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The British Journal of Social Work · Violences

Recourir à l’approche par les capabilités dans le travail social auprès d’enfants exposés au harcèlement d’un parent après la séparation

Quand un père continue de harceler la mère après la séparation, la violence se loge dans la vie des enfants : déménagements, foyers, peur à l’école, contacts imposés. À partir de dix-huit récits d’enfants et de jeunes finlandais, l’équipe d’Anna Nikupeteri mobilise l’approche par les capabilités de Sen et Nussbaum pour repérer ce à quoi ces enfants tiennent, ce qui les en empêche, et comment le travail social peut les protéger.

Auteurs Anna Nikupeteri, Merja Laitinen et Enni Mikkonen (Faculté des sciences sociales, Université de Laponie, Rovaniemi, Finlande) et Anna Gupta (Royal Holloway, Université de Londres, Egham, Royaume-Uni)Première publication The British Journal of Social Work, 7 septembre 2022Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Recourir à l’approche par les capabilités dans le travail social auprès d’enfants exposés au harcèlement d’un parent après la séparation, par Anna Nikupeteri, Merja Laitinen, Anna Gupta et Enni Mikkonen, publié dans The British Journal of Social Work (Oxford University Press) (2023), doi : 10.1093/bjsw/bcac163, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les deux tableaux sont présentés sous forme de listes ; les extraits d’entretiens, fondus dans les paragraphes de la source, sont présentés en citations et en dialogues ; la figure 1 reste en anglais, avec une légende traduite ; les remerciements et le financement sont regroupés dans les notes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Pour créer des conditions sûres, le travail social doit prendre au sérieux ce que les enfants disent de leur père.

Anna Nikupeteri, Merja Laitinen, Anna Gupta et Enni Mikkonen

Résumé

Cet article analyse l’expérience d’enfants finlandais exposés au harcèlement d’un parent après la séparation (post-separation parental stalking), en tant que forme de violence conjugale, et explore la manière dont l’approche par les capabilités (AC) peut aider le travail social à comprendre ce problème et à soutenir ces enfants. Les données reposent sur des entretiens thématiques avec dix-huit enfants et jeunes (de 4 à 21 ans) dont le père ou le beau-père a harcelé la mère après la séparation. L’analyse des données, guidée par la théorie, a été menée en prenant l’AC pour cadre théorique. Nos résultats montrent que le harcèlement parental porte atteinte au bien-être des enfants en compromettant leur sécurité et en réduisant leurs capabilités à exercer leur capacité d’agir. L’étude a approfondi notre compréhension de ce à quoi les enfants tiennent dans leur vie et de leurs possibilités d’exercer leur capacité d’agir sous le harcèlement parental. Nos résultats suggèrent que le travail social peut soutenir la capacité d’agir des enfants et leurs chances de vivre selon ce à quoi ils tiennent, au moyen d’interventions qui offrent une protection interne et externe. Il importe que les équipes de travail social construisent une compréhension située de l’expérience des enfants, à travers une relation dans laquelle les enfants sont considérés comme des personnes sensibles, écoutées et valorisées. L’article apporte une contribution inédite à l’application de l’AC dans le travail social auprès d’enfants exposés au harcèlement parental.

Introduction

La violence conjugale ne prend pas toujours fin avec la séparation. Elle peut au contraire se poursuivre sous forme de harcèlement exercé par l’ex-partenaire ou, lorsque des enfants sont concernés, sous forme de harcèlement parental. Le harcèlement (stalking) est une activité intense de poursuite, faite de comportements répétés, coercitifs et contrôlants, comme suivre, importuner et menacer, qui suscitent la peur et la détresse chez les victimes. Il peut comprendre une proximité visuelle ou physique, des communications non consenties et des menaces orales, écrites ou implicites. Il peut aussi comporter des actes qui, pris isolément, ne constituent pas un comportement illégal, comme l’envoi de cadeaux, mais que le contexte dans lequel ils se produisent peut transformer en expériences de maltraitance (par ex. Spitzberg et Cupach, 2014 ; Logan et Walker, 2017 ; Fissel et al., 2020). Aujourd’hui, la communication numérique et la surveillance au moyen de divers appareils, applications et réseaux sociaux offrent à qui harcèle une multitude de façons de traquer ses victimes (Woodlock, 2017 ; Nikupeteri et al., 2021). En outre, la pandémie de COVID-19 a accru la vulnérabilité des victimes, notamment parce qu’elles ont été confinées chez elles et que la technologie offre aux personnes qui harcèlent de nouveaux moyens de les contrôler, de les menacer et de les isoler (Bracewell et al., 2022).

La forme la plus répandue de harcèlement entre partenaires est celle où un homme prend pour cible sa partenaire (par ex. Spitzberg et Cupach, 2007 ; Fissel et al., 2020). Selon l’étude de Kuehner et al. (2012), sur un total de soixante-huit femmes et dix hommes remplissant les critères de victime de harcèlement, un seul homme et une femme sur trois étaient harcelés par leur ex-partenaire. Une enquête menée dans toute l’Union européenne sur la violence à l’égard des femmes montre qu’en Finlande, 40 % des femmes de plus de 15 ans ayant déclaré avoir vécu du harcèlement désignaient leur partenaire comme auteur. Au Royaume-Uni aussi, la principale forme de harcèlement (48 %) était celle exercée par les partenaires des femmes (Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne, 2012). Le harcèlement est plus violent physiquement et comporte un risque plus élevé de violence létale lorsque la victime et la personne qui la harcèle ont eu une relation sexuelle et qu’il y a eu auparavant de la violence conjugale dans la relation (Farnham et al., 2000 ; DeKeseredy et al., 2017 ; Bendlin et Sheridan, 2021).

Le harcèlement qui vise la mère crée un environnement victimisant pour ses enfants. Les enfants peuvent être, pour la personne qui harcèle, un moyen d’entrer en contact avec l’ex-partenaire, ou être eux-mêmes la cible directe d’actes violents, voire de menaces de mort (Nikupeteri et Laitinen, 2015 ; Løkkegaard et al., 2019 ; Nikupeteri et al., 2021). Les enfants peuvent être atteints non seulement parce qu’ils sont témoins de la violence, mais aussi par l’éventail de tactiques qu’utilisent souvent les personnes qui harcèlent : violence psychologique et émotionnelle, manipulation, surveillance et microgestion des activités, isolement des sources de soutien (par ex. Nikupeteri et Laitinen, 2015 ; Callaghan et al., 2018 ; Katz et al., 2020). Lorsqu’il y a des enfants communs, le parent qui harcèle peut se servir des questions de garde et des modalités de contact comme prétextes pour harceler l’ex-partenaire (Humphreys et al., 2019 ; Katz et al., 2020). Le parent qui harcèle peut engager des actions en justice, par exemple en intentant des procédures relatives à la garde des enfants ou en faisant de faux signalements accusant l’autre parent de maltraitance. La personne qui harcèle peut aussi se servir des équipes professionnelles pour victimiser davantage l’autre parent, par exemple en exprimant des inquiétudes quant au bien-être des enfants lorsqu’ils sont avec leur mère (par ex. Løkkegaard et al., 2019 ; Bracewell et al., 2022). Les questions de contact avec l’enfant accroissent aussi le risque de violences physiques graves (Bendlin et Sheridan, 2021). Le harcèlement parental fait donc peser une menace majeure sur le bien-être des enfants, sur leurs droits et sur leur liberté d’exercer leur capacité d’agir. La nature complexe et subtile du harcèlement et de ses effets sur les enfants met le travail social au défi de prendre en compte et de promouvoir l’intérêt supérieur de l’enfant ; de nouvelles connaissances théoriques sont donc nécessaires pour analyser le phénomène.

Cet article s’inscrit dans un projet finlandais plus large intitulé « La capacité d’agir et de savoir des enfants dans les contextes privés, multiprofessionnels et sociétaux : le cas du harcèlement parental » (Children’s Knowing Agency in Private, Multiprofessional and Societal Settings—the Case of Parental Stalking), qui explore l’expérience que les enfants ont du harcèlement parental, ainsi que leur capacité d’agir et leurs droits dans ce contexte. Dans la présente étude, nous utilisons l’approche par les capabilités (AC), conçue par Sen (1999, 2005) et approfondie par Nussbaum (2011), comme cadre théorique pour analyser l’expérience que les enfants ont du harcèlement parental. Notre question de recherche est la suivante : « Que révèle l’AC de l’expérience que les enfants ont du harcèlement parental ? » Dans des recherches antérieures, nous avons abordé l’expérience des enfants à partir de la théorie du contrôle coercitif, à travers laquelle nous avons analysé la dynamique de genre et les déséquilibres de pouvoir dans le harcèlement parental (Katz et al., 2020 ; Nikupeteri et al., 2021). En tant que cadre théorique multidimensionnel, l’AC nous permet d’analyser plus avant l’expérience que les enfants ont du harcèlement parental, dans lequel leurs capabilités à exercer leur capacité d’agir sont menacées. Elle aide aussi à analyser les préjudices et les pertes qualitatifs du quotidien causés par le comportement de harcèlement du père, ainsi que leurs effets cumulatifs sur les enfants, qui finissent par les priver de leurs capabilités (Sen, 1999 ; Logan et Walker, 2017). Elle permet en outre d’explorer les facteurs qui favorisent les droits et le bien-être des enfants dans ces situations (Hart et Brando, 2018).

Les trois concepts clés de l’AC sont les « capabilités », les « fonctionnements » et les « facteurs de conversion ». Les capabilités désignent la liberté effective des personnes de mener une vie à laquelle elles ont des raisons de tenir. La différence entre une capabilité et un fonctionnement est la même que la différence entre la liberté (la possibilité) d’accomplir quelque chose et un accomplissement (un résultat) (Robeyns, 2003). Les personnes ont des capacités différentes à convertir des moyens ou des ressources en possibilités précieuses (capabilités) ou en résultats (fonctionnements). Des différences peuvent apparaître même avec un même ensemble de moyens personnels, pour diverses raisons ou « facteurs de conversion ». Robeyns (2005) distingue trois ensembles de facteurs de conversion : personnels, socio-structurels, et culturels et institutionnels.

Nussbaum (2011) plaide pour l’établissement d’une liste des capabilités fondamentales nécessaires au bien-être humain, bien que l’idée d’une liste définitive de capabilités valable pour toutes les personnes ait été contestée, par exemple par Sen (2005). Plusieurs travaux ont plaidé pour que les capabilités des enfants fassent l’objet d’une attention particulière (Biggeri et al., 2006). L’AC est souvent considérée comme une manière de rendre opérationnels les droits humains, en déplaçant l’attention des droits formels vers la capacité des personnes à exercer ces droits dans la pratique. Burchardt et Vizard (2009) ont établi une liste provisoire des capabilités des enfants qui intègre la Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant, comme suit. La capabilité de :

  • être en vie ;
  • vivre en sécurité physique ;
  • être en bonne santé, physique et mentale ;
  • avoir des connaissances, comprendre et raisonner, et disposer des compétences nécessaires pour participer à la société ;
  • jouir d’un niveau de vie confortable, avec autonomie et sécurité ;
  • s’engager dans des activités productives et valorisées ;
  • profiter d’une vie individuelle, familiale et sociale ;
  • participer à la prise de décision, avoir une voix et une influence, selon le stade de développement de l’enfant ;
  • s’exprimer et avoir le respect de soi ;
  • savoir que l’on est protégé et traité équitablement par la loi.

Si chaque capabilité a une valeur intrinsèque, elle peut aussi servir d’instrument à d’autres capabilités. Par exemple, la capabilité d’un enfant à être en bonne santé est une fin en soi, mais aussi un moyen de réaliser sa capabilité à recevoir une éducation. La capacité des enfants à convertir des capabilités en fonctionnements dépend de décisions d’adultes qui peuvent restreindre leur capacité d’agir, souvent, mais pas toujours, pour garantir leur bien-être (Biggeri et al., 2011). Dans le contexte de la violence conjugale, des études montrent que la violence et la maltraitance affectent négativement les capabilités des enfants en causant de multiples pertes et souffrances, mais elles montrent aussi que les enfants ont une capacité d’agir aux multiples facettes : ils ont de l’espoir pour l’avenir et peuvent réagir à la violence conjugale et y faire face (par ex. Morris et al., 2015 ; Arai et al., 2021).

En utilisant l’AC pour analyser l’expérience des enfants, nous cherchons à mieux comprendre les facteurs qui entravent et ceux qui favorisent leurs capabilités. Repérer ces facteurs peut aider le travail social à promouvoir le bien-être et les droits des enfants exposés au harcèlement parental et à soutenir leur sécurité (voir IASSW, 2014 ; Stanley et Humphreys, 2015). Une attention croissante est portée à la manière dont l’AC peut éclairer la recherche et la pratique en travail social (Den Braber, 2014 ; Gupta et al., 2016 ; Hickle, 2020). Cet article apporte une contribution inédite à l’application de l’AC dans le travail social auprès d’enfants exposés au harcèlement parental.

Méthodologie

Échantillon, données et méthode

L’article s’appuie sur des entretiens avec dix-huit enfants et jeunes (quinze filles et trois garçons, de 4 à 21 ans) dont le père ou le beau-père a harcelé la mère après la séparation. Les données ont été recueillies par les deux personnes qui signent en premier, en collaboration avec des spécialistes des violences conjugales, venant du travail social et de la psychologie, qui accompagnent les victimes de harcèlement au Centre national finlandais de soutien aux victimes de harcèlement (Stalking Support Center). Ces spécialistes ont contacté des familles répondant aux critères suivants : (1) le suivi de la famille s’était prolongé en raison du harcèlement exercé par le père, (2) l’enfant était ou avait été suivi par le centre et (3) la participation de l’enfant était par ailleurs appropriée compte tenu de la situation familiale ou de son âge et de son degré de traumatisme. Dans la plupart des cas, la personne qui harcelait était le père biologique de l’enfant, et dans quelques cas son beau-père. Tous les enfants vivaient avec leur mère. Beaucoup avaient des contacts avec leur père, au moins sous supervision. Pour certains enfants, il existait ou avait existé une ordonnance d’éloignement visant le père.

Les spécialistes ont mené des entretiens thématiques avec les enfants : au total, six entretiens individuels et six entretiens en binôme avec des frères et sœurs (douze enfants). Les thèmes suivants ont été définis en collaboration entre l’équipe de recherche et les spécialistes : l’expérience que les enfants ont du harcèlement ; leurs émotions, leurs relations, leurs ressources et leurs besoins d’aide, et leurs rencontres avec des équipes professionnelles. Les entretiens ont été menés entre 2012 et 2019 ; ils ont duré de 18 à 105 minutes et ont été enregistrés puis transcrits. Les entretiens se sont déroulés en finnois ; ils ont été transcrits et traduits en anglais pour l’analyse commune.

Considérations éthiques

Les personnes participant à la recherche étant des enfants dans une situation particulièrement vulnérable, les considérations éthiques revêtaient une grande importance. Premièrement, l’autorisation éthique de l’étude a été accordée par le comité d’éthique de la recherche de l’Université de Laponie, sur la base des lignes directrices d’éthique de la recherche du Conseil national finlandais pour l’intégrité de la recherche (2019). Deuxièmement, l’autorisation de recherche a été approuvée par les deux antennes locales du Stalking Support Center. Troisièmement, les enfants et leurs mères ont donné leur consentement éclairé par écrit. Les enfants ont été informés qu’ils pouvaient se retirer de l’étude à tout moment et refuser d’aborder des sujets qui les mettaient mal à l’aise. Le recueil des données a adopté une approche centrée sur l’enfant, incluant le principe du droit des enfants à la participation, à la capacité d’agir et à la protection (Eriksson et Näsman, 2012). Les spécialistes ont adapté les entretiens à l’âge et au stade de développement de l’enfant. Le risque de conséquences préjudiciables liées à la participation des enfants a été évalué de manière critique. Les spécialistes ont prêté une grande attention aux réactions des enfants pendant les entretiens et, après chaque entretien, leur ont offert la possibilité de parler des sentiments que l’entretien avait pu susciter.

Analyse des données

Pour l’analyse, nous avons adopté une méthode guidée par la théorie (Layder, 1998), dans laquelle l’AC a servi de cadre analytique souple. Nous avons commencé l’analyse en lisant et en codant les données sous l’angle des capabilités, des fonctionnements, des facteurs de conversion et de la manière dont les enfants exerçaient leur capacité d’agir (Robeyns, 2005 ; Nussbaum, 2011). Après le codage, nous avons passé en revue systématiquement les concepts relevant de l’approche guidée par la théorie. D’abord, nous avons prêté attention aux espoirs des enfants, à leurs capabilités souhaitées et à leurs fonctionnements effectifs, et nous avons conceptualisé trois dimensions de continuités et de ruptures causées par le harcèlement dans la vie des enfants. Ces dimensions, existentielle, sociale et physico-spatiale, décrivent les ressemblances et les différences entre les expériences des enfants. Ensuite, en nous appuyant sur les ensembles de facteurs de conversion de Sen (2005, 2009) et de Robeyns (2005), nous avons repéré des facteurs individuels, relationnels, institutionnels, et socio-structurels et culturels qui influaient sur les capabilités des enfants. Nous décrivons ci-dessous nos résultats à l’aide d’extraits anonymisés des récits des enfants, sous des pseudonymes.

Résultats

Capabilités et fonctionnements : leurs effets sur la capacité d’agir et le bien-être des enfants

Les données montrent que les espoirs des enfants servent de base aux capabilités souhaitées, tandis que leur fonctionnement effectif est restreint par les comportements de harcèlement de leur père, ce qui limite leur capacité à réaliser ces capabilités (Sen, 2005 ; Nussbaum, 2011). Les capabilités souhaitées et les fonctionnements effectifs s’entremêlent en dimensions de continuité et de ruptures dans la vie des enfants, et se manifestent aux niveaux existentiel, social et physico-spatial (tableau 1).

Tableau 1 — Dimensions de continuité et de ruptures dans la vie des enfants

Espoirs et capabilités souhaitées des enfants

  • Continuité existentielle. Avoir une famille « ordinaire » ; se sentir en sécurité.
  • Continuité sociale. Garder des relations gratifiantes ; passer du temps avec ses camarades ; pouvoir voir, ou ne pas voir, le père.
  • Continuité physique et spatiale. Se déplacer et jouer librement ; s’investir pleinement dans sa scolarité.

Fonctionnements effectifs

  • Ruptures existentielles. Imprévisibilité de la vie due au comportement de harcèlement ; vivre dans l’insécurité et la peur ; peur de la solitude ; sentiment d’être à part, stigmatisation.
  • Ruptures sociales. Inquiétudes pour la mère, les frères et sœurs et les animaux ; amitiés entravées, harcèlement scolaire ; rencontres avec le père à contrecœur.
  • Ruptures physiques et spatiales. Changements constants dans la vie quotidienne ; déménagements fréquents et ruptures de scolarité ; restrictions de l’espace et de la liberté de mouvement.

Ce tableau présente trois dimensions de continuité et de ruptures dans la vie des enfants, au regard de leurs espoirs et capabilités souhaitées et de leurs fonctionnements effectifs. Ces dimensions sont : existentielle, sociale, et physique et spatiale.

Les possibilités de « continuité existentielle » des enfants reposaient sur leur souhait d’avoir une famille « ordinaire » et de se sentir en sécurité à la maison, dans leur environnement et à l’école ou à la crèche.

Personne qui mène l’entretien 1 : Eh bien… est-ce qu’il y a encore quelque chose… quels souhaits avez-vous ? Être près de l’école et des camarades. Quoi d’autre ? Qu’est-ce qui te vient à l’esprit, Jesse, qu’est-ce que tu souhaiterais ? (…)

Jesse : Que papa ne sache pas où on est, ce genre de choses.

Personne qui mène l’entretien 1 : Oui…

Joonas : Et que la vie redevienne ordinaire, comme avant.

Personne qui mène l’entretien 1 : Oui. Ce serait comment, si c’était la vie ordinaire ?

Jesse : Que papa ne… fasse plus rien.

Personne qui mène l’entretien 2 : Si c’était la vie ordinaire, est-ce que tu verrais ton papa ?

Joonas : De temps en temps.

Se sentir en sécurité signifie que les différentes sphères de la vie sont libres de tout harcèlement. Les récits des enfants étaient pourtant imprégnés d’anxiété et de peur causées par le harcèlement du père. Les enfants disaient se sentir en insécurité à la maison comme dans les lieux publics, avoir peur lorsqu’ils rencontraient leur père et essayer de s’adapter à son comportement imprévisible, comme le décrit un entretien entre frères et sœurs :

Maija : On ne pouvait plus être à la maison. (…) Et puis, à la fin, on en est arrivé au point où, alors qu’on était chez les parents de notre père… il a découvert qu’on était là. Donc ce n’était pas sûr d’être là non plus, et alors le seul endroit où on pouvait aller à ce moment-là, c’était le foyer. Mais ce n’était pas sûr d’être là [au foyer] non plus, alors (…)

Milla : (…) il y avait des soupçons que, d’une manière ou d’une autre… grâce à des informations venues de l’intérieur, papa avait découvert que, d’abord, on était là, au foyer.

S’agissant des ruptures existentielles, les enfants évoquaient des expériences d’injustice et le sentiment d’être différents des autres enfants. Pour Aurora, il était injuste d’avoir dû fuir si souvent dans un foyer. Beaucoup d’enfants pensaient que leurs expériences étaient inexplicables et que, s’ils les révélaient, les autres enfants qui n’avaient pas vécu la même chose ne les comprendraient pas (Callaghan et al., 2017). Certains enfants gardaient donc le silence :

Au début, c’était vraiment difficile pour moi d’en parler, alors peut-être que j’avais, d’une certaine façon, comme honte. Mais j’ai toujours eu des amis qui n’étaient pas au courant, et je ne voulais pas le leur dire. Mais il y avait aussi des amis de la famille qui étaient au courant, et c’était plus facile de leur parler. (Liisa)

La deuxième dimension concerne les possibilités qu’ont les enfants d’avoir une « continuité sociale » dans leur vie. Parmi leurs espoirs, les enfants mentionnaient le fait de garder des relations mutuellement gratifiantes, de voir leurs camarades et de choisir de voir ou non leur père. À l’opposé de la continuité sociale, les enfants s’inquiétaient du bien-être et de la sécurité de leur mère, de leurs frères et sœurs, de leurs camarades et de leurs animaux. Leurs relations sociales étaient entravées parce qu’il leur fallait évaluer les risques potentiels de sortir, d’être dehors avec des camarades ou d’inviter des camarades à dormir à la maison.

On n’avait pas forcément tellement envie que ces amis viennent nous voir. Et puis parfois, même quand il avait appelé, j’avais une certaine impression, ou je n’osais un peu aller nulle part. (Taina)

Dans certains cas, confier son expérience à quelqu’un de sa classe conduisait à du harcèlement scolaire, parce que les autres enfants ne comprenaient pas le harcèlement parental (voir aussi Callaghan et al., 2017).

… Eh bien, je n’avais qu’une seule amitié là-bas, parce que les autres disaient toujours du mal de moi, et ainsi de suite. (Piia)

Les données montrent que les enfants rencontraient souvent leur père à contrecœur. Beaucoup, surtout parmi les plus âgés, comprenaient bien comment la dynamique de contrôle du père opérait dans les relations familiales. Certains déclaraient que la principale raison pour laquelle ils ne voulaient pas voir leur père était la mauvaise qualité de la relation enfant-père. Certains enfants ont commencé à se sentir plus en sécurité avec le temps, lorsque le père a réduit son comportement de harcèlement en raison de nouveaux centres d’intérêt, comme une nouvelle relation. Ils se sentaient aussi plus en sécurité lorsqu’ils n’avaient plus de contact avec leur père, par exemple dans un cas où le père était décédé. Dans l’ensemble, les enfants ont gagné un sentiment de sécurité après avoir limité ou interrompu les contacts avec leur père :

Pour moi, ça a été un soulagement, dans le sens où j’ai pu poser des limites. Et décider que je ne veux pas être en contact avec lui, parce que j’ai vu comment il a traité et traite encore mes frères et sœurs qui sont en contact avec lui. (Katja)

La troisième dimension des capabilités et des fonctionnements des enfants comprend leurs possibilités de « continuité physique et spatiale ». Les espoirs et les capabilités souhaitées des enfants concernaient leur capacité à se déplacer et à jouer librement et à s’investir dans leur scolarité en réussissant à l’école. Les données montrent que ces aspirations étaient contrariées par les changements constants dans la vie quotidienne des enfants, par leurs déménagements répétés et par les restrictions concernant leur espace et leur liberté de se déplacer à l’extérieur. Les ruptures physiques et spatiales aggravaient les ruptures sociales, par exemple lorsque des enfants perdaient leurs amitiés en déménageant dans une nouvelle ville et en changeant d’école. Dans l’extrait suivant, Aurora évoque son souhait d’un déménagement sûr et d’une vie stable :

Personne qui mène l’entretien : Qu’est-ce que tu souhaiterais, pour la suite ?

Aurora : Eh bien, que le déménagement [dans un nouvel endroit] se passe bien et, dans le sens où on n’aurait plus besoin d’aller dans un foyer. Que la vie continue assez bien. (…) Que papa ne nous retrouve plus et… (…) Et qu’on voie quand même nos amis.

D’après les récits, la nature corrosive des ruptures physiques et spatiales des capabilités des enfants en matière de bien-être et de capacité d’agir affectait leur développement social et scolaire. Matti, dont le père s’était enfui à l’étranger, disait se sentir mieux et plus en sécurité, mais avoir encore besoin du soutien de sa mère pour se déplacer. Taina évoquait les effets négatifs, sur sa présence à l’école, des contacts avec son père :

Souvent, surtout [après avoir vu le père]… si le lendemain était un jour d’école, alors (…) c’était dur de se concentrer, parce qu’on devient en quelque sorte… ou parfois on se demande si on a dit quelque chose de travers et s’il s’est mis en colère, ou, de toute façon, on a ce sale sentiment après avoir été obligée de le voir. (Taina)

Dans l’ensemble, les données montrent que les enfants ont des espoirs ordinaires, mais que les comportements de harcèlement de leur père, qui causent des ruptures existentielles, sociales, physiques et spatiales, ont des effets néfastes sur eux. Les données rendent aussi visible le caractère complexe et contradictoire des capabilités souhaitées par les enfants. Par exemple, ils souhaitent être comme les autres et avoir une relation avec leur père, mais ils veulent aussi se sentir en sécurité.

Les facteurs de conversion : leurs effets sur la capacité d’agir et le bien-être des enfants

Les données contiennent des descriptions, par les enfants, de facteurs de conversion positifs et négatifs (Robeyns, 2005) qui influaient sur leurs capabilités, non seulement aux niveaux individuel et relationnel, mais aussi aux niveaux institutionnel, socio-structurel et culturel. Les facteurs de conversion sont présentés dans le tableau 2.

Tableau 2 — Aspects positifs et négatifs des facteurs de conversion

  • Facteurs individuels. Positifs : capacité à faire face aux expériences de harcèlement ; souvenirs positifs ; routines de sécurité et manières stratégiques d’exercer sa capacité d’agir ; distance émotionnelle à l’égard du père ; loisirs, études. Négatifs : peur, anxiété ; souvenirs négatifs ; sentiments contradictoires.
  • Facteurs relationnels. Positifs : distance physique à l’égard du père ; proximité avec la mère et les frères et sœurs ; relations de confiance avec des camarades et des adultes sûrs. Négatifs : influence d’autres personnes, par exemple de la parenté ; amitiés interrompues.
  • Facteurs institutionnels. Positifs : relation de confiance avec des équipes professionnelles ; équipes professionnelles qui accordent de la valeur à l’expérience des enfants ; environnement physique : déménagements sûrs, dispositifs de sécurité ; contacts avec le père supervisés ou suspendus ; foyers d’hébergement ; échanges thérapeutiques ; groupes de pairs. Négatifs : équipes professionnelles qui n’écoutent pas les enfants ; activités ou décisions professionnelles qui n’inspirent pas confiance ; interventions professionnelles insuffisantes ; aide de courte durée.
  • Facteurs socio-structurels et culturels. Positifs : normes culturelles et juridiques en Finlande : âge de l’enfant, capacité d’agir pour refuser le contact avec un père ; possibilités de relations familiales choisies ; éducation, système scolaire ; décisions de justice : ordonnances d’éloignement, emprisonnement ; conception large de la notion de famille. Négatifs : normes culturelles et juridiques en Finlande : âge de l’enfant, absence de capacité d’agir pour refuser le contact avec un père ; absence de relations familiales choisies ; adhésion trop stricte aux normes et aux stéréotypes concernant la famille.

Ce tableau présente les aspects positifs et négatifs des facteurs de conversion qui influaient sur les capabilités des enfants. Ces facteurs de conversion sont : individuels, relationnels, institutionnels, et socio-structurels et culturels.

Les données montrent que les facteurs de conversion de niveau individuel comprennent des souvenirs, des émotions et des actions qui influent sur la capacité des enfants à faire face à la peur et à exercer leur capacité d’agir pour se donner les moyens de rester en sécurité et, dans les cas les plus graves, de rester en vie. Prendre une distance émotionnelle à l’égard d’expériences et de souvenirs douloureux liés au père renforçait la capacité d’agir des enfants (voir aussi Morris et al., 2015). La possibilité pour les enfants de réaliser leurs capabilités était liée à l’engagement du père à changer son comportement nuisible. Par exemple, Maria a recommencé à rendre visite à son père après qu’il eut suivi un traitement pour son usage de substances. En outre, les souvenirs positifs et la capacité à faire face aux expériences de harcèlement servaient de facteurs de conversion influant sur les capabilités de l’enfant.

Beaucoup d’enfants décrivaient leurs loisirs et leurs études comme des moyens de faire face, que nous considérons comme des facteurs positifs pour leur capacité d’agir. Les enfants décrivaient aussi diverses routines de sécurité qu’ils suivaient pour avoir un sentiment de maîtrise sur leur environnement, comme sortir avec un chien. Certains enfants adoptaient délibérément différentes positions dans leurs relations sociales pour préserver leur bien-être. Par exemple, dans la fratrie, les enfants les plus âgés commençaient à prendre en charge la sécurité de leur mère et de leurs frères et sœurs. Certains enfants se montraient sélectifs dans leurs relations et ne nouaient que celles qui favorisaient leur propre bien-être :

Mais avec les amis, c’est là que ça joue le plus, la même chose. On est assez critique, et c’est vraiment… enfin, en principe c’est difficile de se faire des amis parce que, de toute façon, il y a cette critique sévère. Ou un modèle précis qu’on accepte, dans ce sens-là. (Tiina)

Notre analyse a aussi montré que des « facteurs de conversion relationnels » s’entremêlaient aux facteurs individuels qui influaient sur la capacité d’agir et le bien-être des enfants. Pour ce qui est des facteurs de conversion positifs, beaucoup d’enfants trouvaient qu’en plus de la distance physique avec leur père, leur bien-être dépendait beaucoup de leurs relations avec leur mère et leurs frères et sœurs, avec la famille maternelle, avec les personnes qui les entraînaient en sport et avec des amitiés choisies. La relation mère-enfant était particulièrement importante, en termes de proximité tant physique qu’émotionnelle :

En général, on a beaucoup parlé avec maman. Déjà avant leur séparation, on parlait beaucoup de la situation de notre famille, et on n’essayait pas de la cacher. Ni de faire comme si tout était normal et que tout allait bien. Au contraire, maman a toujours souligné que ce genre de choses ne devrait vraiment pas arriver. (Katja)

Si la mère, les frères et sœurs et la parenté jouaient souvent un rôle de soutien, des effets négatifs apparaissaient lorsqu’ils incitaient les enfants à garder le contact avec le père contre leur gré, ou lorsque la mère était tenue pour responsable de l’éclatement de la famille :

Et chaque fois qu’on se croisait quelque part, par hasard dans la cour par exemple, mamie [du côté du père] disait toujours que ce serait bien que vous veniez nous voir, et ainsi de suite. Mais ensuite, quand on y allait, elle disait, peut-être pas à nous mais à maman, que c’était la faute de maman [la séparation], alors moi non plus je ne voulais pas [y aller], parce qu’on savait que ce n’était pas vrai. (Liisa)

Les données montrent aussi que des « facteurs de conversion institutionnels » influent sur la capacité d’agir et le bien-être des enfants. Les récits des enfants sur les facteurs institutionnels variaient selon leur âge. Les plus jeunes avaient un récit limité sur les équipes professionnelles, et certains ne savaient pas distinguer les rôles des différents métiers qui aidaient la famille, alors que les plus âgés étaient capables d’évaluer les services et l’action professionnelle. Tous les enfants jugeaient néanmoins positives leurs relations avec les équipes professionnelles lorsque l’interaction était efficace et qu’ils sentaient que leurs souhaits et leurs sentiments étaient écoutés et pris en compte. Les enfants appréciaient les échanges thérapeutiques avec des équipes professionnelles et avec d’autres enfants ayant eux aussi vécu le harcèlement. Les plus âgés attachaient de l’importance au fait de pouvoir dire s’ils voulaient vivre avec leur père ou avec leur mère :

Personne qui mène l’entretien : Est-ce que tu te souviens d’avoir dit avec qui tu voulais vivre ?

Minttu : Maman.

Personne qui mène l’entretien : Qu’est-ce que tu en penses, est-ce que ta parole a été écoutée ?

Minttu : Eh bien, en principe, on pouvait prendre la décision. Ou du moins donner son propre avis sur la question ; je pense que ça a été vraiment important qu’on nous demande notre avis sur les choses.

Parmi les autres facteurs institutionnels positifs, nous avons aussi repéré les contacts supervisés ou suspendus avec le père et des dispositifs qui augmentaient la capabilité des enfants à se sentir réellement en sécurité. Les plus jeunes mettaient en avant des dispositifs concrets et physiques, comme les serrures et les systèmes d’alarme. Des locaux sûrs permettaient aux enfants de garder une distance physique avec leur père :

Ben, genre, c’est un peu plus sûr ici [au foyer] et papa ne sait sûrement pas qu’on est aussi loin. Il ne sait pas qu’on est ici [dans cette ville ou commune]. Maintenant, il ne viendra pas nous chercher. Comme dans [le foyer précédent]. (Aurora)

Parmi les facteurs institutionnels négatifs, les plus âgés mentionnaient une aide professionnelle de courte durée, qui s’arrête quand le harcèlement semble terminé et n’apporte aucune aide concrète. Par exemple, certains enfants évoquaient des services de protection de l’enfance qui agissent au niveau administratif et n’aident pas réellement les enfants dans leur situation de vie :

Personne qui mène l’entretien : Est-ce qu’il y a eu des gens pour vous aider de l’extérieur, comme dans ce foyer, bien sûr, et le travail qui se fait ici ? (…)

Milla : Eh bien, à un moment, il y a eu la protection de l’enfance.

Maija : C’est vrai.

Milla : Mais je n’ai pas eu l’impression qu’on avait une sorte de… sorte de personne de soutien, en aucune façon. Je veux dire, peut-être juste officiellement, ils s’occupaient des démarches. Mais moi, je n’ai pas l’impression qu’il y ait eu une aide concrète qui nous aurait servi. Ils ont juste rendu ces séances possibles, ce genre de choses. Donc, dans ce sens-là, oui, mais rien de… visible. Et surtout parce qu’il y a toujours eu des ratés et des interruptions dans la communication de leur côté.

Quel que soit leur âge, les enfants étaient critiques à l’égard des pratiques professionnelles qui ne reconnaissaient pas la gravité de leur situation. Même les jeunes enfants percevaient la contradiction entre une peine de prison ou une ordonnance d’éloignement prononcée contre le père et la présence continue du père dans leur vie (voir Humphreys et al., 2019 ; Katz et al., 2020). Dans cette étude, deux enfants d’une même fratrie ont évoqué les problèmes liés à l’autorité parentale conjointe de leurs parents et au partage, par les équipes professionnelles, d’informations concernant les enfants. Dans le cas de cette fratrie, le personnel de la protection de l’enfance a fait connaître au père, intentionnellement ou non, la nouvelle adresse de la mère et des enfants (voir aussi Callaghan et al., 2017).

Je crois que c’est quand on a déménagé là-bas… Dans cette [localité], quand on [a emménagé] dans notre appartement, ça n’a pas duré longtemps [sans contact avec le père], mais ensuite la protection de l’enfance avait sans doute laissé fuiter notre nouvelle adresse. (…) Il a bien sûr beaucoup argumenté… avant que maman obtienne la garde exclusive, sur le fait qu’il a le droit de savoir où on habite, ou plutôt où nous, les enfants, on habite. Mais maman habite au même endroit que nous, alors… (Milla)

Selon les données, des « facteurs de conversion socio-structurels et culturels » influent aussi sur le bien-être et la capacité d’agir des enfants. Le contexte juridique, organisationnel et culturel finlandais jouait un rôle crucial dans la manière dont la capacité d’agir des enfants était reconnue et dans les mesures professionnelles prises pour contrer les effets du harcèlement. Les facteurs socio-structurels et culturels apparaissaient surtout dans les possibilités qu’avaient les enfants de déterminer eux-mêmes leurs relations familiales. Les données montrent que les plus jeunes, en particulier, se trouvaient généralement dans une position de subordination par rapport à leurs parents et avaient peu de prise sur la manière dont ils étaient en contact avec leur père :

Ben, parfois [on dormait chez papa] ou on allait manger chez papa ou un truc comme ça, mais quand on n’avait pas vraiment envie d’y aller, alors il, il se mettait en colère ou se vexait quand on n’osait pas le lui dire. Alors on demandait à maman de le lui dire, mais il ne la croyait pas et pensait qu’elle l’avait inventé. (Taina)

Les plus âgés avaient davantage de possibilités d’influer sur les questions qui les concernaient (voir aussi Dixon et Nussbaum, 2012). Bien que le travail social soit tenu de recueillir l’avis de l’enfant, les données montrent que les enfants peuvent avoir eux-mêmes à connaître leur droit d’être entendus. Par exemple, la connaissance que les enfants avaient de leurs droits de citoyens, acquise à l’école, était un facteur important qui les aidait à prendre des décisions les concernant :

Minna : Et puis, on a pas mal de droits.

Personne qui mène l’entretien : Oui, c’est vrai. Comment est-ce que tu sais qu’à 12 ans… ?

Minna : Par le manuel d’éducation civique [à l’école].

Personne qui mène l’entretien : Donc, tu as appris à l’école, en éducation civique, qu’à 12 ans on peut décider si on y va [voir le père], et tu l’as dit à la personne conseillère pendant la réunion ?

Minna : Mmh. Oui, on nous apprend que les droits, on a plus de droits quand on a 12 ans.

Quelques facteurs clés qui influaient sur la capacité des enfants à exercer leur capacité d’agir et qui, dans certains cas, compromettaient leur bien-être étaient liés aux attentes culturelles et sociales à l’égard de la famille et à l’idéologie du maintien familial du système finlandais de protection de l’enfance (Pösö et al., 2014). Certains enfants considéraient la conception culturelle de la famille comme un facteur important qui affectait leur bien-être et leurs possibilités d’exercer leur capacité d’agir :

Je pense un peu qu’ils ne devraient pas forcément soutenir le maintien de la famille, mais plutôt soutenir le bien-être des enfants. Ils [les professionnels] ne… la maison n’est pas toujours le meilleur endroit où être. C’est peut-être aussi que les enfants veulent protéger leurs parents. (…) Ou un enfant peut se sentir coupable de parler contre son parent ou de raconter à d’autres ce que [le parent] a fait, et [l’enfant] finit par dire qu’[il ou elle] ne veut pas être séparé de [ce parent]. (Katja)

Dans l’ensemble, l’analyse des facteurs de conversion a montré que ces facteurs peuvent être contradictoires et créer des complexités dans la vie des enfants. Si les facteurs de conversion comportent divers aspects positifs qui protègent les enfants et leur résilience face au harcèlement du père, leurs aspects contradictoires peuvent aussi former une chaîne d’effets négatifs sur la vie des enfants (Wolff et De-Shalit, 2007), qu’ils doivent combattre et atténuer.

Discussion

Notre examen de l’expérience des enfants a révélé que le harcèlement parental compromet les espoirs et les capabilités souhaitées, qui sont des questions fondamentales pour le bien-être des enfants et la réalisation de leurs droits. Les effets et les préjudices que le harcèlement inflige aux enfants, comme la peur, la souffrance, la perte, les sentiments mêlés et le désir d’une vie ordinaire, sont très proches des préjudices que vivent les enfants dans d’autres formes de violence et de maltraitance conjugales (par ex. Morris et al., 2015 ; Arai et al., 2021). Cette étude met cependant en évidence les multiples manifestations du harcèlement après la séparation parentale et les types de préjudices qui en résultent, qui vont au-delà de la violence et s’étendent aux différentes sphères de la vie des enfants. L’aide et la protection apportées à ces enfants devraient donc reposer sur un cadre multidimensionnel (voir Logan et Walker, 2017). Les résultats suggèrent que le travail social peut soutenir les capabilités des enfants exposés au harcèlement parental au moyen d’interventions qui offrent une protection interne et externe (figure 1).

Schéma circulaire : en haut, la protection interne ; en bas, la protection externe ; deux flèches relient deux colonnes. À gauche, « travailler avec et pour l’enfant » : créer de la sécurité en voyant les enfants comme des sujets et en écoutant leur point de vue, repérer et évaluer les contradictions dans la vie des enfants, offrir de la continuité par un soutien psychosocial, coordonner les services du point de vue de l’enfant, s’attaquer au comportement violent du père, défendre la participation de l’enfant aux décisions. À droite, « collaboration multiprofessionnelle » : évaluation des risques avec la justice, la police et les services de santé, évaluation de la parentalité du père qui harcèle, repérage de ses comportements coercitifs et contrôlants, sécurisation des contacts de l’enfant avec le père, relogement de l’enfant et de la mère victime, dispositifs de sécurité, dialogue continu avec l’enfant.
Figure 1. Soutenir les capabilités des enfants. La figure montre comment le travail social peut soutenir les capabilités des enfants exposés au harcèlement parental. La partie gauche met en avant les pratiques professionnelles dans lesquelles le travail social s’exerce avec et pour l’enfant. La partie droite met en avant la collaboration multiprofessionnelle et les interventions et pratiques professionnelles qui s’y rattachent. Par ces interventions, le travail social peut créer une protection interne et externe pour les enfants (schéma original en anglais).

Nos résultats soulignent le rôle du travail social dans le soutien des capabilités des enfants par une protection interne, afin que les enfants puissent atteindre une continuité existentielle. La protection interne consiste à créer de la sécurité pour les enfants dans l’incertitude et la peur causées par le harcèlement du père. Par rapport à de nombreuses autres formes de violence et de maltraitance conjugales, cet aspect est particulièrement saillant dans le harcèlement. Le comportement de harcèlement du père peut se poursuivre même si la mère et les enfants sont relogés, si le père est condamné à une peine de prison ou s’il s’est enfui à l’étranger. Le père peut frapper après une longue période de silence et recourir à des tiers pour suivre la trace des victimes (Logan et Walker, 2017 ; Nikupeteri et al., 2021). Cela exige des équipes professionnelles qu’elles acquièrent une compréhension située de l’expérience vécue de l’enfant, élaborée au sein d’une relation dans laquelle les enfants sont vus comme des personnes à part entière et peuvent sentir qu’ils sont écoutés et valorisés (voir aussi Arai et al., 2021 ; Tisdall et al., 2021). Le dialogue entre l’enfant et l’équipe professionnelle inclurait des questions comme : « Quels sont tes espoirs et tes aspirations ? » (capabilités) ; « Comment est ta vie maintenant ? » (fonctionnements) et « En quoi est-ce différent de ce que tu attends de la vie ? » (capabilités souhaitées). L’écoute joue un rôle important pour aider les enfants à faire naître un sentiment de sécurité, à exercer leurs capacités à faire face et à nouer des relations avec des adultes sûrs (voir aussi Morris et al., 2015 ; Arai et al., 2021).

Les résultats montrent la complexité des situations individuelles et le caractère parfois contradictoire des aspirations des enfants. Par exemple, les enfants exprimaient des émotions contradictoires à l’égard de leur père, comme le dégoût et la peur, mais aussi de la proximité avec lui et le désir d’un foyer commun. De même, déménager dans une nouvelle ville créait un sentiment de soulagement et de sécurité, mais engendrait aussi de l’imprévisibilité, qui contrariait le souhait de sécurité et de continuité et suscitait des sentiments de solitude et de honte. En outre, certains facteurs de conversion positifs et négatifs s’entremêlaient, créant des contradictions dans la prise de décisions relatives à la mise en sécurité. Les contradictions apparaissaient par exemple dans les décisions sur le fait que les enfants voulaient ou non voir leur père. Il importe que le travail social prenne en charge ces complexités en offrant un soutien psychosocial, afin que les enfants puissent devenir des sujets éclairés, capables de comprendre leurs expériences et de les penser (voir aussi Burchardt et Vizard, 2009 ; Morris et al., 2015 ; Arai et al., 2021). Une pratique professionnelle fondée sur l’AC devrait exercer un pouvoir « avec » plutôt qu’un pouvoir « sur », afin de changer positivement les fonctionnements et d’éviter de nuire à des identités personnelles auxquelles les enfants ont des raisons de tenir (Entwistle et Watt, 2013).

En outre, nos résultats soulignent le rôle du travail social et des autres professions dans la création de conditions extérieures sûres pour les enfants (Nussbaum, 2011). La question cruciale est celle des relations des enfants avec leur mère et surtout avec leur père, thème central d’autres études sur la violence conjugale (par ex. Holt, 2015 ; Morris et al., 2015). En matière de continuité sociale, la protection d’un enfant dépend dans une large mesure du maintien des relations que l’enfant juge gratifiantes. Par exemple, beaucoup d’enfants trouvent en leur mère un soutien important (voir aussi Katz, 2015 ; Morris et al., 2015). Pour créer des conditions sûres, le travail social doit prendre au sérieux ce que les enfants disent de leur père (Arai et al., 2021 ; Tisdall et al., 2021) et, si nécessaire, imposer des limites à certains droits parentaux afin de protéger les capabilités et les droits des enfants (Dixon et Nussbaum, 2012 ; Holt, 2015). C’est important, car les contacts d’un enfant peuvent comporter un risque de violence grave (Bendlin et Sheridan, 2021). Le travail social devrait utiliser toute la gamme des modalités de contact entre l’enfant et le père, des passages de bras et des visites supervisés jusqu’à la suspension des contacts du père avec l’enfant, et trouver des moyens de s’assurer que la personne qui harcèle est un père « suffisamment bon » (Holt, 2015). Comme le suggère Holt (2015), les pères violents devraient être abordés comme un « risque » dans le contexte des contacts père-enfant après la séparation, et ils doivent être tenus pour responsables de leur comportement violent avant que la possibilité d’un contact sûr puisse être envisagée.

Nos résultats soulignent l’importance de la protection externe des aspects physiques et spatiaux de la vie quotidienne des enfants. Les mesures de sécurité externes, comme la fourniture de dispositifs de sécurité et le relogement de l’enfant et de la mère victime de violences, jouent un rôle crucial dans la planification de la sécurité face au harcèlement. Protéger l’enfant exige du travail social une forte capacité d’agir pour s’attaquer, au nom de l’enfant, au comportement violent du père, signaler les infractions du père et contribuer à obtenir des mesures judiciaires de protection, comme des ordonnances d’éloignement contre le père. Le travail social doit porter un regard critique sur les représentations institutionnelles et culturelles de la famille et de la parentalité qui peuvent favoriser ou entraver le processus consistant à aider les enfants à mettre en œuvre leurs capabilités. Cela implique de repérer la dynamique des comportements coercitifs et contrôlants lors de l’évaluation de la parentalité du père après la séparation, où un comportement violent envers les enfants peut se cacher sous le masque d’une paternité « attentionnée » (Katz et al., 2020). En outre, il importe de prêter attention à la stratégie possible de la personne qui harcèle visant à impliquer les équipes professionnelles dans une victimisation supplémentaire (Løkkegaard et al., 2019 ; Bracewell et al., 2022). Aider les enfants exige que les équipes professionnelles disposent de connaissances sur le harcèlement en tant que forme spécifique de violence et de maltraitance conjugales. Elles doivent aussi être en mesure de déterminer si le besoin d’aide d’un enfant découle du comportement de harcèlement du père.

Créer une protection interne et externe exige une évaluation des risques fondée sur la collaboration entre le travail social, les forces de l’ordre et les services de santé (voir aussi Løkkegaard et al., 2019). Dans cette collaboration, le travail social a un rôle important à jouer pour coordonner les services dans une orientation centrée sur l’enfant (voir Pösö et al., 2014) et défendre la participation des enfants aux décisions qui les concernent. Le harcèlement, en tant que conduite qui peut s’intensifier ou s’atténuer avec le temps (Logan et Walker, 2017), souligne l’importance d’un dialogue continu des équipes professionnelles avec les enfants, pour garantir leur intérêt supérieur, préserver leur bien-être et évaluer correctement le besoin de mesures de protection. Discuter avec les enfants des facteurs qui entravent ou favorisent la sécurité aide les équipes professionnelles à élaborer des plans de sécurité qui permettent aux enfants d’avoir davantage de prise sur leur vie, notamment dans la gestion de leurs émotions et de leur situation physique et sociale (voir Morris et al., 2015 ; Logan et Walker, 2017 ; Nikupeteri et Laitinen, 2021 ; Bracewell et al., 2022). Dans cette étude, les liens entre choix, maîtrise et bien-être étaient manifestes dans les récits des plus âgés. Il importe donc aussi que les plus jeunes puissent participer aux décisions qui concernent leur propre vie (Dixon et Nussbaum, 2012).

Cette étude comporte certaines limites. Sur le plan méthodologique, elles tiennent à la méthode qualitative et au volume relativement restreint des données. Le contexte particulier de l’étude peut aussi être considéré comme une limite : l’étude a été menée en Finlande, société nordique de protection sociale dotée d’un système de protection sociale complet et avancé qui offre des services sociaux et de santé à toutes les familles (Pösö et al., 2014). Le système finlandais de sécurité sociale aide les enfants à réaliser leurs capabilités souhaitées d’une manière qui n’existe pas dans la plupart des autres pays. Pour les recherches futures, il serait important d’étudier les capabilités des enfants à partir de données plus complètes, recueillies dans différents contextes.

Conclusion

Notre étude a montré comment l’AC peut aider le travail social à comprendre l’expérience des enfants et à rendre opérationnels leurs droits lorsqu’ils sont exposés au harcèlement parental. En tant que cadre analytique, l’AC nous a permis de construire une compréhension nuancée des facteurs multidimensionnels et interdépendants qui influent sur la capacité d’agir et le bien-être de ces enfants. Pour offrir aux enfants de réelles possibilités de mener une vie à laquelle ils tiennent, le travail social doit engager avec eux un dialogue sur les facteurs de différents niveaux qui influent sur leurs capabilités et leur bien-être. Nos résultats montrent que le travail social peut soutenir les capabilités des enfants exposés au harcèlement parental en leur offrant une protection interne et externe.

Complexe Systémique : à retenir

Le harcèlement après la séparation prolonge le contrôle coercitif par d’autres moyens, et l’enfant en devient souvent le canal : messager, prétexte de procédure, cible. L’article a deux mérites pour la pratique systémique. Il montre d’abord que les institutions font partie du système de harcèlement, qu’elles l’entravent (foyers, ordonnances, contacts suspendus) ou qu’elles l’alimentent (adresse divulguée, aide administrative sans présence, idéologie du maintien familial). Il déplace ensuite le regard du déficit vers ce à quoi l’enfant tient : une famille « ordinaire », des camarades, le droit de voir ou de ne pas voir son père. Les trois questions proposées (tes espoirs, ta vie maintenant, l’écart entre les deux) se transposent sans peine en séance. Reste à ne pas confondre écoute et délégation : l’enfant qui « choisit » de voir son père le fait parfois pour protéger ce parent. Limites : dix-huit récits finlandais, recueillis par des équipes spécialisées, sans la parole des mères ni celle des pères. À lire avec l’article sur la peur des enfants dans les groupes consacrés au harcèlement parental, et avec l’article sur ce que les enfants exposés aux violences conjugales attendent du travail social.

Notes de l’original

Remerciements. L’équipe remercie tous les enfants qui ont participé à cette étude. Elle remercie aussi les relectures anonymes pour leur lecture attentive et pour leurs commentaires et suggestions éclairés, qui ont permis d’améliorer la qualité du manuscrit.

Financement. Cette étude a été financée par l’Académie de Finlande (subvention no 308470).

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Traduction non officielle en français de Recourir à l’approche par les capabilités dans le travail social auprès d’enfants exposés au harcèlement d’un parent après la séparation, par Anna Nikupeteri, Merja Laitinen, Anna Gupta et Enni Mikkonen, The British Journal of Social Work, vol. 53, no 2 (2023), doi : 10.1093/bjsw/bcac163, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableaux présentés en listes, légende de la figure traduite). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Using the Capability Approach in Social Work with Children Experiencing Post-Separation Parental Stalking », publié dans The British Journal of Social Work (2023) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Comment citer cet article

Nikupeteri, A., Laitinen, M., Gupta, A., et Mikkonen, E. (2023). Recourir à l’approche par les capabilités dans le travail social auprès d’enfants exposés au harcèlement d’un parent après la séparation (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/recourir-a-l-approche-par-les-capabilites-dans-le-travail-social-aupres-d-enfants-exposes (Œuvre originale publiée en 2022 dans The British Journal of Social Work, 53(2), 900-920 (2023) ; republiée en 2023 par The British Journal of Social Work, https://academic.oup.com/bjsw/article/53/2/900/6693662)

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