Journal of Family Therapy · Thérapie familiale
Que retiennent, une fois adultes, des frères et sœurs qui ont grandi auprès d’une mère en souffrance psychique ? Une équipe britannique a interrogé ensemble quatre paires fraternelles, selon une démarche d’enquête narrative. Deux intrigues se dégagent : « l’histoire de nous », faite de rôles d’aînesse, de parentification et de départs du foyer, et « nous sommes qui nous sommes à cause de ce qui s’est passé ». La fratrie y apparaît comme une ressource protectrice, que les rôles assignés peuvent pourtant fragiliser.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Récits de fratries face à la souffrance psychique parentale, par Wendy O’Neill, Pieter W. Nel, Nic Horley et Lizette Nolte, publié dans Journal of Family Therapy (Wiley) (2024), doi : 10.1111/1467-6427.12452, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Le tableau 1 est présenté sous forme de liste. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Passer d’une position de silence à une élaboration de sens partagée, en adoptant une approche familiale, peut favoriser la résilience des enfants.
Wendy O'Neill, Pieter W. Nel, Nic Horley et Lizette Nolte
Résumé
Cet article présente les résultats d’une étude consacrée aux récits que des fratries font de la souffrance psychique d’un parent, et aux discours sociaux qui ont pu contribuer à la manière dont ces fratries, à l’âge adulte, donnent sens à leur expérience. Quatre paires fraternelles ont été recrutées de façon raisonnée et interrogées selon une démarche d’enquête narrative. L’analyse des récits des personnes participantes a permis de construire deux intrigues principales : « L’histoire de nous » et « Nous sommes qui nous sommes à cause de ce qui s’est passé ». Les résultats montrent que la construction identitaire de chaque membre de la fratrie, comme les identités collectives des paires fraternelles, est influencée par le contexte de santé mentale parentale. Ils suggèrent aussi une évolution de la manière de donner sens à cette expérience entre l’enfance et l’âge adulte. Ces résultats sont discutés avec leurs implications pour la pratique et la recherche systémiques.
Points clés
La souffrance psychologique vécue par un parent a des répercussions sur toute la famille (Lagdon et al., 2021), y compris sur les enfants (Dam & Hall, 2016). Cet article présente une enquête narrative sur la manière dont des frères et sœurs adultes co-construisent l’expérience d’avoir eu un parent vivant une souffrance psychique (que nous désignerons par SPP, pour souffrance psychique parentale). L’étude cherchait à explorer si la fratrie peut constituer une ressource et un facteur de protection face aux risques associés à la SPP, et à examiner le rôle et l’importance des interventions familiales pour ces familles. Aux fins de cette étude, la SPP était une étiquette attribuée par les personnes participantes, comprise à travers des étiquettes diagnostiques parentales telles que l’anxiété, la dépression ou le trouble bipolaire, et qui avait eu un impact négatif important sur la vie familiale au moins une fois au cours de la vie de la fratrie. L’importance d’une approche qui prend en compte la famille entière a été soulignée à maintes reprises (par exemple Lagdon et al., 2021 ; Social Care Institute for Excellence, 2011) ; pourtant, cette recommandation n’est pas appliquée de manière constante, et l’accès à des interventions systémiques auprès de la famille entière fait souvent défaut.
Les familles touchées par la SPP sont considérées comme faisant partie des plus vulnérables de la société et sont exposées à un risque accru de pauvreté, d’isolement social, d’exclusion et de discorde conjugale (Reupert & Maybery, 2007). La recherche indique que les enfants qui vivent avec une SPP courent un risque plus élevé de développer une souffrance psychologique, des difficultés d’attachement et de relation, des problèmes de comportement et de faibles résultats scolaires (Foster, 2010 ; Gajos & Beaver, 2017 ; Mennen et al., 2015 ; Reupert & Maybery, 2007), et l’impact de la SPP dépendra de la fréquence et de la période à laquelle elle survient au cours du développement de l’enfant (Office for Health Improvement & Disparities, 2022). Selon certaines données, deux tiers de ces enfants connaissent une souffrance psychosociale ou psychique à l’âge adulte (Foster, 2010 ; Rutter & Quinton, 1984).
Étant donné ce risque élevé, il importe de comprendre ce qui contribue aux difficultés et ce qui en protège, afin d’atténuer les risques et de soutenir le bien-être social et émotionnel des enfants qui ont l’expérience d’une SPP. Si certaines recherches se sont concentrées sur l’impact causal direct, par exemple, de facteurs génétiques (et de leur interaction avec des facteurs environnementaux, comme on l’a souligné plus haut) (voir par exemple Manning & Gregoire, 2006), il est désormais largement admis que ce n’est pas la nature du diagnostic du parent en soi qui a un impact sur les enfants, ni que cet impact est linéaire ou unidirectionnel, mais plutôt que le risque est déterminé par les aspects sociaux, relationnels et interactionnels complexes souvent associés aux problèmes de santé mentale (voir par exemple Reupert et al., 2013 ; Rutter & Quinton, 1984 ; Van Parys & Rober, 2012). La communication familiale et l’élaboration de sens ont été particulièrement mises en avant dans la littérature, la manière dont les enfants donnent sens à la SPP s’étant révélée être un facteur important qui module l’impact de la SPP sur leur vie (par exemple Focht & Beardslee, 1996 ; Scherer et al., 1996). En outre, les relations et les rôles familiaux (par exemple la « parentification » et les responsabilités de soin) se sont révélés importants (par exemple Rose & Cohen, 2010). Ainsi, passer d’une position de silence à une élaboration de sens partagée, en adoptant une approche familiale, peut favoriser la résilience des enfants et des interactions positives au sein de la famille, et plaide en faveur de pratiques systémiques.
La relation fraternelle est l’une de ces relations dont la littérature a relevé l’importance (Feinberg et al., 2012 ; Reupert & Maybery, 2007). Les relations fraternelles varient en intensité au fil du développement et peuvent être, à certains moments, la relation la plus saillante sur le plan émotionnel dans le développement d’un enfant (Waldinger et al., 2007). Un modèle développemental de la relation fraternelle indique que, selon les phases du cycle de vie familial, les membres d’une fratrie peuvent être plus proches et se soutenir davantage (Goetting, 1986). Par exemple, les adolescentes et adolescents font état de niveaux plus faibles d’amitié, d’intimité et d’affection envers leur fratrie que les enfants et les préadolescents (Buhrmester & Furman, 1990), et la fréquence des activités partagées diminue avec l’âge (Raffaelli & Larson, 1987 ; Widmer, 1999). Des changements structurels de la relation ont également été observés au cours du milieu de l’enfance et de l’adolescence (Buhrmester, 1992 ; Guan & Fuligni, 2016). À mesure que frères et sœurs passent de l’adolescence à l’âge adulte, le maintien de leur relation devient un choix, et ces relations peuvent prendre davantage la forme d’amitiés (Whiteman et al., 2011). Des études ont mis en évidence des facteurs tels que le contact, l’aide et le soutien, ainsi que les sentiments de proximité et de sécurité, comme indicateurs de l’attachement fraternel à l’âge adulte, lesquels sont à leur tour liés au bien-être psychologique et à la santé physique au grand âge (Cicirelli, 1992, 1995 ; Stormshak et al., 1996).
Par ailleurs, les membres d’une fratrie peuvent s’apporter mutuellement un soutien à la fois pratique et émotionnel dans des circonstances difficiles (Widmer & Weiss, 2000), ce qui s’est révélé être un facteur de protection pour les jeunes enfants. Le soutien fraternel peut atténuer les effets négatifs des événements de vie stressants et protéger des troubles internalisés (Gass et al., 2007 ; Jenkins & Smith, 1990). Dans une étude menée auprès d’enfants vivant avec une SPP, de nombreuses personnes participantes assumaient des rôles de protection et/ou de soin envers leur fratrie, endossant souvent le rôle parental (Aldridge & Becker, 2003).
Les relations fraternelles peuvent aussi avoir des effets néfastes sur le bien-être d’une personne ; par exemple, les membres d’une fratrie peuvent entrer dans des conflits fréquents et parfois violents (Stormshak et al., 1996 ; Waldinger et al., 2007). De mauvaises relations fraternelles dans l’enfance constituent un facteur de risque de dépression à l’âge adulte, indépendamment de la qualité de la parentalité, et des études ont montré que les conflits fraternels au milieu de l’enfance peuvent être associés à davantage d’anxiété et de dépression à l’adolescence (Waldinger et al., 2007). Par conséquent, les relations fraternelles peuvent varier en proximité, en temps passé ensemble, en lien et en soutien ; elles peuvent être un contexte d’élaboration de sens et d’expériences partagées, mais aussi de difficultés et de détresse (Cicirelli, 1995 ; Griffiths & Sin, 2013), et peuvent donc être considérées comme déterminantes pour la formation de l’identité, l’estime de soi et le bien-être (Cicirelli, 1995 ; McHale et al., 2013). Compte tenu de l’importance du contexte familial et du parcours développemental de la relation fraternelle, la présente étude a cherché à explorer la relation fraternelle dans le temps, dans le contexte d’une SPP.
L’objectif principal de la recherche était d’explorer la manière dont les membres d’une fratrie co-construisent le sens de leur expérience de la SPP, et la question de recherche a été formulée de façon délibérément ouverte, pour favoriser l’exploration et la curiosité.
Comment se construit, au sein d’une fratrie vivant avec un parent en souffrance psychique, le sens de la relation fraternelle et de l’expérience de la SPP ?
L’étude a en outre exploré la manière dont les membres de la fratrie mettent en récit leur vie et leurs expériences au fil du temps, afin de comprendre les histoires susceptibles de contribuer à une relation fraternelle positive ou négative, et ce qui empêche ou facilite la conversation sur la SPP entre frères et sœurs, dans le contexte des discours sociaux plus larges.
Une approche qualitative d’enquête narrative a été retenue pour recueillir et comprendre l’expérience contextuelle et subjective des personnes participantes, y compris son évolution possible dans le temps (Wertz, 2014). Conformément à la méthodologie qualitative, l’étude s’est déroulée sur le terrain sans hypothèses clairement définies et a impliqué le recrutement d’un petit nombre de personnes participantes (Kidd, 2002). Dans une démarche d’enquête narrative, ce sont les histoires construites au sein des relations personnelles et sociales qui ont été étudiées, en se concentrant sur les significations différentes et opposées, tues ou privilégiées, que les individus attribuent à leurs expériences, et en tenant compte des contextes socioculturels locaux et plus larges (Andrews et al., 2008).
Un échantillonnage raisonné a permis de recruter un petit nombre de personnes dans l’ensemble du Royaume-Uni, avec un échantillon varié en ce qui concerne l’âge, le genre et l’expérience de la souffrance. La participation était proposée lorsque les deux membres de la fratrie avaient un parent se reconnaissant une expérience vécue de souffrance psychique, avaient tous deux plus de 18 ans et parlaient couramment l’anglais. Quatre paires fraternelles ont été recrutées : trois paires de sœurs et une paire frère-sœur (tableau 1). Bien que la taille de l’échantillon soit réduite, Wells (2011) soutient que de petits échantillons conviennent aux études narratives, en raison de la grande richesse d’information que produit la recherche narrative, et que le but n’est pas de généraliser les résultats à l’ensemble des fratries ayant l’expérience d’une SPP.
Tableau 1 — Caractéristiques des personnes participantes
Tous les parents avaient été en contact avec des services de santé mentale, et trois d’entre elles avaient séjourné dans une unité d’hospitalisation psychiatrique. Toutes les personnes participantes étaient issues d’un milieu culturel britannique blanc, et toute information permettant de les identifier a été anonymisée.
Les personnes participantes ont été pleinement informées de l’objet de l’étude, et leur consentement a été recueilli avant le début des entretiens. Des temps de vérification de leur état et des pauses ont été proposés pour limiter toute détresse, et des informations sur les services de soutien en santé mentale leur ont été remises à la fin des entretiens.
Des entretiens approfondis en binôme, dans lesquels deux personnes sont interrogées ensemble afin de recueillir des informations sur la façon dont elles perçoivent un même événement (Arksey, 1996), ont été menés avec chaque paire fraternelle. Les questions de l’entretien semi-directif ont été élaborées en tenant compte des trois « lieux communs » narratifs que sont la socialité, la temporalité et le lieu (Clandinin et al., 2007). L’accent a été mis en particulier sur la temporalité, car l’équipe de recherche s’intéressait à toute évolution des récits dans le temps. Le guide d’entretien a été affiné grâce à la consultation de personnes expertes par expérience et portait sur la construction des premières expériences de la fratrie et sur la manière dont ces expériences et le sens qui leur était donné avaient évolué avec le temps. Les entretiens ont duré entre 1 h 25 et 2 h 10, et une approche conversationnelle guidée a été adoptée pour favoriser au mieux la co-construction des récits.
Tous les entretiens ont été enregistrés et analysés selon une approche analytique narrative multidimensionnelle (Coffey & Atkinson, 1996). Le processus d’analyse (figure 1) s’est inspiré des approches narratives de Clandinin (2006), de Riessman (2008) et de Bamberg (2011).

Les premières impressions laissées par les entretiens et les figures de style importantes ont été consignées. Les récits ont d’abord été analysés au moyen d’une mise entre parenthèses analytique, puis par l’analyse des thèmes, de la structure et des aspects performatifs des transcriptions (Riessman, 2008). Une attention a également été portée à l’évolution du sens dans le temps (Clandinin et al., 2007) et aux discours sociaux plus larges (Wells, 2011). Pour améliorer la qualité et la crédibilité de la recherche, plusieurs vérifications de crédibilité ont été effectuées : les données ont notamment été examinées de façon indépendante et comparées au sein de l’équipe de recherche et en intervision. Enfin, l’analyse des données a été revue et comparée.
Des portraits synthétiques ont été rédigés pour chaque récit et les « fils narratifs » saillants ont été repérés, en particulier ceux qui touchaient aux identités relationnelles des membres de la fratrie et aux événements privilégiés dans le récit de leurs expériences. Une fois les quatre transcriptions analysées séparément, elles ont été examinées ensemble, afin de repérer les similitudes ou les différences entre les récits ou d’un récit à l’autre. Pour garantir la qualité de l’analyse, les données ont été revues et comparées au sein de l’équipe de recherche.
Deux intrigues principales se sont dégagées (figure 2) de l’analyse des récits des personnes participantes : (1) « L’histoire de nous » et (2) « Nous sommes qui nous sommes à cause de ce qui s’est passé ». L’accent a été mis sur l’émergence de fils narratifs clés concernant les relations et les identités fraternelles dans le contexte de la SPP, et sur l’expérience émotionnelle de ces fils narratifs. En outre, toutes les interprétations des fils narratifs et de la construction identitaire ont été considérées dans le contexte local et plus large au sein duquel les histoires ont été co-construites.

La première intrigue reflétait l’histoire co-construite de la fratrie grandissant dans le contexte d’une SPP et des discours sociaux plus larges sur la souffrance psychique, à l’époque de l’enfance puis plus tard à l’âge adulte. Malgré les expériences fraternelles partagées, les personnes participantes souhaitaient aussi parler des différences entre leurs histoires individuelles, ce qui reflétait une part d’individualité dans les thèmes, et raconter à l’autre membre de la fratrie leur propre version de l’histoire. Quatre sous-intrigues ont été identifiées au sein de cette intrigue.
Les histoires de formation de l’identité par rapport à l’autre membre de la fratrie étaient clairement exprimées. La co-construction des identités semblait se faire en réponse à la SPP, par rapport à la sœur ou au frère, mais aussi se former en dehors de cette expérience. La reconnaissance de l’identité de chaque personne s’inscrivait dans des discours sociaux familiers. Par exemple, Anna se positionnait clairement comme l’aînée, celle qui tient le rôle de « grande sœur », avec l’assentiment de Karen, et il existe un accord tacite selon lequel certaines caractéristiques vont de pair avec le fait d’être une « grande sœur ». Ce rôle s’était maintenu tout au long de leur relation.
Anna : Ouais, je suis toujours la grande sœur, non ? Et c’est toujours moi qui organise les choses, parce que je sais que tu n’as pas envie de le faire, tout ça.
Karen : Je pense que tu gardes un rôle, un rôle maternel, encore un peu, pas prendre le contrôle, mais je te pousse beaucoup vers le rôle de meneuse, à prendre les choses en main, à décider.
Hannah a reconnu combien il avait été important d’avoir un « grand frère » qui les avait aidées à faire face à des expériences difficiles et bouleversantes.
Hannah : Tu ne… tu ne te rendais sans doute pas compte de ce que tu… je ne sais pas, tu étais juste très, très présent pour nous soutenir.
Aaron : Hmm.
Hannah : Un très, très, très bon grand frère, un modèle.
Il était important pour Anna et Aaron d’être perçus comme les aînés, ce qui validait les sacrifices consentis et les responsabilités assumées, et d’être présentés sous un jour positif, en contraste avec la réalité de leur jeunesse. Ces rôles ont été joués pendant les entretiens, et leurs relations se distinguaient par la façon dont les responsabilités avaient été réparties pendant l’enfance. Cette répartition semblait à son tour s’être maintenue au fil du temps dans les relations fraternelles.
Dans le contre-récit de cette identité d’aînesse, il apparaissait que l’autre membre de la fratrie avait pris un rôle différent et donnait un autre sens à son histoire. Karen, Hannah et Jane semblaient moins sûres de leur compréhension de la souffrance de leur parent.
Jane : [pause] et je ne pouvais pas – je ne comprenais pas et j’étais absolument terrifiée, ça… ça me remplissait de peur [pause].
Bien que Jane soit, chronologiquement, la sœur aînée, Denise et Jane s’accordaient à dire que c’était Denise qui avait adopté le rôle d’aînée dans le contexte de leur relation et de leur système familial.
Denise : Euh, et parfois, même si je suis la petite sœur, il y a eu des situations où j’ai dû, euh, être la responsable, euh… [être la].
Jane : [Oh que oui]
Denise : J’ai dû, euh, prendre en main [les situations]
Cela a pu tenir à leur âge à l’époque et au manque de compréhension de ce qui se passait à la maison lorsqu’elles étaient plus jeunes, ou à la protection exercée par l’aînée. Il se peut que l’une ou l’autre ait adopté un rôle plus distant pour réduire la rivalité et préserver les relations, et que leur compréhension ait été de ce fait moins claire. Le besoin de la fratrie de créer une hiérarchie et une structure familiales fondées sur les discours socioculturels relatifs aux rôles familiaux contrastait avec les récits de chaos que la fratrie faisait de la SPP.
Les membres de la fratrie ont évoqué le flux et le reflux de leurs relations, en réfléchissant aux périodes de proximité et de distance, aux ressemblances et aux différences, et en s’interrogeant sur leur relation par comparaison avec d’autres relations fraternelles. Denise et Jane y ont réfléchi.
Denise : [Certaines], certaines personnes ne font pas… ne sont pas autant impliquées avec leurs sœurs et leurs frères, alors il y a des relations où ils sont extrêmement proches et ça a toujours été comme ça, ou bien il y a des frères et sœurs qui se voient peut-être deux fois par an ou quelque chose comme ça, ou, ou qui ne sont pas aussi impliqués dans tout… tout
Jane : [On est très]
Denise : [Est un peu] différent, je ne sais pas si c’est différent des autres à cause de la façon dont on a été élevées, je ne sais pas
Jane : Mmm
Denise : Cette espèce de, c’est quoi le mot, je veux… je ne veux pas dire fusionnel, c’est quoi ce mot ?
Jane : Non, c’est ça, pour moi c’est vouloir être, c’est vouloir être impliquée dans la [vie] de Denise…
La sous-intrigue rendait compte aussi de la façon changeante dont les membres de la fratrie se rapportaient les uns aux autres avec l’âge ou au fil des différents événements de vie. Trois des paires fraternelles ont raconté combien elles étaient proches dans l’enfance. Aaron et Hannah ont évoqué leur relation étroite et le sentiment d’appartenir à un club fraternel, doté d’un langage et d’un code secrets, pour se parler du fait que leur mère allait mal.
Hannah : On se lançait juste un regard, genre, OK, elle va peut-être exploser d’ici peu.
Ils ont rappelé cette expérience partagée en se confirmant mutuellement et en construisant leurs phrases à deux, en parlant l’un par-dessus l’autre et en rejouant l’excitation du secret peut-être éprouvée dans l’enfance, ainsi qu’une certaine fierté d’avoir su le faire.
Aaron : Je pense qu’on est devenus plutôt habiles pour s’envoyer des messages.
Lana et Shelby ont également décrit le sentiment d’être plus proches et plus semblables que d’autres jumelles et d’autres fratries, en raison de leur expérience de vie avec leur mère et du sentiment d’avoir été fusionnées lorsqu’elles étaient enfants.
Lana : … et puis il faut qu’il y ait cette petite équipe soudée qui s’occupe de maman. Ça veut juste dire qu’il faut être pragmatique, c’est comme ça qu’on s’est débrouillées.
Quant aux changements dans les relations fraternelles, Jane et Denise ont évoqué l’évolution de leur relation de l’enfance à l’âge adulte. Jane a parlé de la naissance de Denise et a dit que Denise était alors « tout mon monde ». Une certaine incertitude demeurait quant à savoir si leur relation ressemblait à d’autres relations fraternelles, compte tenu de leurs expériences de la SPP et de la manière dont elles se rapportaient l’une à l’autre enfants, puis adultes. Les personnes participantes ont parlé de ce qui avait favorisé des relations proches : de bonnes capacités de communication, la confiance, le pardon, le respect, le fait de pouvoir compter l’une sur l’autre et de s’aider mutuellement à faire face aux moments difficiles avec leurs parents avaient contribué à la proximité de leurs relations. L’idée que la fratrie partageait les expériences l’avait aidée à former des alliances, qui semblaient jouer un rôle de facteur de protection.
Hannah : Non, parce que s’il arrivait quoi que ce soit, on serait là en un clin d’œil pour aider et soutenir. Donc, d’une certaine façon, je pense que ça… ça nous a rendus plus attentifs l’un à l’autre. Très protecteurs.
L’histoire de la différence était manifeste tout au long des récits. Trois des quatre paires fraternelles ont dit que leurs expériences de la SPP avaient été différentes l’une de l’autre. Même lorsque des situations les avaient touchées toutes deux, leur manière d’y réagir et le rôle de chacune par rapport à l’autre et à leurs parents avaient influé sur le sens donné à l’expérience.
Denise : Genre, on a vu la même chose, on a entendu la même chose, mais la façon dont on y a fait face est très différente et ce sont des histoires différentes, parce que je ne me souviens pas, je me suis coupée de certaines choses et je ne me souviens pas de certaines choses, et peut-être que je ne veux pas me souvenir de certaines choses.
Les raisons avancées étaient le rôle adopté par le membre de la fratrie, de plein gré ou par nécessité, ou bien son absence lors d’un événement particulier. Par exemple, Aaron et Hannah ont décrit une expérience fraternelle différente en raison du rôle d’Aaron, façonné par la souffrance psychique de leur mère. Hannah a fait remarquer qu’en raison de l’âge d’Aaron et de sa place dans la famille lorsque leur mère a connu son premier « épisode », elle-même avait pu être plus enfant et plus libre, alors qu’Aaron avait dû se montrer plus responsable.
Anna et Karen ont reconnu qu’elles aussi faisaient un récit différent de leur expérience, en observant qu’aujourd’hui encore elles ne voient pas vraiment le point de vue l’une de l’autre, tout en montrant qu’elles avaient pu surmonter cette différence et nouer un lien étroit, à la fois fraternel et amical. Karen et Aaron estimaient aussi que les différences tenaient à des styles de personnalité différents, et Aaron a en outre avancé que la structure et la dynamique de la famille avaient rendu les choses différentes pour chaque enfant.
Aaron : Je pense que c’est juste la dynamique familiale en général, grand frère, sœur du milieu, petite sœur. Euh, je suppose que j’étais… j’avais une relation plus proche qu’une relation d’adulte avec papa.
Les membres de la fratrie ont dit ne pas avoir eu une vie de famille ou une enfance « normales ». L’emploi du mot « normal » dans les quatre récits faisait ressortir leur sentiment de différence par rapport aux autres et les effets d’isolement de leurs expériences, nourris par des discours sociaux normatifs.
Jane : Mais c’est seulement quand on grandit et qu’on devient adolescente, ou qu’on fréquente davantage d’autres gens, qu’on se rend compte…
En particulier, les membres de la fratrie ont parlé du fait de ne pas avoir eu d’enfance et d’avoir dû grandir plus vite que souhaité. Des récits contradictoires coexistaient : celui d’avoir dû être une jeune personne responsable, en adoptant un rôle parental, et la reconnaissance qu’il leur était impossible d’être des enfants à la maison. En outre, chaque paire fraternelle a parlé du soutien pratique ou émotionnel apporté à la sœur ou au frère et aux parents, des échanges avec les équipes de santé mentale et du rôle de porte-parole et de conseil tenu auprès de leurs parents. Pour Anna et Karen, le rôle parentifié adopté par Anna avait créé des conflits dans leur relation lorsqu’elles étaient plus jeunes, Anna se positionnant comme un parent pour Karen.
Anna : C’était moi qui commandais, en gros, Matt (frère aîné) était parti en Amérique, j’étais, je devais jouer le parent pour toi – papa travaillait tout le temps. Donc en gros, j’étais ta mère.
Si Aaron se positionnait clairement comme le « meneur » et le membre « responsable » de la fratrie, qui conseillait son père et servait de confident à sa mère, cela ne semblait susciter aucun conflit avec Hannah, qui saluait volontiers le rôle qu’Aaron avait pris pour soutenir la famille. Hannah a fait remarquer qu’elle aussi avait endossé un rôle parentifié lorsqu’Aaron était parti. Elle cherchait néanmoins alors à être guidée par Aaron.
Alors quand tu es parti à l’université, c’est là, je pense, que j’ai dû prendre le relais, et je me sentais quand même… mais je me retrouvais quand même au téléphone genre : Aaron, qu’est-ce que je fais ?
Aaron s’en réjouissait, car il se sentait coupable de ne pas pouvoir être là pour la famille après avoir quitté la maison. Lana et Shelby ont parlé des soins qu’elles apportaient à leur mère et du sentiment de compétence qu’elles en avaient tiré.
Shelby : … grandir avec maman aussi, genre, du coup on a toujours été, genre, très proches, et je pense qu’on a clairement, j’ai clairement l’impression d’avoir pris ça sur moi, genre, ça va, je peux m’occuper d’elle, elle nous renforçait vraiment beaucoup, genre, vous deux vous êtes tellement bien.
Cette dépendance de leur mère et leur position de protectrices faisaient peser sur elles beaucoup de responsabilités. Pour certaines personnes, cette responsabilité était vécue comme un fardeau et empêchait les enfants de devenir autonomes et de vivre des expériences d’adolescence, par souci de ne causer aucune détresse à leur parent.
Shelby : Ça aurait été vraiment dramatique, vraiment horrible, alors il y a comme ce poids, genre, des conséquences, genre, les sentiments de ta mère, qui nous a clairement tenues dans le rang, je pense, mais c’est quelque chose d’assez frustrant.
Si c’était là une conséquence de la parentification, l’adoption de la position parentale avait aussi d’autres implications. Par exemple, Shelby a dit s’être sentie émotionnellement mûre enfant ; pourtant, aucune des deux sœurs n’avait le sentiment d’avoir la maturité sociale nécessaire pour affronter le monde extérieur en grandissant, faute de liberté dans l’enfance. De même, pour Anna et Karen, le fait qu’Anna joue le rôle de parent de Karen avait causé tension et confusion chez Karen, et du ressentiment chez Anna, à qui ce rôle incombait.
Bien qu’elles aient parfois adopté un rôle d’adulte, Anna, Karen, Jane et Denise ont aussi dit n’avoir eu aucune prise, enfants, sur ce qui leur arrivait. Jane allait souvent au pub, lorsqu’elle était plus jeune, pour acheter de l’alcool pour sa mère ; cela contraste fortement avec le sentiment de n’avoir aucune prise sur la situation, qu’elle décrit en se disant « traumatisée », « effrayée » et « apeurée ».
Cette identité parentale, jouée dans le contexte de l’entretien, était importante pour manifester une fierté à l’égard de leur résilience, de leur compétence et de leur capacité à adopter un rôle mûr dès leur jeune âge. Elle s’accompagnait cependant du sentiment de ne pas avoir de prise sur leur situation du fait de leur âge, ce qui saisit la tension entre responsabilité ressentie et capacité d’agir chez les enfants vivant une SPP, ainsi que la lutte et la perte vécues par ces enfants les plus âgés, à côté de leur fierté.
Les relations fraternelles évoluent au fil du temps, au gré des événements de vie. Cela ressortait de tous les récits, à mesure que les membres de la fratrie négociaient le passage d’une vie commune à une vie séparée. La nature changeante de la relation fraternelle au cours de cette séparation a été identifiée comme une sous-intrigue. Lorsque la personne la plus âgée de la fratrie avait quitté la première le foyer familial, pour aller à l’université ou pour s’extraire de l’expérience de la SPP, le changement de contexte et la séparation semblaient avoir créé certaines ruptures et des sentiments de culpabilité.
Denise : Tu as l’impression de m’avoir abandonnée.
L’histoire d’Anna et Karen était ponctuée de moments passés ensemble et de moments de séparation, qui créaient tour à tour des conflits et de la proximité à mesure qu’elles négociaient leurs nouveaux rôles et leurs nouvelles conditions de vie. Karen estimait que le temps passé ensemble lorsqu’elle rendait visite à Anna à l’université avait été la première fois qu’elles avaient passé du temps ensemble en pouvant s’asseoir pour parler et apprendre à se connaître.
Karen : Tu étais obligée de passer du temps avec moi, et je ne crois pas qu’on avait connu ça avant, alors en fait, quand on s’est posées, on s’est dit : oh, en fait, on a plein de choses en commun.
Anna : Je suppose qu’on trouve une liberté en étant hors du foyer familial… tu as pu me voir avec tous mes potes, vivant de façon indépendante et étant qui j’étais.
À cet égard, Anna a observé que le fait de s’extraire du contexte familial et d’inventer une nouvelle manière d’être en relation, une fois une certaine indépendance acquise, avait fait passer leur relation d’une relation fraternelle à une amitié. Les histoires d’être ensemble et de se séparer, puis le fait de raconter leur histoire ensemble dans le cadre de l’entretien, traduisaient l’importance de leur relation fraternelle.
Lana et Shelby ont aussi parlé du moment où elles avaient quitté la maison pour la première fois et vécu indépendamment l’une de l’autre, une période qu’elles décrivent comme très difficile pour elles et pour leur relation. Shelby a évoqué la difficulté de revivre ensemble ensuite, et la prise de conscience qu’elles avaient changé.
Shelby : … genre, du coup, c’est un peu comme si, on est vraiment contentes de se retrouver et on l’est toujours énormément, mais c’est juste différent et il faut qu’on s’y réhabitue.
Aaron et Hannah ont parlé du départ d’Aaron de la maison et de la difficulté que cela a représentée, chacun adoptant de nouveaux rôles, lui à l’extérieur et elle au sein de la famille. Aaron a ainsi raconté avoir eu du mal à s’installer dans une nouvelle vie, en disant avoir éprouvé de l’anxiété et s’être senti coupable de ne pas être à la maison pour aider ses sœurs et sa famille. Aaron semblait avoir du mal à faire face au passage de son rôle d’« homme de la maison » à celui d’étudiant.
Aaron : Du coup, j’appelais pour prendre des nouvelles peut-être deux, trois fois par semaine, ou c’est toi qui m’appelais, comme ça on s’assurait que je sois bien au courant ici.
Ils ont parlé de leur relation actuelle et de leur relation avec leur sœur Clare, et estimaient avoir une relation inhabituelle par la fréquence de leurs contacts et le plaisir pris à passer du temps ensemble. Jane et Denise ont aussi parlé du temps passé loin l’une de l’autre. Jane a raconté qu’à 14 ans elle passait des nuits dehors, pour tenir le coup. À l’inverse, Denise est restée à la maison jusqu’à la fin de sa vingtaine. Denise a dit comprendre la décision de Jane de prendre ses distances avec la famille ; Jane, en revanche, se sentait coupable d’avoir laissé Denise à la maison, ce qu’elle a exprimé dans l’entretien, en disant la réprobation qu’elle aurait ressentie si Denise lui avait fait la même chose.
Cette intrigue décrivait ce que les membres de la fratrie étaient devenus à l’âge adulte, la bonne compréhension acquise de leur relation et la manière dont celle-ci avait été façonnée par le contexte de leur enfance. Les personnes qui racontaient ont aussi dit ne pas vouloir devenir comme leur parent, et ont évoqué les mesures prises et les ressources mobilisées pour que la souffrance psychique ne tienne pas une place importante dans leur vie. Deux sous-intrigues ont été identifiées.
Chaque membre de la fratrie avait développé à l’âge adulte une identité, à la fois personnelle et professionnelle, née de ses expériences.
Jane : … eh bien je…, parce que je ne fonctionne qu’avec de la discipline, j’ai besoin de discipline ; si je n’ai pas de discipline, je, je, j’ai besoin de cette discipline dans ma vie, et j’en avais évidemment besoin enfant,
Cinq des huit personnes participantes s’étaient engagées ou s’engageaient dans des professions centrées sur l’aide au public. Les expériences vécues enfants, à prendre soin de leurs parents et à les soutenir, avaient façonné qui elles étaient. L’impact de la vie avec une SPP s’était transposé de leur identité personnelle à leur identité professionnelle, et le langage employé reflétait cette dualité. Les histoires de compétence et de réussite venaient contredire le récit socioculturel qui présente les enfants vivant une SPP comme faisant partie des plus vulnérables et des plus exposés.
Les membres de la fratrie exprimaient aussi des convictions sur leur individualité à l’âge adulte, en insistant sur leur identité présente et en introduisant dans leurs histoires d’autres personnages, comme des petits amis, des maris et des groupes de pairs, pour dépeindre la transformation de leur histoire de vie, ce qui confortait la résilience de la fratrie face aux expériences de vie adverses. L’introduction de ces « nouveaux » personnages et événements, comme partir en vacances ou se marier, témoignait d’un alignement sur les représentations sociales plus larges d’un développement « normal », et montrait l’influence de ces normes sociales sur la fratrie. Les membres de la fratrie n’en privilégiaient pas moins, à l’âge adulte, leur relation fraternelle.
Shelby : Je pense que ça nous a rapprochées… plus que d’autres jumelles, plus que probablement la plupart des autres frères et sœurs.
Aaron et Hannah ont aussi dit comment la communication et le fait d’avoir une expérience partagée avaient permis la relation étroite dont Aaron et Hannah profitent aujourd’hui en tant qu’adultes.
Aaron : J’ai l’impression qu’on avait cette sorte de compréhension et de respect l’un pour l’autre qui a aidé à nourrir une relation beaucoup plus proche, et on arrivait mieux à communiquer, à se comprendre un peu mieux, et je pouvais sans doute te faire marcher un peu plus facilement. [Ouais] on, on a une relation assez unique et une relation vraiment assez saine…
Anna et Karen ont repris l’idée que l’expérience partagée de ce qui leur était arrivé, et le fait d’avoir été élevées par un parent ayant une expérience vécue de souffrance psychique, avaient nourri dans leur relation une proximité qui n’aurait pas existé sans cette expérience. Une part des membres des fratries éprouvait, même à l’âge adulte, un sentiment de protection envers sa sœur ou son frère et le besoin de veiller sur elle ou sur lui. L’humour était une composante importante : pouvoir plaisanter et rire des moments difficiles se manifestait dans la relation pendant les entretiens, à travers des moments d’humour et de rire.
Les personnes qui racontaient avaient conscience de l’idée que la souffrance psychique « se transmet dans les familles », avec la possibilité qu’elles en fassent elles-mêmes l’expérience. Elles se montraient déterminées à ne pas reproduire, pour leur propre santé psychique, les expériences qu’elles avaient vécues.
Anna : J’ai toujours pensé que c’était tellement inévitable qu’on allait avoir des troubles psychiques, j’ai toujours pensé que c’était écrit dans… dans nos gènes, et je n’allais absolument pas laisser ça arriver.
Les membres de la fratrie ont raconté ne pas vouloir connaître la souffrance vécue par leur parent, ce qui avait accru leur vigilance à l’égard de leur propre bien-être à l’entrée dans l’âge adulte.
Shelby : … on sait à quoi ça ressemblerait si l’une de nous deux commençait à être comme ça. C’étaient des choses essentielles que je peux… et il y avait ce sentiment, genre, je saurai le voir en moi si je commence à tomber malade, tellement on a été entourées de ça.
Les membres de la fratrie semblaient vouloir se faire savoir mutuellement que le soutien serait réciproque et qu’il était permis à chaque personne d’avoir ses propres difficultés.
Anna : J’ai l’impression qu’on peut se soutenir de cette façon, parce qu’on voit les petites nuances dans notre comportement, nos propres sortes de difficultés de santé mentale.
Une grande partie du langage employé par les personnes participantes pour parler de la prévention de la souffrance psychologique reflétait les discours sociaux actuels sur la santé mentale et les médicaments, qui les avaient aidées à prendre soin d’elles-mêmes et à faire de leur propre bien-être une priorité. À cet égard, une partie des membres des fratries a dit parler plus ouvertement de son bien-être psychique avec son entourage amical et recourir aux ressources à leur disposition, comme les services de conseil psychologique dans les établissements d’enseignement. Les membres de la fratrie semblaient se positionner comme porte-parole d’attitudes moins négatives envers la souffrance psychique dans leurs contextes personnels, et la redéfinition de leur position semblait aussi contribuer à leur bien-être.
Les personnes participantes à cette étude ont co-construit leurs relations fraternelles comme « très proches », et leurs identités fraternelles, les unes par rapport aux autres, ainsi que leurs identités individuelles, comme profondément façonnées par le fait d’être enfants d’un parent en SPP. La proximité décrite semblait contribuer au bien-être et à la résilience, en affirmant une identité fraternelle partagée et une proximité qui se prolongeaient à l’âge adulte. Un récit puissant se dégageait : celui d’avoir survécu et de s’être épanoui malgré des situations de vie difficiles et stressantes liées à la SPP. Cette histoire paraît particulièrement importante à raconter, car elle contredit le discours dominant qui présente les enfants vivant une SPP comme particulièrement vulnérables et exposés (par exemple Goodman et al., 2011 ; HM Government, 2018), et elle conforte l’idée que ce sont d’autres déterminants que la souffrance psychique elle-même qui aggravent le risque et la vulnérabilité des enfants vivant une SPP (Rutter & Quinton, 1984). Elle met aussi en lumière le potentiel protecteur des relations fraternelles proches dans les familles concernées par la SPP. Les paires fraternelles de cette étude semblaient avoir fait face de manière relativement solide aux facteurs de stress associés à la SPP. Non seulement elles avaient pu puiser dans leurs propres ressources, mais elles avaient aussi pu soutenir leur sœur ou leur frère et/ou être soutenues par elle ou par lui.
Les membres de la fratrie ont décrit comment les relations fraternelles avaient été affectées par la SPP à plusieurs niveaux, chaque personne relatant les positions, les rôles et les responsabilités assumés dans la famille selon ce que la SPP exigeait. Pour ces fratries, la structure traditionnelle des sous-systèmes familiaux avait été bouleversée, une partie de ses membres adoptant une position parentifiée (Byng-Hall, 2008 ; Minuchin, 1974). Ces personnes avaient aussi tendance à rejouer ce rôle pendant l’entretien, donnant à voir une « compétence précoce » (Aldridge & Becker, 1999, p. 9) en racontant les responsabilités supplémentaires assumées dans l’enfance. Il apparaissait que lorsqu’un membre de la fratrie prenait une position d’action affirmée, l’autre prenait une position qui l’équilibrait, maintenant une forme d’homéostasie et reflétant peut-être le système parental (Crittenden & Dallos, 2009). Des membres des fratries ont reconnu que leur relation fraternelle avait parfois été moins cohésive, et l’ont décrite comme tumultueuse, en raison des positions prises par rapport aux expériences de la famille et à la SPP. Ainsi, lorsqu’un membre de la fratrie adoptait un rôle parentifié, ce rôle pouvait être source de conflit pour la paire fraternelle. Malgré ces ruptures autour des rôles et des transitions, la relation fraternelle semblait, pour les personnes participantes à la présente étude, avoir survécu, s’être épanouie et avoir joué un rôle protecteur au fil du temps. Cela souligne avec force l’impact durable que la SPP peut avoir sur les relations familiales. Il importe donc d’examiner comment les responsabilités et la parentification qui, pour une partie des familles, accompagnent la vie avec une SPP peuvent entraver ou perturber le soutien que les membres d’une fratrie pourraient s’apporter mutuellement.
Dans la présente étude, la parentification touchait le plus souvent la personne la plus âgée de la fratrie. On a observé que les enfants les plus âgés d’une fratrie peuvent se sentir dans l’obligation d’endosser un rôle parental ou de réprimer leurs sentiments négatifs lorsque la famille traverse une crise (Van Parys & Rober, 2012), ce qui se retrouvait aussi dans certaines des histoires de cette étude. En outre, ce rôle semblait avoir perduré à l’âge adulte et être devenu une composante importante de leur identité. Malgré cela, des membres des fratries ont fait état de la peur, de l’incertitude et du traumatisme éprouvés par moments dans l’enfance. Certaines des personnes qui racontaient ont parlé d’une relation « fusionnelle » avec le parent en souffrance et avec leur sœur ou leur frère, ce qui créait des conflits intérieurs et dans la relation avec la fratrie et avec le parent.
Les périodes de transition semblaient particulièrement importantes pour la relation fraternelle, notamment lorsque la personne la plus âgée de la fratrie était prête à quitter la maison. Cette étude a montré comment des rôles peuvent être repris par d’autres membres de la fratrie au fil du temps, par exemple lorsqu’un enfant plus jeune reprend un rôle d’aidant au moment où l’autre quitte la maison (Byng-Hall, 2008). Le changement de la structure hiérarchique du pouvoir au sein de la famille a pu avoir des implications négatives pour les relations fraternelles. Les membres de la fratrie ont évoqué la difficulté de se séparer ou de rester à la maison, en adoptant de nouvelles identités selon le contexte, avec des conséquences variables pour la relation fraternelle à ce moment-là.
Quant à la manière de donner sens à la SPP, la plupart des membres des fratries partageaient l’idée que, même si chaque personne avait traversé des événements semblables, les expériences individuelles, et donc le sens qui leur était donné, avaient été différents. Cela se reflétait dans, et semblait être influencé par, le positionnement de chaque personne et le rôle qu’elle avait adopté au sein du système familial. La recherche a mis en évidence que l’absence de conversations sur le stress vécu à la maison entraînait un manque de compréhension de ce qui se passait, ce qui semblait accentuer les sentiments d’inquiétude et de confusion au sein de la fratrie. Les plus jeunes, en particulier, décrivaient une compréhension moins claire de la SPP. La recherche a montré de manière constante que le manque de communication familiale sur la SPP (Gammage & Nolte, 2020), et le risque de confusion, d’inquiétude et d’autoaccusation qui l’accompagne pour les enfants (Mordoch, 2010), peuvent avoir un impact négatif important sur leur bien-être. La littérature existante souligne l’effet protecteur d’une compréhension claire et cohérente de la SPP (Beardslee et al., 2003). Ce résultat est donc important, en ce qu’il fait prendre conscience de la manière dont la position et le rôle d’un enfant dans la famille peuvent influer sur l’élaboration d’une telle compréhension.
Enfin, en ce qui concerne les stratégies d’adaptation, les paires fraternelles semblaient avoir fait face à la SPP de manières très différentes. Tous les membres des fratries avaient le sentiment de n’avoir eu aucune prise sur la situation en grandissant avec une SPP. Les stratégies adoptées allaient de la prise d’un rôle parental, offrant soin et protection à l’autre membre de la fratrie, à la mise à distance (par exemple en restant loin du foyer familial) pour faire face au stress. Plus tard, à l’adolescence et à l’âge adulte, il était reconnu que le développement d’une amitié avec la sœur ou le frère avait aidé à maintenir la proximité de la relation et avait soutenu la capacité à faire face. Le fait de disposer de stratégies d’adaptation et d’une relation positive avec sa sœur ou son frère à l’âge adulte semblait avoir aidé les membres de la fratrie à donner sens à leurs expériences.
Les implications sont claires pour le travail auprès d’enfants de familles vivant avec une SPP. Cette étude vient renforcer la prise de conscience de l’impact potentiel de la SPP sur tous les membres de la famille, y compris les enfants. La SPP n’est toujours pas systématiquement explorée par les professions d’aide (Polkki et al., 2004), et cette étude souligne une fois encore la nécessité d’explorer le bien-être parental et de s’appuyer sur des pratiques systémiques familiales lors des rencontres avec les familles. Inclure cette information dans l’évaluation revient à reconnaître que la SPP peut contribuer aux difficultés émotionnelles d’un enfant, et offre à la famille un modèle de transparence lorsqu’il est question de la SPP. Elle souligne en outre, une fois encore, qu’il est essentiel que les équipes cliniques des services pour adultes se montrent plus ouvertes et plus curieuses de l’impact de la souffrance psychique sur la parentalité, et reconnaissent ses effets sur les enfants (Cleaver et al., 2011).
Par ailleurs, l’attention portée aux fratries souligne la nécessité de services centrés sur la famille et qui l’incluent. Elle met notamment en évidence des axes importants pour le travail familial dans le contexte de la SPP. D’abord, il semble important de reconnaître et, le cas échéant, de favoriser le soutien que les membres d’une fratrie peuvent s’apporter mutuellement (Abbey & Dallos, 2004 ; Rosenberg, 1980). Ce potentiel peut toutefois être perturbé par les rôles et les responsabilités assignés aux membres de la fratrie au sein de la famille. Il pourrait donc être particulièrement utile d’ouvrir des conversations sur ces rôles et sur leurs implications pour les individus et pour les relations dans la famille (Byng-Hall, 2008), et d’envisager de prendre le temps de recevoir la fratrie sans le reste de la famille, ce qui pourrait mobiliser ses forces et soutenir davantage cette relation fraternelle (Bank & Kahn, 1975 ; Lewis, 1986). En outre, s’il est établi que la manière dont les enfants donnent sens à la SPP compte pour leur capacité à faire face et pour leur bien-être (Mordoch, 2010), la présente étude met en lumière la manière dont le rôle et la responsabilité d’un enfant dans la famille peuvent influer sur l’élaboration de cette compréhension. Cela signale à la clinique que certains membres d’une fratrie pourraient avoir besoin de plus de soutien que d’autres pour parvenir à une compréhension cohérente de la SPP.
Cette étude a montré une fois encore l’impact de la SPP sur la famille élargie, et le fait que, pour les enfants, ces effets se prolongent à l’âge adulte. La recherche a mis en évidence l’importance potentielle des relations fraternelles dans les familles concernées par la SPP. Il s’agissait d’une étude portant sur un petit échantillon de personnes issues d’un milieu culturel britannique blanc, et il est plausible qu’un sous-ensemble particulier de fratries se soit porté volontaire. Les quatre paires fraternelles ayant participé à l’étude ont fait état d’expériences positives et soutenantes, et les récits de fratries aux relations plus troublées, de paires de frères et de fratries issues de milieux ethniques divers sont absents de cette étude. Tout en reconnaissant ces limites, et sans intention de généraliser les résultats, l’étude met en évidence plusieurs implications importantes pour la pratique systémique. Les rôles et les responsabilités fraternels, comme la parentification, et les moments de transition, comme le départ du foyer, ont été identifiés comme porteurs d’implications potentiellement importantes pour les individus comme pour les relations fraternelles. La conversation familiale (ou son absence) et l’élaboration de sens individuelle et collective se sont révélées déterminantes pour la capacité à faire face et pour le bien-être. Ces aspects ont des implications potentiellement importantes et méritent davantage d’attention, en recherche comme en clinique, notamment des recherches qui examinent la manière dont la culture influe sur les rôles, les relations et l’élaboration de sens au sein des fratries, ainsi que la manière dont les expériences et les rôles fraternels vécus dans le contexte d’une SPP influent sur la parentalité de ces personnes à l’âge adulte.
Complexe Systémique : à retenir
Petite étude, grand angle mort : dans les services pour adultes, on soigne un parent sans toujours voir la fratrie qui s’organise autour de lui. Ces récits montrent une fratrie qui fonctionne comme un sous-système à part entière, avec sa hiérarchie, ses codes secrets et son homéostasie : quand l’une prend la place du parent, l’autre se met en retrait, et l’équilibre se rejoue jusque dans l’entretien. Trois repères pour la clinique. D’abord, la parentification n’est pas seulement un fardeau : elle est aussi une source de fierté et d’identité, qu’il vaut mieux reconnaître que dénoncer. Ensuite, les transitions (départ pour les études, décohabitation) redistribuent les rôles et réveillent la culpabilité de la personne qui part. Enfin, le silence familial sur la maladie pèse surtout sur les plus jeunes : recevoir la fratrie seule, sans les parents, peut ouvrir un espace pour co-construire un récit cohérent. Limite à garder en tête : quatre paires volontaires, blanches, britanniques, et toutes plutôt soudées. À lire avec l’article sur la parentification, et avec l’article sur le lien fraternel.
Notes de l’original
Liens d’intérêts. L’équipe de recherche déclare n’avoir aucun lien d’intérêts.
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Traduction non officielle en français de Récits de fratries face à la souffrance psychique parentale, par Wendy O’Neill, Pieter W. Nel, Nic Horley et Lizette Nolte, Journal of Family Therapy, vol. 46, no 2 (2024), doi : 10.1111/1467-6427.12452, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableau présenté en liste). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « Sibling stories of parental mental distress », publié dans Journal of Family Therapy (2024) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
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O'Neill, W., Nel, P. W., Horley, N., et Nolte, L. (2024). Récits de fratries face à la souffrance psychique parentale (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/recits-de-fratries-face-a-la-souffrance-psychique-parentale (Œuvre originale publiée en 2024 dans Journal of Family Therapy, 46(2), 121-139 (2024) ; republiée en 2024 par Journal of Family Therapy, https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1111/1467-6427.12452)
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