Journal of Marital and Family Therapy · Thérapie familiale
Que devient une thérapie née dans un cadre individualiste, qui mise sur l’expression des émotions de vulnérabilité, chez des couples pour qui l’harmonie et la retenue comptent davantage ? L’équipe de Chi-Fang Tseng, à la Michigan State University, a interrogé vingt thérapeutes EFCT de Taïwan, de Hong Kong et de Chine continentale. Selon ces thérapeutes, le modèle tient, à condition de valider d’abord la pensée, de prêter des mots aux émotions et de prendre au sérieux la belle-famille et la piété filiale.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Accéder aux émotions et s’y orienter chez les couples chinois : enseignements et adaptations de thérapeutes en thérapie de couple centrée sur l’émotion, par Chi-Fang Tseng, Jiayi Liu, Hamed M. Fatahian-Tehran et Ting Liu, publié dans Journal of Marital and Family Therapy (Wiley) (2026), doi : 10.1111/jmft.70093, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Le tableau 1 est présenté sous forme de liste, avec les abréviations développées ; le tableau supplémentaire 1 (guide d’entretien) n’est pas reproduit. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Sans conscience de ces nuances culturelles, les thérapeutes risquent d’interpréter ces dynamiques à travers une grille occidentale.
Chi-Fang Tseng, Jiayi Liu, Hamed M. Fatahian-Tehran et Ting Liu
Résumé
L’efficacité de la thérapie de couple centrée sur l’émotion (EFCT) est bien documentée, mais son application auprès des couples chinois reste peu explorée. Cette étude est la première étude qualitative à examiner le point de vue des thérapeutes sur l’usage de l’EFCT avec des couples chinois en contexte clinique. L’analyse thématique d’entretiens semi-structurés menés avec 20 thérapeutes de Chine continentale, de Taïwan et de Hong Kong montre que ces thérapeutes considèrent l’EFCT comme une approche utile pour les couples chinois. L’EFCT est décrite comme aidante pour les couples en détresse relationnelle et aux prises avec des difficultés de santé mentale. Les thérapeutes soulignent toutefois l’importance de comprendre les valeurs et les nuances culturelles qui influencent les motifs de consultation. Dans l’ensemble, leurs recommandations portent sur l’ajustement des compétences de l’EFCT pour mieux répondre aux besoins des couples chinois, sur la compréhension des effets de la culture sur les motifs de consultation, et sur l’ajout de composantes et de formations supplémentaires pour les thérapeutes qui travaillent avec des couples chinois. Ces résultats posent les bases d’une EFCT culturellement adaptée, qui garde sa pertinence pour les couples chinois tout en respectant leurs contextes relationnels et culturels singuliers.
Mots-clés : couples chinois, adaptation culturelle, thérapie de couple centrée sur l’émotion, point de vue des thérapeutes
La thérapie de couple centrée sur l’émotion (EFCT ; Johnson 2019) est une intervention fondée sur des données probantes dont l’efficacité a été montrée pour divers troubles de santé mentale, dont la dépression (par exemple Alder et al. 2018 ; Wittenborn et al. 2019) et le TSPT (par exemple Ganz et al. 2022 ; Weissman et al. 2017). L’EFCT s’est aussi montrée efficace face à la détresse relationnelle (par exemple Dalgleish et al. 2015) : une méta-analyse fait état d’effets thérapeutiques moyens à grands entre le prétest et le post-test, et entre le post-test et le suivi, chez les couples en détresse relationnelle (Spengler et al. 2024). Si la recherche sur les résultats de l’EFCT a surtout été menée en Amérique du Nord, son application s’étend peu à peu à d’autres régions, dont l’Asie. À ce jour, seules quelques études ont évalué l’efficacité de l’EFCT par des essais cliniques en contexte asiatique, notamment à Taïwan (Tseng et al. 2024) et en Iran (par exemple Soltani et al. 2013 ; Soleimani et al. 2015).
Dans un récent essai clinique pragmatique de l’EFCT auprès de couples à Taïwan, Tseng et al. (2024) ont constaté que les symptômes dépressifs diminuaient au cours du traitement, mais que la détresse relationnelle ne baissait pas de façon significative, un résultat en décalage avec la recherche nord-américaine, qui montre de manière constante que l’EFCT réduit la détresse relationnelle. L’examen des prédicteurs du changement de la détresse relationnelle (traditionalisme, attachement et expressivité émotionnelle ; Tseng et al. 2025) a ensuite montré que les couples qui présentaient une forte expressivité émotionnelle à l’admission voyaient leur détresse relationnelle diminuer avec le temps, et que les femmes attachées à des rôles de genre plus traditionnels connaissaient elles aussi une baisse de leur détresse relationnelle. Ces résultats suggèrent que certaines caractéristiques des personnes suivies, en particulier le niveau d’expressivité émotionnelle et les rôles de genre, pourraient influer sur les résultats de l’EFCT appliquée en contexte culturel asiatique. Notre compréhension de la manière dont ces facteurs culturels, et d’autres, agissent sur les résultats du traitement reste cependant limitée.
Au cours de la dernière décennie, un nombre croissant de thérapeutes d’Asie de l’Est ont suivi une formation à l’EFCT et l’ont utilisée avec succès dans leur travail avec les couples. Plus précisément, plus de 2 100 thérapeutes ont suivi la formation en Chine continentale, 1 400 à Taïwan et 700 à Hong Kong (T. Liu, directrice de l’Asian Association for Emotionally Focused Couple and Family Therapy, communication personnelle, 12 février 2025). Malgré cet essor, la recherche existante sur l’EFCT avec des couples chinois s’est surtout limitée à des études de cas (par exemple Liu et Hung 2019), à des recherches de processus sur l’usage des compétences de l’EFCT par les thérapeutes (par exemple Hung 2022) et à l’expérience de couples ayant reçu une EFCT (par exemple Sun 2019), plutôt qu’à la recherche sur les résultats.
Si le nombre de thérapeutes ayant suivi la formation à l’EFCT qui travaillent avec des couples chinois ne cesse de croître, les preuves empiriques de l’efficacité de l’EFCT dans ce contexte culturel restent limitées : on ne compte à ce jour que deux études de résultats (Tseng et al. 2024, 2025), et Tseng et al. (2024) ont déjà obtenu des résultats en décalage avec ceux d’Amérique du Nord. D’où l’importance de la présente étude : il nous faut mieux comprendre comment les thérapeutes voient le fonctionnement de l’EFCT, les difficultés qui surgissent quand on l’applique, la façon dont les nuances culturelles chinoises peuvent façonner le processus thérapeutique, et la manière dont l’EFCT pourrait être adaptée pour mieux s’accorder à la culture chinoise. Comme l’ont souligné Wiltsey Stirman et al. (2019), l’apport du terrain clinique est une première étape essentielle de l’adaptation culturelle des interventions. Ces éclairages serviront de base à une adaptation culturelle de l’EFCT qui réponde mieux aux besoins propres des couples chinois.
Il importe d’examiner de façon critique la manière dont l’EFCT se transpose dans le contexte culturel chinois, car les cultures occidentales et la culture chinoise diffèrent nettement sur bien des dimensions, en particulier dans leur orientation vers l’individualisme ou le collectivisme (Dion et Dion 1993). Ces orientations culturelles façonnent non seulement les valeurs individuelles, mais aussi la dynamique et les attentes des relations intimes.
Dans les cultures individualistes, comme celles de nombreuses sociétés occidentales, les relations intimes donnent souvent la priorité aux objectifs personnels, à l’expression ouverte des émotions et à l’autonomie (Dion et Dion 1993 ; Hamamura et al. 2018). On attend en général des partenaires une attention centrée sur l’autre, qui accorde moins de poids à la famille élargie ou aux obligations et attentes sociales plus larges (Dion et Dion 1993 ; Hamamura et al. 2018). Les cultures collectivistes, comme la société chinoise, tendent au contraire à voir les relations intimes comme insérées dans un système familial plus vaste, qui inclut notamment la famille élargie (Du et al. 2023 ; Hu et Peng 2015). Dans ces contextes, préserver l’harmonie relationnelle, remplir ses rôles sociaux et répondre aux attentes familiales et sociales passent souvent au premier plan, même lorsque cela oblige à mettre de côté ses besoins personnels ou à tolérer l’autre membre du couple, ou une relation insatisfaisante (Chen et Li 2007 ; Dion et Dion 1993). En outre, la recherche montre que les couples chinois recourent plus volontiers à la communication indirecte et à la suppression émotionnelle, alors que le style direct et expressif sur le plan émotionnel est souvent encouragé et observé dans les sociétés occidentales (Halford et al. 2018 ; Tsai et al. 2006).
L’EFCT met l’accent sur l’expression ouverte des émotions de vulnérabilité et des besoins d’attachement individuels, et le changement en EFCT se produit quand les couples vivent des expériences émotionnelles correctrices nouvelles (Johnson 2019). Parce que l’expression émotionnelle joue un rôle central en EFCT, et que le modèle a été élaboré à l’origine dans un cadre culturel individualiste, il importe d’examiner comment ses principes fondamentaux et ses interventions s’accordent avec les besoins des couples en contexte collectiviste, notamment à travers le regard de thérapeutes qui ont une expérience directe de l’EFCT avec des couples chinois. Sans cette compréhension culturelle venue des thérapeutes, l’EFCT risque d’être appliquée d’une façon qui ne s’accorde pas pleinement avec les attentes et les valeurs relationnelles des couples chinois.
L’EFCT recourt à des interventions thérapeutiques spécifiques, dont le reflet, la validation, la réponse évocatrice et la conjecture empathique, pour aider les personnes à s’engager pleinement dans leur expérience émotionnelle et à produire des changements qui ont du sens (Johnson 2019). Le reflet est une compétence fondamentale de l’EFCT : la personne thérapeute renvoie en miroir l’expérience émotionnelle de la personne, en lui restituant ce qu’elle exprime sous une forme plus claire et plus ciblée (Johnson 2019). Ce processus permet de nommer et de comprendre ses émotions, et renforce ainsi la conscience émotionnelle (Greenberg et Johnson 1988). Une autre compétence de l’EFCT, la validation, joue un rôle crucial dans la création d’un espace thérapeutique sûr, où les personnes sentent que leur expérience émotionnelle est légitime et a du sens. Par la validation des émotions des personnes suivies, les thérapeutes communiquent acceptation et compréhension, ce qui réduit les sentiments de honte ou les attitudes défensives (Greenberg et Paivio 1997).
Deux compétences avancées de l’EFCT aident aussi à faciliter l’accès aux émotions et l’orientation émotionnelle en thérapie. La réponse évocatrice vise à susciter des réponses émotionnelles plus profondes. Par des questions ou des observations soigneusement formulées, la personne thérapeute aide à accéder à des émotions qui se tiennent parfois sous la surface de la conscience (Greenberg et Johnson 1988). La conjecture empathique est un autre outil clé : elle permet aux thérapeutes de proposer des hypothèses provisoires sur l’expérience émotionnelle de la personne, en suggérant souvent des émotions qu’elle n’a pas encore pleinement formulées ou comprises (Greenberg et Johnson 1988). La conjecture empathique est particulièrement efficace dans les moments où la personne se sent émotionnellement bloquée, car elle l’encourage à envisager de nouvelles perspectives et de nouvelles significations émotionnelles (Greenberg et Paivio 1997 ; Johnson 2019).
Ces techniques de l’EFCT, reflet, validation, réponse évocatrice et conjecture empathique, forment une approche complète de l’accès aux émotions et de l’orientation émotionnelle. On ne comprend pourtant pas encore pleinement comment ces techniques fonctionnent et conviennent lorsqu’elles sont appliquées à des couples chinois. L’avis des thérapeutes sur ce qui, dans ces techniques, leur paraît aidant ou demande une adaptation peut apporter des éclairages précieux sur une application des compétences de l’EFCT accordée à la culture des couples chinois.
La présente étude vise à enrichir la littérature existante en examinant le point de vue des thérapeutes sur l’application de l’EFCT avec des couples chinois : ce qui fonctionne, ce qui convient et ce qui ne convient pas. Nous présentons d’abord un aperçu des motifs de consultation les plus courants des couples chinois en contexte clinique, pour situer la population que ces thérapeutes accompagnent. Nous nous centrons ensuite sur le point de vue des thérapeutes quant à l’application de l’EFCT avec des couples chinois. Nos deux principales questions de recherche sont les suivantes :
Nous avons adopté une perspective constructiviste dans notre devis de recherche qualitative. Cette perspective met en valeur les processus interprétatifs des personnes et considère le savoir comme co-construit dans l’interaction entre l’équipe de recherche et les personnes participantes (Lee 2012). Cette approche reconnaît que le point de vue des thérapeutes se construit à travers leurs interactions avec les couples, leur formation et les contextes sociaux plus larges, ce qui nous permet d’élaborer une compréhension ancrée dans le contexte. Nous avons suivi les normes de présentation de la recherche qualitative (JARS-Qual ; Levitt et al. 2018) pour rendre compte des résultats. Cette étude a été approuvée par le comité d’éthique institutionnel de la Michigan State University (étude no 00009966).
Vingt thérapeutes EFCT de Taïwan (n = 8, 40 %), de Chine continentale (n = 8, 40 %) et de Hong Kong (n = 4, 20 %) ont participé à la présente étude. Le tableau 1 présente les données démographiques de chaque personne participante. L’âge moyen des thérapeutes est de 44,4 ans (ET = 5,5, étendue = 36-60). L’échantillon compte quinze femmes (75 %) et cinq hommes (25 %). Deux personnes (10 %) se disent bisexuelles, une (5 %) lesbienne, et les autres (85 %) hétérosexuelles. Soixante pour cent des thérapeutes indiquent être dans les liens du mariage. Vingt pour cent sont titulaires d’une licence (bachelor), 65 % d’un master et 15 % d’un doctorat. Le type d’habilitation professionnelle varie selon les régions. Toutes les personnes thérapeutes de Taïwan détiennent le titre de psychologue du conseil (counseling psychologist). Parmi les 12 thérapeutes de Chine continentale et de Hong Kong, huit détiennent le titre national de conseil psychologique de niveau 2, trois celui de travail social enregistré (Registered Social Worker) et une personne n’a pas d’habilitation (à Hong Kong, la loi n’exige pas d’habilitation en santé mentale pour exercer le traitement en santé mentale). Toutes les personnes de l’échantillon ont la certification de thérapeute EFCT, et 55 % ont aussi la certification de supervision EFCT. Au moment des entretiens, les thérapeutes exerçaient depuis 15,0 ans en moyenne (ET = 5,3, étendue = 8-29) et utilisaient l’EFCT depuis 10,5 ans en moyenne (ET = 3,2, étendue = 5-16). L’échantillon se compose principalement de thérapeutes exerçant en cabinet libéral (95 %). Certaines personnes exercent aussi dans d’autres contextes, comme des organismes (10 %), des centres de conseil universitaires (10 %), des services publics d’action sociale (5 %) ou auprès de couples orientés par les tribunaux (5 %). Les honoraires horaires demandés aux couples allaient de 0 à 169 dollars américains, avec une moyenne de 106,0 dollars (ET = 43,7 dollars). Le nombre de séances d’EFCT rapporté par les thérapeutes variait considérablement d’un cas à l’autre. Le nombre moyen de séances allait de 11,3 à 20,4 (ET = 5,1-7,5).
Tableau 1 — Données démographiques des thérapeutes EFCT
Pour chaque personne : région, âge, genre, identité sexuelle, situation conjugale, niveau d’études, type d’habilitation, certification EFCT, années de pratique depuis la formation EFCT, années de pratique, lieux d’exercice, honoraires (USD par heure, équivalent approximatif).
Note : dans l’original, les données sont abrégées (par exemple AG pour organisme, CCC pour centre de conseil universitaire, PP pour cabinet libéral) ; les abréviations sont développées ici.
Nous avons accordé de l’importance à la réflexivité de la recherche, à la fois dans la collecte et dans l’analyse des données. Nous reconnaissons que notre interprétation de l’expérience des personnes participantes se construit à la fois dans nos interactions avec elles et à partir de notre propre bagage culturel et de formation. Compte tenu de ce bagage, nous reconnaissons que des biais peuvent exister dans la collecte et l’interprétation des données, malgré nos efforts délibérés pour les réduire. Nous présentons ci-dessous notre positionnement et notre parcours.
Les deux premières autrices assurent l’essentiel de l’analyse et de l’interprétation des données. La première autrice enseigne dans une université américaine et est titulaire d’un master et d’un doctorat en thérapie de couple et de famille. Elle est psychologue du conseil agréée à Taïwan et thérapeute conjugale et familiale agréée aux États-Unis, avec une expertise clinique et de recherche en EFCT et en recherche qualitative. Bilingue en chinois et en anglais, elle a été amenée, par son expérience de la thérapie à Taïwan et aux États-Unis ainsi que par ses recherches sur l’efficacité de l’EFCT avec des couples à Taïwan, à examiner l’adéquation de l’EFCT à des populations non américaines. La deuxième autrice est doctorante en développement humain et études familiales, de nationalité chinoise, et a reçu une formation professionnelle en Chine continentale et aux États-Unis. Au fil de ses études aux États-Unis, elle a pris peu à peu conscience des différences interculturelles de dynamique familiale entre les familles chinoises et les familles américaines d’origine européenne. Cette expérience a éveillé son intérêt de recherche pour le fonctionnement des familles d’une culture à l’autre et pour l’adaptation des interventions aux besoins des familles chinoises. Le troisième auteur est thérapeute certifié en EFCT et pratique l’EFCT depuis de nombreuses années. Il propose l’EFCT à des couples asiatiques et forme des thérapeutes à l’EFCT en Iran. La quatrième autrice est thérapeute, superviseuse et formatrice certifiée en EFCT, et dirige l’Asian Association for Emotionally Focused Couple and Family Therapy. Elle assure en mandarin des formations, des supervisions et des consultations de cas en EFCT pour des thérapeutes de Chine continentale, de Hong Kong, de Taïwan et de Singapour. Elle est spécialisée dans l’application multiculturelle de l’EFCT.
Nous reconnaissons que notre engagement professionnel dans l’EFCT et dans la communauté de l’EFCT en Asie peut influer sur notre manière d’interpréter le point de vue des personnes participantes, ou nous faire négliger des cas où l’EFCT a pu être moins efficace. Pour limiter ce risque, nous avons entretenu des dialogues réflexifs tout au long du processus de recherche et remis constamment en question nos présupposés et nos interprétations.
Le recrutement a été mené en collaboration avec la quatrième autrice, directrice de l’Asian Association for Emotionally Focused Couple and Family Therapy, qui a aidé à repérer trois thérapeutes ayant la certification EFCT, en Chine continentale, à Taïwan et à Hong Kong, pour servir de relais de recherche. Nous avons choisi ces trois régions parce que notre recherche visait des thérapeutes ayant la certification EFCT qui utilisent l’EFCT avec des couples chinois, et que ces régions disposent aujourd’hui de communautés EFCT établies, dotées de thérapeutes et de responsables de supervision titulaires de la certification, qui travaillent principalement avec des couples chinois (Asia EFT 2025). L’équipe de recherche a ensuite contacté ces relais, organisé des réunions pour présenter les objectifs et les procédures de la recherche, et obtenu leur accord pour aider à repérer d’autres thérapeutes EFCT titulaires de la certification, en exercice clinique ou en supervision, remplissant les conditions requises pour cette étude par entretiens. Les critères d’éligibilité étaient les suivants : avoir au moins 18 ans, pratiquer la thérapie de couple avec des couples chinois, avoir suivi l’Externship et la formation aux compétences de base (Core Skills) de l’EFCT, avoir la certification de thérapeute EFCT et utiliser l’EFCT comme principale intervention clinique en thérapie de couple.
Dans chaque région, la personne relais a reçu 100 dollars en compensation du temps et des efforts consacrés au recrutement. Les relais ont recouru à un échantillonnage raisonné pour fournir une liste de six à huit thérapeutes ou spécialistes de la supervision EFCT remplissant les critères et susceptibles de vouloir participer. La première autrice a ensuite envoyé par courriel à chaque personne pressentie les informations sur la recherche et le formulaire de consentement, tous les documents étant fournis en chinois. Les personnes éligibles ont été invitées à un entretien Zoom d’une heure à une heure et demie et ont reçu une carte-cadeau de 100 dollars à l’issue de l’entretien. Dès que les thérapeutes avaient donné leur consentement, leur inclusion dans l’étude était officielle. La première autrice a ensuite mené l’ensemble des entretiens.
Nous avons recouru à une analyse thématique pour repérer des patterns dans les données (Braun et Clarke 2022). En nous appuyant sur les recherches antérieures sur l’application de l’EFCT chez les couples chinois, nous avons combiné une démarche déductive (guidée par la théorie) et une démarche inductive (guidée par les données) pour générer les codes. La démarche déductive a orienté l’élaboration des premiers thèmes d’entretien. Comme des études antérieures suggéraient l’efficacité de l’EFCT sur certains résultats cliniques (par exemple dépression, satisfaction relationnelle) chez les couples (Spengler et al. 2024), nous avons exploré spécifiquement l’expérience des thérapeutes dans ces domaines, pour voir si elle concordait avec la littérature. En outre, à partir de la littérature interculturelle qui souligne la retenue dans l’expression des émotions dans les cultures chinoises (par exemple Kraus et al. 2024), nous avons conçu des questions d’entretien explorant l’expérience des thérapeutes avec certaines techniques qui font appel à l’expression émotionnelle. Pour saisir de façon complète l’expérience des thérapeutes, nous avons par ailleurs inclus des questions ouvertes dans les entretiens, ce qui a permis à d’autres codes (par exemple d’autres résultats cliniques, l’application d’autres techniques de l’EFCT, l’effet des valeurs culturelles sur les motifs de consultation) d’émerger naturellement des données. Les codes ont été construits principalement au niveau sémantique, pour rester au plus près du point de vue des thérapeutes. Nous avons utilisé le logiciel de codage qualitatif ATLAS.ti 24.0 (ATLAS.ti Scientific Software Development GmbH 2024) pour faciliter le codage.
Nous avons suivi les six phases proposées par Braun et Clarke (2022), selon un processus itératif. La première autrice a mené tous les entretiens, et la deuxième a visionné tous les enregistrements vidéo et relu les transcriptions, afin d’assurer une immersion prolongée dans les données. Les deux premières autrices ont rédigé des mémos consignant leurs réflexions pendant cette phase. Cinq transcriptions (deux de Taïwan, deux de Chine continentale et une de Hong Kong) ont ensuite été sélectionnées pour générer les codes initiaux. Les deux premières autrices ont élaboré indépendamment des codes pour toutes les questions de recherche, puis les ont discutés jusqu’à parvenir à un consensus. Au cours de cette phase, une grille de codage a été établie, organisée en trois sections : (1) les motifs de consultation des couples chinois, (2) l’EFCT dans l’amélioration des résultats cliniques et (3) les recommandations pour l’adaptation culturelle de l’EFCT. Les deux premières autrices ont appliqué cette grille aux transcriptions restantes, en se réunissant régulièrement pour discuter de l’interprétation des citations directes et des thèmes possibles. Les thèmes ont été élaborés et révisés pour s’assurer qu’ils représentaient les données avec justesse et cohérence. Après discussion, des sous-thèmes ont été ajoutés. Tout le codage a été fait dans la langue d’origine des personnes participantes. Dans la phase finale, la première autrice a sélectionné des citations représentatives de chaque thème et les a traduites en anglais. La deuxième autrice a relu les traductions pour s’assurer qu’elles rendaient fidèlement les significations culturelles contenues dans les citations.
Nous avons mis en œuvre plusieurs stratégies pour garantir la rigueur de nos résultats (Nowell et al. 2017). Premièrement, nous avons délibérément sélectionné des thérapeutes de différentes régions sinophones d’Asie et rendu compte des variations démographiques dans leur expérience, afin d’améliorer la représentativité. Deuxièmement, nous avons eu recours à la triangulation entre membres de l’équipe de recherche, c’est-à-dire à une discussion constante de points de vue divers entre plusieurs personnes, pour renforcer la crédibilité des thèmes dégagés dans le processus d’analyse collaborative. Troisièmement, nous avons mis l’accent sur la réflexivité tout au long de l’étude. Nous avons utilisé des mémos et des discussions pour réfléchir à la façon dont notre éducation et notre compréhension des couples chinois pouvaient influer sur notre interprétation des récits des personnes participantes.
Dans cette section, nous traitons les deux questions de recherche en deux parties : (1) les motifs de consultation les plus courants des couples chinois et (2) le point de vue des thérapeutes sur ce qui, dans l’EFCT, fonctionne bien avec les couples chinois, sur les difficultés rencontrées dans l’usage de l’EFCT et sur leurs recommandations d’adaptations culturelles.
Seize thérapeutes sur vingt indiquent que l’infidélité est le motif de consultation le plus courant dans leur pratique clinique. L’infidélité ne se limite pas aux relations sexuelles et intimes avec une personne extérieure au couple ; elle inclut aussi le recours de partenaires masculins au travail du sexe. Un facteur culturel complique la question : dans certaines régions, recourir à des services sexuels est considéré comme faisant partie des usages des affaires. Comme l’a confié une personne thérapeute de Chine continentale : « Pour les hommes, recourir à des services sexuels est une façon de développer son réseau professionnel » (P11, CN).
Les thérapeutes indiquent aussi que la plupart des couples étaient au courant de l’infidélité depuis longtemps, mais que leur stratégie d’adaptation était souvent la tolérance. Au moment où ils consultent, il est souvent trop tard pour réparer la relation, tant la souffrance endurée a été importante (nous reviendrons plus loin dans les résultats sur la tolérance comme stratégie de maintien de la relation chez les couples chinois) :
Donc en général, chez l’un des partenaires, l’envie [de commencer la thérapie] est souvent très forte, parce que la tolérance envers l’infidélité a déjà atteint sa limite. Du coup, l’autre partenaire, même sans croire au processus [thérapeutique], finit par venir à l’invitation de l’autre. Parfois, cette invitation peut même ressembler à une menace : sans venue en thérapie, la conséquence pourrait être le divorce.
(P2, TW)
Un autre motif de consultation courant relevé par les thérapeutes concerne la belle-famille. Ces difficultés impliquent souvent les familles d’origine des deux partenaires, avec une place particulière pour les conflits entre la partenaire et sa belle-mère. Nous présenterons plus loin dans les résultats d’autres nuances de ce phénomène. Des thérapeutes racontent que des couples sont venus en thérapie en se plaignant d’une belle-mère qui tentait de s’immiscer dans leur relation, en demandant à son fils de ne pas faire certaines choses ou de ne pas traiter sa femme d’une certaine manière. Une personne thérapeute de Chine continentale raconte :
Dans certains cas, (la belle-mère) a tenté de séparer le couple. Et il y a aussi des cas de couples non mariés dont les parents désapprouvent la relation… Et puis il y a des situations où l’un des deux n’est pas prêt à se marier mais, sous la pression des parents, se sent obligé de le faire. Il y a aussi la pression des aînés ou des proches de la famille, qui pressent le couple de se marier, d’avoir des enfants ou de fonder une famille…… Tout cela entraîne souvent des conflits importants dans leur relation.
(P19, CN)
La parentalité est un autre motif de consultation courant qui amène les couples à consulter. Ces conflits portent souvent sur la décision d’avoir ou non un enfant, sur des désaccords éducatifs une fois l’enfant né, et sur les difficultés à faire équipe quand les enfants rencontrent des problèmes de comportement ou de santé mentale. Une personne thérapeute de Chine continentale observe : « Un grand motif de consultation des couples, c’est la parentalité… soit leurs enfants ont des problèmes de comportement ou de santé mentale, comme le refus scolaire, et les parents n’arrivent pas à s’accorder ou à trouver un consensus sur l’éducation, ce qui entraîne un conflit important » (P18, CN).
De même, une personne thérapeute de Taïwan observe que l’arrivée d’un nouvel enfant met souvent les couples à rude épreuve, en faisant remonter à la surface des questions non résolues : « Avec l’arrivée du nouveau bébé, la satisfaction relationnelle du couple commence à baisser, ou leur intimité diminue, et il y a beaucoup de disputes. Certains parlent aussi de difficultés financières liées au nouvel enfant, et ils commencent à être en désaccord sur les finances de la famille ».
(P1, TW)
Les thérapeutes indiquent que de nombreux couples consultent en raison de conflits intenses. Ces conflits commencent souvent pendant la période des fréquentations, quand le couple se demande s’il veut toujours se marier, ou pendant le mariage, quand ils s’aggravent au point d’envisager le divorce. Ces conflits durent en général longtemps avant que le couple ne décide de consulter : « Des conflits de longue durée et de forte intensité [sont très courants], qui font que l’un veut partir et l’autre veut rester, et alors ils viennent en thérapie » (P6, TW). Pour certains couples, la thérapie sert à gérer l’organisation pratique d’une séparation ou d’un divorce. Une personne thérapeute de Taïwan observe :
Si l’un des partenaires, ou les deux, ne veulent pas divorcer, ce n’est pas par attachement émotionnel mais pour des raisons pratiques, comme des biens communs ou les enfants, surtout les biens. Par exemple, si un couple possède un bien immobilier ou une entreprise en commun, le divorce devient plus compliqué à cause du partage des biens…. Dans ces situations, je leur dis clairement ce que je peux offrir en tant que thérapeute et ce que la thérapie ne peut pas accomplir…. et mes premières séances servent à clarifier les objectifs de la thérapie.
(P8, TW)
Les thérapeutes signalent aussi le trauma comme un motif de consultation courant chez les couples qui consultent. Beaucoup de couples arrivent en thérapie avec un passé traumatique, qui trouve souvent son origine dans la famille d’origine ou dans des expériences d’enfance. Au cours de la thérapie, les couples prennent souvent conscience de l’effet du trauma sur leurs difficultés. Une personne thérapeute de Taïwan observe :
Je pense qu’il y a un autre aspect particulier, par exemple quand le trauma d’enfance d’un partenaire entre en jeu dans les difficultés qui les amènent. Pour le dire simplement, leurs difficultés dans la relation intime viennent d’expériences passées, comme leur famille d’origine ou des événements traumatiques antérieurs. Par exemple, un trauma d’enfance peut les avoir conduits à la dépression.
(P3, TW)
Les difficultés sexuelles sont aussi citées par les thérapeutes parmi les motifs de consultation courants. Quand on tient compte des facteurs culturels, ces difficultés deviennent souvent encore plus complexes et plus délicates à aborder en thérapie. Les thérapeutes expliquent que, dans la culture chinoise, parler ouvertement de sexualité est souvent tabou, ce qui peut entraîner un manque d’éducation sexuelle, une communication sexuelle limitée entre partenaires, et de la honte ou de l’évitement autour de l’insatisfaction sexuelle. En outre, les attentes culturelles liées à la parentalité, comme la priorité donnée par les mères à l’enfant sur la relation de couple, peuvent peser davantage encore sur l’intimité sexuelle. Une personne thérapeute de Hong Kong observe :
Je trouve qu’à Hong Kong, comme les logements sont tellement exigus, en général, après que la partenaire a donné naissance à un bébé, elle dort avec l’enfant et pas avec son mari, si bien que le couple dort rarement ensemble. Les conjoints vivent dans des chambres séparées. Récemment, je trouve que c’est devenu très courant que le mariage devienne une relation sans sexualité après la naissance d’un enfant… J’ai en ce moment un couple où la femme dort dans la même chambre que son fils de 14 ans.
(P25, HK)
Les thérapeutes indiquent que les couples présentent parfois des difficultés relationnelles aggravées par une dépression ou une anxiété. Quelques thérapeutes précisent qu’une partie des partenaires prenait déjà un traitement psychotrope pour leurs symptômes avant de commencer la thérapie. Une personne thérapeute raconte que l’EFCT aide non seulement pour les difficultés relationnelles, mais contribue aussi à faire baisser les symptômes dépressifs : « L’un des partenaires du couple souffrait de dépression depuis 30 ans, mais après quelques séances, un jour, la femme m’a dit que ses symptômes s’étaient améliorés et que son psychiatre avait décidé de réduire la dose de son antidépresseur » (P4, TW).
Les thérapeutes relèvent aussi que l’anxiété accompagne souvent la détresse relationnelle. Plusieurs thérapeutes observent que l’association d’un traitement médicamenteux et de l’EFCT semble aider à réduire les symptômes anxieux et à améliorer la dynamique relationnelle d’ensemble :
Je pense que l’anxiété est quelque chose qu’on rencontre souvent en thérapie… leur niveau d’anxiété n’est généralement pas faible, souvent modéré, et ils prennent parfois déjà des anxiolytiques, ce qui est assez courant. La thérapie de couple peut être très efficace pour traiter l’anxiété. Elle offre à ces personnes un espace pour élaborer leur anxiété au sein de la dynamique relationnelle, et aide souvent les deux partenaires à comprendre comment les comportements et les besoins émotionnels de la personne anxieuse influent sur la relation.
(P10, CN)
Dans l’ensemble, les thérapeutes EFCT d’Asie rapportent que les couples connaissent des améliorations importantes grâce à l’EFCT. Ces thérapeutes font toutefois état de difficultés dans l’application de l’EFCT, qui tiennent souvent à des différences culturelles de valeurs et de caractéristiques, ce qui les conduit à ajuster certaines de leurs compétences EFCT aux besoins des couples. Ces thérapeutes soulignent aussi qu’une meilleure compréhension des valeurs et des croyances culturelles des couples est une clé de la réussite de l’EFCT, et formulent des recommandations et des adaptations à l’intention des thérapeutes qui travailleront avec des couples chinois. Enfin, les thérapeutes partagent leurs réflexions sur ce qui pourrait être ajouté au modèle actuel de l’EFCT ou à la formation pour mieux répondre aux besoins des couples chinois. Dans cette section, nous examinons d’abord les aspects de l’EFCT qui fonctionnent bien avec les couples chinois, puis les difficultés et les adaptations de l’EFCT.
Les thérapeutes EFCT observent fréquemment que les techniques de l’EFCT peuvent être bénéfiques aux couples chinois aux prises avec des difficultés liées aux valeurs familialistes traditionnelles. Les thérapeutes EFCT encouragent d’abord les couples chinois à déplacer leur attention des relations familiales extérieures vers la dynamique de leur propre relation. En conceptualisant les problèmes liés au familialisme comme des facteurs de stress culturellement spécifiques, ces thérapeutes ont constaté que des questions comme les conflits entre belle-mère et belle-fille ou les divergences de styles éducatifs reflètent souvent un dysfonctionnement relationnel sous-jacent entre les conjoints. Comme l’explique une personne thérapeute de Chine continentale :
On dit souvent que les conflits entre belle-mère et belle-fille sont toujours une question de couple. Parce que, quelle que soit l’attitude de la belle-mère, l’essentiel est de savoir si le mari et la femme sont unis. Même si la belle-mère est difficile et s’immisce dans leur mariage, si le mari comprend sa femme et que la femme comprend aussi les difficultés de son mari, ils peuvent quand même avoir un bon mariage.
(P11, CN)
Quand les thérapeutes aidaient les couples à reconnaître que ces conflits renvoyaient à des difficultés relationnelles plus profondes entre eux, les couples se concentraient sur l’amélioration de leur lien émotionnel et sur la construction d’une compréhension commune, ce qui renforçait leur capacité à faire face aux pressions extérieures. Thérapeute en Chine continentale, P18 le formule ainsi : « au bout du compte, ce pour quoi les partenaires se battent vraiment, c’est : as-tu une place pour moi dans ton cœur ? » Les thérapeutes EFCT aident les couples à reconnaître les besoins de l’autre, à réaffirmer l’importance que chacun a pour l’autre et à renforcer leur lien.
L’EFCT aide aussi les couples chinois à reconnaître les besoins émotionnels de l’autre tout en accédant aux leurs et en les exprimant. Les thérapeutes observent qu’en raison de la tendance culturelle à écarter les expériences émotionnelles négatives et à réprimer l’expression des émotions, l’accent mis par l’EFCT sur l’émotion est particulièrement bénéfique pour des couples chinois dont les besoins émotionnels sont longtemps restés invisibles et insatisfaits. Plusieurs thérapeutes soulignent qu’expliquer explicitement pourquoi on se centre sur les émotions des personnes aide les couples à commencer à mesurer le rôle des émotions dans leur relation et dans les problèmes qu’ils rencontrent. L’EFCT aide ainsi des personnes peu habituées à réfléchir à leurs sentiments profonds à éprouver peu à peu, puis à formuler, leurs émotions de vulnérabilité. Thérapeute en Chine continentale, P12 raconte par exemple : « Chez les partenaires masculins, à mesure qu’ils démêlent peu à peu leur confusion intérieure, même s’ils ont encore du mal à exprimer leurs émotions, les larmes leur montent aux yeux. »
Montrer sa vulnérabilité précède souvent le fait de l’exprimer ouvertement, ce qui ouvre alors un espace où les partenaires peuvent mieux se comprendre et se rejoindre. En réponse, l’autre partenaire adoucit souvent son attitude et exprime son affection d’une manière culturellement appropriée. Une fois que les partenaires sentent que leurs émotions douloureuses sont reconnues, soutenues et validées, le sentiment de sécurité grandit peu à peu, et avec lui l’aisance à partager ses vulnérabilités dans la relation. L’EFCT interrompt ainsi le cycle négatif dans lequel les partenaires ne reconnaissent pas la souffrance l’un de l’autre, ont le sentiment de ne pas être entendus et finissent par éprouver impuissance et insécurité émotionnelle.
Beaucoup de thérapeutes font état de difficultés à aider les partenaires à exprimer directement leurs émotions en séance, une composante essentielle de l’EFCT, qui vise à faciliter l’accès aux émotions et leur partage. Chez certains partenaires, la question des émotions amène souvent un récit ou un discours centré sur la cognition. Comme le note une personne thérapeute de Chine continentale : « Quand il s’agit pour les hommes d’exprimer des émotions, ils donnent en général une opinion ou racontent un événement, ils restent surtout sur le plan cognitif » (P8, CN). Une autre personne thérapeute, de Taïwan, fait la même observation : « Ils disent souvent qu’ils n’ont pas de ressentis, ou qu’ils ne comprennent pas ce que je veux dire par ressentis ; ils ont tendance à dire ce qu’ils pensent ou ce qu’ils ont fait » (P6, TW).
Dans ces situations, plutôt que de continuer à demander aux partenaires d’exprimer et de partager leurs émotions, les thérapeutes disent donner la priorité à la validation de la cognition des partenaires et chercher à comprendre pourquoi la cognition leur est plus accessible que les émotions, afin de favoriser l’accès aux émotions et l’engagement émotionnel. Une personne thérapeute de Chine continentale explique : « Ils ont besoin d’être compris quant à la raison pour laquelle ils sont si rationnels ; cela tient aux attentes culturelles » (P8, CN). Une autre personne thérapeute souligne aussi l’importance d’ajuster les compétences thérapeutiques pour faciliter l’engagement émotionnel :
Ce n’est pas que les hommes ne parlent pas d’émotions ; c’est qu’ils ont besoin d’être compris. Ils ont aussi besoin de comprendre pourquoi ils sont si rationnels : en réalité, cela tient aux attentes de la société. Une fois qu’ils commencent à comprendre leur rationalité, et quand ils reçoivent validation et compréhension de la part des thérapeutes, ils peuvent commencer à parler de leurs émotions et à les partager.
(P14, CN)
Les thérapeutes observent que l’une des principales raisons pour lesquelles les couples ont du mal à se centrer sur les émotions tient au caractère inhabituel de l’expérience : on ne leur a par exemple jamais appris à parler d’émotions. Certaines personnes sont prêtes à partager leurs émotions mais manquent de vocabulaire pour les formuler. Une personne thérapeute de Chine continentale observe :
Ça bloque vraiment… ce n’est pas un refus de répondre ou de partager ses émotions. Ce n’est pas de l’indifférence ni du désintérêt : ils n’ont tout simplement pas le vocabulaire émotionnel pour partager. Parfois, quand ils disent qu’ils ne se sentent pas à l’aise, c’est déjà un grand pas pour eux dans l’expression de leurs émotions.
(P18, CN)
Et pour certains couples, même quand ils parviennent enfin à partager leurs émotions, ils ont encore du mal à répondre aux émotions de leur partenaire, comme le rapporte une personne thérapeute de Taïwan : « Partager ses émotions est une chose, répondre aux émotions de son partenaire en est une autre. C’est particulièrement fréquent dans la culture chinoise, parce qu’on n’a pas l’habitude de partager ses émotions et d’y répondre » (P20, HK).
Face à ce manque de vocabulaire émotionnel, beaucoup de thérapeutes expliquent avoir dû avancer très lentement pour aider les personnes à déplier peu à peu leurs émotions. Une personne thérapeute raconte par exemple : « Je garde souvent mon reflet des émotions [envers le client] discret et lent, du genre : Vous arrive-t-il de ressentir un peu ceci ? S’il dit oui, je lui demande d’en dire un peu plus, pour l’aider doucement à s’habituer à exprimer lui-même ses émotions » (P10, CN).
Nombre de thérapeutes indiquent aussi qu’il est utile d’aider les personnes à formuler leurs émotions pour faciliter l’accès à celles-ci. Plutôt que de leur demander de partager et de verbaliser leurs émotions, les thérapeutes doivent souvent proposer d’abord un mot ou une description d’émotion, puis vérifier auprès de la personne si cela lui parle. Une personne thérapeute raconte :
Mon client a partagé une pensée ou une action, et mon objectif est de lui faire sentir que venir en thérapie n’est pas si menaçant, donc, quoi qu’il dise, je fais de mon mieux pour valider. Ensuite, à partir de ses réponses, j’ajoute quelques mots liés aux émotions ou aux ressentis, mais pas trop. Si j’utilise trop de mots d’émotion, il aura plus facilement tendance à les nier… Par exemple, si je réponds qu’il se sent peut-être tiraillé entre sa femme et sa belle-mère, il risque de répondre que ce n’est pas vraiment grave… Je peux dire : « D’accord, je comprends que toutes les deux comptent beaucoup pour vous, et que vous ne pensez pas souvent à ce que vous ressentez, mais que vous essayez de faire en sorte qu’elles soient toutes les deux satisfaites, et que cela vous paraît suffisant. » Alors il peut acquiescer et dire : « Oui, c’est exactement ça. » À partir de là, j’essaie d’avancer doucement et de voir si je peux aller un peu plus en profondeur dans ses émotions.
(P6, TW)
L’une des principales difficultés évoquées par les thérapeutes pendant les entretiens est la fréquence de situations propres à des attentes et à des valeurs culturelles que ne traitent ni les livres ni les supports de l’EFCT. Dans l’ensemble, les thérapeutes estiment que l’EFCT reste une intervention aidante pour les couples chinois, à condition de prendre la mesure de l’effet de la culture sur les motifs de consultation et d’ajuster la mise en œuvre de l’EFCT pour mieux répondre aux besoins et aux préoccupations des couples chinois.
La tolérance, le sacrifice et l’harmonie sont fréquemment cités par les thérapeutes comme des caractéristiques clés des relations chinoises. Dans la culture chinoise, la séparation et le divorce restent perçus comme une source de honte ou une perte de face pour les familles. Aussi la tolérance dans la relation est-elle souvent vue comme une stratégie appropriée pour préserver la relation, même au détriment de son propre bien-être. Certaines personnes vont jusqu’à se rappeler les apports positifs de leur partenaire pour compenser ce que la tolérance a de difficile. Une personne thérapeute rapporte ce qui a été dit en séance au sein d’un couple : « Je ne peux pas dire aux gens que mon mari a eu une liaison, ni exprimer ma frustration à son égard ; aussi blessant que ce soit, je dois tolérer… Je dois me rappeler ce qu’il apporte à notre famille… Dire du mal de lui apporterait la honte sur notre famille » (P24, HK). Une autre personne thérapeute évoque aussi les nuances de la tolérance dans les relations chinoises :
Avec les attentes de la culture chinoise, on a souvent l’impression que si on rencontre des problèmes dans son mariage, on doit trouver un moyen de les résoudre, de les tolérer et de s’arranger ensemble en couple. Pourquoi faudrait-il que ça finisse par un divorce ? Beaucoup de gens pensent que tout le monde surmonte les difficultés du mariage par la tolérance, alors pourquoi pas vous ? Pour beaucoup de personnes des générations plus anciennes, le divorce est vu à la fois comme une honte et comme une perte financière, puisqu’il implique souvent le partage des biens… le divorce est souvent pensé comme quelque chose de désastreux.
(P14, CN)
Cette attente de tolérance et de maintien de l’harmonie dans la relation se retrouve souvent en miroir dans la salle de thérapie. Les couples cherchent à préserver l’harmonie dans le cadre thérapeutique et hésitent à aborder des sujets difficiles qui pourraient rompre l’équilibre. Une personne thérapeute le note : « Mais parfois je trouve ça assez difficile pour moi. Par exemple, parfois j’évoque la douleur et l’un des partenaires est très contrarié… [J’ai un couple dont le mari] m’a dit : “Ma femme allait très bien jusqu’à ce que vous parliez de [ces expériences négatives], pourquoi est-ce que vous remettez ça sur le tapis ?”… Ça me met beaucoup de pression en tant que thérapeute » (P11, CN).
Une personne thérapeute explique qu’une compétence importante à mettre en œuvre et à ajuster en thérapie consiste à montrer aux couples qu’ils peuvent parvenir à une relation harmonieuse en venant en thérapie. C’est un point que les thérapeutes qui travaillent avec des couples chinois doivent garder à l’esprit, puisque ces couples recherchent avant tout l’harmonie :
Les couples chinois n’aiment pas le conflit ; ils préfèrent une culture de l’harmonie. Ils ont besoin de voir la preuve que venir dans la salle de thérapie mène à l’harmonie. [Ils veulent savoir que] c’est normal d’avoir des conflits, mais est-ce que ça finira dans la discorde ? C’est ça, la clé [de la réussite du traitement]. C’est un aspect essentiel que les thérapeutes doivent apporter pour gagner la confiance des couples.
(P2, TW)
Beaucoup de thérapeutes rapportent que les couples en thérapie ont souvent du mal à concilier leur rôle dans le mariage et leurs responsabilités envers leur famille d’origine. Pour les hommes, surtout lorsqu’ils sont le fils ou le petit-fils aîné, on attend souvent qu’ils prennent soin de leurs frères et sœurs et de toute la famille. Pour les femmes, on attend qu’elles fassent preuve de piété filiale envers leur belle-mère et leur beau-père, même lorsque cela entre en conflit avec leurs propres besoins et désirs. Une personne thérapeute le souligne : « Dans les conflits entre une épouse et sa belle-mère, (en théorie) le mari devrait prendre la défense de sa femme et s’opposer à sa famille d’origine… Je ne pense pas que cela s’applique forcément dans notre culture » (P4, TW). Une personne thérapeute de Taïwan livre une observation éclairante sur les tiraillements intérieurs des belles-filles :
J’ai rencontré des situations où le mari soutient sincèrement sa femme et lui dit : « Ce n’est pas grave, tu n’as pas besoin d’aller chez mes parents pour le Nouvel An ; j’y emmènerai les enfants moi-même, et ils seront plus contents comme ça. » Cela met la femme dans un profond conflit intérieur. D’un côté, elle se demande : « Vraiment ? C’est possible ? Je peux vraiment ne pas aller chez tes parents ? » De l’autre, elle craint qu’en n’y allant pas, elle passe pour une mauvaise belle-fille… Le mari doit trouver un équilibre entre son rôle de mari et son rôle de fils, et cela peut être extrêmement difficile pour lui. J’ai le sentiment que ce genre de situation ne serait pas abordé dans les livres de Sue Johnson, parce que ces questions ne se posent pas de la même façon en Occident, où l’on a tendance à prôner des limites claires avec la famille d’origine.
(P3, TW)
Quand le dilemme entre attentes de rôle est abordé en thérapie, les thérapeutes formulent quelques recommandations pour mieux répondre aux besoins des couples chinois. Une personne thérapeute évoque l’importance de comprendre l’effet du collectivisme sur les couples chinois : « L’EFT est plus centrée sur l’individualisme, elle penche vers la culture occidentale de l’individualisme… Mais dans la culture chinoise, il est impossible d’éviter la notion de collectivisme » (P7, TW). Une autre personne thérapeute explique aussi que valider le sens de la piété filiale du partenaire est l’une des compétences importantes pour aider les couples à traiter le dilemme de la piété filiale. Reconnaître et valider cette valeur culturelle importante, plutôt que de se centrer sur la manière dont elle crée du conflit, ouvre la porte à une discussion qui a du sens et aide les couples à se sentir entendus et compris.
Les thérapeutes observent que les différences géographiques influent sur la nature des motifs de consultation, en particulier pour ce qui est des attentes liées aux rôles de genre. Dans certaines zones rurales de Chine continentale, les thérapeutes voient encore des rôles de genre traditionnels façonner les relations de couple. Ces rôles ajoutent à la complexité des questions liées aux attentes de la belle-famille, à la parentalité et à l’intimité, comme le rapporte une personne thérapeute : « [Certaines personnes suivies] ont grandi dans un petit village économiquement défavorisé, où les valeurs traditionnelles sont profondément enracinées ; ces croyances restent fortes et difficiles à changer » (P12, CN).
Ces rôles de genre traditionnels sont très difficiles à faire évoluer en thérapie, parce qu’ils ont contribué au sentiment de réussite des personnes, qui n’éprouvent souvent pas le besoin de changer. Une personne thérapeute de Chine continentale en témoigne.
Surtout les hommes qui ont grandi dans cette région et qui occupent aujourd’hui un poste haut placé dans l’administration : il y a une certaine fierté dans sa façon de parler et de se présenter… pas de discussion sur les émotions, et ses valeurs familiales traditionnelles l’ont aidé à atteindre sa position actuelle.
(P12, CN)
À la question d’une éventuelle formation complémentaire, au-delà de leur formation à l’EFCT, les thérapeutes ont mis en avant quelques domaines susceptibles de répondre aux besoins spécifiques des couples chinois. Beaucoup de thérapeutes expliquent que, parler des émotions n’étant ni enseigné ni familier pour beaucoup de couples, il pourrait être judicieux de consacrer la première ou les deux premières séances à une psychoéducation sur l’importance des émotions et leur effet sur les relations, avant de commencer le traitement EFCT. Des thérapeutes estiment qu’une formation à la conduite de cette psychoéducation sur les émotions avec les couples serait utile. D’autres indiquent aussi qu’un atelier de psychoéducation sur les relations saines avant le traitement EFCT pourrait être aidant. Une personne thérapeute observe :
Parfois, [les couples] se mettent en couple parce que la plupart de leurs proches sont en couple, alors ils veulent en avoir un aussi, mais ils ne se demandent jamais ce qu’une relation signifie pour eux ou ce dont ils ont besoin dans une relation… parce qu’ils n’ont jamais eu de bon modèle dans leur famille d’origine.
(P14, CN)
Une autre personne thérapeute souligne l’importance d’apprendre aux couples comment la famille d’origine ou les attentes de la belle-famille peuvent affecter leur relation, et qu’un aspect d’une relation saine consiste à maintenir des limites saines avec la famille d’origine : « Ils ont aussi besoin d’une psychoéducation sur les valeurs familiales… par exemple, quand ils se marient, ils doivent quitter leurs parents sur le plan émotionnel… mais parfois ils veulent encore dépendre de leurs parents, [ce qui a un effet négatif sur leur relation] » (P12, CN). Une personne thérapeute suggère d’aborder les thèmes suivants dans un atelier de psychoéducation :
On peut apprendre aux couples à tomber amoureux et à entretenir une relation saine, à évaluer leurs interactions dans une relation et à ajuster ces interactions quand c’est nécessaire… [Sue Johnson] a le groupe Hold Me Tight, mais parfois, quand les couples commencent à suivre ces ateliers, il est trop tard, par exemple quand ils ont déjà des enfants, et c’est trop tard pour traiter ces questions importantes sur les relations.
(P10, CN)
L’infidélité, l’implication de la belle-famille dans la relation de couple, la parentalité, les conflits de couple intenses, le trauma, les difficultés sexuelles, ainsi que la dépression et l’anxiété sont rapportés par les thérapeutes d’Asie comme des motifs de consultation courants chez les couples chinois qui consultent. Ces résultats concordent avec la littérature actuelle, qui souligne l’efficacité de la thérapie de couple face à l’infidélité (Baucom et al. 2006), au stress post-traumatique (Monson et al. 2012), aux difficultés et problèmes sexuels (McCarthy et Thestrup 2008), à la détresse relationnelle souvent liée à des conflits intenses (Doss et al. 2022 ; Roddy et al. 2020) et à la dépression (Wittenborn et al. 2019).
Un motif de consultation propre aux couples chinois est l’influence de la belle-famille sur leur relation, une préoccupation relativement rare comme motif principal de consultation aux États-Unis ou dans les pays européens (Epstein et al. 2005). La parentalité apparaît aussi comme un motif de consultation important dans notre étude. Ce résultat concorde avec une étude interculturelle de Su et al. (2015), qui a montré que l’éducation des enfants était perçue comme le principal problème conjugal à Taïwan, alors que la communication était la préoccupation première des couples aux États-Unis. Ces différences suggèrent que si l’amour et l’intimité sont prioritaires dans les relations intimes des pays occidentaux, ce sont les relations parents-enfants qui priment dans les cultures collectivistes, comme moyen de remplir sa responsabilité et ses obligations envers les sous-systèmes familiaux. Cela vaut à la fois pour les relations entre les enfants adultes et leurs propres parents et pour les relations entre les parents et leurs enfants (Lam et al. 2016). Une observation des thérapeutes en entretien est que les désaccords éducatifs des couples chinois s’enracinent souvent dans des préoccupations relatives au comportement et aux résultats scolaires des enfants. Cela concorde avec la littérature, selon laquelle, dans la culture chinoise, les couples consultent souvent non pour eux-mêmes mais plutôt dans l’intérêt de leurs enfants (Sze et al. 2011).
Un autre résultat clé de notre étude est que, selon les thérapeutes, l’EFCT aide les partenaires qui présentent des symptômes de santé mentale, comme la dépression et l’anxiété, à voir leurs symptômes diminuer. Ce progrès découle du fait que la personne concernée se sent soutenue et comprise, dans la salle de thérapie, par l’autre membre du couple, qui prend soin d’elle. En même temps, la personne qui apporte ce soin comprend plus profondément comment les difficultés de santé mentale affectent la relation, ce qui conduit souvent à une phase de deuil, le temps d’accepter que la relation ne corresponde peut-être pas à ses attentes initiales. Ce double processus met en lumière l’objectif central de l’EFCT : accéder aux émotions sous-jacentes et les retraiter pour créer des interactions nouvelles et porteuses de sens, en faisant de la relation une base de sécurité et de réconfort (Johnson 2019).
Les thérapeutes évoquent la difficulté d’encourager les couples, et en particulier les hommes, à accéder à leurs émotions et à s’y engager. Ces difficultés tiennent avant tout à des attentes culturelles et sociales qui dissuadent les hommes de partager leurs émotions de vulnérabilité. Plutôt que de pousser sans relâche les couples à « s’engager activement dans une réalité émotionnelle » (Johnson 2019, p. 37) et à accepter la vulnérabilité émotionnelle, pourtant au cœur de la réussite de l’EFCT, les thérapeutes ont adapté leurs compétences pour rendre ce processus moins menaçant. Ces adaptations consistaient à valider la préférence des personnes pour un traitement cognitif, à déplier lentement les émotions et, parfois, à recourir explicitement à la conjecture empathique pour nommer les émotions à la place des couples. Ces stratégies témoignent d’une sensibilité aux attentes culturelles des couples chinois, pour qui la suppression émotionnelle est souvent vue comme une stratégie relationnelle positive. Dans les cultures collectivistes, la suppression émotionnelle est perçue comme un moyen efficace de réguler ses émotions et elle est même associée à une meilleure santé mentale, contrairement à ce qui s’observe dans les cultures individualistes (Kraus et al. 2024 ; Tamir et al. 2024). Il faut noter qu’une étude de résultats de l’EFCT auprès de couples à Taïwan a montré qu’une forte expressivité émotionnelle des deux partenaires à l’admission est associée à une diminution de la détresse relationnelle et des symptômes dépressifs au fil du temps (Tseng et al. 2024). Cela indique que, même si les normes culturelles valorisent la suppression émotionnelle, l’expression émotionnelle et l’engagement émotionnel restent des clés de la réussite de l’EFCT chez les couples chinois. D’où l’importance, pour les thérapeutes, de respecter les influences culturelles sur l’expression émotionnelle et le rythme des couples dans l’élaboration des émotions, tout en préservant les composantes fondamentales de l’EFCT.
Une autre attente culturelle qui ressort des relations de couple est l’accent mis sur la tolérance, le sacrifice et l’harmonie comme stratégies de maintien de la stabilité relationnelle. La gestion des limites avec la belle-famille apparaît aussi comme une question culturellement spécifique, fréquemment abordée en séance. Ces dynamiques s’enracinent profondément dans des valeurs collectivistes, où les besoins et les sentiments des autres comptent davantage que les siens (Tseng et Li 2023). Par exemple, l’implication de la belle-famille dans les décisions du couple est souvent considérée comme normale, en particulier lorsqu’il y a des enfants. Les grands-parents peuvent estimer qu’il est de leur responsabilité de veiller au bien-être de leurs petits-enfants, même si cela implique d’interférer dans l’éducation que leur donne le couple (Hu et Peng 2015 ; Lam et al. 2016). Sans conscience de ces nuances culturelles, les thérapeutes risquent d’interpréter ces dynamiques à travers une grille occidentale. Dans les contextes occidentaux, défendre ses besoins ou poser des limites avec les membres de sa famille est souvent encouragé, car réprimer ses besoins ou éviter le conflit est jugé malsain. Dans les contextes culturels chinois, cependant, de telles démarches peuvent entrer en conflit avec les valeurs d’harmonie familiale et d’interdépendance (Tseng et Li 2023). D’où l’importance d’adapter les compétences de l’EFCT de manière à respecter ces valeurs tout en aidant les couples à trouver un équilibre dans leur relation.
L’une des principales limites de cette étude est que, même si nous avons cherché à inclure des thérapeutes de différentes régions pour saisir un éventail de points de vue sur les couples chinois suivis en EFCT, une hétérogénéité peut subsister au sein de chaque région. En outre, si l’ensemble des thérapeutes de l’étude se reconnaissent d’identité chinoise, leurs éclairages ne peuvent pas représenter pleinement l’expérience de l’ensemble des couples chinois, qui sont eux-mêmes très divers et hétérogènes.
Cette étude est la première étude qualitative à explorer le point de vue des thérapeutes sur l’usage de l’EFCT avec des couples chinois, en se centrant sur leur expérience de ce qui, dans l’EFCT, convient ou ne convient pas à cette population. Nos résultats suggèrent que l’EFCT s’accorde globalement bien avec les couples chinois, et soulignent l’importance, pour les thérapeutes, de comprendre les valeurs et les nuances culturelles qui influencent les motifs de consultation. Les thérapeutes devraient aussi ajuster leurs compétences EFCT pour respecter et comprendre les valeurs culturelles des personnes accompagnées.
Cette étude est notamment l’une des rares tentatives d’inclure le point de vue de thérapeutes de Taïwan, de Hong Kong et de Chine continentale pour offrir une compréhension singulière et complète de l’EFCT dans les contextes culturels chinois. En rapprochant les éclairages de ces régions, malgré leurs tensions politiques et leurs différends territoriaux, l’étude souligne l’importance de faire passer les considérations culturelles et cliniques avant les frontières géopolitiques pour faire progresser les pratiques thérapeutiques. Les recherches futures sur une EFCT culturellement adaptée devraient continuer à intégrer le point de vue des thérapeutes, afin d’affiner et de développer des approches culturellement ajustées à cette population.
Tableau supplémentaire 1 : guide d’entretien pour les thérapeutes travaillant avec des couples chinois en Asie.
Complexe Systémique : à retenir
L’intérêt de l’étude est de partir du terrain : vingt thérapeutes qui pratiquent l’EFCT depuis dix ans en moyenne, dans trois sociétés chinoises. Leur constat nuance l’idée d’un modèle transposable tel quel. L’EFCT tient, mais par une autre porte d’entrée : valider d’abord le récit et la pensée, avancer lentement, prêter des mots aux émotions plutôt que de les exiger. Surtout, les motifs de consultation ne se lisent pas sans la famille élargie : belle-mère, piété filiale, infidélité longtemps tolérée, divorce vécu comme une honte. Pour une lecture systémique, le rappel est précieux : la frontière du couple, que les modèles occidentaux tiennent pour évidente, est ici une construction culturelle, et recadrer le conflit avec la belle-famille comme une question d’alliance conjugale n’a de sens que si l’on reconnaît aussi la loyauté envers les parents. Les limites tiennent au dispositif : seule la parole des thérapeutes est recueillie, par une équipe elle-même engagée dans la diffusion de l’EFCT en Asie, sans la voix des couples. À lire avec les lignes directrices pour l’EFT avec les couples de même sexe ou de même genre, et avec l’article sur la thérapie brève orientée vers les solutions à Hong Kong.
Notes de l’original
Remerciements. Cette étude a été financée par le Dr. Delia Koo Global Faculty Endowment de l’Asian Studies Center de la Michigan State University.
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Traduction non officielle en français de Accéder aux émotions et s’y orienter chez les couples chinois : enseignements et adaptations de thérapeutes en thérapie de couple centrée sur l’émotion, par Chi-Fang Tseng, Jiayi Liu, Hamed M. Fatahian-Tehran et Ting Liu, Journal of Marital and Family Therapy, vol. 52, no 1 (2026), doi : 10.1111/jmft.70093, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableau présenté en liste). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « Emotion Access and Navigation in Chinese Couples: Insights and Adaptations From Emotionally Focused Couples Therapy Therapists », publié dans Journal of Marital and Family Therapy (2026) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
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Tseng, C.-F., Liu, J., Fatahian-Tehran, H. M., et Liu, T. (2026). Accéder aux émotions et s’y orienter chez les couples chinois : enseignements et adaptations de thérapeutes en thérapie de couple centrée sur l’émotion (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/acceder-aux-emotions-et-s-y-orienter-chez-les-couples-chinois (Œuvre originale publiée en 2025 dans Journal of Marital and Family Therapy, 52(1), e70093 (2026) ; republiée en 2026 par Journal of Marital and Family Therapy, https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1111/jmft.70093)
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