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Journal of Child and Family Studies · Famille

Représentations de la relation mère-enfant chez les enfants nés de violences sexuelles dans l’Allemagne d’après-guerre

Entre 1945 et 1955, des milliers d’enfants sont nés en Allemagne de viols commis par des soldats des armées d’occupation. Plus de soixante-dix ans plus tard, l’équipe de Sophie Roupetz et Heide Glaesmer, à Leipzig, a recueilli leurs récits de vie. Trois histoires, celles d’un fils et de deux filles, montrent comment ces personnes, aujourd’hui âgées, oscillent entre accuser leur mère et la disculper, entre désir de proximité et détachement.

Auteurs Sophie Roupetz, Kimberley Anderson, Marie Kaiser, Saskia Mitreuter et Heide Glaesmer (Département de psychologie médicale et de sociologie médicale, université de Leipzig, Allemagne) ; Jacob Y. Stein (Centre de recherche I-Core sur le trauma de masse et École de travail social Bob Shapell, université de Tel-Aviv, Israël)Première publication Journal of Child and Family Studies, 30 juillet 2022Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Représentations de la relation mère-enfant chez les enfants nés de violences sexuelles dans l’Allemagne d’après-guerre, par Sophie Roupetz, Jacob Y. Stein, Kimberley Anderson, Marie Kaiser, Saskia Mitreuter et Heide Glaesmer, publié dans Journal of Child and Family Studies (Springer) (2023), doi : 10.1007/s10826-022-02372-4, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. La figure reste en anglais, avec une légende traduite ; les sigles de l’original (CBSV, CRSV, CBOW) sont rendus en toutes lettres ; le matériel supplémentaire en ligne n’est pas repris. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Pour que cette femme existe, il faut, dans une certaine mesure, la libérer de son rôle de mère.

Sophie Roupetz, Jacob Y. Stein, Kimberley Anderson, Marie Kaiser, Saskia Mitreuter et Heide Glaesmer

Résumé

On estime qu’environ 1,9 million de femmes allemandes ont été violées dans la période qui a suivi la Seconde Guerre mondiale. Les grossesses non désirées étaient fréquentes, et beaucoup de ces femmes ont ensuite élevé ces enfants nés de violences sexuelles. Plus de soixante-dix ans après, l’équipe de recherche a voulu explorer la manière dont ces enfants perçoivent leurs relations passées et présentes avec leur mère. En combinant plusieurs méthodes qualitatives, l’équipe a analysé des entretiens autobiographiques de personnes nées entre 1945 et 1955 dans toute l’Allemagne. Les récits ont d’abord été codés pour leur contenu mère-enfant (ce qui permettait une comparaison entre personnes participantes), puis examinés comme un tout (pour traiter les données propres à chaque personne). Trois catégories de relations mère-enfant ont été identifiées : les relations conflictuelles, le parent émotionnellement absent et les enfances heureuses. Grâce à une étude de cas collective, il a ensuite été possible de situer ces relations sur trois axes de relationnalité, qui positionnaient la perception que les personnes participantes avaient de leur relation avec leur mère et faisaient apparaître les interactions entre les différents rôles perçus dans ces relations : responsabilité et capacité d’agir contre disculpation et statut de victime de la mère ; responsabilité et capacité d’agir contre disculpation et statut de victime de l’enfant ; et désir de proximité contre détachement. Cette étude complète d’autres recherches menées auprès des personnes nées pendant l’occupation d’après-guerre en Allemagne et en Autriche, et met en lumière la diversité des expériences que ces enfants vivent avec leur mère. Elle rappelle la nécessité de continuer à recueillir des récits personnels, d’autant que des enfants naissent encore très souvent de violences sexuelles dans les conflits actuels. Prendre la mesure de l’impact potentiel de cette origine tout au long de la vie de ces personnes est une condition pour amorcer le changement.

Points clés

  • Les résultats qualitatifs éclairent les sentiments complexes et ambivalents que les enfants nés de violences sexuelles éprouvent, avec le recul, à l’égard de leur relation avec leur mère.
  • Trois catégories de relations mère-enfant ont été identifiées : les relations conflictuelles, le parent émotionnellement absent et les enfances heureuses.
  • Les récits ont été décrits selon trois axes de relationnalité, qui mettent en évidence différents rôles perçus dans ces relations : responsabilité et capacité d’agir contre disculpation et statut de victime de la mère ; responsabilité et capacité d’agir contre disculpation et statut de victime de l’enfant ; et désir de proximité contre détachement.
  • Lorsqu’elles évoquent leur relation avec leur mère, les personnes nées de violences sexuelles composent avec une forme de statut de victime, qu’elles décrivent elles-mêmes, et avec la responsabilité de la mère et de l’enfant, ainsi qu’avec à la fois le désir de proximité et le détachement.
  • Cette étude est l’une des très rares à saisir l’ensemble de la vie de personnes nées dans la période qui a suivi la Seconde Guerre mondiale.

Mots-clés : violences sexuelles, relation mère-enfant, Seconde Guerre mondiale, enfants nés de violences sexuelles, analyse de contenu catégorielle

Les violences sexuelles liées aux conflits, exercées contre des femmes et des filles, ont servi de stratégie de guerre et de génocide pour conduire des politiques de nettoyage ethnique (Beyrer et Kamarulzaman, 2017 ; Hägerdal, 2019) et de méthode pour détruire systématiquement des communautés (Gingerich et Leaning, 2004). Des violences sexuelles ont été documentées en Bosnie-Herzégovine, en Somalie, en Ouganda, en République démocratique du Congo et au Myanmar (Beyrer et Kamarulzaman, 2017 ; Clark, 2017 ; Peterman et al., 2011), mais aussi en Allemagne, dans les derniers jours de la Seconde Guerre mondiale (Grossmann, 1995). Plus de soixante-dix ans après la guerre, il n’existe toujours pas de statistiques officielles sur les violences sexuelles commises par les forces alliées contre des femmes allemandes. D’après des rapports de cas, environ 1,9 million de femmes allemandes auraient été violées par des soldats soviétiques, et des milliers d’autres par des soldats alliés américains, britanniques et français (Gebhardt, 2016 ; Grossmann, 1995). Une autre publication historique récente estime toutefois à 900 000 le nombre de femmes allemandes violées entre 1945 et 1955 sur le territoire allemand, et indique que le sujet est resté un tabou social en Allemagne pendant des décennies (Naimark, 1995 ; Schissler, 2001). Quoi qu’il en soit, pendant l’occupation d’après-guerre (1945 à 1955), selon certaines estimations, jusqu’à 400 000 enfants sont nés de relations sexuelles entre des femmes du pays et des soldats d’occupation (Lee, 2012 ; Stelzl-Marx et Satjukow, 2015), dont environ 8 000 enfants nés de violences sexuelles (Gebhardt, 2016).

Par rapport aux autres enfants nés et élevés dans l’après-guerre, les enfants nés de violences sexuelles ont traversé des expériences précoces particulières et souvent lourdes, marquées, dans la famille comme dans la société, par des zones de conflit entre intégration et rejet (Carpenter, 2007 ; Mochmann et Øland, 2009). Trois grands facteurs ont été identifiés comme conséquences psychosociales de ces conditions : le développement de l’identité, la stigmatisation ou la discrimination, et la maltraitance (Glaesmer et al., 2012, 2017 ; Kaiser et al., 2015 ; Mitreuter et al., 2019). Ces enfants risquent d’être négligés, stigmatisés, mis au ban ou abandonnés (Carpenter, 2007 ; OMS, 2000) et sont susceptibles de souffrir de troubles psychiques, notamment de trouble de stress post-traumatique (TSPT), de dépression ou de somatisation (Kaiser et al., 2015). Des données empiriques naissantes suggèrent qu’élever un enfant né de violences sexuelles peut susciter chez la mère des réactions émotionnelles complexes. Les interruptions de grossesse ne sont pas rares, certaines ayant lieu dans des conditions illégales (Human Rights Watch, 1996), et l’on sait que certains enfants sont abandonnés à la naissance (Carpenter, 2007 ; Denov et al., 2020). Pour les femmes qui élèvent un enfant né de violences sexuelles, les travaux décrivent des relations mère-enfant complexes et diverses, souvent marquées par une position de victime partagée par la dyade et entretenue par l’impact du trauma (Anderson et al., 2021 ; Anderson et van Ee, 2020 ; Nowrojee, 2013 ; van Ee et Kleber, 2013). D’autres travaux font état d’émotions ambiguës envers l’enfant (Clifford, 2008 ; Liebling et al., 2012) pendant la grossesse et les premières années de sa vie. Plusieurs rapports décrivent des relations mère-enfant pauvres, des expériences de maltraitance et de négligence de ces enfants (Carpenter, 2007 ; van Ee et Kleber, 2013) ainsi que des mauvais traitements (Carpenter, 2010 ; Reid-Cunningham, 2009). Dans certaines cultures, les femmes qui ont un enfant né de violences sexuelles sont marginalisées dans leur communauté (Nowrojee, 2013), et donner naissance à un tel enfant peut nuire à la capacité d’en prendre soin (Sezibera, 2008). Certaines mères disent percevoir l’enfant comme un « rappel vivant » du viol, avec des traits qui rappellent le père violeur (van Ee et Kleber, 2013 ; Denov et al., 2020), et répartissent ainsi leur amour maternel de façon inégale par rapport à leurs autres enfants biologiques, nés d’une relation amoureuse consentie (Denov et al., 2020). Au Rwanda, par exemple, les enfants nés de violences sexuelles sont devenus pour leur mère et pour l’ensemble de la communauté des rappels vivants des souffrances incommensurables que ces femmes avaient endurées aux mains des pères de ces enfants (Mukangendo, 2007 ; Nowrojee, 1996). Une étude récente de Denov et al. (2020) a montré que l’identité et l’appartenance, l’ambivalence de la relation mère-enfant et le fait de dire la vérité apparaissaient comme des thèmes importants dans la vie de jeunes du Rwanda dont la naissance résultait d’un viol commis pendant le génocide. La relation mère-enfant était le sujet le plus abordé, même en cas de séparation prolongée, d’abandon, de maltraitance ou de décès. Pour caractériser le lien avec leur mère, la plupart de ces jeunes décrivaient toute une gamme d’émotions et relataient en détail leurs expériences tout au long de leur vie. Seules quelques personnes participantes ont précisé n’avoir jamais eu de « problème » avec leur mère. Pour toutes, connaître la vérité sur leurs origines était décrit comme extrêmement important et comme un aspect décisif de leur vie (Denov et al., 2020). Par ailleurs, une étude par entretiens de Heynen (2013) a dégagé la manière dont les mères d’enfants nés de violences sexuelles, hors contexte de conflit, faisaient face à leurs difficultés et parvenaient à établir une relation mère-enfant : rejet de l’enfant (caractérisé par de forts sentiments ambivalents à son égard), solidarité avec l’enfant (une décision consciente en faveur de l’enfant optimise une relation mère-enfant positive), acceptation du rôle de mère (Heynen, 2013). Les enfants nés de violences sexuelles ont plus de chances de grandir avec un beau-père susceptible de les traiter autrement que ses propres enfants (Sezibera, 2008). Des recherches menées en Ouganda soulignent que ces enfants peuvent aussi se sentir responsables des actes de leur père et éprouver en conséquence de la culpabilité et de la gêne (Carpenter, 2007). Une étude sur les effets à long terme de l’attachement adulte chez des enfants allemands nés de la guerre, dont des enfants nés de violences sexuelles après la Seconde Guerre mondiale, a montré que ces enfants rapportent plus souvent des attachements insécures à leurs parents qu’un échantillon représentatif de la population générale allemande apparié sur la cohorte de naissance. Ainsi, ces enfants, aujourd’hui à un âge avancé, font preuve de moins d’ouverture à la proximité et à l’intimité, et d’une capacité moindre à s’appuyer sur autrui dans les relations proches (Kaiser et al., 2018). L’insécurité de l’attachement est décrite selon deux dimensions continues, l’évitement et l’anxiété (Brennan et al., 1998 ; Fraley et Shaver, 2000). Les personnes à l’attachement anxieux ont une perception négative d’elles-mêmes, se jugeant insuffisantes, indignes d’amour et de l’aide d’autrui, et s’inquiètent constamment de la disponibilité émotionnelle des autres (Bartholomew et Horowitz, 1991). Ce sentiment de soi insuffisant chez les personnes à l’attachement anxieux-ambivalent concorde avec les résultats de Schimmenti et Bifulco (2013). Malgré ces difficultés, il existe aussi des données attestant de relations mère-enfant positives, dans lesquelles les mères nouent un lien d’amour avec leur enfant (Anderson et van Ee, 2020 ; Baldi et MacKenzie, 2007 ; Powell, 2001). Les données sur les enfants nés de violences sexuelles en Allemagne et dans d’autres territoires occupés sont limitées (Glaesmer et al., 2012 ; Kaiser et al., 2018). Des études quantitatives sur les enfants nés après la Seconde Guerre mondiale, y compris les enfants nés de violences sexuelles, ont souligné l’impact à long terme des conditions de développement et de la maltraitance sur la santé mentale, même des décennies plus tard. Pour saisir la complexité des expériences vécues par ces enfants à l’échelle individuelle, une approche qualitative est toutefois nécessaire. Bien que des violences interpersonnelles comme le viol et la grossesse forcée aient été codifiées en droit international comme actes de génocide et crimes contre l’humanité, la prise en compte des enfants nés de violences sexuelles reste largement absente du discours international sur les droits humains et du discours savant (Carpenter, 2010).

Dans ce contexte, la présente étude visait à explorer la manière dont les enfants nés de violences sexuelles, aujourd’hui à un âge avancé, perçoivent leurs relations passées et présentes avec leur mère. Pour ce faire, l’équipe a d’abord identifié des catégories de relations mère-enfant au moyen d’une analyse de contenu catégorielle. Dans un second temps, elle a examiné comment chaque relation peut être située le long de plusieurs « axes » narratifs reliés entre eux (Freeman, 2013). Deux questions de recherche principales ont été posées : (1) selon quels axes narratifs les enfants nés de violences sexuelles construisent leur relation avec leur mère ? et (2) quels domaines de leur perception de cette relation suscitent des changements de perspective, et quels domaines présentent des perspectives plus stables ?

Méthode

Personnes participantes

Les personnes participantes ont d’abord été recrutées dans le cadre d’une étude quantitative plus large sur les enfants de l’occupation en Allemagne (voir Kaiser et al., 2015). Sur les 146 enfants de l’occupation en Allemagne nés entre 1945 et 1955 repérés dans cette étude, n = 10 ont déclaré être nés de violences sexuelles. Ces dix personnes avaient toutes accepté d’être informées des recherches ultérieures prévues ; elles ont été contactées par courriel et par téléphone pour leur proposer de participer à l’étude qualitative de suivi présentée ici. Sur ces 10 personnes, n = 2 ont refusé de participer pour des raisons personnelles, n = 1 a fait l’objet de l’entretien pilote, donc exclu de l’analyse finale, et n = 1 vit aux États-Unis et n’a pas été interrogée pour des raisons logistiques et financières, ce qui donnait un total provisoire de n = 6. En outre, n = 3 personnes nées de violences sexuelles ont été nouvellement recrutées au début de 2017 par l’intermédiaire du réseau allemand « Distelblüten » (Fleurs de chardon), un réseau d’enfants nés de la guerre dont le père était un soldat soviétique, créé en même temps que le projet initial (www.russenkinder-distelblueten.de). Ces personnes ont été contactées et invitées par courriel et par téléphone à en savoir plus sur l’étude, et ont reçu par la poste une documentation contenant le même questionnaire que celui administré à l’échantillon de 2013. Un participant (n = 1) a dû être exclu de l’entretien final, car il avait perdu sa mère à l’âge de 4 ans et il était donc difficile d’explorer une relation mère-enfant. Au total, n = 8 entretiens narratifs autobiographiques ont donc été menés. Les entretiens se sont déroulés au domicile des personnes participantes ou dans un cadre universitaire ; n = 7 personnes ont accepté un enregistrement vidéo et n = 1 a fait l’objet d’un enregistrement audio.

Pour les besoins de cette recherche qualitative, l’article présente une étude de cas collective portant sur trois entretiens, qui montrent la complexité des histoires de vie des enfants nés de violences sexuelles. L’approche qualitative par étude de cas (Stake, 2000) recherche explicitement les multiples perspectives des personnes concernées par le cas, afin de rassembler des conceptions à la fois partagées et diverses de ce qui s’est passé.

Procédure

Le recueil des données s’est déroulé de juin 2016 à juin 2017 dans toute l’Allemagne. Tous les entretiens narratifs autobiographiques ont été menés par la personne qui signe l’article en premier (SR), formée à l’entretien qualitatif. Ce type d’entretien a été choisi parce que l’équipe avait l’occasion unique d’approcher la population cachée des enfants nés de violences sexuelles à un stade avancé de leur vie, et voulait en apprendre le plus possible, rétrospectivement, sur leurs histoires de vie complexes. Pour commencer, une question d’ouverture a été posée à chaque personne afin de laisser place à une narration détaillée des événements et des expériences de sa propre vie (Fischer-Rosenthal et Rosenthal, 1997). Dans cette première partie de l’entretien, les personnes participantes n’étaient pas interrompues par d’autres questions, mais encouragées par des marques non verbales et paralinguistiques d’intérêt et d’attention. Lorsque la personne terminait son récit, ce que signalait un énoncé évaluatif final, la personne qui menait l’entretien introduisait des questions de relance, marquant la seconde partie de l’entretien. Il s’agissait alors (1) d’obtenir davantage d’informations sur des sujets déjà évoqués (questions immanentes), et (2) d’aborder les questions restées ouvertes et les sujets non évoqués dans la première partie, mais importants pour l’objet de la recherche et pour la compréhension d’ensemble du récit (questions exmanentes) (Fischer-Rosenthal et Rosenthal, 1997 ; Josselson, 2013). Après les entretiens, toutes les personnes participantes ont été recontactées par téléphone dans les deux semaines, pour s’assurer que l’entretien n’avait pas déclenché de stress psychologique ; un soutien psychologique leur était proposé le cas échéant. Un protocole d’observation a été rempli directement après chaque entretien pour consigner les observations faites pendant et après la situation d’entretien.

Analyse des données

Chaque récit a reçu un pseudonyme pour garantir la confidentialité. L’analyse des récits s’est faite en deux phases. La première phase consistait en une analyse de contenu catégorielle (Lieblich et al., 1998) portant sur tous les segments de récit relatifs aux relations mère-enfant. Une fois ces segments repérés, leur contenu a été codé (Saldaña, 2015), afin de pouvoir regrouper et catégoriser les contenus semblables et de comparer les catégories entre récits (c’est-à-dire entre personnes participantes).

Phase 1

L’analyse a commencé par une familiarisation avec les données, par plusieurs lectures de l’ensemble des récits, et par l’attribution de codes initiaux aux différents segments de texte à l’aide du logiciel MAXQDA (Saillard, 2011). MAXQDA a été jugé approprié parce qu’il permet d’importer des documents et du matériel vidéo, et qu’il se prête à de multiples cadres méthodologiques (MAXQDA, 2018). Cela a permis de se concentrer uniquement sur les catégories de relation mère-enfant. Les mots, phrases et paragraphes qui mentionnaient ou décrivaient la relation mère-enfant ont été retenus et codés, afin d’analyser plus avant les récits portant sur ce thème à l’aide du cadre des « axes de relationnalité ». SR a passé en revue tous les récits pour repérer les principales catégories relatives aux relations mère-enfant. Deux autres membres de l’équipe (KA et MK) ont été sollicités pour examiner l’ensemble des récits codés par SR. Un test partiel d’accord inter-codeurs a été réalisé : une quatrième personne de l’équipe (JYS) a lu 3 des 8 entretiens. Les divergences ont été discutées entre SR, KA, MK et JYS, et l’inclusion des récits a également été décidée par consensus entre SR, KA et MK (Hill et al., 2005). Tous les entretiens ont été conduits en allemand ; les extraits illustrant les catégories identifiées retenus pour cette analyse ont donc été traduits en anglais par SR, relus par une personne de langue maternelle anglaise et vérifiés comme fidèles à l’original par une personne de l’équipe d’assistance à la recherche maîtrisant les deux langues. Les catégories de relations et les axes utilisés ont été construits à partir des réponses des personnes participantes.

Phase 2

Dans la seconde phase d’analyse, une approche intra-individuelle a été adoptée (Lieblich et al., 1998) : chaque récit a été examiné comme un tout (Josselson, 2013). Dans cette phase, les codes ont été examinés sous un angle narratif, en partant de l’hypothèse que les identités narratives peuvent se construire au sein d’un cadre d’« axes de relationnalité » (par exemple, changement ou stabilité d’une relation ; Bamberg, 2011 ; Freeman, 2013). En cherchant à repérer dans les récits les différents positionnements et interactions à l’œuvre, l’équipe a voulu esquisser les axes les plus pertinents pour la perception que les personnes participantes avaient de leur relation avec leur mère (par exemple, capacité d’agir ou passivité ; stabilité ou changement ; Bamberg, 2011). Autrement dit, il s’agissait de comprendre comment ces relations sont perçues, et si et comment elles évoluent au fil de la vie, pour chaque personne et d’une personne à l’autre. Pour l’étude de cas collective, trois récits d’entretien ont été choisis selon le principe de l’échantillonnage à variation maximale (hétérogénéité) (Patton, 2002). Cette recherche présente un ou deux cas de chaque catégorie, afin de repérer à la fois les valeurs extrêmes (relation conflictuelle ou apaisée) et une valeur médiane (mère émotionnellement absente) (Seawright et Gerring, 2008).

Résultats

Trois catégories de relations mère-enfant ont été identifiées dans les données : les relations conflictuelles, le parent émotionnellement absent et les enfances heureuses. Au sein de ces catégories, la relation mère-enfant construite par les personnes participantes portait sur les qualités et les incapacités parentales, sur l’attribution de la responsabilité de ce que la relation avait apporté ou non, et sur les diverses ruptures et passerelles dans le fossé relationnel entre la mère et l’enfant. Les positionnements dominants relevés dans les données présentaient la mère soit comme « mère », ce qui implique un rôle parental, soit comme « personne/femme », ce qui la positionnait généralement comme victime. De même, la personne qui racontait se positionnait soit comme « fils/fille », c’est-à-dire dans le rôle de quelqu’un qui est sous la garde d’une autre personne, soit comme « enfant », endossant alors le rôle de victime ou de personne survivante, en tant que victime secondaire du viol. Il est apparu que ces différentes constructions peuvent s’organiser selon trois axes :

Responsabilité et capacité d’agir contre disculpation et statut de victime de la mère

Les récits associés à cet axe portaient sur la question de savoir si la personne participante percevait la mère comme responsable de ses actes de parent, ou si elle la présentait (c’est-à-dire la positionnait) comme victime des circonstances, construisant alors ses actes parentaux comme une conséquence de ces circonstances plutôt que comme des actes dont elle doit répondre. Autrement dit, lorsque la mère était positionnée comme « mère », une plus grande capacité d’agir lui était attribuée, et elle était donc tenue pour responsable de ses manquements parentaux. En revanche, lorsqu’elle était positionnée comme « personne/femme », elle était privée de capacité d’agir et, du même coup, disculpée et excusée pour les fautes parentales qu’elle avait pu commettre.

Responsabilité et capacité d’agir contre disculpation et statut de victime de l’enfant

Les récits associés à cet axe portaient sur le soi et l’identité de la personne qui raconte, en tant qu’actrice et en tant qu’elle réagit à la conduite de la mère. Plutôt que de porter sur la responsabilité et la capacité d’agir de la mère, comme l’axe précédent, cet axe concerne le sentiment de responsabilité et de capacité d’agir de la personne qui raconte. En ce sens, la personne participante pouvait se présenter comme responsable de tout ce qui s’était produit pendant son éducation, et ainsi acquitter la mère de tout manquement ou échec parental. À l’inverse, d’autres récits présentaient la personne qui raconte comme victime de circonstances malheureuses et du destin d’être née de violences sexuelles et exposée à une mère traumatisée.

Désir de proximité contre détachement

Le troisième axe portait sur le regard rétrospectif des personnes participantes sur la relation mère-enfant elle-même, plutôt que sur leur regard sur la mère ou sur l’enfant en tant que tels. Cet axe comportait une perspective évaluative : les personnes participantes racontaient avoir vécu une relation mère-enfant positive, ou exprimaient au contraire une relation ambivalente ou négative avec leur mère. Parallèlement, certaines exprimaient le désir d’une relation proche avec leur mère, tandis que d’autres exprimaient un état de détachement qu’elles vivaient comme égosyntone et souhaitable. La tension entre une proximité désirée et un détachement désiré ou accepté caractérisait cet axe.

Naturellement, l’expression des axes différait d’un récit à l’autre et au fil du tissage narratif de chaque personne. L’étude de cas collective présentée ci-dessous, une série de trois cas, montre donc la relation mère-enfant telle qu’elle s’est déployée pour les personnes participantes, et examine les différents axes qui dépeignent les constructions de la relation mère-enfant saillantes dans chaque récit. On propose ainsi de saisir la construction de la relation par les personnes qui racontent à travers ses différents domaines relationnels. La figure 1 donne une représentation visuelle de ces axes.

Schéma triangulaire reliant trois cadres, « Parent émotionnellement absent » en haut, « Relations conflictuelles » en bas à gauche et « Enfances heureuses » en bas à droite, par des flèches à double sens portant chacune la mention « Axes 1, 2 et 3 »
Figure 1. Cadre des axes des représentations mère-enfant chez les enfants de l’occupation en Allemagne nés de violences sexuelles (schéma original en anglais)

Relations conflictuelles

Cas 1 : Franz

Franz (né en 1946) est l’enfant d’une mère allemande et d’un soldat d’occupation soviétique. Son histoire montre la négociation des axes 1 et 2. S’il décrit une relation avec une mère stricte et punitive, sa position envers elle et la manière dont il construit les comportements maltraitants de sa mère à son égard, bien que critiques, sont pour l’essentiel dénuées de blâme, parfois même excusantes et disculpantes. Lorsqu’il note : « Ça a dû être une vie vraiment dure. Elle a essayé de se suicider », la mère est positionnée comme victime d’un parcours de vie malheureux. Elle est donc présentée comme dépourvue de capacité d’agir, ce qui fait douter qu’on puisse la tenir pour responsable de sa façon d’élever son enfant. Dans le même sens, lorsqu’il revient sur la capacité d’agir de sa mère dans sa tentative de suicide, Franz ne lui attribue pas seulement la responsabilité de la manière dont l’événement s’est terminé, il prend aussi sur lui la responsabilité d’une partie de la détresse liée à la scène (illustrant ainsi l’axe 2) : « Je jouais dans la cour derrière la maison, et elle a ouvert le robinet du gaz à l’intérieur. Un collègue de travail est passé par hasard […] et lui a sauvé la vie. Ça a vraiment dû être une vie difficile que ma mère a menée avec moi. » En racontant l’incident, Franz révèle à plusieurs reprises son attitude disculpante envers sa mère (axe 1), qu’il associe à sa situation de vie de mère d’un enfant né de violences sexuelles. Il révèle ainsi, du même coup, son sentiment d’être responsable de ses épreuves (axe 2). Cette responsabilité refait surface dans son histoire :

Ça a dû être une vie dure avec moi pour ma mère. Il y a beaucoup de choses que je ne comprenais pas, enfant. Toute cette histoire de « Russenkind » [enfant de Russe], ça lui a rendu les choses beaucoup plus difficiles. Elle n’a jamais trouvé de mari. Toute sa jeunesse a été dévorée par la guerre et le fascisme. Elle n’a pas eu de jeunesse. Elle n’a jamais eu non plus la possibilité d’être avec un homme, surtout une fois qu’elle avait eu un « Russenkind ».

Franz voyait sa mère à travers le prisme d’une victime accablée par la situation, et se voyait lui-même comme une partie de cette situation, donc une partie du fardeau. Dès lors, la question de la responsabilité, celle de sa mère comme la sienne, devient saillante. C’est depuis cette position que Franz relatait jusqu’aux comportements les plus malveillants et punitifs de sa mère. Pour Franz, les actes de sa mère sont le signe de son incapacité à lui de jouer le rôle du bon enfant. Ainsi, lorsqu’il reconnaît que « Comme ma mère était très stricte avec moi », il poursuit :

Comme ma mère était très stricte avec moi, l’idée, c’était toujours de se conduire de façon à pouvoir passer à côté d’elle sans qu’il arrive de dégâts (rires). Parfois, quand elle rentrait, elle sortait la matraque et (sifflement) HOUUUIIII… qu’est-ce qui se passait alors ?

Pour Franz, sa mauvaise conduite appelait une réponse sévère, et c’est là le socle de la relation mère-enfant stricte et punitive qui domine son récit. Une telle relation a néanmoins un coût, qui s’exprime le long de l’axe 3 (désir de proximité contre mise à distance). Comme il le confie :

Ouais, bon, ouais, si j’avais fait ceci ou cela, soit on m’envoyait au lit, soit je prenais des coups, soit je n’avais pas de dîner, ou quelque chose comme ça. Et c’était très souvent le cas. Et, ouais, ça a aussi mis, euh, un peu de distance entre nous quand j’étais enfant.

La distance dont parle Franz est une autre représentation de la tension conflictuelle incarnée dans les trois axes, puisqu’elle contient à la fois la question de savoir qui est responsable de l’issue de la relation et celle de ce qu’a été cette issue (la distance). À mesure que le récit se déroule, il apparaît que la distance que Franz révèle représente un tournant possible et un déplacement du regard. Elle lui offre l’occasion de se placer au centre de son histoire et d’affirmer sa propre indépendance, détachée de sa mère.

Et lentement, ça a commencé, euh, j’ai commencé à couper le cordon… avec la maison. Même si, je, je dois quand même dire aujourd’hui que je n’ai jamais vu, ou, ou même remarqué ce que c’était pour ma mère, qui était, eh bien, toute seule à ce moment-là. Ce n’est pas du tout quelque chose à quoi je pensais. À ce moment-là, j’étais le seul qui comptait encore. Alors, oui, mais d’une certaine façon, c’est toujours comme ça quand les enfants quittent la maison […].

Franz s’excuse pourtant de ce déplacement du regard et y résiste. Tout au long du récit, il est évident que les rôles se sont inversés : Franz se sent responsable de sa mère plutôt que l’inverse. De fait, le regard de Franz sur la relation se préoccupe moins des fautes de sa mère ou des siennes que de la manière dont cette relation a contribué à ce qu’il est devenu. Son récit révèle une vision dialectique de la relation : il reconnaît les fautes de sa mère, mais il est en même temps enclin à les contrebalancer, non seulement en soulignant sa propre responsabilité, mais aussi en insistant sur la contribution positive importante de sa mère à son éducation. C’est la reconnaissance de ses efforts qui limite sa capacité à rester critique envers elle. Cette reconnaissance pourrait bien, en outre, être la toile de fond de son attitude indulgente envers ses comportements punitifs, et la raison sous-jacente apparente pour laquelle il reconnaît les épreuves qu’elle a elle-même traversées, ce qui conduit à la disculper en raison des circonstances. Franz note à ce propos :

Alors, elle a eu une pauvre vie, je veux dire, je… C’est vrai. Je lui dois vraiment beaucoup de reconnaissance d’être devenu aujourd’hui quelque chose qui était complètement inimaginable à l’époque, et elle a fait beaucoup pour moi, et, euh, oui, à cause de ça, je regrette d’autant plus qu’elle ait eu une vie aussi pauvre.

Avec le recul, Franz laisse voir ce qui ressemble à un besoin intérieur de réévaluer la relation (axe 3). « Je vois ça autrement maintenant. » (expiration bruyante) « Aujourd’hui, je vois mieux ce qu’elle a fait pour moi. » Apparemment, cette révision traduit et favorise à la fois une lutte intérieure entre deux constructions antinomiques de sa mère. La première construction est celle de la mère stricte qu’il a connue enfant. La seconde est celle d’une femme qui a enduré les épreuves de la vie. Pour que cette femme existe, il faut, dans une certaine mesure, la libérer de son rôle de mère. Franz note : « Ce n’est pas seulement aujourd’hui que je vois ma mère sous un autre jour, c’était aussi bien plus tôt. Je ne la percevais pas seulement comme une mère violente, elle voulait aussi faire quelque chose de moi. » Pencher vers la construction disculpante signifie non seulement renoncer à la figure de la « mère » au profit de la « femme », mais aussi renoncer à la colère envers cette femme, remplacée par la gratitude et la reconnaissance d’un côté, et par les reproches adressés à soi-même de l’autre :

Quand on a diagnostiqué un cancer du côlon à ma mère, je suis allé la voir souvent pendant les derniers mois. […] Le dimanche, je devais aller la voir, et ce matin-là, j’ai reçu un appel : elle était décédée. […] On m’avait dit, bon, peut-être trois quarts d’année ; mais elle n’a même pas survécu une demi-année de plus. Euh, oui, je, j’en ai été vraiment désolé. Enfin. Parce qu’à ce moment-là, parce que j’en étais arrivé là, à pouvoir voir non seulement la mère maltraitante, mais aussi la femme qui avait traversé tant de choses.

Plus loin dans le récit, il conclut d’ailleurs : « C’était une femme stricte et dure ; peut-être aurait-elle elle-même préféré être beaucoup plus douce, plus féminine. »

En s’appuyant sur le stéréotype de la « femme », Franz exprime la nostalgie du soin doux et tendre, féminin, qu’il n’a jamais reçu de sa mère. Il se positionne aussi comme un homme qui aurait une responsabilité implicite envers cette femme, qui était, après tout, victime de circonstances terribles. D’un côté, Franz dessine les contours d’une relation mère-enfant déficiente sur le plan relationnel. De l’autre, il souligne que ces déficiences ne sont pas la faute de sa mère. Ce n’est là qu’un type d’ambivalence parmi ceux qui sont apparus dans les récits. L’histoire suivante montre une ambivalence et une complexité supplémentaires, liées à la formation de l’identité de la personne qui raconte.

Parent émotionnellement absent

Cas 2 : Lotte

Lotte (née en 1947) est la fille d’une mère allemande et d’un soldat d’occupation soviétique. L’histoire de Lotte fait apparaître une absence d’une autre nature : le parent est physiquement présent, mais la relation se caractérise par un manque de soins affectueux. C’est dans ce contexte que se réalise son positionnement et celui de sa mère au sein de la relation. Tout en désirant l’attention de sa mère, Lotte décrit la froideur de celle-ci et révèle un manque de tendresse et d’affection, le long de l’axe 1 : « L’amour, ça ne faisait tout simplement pas partie de notre vie à la maison. Un petit câlin de temps en temps, ou quelque chose comme ça, ça n’arrivait pas. » Pour souligner ce manque de disponibilité maternelle, Lotte s’appuie sur l’expérience de son demi-frère, comme pour donner plus de validité à sa propre expérience :

Mon frère me disait toujours : « Lotte, est-ce que tu te souviens si maman nous a jamais pris dans ses bras ? » « Non, je lui disais, je ne l’ai jamais vu arriver. » Ce genre de choses n’existait tout simplement pas chez nous. Mais je pense que c’était aussi comme ça, cette génération. Ils ne faisaient pas ce genre de choses, se prendre dans les bras et tout ça. Les choses étaient un peu différentes à l’époque.

On peut penser qu’attribuer le manque de proximité à « la génération de l’époque » produit deux effets le long de l’axe 1. D’abord, cela atténue la faute de la mère en la situant comme le produit d’une époque, ce qui pose les bases pour l’excuser de son manque d’amour parental. Ensuite, cela normalise le type de relation que Lotte révèle et, tout comme l’argument selon lequel son frère ressentait la même chose, valide l’expérience comme fidèle à la réalité. De plus, en présentant son frère comme celui qui cherchait la proximité, Lotte ne s’attribue pas seulement ce désir inassouvi, elle prépare aussi une comparaison entre elle et son frère dans ce domaine.

Lotte a déclaré que sa mère répartissait inégalement son amour entre ses enfants, favorisant son demi-frère et la négligeant, elle, l’enfant née de violences sexuelles (axe 2). « Oui, j’ai toujours eu l’impression, et j’ai toujours remarqué que ma mère préférait mon frère. Pour lui, enfin, elle était plus là pour lui que pour moi. » Elle évoque néanmoins la relation distante entre mère et fille comme une relation restée pour l’essentiel dans le non-dit, les confrontations émotionnelles étant présentées comme des interactions rares. Ne pas avoir été élevée par sa mère dès le début, et observer la relation affectueuse entre la mère et le fils, l’a aussi empêchée de nouer un lien de confiance avec sa mère et a suscité de douloureux sentiments d’exclusion :

C’est ce que je lui ai dit une fois, aussi, après un ou deux verres de vin, ce que je lui ai dit en larmes : « Tu n’aimes que lui. Moi, tu ne m’aimes pas. » Je m’en souviens comme si c’était aujourd’hui.

Révéler cette confrontation dans son récit est pour Lotte une manière d’exprimer son désir de proximité, un désir qu’elle sent n’avoir jamais été comblé (axe 3). Dans ses premières années, Lotte n’a pas grandi avec sa mère mais avec sa grand-mère, ce qui a contribué au sentiment qu’aucun attachement ne s’était apparemment formé entre sa mère et elle lorsqu’elle était bébé (axe 1). Il semblerait pourtant que sa mère ait bien été présente, mais d’une présence surtout symbolique, caractérisée par son absence. Lotte a aussi rapporté des expériences où sa mère était bel et bien présente physiquement ; il s’agissait toutefois d’épisodes qu’elle considérait comme des punitions injustifiées. Elle a donc construit la relation comme tendue et conflictuelle (axe 1, responsabilité de la mère) :

Donc, comme je l’ai dit, quand je suis partie de la maison, c’était très difficile avec ma mère. Je me souviens encore, une fois on, (…), une fois où je, j’étais en Hollande. J’avais 19 ou 18 ans, et je suis allée en Hollande, [inaudible] et j’ai rencontré un garçon d’Espagne. Et à l’époque, c’était vraiment quelque chose. Et pourtant, c’était un vraiment gentil… un garçon vraiment gentil, propre, correct, gentil. Voilà. Et il est venu me rendre visite en Allemagne. Et je me souviens encore, on habitait dans cette rue, et puis au terrain de jeux, c’est là qu’on se retrouvait. Ma mère a failli me tuer. Elle a dit : « Oh, Ausländerflittchen » [traînée à étrangers]. À l’époque, sortir avec un étranger, c’était considéré comme quelque chose de vraiment mal.

Dans ce contexte, elle révèle aussi avoir été battue par sa mère, ce qui l’a poussée à s’enfuir. Cet acte de violence était pour Lotte un autre signe que sa mère n’éprouvait pour elle ni empathie ni amour inconditionnel. En outre, Lotte associait le comportement de sa mère à un sentiment de honte envers elle. Le long de l’axe 2 (statut de victime de l’enfant), Lotte avait le sentiment que sa mère recherchait ce qui était socialement accepté et se souciait donc davantage de la façon dont Lotte était perçue par l’entourage que du bien-être de sa fille. Lotte a par exemple rapporté certaines contraintes imposées par sa mère concernant son apparence, comme l’obligation d’être convenablement habillée. Lotte l’interprétait ainsi : « Ma mère voulait toujours que je sois “parfaite” », ce qui étaye encore sa conviction que l’amour de sa mère était conditionnel. Les punitions et les exigences de sa mère étaient interprétées comme des restrictions générales, sans justification éducative précise, destinées seulement à changer Lotte en tant que personne, à améliorer à la fois son apparence et son attitude. « En fait, je ne sais pas pourquoi, mais on avait des disputes, énormément », ajoute ici Lotte, et plus loin dans l’entretien elle ajoute qu’elle était souvent incapable de comprendre les causes des conflits avec sa mère, qui devenaient alors une source de rancœur (axe 3, détachement). Lotte présente sa mère comme incapable d’acceptation, se positionnant ainsi elle-même, enfant née de violences sexuelles, comme une fille qui échouait constamment à répondre aux attentes de sa mère. Elle a dit qu’elle erre encore dans l’incertitude quant aux sentiments de sa mère à son égard, sans jamais avoir vraiment pu atteindre une proximité émotionnelle ou un sentiment de sécurité avec elle, ni par le passé ni aujourd’hui. Mais elle n’a jamais cessé de rechercher cette proximité, ce désir de proximité le long de l’axe 3 : « Malgré tout ça, on cherche toujours la proximité. Même si je ne sais pas ce qu’elle ressentait vraiment pour moi. À la fin, en tout cas, c’était mieux qu’au début. » Lotte ajoute : « À part ça, ma vie était “en fait normale”. » Lotte se présente comme une personne en quête continue d’identité et d’appartenance. Elle confie d’ailleurs un profond désir de retourner en Prusse-Orientale pour en savoir plus sur ses origines et sur son père biologique, comme si ce savoir pouvait lui accorder ce qu’elle n’a jamais reçu de sa mère. Aux prises avec une dissonance intérieure entre sa quête de proximité maternelle et la discorde persistante entre sa mère et elle, Lotte conclut :

Oui, c’était assez, c’était assez étrange avec ma mère, je dois être honnête, c’était… je dis que c’était le yin et le yang entre nous. […] D’un côté, elle était vraiment formidable, et de l’autre, elle était vraiment horrible.

Enfances heureuses

Cas 3 : Elise

Elise est née en 1946 ; elle est la fille d’une mère allemande et d’un soldat d’occupation américain. Son entretien est unique dans cet échantillon, en ce qu’il dépeint une histoire d’enfance agréable. Dès le début de sa narration, elle affirme explicitement que la relation avec sa mère était une relation qu’elle percevait comme bonne :

En fait, j’ai grandi seule avec ma maman […]. Vous savez, on ne se souvient pas vraiment de ce qui se passe avant trois ou quatre ans, mais je pense que j’ai eu… j’ai eu en fait, je dis toujours que j’ai eu une belle enfance.

Un aspect du récit d’Elise, qui traduit un regard sur soi plus sain que dans d’autres entretiens, est la capacité d’agir le long de l’axe 2. À l’opposé du regard fataliste qui apparaissait dans d’autres récits, Elise se positionne comme un personnage plus dominant de son histoire, parfois plus que sa mère. Elle apparaît même assez affirmée dans la relation pour manipuler les actes de sa mère à son propre avantage : « […] Une petite fille, ce n’est pas vraiment de tout repos. Et, pour être tout à fait honnête, avec ma maman, eh bien, je savais un peu comment obtenir ce que je voulais. Ouais, elle suivait. J’étais une enfant difficile, mais on n’avait pas de problèmes l’une avec l’autre. »

Avec une certaine culpabilité apparente, Elise donne l’impression que c’était elle qui décidait, et non sa mère, et qu’elle pouvait donc faire valoir ses propres intérêts. « Quand j’y pense, je dois reconnaître que j’étais une enfant têtue. Je faisais ce que je voulais ; vous savez, comme font les enfants. »

Elise affaiblit et sape l’autorité de sa mère et sa capacité à l’éduquer lorsqu’elle était enfant ; de cette manière, elle se sent investie d’un pouvoir et responsable d’une relation mère-enfant sans nuages.

Elise mentionne souvent avoir grandi seule avec sa mère et décrit une différence marquée entre sa relation avec sa mère et celle de ses demi-frères et sœurs avec leur mère. Elle donne l’impression de s’être sentie à l’aise d’être traitée avec complaisance par sa mère. « Ma demi-sœur disait à notre mère qu’elle devait être plus stricte avec moi. » En contraste frappant avec les histoires précédentes, Elise affirme explicitement que sa mère était heureuse de l’avoir, en partie parce qu’elle était un antidote à sa solitude (axe 2) :

Mais les choses étaient, tout allait bien. Je veux dire, elle n’a jamais, euh, comme c’était parfois le cas, avec des coups ou ce genre de choses. Je n’ai jamais connu ça. C’était, oui, comme je l’ai dit, toujours juste nous deux, et au fond, je pensais parfois vraiment que ma maman était en fait heureuse de m’avoir auprès d’elle. En tout cas, c’est un peu ce que je m’imaginais.

Elise nie explicitement toute expérience de rejet ou d’exclusion dans son histoire. L’identité d’enfant née de violences sexuelles a néanmoins posé question, dans une certaine mesure. À un moment, elle se remémore une chose qui maintenait cette identité vivante, son nom de famille : « Eh bien, j’ai toujours eu un nom différent, un nom de famille, parce que ma maman et mes frères et sœurs étaient tous des [nom]. Bon, alors ma maman, bien sûr, voulait que j’aie ce nom aussi, et a essayé de le faire changer, mais on ne l’a pas accepté à l’état civil, parce que, vous savez, “père inconnu”. Ouais, “père inconnu”, alors j’ai dû garder le nom de jeune fille de ma maman. Je veux dire, au fond, eh bien, j’aurais juste aimé être une [initiale]. moi aussi. » Elle ne laisse pas pour autant cette identité devenir une tache (axe 2). Avec le recul, et contrairement à d’autres personnes participantes, Elise ne se distingue pas, en tant que fille et enfant née de violences sexuelles, de ses frères et sœurs nés d’une relation amoureuse : « Je ne trouve pas ça, je ne trouve pas ça particulièrement dramatique. Je veux dire, il y en a tellement [d’enfants nés de violences sexuelles]. Je suis juste contente, je suis juste contente maintenant [inaudible] de, de ne pas être Noire ou quelque chose comme ça (rires), qu’au moins je sois blanche », dit-elle, concluant qu’elle n’a pas été exclue par sa famille ni par son entourage. Elle conclut :

Ça [être née d’un viol], ça ne comptait pas du tout pour moi. Ce qui comptait pour moi, c’était que je suis là, et que je vis ma vie, je veux dire… (hausse les épaules). Je suis peut-être trop égoïste ou quelque chose comme ça. Je ne sais pas ; ça ne m’a jamais intéressée, tout simplement.

Discussion

Cette étude visait à explorer les récits de personnes nées pendant la période d’occupation qui a suivi la Seconde Guerre mondiale (1945-1955), qui comprennent leur origine comme le résultat de violences sexuelles infligées à leur mère (une femme allemande du pays) par leur géniteur (un soldat des forces alliées). L’équipe s’intéressait en particulier à la perception des relations passées et présentes avec leur mère, aux facteurs qui avaient changé avec le temps et à ceux qui étaient restés stables. L’étude de cas collective a permis d’interpréter tout l’éventail des représentations diverses de la relation mère-enfant et devait vraisemblablement renforcer l’exhaustivité de l’échantillon de cas choisi par l’équipe de recherche. Trois catégories de contenu relatives aux relations mère-enfant, que recouvrent les entretiens, sont ressorties des données : (1) les relations conflictuelles, maltraitantes et punitives, c’est-à-dire punition parentale et disculpation par l’enfant, sentiments ambivalents ; (2) l’absence parentale émotionnelle, c’est-à-dire absence parentale, quête d’identité et manque de capacité d’agir de l’enfant, manque d’amour et désir de proximité, fils oubliés qui ne s’en soucient pas (et résilience et réticence à voir sa propre part dans la biographie de la mère), le parent étranger et le fils accompli ; et (3) l’enfance heureuse, c’est-à-dire une belle enfance, des souvenirs agréables. Il a été possible de situer ces récits sur trois axes de relationnalité, qui positionnaient la perception que les personnes participantes avaient de leur relation avec leur mère et faisaient apparaître les interactions entre les différents rôles perçus dans ces relations : responsabilité et capacité d’agir contre disculpation et statut de victime de la mère ; responsabilité et capacité d’agir contre disculpation et statut de victime de l’enfant ; et désir de proximité contre détachement.

Cet article visait à répondre à deux questions de recherche principales. Pour la première, « selon quels axes narratifs les enfants nés de violences sexuelles construisent leur relation avec leur mère ? », les résultats montrent que toutes les personnes participantes, lorsqu’elles évoquent leur relation avec leur mère, composent avec une forme de statut de victime, qu’elles décrivent elles-mêmes, et avec la responsabilité de la mère et de l’enfant, ainsi qu’avec à la fois le désir de proximité et le détachement. Les personnes participantes n’ont pas toutes abordé tous les axes, et, pour chaque axe abordé, elles semblaient parfois osciller entre plusieurs positions. Ce que les axes permettent, en revanche, c’est d’éclairer les sentiments complexes et ambivalents que ces enfants éprouvent à l’égard de leur relation avec leur mère. Ces résultats renseignent sur les expériences de vie complexes des enfants nés de violences sexuelles à l’échelle individuelle, rétrospectivement, et apportent une compréhension plus nuancée des données quantitatives antérieures (Kaiser et al., 2018) sur l’impact à long terme des circonstances de développement et de la maltraitance sur la santé mentale, bien des décennies plus tard. Un tel résultat s’observe ailleurs, chez des personnes qui rapportent de mauvaises relations mère-enfant marquées par la maltraitance, la négligence et les mauvais traitements dans l’enfance (Carpenter, 2007 ; Glaesmer et al., 2012, 2017 ; Kaiser et al., 2015 ; Mitreuter et al., 2019 ; Mochmann et Øland, 2009 ; van Ee et Kleber, 2013 ; Denov et al., 2020).

Dans cette étude, un récit de la relation mère-enfant a été identifié comme chargé de conflits, un autre faisait état d’une mère émotionnellement absente dans la relation, et un récit était dominé par une relation mère-enfant neutre à positive. On examine ci-dessous ces récits au regard de la recherche existante.

Pour la seconde question de recherche, « quels domaines de la perception que les enfants nés de violences sexuelles ont de leur relation avec leur mère suscitent des changements de perspective, et quels domaines présentent des perspectives plus stables ? », trois catégories sont apparues :

Relations conflictuelles

Le récit consacré à une relation mère-enfant conflictuelle (cas 1) a été identifié comme porteur des sentiments les plus ambivalents le long des axes 1, 2 et 3. La mère y était décrite à la fois comme auteure de violences envers son enfant et comme victime, survivante de violences sexuelles élevant un enfant qui en est né (axe 1) (Clifford, 2008). À certains moments, le participant se tenait pour responsable d’une relation mère-enfant pauvre, lorsqu’il excusait la mère qui avait dû vivre l’épreuve d’élever un enfant né de violences sexuelles, tout en se reconnaissant lui-même comme victime (axe 2). En outre, il se sentait en conséquence détaché de sa mère, mais évoquait aussi, avec le recul, le désir d’une plus grande proximité (axe 3). Le cas 1 reste critique à l’égard de la relation, tout en exprimant du regret et le désir d’un soin doux et tendre qu’il n’a pas reçu de sa mère en raison de ses circonstances difficiles (axe 3).

Parent émotionnellement absent

Certaines personnes participantes décrivaient leur relation mère-enfant à travers l’absence de leur mère due à une négligence émotionnelle, l’axe 3 relevant alors davantage du détachement que du désir de proximité. Le cas 2 disculpait néanmoins sa mère pour des raisons semblables : elle appartenait à « la génération de l’époque », et en raison de ce qu’elle avait traversé avec une enfant née de violences sexuelles. Le cas 2 tendait à situer la mère émotionnellement absente comme responsable de ses actes (par exemple, les agressions verbales et physiques) le long de l’axe 1 et, en conséquence, se percevait comme victime d’une mère traumatisée (axe 2), lorsqu’elle notait que sa mère avait honte d’elle, l’enfant née de violences sexuelles, comparée à son frère, et que l’amour de sa mère n’était que conditionnel. Cela concorde avec les recherches antérieures selon lesquelles les enfants nés de violences sexuelles sont perçus comme un rappel vivant du viol (van Ee et Kleber, 2013) et sont traités autrement que leurs frères et sœurs nés de l’amour (Denov et al., 2020). Le cas 2 se positionne comme victime de la situation le long de l’axe 2. Du fait d’une mère émotionnellement absente, la narratrice fait part d’un manque d’informations sur son identité, qu’elle recherche rétrospectivement. Ce résultat va dans le sens des recherches actuelles, qui ont montré que, pour la majorité des enfants nés de la guerre, retrouver et apprendre à connaître leur père biologique semble un enjeu central, en particulier pour découvrir des ressemblances de personnalité et d’apparence physique (Mitreuter et al., 2019 ; Denov et al., 2020).

Enfances heureuses

Un cas de la série (cas 3) faisait état d’une enfance heureuse, avec un lien mère-enfant décrit comme agréable, ce qui montre que, malgré leurs difficultés, un lien d’amour peut se nouer entre la mère et l’enfant (Baldi et MacKenzie, 2007 ; Powell, 2001). Dans cette étude, cependant, l’appréciation positive que cette participante portait sur son enfance semblait liée au sentiment de maîtriser la relation : sa propre capacité d’agir contribuait à son sentiment de bien-être et de pouvoir. Cette participante parle avec assurance de la relation avec sa mère et conclut en reconnaissant avoir contribué, à égalité, au bien-être de sa mère en la sauvant de la solitude. Sa manière de faire face au fait d’être née de violences sexuelles passe par la généralisation et l’acceptation de la réalité, sans se sentir exclue ni négligée par sa famille et ses amis, mais heureuse d’être en vie. Étant donné le manque de recherches sur les enfants nés de violences sexuelles, en particulier à l’âge adulte, quand ces personnes peuvent réfléchir à leurs relations avec leurs parents, ce résultat est difficile à situer. Il n’en est pas moins important, au regard des données écrasantes selon lesquelles les relations entre ces enfants et leur mère sont pauvres. Il reste néanmoins essentiel de veiller à ce que ce type d’interprétation ne reflète pas, en réalité, une relation mère-enfant trop fusionnelle, en particulier lorsque les mères elles-mêmes ont des schémas d’attachement conflictuels et n’ont pas forcément la capacité de reconnaître les besoins de leur enfant comme distincts des leurs (Anderson et van Ee, 2020).

Ces résultats confirment les recherches existantes selon lesquelles ces relations comportent, du côté de la mère comme de l’enfant, à la fois responsabilité et disculpation, ambivalence, conflit et désir de proximité, mais aussi des expériences d’enfance heureuse. Cette étude complète d’autres recherches menées auprès des personnes nées pendant l’occupation d’après-guerre en Allemagne et en Autriche, aujourd’hui âgées, et rappelle la nécessité de continuer à recueillir des récits personnels, d’autant que des enfants naissent encore très souvent de violences sexuelles dans les conflits actuels. Prendre la mesure de l’impact potentiel de cette origine tout au long de la vie de ces personnes est une condition pour amorcer le changement.

Limites et perspectives

Cette étude a plusieurs points forts, notamment celui d’être l’une des très rares à saisir l’ensemble de la vie de personnes nées dans la période qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, avec un intérêt particulier pour celles dont on sait qu’elles sont nées de violences sexuelles. Ces résultats rétrospectifs sont un point de comparaison utile pour les données recueillies auprès de populations touchées par des conflits plus récents, et enrichissent la maigre littérature sur le devenir psychologique et socio-émotionnel de ces enfants nés de violences sexuelles.

Les résultats de la présente étude doivent toutefois être discutés à la lumière de plusieurs limites. Premièrement, conformément aux normes de la recherche qualitative (Tracy, 2010) et afin de répondre de façon adéquate aux objectifs de recherche, les données analysées étaient extrêmement riches, mais néanmoins peu nombreuses et culturellement homogènes. Deuxièmement, les histoires analysées ayant été racontées rétrospectivement, bien des années après l’enfance des personnes participantes, les résultats ci-dessus ne peuvent fournir, et n’ont pas l’ambition de fournir, un compte rendu « objectif » de leurs expériences de la relation mère-enfant telle qu’elle a pu être vécue des décennies plus tôt. En outre, l’interprétation était orientée par un cadre conceptuel lié à l’attachement et a été menée dans une perspective herméneutique (Josselson, 2004). Adopter un autre cadre conceptuel ou une autre approche herméneutique pourrait conduire à une lecture différente des résultats. Si ces limites excluent toute généralisation, elles sont attendues dans des études qualitatives, qui visent à offrir une exploration riche des composantes de l’expérience et à permettre la transférabilité des résultats à d’autres situations plutôt qu’à généraliser à une population entière (Tracy, 2010).

Cette recherche contribue à un corpus restreint, mais croissant, de travaux qui documentent les expériences des enfants nés de violences sexuelles ; surtout, elle jette un éclairage singulier sur les derniers temps de la vie de cette population et adopte une perspective développementale sur la durée de la vie. Les résultats montrent que les enfants nés de violences sexuelles passeront vraisemblablement leur vie à composer avec les difficultés de relations mère-enfant ambivalentes et parfois difficiles, qui peuvent affecter leur identité (Mitreuter et al., 2019), leur lien social et leur situation familiale (Kelley, 2017 ; Woolner et al., 2019). Ces résultats sont décisifs pour la pratique clinique, les politiques publiques et la recherche, ainsi que pour éclairer les mesures de prévention, d’autant que des conflits nouveaux ou persistants se multiplient dans le monde et que davantage d’enfants sont conçus dans des relations non consenties.

Si toutes les femmes touchées par des violences sexuelles liées aux conflits n’ont pas besoin d’un traitement pour la détresse psychologique qui y est associée, beaucoup présentent une symptomatologie qui affecte leur fonctionnement quotidien (par exemple anxiété, dépression et TSPT ; Campbell et al., 2009 ; Sharma et al., 2020), ainsi que des difficultés interpersonnelles qui peuvent déterminer leurs relations avec leurs enfants (Anderson et van Ee, 2020 ; Heynen, 2013 ; van Ee et Kleber, 2013). Les résultats sur les expériences de vie complexes des enfants nés de violences sexuelles à l’échelle individuelle apportent des informations importantes aux recherches antérieures sur le point de vue des mères, qui correspond à bien des égards à une position entre rejet et intégration (Heynen, 2013). La capacité des équipes de santé mentale à anticiper ces difficultés peut jouer un rôle décisif dans l’amélioration du devenir à long terme. Parallèlement, sur le plan des politiques publiques, ces résultats donnent du poids à la résolution 2467 du Conseil de sécurité des Nations unies, adoptée en 2019, qui vise à lever le silence et la honte entourant les enfants nés de violences sexuelles à l’échelle mondiale, en proposant une conception plus globale de la justice et de la responsabilité, y compris des réparations pour les personnes survivantes et une aide à la subsistance leur permettant de reconstruire leur vie et de soutenir leur famille. Les réactions parentales influent sur l’expression de la détresse chez la mère et l’enfant (Qouta et al., 2005) ; il faut donc renforcer le soutien à l’autonomisation des familles et les groupes de soutien aux parents, afin d’aider les personnes aux prises avec des difficultés parentales à mieux comprendre leurs relations (Slade, 2006 ; Qouta et al., 2005). Les programmes doivent prendre en charge le trauma des personnes survivantes de violences sexuelles liées aux conflits, en particulier si la mère a vécu un trauma tel qu’un viol suivi d’une grossesse (Anderson et al., 2021).

Les recherches futures gagneraient à reproduire cette étude sur des échantillons plus larges et culturellement plus divers, ainsi qu’auprès d’enfants nés de violences sexuelles lors de conflits plus récents dans le monde. Cette étude pourrait en outre inspirer de nouvelles études comparatives, qualitatives et quantitatives, sur les ressemblances et les différences entre les enfants nés de violences sexuelles et d’autres populations (par exemple, les enfants nés d’un viol hors contexte de guerre ou conçus de manière consentie avec des « soldats ennemis »). De futures investigations qualitatives gagneraient aussi à examiner cette population à travers des phénomènes psychosociaux plus variés (par exemple, la formation de l’identité, les relations sociales, les stratégies pour faire face à l’adversité de la vie, etc.) et à chercher à dresser un tableau plus complet de ce que signifie grandir lorsque sa naissance résulte de violences sexuelles. Il serait pour cela souhaitable de recourir à des méthodologies qualitatives plus diverses (par exemple, la théorie ancrée, la recherche phénoménologique et les analyses narratives).

Complexe Systémique : à retenir

L’étude donne la parole à des personnes que l’histoire a longtemps laissées dans l’ombre : les enfants nés, dans l’Allemagne occupée, de viols commis par des soldats. Sa force est de montrer que la relation à la mère ne se résume ni au rejet ni à l’amour, mais se construit sur des axes où chacun se déplace au fil de la vie : tenir la mère pour responsable ou la voir comme victime, se sentir coupable de son malheur ou victime soi-même, chercher la proximité ou s’en protéger. Pour la clinique systémique, ces axes offrent une grille d’écoute utile bien au-delà de l’après-guerre, partout où un enfant porte la trace d’une violence subie par un parent : ils invitent à entendre la loyauté, la parentification et le secret sans trancher trop vite entre coupable et victime. Le cas d’Elise, qui dit une enfance heureuse, rappelle aussi qu’un récit positif peut recouvrir une relation trop fusionnelle. Les limites tiennent à trois récits seulement, allemands, reconstruits des décennies plus tard. À lire avec l’article sur l’évolution de la relation mère-enfant dans la violence conjugale, et avec l’article sur un regard systémique face aux violences sexuelles.

Notes de l’original

Remerciements. Ce projet a reçu un financement du programme de recherche et d’innovation Horizon 2020 de l’Union européenne, au titre de la convention de subvention Marie Skłodowska-Curie no 642571.

Financement. Publication en libre accès permise et organisée par le Projekt DEAL.

Liens d’intérêts. L’équipe de recherche déclare n’avoir aucun lien d’intérêts.

Consentement à la publication. Le consentement à la publication de données anonymisées a été obtenu au préalable, par écrit, auprès de toutes les personnes participantes.

Approbation éthique. L’étude a été examinée et approuvée par le comité d’éthique de la faculté de médecine de l’université de Leipzig. Pour garantir la confidentialité, tous les récits ont été anonymisés et chaque personne participante a reçu un code. Les données de recherche recueillies, y compris les transcriptions d’entretiens et le matériel vidéo, ont été conservées sous clé dans un lieu sûr, accessible à la seule équipe de recherche. Chaque personne participante a donné, avant sa participation, son consentement éclairé écrit à l’utilisation des données pour cette étude.

Consentement éclairé. Le consentement éclairé a été obtenu auprès de toutes les personnes participantes incluses dans l’étude.

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Traduction non officielle en français de Représentations de la relation mère-enfant chez les enfants nés de violences sexuelles dans l’Allemagne d’après-guerre, par Sophie Roupetz, Jacob Y. Stein, Kimberley Anderson, Marie Kaiser, Saskia Mitreuter et Heide Glaesmer, Journal of Child and Family Studies, vol. 32, no 5 (2023), doi : 10.1007/s10826-022-02372-4, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (légende de la figure traduite). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Mother-Child Relationship Representations of Children Born of Sexual Violence in Post-WWII Germany », publié dans Journal of Child and Family Studies (2023) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Comment citer cet article

Roupetz, S., Stein, J. Y., Anderson, K., Kaiser, M., Mitreuter, S., et Glaesmer, H. (2023). Représentations de la relation mère-enfant chez les enfants nés de violences sexuelles dans l’Allemagne d’après-guerre (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/representations-de-la-relation-mere-enfant-chez-les-enfants-nes-de-violences-sexuelles (Œuvre originale publiée en 2022 dans Journal of Child and Family Studies, 32(5), 1398-1410 (2023) ; republiée en 2023 par Journal of Child and Family Studies, https://link.springer.com/article/10.1007/s10826-022-02372-4)

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