel. Une femme de 30 ans, qui y avait fait un stage pendant ses études, avait été invitée plusieurs années plus tard à participer à l’atelier en tant que cliente. En début de séance, elle a décrit cette crèche comme « magique ». Cette idée a été reprise plus tard dans la séance (voir la réplique 7).

(1) T : « J’ai très envie de savoir : qu’espérez-vous au mieux de cette séance ? » (question sur le projet commun).

(2) C : « Sans doute des idées, des réflexions, n’importe quoi… quelque chose de positif, comment je peux résoudre les problèmes auxquels je suis confrontée, parce que j’essaie depuis longtemps et que je me demande depuis longtemps si je vais aller quelque part, alors je me suis dit : je veux tourner la page dans ma vie et tout simplement recommencer. »

(3) T : « Hmm, si nous arrivons à tourner la page ensemble, qu’est-ce qu’il y aura sur la page suivante ? À quoi, dans votre vie, peut-être aujourd’hui, peut-être demain, peut-être la semaine prochaine, saurez-vous que nous avons déjà tourné la page ensemble et que vous vivez déjà la vie que vous voulez ? » (question sur le projet commun).

(4) C : « Que j’arrête de m’inquiéter et que j’arrête de penser à ce à quoi je pense, et que ça revienne sans arrêt dans mes pensées, tout, et je ne veux plus y penser, je ne veux tout simplement plus m’en occuper, j’ai plein de choses de mon passé qui reviennent dans ma vie présente et je n’arrive pas à m’en détacher. Et quand je m’en serai débarrassée, il n’y aura plus que ma vie présente et ma vie future. »

(5) T : « Si vous voulez vous débarrasser de ces choses et faire davantage attention à ce qui se passe dans le présent, alors qu’est-ce qui vient ensuite, à quoi cela ressemblera-t-il ? » (question sur le projet commun, attention aux formulations positives).

(6) C : « Je pense que ce sera un soulagement pour moi… et aussi pour mon copain, que je n’aille pas le voir tout le temps avec la même chose, parce que parfois je fais quelque chose comme des crises d’angoisse, alors même si quelque chose de bien arrive et que quelque chose marche, j’en suis contente, mais ça dure un petit moment et je retombe vite dans la mauvaise humeur, et tout va mal, et ça se répète comme ça. »

(7) T : (passage à une vision du futur préféré) « Vous disiez tout à l’heure que la crèche vous semble souvent un peu magique… peut-être qu’il y a un certain charme dans cette crèche qui agit non seulement sur les enfants, bien sûr, mais aussi sur les adultes. Et maintenant que nous sommes ici ensemble, dans ce lieu magique, peut-être que nous pouvons tourner la page ensemble, et il y a ce soulagement… ».

(8) C : (interrompt) « J’adorerais. »

(9) T : « Si, grâce à la magie qui opère ici, vous commenciez soudain à vivre cette autre vie, la vie que vous voulez, celle que vous avez commencé à décrire, à quoi cela ressemblerait-il ? À quoi saurez-vous que la magie qui opère ici commence à agir pour vous ? »

(10) C : « Au fait que je ne vais plus chercher des problèmes partout… Maintenant, je vois un problème derrière chaque chose : quelqu’un me dit quelque chose et je me dis tout de suite que j’ai dit quelque chose de travers et qu’elle va penser quelque chose comme ça de moi, je suis juste, comme le dit quelqu’un de proche, en train d’inventer des problèmes là où il n’y en a pas, et je peux en devenir obsédée et m’en inquiéter et… ».

(11) T : (interrompt) « Et… quand vous quitterez cette crèche magique et que la magie agira déjà pour vous, à quoi cela ressemblera-t-il ? »

(12) C : « À quoi ça ressemblera ? Je partirai en souriant, je pense. »

(13) T : « Ah… (hoche la tête) et vous disiez il y a un instant que vous avez cette expérience de pouvoir inventer des problèmes ; comment allez-vous aborder ces situations quand la magie de cette crèche commencera à agir ? »

(14) C : « Sans doute avec un autre regard, je ne prendrai pas tout autant au sérieux. »

(15) T : « Si vous avez cet autre regard… pouvez-vous décrire un exemple précis, pour que je puisse me faire une idée de ce à quoi cela ressemble… ? » (suivent des descriptions détaillées, y compris des interactions avec d’autres personnes).

Cet exemple illustre le passage fluide d’une discussion sur le projet commun à une conversation sur la vision du futur préféré. On y voit aussi les allers-retours de la cliente entre descriptions du problème et évocations du futur préféré. S’en tenir au seul projet commun aurait pu enliser la conversation entre la cliente et la personne thérapeute. Le passage à la vision du futur préféré a au contraire ouvert davantage de possibilités et aidé la cliente à trouver une direction pour la thérapie.

Le passage de la vision du futur préféré à un ou plusieurs objectifs est assez courant (voir la ligne 3, colonne 3 du tableau 3). La question du miracle était au départ destinée à la formulation des objectifs. Dans ce cadre, les objectifs sont extraits d’une description détaillée de la vision du futur préféré, puis affinés selon certains critères (De Jong et Berg 2008 ; de Shazer 1988 ; Furman et Ahola 2007). L’exemple suivant illustre une transition moins courante, du projet commun vers une compétence (voir la ligne 2, colonne 4 du tableau 3).

Exemple clinique 8 : apprendre à écouter

Cet extrait est la suite directe de la consultation de l’exemple clinique 1. La numérotation des répliques se poursuit elle aussi.

(7) T : « Je me demande : est-ce que c’est quelque chose que tu pourrais apprendre toi-même, une nouvelle compétence qui aiderait, qui ferait que tu te disputes moins à la maison ? Ou est-ce que ce sont les autres qui devraient arrêter de se disputer, arrêter de se crier dessus et de te déranger quand tu joues tranquillement à l’ordinateur ? »

(8) C : « Je pense qu’on pourrait apprendre tous les deux, moi et maman. »

(9) T : « Hmm, commençons par toi pour l’instant… d’accord ? Qu’est-ce que tu as besoin d’apprendre pour que vous vous disputiez moins tous les deux à la maison ? Qu’est-ce que ce serait ? Je vais poser la question à ta maman aussi dans une minute, mais pour l’instant, je commence par toi… ».

(10) C : « Je ne sais pas. »

(11) T : « Quand vous regardez ce genre de situations, la façon dont ça se passe entre vous deux (se tourne vers la mère), peut-être que vous-même, vous pouvez penser à quelque chose, si vous avez une idée, quelque chose qui pourrait aider, une compétence, quelque chose qu’il pourrait apprendre pour que ce soit plus paisible à la maison… ».

(12) Mère : « Il a sans doute besoin d’apprendre à communiquer… ».

(13) C : (en même temps que la mère) « … à écouter. »

(14) T : (se tournant vers C) « Écouter ? »

(15) C : « Ben, j’aimerais écouter plus. »

(16) T : « Tu veux dire quoi ? (pause) Entendre ce que quelqu’un dit, ou faire ce que quelqu’un te dit de faire, ou… ? »

(17) C : « Faire, et parfois aussi entendre. » (rit).

Cet exemple montre que la formulation d’une compétence à apprendre peut être un processus créatif, surprenant et parfois plein d’humour, même quand la situation est difficile pour les personnes concernées. Ici, c’est la proposition de compétence du client de onze ans (13) qui a été retenue et développée. La suggestion de la mère (apprendre à communiquer, voir 12) a été remise à plus tard, car il s’est avéré qu’elle jugeait elle aussi acceptables les « compétences d’écoute ».

L’exemple clinique suivant (9) illustre encore la dimension ludique du travail sur le futur préféré. Il montre une transition encore moins courante, de la compétence vers une vision du futur préféré (ligne 5, colonne 2 du tableau 2). Cet extrait suit immédiatement l’exemple clinique 8, et la numérotation des répliques se poursuit sans interruption :

Exemple clinique 9 : la potion de superpouvoir

(18) T : « Tu as parlé de vouloir apprendre à écouter… c’est-à-dire entendre quelque chose et le faire… Je dois dire que c’est sans doute la première fois qu’un enfant de 11 ans veut apprendre exactement ça… (C rit) Est-ce que tu peux dire plus précisément ce que ça changerait pour toi et pour les autres, si tu apprenais à écouter ? »

(19) C : « Ben, ce serait plus paisible à la maison. »

(20) T : « Hmm… plus paisible à la maison… d’accord (réfléchit un instant). J’ai une idée : je sais que tu aimes les jeux vidéo, et dans certains jeux, le héros boit une potion ou lance un sort et obtient un superpouvoir ; tu connais des trucs comme ça ? »

(21) C : « Ouais, par exemple dans Minecraft tu peux boire une potion et après tu es invisible, c’est trop bien… ».

(22) T : « Ah, d’accord… imaginons que toi aussi, tu boives ici une potion magique avant de rentrer chez toi… une potion qui te donnerait un nouveau superpouvoir : écouter. Maman et toi, vous rentreriez à la maison… qu’est-ce qui te montrerait à coup sûr que la potion marche parfaitement ? »

(23) C : « Je sais pas… peut-être si je jouais à l’ordinateur et que ma mère me demandait de faire quelque chose… ».

(24) T : « Et ça ressemblerait à quoi, concrètement ? On pourrait le rejouer ici et maintenant ? »

(25) C : « Oui… » (la mère acquiesce).

La séance s’est alors poursuivie par la création d’une « scène » avec l’ordinateur, dans laquelle C jouait à son jeu préféré tandis que sa mère lui demandait de faire une tâche. Nous avons affiné et rejoué la scène plusieurs fois, avec beaucoup de rires et une vision de plus en plus détaillée de la compétence. Cette méthode ludique a aidé à concrétiser la compétence pour l’enfant comme pour sa mère, et a amorcé l’exercice de la compétence. L’enfant et sa mère ont ensuite pu continuer à l’exercer à la maison, en jeux de rôle comme dans des situations réelles difficiles.

Conclusion

Cet article a présenté différentes manières de travailler sur le futur préféré en TBOS, ainsi que plusieurs stratégies pour passer de la description des problèmes à l’évocation du futur préféré. Les thérapeutes et les spécialistes du conseil disposent d’un éventail assez large de possibilités pour ouvrir des conversations fécondes sur ce que les personnes cherchent à changer, même lorsqu’elles sont « noyées » dans des récits saturés de problèmes. Les différentes manières d’aborder le futur préféré peuvent aussi s’enrichir, se développer et s’intensifier mutuellement. La possibilité de passer d’une forme de description du futur préféré à une autre constitue une sorte de « carte » qui peut aider les thérapeutes dans leur travail.

Les explications sur les différentes méthodes d’évocation du futur préféré, et en particulier les exemples pratiques, devraient montrer clairement que ce processus ne consiste pas simplement à poser des questions prédéfinies. Il s’agit au contraire d’un travail complexe de collaboration avec les personnes en thérapie pour faciliter une conversation constructive, qui leur permette d’exprimer leurs buts de vie importants. Cela suppose une compréhension mutuelle, une collaboration et la création de significations dans la conversation (Cotton 2010 ; Strong 2009).

L’un des principes de base de la TBOS énonce que « le sens d’une question ne peut être compris qu’à partir de la réponse qu’elle suscite » (Miller et de Shazer 1998, p. 9). Cette affirmation met en lumière les aspects relationnels ou systémiques de la psychothérapie orientée vers les solutions (de Shazer et al. 2007 ; Lipchik 2002). Elle rejoint les idées de « coopération » (de Shazer 1991) et de « focalisation » de la thérapie orientée vers les solutions, au sens authentique du terme (Reiter et Chenail 2016). Les dimensions hautement interactives, relationnelles, collaboratives et créatives de cette approche sont au cœur de la conception de la thérapie orientée vers les solutions (de Shazer 1991 ; Lipchik 2002).

Il importe aussi de noter qu’un processus conversationnel ainsi conçu est par nature non linéaire : il comporte divers niveaux de circularité (récursivité), oscille dans différentes directions, réapparaît sous diverses formes, inclut des éléments de chaos et produit souvent des résultats nouveaux et inattendus (de Shazer 1991 ; Keeney et Keeney 2012). Ces éléments récursifs s’observent aussi dans les exemples cliniques tirés de la pratique. Il est donc essentiel, pour les thérapeutes, de disposer d’une grande souplesse conversationnelle et d’un vaste répertoire de manières de faciliter les conversations sur le futur préféré.

Les études futures consacrées à l’usage du futur préféré en thérapie devraient prendre en compte les subtilités du passage de la conversation des plaintes aux différentes formes de description du futur préféré, ainsi que leurs diverses formes d’interrelation. Il pourrait être particulièrement éclairant d’étudier les différentes réactions des personnes en thérapie aux questions sur l’avenir envisagé, ainsi que les réactions des thérapeutes à des réponses potentiellement difficiles. Même si les thérapeutes de l’approche orientée vers les solutions ont pour impératif d’accepter toute réponse comme une offre singulière de collaboration et de trouver le moyen de l’utiliser au service du changement (de Shazer 1991), la mise en œuvre peut rester floue dans certains cas. L’examen, par des analyses discursives, de consultations menées par des thérapeutes de très grande expérience pourrait apporter des éclairages intéressants. Un autre domaine important à approfondir est l’intégration des dialogues centrés sur le futur préféré à d’autres architectures conversationnelles essentielles, comme les exceptions, les échelles, les ressources, etc.

Complexe Systémique : à retenir

On connaît la question du miracle ; on connaît moins ce qu’il faut faire quand elle ne prend pas. L’intérêt de ce texte est de traiter le futur préféré non comme une technique, mais comme une famille de six formes, du « projet commun » très large aux « petits signes de progrès », en passant par les compétences et les valeurs, et de cartographier les passages entre elles. Lue de façon systémique, cette carte décrit une conversation récursive : la réponse de la personne décide du sens de la question, et c’est elle qui indique la forme suivante. Pour la clinique, l’outil est très concret : devant une réponse centrée sur le problème, on peut se replier sur un petit signe, basculer vers une compétence à apprendre ou chercher la valeur en jeu, comme dans la séance où le futur d’une grand-mère endeuillée passe par ses petits-enfants. Les limites sont claires aussi : les exemples viennent de la seule pratique de la personne qui signe, sans évaluation des effets, et la famille, pourtant présente dans plusieurs séances, reste peu pensée comme système. À lire avec l’article sur la question du miracle, et avec l’article sur une manière plus collaborative de contracter.

Notes de l’original

Financement. Publication en libre accès soutenue par les institutions participant à l’accord transformant CzechELib. La personne qui signe l’article déclare n’avoir reçu aucun financement, aucune subvention ni aucun autre soutien pour la préparation de ce manuscrit.

Liens d’intérêts. La personne qui signe l’article n’a aucun intérêt financier ou non financier pertinent à déclarer.

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Traduction non officielle en français de Variétés du travail sur le futur préféré en thérapie brève orientée vers les solutions, par Leoš Zatloukal, Contemporary Family Therapy, vol. 47, no 3 (2025), doi : 10.1007/s10591-024-09725-9, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableaux présentés en listes). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Varieties of Work with Preferred Futures in Solution-Focused Brief Therapy », publié dans Contemporary Family Therapy (2025) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Comment citer cet article

Zatloukal, L. (2025). Variétés du travail sur le futur préféré en thérapie brève orientée vers les solutions (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/varietes-du-travail-sur-le-futur-prefere-en-therapie-breve-orientee-vers-les-solutions (Œuvre originale publiée en 2024 dans Contemporary Family Therapy, 47(3), 339-353 (2025) ; republiée en 2025 par Contemporary Family Therapy, https://link.springer.com/article/10.1007/s10591-024-09725-9)

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