Red Sistémica · Psychopathologie
Parce que nous sommes perméables à l’opinion d’autrui, toute situation qui nous expose au regard d’un témoin peut devenir source de honte ou d’humiliation. Carlos Sluzki distingue ces deux émotions sociales — l’une qui internalise la faute, l’autre qui l’externalise sur le témoin — et démonte, variable par variable, ce qui fait qu’elles restent des signaux utiles ou envahissent au contraire toute l’expérience du sujet.
« Les expériences modérées ou circonstancielles de honte, et même d’humiliation, méritent d’être accueillies favorablement. »
Carlos E. Sluzki
L’un des effets collatéraux de la sociabilité des êtres humains est que nous sommes perméables aux opinions d’autrui. Ce trait, nécessaire pour vivre en société, nous aide à calibrer notre conduite sociale et à maintenir nos repères éthiques. Il a pour effet d’organiser non seulement notre opinion sur l’opinion que les autres ont de nous mais, réflexivement, notre opinion sur nous-mêmes (une part de ce que Laing et al. (1965) ont appelé « la spirale des relations réciproques »).
Ce processus de calibrage social a un corrélat, ou une composante cruciale : les émotions qui font partie du processus lui-même.
Cette note se centrera seulement sur deux des émotions relationnelles désagréables : l’expérience de la honte — dans laquelle nous chargeons sur nous-mêmes la faute de tout étalage public de nos faiblesses, ce qui déclenche le désir de disparaître de la scène où il y a eu des témoins (« Que la terre m’engloutisse ! ») — et l’humiliation — dans laquelle nous situons chez les autres la responsabilité de la qualité négative de leur témoignage, qui nous fait nous sentir vus ou traités injustement, ce qui déclenche le désir de disqualifier ou d’attaquer le témoin, perçu comme la source du processus social désagréable (« Vengeance ! »)1.
Honte
La faute est chargée sur soi. L’exposition publique d’une faiblesse déclenche le désir de disparaître de la scène où il y a eu des témoins.
Humiliation
La responsabilité est située chez l’autre. Le témoignage jugé injuste déclenche le désir de disqualifier ou d’attaquer le témoin.
Il doit être clair que ces deux émotions peuvent remplir une fonction importante : elles font partie du système de signaux d’alarme qui nous informe de nos écarts (remarqués par nous-mêmes ou signalés par les autres), nous permet de corriger les écarts par rapport au comportement social accepté dans la communauté comme les écarts par rapport à nos propres standards éthiques, et nous incite à incorporer et à répéter les comportements qui évoquent des émotions sociales positives. Inutile de dire que ces signaux sont une part importante du processus de socialisation. En d’autres termes, les expériences modérées ou circonstancielles de honte, et même d’humiliation, méritent d’être accueillies favorablement. Cependant, lorsque l’une ou l’autre de ces émotions envahit le self, ou réapparaît encore et encore dans une variété d’expériences sociales du sujet, nous passons d’émotions passagères et utiles à des expériences répétées et torturantes. Nous entrons alors dans le terrain de la souffrance humaine qui est l’objet de l’activité psychothérapeutique. Les matrices dont il sera question plus bas s’appliquent fondamentalement à ce type de circonstance.
L’une des raisons pour lesquelles j’ai choisi ces deux émotions est que, à la différence d’autres, elles sont toutes deux des « émotions sociales », c’est-à-dire qu’elles requièrent la présence d’un tiers, le témoin (parfois intériorisé, mais généralement externe). L’autre raison est qu’il existe un équilibre relatif entre ces deux émotions (et entre ces deux mécanismes psychiques, l’externalisation et l’internalisation) : quand elles sont présentes, la dominance de l’une dans la sphère émotionnelle réduit la présence de l’autre.
L’impact relationnel et émotionnel de toute situation individuelle ou collective qui nous expose aux yeux et aux oreilles — à l’opinion — des autres d’une manière potentiellement négative varie d’un style personnel à l’autre, d’une histoire à l’autre, d’une circonstance à l’autre, et dépend aussi du style et de la nature du témoin de cet événement. Examinons ce paragraphe plus en détail.
« Toute situation » couvre la gamme des situations humaines en contexte où il y a un témoin (« les yeux et les oreilles — l’opinion — de l’autre »). Et, de fait, à de très rares exceptions près, la gamme complète des situations sociales — depuis nos gargouillements d’estomac en public jusqu’au fait d’aider un voisin en difficulté, depuis les actes triviaux jusqu’aux actes héroïques ou vils — peut se transformer en source de honte ou d’humiliation, étant donné un contexte et/ou un témoin présentant certaines caractéristiques.
« Nous expose… d’une manière potentiellement négative » peut inclure de multiples situations où, ou bien l’on suppose soi-même une possible observation critique de la part du témoin (« Se sera-t-il rendu compte que j’avais oublié de fermer ma braguette ? », « Quelqu’un m’a-t-il vu tomber de vélo ? », « Auront-ils supposé que c’est moi qui ai fait pleurer cet enfant alors qu’en réalité j’essayais seulement de le consoler ? »), ou bien le témoin ou les témoins expriment effectivement leur opinion négative (ils rient de notre faux pas, ou nous accusent implicitement ou explicitement d’avoir fait quelque chose que nous n’avons pas fait… ou que nous avons fait en supposant qu’il n’y avait pas de témoins, ou que, s’il y en avait, c’étaient des témoins bienveillants).
Cette variable comprend plusieurs axes.
Un axe a trait aux degrés de sensibilité à l’opinion d’autrui. À une extrémité du spectre se trouvent ceux qui sont imperméables, indifférents ou insensibles à l’opinion des autres. Dans le monde social, ces sujets sont étiquetés « cruels », parfois « exploiteurs » ou « manipulateurs », et dans le champ de la psychopathologie ils sont habituellement diagnostiqués comme « sociopathes » ou parfois « narcissiques ». L’autre extrémité correspond à des sujets extraordinairement sensibles à l’opinion d’autrui — un « autre » sélectif ou bien « l’autre » généralisé — auquel le sujet attribue de manière stéréotypée (et pas nécessairement à tort !) une attitude critique ou négative. Ces individus sont habituellement étiquetés socialement comme « timides », « peu sûrs d’eux », « hypersensibles » ou « susceptibles ». La sensibilité extrême à l’opinion des autres les conduit ou bien à un isolement social — pour fuir la torture du regard scrutateur —, ou bien à des relations de dépendance — où le comportement du sujet est dicté par l’autre —, ou bien à des conduites sociales récurrentes dans lesquelles ils évitent activement ceux à qui ils attribuent un jugement négatif supposé, ou bien les affrontent (parfois à la surprise de l’autre).
L’autre variable, croisée avec la précédente et déjà mentionnée implicitement dans les descriptions qui précèdent, correspond au spectre qui va de la prédominance des mécanismes d’internalisation à la prédominance de ceux d’externalisation chez le sujet. Il s’agit de processus psychiques (dérivés en partie d’expériences antérieures de processus interpersonnels) par lesquels ou bien nous incorporons la responsabilité et assumons la faute, ou bien nous l’expulsons et attribuons aux autres la responsabilité de nous accuser injustement. Ces mécanismes sont pratiquement universels (à l’exception probable des individus « imperméables » mentionnés plus haut). S’ils coexistent à des degrés divers selon les circonstances, l’un ou l’autre tend à dominer chez différentes personnes, parfois de manière sélective — par exemple lorsqu’elles interagissent avec leurs parents, ou lorsqu’elles sont interviewées —, parfois de manière stable.
La prévalence d’un style internalisateur ou externalisateur chez une personne donnée résulte d’une combinaison de mandats de la culture, d’histoire personnelle et, probablement, de prédispositions génétiques. Les individus aux traits dominants d’internalisation tendront à assumer pour eux-mêmes toute attribution négative mentionnée par l’autre (ou attribuée à l’autre), sans évaluer la nature de la source ni du contexte du jugement négatif. Une personne qui finit par organiser sa vie pour éviter la souffrance quotidienne de l’expérience de honte sera probablement étiquetée, dans le jargon psychopathologique, comme « personnalité évitante ». À leur tour, les individus dont le trait social dominant est l’externalisation tendront à supposer a priori chez l’autre une dose d’hostilité ou d’intention malveillante, et à réagir à tout commentaire exprimé par l’autre (ou attribué à l’autre), sans peser la nature de la situation ni le contexte du jugement attribué. Dans le jargon psychopathologique, la prévalence de ce style de vision du monde conduit habituellement à l’étiquette de « personnalité paranoïaque ».
Les expériences de l’histoire personnelle — à partir de la naissance — contribuent à faciliter l’expression de l’un ou l’autre style relationnel, ainsi qu’une expression plus fluide et adaptée au contexte, ou au contraire plus décontextualisée, dans l’une ou l’autre direction. Il existe des indices selon lesquels plus les expériences précoces sont extrêmes et répétées, plus les styles adoptés seront rigides et décontextualisés.
Les circonstances peuvent être déconstruites en situations — les actions, la trame, c’est-à-dire le « quoi » —, en acteurs — personnages centraux et secondaires, c’est-à-dire le « qui » — et en contexte — le décor, c’est-à-dire « où et quand » se produit ce qui se produit. En d’autres termes, les « circonstances » sont les récits que les acteurs construisent avec les éléments mentionnés, à savoir action, acteurs et contexte. D’éventuelles prédispositions génétiques, les expériences de vie, la culture, les styles de socialisation contribueront à calibrer différemment ces éléments et organiseront des histoires plus ou moins consensuelles ou sui generis, plus ou moins équitables ou biaisées.
Les caractéristiques interactives du témoin ont un effet crucial sur la manière dont l’individu construit l’impact (émotionnel, pragmatique) de tout acte social, plus encore si cet événement possède une composante d’ambiguïté quant à la position sociale qui en résulte pour l’individu. Les témoins peuvent être de simples observateurs de l’événement — un passant qui nous voit glisser et tomber à plat ventre sur le trottoir (se montre-t-il solidaire, indifférent, moqueur ?), une infirmière en train de désinfecter une blessure consécutive à une raclée (se comporte-t-elle de manière empathique, indifférente, critique ?) —, ou bien des personnages actifs de l’événement — un tortionnaire ou un violeur qui accompagne son acte de commentaires méprisants ou dégradants, un père qui se moque des pleurs de son fils après l’avoir frappé. Mais nous possédons en outre des observateurs intériorisés — depuis la « conscience morale » jusqu’aux figures maternelle ou paternelle — qui jugent nos propres actions comme des témoins parfois aimables et tendres, parfois sévères et sadiques…
Notes de l’original
1. Parmi les auteurs qui ont exploré ce thème en profondeur, il faut citer Miller (1993) et Lindner (2006).
Qui est Carlos E. Sluzki
Le Dr Carlos E. Sluzki, MD, est professeur au College of Health and Human Services and Institute for Conflict Analysis and Resolution, George Mason University (CHHS), 4400 University Drive, MS 5B7, Fairfax, VA 22030. Il est conseiller éditorial de Perspectivas Sistémicas et y a publié de nombreux articles, dont beaucoup sont consultables dans Perspectivas Sistémicas On Line, www.redsistemica.com.ar, rubrique des articles en ligne.
Un extrait
Red Sistémica ne publie en ligne qu’un fragment de cet article : le texte intégral a paru dans le numéro spécial n° 94/95 de la revue Perspectivas Sistémicas. Notre traduction reprend la totalité du fragment mis en ligne, et rien de plus ; la suite du texte, où l’auteur développe les trajectoires thérapeutiques annoncées par le titre, ne nous est pas accessible. Lire le fragment original en espagnol.
Cet article est la traduction française de « Trayectorias terapéuticas para pacientes entrampados en historias que generan vergüenza o humillación », publié par Red Sistémica (première parution : Perspectivas Sistémicas, numéro spécial n° 94/95). Traduit et republié avec l’accord de la revue.
Lire l’article originalComment citer cet article
Sluzki, C. E. (2022). Trajectoires thérapeutiques pour des patients pris au piège d’histoires de honte ou d’humiliation (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/trajectoires-therapeutiques-pour-des-patients-pris-au-piege-d-histoires-de-honte-ou-d-humiliation (Œuvre originale publiée en 2022 dans Perspectivas Sistémicas, numéro spécial n° 94/95 ; republiée en 2022 par Red Sistémica, https://redsistemica.ar/2022/08/01/trayectorias-terapeuticas-para-pacientes-entrampados-en-historias-que-generan-verguenza-o-humillacion/)
Pour aller plus loin
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