Journal of Family Nursing · Famille
Aux États-Unis, le cancer est la première cause de décès chez les personnes latinx, et il frappe des familles déjà exposées à la précarité, à l’exil et aux discriminations. L’équipe de Nicole M. Vélez Agosto, au Texas, a passé au crible neuf interventions psychosociales familiales en cancérologie. Verdict : elles se disent familiales, mais mesurent rarement la famille comme système, et la culture n’y entre presque jamais.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Systèmes familiaux et adaptation culturelle dans les interventions psychosociales en cancérologie auprès des familles latinx : une revue critique, par Nicole M. Vélez Agosto, Gladys Stephanie Hernandez, Sarah Chavez Chacon, Danielle Moreno et Cecilia Montiel-Nava, publié dans Journal of Family Nursing (SAGE) (2026), doi : 10.1177/10748407261478083, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les trois tableaux sont présentés sous forme de listes ; les notices biographiques des personnes qui signent ne sont pas reprises ; une consigne de rédaction restée entre crochets dans la section Méthode de l’original est traduite telle quelle. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Le fonctionnement familial, dans une perspective de théorie des systèmes, est plus que la somme de ses parties.
Nicole M. Vélez Agosto, Gladys Stephanie Hernandez, Sarah Chavez Chacon, Danielle Moreno et Cecilia Montiel-Nava
Résumé
Le cancer crée une détresse importante dans les dynamiques des familles latinx. La recherche sur les interventions familiales a laissé de côté des aspects essentiels qui pourraient nettement améliorer la santé mentale de cette population vulnérable, notamment la conception d’interventions dotées d’un cadre théorique solide et, en même temps, culturellement accordées à des valeurs latinx profondément ancrées. Cette revue critique a porté sur les interventions psychosociales existantes destinées aux familles dont un membre est atteint d’un cancer, leurs forces et leurs limites. Elle a développé trois grands thèmes utiles pour concevoir des interventions psychosociales en cancérologie destinées aux personnes latinx, tout en examinant neuf études d’intervention qui prennent en compte des composantes systémiques familiales dans la conception de l’intervention et dans la recherche, dont deux intègrent en outre la culture. Principal constat : les interventions intègrent le plus souvent certaines composantes systémiques, mais pas toutes. La prise en compte de la culture est limitée, mais prometteuse pour renforcer les interventions. L’objectif est d’orienter les futures recherches et la conception des interventions de thérapie familiale destinées aux personnes atteintes de cancer et à leur famille.
Mots-clés : cancer, interventions psychosociales, thérapie familiale, théorie des systèmes, culture
Plus de 18 % de la population des États-Unis est latinx, et cette proportion devrait atteindre 30 % d’ici 2050 (Martínez et Rhodes, 2020). La majorité des personnes latinx des États-Unis se disent d’origine mexicaine (62,3 %), les personnes d’origine portoricaine et centraméricaine formant le deuxième groupe le plus représenté (Martínez et Rhodes, 2020). Les sous-groupes latinx aux États-Unis connaissent des inégalités de santé causées par des déterminants sociaux de la santé : faible statut socio-économique et faible niveau d’études, discriminations raciales et ethniques, écarts culturels et linguistiques, statut migratoire et/ou situation administrative, acculturation et détresse post-migratoire. Par rapport aux autres groupes ethniques, raciaux et socio-économiques, la population latinx des États-Unis est touchée de manière disproportionnée par les maladies chroniques, le cancer étant la première cause de décès (Baquero et Parra-Medina, 2020 ; Marshall et al., 2018).
L’un des déterminants sociaux négligés dans les inégalités face au cancer chez les personnes latinx est l’impact du cancer sur les dynamiques familiales, et l’impact de ces dynamiques. Le cancer touche la famille comme un tout et peut produire des effets en cascade sur plusieurs générations (Bowen, 1978). La psycho-oncologie est un champ émergent issu de l’oncologie, qui s’intéresse aux dimensions psychologiques de l’expérience du cancer et aux interventions psychosociales (Weiss Wiesel et al., 2015). Les interventions psychosociales sont très variées quant à leur modalité (individuelle, en groupe, ateliers éducatifs, centrées sur la famille) et à leurs critères d’évaluation (mesures portant sur un membre de la famille ou mesures familiales). Certaines interventions familiales s’adressent à des familles à différents niveaux de fonctionnement : entretiens de soutien pour les familles qui fonctionnent bien, accompagnement psychoéducatif pour les familles qui s’adaptent mais rencontrent des difficultés de communication, et entretiens thérapeutiques pour les familles dysfonctionnelles en crise (Magnen-Desdouits et Flahault, 2012). Du point de vue de la psycho-oncologie, la prise en charge des familles latinx dont un membre est atteint d’un cancer gagnerait à s’appuyer sur des interventions familiales culturellement ajustées.
Les interventions psychosociales menées par des équipes de santé (médecine de famille, soins infirmiers) et de santé mentale ont montré leur efficacité auprès des personnes atteintes de cancer et de leur famille (Azcárate-Cenoz et al., 2026 ; Vélez Agosto, 2025 ; Hodgson et al., 2011). Malgré leur efficacité documentée, les interventions fondées sur la thérapie familiale sont moins répandues que les interventions individuelles destinées aux personnes atteintes de cancer et à leurs proches ou personnes aidantes (Azcárate-Cenoz et al., 2026 ; Hodgson et al., 2012 ; Lamson et al., 2022 ; Niemelä et al., 2016 ; Shields et al., 2012). Le principal problème est que la plupart des interventions psychosociales ont été conçues pour se centrer sur l’individu, ou ont une orientation dyadique (personne malade et personne aidante, ou personne malade et enfants), mais ne sont ni centrées sur la famille ni orientées vers les systèmes familiaux (Hodgson et al., 2011 ; Lamson et al., 2022). Les interventions dyadiques incluent une paire de membres de la famille, comme la personne malade et la personne aidante, la personne malade et ses enfants, ou la personne malade et la personne partenaire, tandis que les interventions familiales incluent tous les membres de la famille, par exemple les parents et les enfants, le couple pris comme une unité, le couple avec des membres de la famille élargie et/ou les personnes aidantes. Les interventions psychosociales familiales systémiques sont celles qui se centrent sur les processus relationnels ou les interactions du couple et/ou de la famille (Hodgson et al., 2011 ; Lamson et al., 2022). Si les interventions dyadiques et familiales peuvent être pensées dans un cadre théorique semblable, ce n’est pas toujours le cas : l’intervention est parfois qualifiée de familiale selon une approche de « somme des parties », ou simplement du fait de l’inclusion de certains membres (Hodgson et al., 2011). De ce fait, peu d’interventions familiales sont d’orientation systémique, c’est-à-dire intègrent la théorie des systèmes à toutes les phases de l’intervention, comme sa conception, ses composantes et sa mesure.
Si des revues systématiques et méta-analyses antérieures ont documenté les bénéfices de la prise en compte de composantes systémiques dans les interventions (Becqué et al., 2023 ; Bu et al., 2025 ; Hodgson et al., 2011 ; Kissane et al., 2016 ; Lamson et al., 2022 ; Niemelä et al., 2016), elles ont aussi relevé des lacunes importantes dans la recherche. Lamson et al. (2022) ont constaté un manque important de recherches incluant des couples et des familles minorisés. Niemelä et al. (2016) ont souligné le manque de recherches sur les enfants lorsque les familles font face à une maladie parentale qui menace la vie, décrivant les enfants comme un « groupe oublié » de la littérature scientifique. Cela montre l’intérêt d’inclure des perspectives systémiques dans l’étude de populations mal desservies, comme les personnes latinx ayant survécu à un cancer et leur famille.
Deux revues systématiques ont porté sur les interventions psychosociales familiales en cancérologie auprès de populations latinx (Guan et al., 2023 ; Llave et al., 2024). Guan et al. (2023) ont examiné des études d’interventions psychosociales familiales centrées sur des adultes d’origine latino-américaine vivant avec un cancer et sur leurs personnes aidantes. Cette revue a constaté que les interventions menées aux États-Unis intégraient des considérations culturelles, comme l’inclusion de valeurs et de croyances latino-américaines et le recours à des personnes intervenantes bilingues et biculturelles. Les résultats suggèrent que les valeurs socioculturelles latino-américaines ont conduit un large éventail de membres de la famille à assumer le rôle de personne aidante : partenaires de couple, enfants, parents, frères et sœurs, personnes amies, et d’autres encore, ce qui confirme l’importance du familismo. Llave et al. (2024) ont réalisé une revue des interventions psychosociales et comportementales intégrant la culture, afin d’en examiner le bénéfice pour des populations mal desservies atteintes de cancers avancés et métastatiques. Parmi les études portant sur des populations latinx, cette revue a constaté que les normes culturelles influençaient le moment où il convenait de s’engager respectueusement dans l’échange, ou les sujets à aborder, dans la communication avec le personnel soignant. Elle a aussi relevé que, dans les interventions adaptées au numérique, les personnes latino-américaines participantes n’avaient pas accès aux technologies numériques ou ne savaient pas s’en servir. Dans l’ensemble, ces résultats montrent l’importance d’inclure à la fois les dimensions culturelles et systémiques dans les interventions psychosociales qui abordent le cancer dans les familles latinx.
Il n’existe actuellement aucune revue critique consacrée à la recherche sur les interventions psychosociales en cancérologie qui adopte à la fois une lecture par la théorie des systèmes et une lecture culturelle, afin de mieux éclairer la conception des interventions et la recherche pour les populations latinx touchées par le cancer. Les populations latinx sont hétérogènes : elles forment un ensemble multilingue, multiracial et multinational. L’usage du terme latinx est inclusif et sert à souligner les différences qui existent entre sous-groupes (Martínez et Rhodes, 2020). Cela ne signifie pas que les interventions doivent ignorer les différences entre groupes et traiter les personnes latinx comme un bloc monolithique. Adopter une approche par microsystèmes culturels implique que la conception des interventions et la recherche gagneraient à prendre en compte le processus de construction de sens propre à la culture au sein des systèmes, et à s’ajuster en conséquence (Vélez-Agosto et al., 2017). Ensemble, les lacunes des interventions psychosociales sur le plan de la théorie des systèmes et sur le plan culturel laissent de côté des questions importantes : comment les composantes systémiques sont définies et opérationnalisées dans la conception des interventions et dans la recherche, et comment la culture est conceptualisée et intégrée. À partir de ces lacunes théoriques, la présente revue critique aborde les questions directrices suivantes pour les études retenues :
Pour poser le cadre conceptuel et empirique de la revue, les sections suivantes développent les déterminants sociaux, les composantes systémiques et les considérations culturelles abordés dans la littérature scientifique qui sont utiles à la conception d’interventions psychosociales en cancérologie auprès des personnes latinx et à la recherche.
L’essentiel de ce que l’on sait de l’impact du cancer sur la famille latinx concerne les obstacles aux traitements, comme l’absence d’assurance maladie, la pauvreté et la maîtrise de l’anglais (Casillas et al., 2021 ; Kronenfeld et al., 2021 ; Martínez, 2020 ; Zubler et al., 2025). Par exemple, le statut socio-économique entraîne des obstacles importants à l’accès aux soins pour les personnes latinx : manque de transport, longues attentes, horaires rigides, distance entre le domicile et le lieu de traitement, absence d’assurance maladie et coût. Le statut socio-économique est aussi lié à des facteurs de stress comme la violence de quartier et l’insécurité alimentaire, qui peuvent limiter la capacité des personnes latinx à rester physiquement actives et à faire de l’exercice dehors, ainsi que l’accès à une alimentation nutritive, ce qui entraîne des carences (Kronenfeld et al., 2021). Très peu de recherches ont documenté la manière dont le statut socio-économique influe sur le fonctionnement familial lorsqu’un membre de la famille est atteint d’un cancer. Par exemple, le cancer peut bouleverser les routines des membres de la famille et en créer de nouvelles (arrêter de travailler, dégager du temps pour les rendez-vous médicaux, par exemple) (Vélez Agosto, 2025 ; Phillips et Prezio, 2017 ; Santos et al., 2018). Les routines quotidiennes, les rôles et les responsabilités des familles connaissent donc des changements majeurs pour s’adapter aux exigences du traitement du cancer.
Les personnes immigrées latinx font face à des difficultés supplémentaires pour bénéficier de soins de fin de vie optimaux. Parmi celles-ci : la distance géographique et des réalités contextuelles qui séparent souvent les personnes malades de leur famille (Ko et al., 2023 ; Smith et al., 2009) ; la peur de l’expulsion en l’absence de papiers ; les barrières de la langue et de la littératie ; la crainte des discriminations (Smith et al., 2009) ; et le stress d’acculturation (Benuto et O’Donohue, 2016). En outre, les personnes latinx atteintes de cancer qui vivent près de la frontière entre les États-Unis et le Mexique peuvent connaître une coordination des soins complexe, un éloignement physique des lieux de traitement et des problèmes de compatibilité des assurances maladie entre les deux pays (Castañeda et al., 2015 ; Ko et al., 2023). Il en résulte aussi que les personnes immigrées sans papiers présentent des maladies à un stade plus avancé (Kronenfeld et al., 2021), par exemple dans le cancer du sein (Cabral et Cuevas, 2020). Cela influe donc sur l’accès des familles aux services de santé et sur l’observance des traitements (Kronenfeld et al., 2021), et se traduit par des difficultés familiales systémiques. Par exemple, des membres de la famille développent des symptômes psychiques en raison d’inquiétudes liées à la situation irrégulière d’autres membres de la famille (Benuto et O’Donohue, 2016).
Sur le plan de la santé mentale, les communautés latinx connaissent des taux élevés de dépression et d’anxiété, plus élevés chez les personnes latinx nées aux États-Unis que chez celles nées à l’étranger (Benuto et O’Donohue, 2016). L’acculturation est un processus multidimensionnel de changement des attitudes et des comportements culturels qui résulte de la rencontre entre deux cultures (Bekteshi et Kang, 2020 ; Berry, 1997). Les associations négatives liées à l’acculturation sont conceptualisées comme stress d’acculturation et détresse post-migratoire, ce qui souligne la difficulté psychologique qui suit l’immigration, en tenant compte du bien-être et de l’ajustement (Walsh et al., 2008). Le stress d’acculturation et la détresse post-migratoire ont été associés à différents types de symptômes psychiques, comme la dépression, les troubles de la personnalité, une baisse du fonctionnement neurocognitif et le stress post-traumatique (Bekteshi et Kang, 2020 ; Kronenfeld et al., 2021). Cela peut aussi expliquer pourquoi les personnes latinx ayant survécu à un cancer rapportent un bien-être psychologique, physique et social moins bon que les autres groupes raciaux ou ethniques (Ramirez et Magasi, 2025).
Les facteurs de stress liés à l’acculturation influent sur le fonctionnement familial, même si peu d’études ont porté sur le cancer et la santé mentale dans les familles latinx (Slaughter et al., 2022). À partir de la théorie des systèmes familiaux et d’une approche du fonctionnement familial biculturel, Slaughter et al. (2022) ont examiné le rôle de l’écart d’acculturation dans la santé mentale d’enfants hispaniques ayant survécu à un cancer (Hispanic Childhood Cancer Survivors, HCCS) et dans la santé mentale parents-enfant. Cette équipe a constaté que l’acculturation hispanique et anglo-américaine était associée à moins de symptômes dépressifs, à une croissance post-traumatique plus importante et à une meilleure qualité de vie de l’enfant. On en déduit qu’une forte identification culturelle peut être bénéfique pour les HCCS, alors qu’un écart plus grand entre l’acculturation des parents et celle de l’enfant était lié à des effets psychosociaux négatifs pour l’enfant. Ces résultats contradictoires des processus d’acculturation s’expliquent en examinant les valeurs culturelles que défendent les personnes latinx et mexicano-américaines de différentes générations.
Aux États-Unis, les familles latinx adhèrent à des valeurs culturelles qui constituent à la fois des facteurs de protection et des facteurs de risque de détresse psychologique. Dans des études menées auprès de populations majoritairement mexicano-américaines, les valeurs culturelles repérées comme facteurs de protection comprennent le « familismo » et les croyances spirituelles, ou « espíritu » (Marín-Chollom et Revenson, 2022). Parmi les facteurs de risque figurent notamment la stigmatisation de la santé mentale, le « machismo » et le « marianismo » (Nuñez et al., 2016). Le familismo désigne le fait de donner la priorité aux relations avec la famille proche et élargie, avec loyauté, respect, sens de l’obligation et soutien (Ramirez et Magasi, 2025). Ces valeurs culturelles ne sont pas monolithiques et ont été opérationnalisées de manière différente selon les études, mais rarement dans une perspective systémique ou en tenant compte de structures familiales non hétéronormatives (Patrón, 2021). Cela risque de réduire leur étude à la seule « adhésion », principale manière dont la recherche les aborde, alors qu’une lecture systémique permettrait de décrire comment elles agissent en tant que processus.
Par exemple, l’adhésion au familisme dans des familles mexicano-américaines a été associée à une meilleure adaptation psychologique chez des personnes adultes atteintes de cancer et chez des jeunes latinx, de l’adolescence au début de l’âge adulte (Marín-Chollom et Revenson, 2022 ; Perez et Cruess, 2014). Une plus forte adhésion au familismo peut toutefois aussi accroître l’évaluation du stress (Marín-Chollom et Revenson, 2022) et dissuader les personnes malades d’adopter des changements de comportement positifs qui ne semblent pas profiter à leur famille (Pedreira et al., 2024). D’un point de vue systémique, cela peut tenir au fait qu’un familismo plus fort signifie une relation plus étroite avec la famille, si bien que le membre de la famille ressent davantage le stress. Par ailleurs, les conflits familiaux ou l’éloignement des réseaux familiaux peuvent entraver la mise en acte du familisme dans les issues du cancer (Pedreira et al., 2024). Autre limite : une partie du personnel soignant non latinx a un regard ambivalent sur le familismo, perçu comme une implication excessive de la famille et donc comme un obstacle à l’accès aux soins (Moreno et al., 2023). Toutes ces visions contradictoires du familismo peuvent aussi révéler les limites d’une recherche qui étudie le « familismo » en lui-même et en dehors de tout cadre théorique.
Le cancer touche les familles dans et à travers leurs niveaux systémiques (Hodgson et al., 2011 ; Lamson et al., 2022 ; Shields et al., 2012 ; Slaughter et al., 2022 ; Zhou et al., 2025). La théorie des systèmes définit le système familial comme une unité interdépendante et réciproque, qui suit les principes des systèmes naturels : elle est orientée vers les processus, comporte des règles qui guident la communication et les comportements de ses membres, tend à se conserver, tout en étant capable de s’ouvrir à l’environnement et de s’y adapter. Des études sur les interventions psychosociales en cancérologie ont montré la nécessité de prendre en compte les systèmes familiaux à la fois dans l’intervention et dans les effets mesurés (Bu et al., 2025 ; Costas-Muñiz et al., 2023 ; Llave et al., 2024 ; Shields et al., 2012 ; Thastum et al., 2006).
Le cancer perturbe les familles sur le plan structurel, par une réorganisation des rôles de leurs membres (par exemple, des enfants adultes prennent le rôle de personnes aidantes), et sur le plan fonctionnel, par des processus émotionnels qui accroissent la détresse psychologique des membres de la famille, et qui accroissent aussi la détresse d’autres membres du fait de leurs relations (réciprocité du fonctionnement). Par exemple, le cancer d’un parent est un facteur de stress chronique qui perturbe le bien-être psychosocial de la petite enfance au début de l’âge adulte (Marín-Chollom et Revenson, 2022). La détresse psychosociale liée au cancer d’un parent comprend des symptômes dépressifs et anxieux, des problèmes comportementaux et émotionnels, des réactions de stress et une moindre qualité de vie (Marín-Chollom et Revenson, 2022 ; Park et al., 2022). Les dynamiques parents-enfant sont aussi affectées par l’acculturation et le cancer chez les enfants ayant survécu à un cancer (HCCS), en particulier lorsqu’il existe des écarts de valeurs culturelles entre les générations (Slaughter et al., 2022). Par ailleurs, les couples connaissent souvent des symptômes anxieux et dépressifs semblables à ceux de la personne malade (Manne et Ostroff, 2011). L’aide apportée à une personne atteinte de cancer peut, de manière générale, avoir des effets néfastes sur la santé psychosociale de la famille (Petursdottir et al., 2020).
Les systèmes rendent aussi compte des modes de communication dans les familles. Le cancer peut amener les familles à fonctionner comme des systèmes fermés, qui ne partagent pas l’information avec les personnes extérieures à la famille nucléaire, ni entre elles. Dans une étude antérieure portant sur des familles portoricaines dont un membre était atteint d’un cancer (Vélez Agosto, 2025), il est apparu que les membres de la famille ne voulaient pas parler du cancer avec la personne malade pour « tenir bon » et ne pas lui imposer de fardeau supplémentaire. Par ailleurs, les parents ont du mal à expliquer aux enfants une maladie grave et son pronostic d’une manière adaptée à leur développement, et mettent souvent en balance les bénéfices du partage d’information et la crainte de causer un tort émotionnel (Park et al., 2022). Une communication ouverte sur la maladie chronique s’est révélée bénéfique pour de nombreux indicateurs de santé des personnes malades, y compris le partage de récits de cancer (Park et al., 2022 ; Rosenbaum et al., 2006). À l’inverse, une mauvaise communication sur les sujets liés à la maladie peut accroître le risque de détresse psychologique dans les familles touchées par le cancer. La détresse parentale a donc un impact négatif à la fois sur la santé psychologique et physique des parents et sur le fonctionnement familial (Lövgren et al., 2022).
Si la théorie des systèmes rend compte des dimensions structurelles, fonctionnelles et adaptatives des familles, c’est la culture qui en est le centre. La culture fournit les règles du système, le contexte et les activités de construction de sens sur lesquels les familles fonctionnent, créent et font vivre leurs routines, et se relient à d’autres systèmes (Vélez-Agosto et al., 2017). Comprendre comment les systèmes familiaux fonctionnent dans un contexte culturel est essentiel pour travailler avec les familles latinx et les personnes ayant survécu à un cancer (Guan et al., 2023 ; Llave et al., 2024 ; Marín-Chollom et Revenson, 2022 ; Rodas, 2025). Par exemple, dans les cultures collectivistes, on fait face au stress en recourant davantage à des stratégies de modification des états psychologiques internes qu’en s’attaquant directement aux facteurs de stress (Marín-Chollom et Revenson, 2022). Ce trait peut influer sur la manière dont la famille communique au sujet du cancer, ou exacerber les processus émotionnels familiaux. Inclure la famille dans les discussions sur les soins et maintenir une orientation vers l’espoir est bénéfique pour les personnes malades et aidantes latinx, en raison de leurs dispositions culturelles à l’optimisme (Guan et al., 2023 ; Llave et al., 2024). La culture est le plan des rituels familiaux (dîners, anniversaires, par exemple), et la recherche a montré que les rituels familiaux changent après le diagnostic d’une maladie chronique. Certaines familles annulent des rituels, tandis que d’autres les maintiennent, les réajustent ou en créent de nouveaux (Santos et al., 2018). Dans l’ensemble, intégrer une lecture culturelle fournira un cadre plus complet, qui rende compte des transformations systémiques des familles latinx dont un membre est atteint d’un cancer.
Cette revue critique visait à sélectionner des articles exemplaires à l’appui de son argumentation, en retenant de façon raisonnée des études qui illustraient la participation de la famille et la prise en compte de la culture dans la conception et la mise en œuvre des interventions, ainsi que des orientations théoriques en accord avec la théorie des systèmes. Si elle a utilisé certaines stratégies propres aux revues systématiques, sa mise en œuvre a été moins rigoureuse, et un biais de sélection est à prévoir du fait du jugement de l’équipe de recherche. La recherche d’articles a été menée par la personne qui signe en premier et deux personnes assistantes de recherche, de mai 2025 jusqu’à la dernière date de recherche, en août 2025. Les mots-clés utilisés étaient : psychosocial intervention, cancer, Latino, Latinx, cultural adaptation, culture, family systems, family-based. Quatre bases de données ont été interrogées (PsycINFO, PubMed, ProQuest et Google Scholar), choisies pour leur accessibilité et leur pertinence pour la recherche psychosociale et en santé. Les termes de recherche ont été combinés à l’aide d’opérateurs booléens associant les notions d’intervention et de population, par exemple (« psychosocial intervention » OR « family-based » OR « family systems ») AND (cancer) AND (Latino OR Latinx) AND (culture OR « cultural adaptation »). [Ajuster cette chaîne pour refléter ce qui a réellement été lancé ; noter que Google Scholar a été interrogé avec des combinaisons de termes simplifiées, compte tenu de sa prise en charge limitée des opérateurs booléens.] Les résultats ont été filtrés pour ne garder que des articles évalués par les pairs, publiés entre 2015 et 2025 et en anglais.
Les articles retrouvés ont été organisés dans un tableau et discutés en réunion d’équipe pour sélectionner les neuf études finales parmi les 11 extraites. Cette prise de décision collective visait à réduire les biais de sélection. Une synthèse qualitative a été réalisée pour comparer et discuter de manière critique les personnes incluses dans chaque étude, les composantes de l’intervention, le cadre théorique de sa conception, les effets visés et les résultats. Cette revue a surtout mis en évidence la manière dont la théorie des systèmes était prise en compte dans la conception ou la mise en œuvre de l’intervention, et si l’intervention étudiée intégrait des composantes culturelles dans sa conception et sa mise en œuvre. Les critères d’inclusion des études étaient les suivants : interventions psychosociales familiales en cancérologie menées au cours de la dernière décennie (2015-2025), à l’international et/ou aux États-Unis. Ce critère temporel a été choisi pour donner un état plus à jour de l’orientation des conceptions d’interventions familiales depuis les revues de Guan et al. (2023) et de Hodgson et al. (2011). Les études éligibles pouvaient être des études pilotes, quasi expérimentales ou des essais cliniques, de devis quantitatif ou mixte. Compte tenu du petit nombre d’interventions psychosociales centrées sur la famille évaluées rigoureusement et conçues pour des populations latinx touchées par le cancer, ou testées auprès d’elles, cette revue critique inclut un petit ensemble d’études de grande qualité menées auprès d’échantillons non latinx (principalement aux États-Unis, en Europe et en Asie). Ces études de comparaison ont été retenues pour illustrer des principes établis des interventions familiales orientées vers les systèmes (par exemple l’implication de plusieurs membres de la famille, des effets systémiques comme la communication et l’adaptation familiales) qui pourraient éclairer de futures adaptations culturellement ajustées pour les familles latinx. Même si les cultures varient par leurs valeurs, leur contexte géographique et leur histoire, les études non latinx retenues l’ont été parce qu’elles se centrent sur la famille comme unité. C’est une composante systémique importante, conceptualisée comme familisme dans les études latinx et cohérente avec les applications de la théorie des systèmes de Bowen dans les pays hispanophones (Rodríguez-González et al., 2016). La revue utilise donc ces exemples comme base pour mettre en avant des forces transférables, tout en soulignant les lacunes persistantes en matière d’accord culturel et de représentation latinx.
À partir de la littérature examinée, les critères suivants ont servi à évaluer si une intervention psychosociale familiale en cancérologie était orientée par la théorie des systèmes : (a) une conception de l’intervention orientée vers les systèmes familiaux, qui aborde les processus systémiques (fonctionnement et adaptation) et leurs composantes (par exemple la communication, la cohésion, le conflit, les ressources) ; (b) du côté des personnes participantes, l’intervention incluait plus d’un membre de la famille, comme la dyade personne malade-personne aidante ou personne malade-partenaire, ou encore les parents et les enfants, ou les personnes malades et d’autres membres de la famille (élargie ou d’origine) ; enfin, (c) du côté de l’évaluation, l’intervention mesurait des composantes systémiques comme la cohésion ou la communication familiales, le fonctionnement familial, ou mesurait la détresse psychologique de l’unité familiale et/ou de l’ensemble de ses membres. Les critères relatifs aux considérations culturelles portaient sur le fait que l’étude mentionne ou non l’intégration d’éléments culturels dans la conception ou la mise en œuvre de l’intervention, et sur la manière de le faire.
La section suivante décrit le devis des études, les caractéristiques des interventions, une critique méthodologique et une synthèse des effets et des résultats.
Sur les neuf études retenues pour la revue, quatre ont été menées aux États-Unis (Casillas et al., 2021 ; Marshall et al., 2018 ; Park et al., 2022 ; Phillips et Prezio, 2017), une en Chine (Zhang et al., 2025) et les autres dans différents pays d’Europe (Danemark, Suède, Royaume-Uni, Islande) (Besani et al., 2018 ; Lövgren et al., 2022 ; Petursdottir et al., 2020 ; Salem et al., 2021). Deux études avaient un devis quasi expérimental avec post-test (Petursdottir et al., 2020 ; Zhang et al., 2025), trois étaient des études pilotes (Besani et al., 2018 ; Lövgren et al., 2022 ; Park et al., 2022), une était un essai contrôlé randomisé (ECR) (Salem et al., 2021), une autre suivait un devis d’évaluation avant et après l’intervention (Marshall et al., 2018), et une consistait en une analyse secondaire transversale de données (Phillips et Prezio, 2017). Deux des études décrivaient aussi leur devis comme un essai à bras unique avec évaluation avant-après (Casillas et al., 2021) et comme un devis à groupe unique avec évaluation avant-après (Besani et al., 2018). Toutes les études portaient sur plus d’un membre de la famille (personnes malades, parents, personnes aidantes, partenaires de couple et frères et sœurs), à l’exception de Petursdottir et al. (2020), qui ne portait que sur les personnes aidantes. Trois des études s’adressaient à des personnes ayant survécu à un cancer et à leurs personnes aidantes adultes (Marshall et al., 2018 ; Petursdottir et al., 2020 ; Zhang et al., 2025). Cinq études portaient sur des interventions conçues pour des enfants ayant un cancer, incluant au moins un membre de la famille (parents et frères et sœurs) (Besani et al., 2018 ; Casillas et al., 2021 ; Lövgren et al., 2022 ; Park et al., 2022 ; Phillips et Prezio, 2017 ; Salem et al., 2021). La taille des échantillons allait de 12 à 156 familles ayant bénéficié de l’intervention. Voir le tableau 1 pour les informations sur les études retenues et leur comparaison.
Tableau 1 — Caractéristiques des études et des personnes participantes
Toutes les interventions visaient principalement à apporter une psychoéducation sur divers aspects du parcours du cancer et à enseigner la communication familiale et d’autres compétences d’ajustement. Les interventions différaient dans la manière de favoriser l’engagement entre les membres des familles, et peu en faisaient leur axe central (Besani et al., 2018 ; Casillas et al., 2021 ; Lövgren et al., 2022 ; Marshall et al., 2018 ; Phillips et Prezio, 2017 ; Salem et al., 2021). Les cadres conceptuels des interventions variaient, la majorité intégrant des approches issues de la théorie des systèmes (Besani et al., 2018 ; Casillas et al., 2021 ; Lövgren et al., 2022 ; Marshall et al., 2018 ; Petursdottir et al., 2020 ; Phillips et Prezio, 2017 ; Salem et al., 2021), d’autres des approches cognitivo-comportementales (Besani et al., 2018 ; Park et al., 2022 ; Salem et al., 2021) et d’autres approches encore (Besani et al., 2018 ; Lövgren et al., 2022 ; Marshall et al., 2018 ; Park et al., 2022 ; Zhang et al., 2025). L’intégration d’une approche par les systèmes familiaux variait d’une intervention à l’autre. Certaines interventions sont plus étroitement alignées sur les principes de la théorie des systèmes, les principales composantes systémiques faisant partie de l’intervention (Park et al., 2022 ; Salem et al., 2021). Les autres soit négligeaient de mesurer tous les membres de la famille, soit n’incluaient pas d’effet systémique ou de composante systémique dans la conception de l’intervention. Par ailleurs, les interventions ne prenaient pas toutes en compte les caractéristiques culturelles ni n’intégraient explicitement des considérations culturelles, à l’exception des deux interventions destinées aux personnes latinx (Casillas et al., 2021 ; Marshall et al., 2018). Casillas et al. (2021) ont intégré une composante culturelle dans la conception de l’intervention, en utilisant une photonovela, qui repose sur la narration, un mode de communication courant dans les familles latino-américaines. Marshall et al. (2018) ont mené les interventions en anglais et en espagnol, les ont proposées dans des lieux communautaires et ont intégré les valeurs du familisme dans l’intervention. Les deux interventions ont donc renforcé leur orientation systémique par l’intégration de composantes culturelles. Voir le tableau 2 pour les caractéristiques des interventions.
Tableau 2 — Caractéristiques des interventions
Le mode de mise en œuvre des interventions variait d’une étude à l’autre. Certaines études ont eu recours à une mise en œuvre par des technologies en ligne (Park et al., 2022 ; Zhang et al., 2025), d’autres à des séances en face à face et par téléphone pouvant inclure des approches classiques de conseil ou de psychothérapie, de psychoéducation et/ou d’autres types de rencontres (Besani et al., 2018 ; Casillas et al., 2021 ; Lövgren et al., 2022 ; Marshall et al., 2018 ; Petursdottir et al., 2020 ; Phillips et Prezio, 2017 ; Salem et al., 2021). Seules quelques interventions étaient menées par des équipes de santé mentale (Besani et al., 2018 ; Lövgren et al., 2022 ; Phillips et Prezio, 2017 ; Salem et al., 2021), les autres l’étant par du personnel infirmier, du personnel de santé communautaire ou des personnes chargées de la défense des droits en santé (Casillas et al., 2021 ; Marshall et al., 2018 ; Petursdottir et al., 2020). La durée allait d’ateliers d’une journée à sept séances, de 20 min à 2 h.
Le tableau 3 résume les effets visés, les instruments, les principaux résultats et les limites méthodologiques des études d’intervention. La détresse psychologique, l’ajustement et les capacités, ainsi que la qualité de vie, figuraient parmi les principales cibles des interventions. L’acceptabilité et la faisabilité étaient aussi parmi les cibles des études d’intervention à devis pilote et avant-après (Besani et al., 2018 ; Casillas et al., 2021 ; Lövgren et al., 2022 ; Marshall et al., 2018 ; Park et al., 2022 ; Zhang et al., 2025). Les mesures d’acceptabilité portaient soit sur la satisfaction, soit sur l’adhésion au traitement, et avaient été élaborées par l’équipe de recherche pour l’étude d’intervention.
Tableau 3 — Effets visés, instruments, résultats et limites méthodologiques des interventions
Les deux interventions destinées aux populations latinx visaient une amélioration des connaissances sur le cancer (Casillas et al., 2021 ; Marshall et al., 2018). Marshall et al. (2018) ont évalué les connaissances sur le cancer avec le Cancer Knowledge Questionnaire (CKQ) en 12 items, sans fournir d’information sur ses qualités psychométriques. Casillas et al. (2021) ont mesuré l’intervention à l’aide d’un questionnaire de 57 items aux bonnes qualités psychométriques, déjà utilisé dans une autre étude, qui comprenait six grands domaines conceptuels liés à « la littérature sur l’après-cancer concernant les connaissances de la personne survivante sur ses traitements antérieurs et les résumés de traitement, l’évaluation de l’état de santé et la transition des soins des adolescents et jeunes adultes ayant survécu à un cancer » (Casillas et al., 2011, p. 373), ainsi que deux autres échelles élaborées pour l’étude afin de mesurer la stigmatisation du cancer et les connaissances sur les effets tardifs et la continuité des soins. Les qualités psychométriques du questionnaire avaient été testées sur un échantillon divers, dont seul un quart des personnes participantes était considéré comme issus de la diversité ethnique. À l’inverse, Park et al. (2022) visaient des effets systémiques, comme la communication et le fonctionnement familial. L’étude incluait une mesure du fonctionnement familial d’une bonne fiabilité, le McMaster Family Assessment Device–General Functioning Scale (GFS), et deux mesures de la communication, l’une de l’auto-efficacité, la Communication Self-Efficacy Scale (CSES), et l’autre de la communication parentale sur la maladie, le Parental Cancer Communication Questionnaire (PCCQ). Toutes les mesures étaient remplies par un membre de la famille dans le cas des familles monoparentales, ou par les deux parents, mais aucune comparaison n’a été faite au sein des familles ni entre elles.
Dans l’ensemble, toutes les interventions ont rapporté des résultats positifs sur différents critères, dans les limites de leur étude. Les interventions testées en pilote se sont révélées faisables, avec de bons taux de participation (Besani et al., 2018 ; Casillas et al., 2021 ; Lövgren et al., 2022 ; Marshall et al., 2018 ; Park et al., 2022 ; Zhang et al., 2025). Une baisse du TSPT, de la dépression et de l’anxiété a été constatée dans les interventions visant la détresse psychologique (Petursdottir et al., 2020 ; Salem et al., 2021). Les études d’intervention ont aussi montré une amélioration d’effets systémiques, comme la communication et l’engagement (Casillas et al., 2021 ; Lövgren et al., 2021 ; Park et al., 2022 ; Phillips et Prezio, 2017). Malgré ces améliorations des effets visés, la conception des interventions et les mesures utilisées rendent difficile de distinguer une amélioration au niveau du fonctionnement familial, ce qui exige non seulement de mesurer des effets systémiques, mais aussi de mesurer plus d’un membre de la famille.
L’examen des multiples domaines évalués dans les interventions met en évidence les difficultés à mesurer des effets systémiques ou à les intégrer dans l’analyse des données. Si les études reconnaissaient pour la plupart les limites méthodologiques courantes des études d’intervention, comme la petite taille des échantillons (Casillas et al., 2021 ; Petursdottir et al., 2020 ; Zhang et al., 2025), l’absence de groupe témoin (Besani et al., 2018) et le manque de diversité des échantillons, peu reconnaissaient des limites liées à la mesure des effets systémiques. Par exemple, Phillips et Prezio (2017) ont présenté comme une limite le fait qu’un seul parent ait rapporté les effets, reconnaissant ainsi l’importance de recueillir des données auprès de plus d’un membre de la famille. À l’inverse, Besani et al. (2018) ont signalé que, dans cinq familles, deux frères ou sœurs rapportaient les effets, ce qui compromettait l’indépendance des cas dans l’analyse. Cette incohérence entre les forces et les limites attribuées au fait d’évaluer plus d’un membre par famille pourrait témoigner d’un manque de fidélité théorique aux approches systémiques dans la conception des interventions familiales. La plupart des études examinées analysaient les données par membre individuel, une seule étude envisageant une analyse au niveau dyadique et systémique (Besani et al., 2018 ; Zhang et al., 2025). Les deux études qui intégraient une composante culturelle à l’intervention et à sa mise en œuvre n’utilisaient pas de mesures culturellement adaptées (Casillas et al., 2021 ; Marshall et al., 2018).
Cette section propose une synthèse critique des interventions examinées, en réponse aux quatre questions directrices, en mettant en avant la fidélité systémique, les éléments familiaux, l’accord culturel et les implications pour la recherche centrée sur les nombreuses familles latinx. Même si seules deux des études examinées portaient sur certaines populations latinx, les autres études confirment en partie l’intérêt d’intégrer des composantes de la théorie des systèmes dans la conception des interventions psychosociales en cancérologie et dans la recherche, pour des populations chez qui le fonctionnement familial s’est révélé être un déterminant social de la santé.
Des composantes systémiques étaient présentes dans toutes les études examinées, mais leur mise en œuvre variait selon la conception et les effets visés. Les dimensions systémiques repérées étaient soit une notion théorique, soit le fait que plus d’un membre de la famille ou d’une personne aidante bénéficie de l’intervention ou soit évalué, soit la mesure d’effets systémiques. Seules certaines études d’intervention nommaient explicitement des approches issues de la théorie des systèmes dans leur cadre conceptuel (Besani et al., 2018 ; Marshall et al., 2018 ; Petursdottir et al., 2020 ; Phillips et Prezio, 2017 ; Salem et al., 2021). Cela reflète les difficultés à conceptualiser la théorie des systèmes dans la conception des interventions psychosociales et dans la recherche, difficultés qui pourraient tenir à la variété de mise en œuvre des nombreuses écoles et des nombreux modèles de psychothérapie qui relèvent de la théorie des systèmes.
L’amélioration de la communication familiale autour du cancer était une composante saillante de la plupart des interventions familiales (Besani et al., 2018 ; Lövgren et al., 2022 ; Park et al., 2022 ; Phillips et Prezio, 2017 ; Salem et al., 2021). Comme on l’a vu plus haut, améliorer la communication va au-delà du changement individuel et vise à faciliter l’ajustement et l’adaptation de la famille au cancer dans une perspective systémique. Toutes les études ne mesuraient cependant pas les changements de communication parmi leurs effets, ce qui constitue une limite importante pour l’évaluation d’interventions systémiques.
L’engagement familial était un objectif de l’intervention dans deux études (Casillas et al., 2021 ; Zhang et al., 2025), même si elles différaient dans la manière de conceptualiser et de mesurer l’engagement. Dans l’étude de Zhang et al. (2025), des séances d’interaction et de partage étaient prévues dans chacun des quatre modules. Les exercices étaient revus avec l’équipe de recherche, et des exercices de communication devaient aussi être pratiqués dans certains modules. Dans l’étude de Casillas et al. (2021), les membres de la famille et les personnes ayant survécu au cancer lisaient un script de la photonovela et répondaient à des questions de discussion. L’engagement familial a été recueilli de manière qualitative dans l’étude de Casillas et al. (2021), alors qu’il n’a pas été mesuré dans celle de Zhang et al. (2025). Ce sont des exemples de la manière dont les conceptions sous-jacentes de l’engagement familial peuvent manquer de correspondance épistémologique avec un modèle précis de la théorie des systèmes.
Les données présentées dans ces études ne permettent pas d’affirmer que les interventions étaient véritablement familiales, et il y a peu d’accord sur ce qui constitue une intervention familiale. Par exemple, la plupart des études qui incluaient des composantes systémiques dans leurs interventions n’évaluaient pas les changements systémiques du fonctionnement familial (adaptation, communication ou engagement) ni les composantes d’intervention correspondantes. Une seule étude mesurait des effets systémiques (Park et al., 2022). Point positif, tous les membres de la famille étaient évalués sur les effets visés par l’intervention dans toutes les études ; mais le fonctionnement familial, dans une perspective de théorie des systèmes et comme on l’a dit plus haut, est plus que la somme de ses parties.
Prises ensemble, ces manières de mesurer ou non les composantes systémiques des interventions représentent une lacune de la recherche et un manque de précision théorique. Très peu d’instruments sont conçus pour mesurer des effets systémiques, et ceux qui existent reposent pour la plupart sur le compte rendu d’un seul membre de la famille (Platt et Skowron, 2013). Les approches qualitatives, qui comprennent l’observation de la famille, les groupes de discussion et/ou des entretiens semi-directifs avec tous les membres de la famille, peuvent aider à combler le manque des mesures quantitatives (Creswell et Plano Clark, 2018). Elles peuvent aussi saisir des nuances de la communication que les enquêtes par questionnaire ne saisissent pas, comme le langage non verbal et l’interaction familiale (l’engagement).
Pour les interventions psychosociales conçues pour des populations diverses, les considérations culturelles peuvent améliorer les effets, mais les données restent limitées. Les deux études qui intégraient des considérations culturelles (Casillas et al., 2021 ; Marshall et al., 2018) se sont révélées plus accessibles et plus adaptables à la langue et aux valeurs culturelles du public, réduisant l’écart d’accès aux services relevé dans la littérature sur les populations diverses en oncologie (Kronenfeld et al., 2021). Malgré cela, les adaptations culturelles dans la recherche restent limitées et superficielles, ce qui constitue une lacune majeure quant à leur applicabilité à de nombreuses familles latinx.
Les données limitées présentées dans cette revue montrent de nombreuses forces. La faisabilité et l’acceptabilité étaient élevées dans la plupart des études. Les approches d’intervention fondées sur la théorie des systèmes ont obtenu de bons résultats sur la plupart des effets étudiés. Comme le résume le tableau 3, les interventions examinées étaient en général faisables et acceptables, avec des améliorations notables dans des domaines comme le TSPT et la dépression des parents (Salem et al., 2021), la communication familiale (Lövgren et al., 2022 ; Park et al., 2022), la confiance dans l’après-cancer (Casillas et al., 2021) et l’anxiété des personnes aidantes (Petursdottir et al., 2020). Ces résultats ne recouvrent cependant pas l’ensemble des effets liés au fonctionnement familial présents dans la littérature en psycho-oncologie.
Cette revue critique comporte plusieurs limites. Les études retenues constituent une petite base de données, dont deux seulement portaient sur des populations latinx. Les interprétations doivent donc être prudentes. Par ailleurs, les études se montraient hétérogènes dans la manière d’inclure les composantes de la théorie des systèmes, avec des différences dans le contenu de l’intervention, les personnes qui la menaient, les lieux d’intervention et les membres de la famille ou personnes aidantes visés. Ces différences rendent difficiles les comparaisons entre études et limitent d’autres approches de revue, comme la méta-analyse, ou la méta-synthèse dans le cas des études qualitatives. En outre, les effets rapportés étaient surtout individuels (par exemple la dépression parentale, l’ajustement de l’enfant) ou rapportés par un tiers (par exemple les perceptions parentales du comportement de l’enfant). Mesurer un système familial devrait inclure au moins la partie nucléaire du système, en tenant compte des variations dans la manière dont les familles se définissent. Enfin, peu d’études évaluent de véritables effets au niveau du système familial, comme la cohésion, l’adaptabilité ou le fonctionnement intergénérationnel. Si ces notions sont définies selon une théorie des systèmes précise, l’absence de choix explicite d’un cadre théorique systémique dans la plupart des études traduit une lacune dans la conceptualisation de la conception des interventions.
Si les composantes culturelles constituaient une force dans les deux études examinées, davantage de données sont nécessaires pour rendre compte des particularités des groupes latinx précis concernés, ainsi que de la manière dont la culture est prise en compte au-delà de la langue de mise en œuvre, de l’accent mis sur le familismo et des lieux de recrutement et de mise en œuvre. Ces lacunes pourraient être comblées par une conception des interventions psychosociales plus délibérée, sous un angle conceptuel, systémique et culturel.
Certains modèles d’intervention prometteurs, comme Abrazo et la photonovela, ont montré leur acceptabilité auprès de populations latinx, principalement mexicano-américaines (Casillas et al., 2021). Ce sont des exemples de conception d’intervention qui considèrent la famille comme une unité et ajustent l’intervention comme les effets visés au public latinx, dans un devis de recherche. Par exemple, Casillas et al. (2021) ont utilisé des méthodes participatives pour associer les membres de la famille, l’équipe de recherche et le personnel soignant à la conception et à la mise en œuvre de leur intervention. Nous suggérons que ces méthodes pourraient servir l’adaptation culturelle des interventions psychosociales en cancérologie, en mobilisant les points de vue de toutes les personnes concernées. Les interventions devraient prendre en compte des composantes systémiques, comme l’amélioration de la communication et des relations entre membres de la famille, et traiter comme thèmes de travail les bouleversements de la vie liés au cancer et les changements de rôles. Tous les membres de la famille devraient faire partie des interventions, qu’elles portent sur des dyades personne malade-personne aidante, personne malade-partenaire ou personne malade-enfant, ou sur plusieurs membres de la famille et personnes co-survivantes.
La conception des études d’interventions psychosociales en cancérologie gagnerait à s’appuyer sur une perspective systémique, afin d’inclure à la fois des composantes d’intervention et des effets qui visent la famille comme unité. Pour les études quantitatives, les plans d’analyse fondés sur des mesures individuelles peuvent envisager de comparer les effets entre membres de la famille, et pas seulement entre unités familiales ayant bénéficié de l’intervention. Par ailleurs, valider des instruments culturellement sensibles et les tester dans des essais contrôlés avec un suivi longitudinal renforcerait la recherche sur les adaptations culturelles. La recherche en général devrait être pluriméthodologique, avec des devis qualitatifs pour saisir le sens et décrire les processus systémiques, et des méthodes mixtes pour intégrer, sur le plan conceptuel et empirique, différents types de données.
Cette revue critique a montré comment l’intégration de la théorie des systèmes et de considérations culturelles peut combler, sur des bases théoriques et empiriques, des lacunes importantes des interventions psychosociales familiales en cancérologie destinées aux populations latinx. Les inégalités de santé face au cancer dans les groupes latinx passent par plusieurs déterminants sociaux de la santé, et la recherche sur les interventions psychosociales familiales a montré leur efficacité pour réduire les effets qui y sont liés. Malgré ces connaissances, la recherche sur les interventions psychosociales familiales présente encore des lacunes considérables. Les neuf interventions psychosociales familiales en cancérologie retenues pour cette revue ont permis de montrer comment des composantes de la théorie des systèmes peuvent être intégrées dans la conception, la mise en œuvre et l’évaluation des interventions. La revue a aussi montré, pour quelques-unes d’entre elles, comment les considérations culturelles peuvent réduire les écarts d’accessibilité. Les orientations futures de la recherche sur les interventions psychosociales familiales en cancérologie destinées aux personnes latinx devraient inclure des adaptations culturelles d’interventions efficaces pour les groupes latinx précis visés, ainsi que le recours à des méthodes mixtes et qualitatives, tant pour la conception que pour l’évaluation des interventions. Surtout, il importe qu’un cadre théorique clinique guide les interventions psychosociales familiales en cancérologie. Comme l’ont écrit Baquero et Parra-Medina (2020) :
nous proposons que la recherche se concentre d’abord sur l’élaboration de théories et la mise à l’épreuve de modèles qui intègrent de manière adéquate des hypothèses fondées sur les données et sur la théorie et des construits bien définis, qui rendent compte de l’expérience des personnes latinx. Ces construits et ces modèles devraient reposer avant tout sur les expériences historiques, culturelles et socio-économiques des personnes latinx, et renoncer aux tentatives d’adapter ou d’interpréter les comportements de santé des personnes latinx à partir de théories et de modèles élaborés dans une perspective blanche dominante. (p. 38)
En matière de culture, il importe d’aller au-delà des valeurs stéréotypées associées aux différentes minorités ethniques ou raciales (par exemple le familismo, le collectivisme) et de comprendre la diversité de leurs manifestations (Llave et al., 2024). Associer une lecture par la théorie des systèmes à un cadre culturel ouvre une voie prometteuse pour concevoir et évaluer des interventions à la fois fondées sur la théorie et culturellement pertinentes. Si cette revue ne peut établir que de telles interventions réduisent les inégalités de santé face au cancer, les données examinées indiquent qu’elles peuvent réduire la détresse psychologique, renforcer la communication et l’ajustement familiaux, et améliorer l’accessibilité et l’acceptabilité des soins psychosociaux pour les familles latinx touchées par le cancer. Réaliser ce potentiel exigera des recherches qui testent directement ces interventions auprès de familles latinx.
Complexe Systémique : à retenir
Cette revue pose une question que la clinique systémique connaît bien : suffit-il de réunir plusieurs membres d’une famille pour faire une intervention familiale ? La réponse est non. Sur neuf programmes, presque tous visent la communication autour du cancer, mais un seul mesure un effet systémique, et la plupart analysent les données personne par personne, comme si la famille était une somme d’individus. Le texte a le mérite de relier cette faiblesse théorique aux familles latinx : le familismo y est à la fois ressource et source de stress, et le secret protecteur (« tenir bon », ne pas charger la personne malade) peut fermer le système au moment où il aurait besoin de s’ouvrir. Pour la pratique, cela invite à travailler les rôles bouleversés, les rituels suspendus et les écarts d’acculturation entre générations, plutôt qu’à ajouter une traduction en espagnol. Les limites sont assumées : une revue critique et non systématique, neuf études seulement, dont deux auprès de publics latinx, et une consigne de rédaction restée dans le texte publié. À lire avec l’article sur une intervention de groupe Hold Me Tight pour les parents d’enfants atteints de cancer, et avec l’article sur la thérapie brève orientée vers les solutions avec les familles hispaniques.
Notes de l’original
Remerciements. L’équipe remercie Brad Conner, du programme PRISM Institute Scholars, pour son mentorat dans la préparation de cet article. Elle salue aussi le programme pilote du Rio Grande Valley Cancer Health Disparity Research Center (RGV-CHDRC), dans le cadre des Research Centers in Minority Institutions (RCMI).
Considérations éthiques. Cet article ne porte sur aucune personne participante ; le consentement éclairé n’est pas requis.
Liens d’intérêts. L’équipe de recherche déclare n’avoir aucun lien d’intérêts potentiel concernant la recherche, la rédaction et/ou la publication de cet article.
Financement. L’équipe de recherche a reçu, pour la recherche, la rédaction et/ou la publication de cet article, le soutien financier de l’UTRGV RCMI NIH (U54MD019970), qu’elle remercie.
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Traduction non officielle en français de Systèmes familiaux et adaptation culturelle dans les interventions psychosociales en cancérologie auprès des familles latinx : une revue critique, par Nicole M. Vélez Agosto, Gladys Stephanie Hernandez, Sarah Chavez Chacon, Danielle Moreno et Cecilia Montiel-Nava, Journal of Family Nursing, publication en ligne anticipée (2026), doi : 10.1177/10748407261478083, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableaux présentés en listes). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « Family Systems and Cultural Adaptation in Psychosocial Cancer Interventions for Latinx Families: A Critical Review », publié dans Journal of Family Nursing (2026) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Vélez Agosto, N. M., Hernandez, G. S., Chavez Chacon, S., Moreno, D., et Montiel-Nava, C. (2026). Systèmes familiaux et adaptation culturelle dans les interventions psychosociales en cancérologie auprès des familles latinx : une revue critique (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/systemes-familiaux-et-adaptation-culturelle-dans-les-interventions-psychosociales (Œuvre originale publiée en 2026 dans Journal of Family Nursing, OnlineFirst (2026) ; republiée en 2026 par Journal of Family Nursing, https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/10748407261478083)
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