Marriage & Family Review · Couple
À qui les couples interreligieux heureux en mariage demandent-ils conseil pour leur couple et pour élever leurs enfants ? L’équipe de William Stanford et David Dollahite a interrogé 32 couples américains. Avant les responsables religieux, ils se tournent d’abord l’un vers l’autre, puis vers leur famille, leurs amitiés et des professionnels, et savent aussi écarter les influences qui menacent leur union, parfois au nom même de leur foi.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Sources d’influence dans le mariage et la parentalité des couples interreligieux, par William D. Stanford, Justin J. Hendricks, Ted G. Futris, Loren D. Marks et David C. Dollahite, publié dans Marriage & Family Review (Taylor & Francis) (2025), doi : 10.1080/01494929.2025.2467914, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les tableaux sont présentés sous forme de listes ; les annexes A et B ne sont pas reprises. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Ces familles interreligieuses qui réussissent se distinguent par leur intentionnalité : elles protègent leur relation des influences indésirables.
William D. Stanford, Justin J. Hendricks, Ted G. Futris, Loren D. Marks et David C. Dollahite
Résumé
Les mariages interreligieux sont de plus en plus courants, mais la recherche sur leur dynamique familiale et sur les sources d’influence qui pèsent sur leur fonctionnement familial reste limitée. Dans le même ordre d’idées, si la recherche souligne l’influence de la religion sur les processus familiaux, la plupart des études n’incluent que des couples de même foi. Nous avons donc exploré, par une approche qualitative, l’expérience de 32 couples interreligieux heureux en mariage, en examinant les sources auxquelles ils puisent pour se guider dans le mariage et la parentalité, les raisons pour lesquelles ils rejettent certaines influences et le rôle de la religion dans leur fonctionnement familial. Nous avons dégagé un thème de rejet des influences extérieures et cinq grands thèmes, ou sources d’influence : l’un l’autre ou soi-même, la famille, les amitiés, les médias et les sources professionnelles, et les sources spirituelles. Les résultats soulignent les ressemblances entre les couples interreligieux et les familles américaines en général, et mettent en lumière leur capacité d’agir dans le choix de leurs sources d’influence. Nous discutons les sources religieuses à l’aide du cadre de la spiritualité relationnelle. Les implications cliniques et les pistes de recherche sont discutées.
Mots-clés : mariage interreligieux ; parentalité ; religion ; processus familiaux ; influences contextuelles
Les mariages interreligieux sont devenus de plus en plus courants aux États-Unis au cours du dernier demi-siècle. À mesure que la part de la population sans affiliation religieuse augmente (Pew Research Center, 2015) et que le sens de l’affiliation religieuse s’intériorise (Smith et Adamczyk, 2020), les personnes sont de plus en plus susceptibles de côtoyer des personnes d’une autre affiliation religieuse que la leur et de nouer avec elles des liens amoureux. Les systèmes familiaux issus de ces unions marchent souvent sur une corde raide, entre des attentes religio-culturelles concurrentes. La recherche s’est jusqu’ici surtout intéressée à la manière dont les couples interreligieux composent avec leurs convictions, obligations et traditions religieuses mêlées (Riley, 2013), ou a comparé leurs résultats relationnels à ceux des couples de même foi (Hwang et al., 2019). Ces approches, pour utiles qu’elles soient, éclairent cependant peu la manière dont les traditions religieuses présentes dans la relation influencent le fonctionnement familial. En construisant et en entretenant leur identité familiale singulière, les couples interreligieux acceptent et rejettent sans doute l’influence religieuse d’une manière qui peut se distinguer de celle des couples de même foi. Les recherches qui explorent ces dynamiques dans les foyers de même foi (par exemple Essig et al., 2018) ont souvent adopté une approche fondée sur les forces pour montrer par quelles voies la religiosité peut bénéficier au fonctionnement familial (une possibilité qui bénéficie d’un large appui empirique ; Dollahite et al., 2019). Nous avons suivi une démarche semblable pour l’étude présentée ici. Plus précisément, la présente étude recourt à une méthodologie qualitative fondée sur les forces pour explorer ce que rapportent des couples interreligieux heureux en mariage au sujet de leurs sources d’influence et de conseils dans le mariage et la parentalité, des raisons pour lesquelles ils rejettent certaines influences, et en examinant tout particulièrement le rôle que joue la religion, s’il en est un, dans leurs processus conjugaux et parentaux.
Les soixante dernières années ont vu une nette augmentation du nombre de mariages interreligieux aux États-Unis, c’est-à-dire de mariages dans lesquels les partenaires se reconnaissent dans des traditions religieuses ou spirituelles différentes, ou dans lesquels l’un des partenaires se reconnaît dans une tradition et l’autre non (Pew Research Center, 2015 ; Riley, 2013). Monahan (1971), à partir des données de la Current Population Study de 1957, estimait que les mariages mixtes (y compris entre différentes dénominations du christianisme protestant) représentaient 17,5 % des mariages. À titre de comparaison, l’étude Religious Landscape du Pew (2015) indiquait que 39 % des mariages américains conclus entre 2010 et 2014 étaient interreligieux, et que les mariages interreligieux représentaient 33 % de l’ensemble des mariages américains au moment de l’étude.
Examiner la prévalence du mariage interreligieux soulève une question importante, celle de l’identification. Certains travaux ont soutenu que, dans la mesure où tout couple réunit deux personnes ayant chacune leur histoire et leur expérience religieuses, tout mariage pourrait être considéré comme interreligieux (Miller, 2013). Une telle perspective risque toutefois de minimiser les distinctions communautaires et théologiques réelles qui peuvent exister entre les traditions de foi (Hughes, 2012). En réponse à cette question, nous proposons de situer les couples sur un continuum interreligieux, tel que celui de la figure 1. À l’extrémité gauche du spectre, et hors du continuum, nous plaçons les couples qui fréquentent la même congrégation et se reconnaissent tous deux dans la même tradition de foi. Si ces partenaires peuvent avoir à composer avec des différences de croyances et d’attentes particulières, nous les distinguons des couples interreligieux en ce que leurs engagements de foi n’impliquent pas des communautés de foi séparées. Juste à droite de ces couples, nous avons placé ceux qui se reconnaissent dans la même tradition de foi mais fréquentent des congrégations religieuses différentes. Le lien avec une communauté de foi étant l’un des mécanismes par lesquels la religiosité peut influencer le fonctionnement familial (Mahoney, 2010), nous considérons que ces couples ont leur place sur le continuum interreligieux. Au centre du continuum se trouvent les couples qui appartiennent à des traditions distinctes mais apparentées. Comme on le verra plus loin, certaines traditions de foi reconnaissent une affinité théologique avec d’autres traditions précises (par exemple, les catholiques romains reconnaissent le baptême, mais non les autres sacrements, des chrétiens protestants ; Catholic Church, 2000). Ces couples peuvent avoir à composer avec des différences importantes en matière de rituels et de théologie, en plus des questions liées à la communauté religieuse ; mais ils rencontreront aussi probablement de nombreuses ressemblances entre leurs systèmes de croyances. Enfin, à l’extrémité du continuum, nous avons placé les couples qui appartiennent à des traditions religieuses distinctes (et, à certains égards, conflictuelles). Ces couples peuvent avoir à traiter une grande partie, voire la totalité, des questions évoquées jusqu’ici. S’y ajoute parfois une tension liée à des visions du monde incommensurables et à des conflits historiques ou contemporains. Nous incluons notamment dans cette catégorie le nombre rapidement croissant de mariages américains dans lesquels un seul des partenaires se reconnaît dans une tradition religieuse. Le Pew (Pew Research Center 2015) estime que ces unions représentaient 46 % des mariages interreligieux. Pour comprendre la manière dont les couples interreligieux sont influencés dans leurs relations familiales, la présente étude s’appuie sur des couples exemplaires répartis sur tout le spectre du mariage interreligieux.

Pour comprendre comment diverses sources influencent les familles interreligieuses américaines, il faut d’abord relever un changement sociologique dans la manière dont les Américains abordent en général la religiosité. La hausse des unions interreligieuses a coïncidé, et est sans doute liée, avec une tendance générale à la sécularisation et à la désinstitutionnalisation religieuse aux États-Unis. Le même rapport du Pew (Pew Research Center 2015) cité plus haut indique que les personnes sans affiliation religieuse représentent près d’un quart de la population (22,8 %, contre 16,1 % en 2007). De fait, la croissance des unions interreligieuses tient peut-être en partie à l’acceptabilité croissante de la désaffiliation religieuse. Cependant, même pour les couples interreligieux dont les deux partenaires conservent une identité religieuse, l’évolution du regard que les Américains portent sur la religion peut modifier la manière dont les sources religieuses influencent leur fonctionnement familial. À mesure que les Américains envisagent la religiosité en termes de plus en plus personnels plutôt qu’institutionnels, chacun se sent sans doute plus libre de choisir les enseignements et les traditions religieuses qu’il souhaite conserver (Smith et Adamczyk, 2020). Pour les couples interreligieux, qui subissent souvent une forme de réprobation institutionnelle, réelle ou perçue, en raison de leur union religieusement hétérodoxe (Riley, 2013), cette approche personnalisée est sans doute un élément important de la manière dont ils composent avec des engagements potentiellement concurrents. Ces familles sont, par nécessité, en train de forger une culture familiale singulière, qui intègre certains aspects de leur communauté religieuse et en rejette d’autres.
Pour la majorité des grandes traditions religieuses américaines, le mariage est une occasion religieuse importante (souvent centrale), porteuse d’implications spirituelles considérables (Marks, 2005). Sans surprise, cette importance s’accompagne de définitions très précises de ce qu’est le mariage et de qui peut y accéder. Riley (2013) note que les grandes traditions religieuses varient à la fois dans leur proscription des mariages interreligieux et dans la mesure où elles abordent la question sur le plan institutionnel. Depuis Vatican II, les catholiques romains peuvent recevoir le sacrement du mariage en se mariant hors de l’Église catholique, mais seulement si leur partenaire appartient à une tradition chrétienne ou est juif et si le couple a reçu une dispense épiscopale (Paul, 1970). De même, les hommes musulmans peuvent épouser des femmes juives ou chrétiennes, mais non des membres d’autres traditions religieuses (la question concernant les femmes musulmanes paraît plus ambiguë ; Bangstad, 2004). Les membres de l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours peuvent épouser une personne d’une autre foi lors d’une cérémonie civile, mais ne peuvent alors se voir accorder un « mariage éternel » (condition préalable à l’entrée dans le plus haut des cieux) (The Church of Jesus Christ of Latter-day Saints, 2011).
Dans sa revue de la manière dont différentes traditions religieuses abordent le mariage interreligieux, Riley (2013) observe que les traditions moins centralisées (par exemple le christianisme protestant et le judaïsme) tendent à ne pas avoir de position doctrinale claire sur la question. Les responsables chrétiens fondamentalistes et évangéliques, par exemple, découragent souvent le mariage hors de la foi, en invoquant le conflit inévitable que feront naître des croyances concurrentes ou la question de l’éducation des enfants ; mais les dénominations varient dans la manière plus ou moins explicite dont elles abordent le sujet. Quelle que soit leur tradition religieuse, les couples interreligieux doivent souvent marcher sur une corde raide culturelle : intégrer les influences qu’ils souhaitent garder tout en rejetant celles qui, à leurs yeux, risqueraient de fragiliser leur relation. Si quelques équipes de recherche ont étudié la manière dont les couples interreligieux composent avec leurs engagements religieux (Miller, 2013 ; Riley, 2013 ; Shoaf et al., 2022), la question des forces et des voix que ces couples laissent influencer leur fonctionnement familial n’a pas encore été étudiée.
Les traditions et les communautés religieuses véhiculent souvent des présupposés explicites et implicites sur ce que sera la vie de famille. On peut attendre des familles qu’elles participent à des rituels particuliers (par exemple le mariage, le baptême, les bar ou bat mitsvah) ou qu’elles adoptent des pratiques régulières (par exemple prier cinq fois par jour pour les musulmans [salat ; Essig et al., 2018], observer les soirées familiales à la maison pour les saints des derniers jours [Marks, 2004 ; Marks et al., 2020]). Mais on peut aussi attendre des membres de la famille qu’ils se comportent les uns envers les autres de manière particulière. De nombreuses recherches ont relié la religiosité familiale à des processus familiaux non religieux (par exemple les comportements parentaux, les modes de communication, la répartition des tâches ; voir Goeke-Morey et Cummings, 2017 ; Mahoney, 2010 ; Mahoney et al., 2001 ; Petro et al., 2018). Dans la majorité des études, ces associations sont positives, malgré d’importantes exceptions (Dollahite et al., 2019).
Mahoney (2010), dans le cadre de la spiritualité relationnelle, a proposé trois mécanismes par lesquels les croyances et les pratiques spirituelles influencent le fonctionnement familial : (a) un lien avec le divin, (b) l’intégration dans une communauté religieuse ou spirituelle et (c) le fait d’imprégner les relations d’une signification divine (processus que Mahoney appelle la sanctification de la relation). Pour les familles interreligieuses, faire la synthèse de ces influences (surtout là où elles divergent) en un fonctionnement viable peut être une part essentielle de la réussite de leur union.
L’un des grands axes de travail des spécialistes de la famille qui s’intéressent à la religion et à la spiritualité concerne l’influence de la foi sur la relation conjugale. La recherche a montré que les mariages entre partenaires religieux sont plus stables (Latifa et al., 2021) et présentent en général une satisfaction relationnelle plus élevée (Stafford et al., 2014). Ces bénéfices sont cependant nettement moindres pour les couples interreligieux (Hwang et al., 2019). Lehrer et Chiswick (1993) ont ainsi constaté que si les couples saints des derniers jours (SDJ) de même foi avaient 13 % de risque de divorcer avant leur cinquième année de mariage, soit le taux le plus bas de toutes les traditions religieuses, les couples interreligieux dont l’un des partenaires était SDJ avaient 40 % de risque de divorcer avant leur cinquième année, soit un risque triplé. D’autres travaux ont obtenu des résultats semblables en comparant couples de même foi et couples interreligieux sur le conflit conjugal (Curtis et Ellison, 2002) et l’ajustement conjugal (Schramm et al., 2012). Ces études servent cependant surtout à établir en quoi les couples interreligieux diffèrent des couples de même foi, non à cerner les processus et les expériences propres aux couples interreligieux. Ces questions demandent à être explorées davantage, d’autant que de plus en plus d’adultes américains choisissent une union interreligieuse.
Un autre grand axe de recherche porte sur la manière dont la religiosité familiale influence la relation parent-enfant. Comme pour le fonctionnement conjugal, la majorité des résultats dans ce domaine sont positifs. De nombreuses traditions religieuses accordent une grande importance à la relation parent-enfant (Goeke-Morey et Cummings, 2017). Dans la même veine, l’engagement religieux s’est révélé favoriser la responsabilité paternelle et une parentalité proactive (Wilcox, 2002), et il est associé à une plus grande cohésion familiale (Brody et al., 1996) et à davantage d’affection physique (Goeke-Morey et Cummings, 2017).
Les effets du fonctionnement religieux sur la relation parent-enfant ne sont cependant pas toujours positifs. La religion peut être à l’origine de conflits parent-enfant ou les aggraver (Pearce et al., 2019), en particulier lorsque les parents sont plus engagés religieusement que leurs enfants (Hendricks et al., 2024 ; Stokes et Regnerus, 2009). De même, Brelsford et Mahoney (2009) ont rapporté que des mères religieuses peuvent se trianguler avec Dieu contre leurs enfants, ce qui se traduit par de l’agressivité verbale et des comportements d’obstruction.
Le rôle du désaccord religieux dans ces études est important, en particulier pour les couples interreligieux, dont les enfants ont moins de chances de se reconnaître dans la tradition religieuse de leurs parents (Bengtson et al., 2013). Riley (2013) affirme : « Décider comment élever [religieusement] les enfants est probablement le plus haut obstacle auquel se heurtent les parents interreligieux » (p. 80). Ces résultats ramènent une fois de plus à la question suivante : compte tenu des tensions importantes que les désaccords religieux peuvent faire peser sur les relations familiales, à quelles sources de conseils les familles interreligieuses solides puisent-elles pour relever ces défis, quelles influences choisissent-elles de rejeter, et quel rôle, s’il en est un, la religion de chaque partenaire joue-t-elle pour guider leur fonctionnement conjugal et familial ?
Tout en conciliant leurs convictions religieuses différentes, les couples interreligieux composent sans doute aussi avec d’autres sources d’influence, dont celle de la famille élargie et de la communauté au sens large. La recherche a montré que les relations avec des personnes extérieures au foyer sont des sources d’influence particulièrement saillantes pour le fonctionnement conjugal et parental (Cochran et Niego, 2002). Face à des difficultés relationnelles, chacun puise sans doute dans les leçons tirées de ces sources extérieures ; il peut s’agir de conseils explicites (par exemple « ne jamais aller se coucher fâché contre son conjoint ») mais aussi, probablement, de leçons tirées de l’expérience (par exemple « mon père s’excusait toujours quand il avait fait une erreur »). Ces sources d’influence peuvent être familiales (par exemple les parents, la fratrie, les grands-parents), communautaires (par exemple les amitiés, les membres de la communauté) ou professionnelles (par exemple le conseil conjugal et familial, les livres de développement personnel, les programmes d’éducation relationnelle). Comme pour les influences de la foi, les couples s’efforcent sans doute consciemment de faire le tri parmi ces différentes sources, en acceptant celles qui s’accordent avec leurs valeurs et en rejetant les autres (Cochran et Niego, 2002).
La famille d’origine joue un rôle déterminant dans les comportements et les valeurs relationnels ultérieurs des enfants. Bandura (1986) a avancé que les interactions au sein de la famille d’origine servent d’échafaudage aux attentes et aux comportements dans les relations futures. Cette théorie a été appuyée par des recherches empiriques portant sur des schémas comportementaux aussi bien positifs (Whitton et al., 2008) que négatifs (Kerr et al., 2009). Ces transmissions ne sont toutefois pas déterminantes : chacun peut rejeter consciemment l’influence familiale (Bandura, 1986). La recherche a montré que les partenaires amoureux, en particulier, peuvent modérer les schémas générationnels (Conger et al., 2012 ; Schofield et al., 2017).
On calque aussi probablement ses croyances et ses comportements sur ceux des personnes les plus proches, qu’elles soient ou non de la famille (Bandura, 1986). Les recherches sur l’influence des réseaux sociaux sur les processus familiaux indiquent que les couples reçoivent un soutien important dans leur relation l’un avec l’autre et avec leurs enfants (Rözer et al., 2016 ; Stanford et al., 2021). Kwon et al. (2013) ont constaté que les couples insérés dans une communauté soutenante tendaient à puiser dans ces ressources pour alléger le stress parental. Fait important, et à la différence de l’influence familiale, chacun dispose aussi d’une grande latitude dans le choix de ses sources d’influence communautaires. McPherson et al. (2001) ont suggéré que l’on tend à fréquenter des personnes qui partagent ses valeurs et ses croyances. Pour les couples interreligieux, cela peut signifier maintenir un lien avec leurs communautés religieuses, mais aussi forger de nouvelles communautés, explicitement interreligieuses (Miller, 2013).
Une dernière source d’influence pour les familles américaines pourrait être qualifiée de guidance experte ou professionnelle. Les foyers américains se tournent de plus en plus vers ces sources expertes pour obtenir de l’aide dans leurs relations (Stewart et al., 2016). Ces sources peuvent prendre la forme de conseil et de thérapie professionnels, de livres de développement personnel, de podcasts ou de programmes d’éducation parentale. Il est possible que les couples interreligieux s’appuient sur ces sources pour se guider dans des processus conjugaux et parentaux détachés de toute influence religieuse ou spirituelle.
La présente étude prolonge la littérature existante en explorant vers qui les couples interreligieux se tournent pour se guider dans leur fonctionnement familial. Plus précisément, nous analysons des entretiens menés avec des couples interreligieux exemplaires afin de déterminer les sources auxquelles ils puisent pour former et entretenir leur système familial. Parce que les couples interreligieux vivent souvent dans un espace liminal entre des cultures religieuses, nous voulions voir comment des couples unis de longue date et très satisfaits composaient avec ces sources de conseil et d’influence potentiellement concurrentes. Au départ, nos questions de recherche étaient : « De qui ces couples interreligieux ont-ils intégré des conseils concernant le fonctionnement familial ? » (QR1) ; et « Comment ont-ils puisé dans leurs engagements religieux pour se guider dans leurs relations, si tant est qu’ils l’aient fait ? » (QR2). Pendant l’analyse des données, nous avons veillé à garder l’attention sur les thèmes pertinents et importants au regard de ces questions. Nous avons ainsi ajouté, en réponse aux entretiens des personnes participantes, la question de recherche inattendue suivante : « Dans quelles conditions ont-ils rejeté l’influence de sources extérieures ? » (QR3).
Les personnes participantes ont été recrutées par échantillonnage raisonné (Daly, 2008) et interrogées, hormis trois entretiens pilotes complets, entre 2018 et 2019. Dans une approche fondée sur les forces (voir Maton et al., 2004), nous avons recherché des couples qui déclaraient (a) vivre un mariage interreligieux heureux et stable, (b) élever ou avoir élevé ensemble au moins un enfant et (c) compter au moins un partenaire très religieux1. Le recrutement s’est fait par trois voies successives, jusqu’à atteindre notre objectif de 30 couples. Pour la première vague de recrutement, nous avons utilisé le panel professionnel de Qualtrics afin de repérer des couples répondant à nos critères et disposés à participer à un projet fondé sur des entretiens. Cette approche n’a toutefois pas permis d’obtenir le nombre de couples souhaité.
Pour élargir notre recherche, nous avons contacté 143 groupes, responsables et organisations religieux et interreligieux à travers les États-Unis par divers canaux, notamment des messages et publications Facebook, ainsi que par leurs sites web ou par courriel lorsque c’était possible (voir l’annexe A pour la liste des groupes contactés). Dans ces messages, nous présentions l’étude, y compris les critères de participation, et demandions qu’on nous oriente vers des couples interreligieux heureux en mariage et disposés à participer, en encourageant les groupes à transmettre nos coordonnées aux personnes susceptibles de participer, qui pouvaient alors nous contacter si elles étaient intéressées. La majorité des personnes participantes ont été recrutées de cette manière. Fait intéressant, bien que sept seulement des 143 groupes contactés aient eu un lien quelconque avec les saints des derniers jours, ceux-ci ont été involontairement surreprésentés. Cela tient sans doute à l’affiliation de certains membres de l’équipe de recherche à l’université Brigham Young, établissement soutenu par l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours, qui a pu rendre les membres de cette communauté plus disposés à participer. Cette surreprésentation des saints des derniers jours présente toutefois certains avantages, notamment parce que la recherche a montré que les foyers saints des derniers jours présentent certains des plus forts écarts de stabilité relationnelle entre unions de même foi et unions interreligieuses (Lehrer et Chiswick, 1993), et que les parents saints des derniers jours tiennent peut-être plus que ceux de presque toute autre religion à ce que leurs enfants se marient au sein de la foi (Riley, 2013). Enfin, deux couples qui répondaient exceptionnellement bien à nos critères ont été recrutés par échantillonnage de commodité (c’est-à-dire par des relations personnelles de membres de l’équipe de recherche).
Les statistiques descriptives de la présente étude figurent dans le tableau 1. L’échantillon comprenait 31 couples interreligieux mariés et hétérosexuels, ainsi qu’une personne récemment endeuillée issue d’un mariage interreligieux (N = 63). Les personnes participantes avaient entre 31 ans et « plus de 75 ans », pour un âge moyen d’environ 49 ans. Elles étaient mariées depuis environ 20 ans en moyenne, et la majorité des couples (n = 19) déclaraient être mariés depuis 15 ans ou plus. Les couples déclaraient avoir élevé ou élever en moyenne 3 enfants. La majorité des personnes participantes étaient blanches (75,4 %), le reste de l’échantillon se reconnaissant dans diverses minorités raciales et ethniques (soit 9 % de Noirs ou d’Afro-Américains, 6 % d’Hispaniques, 5 % d’Asiatiques, 2 % de Philippins et 2 % de personnes originaires du Moyen-Orient). Le niveau d’études allait du diplôme de fin d’études secondaires au doctorat, la médiane étant un diplôme universitaire de premier cycle en quatre ans. Comme indiqué plus haut, les personnes participantes ont été recrutées dans tout le pays, l’échantillon final comptant des personnes de 14 États américains. Fait important, notre échantillon couvrait 7 des 8 régions socio-religieuses des États-Unis définies par Silk et Walsh (2008) : Mountain West (n = 7 ; 21,9 %), Southern Crossroads (n = 5 ; 15,6 %), Pacific (n = 6 ; 18,8 %), Mid-Atlantic (n = 6 ; 18,8 %), Midwest (n = 4 ; 12,5 %), South (n = 3 ; 9,4 %) et Northwest (n = 1 ; 3,1 %) ; la Nouvelle-Angleterre était la seule région non représentée. Au total, les personnes participantes se reconnaissaient dans 14 traditions religieuses ou spirituelles distinctes. Les traditions les plus fréquentes étaient les saints des derniers jours (Npersonnes = 15 ; 23,4 %), suivis des catholiques romains (Npersonnes = 12 ; 18,8 %) et des personnes sans affiliation religieuse (Npersonnes = 10 ; 15,6 %). Au total, les couples formaient 19 combinaisons de traditions de foi distinctes (voir le tableau 1). Sur les 32 couples interreligieux, cinq entraient dans la catégorie que Hendricks (2023) appelle « interreligieux par divergence » : leur mariage était au départ un mariage de même foi, devenu interreligieux avec le temps parce que l’un des partenaires avait changé de foi ou l’avait quittée. Les 27 autres couples étaient interreligieux d’emblée, leur relation et leur mariage ayant commencé dès le départ avec des appartenances religieuses différentes.
Tableau 1 — Données démographiques sur les traditions de foi
Tradition de foi : N (%) ; total, maris, épouses.
a Une participante était récemment veuve au moment de son entretien, si bien que le nombre de personnes interrogées est de 63. Elle a toutefois fourni les données démographiques de son mari décédé, présentées ici pour illustrer la dynamique du couple. b Comprend les personnes qui se sont définies comme « chrétiennes » ou « non confessionnelles ». c Comprend les personnes qui se sont définies comme « athées », « agnostiques » ou « sans affiliation ».
Les couples ont participé à des entretiens semi-directifs en ligne, menés par des personnes formées à l’entretien. Lorsque c’était possible, les couples ont été interrogés ensemble (la personne endeuillée et un autre couple ont été interrogés séparément). Chaque personne participante a reçu une carte-cadeau électronique de 35 $. Le guide d’entretien comprenait 25 questions (voir l’annexe B) destinées à explorer l’expérience du couple, en particulier la formation de l’union, son entretien et la parentalité. On y trouvait par exemple : « Pour essayer d’être un bon conjoint et un bon parent, auprès de qui ou d’où cherchez-vous des conseils ? » et « Vos croyances les plus profondes vous ont-elles aidés lorsque vos enfants étaient en quête de sens ou de repères ? Si oui, comment ? » Sur les 25 questions, une quinzaine étaient adaptées d’une étude antérieure menée par l’équipe principale sur des mariages de même foi très religieux (Dollahite et al., 2023), afin d’explorer les contrastes et les points communs entre couples de même foi et couples interreligieux. Les 10 autres questions ont été soigneusement élaborées selon les lignes directrices de Marks (2015). Ce travail a impliqué une revue approfondie de la littérature existante et le repérage des lacunes de recherche essentielles à combler, notamment comprendre les forces d’un mariage interreligieux, la manière dont les couples interreligieux résolvaient leurs différences religieuses dans leur mariage et dont ils abordaient avec leurs enfants les questions de socialisation religieuse.
Les entretiens ont duré de 33 à 187 minutes (M = 91 minutes ; ET = 35 minutes) et ont été transcrits mot à mot. Pendant les entretiens, l’épouse et le mari avaient chacun la possibilité de répondre à chaque question. Le premier tour de parole alternait en général d’une question à l’autre, afin de donner aux deux partenaires des chances égales de partager les récits et expériences pertinents. Les 31 entretiens dans lesquels maris et épouses ont été interrogés présentaient ainsi un bon équilibre : les maris y ont contribué en moyenne 5 229 mots par entretien et les épouses 5 678 mots.
Compte tenu du besoin de comprendre en profondeur l’expérience des couples interreligieux qui acceptent ou rejettent des sources d’influence sur leur mariage et leur parentalité, ainsi que du caractère exploratoire de notre recherche (Daly, 2008 ; Marks, 2015), la recherche qualitative s’est révélée tout à fait appropriée. Les méthodes qualitatives nous ont permis d’explorer en profondeur la complexité et les nuances de ce phénomène, et de recueillir auprès des personnes participantes des éclairages riches et signifiants. Les études qualitatives sont souvent critiquées en sciences sociales pour leur subjectivité et leur manque de rigueur scientifique (Marks, 2015). S’il serait erroné de supposer une parfaite concordance entre les standards de la recherche quantitative et ceux de la recherche qualitative, nous estimons que le travail qualitatif doit être systématique et exhaustif. À cette fin, nos analyses de codage thématique ont suivi une démarche itérative et collective, proche de celle que décrit Marks (2015). L’analyse s’est déroulée en six phases, selon un processus répété d’élaboration d’un livre de codes jusqu’à saturation et de codage à partir de ce livre de codes, avec une analyse d’équipe systématique sous le logiciel NVivo (Allsop et al., 2022 ; Bernard et al., 2016).
Lors de la première phase, deux membres de l’équipe d’assistance de recherche ont procédé séparément au codage ouvert des entretiens jusqu’à atteindre la saturation théorique2. Les premiers thèmes de niveau supérieur ont été dégagés par consensus entre les personnes chargées du codage, à partir d’une analyse de contenu numérique des concepts du codage ouvert, qui évaluait la fréquence et la saillance des codes au sein des entretiens et d’un entretien à l’autre. L’équipe de codage se réunissait régulièrement pour revoir et discuter les codes, en fusionnant les concepts si nécessaire pour remédier à des chevauchements importants de codage ou de sens. Ce processus a abouti à un livre de codes comprenant 11 thèmes généraux. Lors de la deuxième phase, les 32 entretiens ont tous fait l’objet d’un double codage (chaque entretien étant analysé par deux personnes) à l’aide de ce livre de codes. Les divergences entre binômes de codage ont été résolues par consensus en se référant au livre de codes. La présente étude porte sur l’un de ces thèmes, « sources d’influence, de conseil et d’exemple pour les couples interreligieux », qui regroupait au total 298 références tirées des 32 entretiens. Ces 298 références ont constitué la source de données des deux phases d’analyse suivantes.
Lors de la troisième phase d’analyse, ce qu’Allsop et al. (2022) appelleraient la « méthode de plongée en profondeur », les deux premiers auteurs ont procédé chacun de son côté au codage ouvert des références repérées lors de la deuxième phase, jusqu’à atteindre de nouveau la saturation théorique. Ils se sont ensuite réunis pour comparer et synthétiser les résultats et élaborer un livre de codes. Nous voulions saisir tout l’éventail des réponses, y compris les situations dans lesquelles les couples ne cherchaient ni n’intégraient de conseils, ou dans lesquelles les engagements religieux ne jouaient qu’un rôle faible ou nul dans leur relation. Le livre de codes qui en est issu comprenait quatre thèmes de niveau intermédiaire, dont deux font l’objet de la présente étude : « Influence acceptée ou recherchée » et « Influence rejetée ». Lors de la quatrième phase, les deux premiers auteurs ont codé l’ensemble des entretiens à l’aide de ce livre de codes. Ils se réunissaient régulièrement pour résoudre leurs désaccords par consensus et mettre à jour le livre de codes au besoin. Ce processus a abouti à 110 références relatives à l’« influence acceptée ou recherchée » et à 69 références portant sur l’« influence rejetée ». L’équipe a jugé, au vu de l’analyse de contenu numérique, que le thème « rejetée » était suffisamment précisé. Les 110 références relatives à l’« influence acceptée ou recherchée » ont constitué la source de données des deux dernières phases d’analyse.
Enfin, les deux premiers auteurs ont élaboré un livre de codes (phase 5) pour les sous-thèmes du thème « Influence acceptée ou recherchée », selon un processus semblable à celui des phases un et trois. Ce dernier livre de codes a ensuite servi à coder l’ensemble des références de chaque sous-thème. Les sous-thèmes repérés au sein du thème « Influence acceptée ou recherchée » correspondent directement aux différentes sources d’influence qui, selon les couples, ont façonné leur mariage et leur parentalité. Parce que ces sous-thèmes concernaient les types de sources (par exemple les amis ou les sources spirituelles) susceptibles d’influencer un couple, et parce qu’une même source pouvait jouer plusieurs rôles (par exemple, un couple déclarait être influencé par un podcast confessionnel [source spirituelle] consacré au conseil relationnel [source professionnelle]), les thèmes ont pu se chevaucher lorsque c’était justifié. Nous avons effectué sous NVivo une requête de codage matriciel pour examiner le chevauchement des codes à partir du nombre de mots codés dans un ensemble de codes concomitants. Sur les 10 combinaisons possibles de deux codes parmi les cinq, entre 16,9 % et 36,5 % des mots codés dans deux codes quelconques se chevauchaient. À l’examen des données, la plupart des chevauchements tenaient à des personnes qui mentionnaient plus d’un code dans la même phrase (par exemple, en décrivant dans la même phrase comment elles cherchaient conseil auprès de leurs parents comme de leurs amis), la phrase entière étant alors codée dans les catégories correspondantes, plutôt qu’à une même source jouant plusieurs rôles. Les auteurs ont codé les données chacun de son côté, effectué une requête de comparaison de codage sous NVivo, et un kappa pondéré a été calculé pour évaluer l’accord interjuges. Le kappa obtenu, de 0,82, indique un accord très fort (McHugh, 2012).
Les déclarations de réflexivité, c’est-à-dire la reconnaissance de son propre rapport à l’objet étudié, constituent un aspect important et reconnu de la recherche qualitative, dans laquelle la personne qui mène la recherche est à la fois observatrice et instrument d’analyse (Daly, 2008). Pour ce qui est de notre rapport à la présente étude, il existe plusieurs points importants de proximité et de distance. Les auteurs de cet article sont tous des hommes, tous blancs, et travaillent tous dans l’enseignement supérieur de cycle supérieur, autant d’éléments qui peuvent faire obstacle à notre compréhension des dynamiques rapportées par les personnes participantes. Il existe cependant aussi d’importants points de proximité. Chacun des auteurs est marié et élève, ou a élevé, des enfants. Plusieurs d’entre eux vivent ou ont vécu un mariage interreligieux. L’un a été élevé par un couple interreligieux, et les parents d’un autre sont devenus un couple interreligieux au cours de cette étude. En outre, l’équipe représente diverses traditions de foi, dont l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours, l’absence d’affiliation religieuse et différentes traditions du christianisme protestant. Certains membres de l’équipe sont actifs sur le plan spirituel mais non religieux ; d’autres sont membres ordonnés du clergé. Tout au long de ce projet, nous avons pu nous appuyer sur ces différences pour élargir notre compréhension des processus décrits par les personnes participantes.
Les résultats de nos analyses sont présentés dans le tableau 2 et discutés en détail ci-dessous. Presque tous les couples (n = 30 ; 93,8 %) ont évoqué le fait d’accepter ou de rechercher des conseils pour leurs relations familiales, le thème apparaissant en moyenne près de quatre fois par entretien (nréférences = 110 ; M = 3,7 références par entretien). Les couples disaient chercher conseil et soutien auprès d’autres personnes sur un large éventail de questions conjugales et parentales. Parmi elles, sans s’y limiter : composer avec la dynamique complexe entre religion et famille, résoudre efficacement les conflits, gérer les questions financières, entretenir l’engagement envers son conjoint, faire face aux défis du remariage et de la recomposition familiale, favoriser des liens familiaux solides, aider des enfants en difficulté ou difficiles, favoriser le développement positif des jeunes, et demander conseil sur des stratégies éducatives efficaces sur des sujets variés, de la transmission des valeurs aux besoins de base comme le sommeil.
Tableau 2 — Analyse de contenu numérique des thèmes et sous-thèmes
Thème : nombre de couples (total = 32) ; nombre de références.
Fait intéressant, près des trois quarts des couples (n = 23 ; 71,9 %) ont aussi déclaré rejeter certaines influences. Les sources d’influence rejetées ont donc été traitées comme un thème distinct (thème 1). Comme indiqué plus haut, le thème de l’influence acceptée a ensuite été sous-codé selon le lien entre la source et les personnes participantes. Les couples disaient être influencés par, ou chercher conseil auprès de, l’un l’autre ou eux-mêmes (thème 2), la famille (thème 3), les amitiés (thème 4), les médias et les sources professionnelles (thème 5) et les sources spirituelles (thème 6). Chacun des six thèmes est présenté ci-dessous à l’aide de données verbatim des personnes participantes. Dans la présentation de chaque thème, nous nous efforçons de rester au plus près de leurs propres mots et descriptions. Nous avons choisi des citations qui, selon nous, dessinent les contours ou les diverses caractéristiques de chaque thème. Ces caractéristiques ne doivent pas être prises pour des sous-thèmes identifiés empiriquement ; elles ont été retenues pour leur valeur d’exemple, soit qu’elles fassent écho à des sentiments exprimés par d’autres personnes interrogées, soit qu’elles apportent une perspective ou une approche singulière du thème.
Lorsque nous demandions aux couples de décrire comment des relations clés avaient influencé leurs processus conjugaux et parentaux, les personnes participantes nous répondaient souvent en racontant comment elles avaient empêché d’autres personnes de les influencer. Au total, 23 des 32 couples interrogés (72 %) ont déclaré rejeter l’influence de sources extérieures, généralement des proches ou des amitiés en particulier, avec en moyenne trois rejets par couple. Dianna3, de confession catholique, a mis en avant une motivation fréquente de ce rejet, la crédibilité : « J’ai reçu un autre bon conseil d’un… mentor, qui m’a dit : “Ne prends jamais conseil auprès de quelqu’un de plus paumé que toi.”… [D]onc, si cette personne n’est pas là où vous voulez être, ne tenez pas compte du conseil. »
Une autre raison fréquente de rejeter une influence tenait précisément aux parents des personnes participantes et à leur expérience de l’enfance. Annabelle, sainte des derniers jours, a ainsi parlé de la difficulté de ne pas reproduire l’hostilité dont elle avait été témoin chez ses parents lorsqu’elle était enfant :
Eh bien, pour ma part, j’essaie vraiment de ne pas reproduire les comportements de mes parents… c’est vraiment ma principale préoccupation… Et c’est vraiment difficile parce que je suis fille unique, et qu’ils sont vraiment mon principal point de référence en matière de parentalité.
Nous nous intéressions particulièrement aux cas où le rejet d’une influence concernait l’engagement de foi du couple ou son statut interreligieux. Les personnes participantes évoquaient souvent leurs engagements de foi à propos du rejet d’influences (30 des 69 références codées sur le rejet d’influence mentionnaient des notions ou des expériences liées à la foi). Le plus souvent, les engagements, les enseignements ou les communautés de foi étaient cités comme une alternative à la source d’influence rejetée (voir le thème « Sources spirituelles »).
Il arrivait cependant aussi que ce soit l’influence de la foi, ou celle de personnes croyantes, qui soit rejetée. Une analyse post hoc a montré que plus d’un quart (27,5 % ; Nréférences = 19 ; Ncouples = 9) des références des personnes participantes au rejet d’influence portaient sur le rejet de l’influence d’un élément de la foi ou de la religion sur leur relation. John, qui ne se réclamait d’aucune tradition de foi et partageait un mariage avec Maddie, baptiste, a déclaré : « Nous avons ces autres amis religieux… ils poussent toujours, ils ont toujours un avis sur tout… ce sont parmi les gens les plus religieux que je connaisse, et je ne veux surtout pas leur ressembler ni avoir la relation qu’ils ont, vous voyez ? » Ce schéma était particulièrement fréquent lorsque le couple avait le sentiment que la source potentielle (souvent les parents) désapprouvait son orientation religieuse mixte.
Fait intéressant, l’une des manières dont les personnes participantes résolvaient cette tension consistait à s’en remettre à leurs croyances théologiques. Dans la citation suivante, Leah, sainte des derniers jours, raconte que depuis la conversion de son mari, Peter, au bouddhisme, elle s’est souvent sentie en décalage avec les attentes de sa communauté de foi en matière de vie familiale. Elle résout cependant cette tension en se rappelant l’enseignement de sa tradition selon lequel le Père céleste est un parent aimant. Elle a dit :
D’habitude, l’endroit où je suis le plus en colère, [c’est] le dimanche [à l’église], parce que ça ressemble tellement à « on te fait rentrer dans le moule ». Je ne crois pas que le Seigneur fonctionne comme ça. Je ne crois pas que Son amour soit comme ça… Et que [mes enfants entendent cela], ça me préoccupe, ça m’inquiète et ça me met en colère, parce que le Père céleste [est] un parent parfait, n’est-ce pas ? Il nous a laissés venir ici-bas, il nous laisse faire des erreurs… et Il nous laisse retrouver le chemin qui mène à lui.
En examinant les récits des personnes participantes sur la manière dont elles avaient cherché à protéger leur relation d’influences indésirables ou inutiles, l’intentionnalité de ces familles interreligieuses qui réussissent nous est apparue clairement. Cette notion tiendra une place importante dans la discussion ci-dessous, mais nous passons d’abord à nos autres thèmes, qui concernent tous des sources dont les personnes participantes disaient bien accepter l’influence.
Les cinq autres thèmes portaient tous sur des sources dont les couples acceptaient bien l’influence. Paradoxalement, l’une des sources citées par plus de la moitié des couples (n = 18) était eux-mêmes. Nombre de personnes participantes disaient que l’une des forces qui façonnaient le plus leur relation l’un avec l’autre et/ou avec leurs enfants était interne à la famille : la personne elle-même, son partenaire ou, moins souvent, ses enfants. Comme le thème du « rejet », ce schéma a surpris notre équipe de recherche, qui s’attendait à entendre parler de sources extérieures. Mais beaucoup de personnes participantes affirmaient avec force qu’elles se fiaient surtout à leur propre boussole intérieure et s’écoutaient l’un l’autre. Quand on lui demandait où elle cherchait conseil, Dawn, une épouse sans affiliation religieuse, a répondu : « Moi. Je suis ma propre source. » Pour certaines personnes participantes, ce processus voulait dire apprendre à se fier à leur intuition. Rachel, sainte des derniers jours, l’a formulé ainsi : « Je ne vais pas aller chercher l’influence de quelqu’un d’autre… parce que tout le monde est différent, vous voyez ce que je veux dire ? Je ne veux pas être comme Chloe et Charles, parce qu’eux, ce sont Chloe et Charles, je ne suis pas Chloe [ni] Charles. »
Pour la plupart des couples concernés par ce thème, le conjoint était aussi une source importante de conseil. Le mari agnostique de Rachel, Cole, a ajouté :
Cole : Je ne lis pas de livres sur la parentalité et je ne me demande pas « qu’est-ce que Untel ferait dans cette situation ? »… Je parle simplement avec Rachel et je lui dis « bon, vu ce qui se passe avec nos enfants, qu’est-ce qui est le mieux pour eux selon toi ? » En fait, on regarde simplement ce qui nous semble le mieux pour nos enfants.
Rachel : … Je pense que par le passé, on se serait tournés vers nos parents. Mais maintenant… on se tourne simplement l’un vers l’autre.
[Mark et moi], on était extrêmement doués pour parler des choses et chercher des réponses ensemble. On se soutenait vraiment. … [Une fois], les enfants laissaient traîner des affaires dans toute la maison, ça me rendait folle, alors on a commencé à mettre en place des choses pour réduire cette tension. … on faisait des réunions de famille toutes les semaines et on parlait de ce qui marchait dans notre famille et de ce qui ne marchait pas, pour les enfants comme pour les parents, et ça nous a vraiment aidés à démêler les choses.
Abdul et Cathleen, un couple musulman et chrétien, ont raconté une histoire dans laquelle un petit garçon de l’école de leur fille voulait lui offrir un cadeau. Abdul a dit :
Alors ma réaction de parent, ça a été : « Il ne peut pas rivaliser avec mon budget parce qu’il est en maternelle, donc je t’en achèterai plus. » … et Cathleen, elle, c’est : « Eh bien, je pense que la bonne façon d’aborder ça, c’est de parler de l’estime de soi et de qui tu es en tant que personne »… Alors je m’en remets en quelque sorte à sa logique et à sa raison… quand les miennes passent par la fenêtre parce que je me sens menacé par un garçon de cinq ans.
Pour amusante qu’elle soit, cette histoire illustre aussi un thème récurrent. Quand on leur demandait vers qui elles se tournaient pour apprendre à être un bon parent ou un bon partenaire conjugal, beaucoup de personnes participantes désignaient, au sens propre ou figuré, leur conjoint.
Une large part des couples (75 % ; n = 24) déclaraient que la famille d’origine de l’un des partenaires, ou des deux, influençait leur manière d’être en relation l’un avec l’autre et avec leurs enfants. Dans l’ensemble, les références à l’influence familiale étaient positives (malgré quelques exceptions, voir le thème « Rejet »). Les personnes participantes citaient souvent leurs parents comme un exemple de la manière de travailler ensemble en couple ou d’élever des enfants. Ce conseil prenait parfois la forme de valeurs transmises de génération en génération. Rose, méthodiste, illustre bien ce sentiment : « Je suis proche de ma famille, et mes grands-parents et mes parents sont tous mariés… J’ai vu qu’il faut tout donner à son mariage et ne jamais y renoncer. »
D’autres fois, le conseil était plus pragmatique. Jocelyn, membre d’une union juive et catholique, a ainsi raconté qu’elle suivait délibérément l’exemple de sa mère pour célébrer les fêtes juives avec ses enfants.
Quand j’étais petite, les gens me demandaient : « Tu n’as pas l’impression d’être passée à côté du père Noël, des sapins de Noël et de tout ça ? » Et non, je ne l’ai jamais vraiment ressenti, parce que ma mère en faisait tout simplement… c’était un tel événement chez nous, c’était si festif et si agréable… J’avais envie de continuer ça avec eux, alors c’est ce qu’on fait.
Certains couples disaient aussi puiser dans les ressources familiales dans les moments difficiles, en particulier lorsque les responsabilités parentales devenaient écrasantes. Maddie se souvenait d’une période où le couple peinait à préserver son mariage tout en élevant ses enfants, dont l’un vivait avec un handicap médical. Elle a dit :
Ses parents nous ont tellement soutenus… ses parents… venaient tous les samedis soir. [Un des enfants] et grand-mère avaient leur sortie, et grand-père et [l’autre enfant] restaient à la maison. Donc on avait comme quatre heures où on pouvait vraiment sortir, et on sait que si on n’avait pas eu ces sorties régulières… on sait sans l’ombre d’un doute qu’on est la famille qu’on est grâce à ses parents.
La famille élargie était la deuxième source d’influence et de conseil la plus citée par les personnes participantes. Toutes ne faisaient cependant pas état de liens familiaux positifs, et même celles qui en avaient s’appuyaient souvent aussi sur d’autres réseaux de soutien. Le thème suivant concerne ces relations extrafamiliales vers lesquelles les personnes participantes disaient se tourner.
En plus de la famille, beaucoup de couples (n = 22 ; 69 %) semblaient rechercher des relations amicales avec des personnes qui partageaient leurs valeurs et pouvaient leur apporter du soutien, en particulier dans la parentalité, et y puiser. Pour beaucoup de ces couples, les amitiés rapprochaient le couple ou la famille. Esther et Matthew, un couple catholique et juif, disaient ainsi avoir délibérément sollicité les conseils d’autres couples interreligieux, surtout au début de leur relation. Le couple a expliqué : « On a un certain nombre d’amis qui sont dans une situation similaire et on a [demandé] leurs conseils, vous voyez ? Comment ils s’y prennent. On peut dire qu’on a fait nos devoirs… on n’a pas improvisé. » Les personnes participantes évoquaient aussi le fait de rechercher explicitement des conseils éducatifs, comme Ingrid, sainte des derniers jours, qui disait : « Je retrouve d’autres mamans tout le temps et… entre mamans, on parle toujours de… “qu’est-ce que tu fais quand ton enfant fait ceci ou cela ?”… Il y a un énorme échange d’idées entre mamans. »
Dans d’autres cas, en revanche, l’influence des amitiés sur le couple était plus ambiguë. Quelques personnes participantes disaient que leurs relations extérieures influençaient le couple en leur offrant une autre voie pour poursuivre leurs centres d’intérêt sans leur conjoint, comme Cole, qui a quitté l’Église SDJ après avoir épousé Rachel, et qui a dit :
Il faut avoir quelqu’un [avec qui] communiquer… [C]haque fois que j’abordais [mes doutes sur la foi] avec Rachel, on se disputait… J’ai dû trouver d’autres manières de communiquer. Je me suis mis aux podcasts et aux groupes Facebook, alors ça a été une bonne soupape pour moi… J’ai trouvé une communaut[é] de cette façon.
Cette citation met en évidence les effets mitigés que les personnes participantes décrivaient parfois à propos de leurs relations extrafamiliales. Si les liens extérieurs de Cole lui offraient une voie pour poursuivre ses questionnements sur la foi, ils lui donnaient aussi le moyen de les poursuivre sans Rachel, ce qui a pu avoir, ou non, des conséquences positives pour leur relation de couple. Le thème suivant concerne un autre type de source, fondé sur la fonction plutôt que sur la relation.
La moitié des couples participants (n = 16 couples) disaient avoir été façonnés par ce que nous avons appelé, au sens large, les médias et sources professionnelles, une influence plus distale. Ce thème s’appliquait lorsque la crédibilité de la source reposait sur sa légitimité universitaire ou professionnelle, plutôt que (ou en plus de) son lien spirituel, familial ou relationnel avec le couple. Beaucoup se tournaient vers cette source en lisant divers livres sur le mariage, en particulier sur le mariage interreligieux, ainsi que des livres sur la parentalité. À la question, par exemple, des systèmes de croyances transmis à leurs enfants, Edna et Shawn, un couple juif et catholique, ont répondu : « On lisait des livres de Wayne Dyer, et Shawn écrivait de belles maximes sur de petits post-it et les collait sur les miroirs de la salle de bains [des enfants]… [Les croyances que nous avons transmises] venaient de beaucoup de directions différentes. »
D’autres couples disaient avoir puisé à des sources professionnelles par nécessité. Joanna, épouse dans une union entre une personne juive et une personne sans affiliation, a ainsi raconté que la personne qui la suivait en thérapie individuelle l’avait pressée de chercher de l’aide pour leur famille. Elle a dit :
On a commencé une thérapie familiale quand [notre fille] avait à peu près deux ans et demi parce que… la personne qui me suivait en thérapie m’a dit : « On dirait que vous êtes en train de dérailler et vous avez besoin d’aide pour remettre votre train sur les rails. » … [La thérapie] nous a appris à être parents. … elle nous a donné des cadres, à elle pour trouver comment gérer ses propres émotions, et à nous pour trouver comment nous y prendre l’un avec l’autre et avec elle. … La thérapie nous a vraiment aidés.
Certains couples disaient avoir recherché une aide professionnelle précisément pour améliorer leur parentalité. Ce conseil prenait parfois la forme de sources médiatiques en ligne, comme des articles et des podcasts, à l’image de Cassandra, mère sainte des derniers jours, qui a dit :
Toute aide professionnelle que je vois, [c’est] celle qui donne des conseils gratuits (rires). Mon mari est radin et ne veut pas payer (rires) ! Je pense en particulier à… [un] truc sur Instagram [que je regarde] où [une personne qui fait du coaching parental] propose de petits défis et des conseils pour le coaching émotionnel de vos enfants. Il y a beaucoup de très bonnes informations.
On a suivi un séminaire de deux jours… Je pense que ça a eu un énorme impact à ce moment-là de notre vie, quand notre aîné partait un peu à la dérive, et ça nous a fait passer d’une pensée assez simpliste, « comment réparer notre enfant ? », à une approche plus globale [de] la famille et des relations… C’était vraiment bien.
Nous en venons enfin à un thème d’intérêt central, l’influence des sources spirituelles. Ce thème apparaissait dans la plupart des entretiens (n = 24 ; 75 %). Parce que les rôles spirituels coexistent souvent avec d’autres dynamiques relationnelles (par exemple, dans de nombreuses traditions, les parents ont envers leurs enfants des obligations spirituelles autant que parentales), nous avons pris soin de ne coder que les cas où l’influence exercée était de nature spirituelle. Sur les 110 citations codées « sources d’influence acceptées ou recherchées », près de la moitié (n = 53 ; 48 %) comportaient des références à des influences liées à la foi. La source précise de ces influences allait du divin aux enseignements et aux responsables religieux, en passant par les échanges avec la communauté de foi, et comprenait souvent la tradition de foi du conjoint.
L’une des manières les plus fréquentes dont les couples disaient rechercher l’influence de sources spirituelles passait par la prière directe ou la supplication adressée au divin. Les parents disaient prier pour leurs enfants, pour eux-mêmes et pour leur conjoint. Naomi, sainte des derniers jours mariée à James, catholique, se souvenait d’une période où elle avait demandé l’aide divine face à une situation professionnelle qui entravait sa relation avec ses enfants. Elle a dit :
[P]lus je travaillais, plus… je commençais à faire passer d’autres choses avant les enfants… Je suis simplement allée vers le Père céleste et je lui ai dit… « dès que tu aideras [James] à obtenir une augmentation, j’arrêterai. » Et puis j’ai fait un rêve… quelqu’un sautait d’une falaise sans en voir le fond et… quelque chose, surgi de nulle part, le rattrapait en quelque sorte et… j’ai appris ce qu’est la foi… Je me suis dit : « Ah, j’arrête d’abord, et ensuite tu rends la chose financièrement possible. Zut, je n’aime pas ce sens-là. » Alors… j’ai arrêté, et je n’ai plus jamais travaillé après ça, pendant 24 ans.
Anthony, catholique marié à une personne épiscopalienne, a évoqué un thème semblable en parlant de la prière comme d’un élément central de sa parentalité : « On est un peu seul face à ça. Alors si on se tourne vers Dieu, Jésus, le Saint-Esprit… ou vers les trois… [ça] enlève beaucoup de pression… parce que… spirituellement, on n’est pas seul à faire ça. » Dans ces deux cas, comme dans les nombreux autres qu’ils représentent, il était clair qu’une grande partie des personnes participantes considéraient le fait de s’en remettre au divin comme un aspect d’une importance capitale de leur parentalité.
En plus de la prière, beaucoup de personnes participantes disaient puiser dans les enseignements de leur tradition religieuse pour orienter leurs pratiques relationnelles. Dans cette veine, en se référant à l’enseignement du prophète Mahomet selon lequel « le paradis est aux pieds de la mère », Navesh, musulman dont l’épouse Ana est catholique, a dit :
[I]l y a des choses comme l’importance de ta mère, ou de tes parents, dans l’islam… Tu sais, le paradis est aux pieds de ta mère… L’importance [d’Ana] et son rôle de maman sont très importants, et dans ma tête je mets ça sur un piédestal, tu vois ? À cause de la manière dont on me l’a martelé.
Certaines personnes participantes évoquaient l’influence des enseignements religieux de manière plus pragmatique. Ziva, élevée dans le catholicisme mais qui se considérait comme agnostique, disait ainsi tirer des leçons importantes à la fois du catholicisme et de l’héritage juif de son mari.
C’est très important pour nous, le vendredi soir au repas du shabbat, de ne pas être en conflit… Je pense que les enseignements du judaïsme sur le mariage, les enseignements du catholicisme sur le mariage, la compréhension sociale de ce qui fait un bon mariage et de ce qui n’en fait pas un, nous influencent probablement davantage que la pratique religieuse en tant que telle. C’est une bonne idée de ne pas aller se coucher fâchés. C’est une bonne idée de dire les choses et ensuite d’en finir, et de ne pas continuer à placer ce petit argument qu’on a l’impression de devoir dire.
Une autre voie fréquente de l’influence spirituelle sur le fonctionnement familial passait par la communauté religieuse elle-même. Les personnes participantes disaient à maintes reprises se tourner vers leurs congrégations religieuses pour obtenir des conseils éducatifs, un soutien relationnel et un renforcement de leurs valeurs. Annabelle, citée plus haut et mariée à Yousif, musulman, a parlé du rôle important que sa communauté de foi avait joué en leur offrant d’autres modèles. Elle a dit :
Yousif fait toujours remarquer à quel point les enfants à l’église sont… super bien élevés et… vraiment gentils et empathiques, et je pense que c’est en partie parce qu’ils y sont exposés dans [les cours d’instruction religieuse] et en partie parce que… leurs parents renforcent ces valeurs à la maison. Alors on essaie toujours de donner l’exemple de ce comportement.
De même, une autre participante, Ada, disait trouver du soutien à la fois dans sa paroisse sainte des derniers jours (sa congrégation) et dans la paroisse catholique de son mari (sa congrégation) pour les valeurs sociales que le couple s’efforçait de transmettre à ses enfants :
Nos deux congrégations… la paroisse catholique et la paroisse mormone… sont très diverses sur le plan racial [et] économique… [Q]uand on va à l’église le dimanche, le message porte vraiment sur le fait que… Jésus est venu sur Terre pour aider les pauvres… et que nous sommes tous égaux devant Dieu et… je sais que, pour moi en particulier, ça influence vraiment la manière dont j’essaie d’élever nos enfants.
Si tout le monde faisait simplement ce que Jésus-Christ a dit de faire, je pense que le monde entier serait un endroit formidable… Parce que j’aime [Dianna], je me suis vraiment intéressé à sa religion… Et maintenant, je vais souvent à l’église avec elle. Est-ce que j’irais si elle n’y était pas ? Non. D’un autre côté, maintenant que j’y suis allé… j’ai appris…
Cette citation met d’ailleurs en évidence une caractéristique que nous avons remarquée chez beaucoup de personnes participantes, à savoir une approche ouverte et non concurrentielle de la foi. Souvent, les personnes participantes voyaient la foi de leur partenaire comme un atout pour la relation de couple. Par exemple, à la question de ce qui les aidait à traverser les moments difficiles, Hans et Lorrain, un couple méthodiste et saint des derniers jours, ont répondu que le couple se soutenait mutuellement par la prière et en se partageant des éclairages spirituels.
Hans : On a eu des moments stressants et difficiles ces derniers temps. [Nous nous sommes appuyés sur] la prière et le soutien mutuel, et sur le partage de nos points de vue pour nous aider l’un l’autre. C’était quand ? Il y a deux jours ? J’avais très mal commencé la journée avant le travail et Lorraine a voulu me faire lire un passage des Écritures.
Lorrain : En fait, c’était une citation du président Hinckley…
Hans : D’accord, c’est vrai… c’était cette semaine même.
Il nous a paru intéressant à la fois que Lorraine juge opportun de partager la citation et que Hans, bien qu’elle vienne d’une autre tradition que la sienne, l’ait reçue comme un soutien. Nous ne prétendons certes pas que toutes les personnes participantes présentaient cette caractéristique, mais ce type d’échange était fréquent. Dans l’ensemble, nos couples exemplaires semblaient ouverts l’un à l’autre et disposés à partager les traditions et les enseignements qui comptaient pour leur conjoint, et à en apprendre.
La présente étude a porté sur une investigation qualitative des sources que des couples interreligieux exemplaires laissent consciemment influencer leur fonctionnement conjugal et parental. Au sujet des sources d’influence du mariage interreligieux, une analyse systématique et collective nous a permis de dégager six thèmes récurrents dans presque tous nos entretiens : l’un concernant le rejet d’influences, et cinq concernant des sources dont les couples se disaient prêts à accepter l’influence. Dans cette section, nous cherchons à interpréter ces résultats à la lumière des recherches antérieures sur la foi et le fonctionnement familial.
Notre première question de recherche portait sur les personnes que des couples interreligieux heureux en mariage laissaient influencer leur fonctionnement familial. Les personnes participantes disaient rechercher et/ou accepter les conseils de quatre types distincts de sources : elles-mêmes, leur famille, leurs amitiés et des professionnels (les sources spirituelles seront discutées plus loin). À bien des égards, ces résultats soulignent les ressemblances entre les personnes participantes et les couples religieusement homogames. En se désignant elles-mêmes, ainsi que leur partenaire, comme des sources influentes, les personnes participantes rejoignaient ce que d’autres travaux ont constaté à propos des pratiques parentales plus générales aux États-Unis. Plusieurs travaux ont d’ailleurs soutenu que la capacité à se laisser influencer par son partenaire est un marqueur de relation saine (Gottman et al., 1998 ; Peterson et Lucier-Greer, 2021). Même pour les parents religieux, l’autonomie paraît être un trait déterminant. Dans leur étude nationale à méthodes mixtes sur les familles religieuses, Smith et al. (2020) ont rapporté que les parents qui y participaient se sentaient capables d’enseigner leur foi à leurs enfants sans directives explicites de la congrégation locale. Pour beaucoup de personnes participantes, le partenaire était la source de référence pour obtenir conseils et éclairages sur la manière de faire fonctionner la relation.
Le recours des personnes participantes à des sources extrafamiliales était lui aussi caractéristique des processus familiaux ordinaires. Conformément à la perspective de la théorie des rôles (Mead, 1934), les personnes participantes, comme les parents en général, disaient être fortement influencées, dans leurs relations l’une avec l’autre et avec leurs enfants, par ce qu’elles avaient vu chez leurs parents. Elles disaient aussi s’appuyer sur leurs amitiés et, au besoin, chercher une aide professionnelle. La recherche a montré que les amitiés, en particulier entre couples, peuvent avoir un effet positif sur la dynamique du couple et sur la dynamique parent-enfant (Kwon et al., 2013 ; Stanford et al., 2021), même s’il existe aussi, et c’est important, un risque que les amitiés extérieures exercent une influence ambivalente, voire négative (Abbasi et Alghamdi, 2018). Nous avons trouvé des indices des deux dans notre échantillon. En général, lorsque les personnes participantes parlaient de leurs amitiés, c’était pour dire combien ces relations avaient renforcé leurs liens conjugaux. Dans quelques cas, cependant, elles disaient que leurs propres amitiés extérieures, ou celles de leur partenaire, avaient attisé les frictions au sein du couple.
Les médias et les sources professionnelles que les personnes participantes disaient rechercher semblaient remplir une fonction semblable, en apportant des repères lorsque les couples se sentaient dépassés ou incertains. Dollahite et al. (2019) ont soutenu que la capacité à intégrer avec souplesse des sources d’influence sacrées et profanes pourrait être une caractéristique des familles religieuses solides. Nous avons de même constaté que les personnes participantes se disaient en général prêtes à rechercher activement et à intégrer un mélange de sources, y compris les personnes sans affiliation religieuse. Si un mari sans affiliation rejetait catégoriquement la religion, en disant que « la religion ne fait absolument pas partie de ma vie, parce que je ne vais pas suivre des bêtises que quelqu’un d’autre a écrites il y a 3 000 ans… sans aucun fondement à part quelques superstitions antiques », son point de vue était loin d’être représentatif. Bien plus fréquents étaient des propos comme : « Je ne rejette pas [un conseil] simplement à cause du messager… J’accueille volontiers davantage de sources et j’accepte tout enseignement qui sera bon pour notre famille. »
L’ensemble de ces résultats montre qu’à bien des égards, ces couples interreligieux mariés, stables et très satisfaits suivaient un schéma de fonctionnement familial semblable à celui des couples religieusement homogames. Ils s’appuyaient l’un sur l’autre et sur leur propre expérience pour se guider, reconnaissaient être profondément marqués par leur famille d’origine, recherchaient des amitiés susceptibles de soutenir et de renforcer leurs valeurs éducatives, et étaient prêts à intégrer des conseils venant d’une grande variété de sources professionnelles. Ces couples se distinguaient cependant de la population générale sur certains points importants, que nos deux autres questions de recherche ont mis en lumière.
Bien que nous n’ayons pas directement demandé aux personnes participantes dans quelles conditions elles rejetteraient des sources d’influence concernant leurs relations conjugales et parentales, ce thème s’est imposé dans la majorité de nos entretiens, ce qui a conduit l’équipe à l’explorer davantage comme troisième question de recherche. Comme indiqué plus haut, et conformément à l’accent mis par Bandura (1986) sur la capacité d’agir, nous avons constaté que les personnes participantes faisaient preuve de discernement dans l’acceptation des conseils et, par conséquent, se montraient prêtes à rejeter une influence lorsqu’elle ne s’accordait pas avec leurs valeurs ou lorsqu’elles jugeaient la source peu fiable.
L’étude portant sur les mariages interreligieux, nous voulions particulièrement comprendre dans quelles conditions ces couples rejetaient des sources d’influence religieuses ou spirituelles, ainsi que les moments où ils invoquaient des justifications religieuses ou spirituelles pour rejeter diverses influences. Parce que la recherche antérieure s’est concentrée sur la relation difficile entre les familles interreligieuses et leurs communautés religieuses (Hwang et al., 2019 ; Petts, 2007), nous voulions voir comment les personnes participantes, pour qui une forte importance de la foi chez au moins l’un des partenaires était un critère de sélection, composaient avec leurs engagements concurrents envers leur conjoint et envers leur tradition de foi.
Smith et Adamczyk (2020) ont avancé que les Américains religieux tendent de plus en plus à aborder leurs engagements de foi comme un accessoire de leur identité personnelle. Selon ce modèle, les aspects de la religion qui s’accordent avec les valeurs, les désirs, etc., de la personne sont endossés, tandis que ceux qui s’y opposent sont rejetés. Dans la présente étude, il était donc concevable que les personnes participantes, face à un conflit potentiel entre leur mariage et les principes de leur religion, soient prêtes à rejeter certains types d’influence de la seconde sur le premier ; autrement dit, chacun pourrait voir la foi comme un choix personnel aux implications limitées pour ses relations interpersonnelles. Cela semblait être le cas pour une partie des personnes participantes : comme indiqué dans les résultats, plus d’un quart (27,5 % ; Nréférences = 19 ; Ncouples = 9) de leurs références au rejet d’influence portaient sur le rejet de l’influence d’un élément de la foi ou de la religion sur leur relation. Il était aussi possible que les personnes participantes acceptent la désapprobation théologique de leur union tout en persistant, d’une manière ou d’une autre, dans l’une et dans l’autre. Une telle dissonance assumée irait dans le sens de l’idée de Weber (1948) selon laquelle de nombreux aspects de la vie humaine possèdent leur propre logique interne, potentiellement conflictuelle. Nous avons constaté que c’était le cas pour une partie des personnes participantes, mais la plupart l’évoquaient comme un conflit qu’elles ne vivaient plus.
Nous avons en effet observé que beaucoup de personnes participantes avaient trouvé le moyen de donner sens à leur union à la lumière de leurs engagements de foi, et justifiaient même leur rejet de sources spirituelles par d’autres arguments théologiques, comme on peut le voir dans certaines citations. L’influence acceptée des sources spirituelles est discutée ci-après ; ce que nous voulons souligner ici, c’est simplement qu’un certain nombre de personnes participantes qui rejetaient des influences spirituelles le faisaient en invoquant leurs engagements de foi, et non en y renonçant. Pris ensemble, ces résultats éclairent les facteurs qui déterminent quand et pourquoi les couples interreligieux rejettent des conseils conjugaux ou parentaux, et soulignent le rôle important que la religion continue de jouer pour orienter les décisions au sein de certains mariages interreligieux.
La question la plus pressante, lorsqu’on examine le fonctionnement familial des couples interreligieux, est peut-être celle de la manière dont ils composent avec l’influence de la foi sur leur famille. Comme indiqué dans la revue de la littérature, de nombreuses recherches, principalement sur des couples de même foi, ont mis en évidence des effets importants de la religion sur le fonctionnement familial. Mahoney, dans le cadre de la spiritualité relationnelle (2010), a dégagé trois grands mécanismes par lesquels la foi influence les familles : un lien avec le divin, l’engagement dans la communauté religieuse et la sanctification de la relation. Nous nous intéressons donc à la manière dont les personnes participantes acceptaient, voire recherchaient, une influence spirituelle liée à ces mécanismes. Dans l’ensemble, nous avons trouvé des indices solides des deux premiers mécanismes, mais des indices limités du troisième.
Les personnes participantes disaient souvent se tourner vers le divin pour se guider dans leurs relations conjugales et parentales. Cela passait souvent par la prière et l’étude des Écritures, fréquemment à deux. Les personnes participantes semblaient d’ailleurs voir dans ces activités une source importante de force pour leur relation, d’une manière semblable à ce que décrivent des recherches plus générales sur le fonctionnement des familles religieuses (par exemple Fincham et al., 2008 ; Fincham et May, 2017).
Les personnes participantes disaient aussi puiser souvent dans les ressources offertes par leurs communautés de foi. C’était particulièrement vrai pour la parentalité. La recherche a montré que la religion peut avoir un effet marqué sur les pratiques parentales et leurs résultats (Marks et Dollahite, 2017). Pour les personnes participantes, la communauté de foi locale servait à la fois de renfort pour leurs valeurs éducatives et de ressource pour résoudre les problèmes. Même pour la relation conjugale, beaucoup disaient que la communauté avait été une source de soutien, en particulier dans les moments difficiles. Plusieurs disaient avoir rencontré des responsables religieux et des mentors de leur foi à des moments clés de leur relation. Nous notons que ces récits s’accordent avec des principes théologiques présents dans de nombreuses traditions abrahamiques (dont relevaient la plupart des personnes participantes), où l’accent est souvent mis sur le maintien de l’unité familiale, même lorsque le couple est interreligieux (Riley, 2013). Si quelques personnes participantes disaient vivre des tensions avec leurs communautés de foi, la majorité disaient que leurs congrégations locales étaient une source bienvenue de soutien et de conseil conjugal et parental. Il n’en aurait peut-être pas été de même si notre échantillon avait été composé de couples interreligieux en difficulté sur le plan de la qualité ou de la stabilité de leur relation.
Le dernier mécanisme décrit par Mahoney (2010) concernait la sanctification de la relation, c’est-à-dire le fait d’imprégner, par les comportements et par la pensée, une relation de qualités sacrées ou divines. Nous avons trouvé des indices répétés de sanctification de la relation parent-enfant, et quelques indices de sanctification de la relation conjugale. Les personnes participantes disaient souvent prier pour leurs enfants et au sujet de leurs pratiques parentales. Certaines disaient aussi voir le divin comme un modèle pour leur parentalité.
Nous avons remarqué un schéma semblable dans ce que les personnes participantes disaient de leur relation conjugale. Comme indiqué dans la section des résultats, elles disaient souvent prier l’une pour l’autre, assister ensemble aux offices religieux et se partager des éclairages spirituels, ce que Mahoney (2010) aurait identifié comme une sanctification comportementale. Les références à la sanctification cognitive, c’est-à-dire au fait de concevoir la relation comme « ayant une signification ou un caractère divins » (Mahoney, 2010, p. 820), semblaient en revanche moins nombreuses. Il est bien sûr possible que les personnes participantes aient sacralisé leur relation sur le plan cognitif sans simplement le mentionner. Il est vrai aussi que nous n’avons pas posé de question directe sur ce mécanisme (nous n’avons pas demandé, par exemple, « croyez-vous que votre mariage est sacré ou sacramentel ? »). Nous trouvons néanmoins notable que, dans une conversation explicite sur la foi et la vie de famille, très peu de personnes participantes aient évoqué ce que la recherche sur les couples de même foi a identifié comme un mécanisme central de l’influence de la foi sur les processus conjugaux. Étant donné que les traditions religieuses les plus représentées dans notre étude (le catholicisme et les saints des derniers jours) découragent fortement ou interdisent activement les unions interreligieuses, il est possible que ce mécanisme ait été moins saillant pour ces couples interreligieux. Nous pensons que c’est là une piste importante pour la recherche future.
La présente étude a plusieurs points forts, dont une application systématique et rigoureuse des méthodes qualitatives, un échantillon géographiquement diversifié et relativement grand (n = 63 personnes participantes) et l’utilisation de données d’entretiens dyadiques. Elle présente toutefois aussi des limites importantes. En raison de la difficulté inhérente à trouver et à recruter un échantillon correspondant à nos critères, nous avons dû recourir à des techniques non probabilistes, dont l’échantillonnage de commodité. Dans le même ordre d’idées, nos couples variaient sensiblement sur d’autres facteurs démographiques, en particulier l’âge et la durée du mariage. Si cette diversité a permis à cette première étude des influences dans la vie familiale interreligieuse de mettre en évidence des tendances générales au sein de cette population, la recherche future devrait tenir compte de la forte probabilité que la perception de l’influence varie selon l’âge et l’étape du mariage. Enfin, la surreprésentation des saints des derniers jours, si elle a été utile pour mettre en lumière l’expérience d’une population interreligieuse particulièrement à risque, peut limiter la transférabilité des résultats à d’autres traditions.
La recherche future devrait examiner si les résultats préliminaires présentés ici se retrouvent dans des échantillons plus diversifiés. Par exemple, les couples interreligieux par divergence, qui vivent un changement dans la foi de l’un des partenaires, traversent peut-être une renégociation plus chargée émotionnellement des repères religieux, tandis que les couples interreligieux d’emblée ont sans doute des stratégies plus stables et durables pour équilibrer des influences religieuses différentes. La recherche future pourrait explorer comment ces trajectoires distinctes pèsent sur la prise de décision des couples, sur leur rejet de sources extérieures et sur leur recours aux engagements religieux pour orienter leur fonctionnement familial. En outre, nos critères d’échantillonnage visant délibérément des couples exemplaires, il est probable que les personnes participantes aient été plus favorablement disposées envers l’influence de la foi que l’ensemble de la population interreligieuse. La désirabilité sociale a aussi pu contribuer à cet effet. Il serait donc utile de mettre en regard les résultats présentés ici avec ceux d’un échantillon d’unions interreligieuses en difficulté, voire dissoutes.
Nous avons commencé notre exploration de la littérature sur les couples interreligieux en proposant de considérer le mariage interreligieux comme un continuum (voir la figure 1). Si notre échantillon est globalement conforme au modèle de la figure 1, avec des couples répartis sur tout le continuum interreligieux, notre collecte de données et la taille de notre échantillon, limitées, ne nous ont pas permis d’examiner l’effet de la position relative de chaque couple sur le continuum. Nous pensons qu’un tel cadre pourrait offrir une heuristique utile pour orienter les travaux futurs, en mettant en lumière la diversité des expériences au sein de cette population. Une approche fondée sur le continuum, appliquée à l’étude des couples en relation interreligieuse, pourrait permettre d’étudier plus systématiquement des couples confrontés à des situations, des défis et des possibilités de nature différente.
Si la nature méthodologique de notre étude ne permet pas d’en tirer des implications prescriptives, elle a fait apparaître des thèmes qui peuvent être utiles aux personnes qui travaillent professionnellement avec des couples interreligieux, que ce soit en clinique ou comme responsables religieux. Pour la clinique, Duncan et al. (2004) ont désigné l’espoir comme l’une des composantes essentielles de la réussite de la relation thérapeutique. Nous notons donc que le simple fait de savoir qu’il existe des mariages interreligieux heureux et durables peut être une source d’encouragement pour les personnes qui consultent et cherchent à traverser leur propre union interreligieuse. En clinique, on peut aussi juger utile de souligner les schémas observés chez nos couples comme une feuille de route possible vers une relation réussie, d’autant que bon nombre des thèmes présentés ci-dessus correspondent à des comportements significativement corrélés à la solidité de la relation. Gottman et Silver (2015), par exemple, font de la disposition à accepter l’influence de son partenaire un principe clé de la solidité conjugale. Nous suggérons aussi qu’il s’agit peut-être d’un domaine dans lequel les couples ont besoin d’être aidés à découvrir le monde l’un de l’autre (processus que Gottman et Gottman [2017] appellent la « carte d’amour » et qu’ils considèrent comme fondamental pour le fonctionnement conjugal). Dans le même ordre d’idées, les couples interreligieux plus en détresse sont peut-être moins enclins à accepter l’influence de leur partenaire, ou vivent peut-être davantage de tensions autour de l’acceptation ou du rejet de la foi comme influence guidant leurs décisions conjugales et parentales, même si des recherches futures sont nécessaires pour tester ces hypothèses. Les couples interreligieux peuvent avoir intérêt à être aidés, en clinique, à repérer les aspects de la foi dont ils sont prêts à accepter l’influence et ceux qu’ils doivent tenir à l’écart de leur fonctionnement relationnel.
Compte tenu de la prévalence croissante des mariages interreligieux, il est aussi probable que les responsables religieux trouveront utile de réfléchir à la manière d’appliquer les résultats décrits ci-dessus. Sans vouloir passer sous silence les lourdes implications théologiques d’une telle question, nous proposons quelques pistes, avec prudence. D’abord, il convient de noter que la majorité des personnes participantes se disaient ouvertes à l’influence de leur propre communauté de foi et de celle de leur partenaire, en particulier en ce qui concerne le fonctionnement conjugal et familial. C’est important, car cela laisse penser que même un conjoint sans affiliation peut se considérer comme faisant partie, si marginalement que ce soit, de la communauté. En outre, beaucoup de personnes participantes se disaient ouvertes à l’intégration d’un cadre théologique dans leurs relations. Beaucoup parlaient par exemple de concevoir Dieu comme un parent et faisaient volontiers le lien entre cette croyance et leurs propres comportements parentaux. Cela peut indiquer une ouverture à l’enseignement et à la formation théologiques, au moins sur certaines questions. Bush (2003) a soutenu que les responsables religieux doivent apprendre à reconnaître quand une personne demande de la discrétion et quand elle demande un accompagnement pastoral. À la lumière des résultats détaillés ci-dessus, nous suggérons que les ministres du culte sachent que les deux partenaires d’une union interreligieuse sont peut-être plus ouverts à certaines formes d’accompagnement pastoral qu’on ne l’aurait supposé.
La présente étude a recouru à un devis de recherche qualitatif fondé sur les forces pour explorer qui les couples interreligieux unis par un mariage solide et durable laissaient influencer leurs relations conjugales et parentales, quand ils rejetaient des influences extérieures potentielles, et comment ils mobilisaient la religion pour orienter leurs relations. Nos résultats soulignent notamment les ressemblances entre les couples interreligieux et les couples religieusement homogames dans la recherche de conseils auprès d’eux-mêmes, de leur famille, de leurs amitiés et de professionnels. Ces résultats font écho à des recherches plus larges sur le fonctionnement familial, qui insistent sur l’importance de l’influence du partenaire et des réseaux de soutien dans le façonnement de la dynamique relationnelle. Notre étude explore en outre la complexité du rejet et de l’acceptation des influences religieuses ou spirituelles au sein des unions interreligieuses. Nous espérons que les résultats et les implications présentés ici seront utiles aux équipes cliniques et aux responsables religieux qui cherchent à accompagner une population interreligieuse croissante, en particulier pour l’aider à composer avec l’influence de la religion dans ses relations. Alors que de nombreuses recherches ont examiné l’effet de la foi sur le fonctionnement des couples de même foi, ce segment important et croissant de la population a été largement négligé. Nous espérons que cette recherche encouragera de nouvelles explorations de l’expérience et des besoins des couples interreligieux.
Complexe Systémique : à retenir
L’étude renverse une question habituelle : au lieu de mesurer ce qui fragilise les couples interreligieux, elle demande à des couples qui vont bien ce qui les guide. La réponse est d’abord relationnelle : les partenaires se consultent l’un l’autre, puisent dans leur famille d’origine, leurs amitiés et des ressources professionnelles, comme la plupart des familles. Le trait distinctif est l’intentionnalité : sept couples sur dix écartent activement des influences, y compris religieuses, qui menaceraient leur union, et beaucoup le font au nom d’une autre lecture de leur foi. Pour la clinique systémique, c’est une invitation à travailler la frontière du couple avec son environnement de croyances, à repérer ce que chacun accepte de recevoir de la tradition de l’autre, et à s’appuyer sur la famille d’origine comme ressource autant que comme modèle à ne pas reproduire. Les limites sont nettes : couples volontaires et satisfaits, saints des derniers jours surreprésentés, équipe entièrement masculine. À lire avec l’article sur le modèle AFFIRM pour les mariages interreligieux, et avec l’article sur l’adaptation culturelle du savourage relationnel.
Notes de l’original
1 Ces objectifs d’échantillonnage ont servi de repères pour orienter le recrutement plutôt que de critères stricts. Au lieu d’imposer des définitions rigides des personnes « très religieuses », des couples « interreligieux » ou des « mariages heureux et stables », l’équipe a laissé les couples s’identifier eux-mêmes, conformément à une approche de recherche qualitative. Elle a décrit les types de couples recherchés et s’est surtout fiée à l’autodéclaration et à l’autosélection pour ces catégories. Ont été inclus les couples qui se reconnaissaient dans l’énoncé suivant de nos documents : « couples mariés heureux et stables ayant au moins un enfant », dont au moins un partenaire est « très religieux » et qui « appartiennent à des communautés de foi séparées ». À l’examen de leurs données démographiques et de leurs réponses, quelques couples ne remplissaient que deux des trois critères : un couple n’avait pas d’enfant et, dans deux ou trois cas, aucun des partenaires ne semblait très religieux. Leurs entretiens apportant cependant des éclairages précieux sur les processus familiaux interreligieux, et ces couples ayant d’abord indiqué qu’ils remplissaient les critères, l’équipe a choisi de les inclure malgré cet écart.
2 L’équipe a suivi la définition et les recommandations d’Allsop et al. (2022) sur la saturation théorique : « La saturation théorique, où le codage supplémentaire n’apporte que peu ou pas d’information nouvelle sur les thèmes clés, sera atteinte à un certain moment du codage ouvert. Du point de vue méthodologique, l’une des raisons pour lesquelles il est acceptable de limiter les données utilisées pour le codage ouvert est que toutes les données seront finalement analysées plusieurs fois… La recherche recommande de coder entre 9 et 24 entretiens pour atteindre la saturation théorique. » (p. 148-149).
3 Tous les noms cités dans cette section sont des pseudonymes.
Éthique. Toutes les personnes participantes ont donné leur consentement éclairé écrit avant de participer à l’étude. En raison de la nature de cette recherche, elles n’ont pas accepté que leurs données soient rendues publiques ; les données ne sont donc pas disponibles.
Remerciements. L’équipe remercie la bourse Eliza R. Snow pour son financement. Elle remercie Julianna Herbst, Madisyn Groberg, Zachary Johnson, Elisabeth Kirchner Kimball, Jessica Willis, Mishonne Marks et Emily McCrary pour leur travail de codage et d’analyse, ainsi qu’Anthony Hoff, Raetchel Hanselmann et Kat Smith pour leur aide à la transcription des entretiens.
Liens d’intérêts. L’équipe de recherche ne déclare aucun lien d’intérêts potentiel.
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Traduction non officielle en français de Sources d’influence dans le mariage et la parentalité des couples interreligieux, par William D. Stanford, Justin J. Hendricks, Ted G. Futris, Loren D. Marks et David C. Dollahite, Marriage & Family Review, vol. 61, no 4, p. 373-408 (2025), doi : 10.1080/01494929.2025.2467914, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableaux présentés en listes). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « Sources of Influence in Marriage and Parenting for Interfaith Couples », publié dans Marriage & Family Review (2025) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Stanford, W. D., Hendricks, J. J., Futris, T. G., Marks, L. D., et Dollahite, D. C. (2025). Sources d’influence dans le mariage et la parentalité des couples interreligieux (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/sources-d-influence-dans-le-mariage-et-la-parentalite-des-couples-interreligieux (Œuvre originale publiée en 2025 dans Marriage & Family Review, 61(4), 373-408 (2025) ; republiée en 2025 par Marriage & Family Review, https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/01494929.2025.2467914)
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