Journal of Family Violence · Violences
Quand la violence éclate entre les parents, qui protège les enfants ? Souvent, la fratrie elle-même. Aux États-Unis, quatorze paires de frères et sœurs de familles latines racontent ce « bouclier fraternel » : fuir vers la salle de bain, guetter depuis le couloir, se taire le lendemain au petit-déjeuner et, des années plus tard, découvrir en entretien commun des souvenirs qui ne concordent pas.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Témoins silencieux, liens protecteurs : souvenirs de fratrie et conduites de protection dans les foyers touchés par la violence entre partenaires intimes, par Veronica Valencia Gonzalez, publié dans Journal of Family Violence (Springer) (2026), doi : 10.1007/s10896-026-01158-2, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Le tableau est présenté sous forme de liste. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Le cadre du bouclier fraternel fait des frères et sœurs des personnes co-survivantes, dont le travail coordonné façonne profondément la manière dont la violence est endurée, interprétée et remémorée tout au long de la vie.
Veronica Valencia Gonzalez
Résumé
Cette étude qualitative exploratoire examine la manière dont des frères et sœurs adultes qui se reconnaissent dans l’identité latine (Latine) donnent sens à leur exposition, dans l’enfance, à la violence entre partenaires intimes (VPI). Elle explore la façon dont les membres d’une fratrie se protègent mutuellement, interprètent la violence et prolongent ces pratiques relationnelles à l’âge adulte. L’article introduit le cadre du bouclier fraternel pour conceptualiser le travail de protection coordonné qui émerge dans les foyers marqués par la violence.
Selon un devis qualitatif tenant compte du trauma, l’étude s’appuie sur 70 entretiens menés avec quatorze paires de frères et sœurs (N = 28) qui ont vécu ensemble des périodes de VPI entre leurs parents ou les adultes qui s’occupaient d’eux. Les personnes participantes ont suivi une séquence d’entretiens individuel–dyadique–individuel. Une analyse thématique réflexive, complétée d’éléments d’analyse narrative, a permis d’examiner les formes récurrentes du travail de protection, la construction des souvenirs, le silence et la production de sens au fil de la vie.
Cinq thèmes se dégagent : (1) le bouclier fraternel, système de protection coordonné et genré qui passe par le mouvement, la surveillance et la communication silencieuse ; (2) des souvenirs divergents et fragmentaires, façonnés par l’encodage traumatique et par le point d’observation ; (3) un pacte relationnel tacite de silence, qui maintenait une stabilité affective ; (4) un recadrage moral du comportement parental, qui préservait l’attachement et la cohérence familiale ; et (5) une révélation thérapeutique partielle à l’âge adulte, signe de la persistance des stratégies d’adaptation précoces.
Les résultats montrent que les frères et sœurs jouent un rôle central dans la corégulation de la peur, de la création de sécurité et de l’interprétation de la violence. Le cadre du bouclier fraternel élargit la compréhension de l’exposition infantile à la VPI en mettant l’accent sur les systèmes relationnels plutôt que sur les trajectoires individuelles. Les pratiques et les interventions tenant compte du trauma devraient intégrer les dynamiques fraternelles pour mieux soutenir la guérison et la résilience.
Mots-clés : violence entre partenaires intimes, exposition infantile à la VPI, relations fraternelles, familles latines, trauma, mémoire
L’exposition des enfants à la violence entre partenaires intimes (VPI) est une forme bien documentée d’adversité familiale, aux conséquences étendues sur le développement affectif, le fonctionnement relationnel et le bien-être à long terme. Les estimations nationales et mondiales indiquent que de nombreux enfants sont témoins ou victimes de multiples formes de violence domestique et familiale, souvent combinées à d’autres adversités (Whitten et al., 2024). La recherche a constamment relié l’exposition à la VPI à des symptômes traumatiques, à des problèmes de comportement et à des perturbations du développement socio-affectif (Wood et Sommers, 2011 ; Holt et al., 2008 ; Graham-Bermann et Levendosky, 1998). Pourtant, malgré cette abondante littérature, les expériences des enfants sont souvent pensées sur un plan individuel : les études portent en général sur les dynamiques parent-enfant ou sur les réactions psychologiques internes des enfants, plutôt que sur les environnements relationnels dans lesquels la violence se déploie.
Les frères et sœurs, souvent à la fois co-témoins, figures de soin et sources de soutien affectif, restent remarquablement peu étudiés dans la recherche sur la VPI. Les premiers travaux d’observation ont montré que les enfants issus de foyers violents n’étaient pas simplement plus conflictuels entre eux : dans des échantillons recrutés en foyer d’hébergement, les fratries montraient même parfois moins d’agressivité et davantage de soutien mutuel que les groupes de comparaison (Waddell et al., 2001 ; Piotrowski et al., 2021). Dans le prolongement de ces travaux, des études quantitatives ont montré que la qualité de la relation fraternelle peut modérer le chemin qui mène du conflit interparental à l’insécurité affective et aux problèmes psychologiques des enfants : des liens fraternels de bonne qualité amortissent la détresse, ce que ne font pas des liens de moindre qualité (Davies et al., 2019 ; Iturralde et al., 2013 ; Piotrowski et al., 2014). Fait important, ces effets ne sont pas uniformes selon la composition de la dyade : il a été montré que la chaleur fraternelle réduit la transmission intergénérationnelle de l’hostilité relationnelle chez les paires de sœurs, tout en opérant différemment chez les paires de frères, ce qui souligne la place centrale du genre dans le fonctionnement du soutien fraternel (Masarik et Rogers, 2020). Les travaux qualitatifs menés avec des enfants de foyers touchés par la violence domestique approfondissent ce tableau : ils montrent que les frères et sœurs se positionnent activement comme figures de soin, de protection et de construction identitaire, plutôt que comme un simple public passif, et que ces rôles sont relationnels, ordonnés par l’âge et genrés (Callaghan et al., 2016 ; Åkerlund, 2017). Dans le même temps, les relations fraternelles au sein des foyers violents ne sont pas forcément protectrices : des données longitudinales récentes identifient des trajectoires de victimisation croissante par la violence fraternelle, associées à un risque accru de VPI au début de l’âge adulte, ce qui souligne que les dynamiques fraternelles peuvent évoluer dans un sens dommageable aussi bien que protecteur (Lee et al., 2025). Des travaux qualitatifs plus récents suggèrent en outre que les frères et sœurs se réconfortent, se surveillent et coordonnent leurs gestes d’aide pendant les épisodes de violence familiale (Piotrowski et al., 2022 ; Bender et al., 2024), et une revue exploratoire récente confirme que les travaux sur les fratries dans les contextes de violence domestique et familiale restent rares, conceptuellement diffus et manquent de profondeur qualitative (Donagh et al., 2023). C’est là une lacune importante, étant donné le rôle central que les frères et sœurs peuvent jouer dans la manière dont les enfants vivent la violence au sein de leur foyer, l’interprètent et y survivent.
Cette lacune est apparue avec une netteté particulière lors de travaux de terrain antérieurs [de la personne qui signe cet article] dans un contexte latino-américain, où les personnes survivantes décrivaient régulièrement leurs frères et sœurs comme les personnes qui les avaient abritées, guidées ou protégées pendant les épisodes de violence parentale. Bien que ces travaux aient porté sur un contexte culturel et géographique distinct, la constance des récits centrés sur la fratrie laissait entrevoir des régularités plus larges, qui méritaient un examen attentif. Ces observations, jointes aux données émergentes selon lesquelles les relations fraternelles peuvent remplir, dans les foyers violents, des fonctions aussi bien protectrices qu’aggravantes, ont motivé la présente étude.
Les familles latines appellent une attention particulière. Des normes culturelles comme le familismo et le respeto, ainsi que des attentes genrées en matière de soin, façonnent les responsabilités relationnelles et les dynamiques quotidiennes dans de nombreux foyers latins. Des recherches antérieures suggèrent que, dans des contextes d’adversité, les enfants de familles latines peuvent être soumis à des attentes accrues de soutien mutuel, au silence entourant les conflits familiaux et à une différenciation genrée des rôles (Coohey et al., 2013 ; Haselschwerdt et al., 2019). Les expériences de co-témoignage de la VPI vécues par les frères et sœurs de familles latines restent pourtant largement inexplorées, en particulier par des approches qualitatives qui placent au centre la manière dont ces personnes donnent elles-mêmes sens à leur vécu. Des revues récentes soulignent aussi que les modèles d’intervention existants en matière de VPI servent mal les femmes latines, faute de prendre en compte les normes culturelles, les facteurs de stress liés à l’immigration et les systèmes d’adaptation familiaux, centraux dans de nombreux foyers latins (Cardenas et al., 2024).
S’appuyant sur ces travaux de terrain antérieurs et sur les recherches émergentes consacrées aux fratries, cette étude s’est organisée autour de quatre schémas analytiques centraux observés dans l’ensemble des données : le travail de protection, la mémoire divergente, le silence relationnel et le recadrage moral des parents. Ces schémas ont ancré le processus d’analyse et ont donné lieu aux cinq thèmes interdépendants présentés dans les résultats, la révélation thérapeutique et le traitement différé s’étant dégagés comme cinquième thème, qui montre comment les schémas de silence et de minimisation de l’enfance persistent dans la recherche d’aide à l’âge adulte. Ensemble, ces thèmes constituent la base empirique du cadre du bouclier fraternel introduit ici.
La présente étude comble ces lacunes en examinant comment quatorze paires de frères et sœurs (N = 28) se reconnaissant dans l’identité latine se remémorent et interprètent, à l’âge adulte, leurs expériences d’enfance de la VPI. Les données ont été recueillies au moyen d’une séquence d’entretiens en trois temps (individuel, dyadique, puis individuel de suivi), conçue pour saisir à la fois la production de sens personnelle et la co-construction relationnelle, et pour permettre aux personnes participantes d’élaborer ce que suscite le fait de revisiter des souvenirs partagés avec un frère ou une sœur. Les résultats révèlent les contextes relationnels et culturels complexes dans lesquels les dynamiques fraternelles se développent et dont on se souvient tout au long de la vie.
Cet article introduit le cadre du bouclier fraternel, qui conceptualise les formes de travail de protection (émotionnel, physique et interprétatif) qu’accomplissent les frères et sœurs dans le contexte de la VPI vécue dans l’enfance, ainsi que les répercussions affectives à long terme de ce travail. Ce cadre prend appui sur les données existantes et les prolonge : là où des études quantitatives ont établi que la qualité de la relation fraternelle amortit l’adaptation des enfants dans les foyers violents (Davies et al., 2019 ; Iturralde et al., 2013), et où des travaux qualitatifs ont vu dans le soin fraternel un lieu de capacité d’agir et d’adaptation relationnelle (Callaghan et al., 2016 ; Åkerlund, 2017), le cadre du bouclier fraternel nomme les formes précises, incarnées et genrées que prend cette protection, et en suit les conséquences au long de la vie à travers la mémoire, le silence, le recadrage moral et le traitement thérapeutique différé. En plaçant au centre les frères et sœurs co-témoins plutôt que des personnes survivantes prises isolément, cette étude redéfinit l’exposition infantile à la VPI comme une expérience collective et relationnelle, façonnée par la loyauté, le silence, la mémoire et des rôles de soin marqués par la culture.
Comprendre comment les enfants interprètent la VPI et y réagissent exige une grille théorique qui rende compte des processus affectifs, cognitifs, relationnels et culturels qui façonnent leurs premières expériences. Les enfants ne sont pas de simples témoins de la violence : ils s’y orientent à travers des systèmes d’interprétation enracinés dans les réactions traumatiques, les relations familiales, les attentes genrées et les normes culturelles. Ces dimensions sont particulièrement saillantes dans les familles latines, où des valeurs liées à l’obligation, à la discrétion et à l’unité influent sur la manière dont les enfants comprennent le conflit et leur rôle dans le système familial. Cette étude s’appuie sur cinq ensembles de travaux interreliés (la recherche sur le trauma et la mémoire, la sociologie relationnelle, les théories féministes du travail familial genré, les études sur les familles latines et la perspective des parcours de vie) pour analyser comment les frères et sœurs interprètent la VPI, s’en souviennent et y répondent tout au long de la vie.
La recherche sur le trauma et la mémoire autobiographique montre que les souvenirs de violence des enfants reflètent à la fois des réactions physiologiques à la menace et des stratégies psychologiques de maintien de la stabilité affective. La VPI est souvent encodée sous forme d’impressions sensorielles plutôt que de séquences narratives cohérentes, ce qui produit des souvenirs vifs mais fragmentés, non linéaires ou incomplets (Brewin, 2014 ; Fivush et Merrill, 2016 ; van der Kolk, 2014). Les dimensions incarnées et somatiques de la mémoire traumatique, dont l’activation physiologique, les intrusions sensorielles et les réactions corporelles de peur, persistent souvent indépendamment du rappel verbal ou narratif (Levine et Kline, 2007 ; van der Kolk, 2014). Des recherches récentes montrent en outre que le trauma de l’enfance perturbe la spécificité de la mémoire autobiographique, produisant à la fois des souvenirs surgénéraux et des lacunes qui traduisent des tentatives adaptatives de régulation de la détresse (Borrelli et al., 2024). Ces schémas reflètent des réponses adaptatives à des expériences accablantes. Les enfants recourent aussi à la minimisation, au recadrage et à l’oubli stratégique pour préserver des attachements essentiels et réduire la détresse affective, en particulier lorsque la violence implique des adultes dont dépend leur survie (Brewin, 2014 ; Ehlers et Clark, 2000 ; Fivush et Merrill, 2016 ; Herman, 2015).
Trois enseignements de cette littérature sont centraux pour la présente étude. D’abord, la mémoire est façonnée par les besoins de survie davantage que par l’exactitude chronologique. Ensuite, les récits des enfants se reconstruisent avec le temps, à mesure que ces enfants donnent sens aux événements passés avec de nouvelles ressources affectives et relationnelles. Enfin, la production de sens est fondamentale dans la manière dont chacun interprète la violence au long de la vie, et elle influe sur la façon dont des fratries devenues adultes accordent, contestent ou réinterprètent leur histoire commune. Ces dynamiques aident à comprendre pourquoi des membres d’une même fratrie ayant vécu les mêmes épisodes de VPI peuvent s’en souvenir différemment ou leur attribuer plus tard une portée morale distincte.
Si les travaux sur le trauma éclairent les processus cognitifs individuels, la sociologie relationnelle souligne que les interprétations de la violence émergent au sein des relations. La vie familiale est vécue et interprétée à plusieurs : les frères et sœurs servent souvent de compagnie, de témoins, d’appui pour réguler les émotions et de partenaires du quotidien qui façonnent mutuellement leurs perceptions et leurs stratégies d’adaptation (Mauthner, 2002 ; Eisikovits et Koren, 2010 ; Dirks et al., 2015 ; Howe et Recchia, 2014). Les différences de rang dans la fratrie, de responsabilités domestiques et de proximité physique pendant les épisodes violents peuvent donner aux frères et sœurs des points d’observation divergents. Avec le temps, les membres d’une fratrie peuvent négocier des significations partagées, parfois explicitement, mais souvent par le silence, l’évitement ou un accord tacite sur ce dont « on ne parle pas ».
Cette perspective souligne que la mémoire n’est pas une simple archive interne, mais un processus interpersonnel façonné par les relations, le secret, la loyauté et la production collaborative de sens (Fivush et Haden, 2003 ; Howe et Recchia, 2014). La sociologie relationnelle offre donc un socle essentiel pour comprendre comment les frères et sœurs élaborent des récits parallèles ou divergents de la VPI vécue dans l’enfance, et comment le silence partagé peut devenir un trait qui soude les liens fraternels jusque tard dans l’âge adulte.
Les travaux féministes éclairent les responsabilités récurrentes que les enfants assument au sein des familles. Les attentes genrées placent souvent les filles dans un rôle de soin affectif (apaiser les frères et sœurs, servir de médiatrices dans les conflits ou endosser la faute), tandis que les garçons s’engagent plus souvent dans la surveillance, l’intervention physique ou d’autres conduites de protection tournées vers l’extérieur (Ridgeway, 2011 ; Thorne, 1993). Ces schémas ne sont pas innés : ils naissent de représentations socialisées de la compétence, de l’obligation et du devoir familial.
Cette littérature est indispensable pour interpréter la manière dont des frères et sœurs en viennent à se considérer comme responsables, sur le plan affectif ou physique, de la sécurité les uns des autres pendant la VPI. Le genre, l’âge et le rang dans la fratrie façonnent chez les enfants le sens du devoir, le travail émotionnel et les stratégies pour faire face au danger. Ces cadres fournissent l’assise conceptuelle pour comprendre les rôles de protection différenciés que les frères et sœurs assument souvent dans les foyers violents, et les conséquences affectives à long terme de ce travail.
La perspective des parcours de vie fournit l’échafaudage développemental qui relie l’expérience de la VPI dans l’enfance à la production de sens à l’âge adulte. La théorie des parcours de vie souligne que les expériences relationnelles précoces ne restent pas simplement derrière soi : on les emporte, on les réinterprète et on les renégocie en traversant des rôles et des relations successifs (Elder, 1998 ; Umberson et al., 2010). Appliquée aux fratries, cette perspective attire l’attention sur la manière dont les rôles de protection, les souvenirs partagés et les schémas de silence établis dans l’enfance peuvent persister, s’intensifier ou se transformer à l’adolescence et à l’âge adulte, façonnant non seulement la manière dont les frères et sœurs se souviennent de la violence, mais aussi, des années plus tard, la communication, la recherche d’aide et la compréhension mutuelle au sein de la fratrie.
Deux hypothèses concurrentes issues de la littérature sur les fratries éclairent cette analyse. L’hypothèse de congruence avance que la qualité des relations fraternelles établie tôt dans la vie reste relativement stable dans le temps, de sorte que les schémas de protection ou de soutien formés dans l’enfance se prolongent à l’âge adulte (Buist et al., 2013 ; Whiteman et al., 2011). L’hypothèse de compensation suggère au contraire que les frères et sœurs peuvent remplir une fonction d’amortisseur accrue précisément dans des conditions d’adversité familiale, la proximité protectrice émergeant en réponse à la menace plutôt que traduisant un niveau relationnel préexistant (Jenkins et Smith, 1990 ; Gass et al., 2007). Les deux hypothèses sont pertinentes pour le présent échantillon : les personnes participantes étaient des adultes qui interprétaient rétrospectivement des dynamiques d’enfance, et leurs récits révèlent à la fois des continuités remarquables, comme la persistance du silence, et des déplacements importants dans la compréhension de leur histoire commune lorsqu’une occasion structurée leur a été donnée de la revisiter ensemble. La perspective des parcours de vie aide donc à comprendre non seulement ce qu’était le travail de protection dans l’enfance, mais aussi pourquoi on le ressent encore et on le porte à l’âge adulte.
Les travaux sur les familles latines contextualisent davantage les processus relationnels décrits ci-dessus. Des valeurs culturelles comme le familismo mettent l’accent sur l’interdépendance, la loyauté et la priorité donnée à l’unité familiale ; le respeto renforce le respect hiérarchique et la déférence ; et des normes de discrétion, qui se traduisent par la rétention d’informations sensibles ou par l’idée que « no se dice » (cela ne se dit pas), découragent la discussion ouverte des conflits familiaux (Bravo et al., 2014 ; Cahill et al., 2021 ; Calzada et al., 2013 ; Stein et al., 2014). De même, les valeurs du marianismo, qui valorisent le fait de se taire, la retenue émotionnelle et l’harmonie interpersonnelle, peuvent décourager davantage l’élaboration verbale des conflits et façonner la manière dont les filles, en particulier, interprètent leur responsabilité pendant la violence parentale (Da Silva et al., 2021). Ces valeurs façonnent la manière dont les enfants interprètent la responsabilité, le silence et l’obligation morale, en particulier face au conflit parental.
Ces normes peuvent influer sur la disposition des enfants à chercher de l’aide, sur leurs décisions de parler ou non de la violence avec leurs frères et sœurs ou avec des personnes extérieures, et sur les processus de production de sens mobilisés pour préserver la cohésion familiale (Son et al., 2022). Les travaux sur les familles latines offrent ainsi une grille culturelle pour comprendre comment les enfants répartissent la responsabilité, gèrent le silence et interprètent la violence dans le cadre d’attentes plus larges de loyauté et d’unité.
Ensemble, ces cinq ensembles de travaux (la recherche sur le trauma et la mémoire, la sociologie relationnelle, les théories féministes du travail familial genré, les études sur les familles latines et la perspective des parcours de vie) fournissent un cadre multidimensionnel pour analyser comment les frères et sœurs traversent la VPI de l’enfance, s’en souviennent et la portent jusqu’à l’âge adulte. La recherche sur le trauma et la mémoire explique comment la violence est encodée sur le mode sensoriel et reconstruite avec le temps ; la sociologie relationnelle montre comment la production de sens émerge au sein des relations fraternelles plutôt que dans l’isolement ; les travaux féministes mettent en lumière la structure genrée du travail de protection et de soin ; les études sur les familles latines éclairent les logiques culturelles qui façonnent la communication, le silence et le devoir relationnel ; et la perspective des parcours de vie relie l’expérience de l’enfance à l’interprétation adulte en prêtant attention à la continuité comme au changement.
Surtout, ces cadres n’opèrent pas indépendamment les uns des autres. L’encodage sensoriel du trauma façonne ce dont les frères et sœurs se souviennent ; les dynamiques relationnelles façonnent la manière dont ce souvenir est partagé ou réprimé ; la socialisation genrée détermine de qui le travail est attendu et rendu invisible ; les normes culturelles délimitent ce qui peut être nommé ou révélé ; et les processus du parcours de vie façonnent la manière dont toutes ces dynamiques sont revisitées et réinterprétées à mesure que les membres de la fratrie avancent dans l’âge adulte. En intégrant ces perspectives, la présente étude situe l’exposition infantile à la VPI au sein d’une constellation de forces affectives, relationnelles et culturelles. Ce socle théorique guide la démarche analytique et oriente l’interprétation des récits fraternels, sans présumer ni préfigurer les résultats issus des données.
Cette étude qualitative exploratoire a examiné comment des frères et sœurs adultes qui se reconnaissent dans l’identité latine donnent sens à leur exposition à la VPI dans l’enfance. Un devis qualitatif a été retenu parce que les processus de production de sens liés à la VPI sont relationnels, chargés de strates émotionnelles, et souvent inscrits dans des souvenirs fragmentés, non linéaires ou affectivement chargés. Les approches qualitatives sont bien adaptées pour saisir la complexité de ces expériences et documenter la manière dont chacun interprète les conflits familiaux au fil du temps (Levitt, 2021 ; Tracy, 2020). L’étude s’est appuyée sur la théorie du trauma et sur les perspectives relationnelles de la violence familiale, en mettant l’accent sur la capacité d’agir des personnes participantes, sur leur sécurité affective et sur un récit souple, conduit par ces personnes elles-mêmes (Herman, 2015 ; Knight, 2015 ; Tracy, 2020).
L’échantillon comprenait quatorze paires de frères et sœurs (N = 28) qui avaient vécu ensemble des périodes de VPI entre leurs parents ou les adultes qui s’occupaient d’eux. Toutes les personnes participantes avaient 18 ans ou plus au moment du recueil des données et répondaient aux critères d’inclusion suivants : (1) se reconnaître dans l’identité latine ; (2) avoir vécu avec un frère ou une sœur pendant l’exposition à la VPI ; et (3) se sentir à l’aise pour parler de ces expériences lors d’entretiens confidentiels.
Le recrutement de deux membres de chaque fratrie était un choix méthodologique délibéré. Inclure deux membres de chaque unité fraternelle augmentait le vivier de participation possible, considération importante dans la recherche exploratoire sur la VPI, tout en permettant d’examiner des processus relationnels que des entretiens avec une seule personne ne peuvent saisir. Limiter la participation à deux personnes par famille a aidé à préserver la profondeur de l’analyse et la sécurité affective, en évitant les complexités et les dynamiques de pression associées aux entretiens en triade ou avec des groupes fraternels plus larges.
L’échantillon final se composait de dix paires sœur–sœur et de quatre paires sœur–frère. Les personnes participantes avaient grandi en Californie, en Caroline du Sud, au Texas, dans l’État de New York, en Floride et au Nouveau-Mexique. Les niveaux d’études variaient, mais chaque dyade comptait au moins une personne ayant fait des études supérieures. Au moment de l’entretien, les personnes participantes avaient entre 18 et 36 ans (M = 27,2), soit du début de l’âge adulte au début de l’âge mûr. Dans chaque paire, la personne cadette avait entre 18 et 29 ans (M = 23,9) et la personne aînée entre 25 et 36 ans (M = 30,5) : l’ensemble de l’échantillon évoquait donc la VPI de leur enfance depuis un point de vue adulte et rétrospectif. Le recrutement a recouru à un échantillonnage raisonné et en boule de neige, par des réseaux communautaires, des réseaux de personnes survivantes et des recommandations entre pairs, stratégies appropriées pour les études portant sur des sujets stigmatisés ou émotionnellement sensibles (Hennink et al., 2020). Les documents de recrutement présentaient le projet comme une étude des « expériences d’enfance du conflit familial et du soutien fraternel », porte d’entrée tenant compte du trauma, utilisée avant le repérage de l’exposition à la VPI. Chaque personne participante recevait 50 $ par séance d’entretien (rémunération totale possible : 150 $) (tableau 1).
Tableau 1 — Caractéristiques des personnes participantes et des dyades (N = 28 ; 14 paires de frères et sœurs)
Note. Les âges sont ceux des personnes participantes au moment de l’entretien. L’« État de l’enfance » désigne l’État des États-Unis où se trouvait le foyer touché par la VPI. Dans toutes les dyades, chaque paire comptait au moins une personne ayant fait des études supérieures, même si les niveaux d’études individuels variaient. Tous les entretiens ont été menés à distance par visioconférence sécurisée.
Pour protéger la confidentialité tout en respectant la capacité d’agir des personnes participantes, la première dyade s’est vu proposer de choisir un pseudonyme ou d’utiliser un identifiant attribué. Cette dyade ayant opté pour des identifiants, ce système a été adopté de manière constante pour toutes les personnes participantes suivantes et il est utilisé dans tout l’article sous la forme numéro de dyade, genre et âge au moment de l’entretien (par exemple D1, femme, 32 ans).
L’approbation du comité d’éthique institutionnel (Institutional Review Board) a été obtenue avant le recrutement. La procédure de consentement insistait sur la confidentialité, le caractère volontaire de la participation et le droit de se retirer à tout moment. Comme les entretiens dyadiques se déroulent dans un espace partagé, la confidentialité entre frères et sœurs a été explicitement discutée, et les personnes participantes étaient invitées à ne révéler que ce qu’elles se sentaient en sécurité de partager ensemble.
Des pratiques tenant compte du trauma ont guidé tous les entretiens, notamment des stratégies d’ancrage, une attention aux signaux émotionnels et la remise de fiches de ressources après chaque étape (Knight, 2015 ; Ford et Courtois, 2013 ; Herman, 2015). La position de la personne qui a mené la recherche, à la fois survivante et chercheuse de métier, a nourri la construction du lien, la pratique réflexive et la sensibilité aux besoins émotionnels des personnes participantes, conformément aux bonnes pratiques de la recherche sur la violence et le trauma (Levitt et al., 2017 ; Tracy, 2020).
Les données ont été recueillies en 2024-2025 au moyen d’une séquence d’entretiens en trois temps, conçue pour distinguer la mémoire et l’interprétation individuelles de la co-construction relationnelle, et pour prendre en compte les suites émotionnelles de la révélation en dyade. Cette séquence permettait à chaque personne de s’exprimer seule avant et après l’entretien commun, en préservant à la fois une parole indépendante et la production relationnelle de sens (Eisikovits et Koren, 2010). Tous les entretiens ont été menés à distance par visioconférence sécurisée, bien que des rencontres en présentiel aient été proposées.
Chaque membre de la fratrie a passé un entretien individuel semi-structuré (60 à 90 min). Ces entretiens offraient aux personnes participantes un espace privé pour réfléchir à leurs souvenirs, à leurs interprétations et à leurs expériences émotionnelles, indépendamment de leur frère ou de leur sœur (Eisikovits et Koren, 2010).
Les paires ont ensuite participé à un entretien commun (60 à 120 min). L’entretien dyadique permettait d’observer comment les frères et sœurs co-construisaient le sens, négociaient des souvenirs divergents et formulaient des compréhensions partagées ou tacites (Eisikovits et Koren, 2010). Les séances dyadiques n’ont eu lieu qu’une fois que les deux personnes avaient confirmé être à l’aise avec le format commun, et un bref contrôle de sécurité précédait chaque entretien.
Enfin, les personnes participantes ont passé un entretien individuel de suivi (45 à 60 min). Ces séances leur permettaient d’élaborer la conversation dyadique, de clarifier les divergences et d’exprimer des pensées qu’elles préféraient ne pas partager devant leur frère ou leur sœur.
Avec le consentement des personnes, toutes les séances ont été enregistrées et transcrites mot à mot. Les guides d’entretien exploraient les souvenirs d’épisodes de VPI, les conduites de protection ou de soutien, la communication au long de la vie et les occasions de révélation ou de guérison. Les personnes participantes étaient invitées à décrire comment leurs interprétations avaient évolué avec le temps.
Des pratiques tenant compte du trauma ont été employées tout au long du processus, notamment un consentement continu, des points réguliers sur l’état émotionnel, des ajustements du rythme et une vigilance aux signes de détresse (Knight, 2015). Après chaque étape, les personnes participantes recevaient une fiche de ressources recensant des services spécialisés en VPI et en santé mentale.
L’analyse a combiné une analyse thématique réflexive et des éléments d’analyse narrative. L’analyse thématique réflexive a permis d’identifier des significations récurrentes d’un entretien à l’autre (Braun et Clarke, 2019, 2022), tandis que l’analyse narrative a éclairé la structure, le ton et la fonction morale des récits, y compris le silence, la minimisation et le recadrage (Fivush et Merrill, 2016).
Le processus d’analyse s’est déroulé en plusieurs étapes. La personne qui signe l’article, seule à coder, a lu toutes les transcriptions à plusieurs reprises pour élaborer des codes descriptifs et interprétatifs. Le codage par une seule personne est cohérent avec l’analyse thématique réflexive, qui privilégie la profondeur interprétative et la réflexivité de la personne qui mène la recherche plutôt que la fidélité interjuges (Braun et Clarke, 2022). Les codes ont été comparés au sein des dyades et entre elles pour repérer les souvenirs convergents et divergents, les schémas relationnels et les conduites de protection. Des mémos analytiques ont consigné les décisions de codage, les idées émergentes, les contrastes inattendus et les considérations réflexives liées à la position de la recherche (Levitt et al., 2017 ; Nowell et al., 2017). Les codes initiaux ont été regroupés en thèmes candidats selon leur cohérence conceptuelle et leur pertinence analytique, puis réexaminés sur l’ensemble des données pour vérifier qu’ils saisissaient des schémas significatifs, aux niveaux sémantique et latent (Braun et Clarke, 2022). Au fil de plusieurs itérations, les thèmes ont été fusionnés, distingués ou renommés à mesure que l’analyse gagnait en clarté. Les cas infirmants et les récits discordants entre membres d’une même dyade ont été délibérément examinés pour éprouver les limites des thèmes émergents, plutôt que d’être lissés. Les thèmes finaux ont été interprétés à la lumière de la théorie du trauma, de la sociologie relationnelle et des perspectives féministes, chaque thème étant ancré à la fois dans le langage des personnes participantes et dans sa pertinence théorique.
Pour garantir la rigueur et la fiabilité dans un devis à codage unique, l’étude a recouru à deux pratiques méthodologiques couplées : le consentement itératif et le retour narratif. Plutôt que d’être traité comme une formalité procédurale réglée d’emblée, le consentement a été revisité tout au long du recueil des données, de l’analyse et de la présentation des résultats. Le retour narratif consistait à réintroduire les personnes participantes dans le processus d’interprétation à des moments décisifs de l’analyse, notamment en leur communiquant les résultats préliminaires et les interprétations thématiques émergentes, et en les invitant explicitement à clarifier, contester ou reformuler la compréhension de leurs récits qui se dessinait. Des échanges de débriefing avec des collègues spécialistes de la recherche qualitative ont soutenu la rigueur conceptuelle et réduit le risque d’angles morts interprétatifs (Tracy, 2020). Une piste d’audit a été tenue au moyen de mémos analytiques détaillés, et un journal réflexif a consigné tout au long du travail la position, les réactions émotionnelles et les décisions analytiques de la personne qui menait la recherche.
Bien que de portée exploratoire, cette étude a aussi évalué la faisabilité et les exigences émotionnelles d’entretiens dyadiques en plusieurs étapes, affiné la séquence de trois entretiens et examiné la valeur ajoutée des données dyadiques pour saisir la production relationnelle de sens. Ces enseignements méthodologiques éclairent la préparation d’une étude plus large, en cours.
L’analyse des entretiens a mis au jour cinq thèmes interreliés, qui éclairent la manière dont les frères et sœurs se souvenaient de la VPI, se protégeaient mutuellement et donnaient sens à leurs expériences au fil de la vie. Ces thèmes reflètent les processus relationnels exposés dans le cadre conceptuel, en particulier les dynamiques du bouclier fraternel, la construction de souvenirs divergents, le silence, le recadrage moral et un engagement thérapeutique partiel. Bien que chaque thème soit présenté séparément par souci de clarté analytique, ils se chevauchaient fréquemment dans les récits.
Les personnes participantes ont livré des récits détaillés de la manière dont elles-mêmes et leurs frères et sœurs réagissaient pendant les épisodes de VPI, en décrivant ces moments comme des séquences récurrentes plutôt que comme des incidents isolés. Comme l’a dit une sœur aînée :
« Quand j’y repense maintenant, ça ressemble vraiment plus à un schéma qu’à, genre, des souvenirs séparés. Sur le moment, on ne le voit pas comme ça, parce qu’on essaie juste de s’en sortir, mais c’était le même genre de chose, encore et encore. Pas exactement pareil à chaque fois, mais assez proche pour qu’on sache tous plus ou moins ce qui allait suivre. »
(D8, femme, 33 ans, sœur aînée).
Beaucoup se souvenaient de signes avant-coureurs subtils qui signalaient qu’il fallait agir. Une sœur aînée a décrit la texture sensorielle de ces moments :
« Ce n’était jamais une seule chose. C’était la façon dont il entrait dans la maison, ou comment ma mère lui répondait, ou même des petits trucs, comme la télé qu’on baissait. Et puis toute la maison devenait silencieuse, d’une manière bizarre. Une fois que ça arrivait, on savait. On savait que quelque chose allait commencer. »
(D9, femme, 30 ans, sœur aînée).
Ces signaux faisaient entrer les frères et sœurs dans des rôles qui n’avaient jamais été discutés explicitement, mais qui se répétaient avec le temps :
« On n’a jamais eu de conversation là-dessus, genre, bon, si ça arrive, toi tu fais ça et moi je fais ça. Ce n’était jamais comme ça. C’était juste quelque chose qui s’était assez répété pour que chacun prenne sa place sans que personne le dise à voix haute. » (D6, femme, 35 ans, sœur aînée).
Les sœurs aînées organisaient en général la protection autour du déplacement et de la proximité physique. L’une d’elles a décrit simplement son rôle :
« Pour moi, il s’agissait toujours de l’éloigner de ça et de la garder près de moi. C’est de ça que je me sentais responsable. Je ne me disais pas, de façon grandiose, oh, je la protège. Je savais juste qu’il fallait la sortir de là et la garder avec moi. »
(D7, femme, 31 ans, sœur aînée).
Une autre se souvenait de l’urgence et du caractère délibéré de ces déplacements :
« Dès que je sentais que les choses basculaient, j’allais la chercher. En général, je lui prenais la main ou le bras et je bougeais vite. On allait dans la salle de bain, ou dans la chambre, ou n’importe où pour ne pas être sur le chemin. Je n’expliquais pas vraiment quoi que ce soit dans ces moments-là, j’essayais juste de la mettre quelque part de plus sûr avant que ça empire. »
(D1, femme, 32 ans, sœur aînée).
Une fois à l’abri, les sœurs aînées recouraient à la proximité physique et à la diversion délibérée pour apaiser la peur des plus jeunes :
« Parfois, on se retrouvait dans la salle de bain, assises par terre à côté de la baignoire, et je la tenais juste contre moi. Je lui parlais de n’importe quoi ou j’essayais de lui changer les idées, pas parce que j’avais un plan, mais parce que je ne voulais pas qu’elle écoute tout ce qui se passait dans l’autre pièce. Je crois que j’essayais de nous calmer toutes les deux. »
(D11, femme, 30 ans, sœur aînée).
Chez les plus jeunes de la fratrie, ces cachettes ont laissé des impressions sensorielles vives, qui ont persisté à l’âge adulte :
« Je me souviens d’avoir été dans le placard une fois, de remarquer l’odeur des chaussures et de fixer la lumière qui passait sous la porte. C’est bizarre, parce que je ne me souviens pas de chaque mot qui a été dit, mais je me souviens très clairement de ces détails. »
(D3, femme, 22 ans, sœur cadette).
Les frères aînés situaient plus souvent leurs efforts de protection près du conflit. L’un d’eux a expliqué :
« Mon instinct était différent. En général, je n’allais pas me cacher. Je restais plus près de l’endroit où ça se passait. Pas parce que je n’avais pas peur, parce que j’avais peur, mais parce que je sentais que j’avais besoin de savoir ce qui se passait, au cas où ça empirerait. »
(D12, homme, 27 ans, frère aîné).
Un autre a décrit la place qu’il occupait :
« Je restais dans le couloir ou près de la porte, là où je pouvais encore voir dans la pièce. Je ne voulais pas être trop loin. Je savais que je ne pouvais sans doute pas faire grand-chose, mais je sentais que je devais être juste là, surtout si ça avait l’air de se retourner contre ma mère. »
(D13, homme, 36 ans, frère aîné).
Certains frères ont raconté être intervenus activement :
« Parfois, je faisais de petites choses exprès, comme traverser la pièce, allumer une lumière, dire quelque chose depuis le couloir, juste pour interrompre ce qui était en train de monter. Je ne sais pas si ça marchait à chaque fois, mais dans ma tête, c’était mieux que de ne rien faire. »
(D10, homme, 19 ans). D’autres ont décrit le sentiment d’être physiquement dépassés tout en se sentant obligés de rester :
« Il y a clairement eu des moments où je me sentais beaucoup trop petit pour arrêter quoi que ce soit, mais je me mettais quand même là. C’était comme, même si je ne peux pas vraiment gagner, je ne peux pas non plus juste rester en retrait. »
(D13, homme, 36 ans, frère aîné).
Les personnes participantes ont constamment souligné que ces rôles n’avaient jamais été négociés verbalement. La coordination passait par des regards, des gestes et des signaux physiques rapides :
« C’était surtout des regards, honnêtement. Je pouvais regarder ma sœur d’une certaine façon, et elle savait déjà. Ou je me dirigeais vite vers elle et elle bougeait aussi. On n’avait pas besoin de s’arrêter pour expliquer quoi que ce soit, parce qu’à ce moment-là, c’était déjà compris. »
(D2, femme, 29 ans, sœur aînée). Les plus jeunes comprenaient l’urgence sans explication :
« Petite, je ne comprenais pas toujours exactement ce qui se passait, mais je comprenais son urgence. Genre, si elle venait me chercher très vite ou si sa voix changeait, je savais que c’était sérieux. Je savais que quelque chose de grave se passait, même si personne ne m’expliquait rien. »
(D7, femme, 18 ans, sœur cadette).
Revenant à l’âge adulte sur l’ensemble du schéma, une participante a formulé de manière particulièrement claire la division genrée du travail de protection dans sa fratrie :
« On n’était que des enfants, mais avec le recul, on faisait beaucoup les uns pour les autres dans ces moments-là. Personne n’avait besoin de dire, bon, c’est le moment. On savait, c’est tout. Chacun avait son rôle, et c’est comme ça qu’on s’en est sortis. »
(D14, femme, 32 ans, sœur aînée).
Dans l’ensemble de l’échantillon, la protection était décrite comme incarnée et répétée : tirer, tenir, cacher, guetter depuis le couloir, monter la garde près des portes, signaler en silence quand bouger :
« Ça ne semblait pas aléatoire. On aurait dit qu’une fois que ça commençait, le corps de chacun savait plus ou moins quoi faire. Quelqu’un te tirait, quelqu’un surveillait, quelqu’un essayait que tout reste calme. C’étaient les mêmes genres de mouvements, encore et encore. »
(D9, femme, 25 ans, sœur cadette).
Lors des entretiens dyadiques, les paires découvraient souvent que leurs souvenirs de la VPI vécue dans l’enfance divergeaient bien plus nettement qu’elles ne l’avaient imaginé, au point parfois de décrire des versions fondamentalement différentes de ce qu’elles pensaient être le même événement. Comme l’a dit une sœur aînée :
« Je crois que je partais du principe qu’on s’en souvenait à peu près de la même façon, juste parce qu’on était dans la même maison et qu’on avait vécu les mêmes choses. Mais en l’entendant en parler, je me suis dit, attends, ce n’est même pas la version que j’ai dans la tête. Honnêtement, on avait parfois l’impression de parler de deux expériences différentes. »
(D4, femme, 32 ans).
Dans plusieurs dyades, l’un des membres se souvenait d’une suite d’actions de plus en plus graves comme d’un épisode unique, tandis que l’autre se rappelait ces mêmes détails comme répartis sur des incidents distincts, survenus des nuits différentes. Une paire l’a illustré de façon frappante. La sœur cadette racontait :
« Pour moi, c’était une seule grosse nuit. Je me souviens des cris, des portes qui claquent, de quelque chose qu’on lance, de ma mère qui trébuche : je gardais tout ça comme un seul souvenir. Mais ensuite ma sœur m’a dit, non, ce n’était pas une seule nuit, c’étaient des moments différents. Et moi, vraiment ? Parce que dans ma tête, c’est une seule chose. »
(D8, femme, 28 ans).
Le récit de sa sœur aînée divergeait nettement :
« C’est ce qui m’a surprise, parce que pour moi, c’étaient des incidents séparés. Je pouvais les voir se passer à des endroits différents, des nuits différentes. Alors quand elle en a parlé comme d’un seul événement, je me souviens d’avoir pensé, non, ce n’est pas du tout comme ça que je m’en souviens. »
(D8, femme, 33 ans).
Ces décalages apparaissaient souvent en direct. Une participante se souvenait du moment où elle s’en était rendu compte, au milieu de la conversation :
« Elle a dit, tu sais, cette nuit où tout est arrivé, et je me souviens de l’avoir arrêtée, parce que je me suis dit, attends, comment ça, cette nuit-là ? Dans ma tête, ces choses-là n’étaient pas la même nuit. Je ne les avais jamais rassemblées comme ça. »
(D5, femme, 25 ans).
Sa sœur ne s’attendait pas à cette divergence :
« Je crois que j’en parlais comme si c’était évident, comme si on savait toutes les deux de quelle nuit je parlais, et puis quand elle a eu l’air perdue, j’ai compris, ah, d’accord, on ne parle peut-être pas du même souvenir comme je le croyais. »
(D5, femme, 23 ans).
Ces différences suscitaient une surprise et une incertitude visibles. Comme l’a dit une participante :
« Honnêtement, j’étais un peu sous le choc en l’écoutant. Pas de façon dramatique, plutôt… waouh, je pensais vraiment qu’on allait raconter la même histoire. »
(D10, femme, 27 ans).
D’autres ont décrit une incertitude déstabilisante quant à la version la plus exacte :
« Il y a eu des moments où je me suis juste arrêtée parce que je ne savais vraiment plus. Je me disais, elle a peut-être raison. Ou peut-être qu’on a raison toutes les deux, par morceaux. À partir d’un certain point, je ne savais plus quelle chronologie était la plus exacte. »
(D2, femme, 25 ans).
Les souvenirs différaient non seulement par leur enchaînement et leur étendue, mais aussi par leur tonalité émotionnelle. Une participante a décrit la peur viscérale qu’elle portait :
« Je me souviens d’avoir eu très peur. Genre, tout mon corps était tendu, mon cœur battait fort, et j’étais comme figée à écouter. C’est ça qui m’est resté. »
(D3, femme, 22 ans).
Le souvenir que sa sœur aînée gardait de la même période était étonnamment différent :
« C’est tellement différent de mon souvenir, parce que moi, je me souviens surtout d’avoir été agacée que ça me réveille encore. Enfin, je savais que c’était grave, mais ma première pensée, c’était plutôt, et voilà, ça recommence, je veux juste me rendormir. »
(D3, femme, 28 ans).
Dans plusieurs cas, l’un des membres de la fratrie se souvenait d’une agression physique, alors que l’autre gardait le souvenir d’une nuit surtout verbale :
« Je me souviens que ça devenait physique, au moins certaines de ces fois-là. Je me souviens de quelque chose qu’on lançait, je me souviens de mouvements, je me souviens d’avoir senti qu’une limite était franchie. »
(D9, femme, 30 ans).
Le récit de sa sœur cadette divergeait :
« Et moi, je n’arrêtais pas de penser, non, je me souviens de cris. Beaucoup de cris, oui, mais dans ma tête, c’était surtout ça. Alors en l’entendant décrire plus que ça, je me suis dit, je n’ai peut-être pas tout vu, ou je m’en souviens peut-être autrement. »
(D9, femme, 25 ans). Malgré ces décalages, les frères et sœurs s’accordaient en général pour ranger certains épisodes dans ce que les paires appelaient collectivement « les pires » :
« On peut ne pas être d’accord sur ce qui s’est passé en premier exactement, ou sur ce qui s’est passé telle nuit, mais il y a clairement certains incidents qu’on mettrait toutes les deux dans cette catégorie des vraiment pires. »
(D1, femme, 32 ans).
D’un entretien à l’autre, les personnes participantes tendaient aussi à minimiser la fréquence globale de la violence, même lorsqu’elles décrivaient plusieurs incidents. L’une d’elles a reconnu directement cette tension :
« Mon premier réflexe, c’est encore de dire que ce n’était pas tout le temps. Genre, je ne le vois pas comme quelque chose de constant. Mais une fois qu’on commence vraiment à passer en revue des exemples, c’est… bon, peut-être que ça arrivait plus souvent que je ne me l’avoue d’habitude. »
(D14, homme, 24 ans).
Des expressions comme « ça n’arrivait pas souvent », « de temps en temps » ou « pas tout le temps » étaient des points de départ fréquents. Pourtant, à mesure que les conversations dyadiques avançaient, les frères et sœurs ajoutaient des exemples oubliés ou jamais évoqués jusque-là :
« C’est ce qui s’est passé une fois qu’on a commencé à parler. L’une de nous mentionnait quelque chose, et l’autre disait, ah, et il y a eu cette autre fois dans la cuisine. Ou cette nuit dans la voiture. Et là, ça a commencé à paraître beaucoup moins isolé que ce qu’on avait laissé entendre au début. »
(D7, femme, 31 ans).
Sa sœur cadette l’a confirmé :
« Oui, c’était comme si, dès qu’un souvenir remontait, un autre venait avec. Des choses auxquelles je n’avais pas pensé depuis longtemps ont commencé à revenir. »
(D7, femme, 18 ans).
À la fin de certains entretiens dyadiques, des personnes participantes exprimaient une compréhension révisée :
« À la fin de la conversation, je me souviens d’avoir pensé, c’était peut-être vraiment plus que ce que je me suis autorisée à penser. Pas parce qu’elle m’a appris quelque chose de complètement nouveau, mais parce que l’entendre à côté de mes propres souvenirs rendait le schéma plus difficile à minimiser. »
(D14, femme, 32 ans).
Beaucoup décrivaient leurs souvenirs comme fragmentés plutôt qu’absents. Si la disposition des lieux restait vive, la chronologie était bien moins claire :
« Je peux voir la maison très clairement. Je sais exactement où le couloir tournait, où étaient les chambres, où on allait se cacher. Cette partie-là est nette. Ce qui n’est pas net, c’est l’ordre : ce qui s’est passé en premier, ou si c’était la même nuit qu’autre chose. »
(D4, femme, 26 ans).
Des personnes participantes se rappelaient des fragments sensoriels sans savoir s’ils appartenaient à un seul incident ou à plusieurs :
« Parfois, je me souviens de morceaux plus que de scènes entières. Genre, la sensation de la moquette, la lumière de la télé, les bruits de pas, ce genre de choses. Mais je ne pourrais pas toujours dire si tous ces détails appartiennent à un incident précis, ou si ma mémoire a plus ou moins recousu des nuits différentes ensemble. »
(D6, femme, 35 ans).
Ces souvenirs fracturés, inégaux et parfois contradictoires montrent comment l’encodage traumatique, le point d’observation et les rôles de protection ont façonné non seulement ce dont les frères et sœurs se souvenaient, mais aussi leur manière d’assembler le passé. Comme l’a observé un frère aîné :
« Je pense que l’endroit où tu étais dans la maison, ce à quoi tu essayais de faire attention et le rôle que tu avais à ce moment-là changeaient ce qui te restait. Alors ça me paraît logique maintenant qu’on s’en souvienne différemment. On ne le vivait pas vraiment depuis exactement le même endroit, même si ça se passait dans la même maison. »
(D13, homme, 36 ans).
Dans toutes les paires, les personnes participantes ont décrit une absence frappante de conversation directe sur la violence, dans l’enfance comme pendant de nombreuses années ensuite. Comme l’a dit une sœur aînée :
« On n’en parlait vraiment pas. Pas quand on était petites, pas en grandissant, même pas quand on était proches sur tout le reste. C’était juste toute une partie de notre vie qui, je ne sais comment, n’est jamais devenue un sujet dont on s’asseyait pour discuter. »
(D6, femme, 35 ans).
Le silence était rarement attribué à des consignes explicites des adultes ; il était plutôt vécu comme quelque chose d’automatique et de mutuellement compris :
« Personne n’a eu à nous dire, genre, n’en parlez pas. Ce n’était pas ça. Ça semblait juste compris. Comme si, d’une manière ou d’une autre, on savait tous que ce n’était pas un sujet qu’on abordait. »
(D2, femme, 29 ans).
Les personnes participantes se souvenaient d’aller à l’école le lendemain d’un épisode effrayant, d’être assises côte à côte au petit-déjeuner ou de partager une chambre le soir sans évoquer ce qui s’était passé :
« Cette partie-là me paraît tellement étrange maintenant. On pouvait avoir passé une nuit horrible, et le lendemain matin on était là, à prendre le petit-déjeuner ou à se préparer pour l’école comme si de rien n’était. Pas parce qu’il ne s’était rien passé, mais parce que personne n’allait se risquer à le dire en premier. »
(D1, femme, 24 ans).
Certaines se souvenaient d’avoir remarqué des signes visibles de détresse chez leur frère ou leur sœur sans les relever :
« Je me souviens de regarder ma sœur de l’autre côté de la table et de savoir qu’elle n’allait pas bien. Ça se voyait sur son visage, à quel point elle était silencieuse, à quel point elle avait l’air tendue. Mais même là, on détournait plus ou moins le regard et on continuait. On n’en parlait pas. »
(D11, femme, 25 ans).
Des questions comme « Ça va ?» ou « Tu as entendu ?» étaient décrites comme pratiquement inexistantes :
« On ne se demandait pas, ça va, ou tu as entendu, ou quoi que ce soit de ce genre. Je ne me souviens pas du tout de ce type de conversations. C’était plutôt que tout le monde savait, mais personne ne le disait. »
(D9, femme, 25 ans).
Une participante a réfléchi aux raisons pour lesquelles ces questions ne se posaient jamais :
« Honnêtement, si elle m’avait demandé à l’époque ce qui s’était passé ou ce que je ressentais, je ne crois même pas que j’aurais su quoi répondre. Je n’aurais pas su où mettre quelque chose d’aussi énorme. Alors je pense qu’une partie de la raison pour laquelle on ne demandait jamais, c’est qu’on n’aurait pas su quoi faire de la réponse. »
(D4, femme, 26 ans).
Les tentatives de rompre le silence étaient rares et de courte durée. Un petit nombre de personnes participantes se souvenaient d’avoir commencé à évoquer une nuit effrayante et de s’être arrêtées lorsque leur frère ou leur sœur signalait qu’il ne fallait pas continuer :
« Je me souviens d’avoir commencé une fois à dire quelque chose sur une de ces nuits, et elle a comme détourné le regard et changé de sujet. Elle n’avait pas besoin de dire non. Je voyais sur son visage qu’elle ne voulait pas aller là, alors j’ai laissé tomber. »
(D5, femme, 23 ans).
Sa sœur l’a confirmé :
« Parfois, c’était juste un regard, ou un petit signe de tête, et ça suffisait. C’était comme, bon, on ne fait pas ça maintenant. »
(D5, femme, 25 ans).
Ces moments renforçaient le sentiment que nommer la violence avait un poids presque insupportable :
« Le dire à voix haute, c’était trop énorme. Comme si, une fois qu’on avait vraiment nommé ce qui se passait, ça devenait plus lourd, d’une certaine façon. Je crois qu’une partie de nous sentait que si on ne le disait pas, on pourrait peut-être le garder un peu plus contenu. »
(D13, femme, 29 ans). Comme l’a dit simplement une participante :
« C’est vraiment ce que c’était. On a appris à le contourner. On savait comment fonctionner autour, comment continuer en passant à côté, mais pas vraiment en le traversant. »
(D8, femme, 33 ans).
Le silence a persisté à l’adolescence et à l’âge adulte. Une participante a noté :
« Ce qui est un peu fou, c’est que ça ne s’est pas arrêté à l’enfance. Même en grandissant, même adultes, ça restait surtout non dit. »
(D10, femme, 27 ans).
Beaucoup de frères et sœurs décrivaient des relations proches et vivantes, dans lesquelles la VPI de l’enfance restait un sujet soigneusement évité :
« On parle de tout le reste. Le travail, les relations, les histoires de famille, le stress, tout ça. On est proches. Mais cette partie de notre enfance ? C’est la seule chose qu’on ne touche jamais vraiment. »
(D3, femme, 28 ans).
Pendant les entretiens dyadiques, entendre l’autre décrire des épisodes précis provoquait souvent des changements visibles : se reculer, baisser les yeux, marquer de longues pauses. Un frère aîné a décrit ce moment :
« Il y a eu des moments dans l’entretien où je me suis un peu reculé sur ma chaise, parce que je ne me rendais pas compte qu’il s’en souvenait aussi clairement. Ou qu’il se souvenait de moi présent de cette façon-là. Je crois que j’ai dit quelque chose comme, je ne savais pas que ça t’était resté comme ça. »
(D12, homme, 27 ans).
Sa sœur cadette a réfléchi à ce que la conversation avait révélé :
« En l’entendant en parler, j’ai compris qu’il portait des choses que je ne connaissais pas. Je me souviens d’avoir pensé, waouh, je ne savais pas que tu avais eu aussi peur, parce qu’il ne l’a jamais montré quand on était plus jeunes. »
(D12, femme, 20 ans).
Plusieurs personnes participantes ont reconnu que l’entretien dyadique lui-même avait créé les conditions d’une conversation qui n’aurait peut-être jamais eu lieu autrement :
« Je ne sais pas si on aurait eu cette conversation de nous-mêmes. Peut-être un jour, mais honnêtement, je n’en suis pas sûr. Il a fallu être ici, qu’on nous pose la question directement, pour qu’on aille même là ensemble. »
(D14, homme, 24 ans).
Fait important, les personnes participantes ont souligné que le silence ne traduisait pas de l’indifférence. Comme l’a expliqué une sœur aînée :
« Je ne pense pas que le silence voulait dire qu’on s’en fichait. Ce n’était clairement pas ça. Au contraire, je pense que parfois, c’était parce qu’on tenait l’une à l’autre et qu’on ne savait pas comment en parler sans se faire du mal ou sans ouvrir quelque chose qu’on ne savait pas gérer. »
(D1, femme, 32 ans). L’attention à l’autre passait par des canaux indirects : aide pratique, nouvelles prises dans les moments de stress, humour :
« On prenait soin l’une de l’autre d’autres façons. Genre, si quelque chose de stressant se passait, ou si l’une avait besoin d’aide, ou même juste en envoyant un texto au hasard. On était là l’une pour l’autre. Simplement, on ne faisait pas le lien à voix haute avec cette histoire. »
(D9, femme, 30 ans).
Pour beaucoup, le silence s’était tissé dans le rythme même de leur relation. Comme l’a dit une sœur cadette :
« C’était un peu le rythme de tout ça, si ça a du sens. Quelque chose arrivait, on se protégeait comme on pouvait, et puis le lendemain la vie continuait, c’est tout. Et on avançait avec elle, sans vraiment rien nommer de tout ça. »
(D7, femme, 18 ans).
Les personnes participantes parlaient souvent de leurs parents de manière à dissocier le comportement violent du caractère d’ensemble. Comme l’a expliqué une participante :
« Je crois que ça a toujours été difficile à expliquer aux autres, parce que la violence était réelle, mais je ne vivais quand même pas mon parent comme n’étant que ça. Dans ma tête, ces moments étaient terribles, mais ce n’était pas toute la personne. Je crois que j’ai toujours séparé le comportement de ce que je comprenais de qui était cette personne dans l’ensemble. »
(D6, femme, 27 ans).
Même en décrivant des incidents effrayants, les personnes participantes ajoutaient des nuances qui préservaient une image plus complexe de leurs parents :
« Même en disant tout ça, j’ai quand même envie de dire que c’était un bon père à bien des égards. C’est ce qui rend les choses compliquées. Il n’était pas comme ça tout le temps. Il y avait ces moments vraiment effrayants, oui, mais ce n’est pas la seule version de lui que j’ai connue. »
(D14, femme, 32 ans).
Ce recadrage moral était omniprésent dans l’échantillon :
« J’ai l’impression que chaque fois que je raconte une de ces histoires, je ressens aussi le besoin d’expliquer les bons côtés. Comme si je ne pouvais pas m’arrêter à la violence, parce que ça ne serait ni complet ni juste par rapport au souvenir que j’ai d’eux. »
(D1, femme, 32 ans).
La consommation d’alcool ou d’autres substances servait d’explication principale, autour de laquelle s’organisaient les récits. Les personnes participantes ancraient bon nombre de leurs souvenirs à des marqueurs sensoriels de l’alcoolisation :
« Je me souviens des signes plus que de tout le reste, au début : l’odeur, les bouteilles, sa démarche différente, l’expression de son visage qui changeait. On pouvait plus ou moins sentir, avant que quoi que ce soit se passe, que ça prenait une mauvaise direction. »
(D11, femme, 30 ans).
La violence était souvent racontée comme quelque chose qui surgissait quand un parent « avait trop bu », plutôt que comme un trait d’identité stable :
« Dans ma tête à l’époque, et honnêtement encore maintenant parfois, c’était comme si ce comportement sortait quand ils avaient trop bu. Je ne le voyais pas comme, c’est ce qu’ils sont tout le temps. Je le voyais comme ce qui arrivait quand les choses échappaient à tout contrôle. »
(D12, femme, 20 ans).
Les frères et sœurs finissaient parfois les phrases l’un de l’autre lorsqu’il s’agissait de l’alcool comme déclencheur, renforçant des cadres explicatifs partagés :
« Même maintenant, si ma sœur commence à parler d’une de ces nuits, je sais déjà où elle va. On revient toutes les deux plus ou moins à la même explication, qui est en général, oui, c’est à ce moment-là que l’alcool a commencé. »
(D8, femme, 28 ans).
Sa sœur aînée l’a confirmé :
« Oui, c’est presque automatique. On n’a même pas besoin de détailler complètement cette partie, parce qu’on sait toutes les deux que c’était en général ce qui menait à la suite. »
(D8, femme, 33 ans).
Les récits de violence étaient constamment associés à des souvenirs de soins parentaux. Une participante a décrit la coexistence de ces souvenirs contrastés :
« C’est la partie qui va bizarrement ensemble. Je peux vous parler d’une nuit vraiment horrible, et dans la même phrase me souvenir d’eux en train de faire des choses attentionnées aussi. Pour moi, ces souvenirs existent juste à côté les uns des autres. »
(D3, femme, 28 ans). Après avoir relaté des incidents effrayants, les personnes participantes passaient souvent à l’évocation d’anniversaires, d’aide scolaire, de sorties en famille ou de soins du quotidien :
« Je vais parler d’un des incidents graves, et puis mon esprit part directement vers des choses comme les anniversaires, les trajets pour l’école ou les sorties en famille. Ce n’est pas que j’essaie d’effacer ce qui s’est passé. C’est juste que ces choses font aussi partie du souvenir quand je pense à mon parent. »
(D5, femme, 25 ans).
Elles se souvenaient de parents qui veillaient tard pour aider aux devoirs, cuisinaient les plats préférés, cumulaient plusieurs emplois :
« Je me souviens de mon parent qui m’aidait pour les devoirs tard le soir, qui préparait des plats qu’on aimait, qui travaillait tout le temps pour qu’on ait ce dont on avait besoin. Ce sont aussi de vrais souvenirs. Alors quand je parle de la violence, ces autres choses remontent juste à côté. »
(D7, femme, 31 ans).
Ces souvenirs positifs étaient souvent racontés avec chaleur, avant que le récit ne revienne à des événements plus douloureux :
« Parfois, je me surprends à sourire quand je parle des bons souvenirs, parce que ces moments étaient réels et qu’ils me paraissent encore chaleureux. Et puis c’est étrange, parce que juste après, je suis de nouveau en train de parler de quelque chose de douloureux. C’est juste comme ça que les souvenirs viennent. »
(D1, femme, 24 ans).
Beaucoup ont dit comprendre leurs parents comme existant en « deux versions différentes » :
« Parfois, ça ressemblait vraiment à deux versions. Il y avait le parent qu’on connaissait dans la vie de tous les jours, qui pouvait être aimant et soutenant, et puis il y avait cette autre version qui sortait pendant l’alcool ou une dispute. C’est comme ça que j’en ai fait sens pendant longtemps. »
(D13, femme, 29 ans). À l’âge adulte, les personnes participantes continuaient d’employer un langage qui adoucissait ou contextualisait la violence :
« Même maintenant, je m’entends le faire, genre, je commence à décrire ce qui s’est passé et puis je m’arrête pour dire, mais je ne veux pas les faire passer pour des monstres. Parce que ce n’est pas comme ça que je les garde en tête. Et puis, les gens changent. Certaines de ces choses ont beaucoup changé avec le temps. »
(D14, homme, 24 ans).
Des phrases comme « il nous aimait, quand même » ou « il a vraiment essayé » étaient courantes, même lorsque les personnes participantes reconnaissaient une peur et un tort importants :
« Je peux dire que beaucoup de ces choses m’ont fait peur et m’ont perturbée, que ça m’a affectée, et dire quand même qu’il nous aimait. Pour moi, ces choses ne s’annulent pas. Pareil pour le fait de dire qu’il a vraiment essayé, à certains égards. Les deux peuvent être vrais. »
(D2, femme, 25 ans).
Ce recadrage moral permettait aux personnes participantes de maintenir affection et loyauté tout en rendant compte d’expériences douloureuses :
« Je pense que c’est comme ça que j’ai pu garder de l’amour pour mon parent sans faire semblant qu’il ne s’était rien passé de grave. J’avais besoin d’une façon de donner sens aux deux choses à la fois, le soin et le mal, parce que les deux étaient là. »
(D10, homme, 19 ans).
Il façonnait aussi la manière dont les personnes participantes évaluaient au départ leur besoin de soutien :
« Je n’ai pas grandi en me disant, oh, j’ai besoin d’une thérapie à cause de ça, en tout cas pas au début. Je pense qu’en partie, c’était parce que je voyais mes parents comme des gens fondamentalement bons qui avaient des problèmes, pas comme des monstres maltraitants. Alors je n’ai pas tout de suite vu ce qu’on avait traversé comme quelque chose pour lequel j’avais le droit de chercher de l’aide. »
(D4, femme, 32 ans).
Interrogées sur leur recherche d’aide à l’âge adulte, la plupart des personnes participantes ont indiqué ne pas avoir entrepris de thérapie spécifiquement pour la VPI vécue dans l’enfance. Comme l’a expliqué l’une d’elles :
« J’ai fait de la thérapie, mais pas parce que je me suis dit, il faut que je m’occupe de ce qui s’est passé dans mon enfance autour de la violence. Ce n’est pas vraiment comme ça que je le voyais. C’était plutôt pour d’autres choses qui se passaient dans ma vie. »
(D6, femme, 35 ans).
Beaucoup avaient consulté pour de l’anxiété, une dépression, des difficultés relationnelles, un stress lié aux études ou un épuisement professionnel, mais disaient que la violence de l’enfance n’était pas au cœur du travail :
« J’ai consulté surtout pour de l’anxiété et du stress, et pour quelques histoires relationnelles. La violence de l’enfance n’était pas vraiment la raison principale, et honnêtement, on n’en a pas beaucoup parlé. C’était un peu là en arrière-plan, mais pas quelque chose sur quoi je me concentrais. »
(D10, femme, 27 ans).
Lorsque la VPI avait été mentionnée en thérapie, la révélation était en général brève et indirecte :
« Je le mentionnais peut-être, mais en général de façon très générale. Pas genre m’asseoir et raconter toute l’histoire. Plutôt y faire allusion et passer à autre chose. »
(D3, femme, 28 ans). Des personnes participantes ont raconté avoir évoqué, lors du premier entretien, des « disputes à la maison » ou « quelques nuits difficiles en grandissant », avant de revenir vite à leurs préoccupations du moment :
« Je crois que j’ai dit quelque chose comme, oui, il y avait beaucoup de disputes à la maison quand j’étais petit, ou quelques nuits difficiles, mais ensuite je suis passé directement à ce qui me pesait dans le présent. Je ne suis pas resté très longtemps sur l’enfance. »
(D14, homme, 24 ans).
Plusieurs ne savaient pas si la personne thérapeute avait cherché à y revenir, en précisant qu’elles-mêmes orientaient la conversation ailleurs :
« Honnêtement, je ne me souviens même pas si la personne qui me suivait a essayé d’y revenir ou pas, parce que je sais que je changeais de sujet assez vite. Si ça commençait à se rapprocher de ce sujet, je ramenais en général la discussion à ce qui se passait dans ma vie à ce moment-là. »
(D9, femme, 25 ans).
Quelques-unes se souvenaient d’avoir rempli des questionnaires d’accueil indiquant une exposition, dans l’enfance, à des conflits ou un sentiment d’insécurité, tout en choisissant de ne pas développer :
« Je me souviens d’avoir coché des cases sur des formulaires, sur les conflits à la maison ou le fait de ne pas me sentir en sécurité parfois, mais quand il a fallu vraiment en parler, je ne suis pas vraiment entrée dans les détails. Je l’ai un peu laissé là. »
(D4, femme, 26 ans).
Dans le petit nombre de cas où la VPI a été abordée plus explicitement, ces conversations se poursuivaient rarement sur plusieurs séances :
« Il y a peut-être eu une ou deux fois où j’en ai parlé plus directement, mais ce n’est pas devenu un fil continu de la thérapie. Ça revenait, et puis à la séance suivante, on était de nouveau sur autre chose. »
(D11, femme, 30 ans).
Les personnes participantes décrivaient avoir effleuré brièvement leurs expériences d’enfance avant de revenir aux sources de stress actuelles :
« J’ai l’impression d’y avoir touché peut-être quelques minutes une fois, et puis la séance est revenue tout de suite au stress actuel : le travail, les relations, juste le quotidien. Et puis une fois que je me suis sentie un peu mieux, j’ai arrêté d’y aller, alors la partie sur l’enfance n’a jamais vraiment été reprise. »
(D1, femme, 32 ans).
Certaines exprimaient une réelle ambivalence quant à l’utilité de revenir sur la violence de l’enfance :
« J’hésite sur le fait qu’en parler en thérapie m’aiderait vraiment. Une partie de moi se dit, oui, il y a peut-être plus là-dedans que ce que je crois, et une autre partie se dit que c’était il y a longtemps et que je ne sais pas si j’ai envie de m’y installer comme ça. »
(D13, femme, 29 ans).
Les entretiens dyadiques ont parfois amené les personnes participantes à reconsidérer cette position. Entendre le récit détaillé d’un frère ou d’une sœur déplaçait les points de vue de manière inattendue :
« Cet entretien m’a vraiment fait voir les choses autrement, parce qu’entendre ma sœur en parler a fait remonter plus que ce à quoi je m’attendais. Ça m’a fait comprendre que je n’ai peut-être pas réfléchi à tout ça autant que je le pensais. »
(D8, femme, 33 ans).
Pour certaines personnes, l’écoute a révélé des dimensions de l’exposition partagée qu’elles n’avaient pas perçues jusque-là :
« L’entendre le décrire avec autant de détails m’a fait comprendre tout ce qu’elle portait de ces nuits-là. Je savais qu’on l’avait vécu tous les deux, évidemment, mais je crois que je n’avais pas pleinement compris le niveau de peur qu’elle gardait en elle. »
(D12, homme, 27 ans).
Sa sœur cadette a livré une réflexion parallèle :
« Je ne me rendais pas compte de tout ce dont il se souvenait, ni de l’attention qu’il portait aux choses à l’époque. L’écouter a rendu tout ça plus grand, d’une certaine façon, comme si on avait été tous les deux plus affectés que je ne me l’autorise d’habitude à le penser. »
(D12, femme, 20 ans).
Quelques personnes ont indiqué qu’elles pourraient aborder ces expériences en thérapie à l’avenir :
« Je pourrais me voir en parler un peu en thérapie maintenant, juste parce que cette conversation m’a fait y penser autrement. »
(D14, femme, 32 ans). D’autres ont dit explicitement que, si la conversation leur avait ouvert les yeux, elles n’étaient pas prêtes à aller plus loin :
« Même si la conversation m’a ouvert les yeux, je ne sais pas si j’ai envie d’ouvrir cette porte davantage pour l’instant. Je ne suis pas sûr d’être prêt pour ça, ni même sûr que ça m’affecte d’une manière que j’aie envie de creuser. »
(D10, homme, 19 ans).
Dans l’ensemble de l’échantillon, la VPI de l’enfance apparaissait à l’âge adulte surtout comme un contexte d’arrière-plan, reconnu brièvement, quand il l’était, dans les cadres thérapeutiques :
« C’est plus un contexte d’arrière-plan dans ma vie que quelque chose que j’ai vraiment mis au centre en thérapie. Je sais que c’est là, je sais que ça compte, mais en général ça vient comme un détail, pas comme le sujet principal. »
(D2, femme, 25 ans).
L’élaboration de ces expériences restait largement différée, entretenue par les mêmes schémas de minimisation, de recadrage moral et de silence qui avaient pris forme dans l’enfance :
« Je pense que si ça est resté en arrière-plan, c’est en grande partie parce que c’est comme ça qu’on a appris à le porter dès le début. On minimise, on explique, on n’en parle pas trop directement, et puis les années passent et ce schéma continue plus ou moins de tourner. »
(D4, femme, 32 ans).
Ensemble, ces cinq thèmes illustrent la manière dont les frères et sœurs se sont souvenus de la VPI de l’enfance, l’ont traversée et l’ont portée jusqu’à l’âge adulte. Comme l’a dit un participant :
« Quand j’y pense maintenant, ce n’est pas seulement ce qui s’est passé à l’époque. C’est la façon dont on l’a porté, dont on lui a donné sens, ce dont on a parlé et ce dont on n’a pas parlé, et la façon dont ça nous a suivis jusqu’à l’âge adulte. »
(D13, homme, 36 ans).
Les résultats mettent en lumière des formes récurrentes de travail de protection, des souvenirs divergents, un silence relationnel, un positionnement moral à l’égard des parents et un engagement thérapeutique limité : autant de dynamiques interreliées qui ont façonné à la fois les réactions immédiates à la violence et l’interprétation à long terme de sa portée. Comme l’a résumé une participante :
« Tout est plus ou moins lié, honnêtement. La façon dont on s’est protégés, à quel point on se souvient différemment des choses, la façon dont on est restés silencieux là-dessus, la façon dont on essaie encore de comprendre nos parents, et le peu qu’on l’a vraiment travaillé en thérapie : tout ça fait partie de la même histoire. »
(D6, femme, 27 ans).
Les résultats de cette étude montrent que l’exposition infantile à la VPI n’est pas seulement une expérience psychologique individuelle, mais une expérience fondamentalement relationnelle, façonnée par la présence, les actions et les interprétations des frères et sœurs qui sont co-témoins de la violence. La recherche existante a documenté les conséquences développementales, comportementales et socio-affectives de l’exposition à la VPI (Wood et Sommers, 2011 ; Holt et al., 2008 ; Whitten et al., 2024), mais la plupart des travaux pensent les enfants comme des témoins isolés ou se concentrent largement sur les dynamiques parent-enfant. La présente étude prolonge ces travaux en montrant que les frères et sœurs occupent une place centrale : leur travail de protection, le silence partagé, les souvenirs divergents et les interprétations morales structurent la manière dont la VPI est vécue et remémorée. Ces résultats rejoignent et élargissent la recherche sur le trauma et la mémoire, la sociologie relationnelle, les théories féministes du travail familial genré et les travaux sur les dynamiques des familles latines.
Conformément à la recherche sur le trauma et la mémoire autobiographique, les personnes participantes ont décrit une vigilance accrue et une syntonisation rapide aux changements subtils de l’atmosphère du foyer (le ton, les bruits de pas ou « la maison qui devient silencieuse ») comme autant d’indicateurs d’un danger croissant (Fivush et Merrill, 2016 ; van der Kolk, 2014). Des recherches antérieures constatent de même que, dans les foyers touchés par la VPI, les frères et sœurs développent des stratégies d’adaptation structurées par la relation, dont l’apaisement mutuel et la surveillance coordonnée (Bender et al., 2024). Leurs réactions de protection immédiates semblent refléter à la fois des réponses de survie et une corégulation relationnelle, ce qui suggère que la proximité fraternelle est devenue une source de stabilité lorsque la sécurité assurée par les adultes était incertaine (Wood et Sommers, 2011 ; Graham-Bermann et Levendosky, 1998).
La sociologie relationnelle aide à comprendre comment ces routines de protection se sont consolidées en rôles fraternels familiers. Par l’exposition répétée à la violence, les enfants ont développé des schémas relationnels bien rodés (conduire les plus jeunes vers des cachettes, surveiller les couloirs ou intervenir verbalement) qui se sont inscrits dans leur compréhension de la place de chaque membre de la fratrie pour les autres (Mauthner, 2002 ; Howe et Recchia, 2014 ; Dirks et al., 2015). Les personnes participantes ont décrit ces rôles comme se prolongeant à l’âge adulte, même si la nature et les conséquences de cette persistance variaient selon les personnes et les dyades.
La division du travail de protection suivait des lignes de genre, en écho aux travaux féministes qui montrent que les filles sont placées de manière disproportionnée dans des rôles de soin affectif, tandis que les garçons sont socialisés vers la surveillance ou l’intervention (Ridgeway, 2011 ; Thorne, 1993). Dans cette étude, les sœurs aînées décrivaient le fait d’apaiser, d’abriter et de déplacer les plus jeunes, tandis que les frères aînés des quatre dyades sœur–frère décrivaient plus souvent des rôles de proximité physique ou tournés vers l’extérieur. Ces schémas sont cohérents avec la recherche sur le travail familial genré, et la prolongent en montrant comment de telles attentes s’intensifient sous la menace. Ces observations sur le genre doivent toutefois être interprétées avec prudence : l’échantillon ne comprend aucune dyade frère–frère, et le comportement des frères aînés n’est représenté que par quatre personnes. Les affirmations sur le travail de protection masculin relèvent donc d’un schéma préliminaire plutôt que d’un résultat établi. Il faut noter que la prédominance des dyades sœur–sœur dans cet échantillon (dix paires sur quatorze) signifie que les résultats éclairent de la manière la plus solide le travail genré des sœurs aînées, y compris les charges affectives et de soin imposées aux filles au sein de familles latines où ces responsabilités peuvent déjà être accrues (Calzada et al., 2013 ; Coohey et al., 2013 ; Haselschwerdt et al., 2019 ; Masarik et Rogers, 2020).
La divergence des souvenirs fraternels documentée ici rejoint aussi une littérature plus large sur les récits familiaux et la remémoration partagée. La recherche sur la mémoire familiale montre que les co-témoins d’un même événement construisent couramment des récits divergents, façonnés par l’âge, le point d’observation, la proximité affective et les conversations ultérieures (Fivush et Haden, 2003 ; Reese et Fivush, 1993). Dans les familles touchées par la VPI plus précisément, les appréciations divergentes que les enfants portent sur le conflit sont bien documentées : les frères et sœurs présentent souvent de faibles corrélations sur l’autoaccusation et l’évaluation de la menace, même lorsque leurs réponses s’accordent sur les caractéristiques objectives de la violence (Iturralde et al., 2013). Les présents résultats prolongent ces travaux en montrant que la divergence n’est pas seulement cognitive, mais aussi spatiale et relationnelle : elle est façonnée par l’endroit où se tenait chacun, par le rôle joué et par ce que chacun essayait de ne pas voir ou de ne pas entendre. Le format de l’entretien dyadique s’est révélé particulièrement précieux ici, puisqu’il a permis à la divergence d’apparaître en direct, et pas seulement par une comparaison rétrospective.
L’étude montre aussi comment les souvenirs de VPI des frères et sœurs sont façonnés à la fois par le trauma et par le positionnement relationnel. Les souvenirs des personnes participantes, riches en détails sensoriels mais ambigus quant à l’enchaînement ou à la fréquence, font écho à la recherche qui montre que les événements traumatiques sont souvent encodés par fragments plutôt que sous forme de récits linéaires (Fivush et Merrill, 2016 ; Brewin, 2014 ; van der Kolk, 2014). Les souvenirs divergents entre frères et sœurs correspondaient souvent à la place que chacun avait occupée pendant les épisodes violents : derrière des portes closes, dans les couloirs ou dans la pièce où le conflit se déroulait. Les souvenirs fragmentés et sensoriels décrits par les personnes participantes concordent avec la recherche qui montre que le trauma resserre la mémoire autobiographique et perturbe son organisation temporelle (Borrelli et al., 2024). La mémoire n’était donc pas seulement personnelle : elle était structurée par les routines du bouclier fraternel.
Le silence s’est dégagé comme l’une des stratégies relationnelles les plus durables. Les personnes participantes ont souligné que le silence n’avait été ni enseigné explicitement ni imposé ; il était devenu une pratique mutuelle et intuitive qui les protégeait d’émotions accablantes et préservait un sentiment fonctionnel de normalité. Ce schéma reflète les travaux qui montrent que les enfants exposés à la violence familiale recourent souvent à la minimisation, à la mémoire sélective et au silence pour maintenir la stabilité et l’attachement (Brewin, 2014 ; Da Silva et al., 2021 ; Herman, 2015 ; Wood et Sommers, 2011). Avec le temps, le silence s’est tissé dans la texture des relations fraternelles, déterminant ce dont on pouvait, et ne pouvait pas, parler, jusque tard dans l’âge adulte.
Le recadrage moral a en outre façonné la manière dont les personnes participantes donnaient sens à des parents violents. Beaucoup attribuaient les comportements nuisibles à l’alcool, au stress ou à une perte de contrôle passagère, tout en mettant en avant l’affection, les efforts ou les sacrifices des parents. Cela rejoint des travaux antérieurs qui montrent que les enfants exposés à la VPI construisent souvent des récits qui séparent l’identité parentale des actes nuisibles afin de préserver leur sécurité affective (Herman, 2015 ; Brewin, 2014 ; Howe, 2005). Ces interprétations morales ont aussi contribué à la révélation limitée dans les contextes thérapeutiques, où la VPI était souvent minimisée ou seulement mentionnée brièvement.
Des normes culturelles propres à de nombreuses familles latines ont également façonné les schémas relationnels documentés ici. La coordination tacite, l’engagement partagé à protéger les plus jeunes et le silence collectif sont cohérents avec les valeurs du familismo (qui mettent l’accent sur l’interdépendance, la loyauté et la priorité donnée à l’unité familiale) et avec des normes de discrétion qui découragent la discussion ouverte des conflits familiaux (Cahill et al., 2021 ; Calzada et al., 2013 ; Stein et al., 2014). Le recadrage moral des parents, y compris la tendance persistante à contextualiser le comportement violent par des explications liées à l’alcool, au stress ou à des difficultés personnelles, peut aussi refléter des pressions culturelles associées au respeto et au marianismo, valeurs qui dissuadent les enfants, et plus particulièrement les filles, de considérer leurs parents comme moralement responsables (Da Silva et al., 2021 ; Haselschwerdt et al., 2019). Le constat que la révélation thérapeutique était régulièrement différée ou incomplète peut de même refléter des normes culturelles qui veulent que les affaires de famille restent privées et que l’on cherche du soutien au sein du système familial plutôt qu’à l’extérieur. Ces interprétations sont éclairées par la culture, mais restent spéculatives, compte tenu du caractère exploratoire de cet échantillon ; de futures recherches devraient examiner directement comment les personnes participantes relient elles-mêmes leur silence et leurs pratiques de recherche d’aide à des valeurs culturelles.
Les résultats reconceptualisent l’exposition infantile à la VPI comme une expérience relationnelle et collective, façonnée au sein de l’unité fraternelle. Le cadre du bouclier fraternel intègre cinq ensembles de travaux (la recherche sur le trauma et la mémoire, la sociologie relationnelle, les théories féministes du travail familial genré, les études sur les familles latines et la perspective des parcours de vie) pour expliquer comment les frères et sœurs co-construisent la sécurité, la cohérence et le sens pendant et après la violence.
La recherche sur le trauma et la mémoire souligne que les enfants encodent la violence par fragments sensoriels et par une vigilance incarnée plutôt que sous forme de récits cohérents (Fivush et Merrill, 2016 ; Brewin, 2014 ; van der Kolk, 2014). Cette étude prolonge ces travaux en montrant comment ces fragments sont façonnés par les routines de protection de la fratrie. Ce dont les personnes participantes se souvenaient (être tirées le long d’un couloir, guetter les bruits de pas ou se cacher sous des couvertures) était indissociable des positions relationnelles occupées pendant la VPI, ce qui montre que la formation des souvenirs et le travail de protection sont étroitement liés.
La sociologie relationnelle souligne que la production de sens émerge à travers des pratiques et des relations partagées (Mauthner, 2002 ; Morgan, 2011 ; Finch, 2007). L’étude prolonge cette perspective en montrant comment les frères et sœurs coproduisent le silence, renforcent ou contestent les interprétations les uns des autres et entretiennent collectivement des récits moraux sur leurs parents. Les souvenirs divergents d’une dyade à l’autre étaient structurés par la division protectrice du travail (qui surveillait, qui se cachait, qui intervenait), ce qui montre que la mémoire n’est pas seulement distribuée, mais structurée par les rôles relationnels.
Les travaux féministes sur le travail familial genré aident à comprendre pourquoi les rôles de protection se répartissaient selon le genre. Conformément à la recherche qui montre la part disproportionnée du soin affectif chez les filles et de la surveillance ou de l’intervention chez les garçons (Ridgeway, 2011 ; Thorne, 1993), les sœurs aînées de cette étude décrivaient le fait d’apaiser et d’organiser les plus jeunes, tandis que les frères aînés décrivaient la surveillance des couloirs ou le fait de s’avancer vers le conflit. Ces rôles n’étaient pas enseignés explicitement : ils naissaient d’attentes genrées, intensifiées par la menace.
Enfin, les études sur les familles latines éclairent la manière dont des normes culturelles (familismo, respeto et discrétion) ont façonné le silence, les responsabilités et les interprétations morales des personnes participantes (Calzada et al., 2013 ; Coohey et al., 2013 ; Haselschwerdt et al., 2019 ; Stein et al., 2014). Ces normes ont nourri la coordination tacite, l’engagement partagé à protéger les plus jeunes et la tendance à recadrer moralement les actes des parents. Ces interprétations culturelles enrichissent l’analyse, mais doivent être maniées avec précaution : toutes les personnes participantes n’ont pas invoqué explicitement des valeurs culturelles pour expliquer leur comportement, et attribuer les résultats à des normes culturelles risque d’aplatir l’hétérogénéité des communautés latines selon les origines nationales, les générations et les structures familiales. De futures recherches devraient examiner plus directement comment les personnes participantes comprennent elles-mêmes le lien entre valeurs culturelles et dynamiques fraternelles dans les foyers touchés par la VPI.
Pris ensemble, ces fils montrent que les expériences de VPI des enfants se déploient au sein d’écologies relationnelles faites de mal et de soin. Le cadre du bouclier fraternel fait des frères et sœurs des personnes co-survivantes, dont le travail coordonné façonne profondément la manière dont la violence est endurée, interprétée et remémorée tout au long de la vie. Surtout, ce cadre ne postule pas que les relations fraternelles soient uniformément protectrices : des données longitudinales récentes documentent des trajectoires de victimisation croissante par la violence fraternelle dans les foyers touchés par la VPI, avec des conséquences qui s’étendent aux relations intimes du début de l’âge adulte (Lee et al., 2025). Le cadre du bouclier fraternel nomme donc une direction que peuvent prendre les liens fraternels (vers la protection coordonnée et la production de sens), tout en reconnaissant que d’autres trajectoires existent et méritent une égale attention scientifique. Étant donné le caractère exploratoire et la taille de cet échantillon, le cadre doit être compris comme un outil conceptuel pour organiser et interpréter des observations qualitatives, plutôt que comme un modèle théorique pleinement validé. Sa valeur tient à ce qu’il nomme des processus (le travail de protection, la divergence des souvenirs, le silence relationnel, le recadrage moral et le traitement différé) que les cadres centrés sur l’individu n’ont pas traités de manière systématique, et à ce qu’il génère des propositions vérifiables pour de futures recherches sur des échantillons plus larges et plus divers. En reliant la théorie du trauma, la sociologie relationnelle, les travaux féministes, la recherche sur les familles latines et la perspective des parcours de vie, ce cadre remet en cause les modèles individuels de l’exposition infantile à la VPI et fait progresser une compréhension relationnelle et culturellement ancrée de la manière dont les enfants traversent la violence au sein de leur famille et y survivent.
Une remarque sur la position de la personne qui a mené la recherche s’impose. Survivante et chercheuse de métier, ayant l’expérience personnelle de la VPI dans l’enfance au sein d’une famille latine, cette personne a apporté à ce travail à la fois une sensibilité interprétative et d’éventuels angles morts. La familiarité avec le terrain émotionnel décrit par les personnes participantes a facilité l’établissement du lien et a probablement contribué à la profondeur des révélations au fil des étapes d’entretien. Dans le même temps, cette position a pu incliner l’analyse vers des récits de résilience et de solidarité fraternelle, au risque de sous-estimer les récits de conflit, d’ambivalence ou de tort entre frères et sœurs. Les pratiques de journal réflexif et de débriefing entre pairs décrites dans la section Méthodologie ont été employées précisément pour faire apparaître et examiner ces tendances. Le lectorat devrait apprécier les résultats en gardant cette position à l’esprit, en y voyant à la fois une ressource et une contrainte dans le processus d’interprétation (Levitt et al., 2017 ; Tracy, 2020).
Cette étude exploratoire comporte plusieurs limites qui appellent un examen attentif. L’échantillon raisonné était restreint et n’avait pas vocation à être représentatif ; les résultats doivent être compris comme générateurs d’hypothèses plutôt que comme établissant une prévalence ou une généralisabilité. La tranche d’âge des personnes participantes (de 18 à 36 ans au moment de l’entretien) est relativement étroite et orientée vers le début de l’âge adulte, ce qui ne permet sans doute pas de saisir la manière dont des adultes plus âgés, plus éloignés dans le temps de la VPI de leur enfance, comprennent ou portent les dynamiques du bouclier fraternel. Les antécédents de santé mentale, l’engagement thérapeutique actuel et le travail antérieur sur le trauma n’ont pas été évalués de manière systématique ; des personnes présentant d’importants symptômes traumatiques non traités, ou en crise aiguë, pourraient vivre et formuler ces dynamiques autrement. L’échantillon est aussi dominé par des dyades sœur–sœur (dix paires sur quatorze), sans aucune dyade frère–frère. Du fait de cette composition, les résultats sur le genre, bien que significatifs, reflètent l’expérience des sœurs bien plus que celle des frères, et ne disent rien des configurations fraternelles exclusivement masculines. Les personnes participantes étaient des adultes qui se remémoraient des expériences d’enfance ; les récits rétrospectifs sont précieux pour examiner la production de sens, mais ils sont façonnés par le temps, la distance émotionnelle et les événements de vie intervenus entre-temps. L’étude a recruté des frères et sœurs restés en contact et d’accord pour participer ensemble ; des paires en rupture, en conflit ou géographiquement séparées pourraient présenter des schémas sensiblement différents. Les entretiens dyadiques ont pu influer sur la révélation, certaines personnes ayant pu taire des récits qu’elles auraient livrés seules. Cette étude portait sur des familles latines aux États-Unis ; on ne saurait supposer que les résultats se généralisent à d’autres contextes raciaux, ethniques, migratoires ou socio-économiques sans une interprétation culturelle attentive. Enfin, l’étude n’a pas non plus évalué de manière systématique la gravité, la fréquence ou le type de VPI vécue dans les foyers. Les personnes participantes ont décrit des expériences variées, et il est possible que les différences de gravité de la VPI aient façonné les formes de travail de protection, de mémoire et de silence documentées ici d’une manière que la présente analyse n’était pas conçue pour examiner. De futures recherches devraient prendre explicitement en compte la gravité et la typologie de la VPI comme modérateurs possibles des dynamiques fraternelles.
Les résultats soulignent l’importance de reconnaître les frères et sœurs comme parties prenantes actives face à la VPI, plutôt que comme des témoins périphériques ou des figures d’arrière-plan dans les récits des enfants. Pour les équipes des milieux cliniques, scolaires, associatifs et de la protection de l’enfance, cela signifie évaluer systématiquement les dynamiques fraternelles en même temps que les expériences individuelles. Comprendre vers qui un enfant se tourne en cas de peur, comment les frères et sœurs communiquent quand le conflit s’envenime et quelles routines de protection existent déjà au sein de la fratrie donne un éclairage essentiel sur les stratégies relationnelles qui soutiennent la sécurité des enfants. Les plans de sécurité peuvent être renforcés en s’appuyant sur ces schémas existants, par exemple en repérant les pièces sûres où les frères et sœurs se réfugient déjà ensemble, en validant les conduites de protection plutôt qu’en les pathologisant, et en créant des occasions, adaptées à leur développement, d’élaborer ensemble leur détresse. Il convient en même temps de prêter attention aux charges affectives et développementales qui pèsent sur les membres les plus âgés de la fratrie, qui assument souvent des rôles de soin ou de protection dépassant leurs capacités et qui deviennent des sources de tension jusque tard dans l’âge adulte.
Les implications pour les politiques publiques sont tout aussi importantes. Les réponses institutionnelles à la VPI (placement en foyer d’hébergement, interventions de protection de l’enfance, protocoles de visites médiatisées, décisions des juridictions familiales) donnent souvent la priorité à la sécurité parent-enfant tout en négligeant les liens fraternels. Les présents résultats montrent que ces liens peuvent constituer, pour les enfants, la source la plus constante de régulation affective et de sécurité physique. Des politiques qui séparent les frères et sœurs, ou qui n’intègrent pas d’évaluation de la fratrie dans les plans de sécurité, risquent de fragiliser ces relations stabilisatrices, en particulier lorsque ces liens ont été une source première de corégulation pendant la violence. C’est tout particulièrement vrai pour les familles latines, où les normes culturelles de responsabilité mutuelle et d’interdépendance familiale donnent aux liens fraternels une importance particulière. Veiller à ce que les frères et sœurs restent ensemble chaque fois que c’est sûr et possible, et à ce que leurs rôles relationnels soient pris au sérieux dans la planification des interventions, pourrait renforcer sensiblement la résilience des enfants pendant et après les interventions liées à la VPI.
Enfin, l’étude dessine plusieurs pistes pour la recherche future. Élargir le cadre du bouclier fraternel suppose d’inclure une gamme plus large de configurations fraternelles, en particulier des dyades frère–frère, des frères et sœurs en rupture ou peu en contact, et des familles où la VPI a entraîné une rupture relationnelle durable ou de la violence entre frères et sœurs. Les travaux futurs devraient aussi examiner dans quelles conditions les relations fraternelles, dans les foyers touchés par la VPI, évoluent vers le tort plutôt que vers la protection, en s’appuyant sur les données longitudinales émergentes qui documentent des trajectoires de victimisation par la violence fraternelle aux conséquences durables (Lee et al., 2025). La recherche devrait également étudier les fratries dans des contextes raciaux, ethniques, migratoires et socio-économiques divers, afin de clarifier comment les normes culturelles locales façonnent la forme, le sens et le coût du travail de protection. Des devis longitudinaux et mixtes pourraient éclairer la manière dont les rôles de protection, le silence et le recadrage moral évoluent dans le temps et croisent le bien-être adulte, le fonctionnement relationnel et les conduites de recherche d’aide. Intégrer des approches narratives, dyadiques et centrées sur le trauma pourrait approfondir encore la compréhension de la manière dont les enfants traversent collectivement le danger, et dont ces stratégies relationnelles se répercutent tout au long de la vie.
Cette étude montre que comprendre l’exposition infantile à la VPI exige de déplacer l’attention analytique des trajectoires individuelles vers les systèmes relationnels à travers lesquels les enfants traversent le danger. Les frères et sœurs sont apparus dans ce travail non comme des figures d’arrière-plan, mais comme des protagonistes, dont les réponses coordonnées, l’accordage affectif et le travail d’interprétation ont façonné la texture et le sens de la violence tout au long de la vie. En montrant comment la protection, le silence et la mémoire se produisent collectivement, le cadre du bouclier fraternel prolonge les modèles existants de la VPI vécue dans l’enfance et propose une compréhension plus relationnelle de la manière dont les enfants survivent à l’instabilité au sein de leur famille.
Ce cadre souligne aussi comment des attentes marquées par la culture, en particulier au sein des familles latines, structurent les responsabilités que les enfants assument, leur manière de donner sens au comportement parental et les schémas durables qui persistent à l’âge adulte. Prêter attention à ces dynamiques relationnelles, culturelles et développementales, y compris à la manière dont les rôles de protection et le silence établis dans l’enfance persistent et se transforment au fil de la vie, révèle des formes de soin, de vigilance et de charge émotionnelle qui restent invisibles lorsque la VPI est pensée uniquement à travers les symptômes individuels ou les dyades parent-enfant. Ce faisant, l’étude met en évidence la nécessité de réponses cliniques et institutionnelles qui reconnaissent le rôle des frères et sœurs dans le maintien de la sécurité et de la continuité, ainsi que le coût relationnel durable de ce travail.
En tant qu’étude exploratoire, ce travail montre également la valeur analytique des méthodes dyadiques pour saisir la manière dont les souvenirs se négocient, dont le silence se maintient et dont les frères et sœurs façonnent mutuellement leurs interprétations de l’adversité vécue dans l’enfance. Ces enseignements méthodologiques posent les bases de recherches futures qui pourront suivre l’évolution des rôles de protection, l’influence des histoires relationnelles sur le bien-être adulte et la manière dont les contextes culturels façonnent le sens du fait d’avoir survécu ensemble à la violence.
En plaçant au premier plan les frères et sœurs comme personnes co-survivantes, cette étude redéfinit l’exposition infantile à la VPI comme un processus relationnel, marqué à la fois par la force et par la tension. Reconnaître ces dynamiques est essentiel pour élaborer des théories plus nuancées du tort et de la résilience, pour soutenir les enfants qui comptent les uns sur les autres en l’absence d’une protection fiable des adultes, et pour veiller à ce que leur travail relationnel ne soit ni négligé ni oublié.
Complexe Systémique : à retenir
Cette étude déplace le regard de l’enfant pris isolément vers la fratrie comme système : frères et sœurs lisent les signaux, se déplacent, se cachent, montent la garde, et ce travail de protection laisse des traces jusque dans la manière de se souvenir et de se taire. Pour la clinique, l’apport est double. Il invite à demander, lors d’une évaluation, vers qui l’enfant se tourne en cas de peur et quelles routines la fratrie a déjà inventées, pour les reconnaître plutôt que les pathologiser, et pour éviter des séparations qui défont cette ressource. Il rappelle aussi qu’une brève mention de « disputes à la maison » en début de suivi peut recouvrir une histoire que personne n’a élaborée, et qu’un entretien conjoint entre frères et sœurs peut ouvrir ce que le silence tenait fermé, à condition d’en préparer la sécurité. Le coût de cette protection, porté surtout par des sœurs aînées, mérite l’attention : parentification, loyauté, recadrage moral des parents. Les limites sont nettes : petit échantillon dominé par des paires de sœurs, codage par une seule personne elle-même survivante, lecture culturelle avancée avec prudence. À lire avec l’article sur les récits de fratries face à la souffrance psychique parentale, et avec l’article sur les dyades exposées ensemble aux violences domestiques.
Notes de l’original
Remerciements. Toute ma gratitude va aux personnes participantes, qui ont généreusement partagé avec moi leur temps, leurs souvenirs et leurs expériences. Leur disposition à revenir sur des moments difficiles et à s’engager dans un processus d’entretiens en plusieurs étapes a rendu ce travail possible. Mes remerciements vont aussi au McCausland College of Arts and Sciences de l’université de Caroline du Sud, qui a soutenu ce projet par sa bourse Faculty Research and Creative Scholarship Grant.
Financement. Financement du libre accès assuré par le Carolinas Consortium. Cette recherche a été soutenue par la bourse Faculty Research and Creative Scholarship Grant du McCausland College of Arts and Sciences de l’université de Caroline du Sud.
Approbation éthique. L’étude a été approuvée par le comité d’éthique institutionnel (Institutional Review Board) de l’université de Caroline du Sud (protocole no 00140574).
Consentement à la publication. Les personnes participantes ont été informées que des extraits anonymisés seraient utilisés pour la publication. Aucune information permettant de les identifier ne figure dans ce manuscrit.
Consentement à participer. Le consentement éclairé de chaque personne participante à l’étude a été obtenu.
Liens d’intérêts. La personne qui signe l’article déclare n’avoir aucun lien d’intérêts.
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Traduction non officielle en français de Témoins silencieux, liens protecteurs : souvenirs de fratrie et conduites de protection dans les foyers touchés par la violence entre partenaires intimes, par Veronica Valencia Gonzalez, Journal of Family Violence, publication en ligne anticipée (2026), doi : 10.1007/s10896-026-01158-2, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableau présenté en liste). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « Silent Witnesses, Protective Bonds: Sibling Memories and Shielding Behaviors in Households Affected by Intimate Partner Violence », publié dans Journal of Family Violence (2026) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Gonzalez, V. V. (2026). Témoins silencieux, liens protecteurs : souvenirs de fratrie et conduites de protection dans les foyers touchés par la violence entre partenaires intimes (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/temoins-silencieux-liens-protecteurs-souvenirs-de-fratrie-et-conduites-de-protection (Œuvre originale publiée en 2026 dans Journal of Family Violence, OnlineFirst (2026) ; republiée en 2026 par Journal of Family Violence, https://link.springer.com/article/10.1007/s10896-026-01158-2)
Pour aller plus loin