Journal of Marital and Family Therapy · Thérapie familiale

Une intervention systémique par le savourage relationnel : considérations culturelles pour le travail avec les familles américaines d’origine asiatique

Faut-il adapter une intervention qui marche avant de savoir si elle marche moins bien ? Une équipe californienne se pose la question à propos du savourage relationnel, un protocole bref qui invite à revivre en détail un moment de lien positif avec un proche. Pour les personnes aidantes d’origine asiatique, hawaïenne autochtone ou des îles du Pacifique, prises entre piété filiale, acculturation et réticence à consulter, l’outil semble prometteur. L’article pèse les raisons d’adapter et de ne pas adapter, puis propose une démarche participative en cinq phases.

Auteurs Frances Haofei Li et Jessica L. Borelli (département de psychologie, université de Californie à Irvine) ; Elayne Zhou (département de psychologie, université de Californie du Sud, Los Angeles) ; Hans Oh (Suzanne Dworak-Peck School of Social Work, université de Californie du Sud, Los Angeles)Première publication Journal of Marital and Family Therapy, 5 octobre 2025Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Une intervention systémique par le savourage relationnel : considérations culturelles pour le travail avec les familles américaines d’origine asiatique, par Frances Haofei Li, Elayne Zhou, Hans Oh et Jessica L. Borelli, publié dans Journal of Marital and Family Therapy (Wiley) (2025), doi : 10.1111/jmft.70080, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Il est essentiel de ne pas s’accrocher trop fermement au présupposé selon lequel la version culturellement adaptée serait nécessaire ou meilleure.

Frances Haofei Li, Elayne Zhou, Hans Oh et Jessica L. Borelli

Résumé

Le savourage relationnel (SR) est une intervention brève, accessible et centrée sur la relation, guidée par des principes systémiques. Le SR pourrait être bénéfique aux familles américaines d’origine asiatique, hawaïenne autochtone et des îles du Pacifique (AANHPI) qui connaissent des difficultés relationnelles. Les liens familiaux sont souvent protecteurs pour les groupes AANHPI, mais le stress lié à l’acculturation peut entraver la capacité des familles à tirer parti de cette ressource. Le SR a démontré son efficacité pour accroître le bien-être et la qualité des relations, mais il n’a pas encore été testé auprès de familles AANHPI. Le SR pourrait bien s’accorder avec des valeurs culturelles importantes pour les communautés AANHPI, comme l’interconnexion, tout en surmontant certains obstacles grâce à son approche fondée sur les forces. Cet article décrit le processus de décision utilisé pour adapter le SR aux familles AANHPI et souligne le rôle des retours de la communauté. Une démarche itérative et rigoureuse est essentielle pour déterminer si une adaptation est nécessaire et pour cerner les cibles de changement appropriées. Surtout, renforcer la sensibilité culturelle du SR sert notre objectif : favoriser l’épanouissement et réduire les inégalités de santé parmi les familles mal desservies.

Mots-clés : population américaine d’origine asiatique, personnes aidantes, adaptation culturelle, savourage relationnel, thérapie systémique

1. Introduction

La population américaine d’origine asiatique, hawaïenne autochtone ou des îles du Pacifique (AANHPI)1 croît rapidement, et pourtant certaines données indiquent qu’une grande partie de ces personnes connaît un état de langueur plus marqué que d’autres groupes ethnoraciaux (Oh 2023). C’est préoccupant au regard de résultats qui suggèrent que les personnes AANHPI ont tendance à sous-utiliser les services de soutien formels, ce qui révèle un déficit de soins critique (Abe‐Kim et al. 2007). Remédier à ces inégalités de traitement exige des interventions réfléchies et culturellement adaptées. Une approche systémique pourrait placer la clinique et la recherche dans une position particulièrement favorable pour répondre aux besoins divers et complexes de cette population.

Dans cet article, nous soulignons l’importance d’une approche systémique dans le traitement des personnes AANHPI, en nous intéressant plus particulièrement aux personnes aidantes AANHPI. Nous présentons ensuite une intervention émergente prometteuse, le savourage relationnel (SR ; Borelli 2024), en décrivant ses mécanismes et ses fondements théoriques. Nous examinons ensuite les considérations qui entourent l’adaptation culturelle, en pesant les arguments pour et contre l’adaptation, ainsi que les processus recommandés pour évaluer et mener une adaptation au sein de la communauté AANHPI. Au-delà de leur application au SR, les idées exposées ici peuvent guider la réflexion sur l’adaptation d’interventions systémiques et d’autres interventions fondées sur les forces pour les groupes AANHPI.

1.1 Les approches de thérapie familiale systémique (TFS)

En tant qu’approche qui conçoit la dynamique entre les individus comme faisant partie d’un système interpersonnel interconnecté (Dallos and Draper 2015), la TFS pourrait être particulièrement pertinente pour des communautés qui accordent la priorité à des valeurs culturelles d’interdépendance (c’est-à-dire se concevoir en interdépendance avec autrui et mettre l’accent sur l’harmonie interpersonnelle ; Markus and Kitayama 1991), comme de nombreuses communautés AANHPI. Ces valeurs culturelles se prêtent à une identification plus forte à un groupe d’appartenance plus large (par exemple la famille, le groupe racial ou ethnique) et à une distinction moins nette entre soi et le groupe. Les pratiques de TFS peuvent servir à puiser dans les forces collectives déjà présentes chez les personnes AANHPI suivies en thérapie, en orientant chacune vers les liens positifs qui l’unissent au sein du système familial.

Des TFS ont été appliquées auprès de personnes AANHPI, par exemple des personnes immigrées d’Asie du Sud aux États-Unis (Rastogi 2007), et auprès de familles asiatiques, par exemple à Singapour, dans des familles d’origine chinoise (Sim et al. 2017). Toutefois, à notre connaissance, l’efficacité des TFS auprès de familles AANHPI n’a été rapportée que dans des études de cas. Par exemple, Rastogi (2007) a appliqué la thérapie familiale centrée sur l’émotion (Johnson and Lee 2005) à deux familles indo-américaines, en tenant compte de leur interconnexion et de leur attachement aux relations intergénérationnelles. À l’issue de l’intervention, les deux familles ont montré une résolution des conflits et une amélioration des relations, tout en respectant et en préservant leurs valeurs. Si nous ne disposons pas encore de preuves empiriques d’efficacité, la concordance entre les valeurs culturelles et les TFS laisse entrevoir une approche prometteuse pour les familles AANHPI.

1.2 Le SR et ses liens avec les approches systémiques

Le SR (Borelli 2024) est une intervention systémique brève, adaptable et accessible dans laquelle la personne qui intervient aide la personne suivie à réfléchir à un moment de lien positif avec une autre personne et à le revivre. Le SR est considéré comme une intervention systémique en ce qu’il vise, comme cibles thérapeutiques principales, des résultats relationnels, à l’échelle de la famille (proximité, satisfaction relationnelle, sensibilité interpersonnelle), en aidant les personnes à se concentrer sur des moments de lien interpersonnel étroit. Le SR est censé atteindre ces résultats par quatre mécanismes de changement (Borelli, Smiley et al. 2020) : (1) cultiver les émotions positives et tirer du sens des relations ; (2) favoriser la mentalisation (c’est-à-dire la capacité à comprendre ses propres états mentaux et ceux d’autrui ; Luyten et al. 2020) ; (3) accroître la conscience des comportements sensibles ; et (4) augmenter la vulnérabilité dans les relations. Pour une figure illustrant les mécanismes de changement et les résultats visés du SR, on se reportera à Borelli, Smiley et al. (2020).

Les thérapies systémiques peuvent impliquer un travail avec plusieurs membres de la famille (par exemple la thérapie familiale fonctionnelle ; Sexton and Alexander 2003) ou avec une seule personne (par exemple la thérapie narrative ; Cowley and Springen 1995), pourvu que l’attention reste portée sur les relations. De même, bien que le SR ait été conçu à l’origine pour une application individuelle, il a été adapté à un usage auprès de dyades et de groupes, pour mieux répondre aux besoins de différentes populations. Quelle que soit la modalité d’application, le SR s’intéresse au contexte relationnel plus large de la personne et cherche à renforcer les qualités des relations dans le système relationnel élargi. Par exemple, dans une version du SR conçue pour les personnes aidantes (Borelli 2024), la personne qui intervient guide la personne suivie pour qu’elle se concentre sur un moment où elle a apporté des soins sensibles (c’est-à-dire des soins qui ont répondu de manière appropriée et efficace à un besoin ; par exemple, lorsque l’aidant réconforte son fils après une frayeur). En outre, des études ont montré qu’appliquer le SR aux parents peut avoir des effets positifs chez l’enfant, ce qui indique que les interventions de SR peuvent bénéficier aux deux membres de la dyade parent-enfant (Blackard 2024). Dans une autre version du SR, conçue pour le personnel de santé communautaire au service de populations latines, la personne qui intervient guide les personnes suivies pour qu’elles savourent des moments où elles ont soutenu leur communauté (Arcos et al. 2023 ; Zhou et al. under review).

1.2.1 Accessibilité

Le SR peut être mis en œuvre par du personnel paraprofessionnel (des personnes sans diplôme de premier cycle universitaire), comme le personnel de santé communautaire (Borelli, Yates, et al. 2020) ou des personnes assistantes de recherche en premier cycle universitaire (Borelli et al. 2023), avec des niveaux de fidélité élevés (Borelli, Perzolli, et al. 2024). La formation à l’application du SR comprend 4 heures d’enseignement, une pratique enregistrée, une révision avec retours, une certification et des réunions de consultation hebdomadaires. Le SR se prête à divers modes d’application accessibles, notamment les visites à domicile (Borelli et al. 2023), l’administration par internet (Burkhart et al. 2015), les séances de thérapie de groupe (Ansarifar et al. 2025) et un format sur application mobile (Nguyen et al. 2025). Les essais de recherche portant sur le SR auto-administré se révèlent prometteurs quant à son impact à court terme (Borelli et al. 2014 ; Burkart et al. 2015) ainsi qu’à son acceptabilité, et présentent un fort potentiel de diffusion (Nguyen et al. 2025).

1.2.2 Étapes de l’intervention

L’intervention de SR comprend trois étapes : un exercice de pleine conscience, la sélection d’un souvenir et la réflexion sur ce souvenir (Borelli 2024). Le SR commence par un bref exercice de pleine conscience (respiration rythmée) destiné à favoriser un état de calme et à préparer la personne suivie à s’engager dans le processus réflexif. Ensuite, la personne qui intervient aide la personne suivie à se remémorer des souvenirs relationnels riches en contenu d’attachement ou en lien positif et repère le plus approprié pour le savourage. Avec la personne suivie, la personne qui intervient choisit un souvenir précis qui comporte (1) un contenu d’attachement, notamment un moment où la personne qui prend soin joue le rôle de base de sécurité (à partir de laquelle la personne qui reçoit les soins peut explorer des environnements nouveaux) ou de havre de sécurité (vers lequel elle peut revenir pour être rassurée ; Bowlby 1983), et (2) une émotionnalité positive et un lien émotionnel, afin d’éviter que des émotions négatives ne « gâchent » le processus de savourage. Si la personne suivie choisit un souvenir chargé d’émotions négatives intenses, la personne qui intervient la guide vers le choix d’un autre souvenir. Lors de l’étape finale de réflexion sur le souvenir, la personne qui intervient suscite la réflexion de la personne suivie dans cinq domaines : la réflexion sensorielle, la réflexion émotionnelle, l’élaboration de sens, l’orientation vers l’avenir et une libre rêverie. Comme lors de l’étape de sélection, si la réflexion sur le souvenir commence à se porter sur les aspects négatifs de l’interaction, la personne qui intervient réoriente la personne suivie vers les moments positifs de lien.

1.2.3 Fondements théoriques

Le SR repose sur les principes théoriques de la psychologie positive (Seligman et al. 2005), qui reconnaissent le rôle central des émotions positives dans l’adaptation et le fonctionnement. Selon la théorie de l’élargissement et de la construction de Fredrickson, les émotions positives, étroitement liées à des relations positives, élargissent les perspectives et favorisent la croissance et la résilience (Fredrickson 2004). Alors que les interventions psychologiques traditionnelles ciblent principalement les symptômes, les interventions de psychologie positive reconnaissent la présence d’une pathologie et cherchent à renforcer les émotions et les expériences positives (Magyar‐Moe 2009). Les personnes qui appliquent le SR s’appuient sur des souvenirs relationnels positifs pour favoriser la réflexion, la croissance et l’ouverture à l’intervention. Le SR s’inspire également de la théorie de l’attachement (Bowlby 1983), selon laquelle les premières interactions avec les figures d’attachement (c’est-à-dire les principales personnes qui prennent soin de l’enfant au début de la vie) façonnent des modèles internes opérants (c’est-à-dire des représentations mentales de soi et des figures d’attachement ; MIO). Ces MIO aident chaque personne à interpréter les informations issues des interactions sociales à travers le prisme de ses expériences antérieures. Le SR vise à favoriser une attention délibérée aux souvenirs relationnels positifs, en élargissant l’information disponible pour les MIO et en cultivant l’appréciation des aspects positifs des relations (Borelli 2024).

Outre ses fondements en psychologie positive et en théorie de l’attachement, le SR s’accorde étroitement avec les principes de la théorie systémique et de diverses thérapies familiales. D’abord et surtout, le SR se concentre sur les moments de lien au sein des relations. Ensuite, conformément aux principes de la théorie systémique, le SR reflète le principe systémique selon lequel le soin est réciproque, en visant à améliorer la capacité des personnes à recevoir des soins en renforçant leur conscience d’en donner (et inversement). Troisièmement, à l’instar de la thérapie de couple centrée sur l’émotion (Greenberg and Johnson 1988), le SR souligne l’importance des besoins d’attachement dans les relations et le rôle des émotions dans le façonnement des comportements d’attachement. Le SR guide les personnes suivies pour qu’elles expriment, auprès de leurs proches, des émotions de vulnérabilité liées à leurs besoins d’attachement, afin de consolider leurs relations. En cohérence avec les approches systémiques fondées sur les forces (par exemple la thérapie narrative ; Cowley and Springen 1995), le SR met aussi l’accent sur le repérage des comportements relationnels positifs et sur une moindre focalisation sur les comportements négatifs.

1.2.4 Base de données probantes

Le SR a accumulé des données sur son efficacité, en conditions contrôlées comme en conditions réelles, issues de plus d’une vingtaine d’études menées dans des contextes et des populations variés, dont beaucoup réalisées par des équipes indépendantes, et il remplit les critères pour être considéré comme un traitement psychologique doté d’une base de données probantes solide (Chambless and Hollon 1998 ; Tolin et al. 2015). Le SR est efficace lorsqu’il est mis en œuvre auprès de personnes de tous âges (par exemple Smiley et al. 2024) et dans différents contextes relationnels (parents, partenaires de couple à l’âge adulte ; Burkhart et al. 2015). Le SR est efficace pour renforcer les émotions positives (Borelli et al. 2023), les états physiologiques (Borelli et al. 2019), les résultats relationnels (Borelli et al. 2014), une parentalité adaptée (Ansarifar et al. 2025 ; Borelli et al. 2023 ; Smiley et al. 2024) et la réactivité émotionnelle de l’enfant (Blackard 2024). L’équipe qui a conçu le SR a exprimé son intérêt pour une évaluation de l’adéquation de l’intervention à différents groupes culturels, ainsi que le souhait de l’adapter pour accroître sa congruence culturelle (Borelli 2024). À ce jour, la recherche sur le SR s’est attachée à adapter l’intervention pour la rendre culturellement congruente pour les familles latines, en modifiant le langage, en y intégrant des métaphores locales et en passant à la thérapie de groupe et à l’administration en télésanté à partir des retours de membres de la communauté (par exemple Borelli, Zhou, et al. 2024). La recherche n’a pas évalué l’efficacité du SR auprès de personnes AANHPI, malgré son adéquation aux valeurs des communautés AANHPI. Examiner l’adéquation culturelle auprès de personnes AANHPI constitue donc un objectif important pour la recherche sur le SR. Des données issues d’un plus grand nombre d’équipes indépendantes et d’études méta-analytiques renforceront encore la base de données probantes du SR.

1.3 La nécessité de thérapies familiales systémiques culturellement adaptées

Si le système familial est souvent le contexte le plus immédiat et le plus influent pour l’individu, la structure et le contenu des relations familiales sont aussi entremêlés de valeurs, de croyances et de pratiques culturelles. Autrement dit, selon la théorie des systèmes écologiques d’Urie Bronfenbrenner (1992), les individus (ainsi que leurs identités et leurs styles d’attachement) existent au sein de systèmes proximaux et distaux interconnectés, qui agissent sur leur vie. En outre, une révision récente de la théorie de Bronfenbrenner a proposé de reconnaître la culture comme une composante du microsystème, soulignant qu’elle est indissociable des pratiques quotidiennes (Vélez‐Agosto et al. 2017).

Si l’on ne considère que le microsystème, et que l’on n’intervient donc qu’à ce niveau, on risque de négliger des processus plus larges qui agissent sur le bien-être des familles, ce qui limite l’utilité des interventions. Les TFS doivent donc être attentives aux contextes et aux expériences culturels plus larges des personnes pour soutenir plus efficacement le bien-être individuel et familial, en particulier dans les groupes racisés et minorisés (REM), faute de quoi les thérapeutes en TFS risquent de sous-estimer l’importance des influences culturelles sur le bien-être. Parallèlement, nous mettons en garde les thérapeutes en TFS contre une surestimation du rôle de la culture dans les tableaux présentés par les personnes suivies. Nous invitons les thérapeutes à s’engager dans une autoréflexion pour éviter des présupposés néfastes dans le travail avec des personnes REM, comme le fait de « blâmer la culture » (c’est-à-dire attribuer à l’excès les problèmes présentés par la personne à des influences culturelles) ou de généraliser en considérant que les personnes REM requièrent par nature d’autres approches de traitement que les personnes blanches (c’est-à-dire procéder à des adaptations automatiques fondées sur des expériences passées avec des personnes REM, ou supposer que les interventions ne sont ni acceptables ni pertinentes pour elles).

Au cours des deux dernières décennies, la pratique de la TFS s’est progressivement éloignée des conceptions de la compétence culturelle qui, par inadvertance, « classent, catégorisent et définissent les “autres” » (Knudson‐Martin et al. 2020, 619). La clinique pratique plutôt, dans la conduite des thérapies, un accordage socioculturel qui, comme l’ont noté Knudson‐Martin et al. (2020), comporte plusieurs caractéristiques : une orientation relationnelle, une pensée de troisième ordre, une responsabilité à l’égard de l’équité et une attention nuancée au contexte. Dans cette perspective, le SR maintient une orientation relationnelle en faisant émerger les moments clés de lien des personnes suivies. Cela permet aux récits et aux contextes de la personne suivie d’occuper le devant de la scène, en lui donnant les moyens de s’engager dans ces expériences et de les explorer, et en permettant à la personne thérapeute de mieux comprendre comment les liens interpersonnels sont interprétés et vécus par la personne suivie.

Le SR offre aussi aux thérapeutes l’occasion de faire place à une pensée de troisième ordre, dans laquelle les personnes suivies sont invitées à imaginer quels avenirs pourraient devenir possibles, au sein de leur système familial et au-delà, en conséquence des décisions relationnelles prises dans le présent (Knudson‐Martin et al. 2020). Le SR pourrait favoriser un changement de troisième ordre au-delà du microsystème. Des versions adaptées du SR ont intégré des valeurs culturelles des communautés latines, en mettant l’accent sur la justice sociale et le changement social, à la fois au sein de l’intervention de SR elle-même et en complément de celle-ci (Arcos et al. 2023 ; Borelli 2024). Le SR a été appliqué auprès du personnel de santé communautaire et par son intermédiaire ; ces démarches ont en outre renforcé la capacité de changement de ce personnel essentiel, tout en déplaçant l’expertise vers les communautés. Lorsque le SR a été appliqué auprès de ce personnel de santé communautaire, les récits de SR ont comporté des échanges sur les systèmes juridiques, judiciaires et de santé plus larges, ainsi que sur des modèles sociaux de la santé (c’est-à-dire la création de conditions optimales de santé au-delà des médicaments et du traitement des symptômes, par le soin communautaire, l’entraide, etc.) (Zhou et al. under review). Ainsi, des contextes écologiques plus larges peuvent imprégner les expériences de SR, en particulier dans l’élaboration de sens d’expériences interpersonnelles marquantes et dans l’orientation vers l’avenir : une interaction interpersonnelle peut s’inscrire dans des dynamiques systémiques plus vastes, et l’action future peut aussi être une réponse collective (par exemple une action sociopolitique, un soin collectif, une authenticité culturelle, etc.). Enfin, le SR est accessible, souple, peu coûteux, ouvert et exige peu de formation (Borelli, Perzolli, et al. 2024), ce qui permet aux thérapeutes d’avoir le souci de l’équité et du contexte.

Nous explorons ci-dessous les besoins cliniques des familles AANHPI, les considérations qui déterminent s’il faut ou non adapter le SR pour répondre à ces besoins, et l’importance des méthodes de recherche participative fondée sur la communauté (CBPR) pour guider les processus de recueil d’information et de mise en œuvre.

2. Les besoins cliniques des personnes aidantes AANHPI

2.1 Tensions liées au rôle d’aidant et obstacles aux soins

Les communautés AANHPI sont considérées comme le groupe ethnique qui croît le plus rapidement aux États-Unis, et pourtant la santé mentale de cette population a été négligée et la recherche qui s’y rapporte, sous-financée (Hall and Yee 2012). Les personnes aidantes AANHPI, c’est-à-dire celles qui prennent soin d’enfants ou de personnes âgées, sont exposées à des risques accrus de problèmes de santé en raison du stress lié à ce rôle (Pinquart and Sörensen 2005), d’influences socioculturelles (Misra et al. 2021) et d’obstacles systémiques (Zane et al. 2005) à l’accès au soutien. Si le stress lié au rôle d’aidant n’est pas propre aux personnes AANHPI, il pourrait être plus élevé chez elles que dans d’autres groupes (National Alliance for Caregiving NAC & AARP. 2020).

2.1.1 Croyances culturelles et rôle d’aidant

Une valeur culturelle souvent repérée dans les groupes AANHPI est le familisme, selon lequel les membres de la famille sont interdépendants et le bien-être de la famille est jugé plus important que celui de l’individu (Y. Choi et al. 2021). Dans les communautés chinoises en particulier, la valeur culturelle de la piété filiale implique un devoir de déférence, de respect et de soin envers ses parents et les personnes plus âgées. Il n’est pas surprenant qu’environ 24 % des personnes AANHPI vivent dans des foyers multigénérationnels, contre 13 % de la population blanche (Cohn et al. 2022), en prenant parfois soin à la fois de la génération descendante (c’est-à-dire des jeunes) et de la génération ascendante (c’est-à-dire des personnes âgées) (National Alliance for Caregiving NAC & AARP. 2020).

Les croyances culturelles relatives à la famille peuvent être une arme à double tranchant : si le soutien familial protège du stress (Corona et al. 2017), les attitudes d’interdépendance sont associées à une stigmatisation plus forte de la santé mentale (Zhou et al. 2022), et une adhésion plus forte à la piété filiale est liée à davantage de stress et à un moindre bien-être (Dong and Xu 2016). Dans le même ordre d’idées, la structure familiale et la proximité physique favorisent un temps de soin plus important dans les foyers AANHPI, et le soin informel s’accompagne d’une probabilité plus grande d’épuisement émotionnel et d’autres dimensions de l’épuisement professionnel (Gérain and Zech 2021). En outre, de nombreuses personnes aidantes AANHPI décrivent le soin familial comme une valeur et un rôle culturels partagés sur lesquels elles ont peu de prise (Pharr et al. 2014). L’absence de choix dans le rôle d’aidant est liée à un stress accru et à une moins bonne santé physique (Schulz et al. 2012). Ainsi, l’enracinement culturel du soin et l’importance des relations familiales apportent aux communautés AANHPI à la fois une interconnexion familiale et des charges plus lourdes à porter. Il n’est donc pas surprenant que les personnes aidantes familiales AANHPI connaissent une dépression liée au fardeau du soin (Liang and Dong 2020). Les personnes aidantes AANHPI font état de taux de dépression plus élevés que les personnes aidantes blanches (Pinquart and Sörensen 2005), de relations moins bonnes avec les personnes dont elles prennent soin et d’un stress émotionnel lié au soin plus important que les autres groupes (National Alliance for Caregiving NAC & AARP. 2020).

2.1.2 Immigration, acculturation et rôle d’aidant dans le système familial

De nombreuses personnes aidantes AANHPI doivent aussi assumer ce rôle dans un contexte d’immigration, ce qui complique la dynamique familiale et accroît leurs besoins en santé mentale. La majorité (71 %) des adultes AANHPI aux États-Unis sont des personnes immigrées (Budiman and Ruiz 2021), qui font face à la fois au stress de l’immigration et aux difficultés persistantes d’adaptation à une nouvelle culture. Ce processus d’acculturation n’affecte pas seulement l’individu : il ébranle aussi l’ensemble du système familial (Portes and Rumbaut 1996). Immigrer et s’adapter à un nouvel environnement est particulièrement perturbant pour les jeunes qui traversent des périodes clés de développement ou de transition, et cela est associé à des difficultés d’adaptation (Juang et al. 2012). Par exemple, des divergences dans les attitudes parentales et dans la perception des comportements des jeunes (par exemple l’autonomie vue comme normale ou comme perturbatrice) peuvent contribuer aux conflits intrafamiliaux (Ho 2014). Des données indiquent aussi que les mères AANHPI nées à l’étranger font état d’un stress plus élevé que celles nées aux États-Unis (Nomaguchi and House 2013). Ainsi, le stress acculturatif et les conflits intrafamiliaux qui en découlent mettent à rude épreuve les relations proches et aggravent les risques psychopathologiques, éclipsant les moments de lien dans les familles AANHPI.

2.1.3 Obstacles au traitement et recherche d’aide informelle chez les personnes aidantes AANHPI

Si les personnes aidantes AANHPI peuvent éprouver une détresse importante liée à leur rôle, divers facteurs entravent leur capacité à chercher du soutien et à y accéder. De fait, les groupes AANHPI sous-utilisent les services psychologiques par rapport à la population générale (Abe‐Kim et al. 2007). De plus, parmi les personnes qui cherchent de l’aide, les taux d’abandon sont souvent plus élevés que dans la population blanche (Green et al. 2020). De multiples obstacles structurels aggravent ces inégalités, comme un accès limité à l’assurance maladie, le manque de services multilingues et la pénurie d’offres de soins culturellement compétentes (Zane et al. 2005). De ce fait, les personnes aidantes AANHPI sont plus susceptibles que d’autres groupes ethnoraciaux de s’appuyer sur un soutien informel (Chow et al. 2010). En outre, les groupes AANHPI, comme d’autres groupes REM aux États-Unis, éprouvent et expriment une stigmatisation plus forte envers les maladies mentales que la population américaine blanche (Misra et al. 2021). La stigmatisation de la santé mentale décourage encore davantage la recherche d’aide, ce qui entraîne une sous-utilisation des soins de santé mentale traditionnels (Clement et al. 2015). Relever ces défis multiformes est impératif pour que les personnes AANHPI reçoivent les soins de santé mentale dont elles ont besoin et qu’elles méritent. Ces inégalités soulignent le besoin pressant d’interventions culturellement acceptables et accessibles pour répondre aux problèmes de santé mentale auxquels font face les communautés AANHPI.

2.2 Les relations, une porte d’entrée prometteuse pour les personnes aidantes AANHPI

Compte tenu de la forte importance culturelle accordée aux liens familiaux par de nombreuses personnes aidantes AANHPI, les relations constituent une cible d’intervention prometteuse. Appliquer les interventions directement aux personnes aidantes AANHPI demande moins de ressources que des TFS impliquant plusieurs membres de la famille, tout en pouvant avoir des effets en cascade sur l’ensemble du système. Le SR pourrait être particulièrement adapté aux personnes aidantes AANHPI parce qu’il répond à plusieurs obstacles clés (par exemple la stigmatisation, l’inadéquation culturelle et l’accessibilité) qui ont historiquement freiné la recherche d’aide et le recours aux traitements chez les personnes AANHPI. Autrement dit, le SR est potentiellement non stigmatisant, du fait de son attention générale aux forces relationnelles et aux liens positifs (Borelli 2024) ; culturellement congruent, du fait de sa capacité à évoquer et à renforcer des valeurs culturelles qui soulignent l’importance des liens familiaux ; et accessible, du fait de la souplesse de son application (qui l’applique et comment). Toutefois, aucun travail n’a explicitement exploré l’adéquation de cette intervention à la population AANHPI, très hétérogène. Dans la section suivante, nous examinons les considérations théoriques et pratiques pertinentes qui peuvent guider la réflexion sur l’adaptation du SR à cette population.

3. Adapter ou ne pas adapter, telle est la question

Pour tirer pleinement parti du SR au service des familles AANHPI, une question importante est de savoir si des adaptations du SR pour les personnes AANHPI pourraient être nécessaires. D’un côté, il existe des différences culturelles sur plusieurs orientations entre les cultures AANHPI et d’autres cultures (par exemple individualisme contre collectivisme, Schimmack et al. 2005). De l’autre, nous devons veiller à ne pas attribuer à l’excès les différences individuelles à la culture, car cela peut engendrer un traitement différencié des personnes selon leur groupe culturel (Causadias et al. 2018). En outre, une adaptation formelle du manuel de SR pourrait ne pas répondre à la grande variabilité qui existe au sein même des groupes AANHPI. Par exemple, bien qu’une grande partie de la recherche psychologique et épidémiologique regroupe les personnes originaires du Vietnam et du Laos dans une même catégorie générale, l’Asie du Sud-Est, leurs valeurs culturelles, leurs revenus et leurs indicateurs de santé diffèrent, ce qui souligne l’hétérogénéité au sein de ce groupe (Kochhar and Cilluffo 2018).

Plusieurs cadres peuvent guider l’adaptation culturelle des traitements fondés sur des données probantes (TFDP). D’abord, Lau (2006) a proposé le cadre d’adaptation culturelle sélective et dirigée pour comprendre la généralisabilité des TFDP et déterminer si des adaptations se justifient pour des populations diverses. Sélective signifie que les adaptations culturelles des traitements doivent être menées avec discernement. Des adaptations peuvent se justifier si des données empiriques suggèrent des différences entre groupes (a) dans les facteurs contextuels de risque et de résilience ou (b) dans la réponse au traitement. Dirigée signifie que l’on s’appuie sur des données pour définir des cibles précises d’adaptation. Les deux composantes de l’approche de Lau soulignent l’importance de s’appuyer sur des données empiriques pour guider les décisions et les processus d’adaptation. D’autres travaux, de Hall et al. (2019), ont repéré plusieurs types d’adaptations culturelles faites par des thérapeutes, à titre individuel, pour des personnes asiatiques et AANHPI : des adaptations culturelles visant à renforcer la construction de l’alliance et la crédibilité de la personne thérapeute, comme le « don » (par exemple concevoir la thérapie autour d’un objectif culturellement saillant présenté comme un « cadeau ») ; une construction interdépendante de soi (par exemple une thérapie centrée sur les systèmes familiaux et les contextes sociaux) ; et une attention aux formes indirectes ou non verbales de communication culturelle. Tout en soulignant la nécessité de recherches futures, nous soulevons plusieurs considérations en vue d’une éventuelle adaptation du SR pour les familles AANHPI.

3.1 Raisons possibles de ne pas adapter

3.1.1 Congruence entre le SR et les valeurs AANHPI

Une raison de ne pas adapter une intervention serait qu’elle soit déjà cohérente avec les valeurs du groupe culturel visé. Comme on l’a vu, le SR reflète plusieurs des valeurs centrales des communautés AANHPI (Smith et al. 2019), en s’appuyant sur l’existence des individus dans des contextes relationnels, sur le fait de donner et de recevoir des soins, sur l’importance accordée aux affects positifs liés aux relations interpersonnelles, et sur son approche fondée sur les forces et non stigmatisante. Le SR pourrait être congruent avec la piété filiale, au sens où les personnes suivies seraient plus disposées à recadrer positivement le soin comme une activité qui honore les parents. À l’inverse, elles pourraient être plus réticentes à évoquer avec la personne qui intervient les aspects négatifs du soin, de crainte de manquer de respect à leurs parents. Il se peut que la piété filiale traduise en définitive un lien profond avec ses parents qui, dans certaines circonstances, peut constituer une base solide pour le SR. Enfin et surtout, le SR pourrait aussi surmonter le problème d’accessibilité fréquemment rencontré par les personnes AANHPI grâce à la souplesse de ses modes d’application (en présentiel, en visite à domicile, par internet, sur une application).

3.1.2 Les adaptations pourraient ne pas apporter de validité incrémentale

Une autre considération souvent sous-estimée est que les adaptations culturelles peuvent produire des effets similaires, voire iatrogènes, par rapport à l’intervention originale. Des tests rigoureux sont nécessaires pour déterminer si des adaptations du SR apporteraient des bénéfices supplémentaires par rapport à sa forme originale. Des méta-analyses ont montré que si la thérapie cognitivo-comportementale (TCC) adaptée culturellement s’est révélée efficace pour les groupes REM, y compris les personnes AANHPI, pour atténuer divers symptômes de santé mentale comme la dépression (par exemple Huey et al. 2023), seule une poignée d’études (par exemple W. C. Hwang et al. 2015) ont trouvé les versions culturellement adaptées plus efficaces que les TCC standard. En fait, un grand nombre d’études évaluant l’efficacité de TCC culturellement adaptées ont été menées sans point de comparaison (Huey et al. 2023). Autrement dit, les données soutenant la validité incrémentale des adaptations culturelles de certains TFDP sont rares et fragiles. La diffusion d’adaptations devrait reposer sur des données montrant une efficacité moindre auprès de la population visée. Des adaptations dont la validité incrémentale n’est pas établie pourraient compromettre la fidélité du SR et réduire son efficacité.

3.1.3 Adapter culturellement l’intervention ou sensibiliser les personnes qui interviennent

Il importe de rappeler que les interventions ne sont pas appliquées dans le vide. Les personnes qui interviennent sont elles-mêmes une part importante du résultat thérapeutique. Des études sont donc nécessaires pour déterminer si l’adaptation formelle de l’intervention ou la formation de chaque thérapeute à la sensibilité culturelle serait plus efficace pour répondre aux différences interculturelles. Dans le cas du SR, on ne sait pas encore s’il faudrait apporter des adaptations formelles au manuel de traitement pour répondre aux besoins des familles AANHPI. Les adaptations culturelles formelles risquent d’« altériser » les groupes REM, en accentuant les frontières entre groupes selon une perspective « endogroupe » contre « exogroupe » (Lekas et al. 2020). Comme approche alternative, Huey et al. (2023) ont souligné l’importance de former la clinique à une sensibilité culturelle plus grande, à un niveau personnalisé, plutôt que d’apporter aux manuels de traitement une adaptation générale à appliquer à des personnes diverses. Ce raisonnement est analogue à celui qui consiste à développer des thérapeutes dont la pratique est validée empiriquement plutôt que des traitements validés empiriquement. De même que le traitement psychologique n’est pas un processus « taille unique », les adaptations des interventions pourraient être plus efficaces si elles étaient faites (1) en fonction de la situation singulière de chaque personne et de chaque séance, et (2) de manière collaborative, en partant du principe que les personnes suivies sont expertes de leur propre expérience vécue. Une formation visant à accroître l’humilité culturelle de chaque thérapeute, faite de curiosité et d’ouverture pour apprendre des autres (c’est-à-dire d’autres orientations à l’égard des personnes suivies) ainsi que d’autoréflexion et de conscience (c’est-à-dire de ses propres présupposés et biais cliniques), pourrait créer une approche plus personnalisée et plus efficace.

3.2 Raisons possibles d’adapter

À l’inverse, adapter le SR aux personnes AANHPI pourrait être utile en raison de différences dans la perception des approches de savourage et des émotions positives, qui pourraient se traduire par un engagement ou une efficacité moindres chez les personnes AANHPI. La plupart des interventions de savourage ont été élaborées dans une perspective occidentale et testées auprès de populations blanches, ce qui soulève des questions quant à leur applicabilité aux cultures orientales (Smith et al. 2019). De fait, l’efficacité de pratiques précises de psychologie positive varie selon les cultures : des pratiques comme l’expression de la gratitude se sont révélées moins efficaces pour les personnes AANHPI que pour les personnes blanches, alors que les effets sont équivalents pour l’accomplissement d’actes de bienveillance (Ng and Ong 2022). Au vu de ces résultats, nous proposons les considérations suivantes, qui indiquent un besoin potentiel d’adaptations.

3.2.1 Différences culturelles dans la perception des approches de savourage

Le SR adopte l’approche de savourage consistant à partager avec les autres (Bryant and Veroff 2007), une stratégie qui consiste à partager et à célébrer avec d’autres une expérience positive, ce qui amplifie en retour les émotions positives associées au souvenir (Gable et al. 2004). Dans le SR, la personne suivie partage le souvenir choisi avec la personne qui intervient. Cette stratégie de savourage pourrait être moins efficace pour certaines personnes AANHPI (Smith et al. 2019), puisque des études antérieures ont montré que des personnes adultes coréennes étaient moins enclines à partager des événements positifs, par crainte que la jalousie n’abîme leurs relations sociales (Choi et al. 2019), ce qui limiterait potentiellement la mesure dans laquelle elles pourraient tirer profit du partage d’expériences positives avec d’autres. Des adaptations du SR peuvent prendre en compte cette différence culturelle d’orientation à l’égard du partage d’expériences positives. Par exemple, la personne qui intervient pourrait présenter la raison d’être du partage d’expériences d’attachement positives comme un renforcement du lien social plutôt que comme la célébration d’une réussite individuelle, réduisant ainsi les craintes liées à la jalousie. Le SR pourrait aussi compléter l’approche de savourage par le partage avec les autres par le fait de « compter ses bienfaits » (Emmons and McCullough 2003), une approche de savourage conçue pour cultiver la gratitude envers les aspects positifs, en favorisant le contentement de la personne suivie lié au souvenir savouré.

3.2.2 Différences culturelles dans la perception des émotions positives

Le protocole actuel du SR traite formellement de la coexistence d’émotions positives et négatives liées aux souvenirs savourés. La personne qui intervient fait émerger des souvenirs susceptibles d’être savourés dans l’intervention en demandant à la personne suivie de se remémorer des souvenirs centrés sur une émotion positive forte (sélection du souvenir), puis de se concentrer sur l’un de ces souvenirs lors de la phase de réflexion sur le souvenir. Pour disposer de souvenirs qui se prêtent au savourage dans le SR, on remarque intentionnellement les détails de son expérience positive et l’on construit un souvenir durable associé à cette expérience, ce que Bryant et Veroff (2007) appellent la construction du souvenir. Les souvenirs qui se prêtent au savourage dans le SR contiennent souvent des émotions négatives (par exemple de l’anxiété, de la peur), car les moments poignants des relations d’attachement peuvent être précédés d’émotions négatives.

Des données empiriques sont nécessaires pour déterminer si l’approche actuelle des émotions convient aux personnes AANHPI, qui perçoivent les émotions positives autrement que les personnes blanches. Les personnes blanches tendent à percevoir les émotions positives comme essentiellement positives, tandis que les personnes d’Asie de l’Est les perçoivent de manière plus dialectique, en admettant que des aspects négatifs puissent coexister dans leurs expériences (Uchida and Kitayama 2009). Ainsi, un adage chinois tiré du Tao Te King dit : « 福兮祸所伏, 祸兮福所倚 », ce qui signifie que le positif se cache dans le négatif, et que le négatif s’appuie sur le positif (Laozi [vers 400 av. J.-C., Tao Te Ching]). Reconnaissant cette interdépendance, les personnes d’Asie de l’Est semblent plus enclines à atténuer leurs émotions positives (Miyamoto and Ma 2011). De futures recherches devraient examiner si l’approche actuelle des émotions dans le SR s’accorde avec les sensibilités culturelles des personnes AANHPI, ou s’il est possible d’aller plus loin dans l’élaboration de pratiques culturellement ajustées.

Si les données suggèrent la nécessité d’une adaptation, la construction d’un récit dialectique des souvenirs positifs, qui reconnaisse et accepte la coexistence d’émotions négatives, pourrait être plus congruente avec la perception des émotions chez les personnes AANHPI. Le SR pourrait être adapté pour admettre plus explicitement des souvenirs où se mêlent diverses expériences émotionnelles. Ensuite, dans le SR, les personnes qui interviennent aident souvent la personne suivie à reconnaître l’émotion négative et à pouvoir la mettre de côté pour permettre un traitement plus approfondi de l’émotion positive (Borelli 2024). Tout en plaçant l’émotion positive au centre, les personnes qui interviennent pourraient intégrer des dictons et des métaphores culturels décrivant l’interaction des émotions positives et négatives, afin de faire prendre conscience de leur coexistence tout en favorisant l’acceptation des émotions négatives. Enfin, d’éventuelles adaptations pourraient préparer les personnes qui interviennent à traiter des émotions négatives, comme la culpabilité, qui surviennent en même temps que des émotions positives.

3.2.3 Différences culturelles dans l’expression des émotions

Une autre considération en faveur d’éventuelles adaptations du SR tient aux différences culturelles dans l’expression des émotions. Comparées à la population américaine blanche, les personnes américaines d’origine asiatique (AA) ont montré une expressivité émotionnelle plus faible (expressions verbales ou non verbales des émotions ressenties) et une modification émotionnelle plus fréquente (expression intentionnelle d’autres émotions en plus ou à la place des émotions ressenties ; H. S. Hwang and Matsumoto 2012). Ces différences peuvent être attribuées à des influences culturelles comme les règles d’expression (Ekman and Friesen 1969), à des influences familiales comme la socialisation des émotions (Saw and Okazaki 2010) ou à des différences individuelles comme la motivation à préserver la relation (H. S. Hwang and Matsumoto 2012). Plusieurs adaptations pourraient convenir pour tenir compte de ces différences. On pourrait consacrer davantage de temps, au début, à l’établissement du rapport, pour bien préparer le terrain à l’évocation des émotions et des relations. Le manuel pourrait inclure une section sur les différences culturelles dans l’expression des émotions (par exemple, des personnes hmong américaines ont montré moins de sourires non Duchenne en exprimant la joie ; Tsai et al. 2002), afin que les personnes qui interviennent puissent ajuster leurs attentes quant au type d’expressions émotionnelles à repérer.

3.2.4 Prise en compte de l’acculturation au sein des familles AANHPI

En outre, l’acculturation peut se faire à des rythmes différents selon les membres d’une famille ; il peut en résulter un décalage entre les générations dans les comportements, les valeurs et les identités (Ho 2014), ce qui suggère la nécessité d’adapter le SR pour tenir compte des décalages d’acculturation au sein des familles. Les écarts d’acculturation peuvent inclure des différences de maîtrise de la langue, d’adhésion aux croyances culturelles traditionnelles et de sentiment d’appartenance. Les écarts d’acculturation prédisent des conflits culturels intergénérationnels accrus (Portes and Rumbaut 2006), qui prédisent à leur tour de moins bons indicateurs psychologiques dans l’ensemble du système familial (Bamaca‐Colbert et al. 2019). Chez les personnes aidantes AANHPI, les décalages entre les valeurs traditionnelles du soin et une acculturation plus poussée peuvent même façonner la perception du soin et du fardeau qu’il représente (Guo et al. 2019). Ces différences peuvent tenir à des caractéristiques personnelles, comme les motivations (individualistes ou collectivistes) et la perception des émotions positives (purement positives ou dialectiques ; Smith et al. 2019), ainsi qu’à des aspects systémiques, comme les différences intergénérationnelles de valeurs, de comportements et d’acculturation.

3.2.5 Différences possibles des ingrédients actifs selon les cultures

Une autre raison possible d’adapter le SR est que, si le SR s’est révélé efficace dans des échantillons diversifiés comprenant des personnes participantes AANHPI (par exemple Pereira et al. 2021), ses ingrédients actifs pourraient varier selon les cultures. Par exemple, certaines personnes pourraient trouver plus saillant l’aspect « relationnel » du SR, par le fait de se centrer sur un moment d’interconnexion, tandis que d’autres trouveraient plus saillant l’aspect « savourage », par le fait de prêter attention à une expérience positive, de l’apprécier et de l’amplifier. De même, certaines personnes pourraient trouver plus signifiant le processus initial d’évocation de nombreux souvenirs, tandis que d’autres trouveraient plus marquant le processus ultérieur d’approfondissement d’un seul souvenir. Certaines pourraient apprécier le fait de se concentrer sur l’expérience passée, d’autres la partie tournée vers l’avenir. Une part importante de l’élaboration d’une forme de SR attentive aux besoins des personnes aidantes AANHPI consiste à comprendre ce qui fonctionne spécifiquement pour les personnes AANHPI, sans supposer que ce serait la même chose que pour la population générale.

Au total, plusieurs caractéristiques du SR pourraient trouver un écho culturel chez les personnes AANHPI, tandis que d’autres pourraient être moins bien reçues. Il pourrait donc être fructueux d’explorer et de tester des adaptations culturelles du SR auprès de cet échantillon jamais étudié. Nous proposons ensuite un cadre de recherche ancré dans la recherche participative, qui porte sur l’acceptabilité, l’accessibilité et l’efficacité du SR pour améliorer les résultats visés au sein des communautés AANHPI.

4. Adapter culturellement le SR par une approche de recherche participative

Si l’attention d’une intervention aux contextes et aux identités des personnes semble porteuse de bénéfices potentiels importants (par exemple l’acceptabilité, l’efficacité, l’engagement), la décision d’apporter ou non des adaptations pour un usage auprès de populations précises est délicate et doit être prise avec soin. Comme nous l’avons vu, des présupposés inexacts sur les besoins de communautés mal desservies, qui dictent les types de soins qu’elles reçoivent ou non, peuvent causer des torts immédiats et durables. Dans cette section, nous examinons les étapes qui peuvent éclairer le processus consistant à déterminer si des adaptations culturelles sont indiquées et, le cas échéant, comment les mener.

Pour les équipes de recherche qui n’appartiennent pas à la population visée ou qui travaillent avec un groupe particulièrement peu étudié, des méthodes qualitatives comme les entretiens et les groupes de discussion peuvent permettre d’écouter plus attentivement les récits des personnes participantes. Plus précisément, la recherche peut adopter un cadre de CBPR (Parra‐Cardona et al. 2023) pour faciliter la prise de décision concernant l’adaptation et garantir que les communautés sont représentées dans le processus de recherche. Une approche CBPR peut aider à l’adaptation éventuelle et à l’application du SR auprès d’échantillons AANHPI, en commençant dès la conception de l’étude et en se prolongeant à toutes les étapes de la recherche. Nous décrivons plusieurs grandes étapes vers l’objectif ultime qui consiste à appliquer le SR aux personnes aidantes AANHPI de manière accessible et acceptable, en nous appuyant sur la Formative Method for Adapting Psychotherapy (FMAP, méthode formative d’adaptation de la psychothérapie ; W. C. Hwang 2009), qui comporte cinq phases : (1) produire des connaissances ancrées dans la communauté avec les parties prenantes concernées ; (2) intégrer les connaissances ascendantes aux connaissances descendantes ; (3) mener un processus itératif de retours et de révision avec les parties prenantes ; (4) tester l’adaptation ; (5) finaliser l’adaptation.

4.1 Phase 1 : produire des connaissances avec les parties prenantes de la communauté

Au cœur de la CBPR se trouvent des partenariats, dans lesquels l’équipe de recherche s’emploie délibérément à bâtir la confiance avec les organisations communautaires. Dans les contextes de recherche, les relations avec la communauté sont souvent reléguées à l’arrière-plan, comme un simple mécanisme de recrutement facilitant le recueil des données et la rétention des personnes participantes. Pourtant, la traduction, la diffusion et la mise en œuvre des résultats de recherche peuvent aussi bénéficier profondément de l’inclusion des voix de la communauté. Un partenariat communautaire soigneusement construit est particulièrement important pour mener des recherches auprès de groupes mal desservis, dont beaucoup entretiennent des relations difficiles ou méfiantes avec les institutions d’enseignement ou de recherche (Di Bari et al. 2007). Les partenariats communautaires peuvent améliorer l’accès à des groupes que la recherche juge souvent « difficiles à atteindre » et réduire le risque d’infliger de nouveaux torts à des communautés déjà vulnérables. Les communautés AANHPI, en particulier, se sont révélées particulièrement réticentes, par rapport à d’autres groupes ethnoraciaux, à participer à la recherche, et font aussi état de taux plus faibles de rémunération équitable (Liu et al. 2019). Pour choisir un partenaire communautaire, les équipes de recherche peuvent rechercher des organisations accessibles, non stigmatisantes, qui ont investi des ressources et du temps pour bâtir des relations durables avec la communauté locale. Toutefois, toutes les organisations au service de la communauté ne jouent pas des rôles identiques ou similaires, même si elles partagent certaines des caractéristiques décrites ci-dessus, et leur pertinence doit être évaluée. Les lieux susceptibles d’accueillir l’application du SR auprès de personnes aidantes AANHPI peuvent inclure des églises, des temples, des bibliothèques, des centres de santé communautaires, des écoles, des centres périscolaires et d’autres organisations au service de la communauté. La construction des relations peut donc prendre des formes différentes selon les groupes, en fonction des lieux ou des personnes culturellement saillants. Par exemple, les églises sont des pôles culturels et sociaux pour de nombreuses personnes coréano-américaines, et les personnes hawaïennes autochtones peuvent être approchées par l’intermédiaire de personnes relais culturelles autochtones. Il importe cependant de souligner que les membres d’un même groupe ethnique ne répondront pas forcément de la même façon aux mêmes stratégies de construction de la relation ou de recrutement.

D’autres études de développement d’interventions communautaires ont réussi en associant des membres de la communauté et la population visée à l’élaboration et à la conduite de l’étude. Baker et al. (2018), par exemple, ont élaboré une intervention de prévention de la violence destinée à de jeunes hommes noirs à l’entrée dans l’âge adulte, conduite dans des salons de barbier par les personnes qui y travaillent ; leur comité consultatif communautaire (CCC) était composé de personnes travaillant dans ces salons ou en étant propriétaires, qui ont été déterminantes pour la conduite et la mise en œuvre de l’intervention. Compte tenu de l’objet du présent article, la recherche devrait recruter des personnes représentatives de l’échantillon visé (par exemple des personnes aidantes AANHPI) et/ou des parties prenantes pertinentes (par exemple du personnel de santé ou de services communautaires implanté dans des quartiers à majorité AANHPI ou dans des enclaves culturelles ou ethniques) pour former un comité consultatif communautaire (rémunéré). Compte tenu de la nouveauté de cette intervention auprès des populations AANHPI et de l’hétérogénéité des groupes AANHPI, il peut être nécessaire de commencer par introduire et examiner l’usage du SR auprès d’un seul groupe ethnique, voire de le préciser davantage selon le statut d’acculturation ou d’autres caractéristiques partagées. Définir précisément le groupe concerné peut accroître la probabilité de réunir un CCC relativement représentatif. Le partenaire communautaire peut apporter un éclairage supplémentaire sur les résultats qu’il serait possible de viser, en particulier pour les membres de la communauté qui manquent de ressources, et sur ce qui a porté ou non ses fruits dans les démarches communautaires ou de recherche passées. Cela peut permettre à la recherche de maximiser l’impact de l’étude et de rationaliser l’allocation de ses ressources, tout en réduisant au minimum les torts que pourrait causer son engagement auprès de la communauté.

4.2 Phase 2 : intégrer les connaissances ascendantes et descendantes

Avant d’adapter le SR, il faut d’abord évaluer l’acceptabilité et l’efficacité du SR standard auprès des personnes aidantes AANHPI. Examiner l’efficacité de l’intervention originale évite le présupposé courant selon lequel les groupes REM justifieraient des modifications ou des adaptations non étayées, fondées sur des différences culturelles. Le CCC orienterait à ce stade les choix de recrutement (par exemple où recruter, la langue utilisée, la présentation et les retours sur les supports de recrutement). Une adaptation précoce simple, la traduction des supports de recrutement et des manuels d’intervention, peut déjà s’imposer selon la population visée et ses besoins linguistiques. Les personnes qui interviennent, idéalement elles-mêmes ancrées dans la communauté, peuvent appliquer un cycle de SR aux personnes participantes, soit en présentiel dans un lieu accessible, soit à distance, puis recueillir des évaluations préliminaires d’acceptabilité et des retours qualitatifs au moyen d’entretiens individuels. Deux constats pourraient appuyer davantage l’adaptation : (1) l’impact du SR sur les indicateurs de bien-être, de relation et de satisfaction est plus faible pour les personnes participantes AANHPI que pour d’autres groupes ethnoraciaux, et/ou (2) les retours qualitatifs mettent en évidence des obstacles particuliers ou des réserves des personnes participantes à l’égard du contenu du SR.

À l’issue d’un cycle complet de SR, les équipes de recherche devraient comparer l’efficacité de l’intervention pour faire évoluer les dimensions d’intérêt déjà testées dans d’autres groupes, et comparer les tailles d’effet pour déterminer si le SR fonctionne aussi bien pour les personnes participantes AANHPI que pour les échantillons précédents. Pour examiner les obstacles et les facilitateurs de l’application du SR, la recherche peut aussi envisager de constituer un groupe de discussion avec les personnes qui interviennent. Après présentation des supports de l’intervention au groupe, il convient de recueillir des retours sur les obstacles et les facilitateurs possibles de l’application du traitement, de l’engagement et de la mise en œuvre. Les équipes de recherche doivent s’attendre à apporter des modifications continues et rester souples à ce stade. À ce stade, il convient aussi de réfléchir attentivement aux ressources tangibles que la communauté pourra conserver une fois l’étude terminée (par exemple un manuel de formation, un atelier enregistré, etc.).

4.3 Phase 3 : processus itératif de retours et de révision avec les parties prenantes

Si la recherche conclut que des adaptations sont nécessaires, l’objectif suivant devrait être de synthétiser les retours des personnes participantes et de présenter les résultats au CCC, afin de repérer les cibles possibles d’adaptation et la mesure dans laquelle l’intervention de SR peut être adaptée. Plus précisément, les adaptations peuvent porter sur les structures de surface et/ou sur les structures profondes d’une intervention (Resnicow et al. 1999). Resnicow et al. (1999) soulignent que la structure de surface contribue à l’acceptation des messages ou à la faisabilité, tandis que la structure profonde contribue à la saillance ou à l’impact plus large de l’intervention. À ce stade, il est probable qu’au moins une caractéristique de surface, la langue, ait déjà été mise en œuvre. D’autres caractéristiques de surface peuvent concerner le contenu de l’intervention, comme l’imagerie culturelle (c’est-à-dire tirée des aliments, des traditions, des expressions idiomatiques), qui peut contribuer à l’acceptabilité de l’intervention grâce à des éléments reconnaissables et à une « adéquation » générale avec la culture visée. De nombreuses adaptations d’interventions s’arrêtent là, sans approfondir les caractéristiques profondes, qui s’étendent à la prise en compte des systèmes entrecroisés qui agissent sur les comportements de santé et y contribuent (par exemple les valeurs, les normes et les perceptions culturelles). S’il est possible que des adaptations superficielles de l’adéquation culturelle suffisent dans certains cas, il importe aussi de considérer les caractéristiques de structure profonde de l’intervention, comme ses modalités d’application et de mise en œuvre, pour maximiser sa faisabilité, sa fidélité et sa pérennité au sein de la population visée.

Il faut trouver un juste équilibre pour que le SR soit attentif aux cultures comme à chaque personne suivie, tout en préservant son noyau. Les approches évoquées ci-dessus visent à renforcer la sensibilité culturelle. Parallèlement, nous insistons sur trois composantes fondamentales du SR qui devraient être maintenues d’une adaptation à l’autre : (1) la sélection du souvenir, (2) la réflexion sur le souvenir en cinq étapes et (3) l’attention portée à un souvenir positif au fort contenu d’attachement. Les adaptations du manuel de SR peuvent être enrichies en choisissant délibérément des personnes qui interviennent en bonne adéquation avec la population visée et en permettant une application souple plutôt qu’une adhésion stricte au script. Cette approche tire parti de la langue et des connaissances culturelles de personnes profondément liées à la communauté, ce qui permet une mise en œuvre plus personnalisée et plus efficace.

4.4 Phases 4 et 5 : tester et finaliser l’adaptation

Une fois les adaptations du SR finalisées, la recherche peut franchir l’étape souvent négligée qui consiste à comparer l’intervention standard ou originale à la version culturellement adaptée. À ce stade, il est essentiel de ne pas s’accrocher trop fermement au présupposé selon lequel la version culturellement adaptée serait nécessaire ou meilleure pour l’échantillon considéré, et encore moins pour les personnes AANHPI de manière plus générale. À notre connaissance, aucun essai contrôlé randomisé (ECR) n’a comparé un SR culturellement adapté à la version originale du SR. Toutefois, une difficulté majeure consiste à cerner les effets propres à des sous-groupes ethniques asiatiques précis. Par exemple, ce qui est efficace pour des personnes sino-américaines peut ne pas l’être pour des personnes hawaïennes autochtones. Autrement dit, une adaptation pour les personnes AANHPI pourrait ne pas répondre aux besoins d’un sous-groupe ethnique précis. Les équipes de recherche peuvent envisager de mener un essai à un seul bras ou à plusieurs bras comparant le SR standard, le SR culturellement adapté et/ou un groupe témoin. Une fois l’étude terminée, la recherche peut à nouveau travailler avec le CCC pour déterminer les meilleurs canaux et formats de diffusion des résultats (par exemple une foire communautaire, un article de journal, un billet de blog, une vidéo animée sur les réseaux sociaux, une ressource numérique) et collaborer avec des membres importants du CCC ou des partenaires communautaires pour rédiger des articles scientifiques ou consacrés aux politiques publiques.

5. Conclusion

Le SR a un potentiel important pour renforcer les forces des personnes aidantes AANHPI et répondre à leurs besoins cliniques pressants, grâce à ses liens avec les théories systémiques et à son orientation relationnelle, fondée sur les forces. Alors que le champ de la TFS progresse vers une plus grande sensibilité culturelle, nous proposons ces considérations comme un moyen de faire avancer le domaine. Si nos commentaires portent sur le SR, bon nombre des considérations proposées ici pourraient s’appliquer à d’autres interventions centrées sur les systèmes qui se révèlent prometteuses pour une adaptation ou une intégration auprès de cette population. Les travaux futurs sur le SR pourraient élargir son potentiel de changement de troisième ordre en prenant en compte des systèmes et des contextes écologiques plus larges, au-delà de la famille ou des communautés immédiates.

Complexe Systémique : à retenir

L’intérêt de ce texte dépasse la communauté visée. Il rappelle d’abord qu’une intervention peut être systémique sans réunir toute la famille : en travaillant avec la seule personne aidante sur un moment de soin réussi, on vise la boucle relationnelle, puisque recevoir et donner du soin se répondent. Il pose ensuite une question que la clinique interculturelle esquive souvent : adapter un protocole peut « altériser » un groupe, figer la culture en explication et diluer ce qui fait l’efficacité du dispositif. D’où une prudence méthodique : tester d’abord la version standard, écouter la communauté, distinguer ajustements de surface (langue, images) et de structure profonde (qui intervient, comment), et garder le noyau (choix du souvenir, réflexion guidée, contenu d’attachement). Pour la pratique courante, le repère le plus utile est peut-être celui-ci : plutôt que des manuels culturels, cultiver chez chaque thérapeute l’humilité culturelle, et accueillir les souvenirs où la joie se mêle à la culpabilité au lieu de les écarter. La proposition reste théorique : aucune donnée n’est encore disponible auprès de ces familles. À lire avec l’article sur l’adaptation culturelle du savourage relationnel, et avec l’article sur la thérapie centrée sur l’émotion avec des couples chinois.

Notes de l’original

1 La population américaine d’origine asiatique aux États-Unis présente une grande diversité quant aux pays d’origine. Aussi employons-nous dans cet article l’expression « Asian American, Native Hawaiian, or Pacific Islander (AANHPI) » pour rendre compte de la grande diversité de cette communauté.

Remerciements. L’équipe exprime sa gratitude aux personnes et aux familles qui ont partagé leur temps, leurs expériences et leurs points de vue en participant à ses études sur le savourage relationnel.

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Traduction non officielle en français de Une intervention systémique par le savourage relationnel : considérations culturelles pour le travail avec les familles américaines d’origine asiatique, par Frances Haofei Li, Elayne Zhou, Hans Oh et Jessica L. Borelli, Journal of Marital and Family Therapy, vol. 51, no 4 (2025), doi : 10.1111/jmft.70080, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence. Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Systemic Intervention Through Relational Savoring: Cultural Considerations for Working With Asian American Families », publié dans Journal of Marital and Family Therapy (2025) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Comment citer cet article

Li, F. H., Zhou, E., Oh, H., et Borelli, J. L. (2025). Une intervention systémique par le savourage relationnel : considérations culturelles pour le travail avec les familles américaines d’origine asiatique (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/une-intervention-systemique-par-le-savourage-relationnel-considerations-culturelles (Œuvre originale publiée en 2025 dans Journal of Marital and Family Therapy, 51(4) (2025) ; republiée en 2025 par Journal of Marital and Family Therapy, https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1111/jmft.70080)

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