The Family Journal · Famille

Vivre avec un vétéran traumatisé : le génogramme comme outil de recherche sur le fonctionnement familial

Cinquante ans après la guerre coloniale portugaise, que reste-t-il du trauma des anciens combattants dans leurs familles ? Une équipe de l’université autonome de Lisbonne a interrogé séparément le vétéran, son épouse et un enfant adulte dans 32 familles, puis a réuni les trois récits dans un génogramme. Loin d’une transmission automatique, cinq profils se dessinent, du plus destructeur au plus protecteur.

Auteurs Rute Brites, Odete Nunes et João Hipólito (université autonome de Lisbonne) ; Tânia Brandão (Ispa – Institut universitaire, Lisbonne) ; António Correia (université autonome de Lisbonne et Centre d’études de la Ligue des Combattants) ; Cristina Nunes (université autonome de Lisbonne et CUIP, université de l’Algarve, Faro), PortugalPremière publication The Family Journal, 17 février 2026Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Vivre avec un vétéran traumatisé : le génogramme comme outil de recherche sur le fonctionnement familial, par Rute Brites, Odete Nunes, João Hipólito, Tânia Brandão, António Correia et Cristina Nunes, publié dans The Family Journal (SAGE) (2026), doi : 10.1177/10664807261415864, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les intertitres du résumé structuré ont été rétablis ; les cinq tableaux sont présentés sous forme de listes et les extraits d’entretien sous forme d’échanges ; les quatre génogrammes sont reproduits avec leurs légendes originales en anglais. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Les membres de la famille s’efforcent de prendre soin du vétéran, en tenant compte de sa souffrance et de sa vulnérabilité.

Rute Brites, Odete Nunes, João Hipólito, Tânia Brandão, António Correia et Cristina Nunes

Résumé

Introduction. Si l’impact psychologique de la guerre sur les vétérans, en particulier l’apparition d’un trouble de stress post-traumatique (TSPT), est bien documenté, ses effets à long terme sur leurs familles ont été moins étudiés. La recherche suggère que le trauma des vétérans peut perturber les relations et contribuer à un trauma secondaire ou intergénérationnel au sein de la famille.

Objectif. Cette étude utilise des génogrammes pour explorer la manière dont les symptômes de TSPT des vétérans ont influencé les relations familiales au fil du temps, et pour mettre au jour des schémas d’impact intergénérationnel et systémique dans les familles de vétérans de la guerre d’outre-mer portugaise.

Méthode. Une approche qualitative a été employée, fondée sur des entretiens semi-directifs avec 32 familles (comprenant chacune un vétéran, son épouse ou conjoint et au moins un enfant adulte), soit 100 personnes (n = 100). Les données ont été synthétisées sous forme de génogrammes afin de représenter visuellement la structure familiale, la qualité des relations et les schémas de détresse psychologique. Une analyse transversale des familles a ensuite été menée pour dégager des thèmes relationnels communs.

Résultats. Les familles ont été regroupées en quatre grands groupes d’impact : impact négatif maximal, impact négatif limité, absence d’impact et impact protecteur. Ces classements reflètent des variations dans le fonctionnement familial, les symptômes de santé mentale et les schémas relationnels. Dans certaines familles, le trauma du vétéran semblait toucher plusieurs sous-systèmes, alors que dans d’autres, l’épouse ou le conjoint jouait un rôle d’amortisseur protecteur. Un cinquième groupe a été identifié, sans schéma constant.

Conclusion. Les résultats soulignent la complexité et la variabilité de la transmission du trauma au sein des familles, en mettant en évidence à la fois la vulnérabilité et la résilience. Le recours aux génogrammes s’est révélé efficace pour saisir les dynamiques systémiques. Ces résultats soulignent l’importance d’adopter une approche systémique familiale dans la prise en charge clinique des vétérans atteints de TSPT et suggèrent des pistes pour de futures recherches.

Mots-clés : vétérans de guerre, fonctionnement familial, génogramme, trauma secondaire, théorie systémique

Introduction

L’impact des conflits armés sur la santé mentale des militaires a été documenté scientifiquement. Les études menées auprès de vétérans de guerre ont montré un risque nettement plus élevé de développer des problèmes de santé mentale, tels que l’anxiété, la dépression et le trouble de stress post-traumatique (TSPT) (par exemple Dekel et al., 2014 ; Ginzburg et al., 2010 ; Rahnejat et al., 2022 ; Selimbašić et al., 2019). Dans le contexte portugais, on a observé un schéma semblable chez les vétérans de la guerre d’outre-mer.

La guerre d’outre-mer (ou guerre de l’Ultramar) (1961-1974) désigne le conflit militaire dans les colonies portugaises d’Afrique (Angola, Mozambique et Guinée), au cours duquel le droit du Portugal à être présent en Afrique a été disputé. Cette guerre a opposé le Portugal aux mouvements indépendantistes qui luttaient pour la libération de ces colonies (Cunha et al., 2022). Les conditions climatiques extrêmes, l’existence de trois théâtres d’opérations différents, loin du territoire portugais, et l’infériorité numérique des troupes portugaises ont rendu cette guerre très difficile (Tavares, 2005).

Des études ont montré que ces vétérans tendent à présenter des problèmes psychologiques comme le trouble de stress post-traumatique (Hipólito et al., 2017 ; Maia et al., 2011), ainsi qu’une dépression et une anxiété cliniquement significatives (Ferrajão et Oliveira, 2015 ; Pereira et al., 2012).

Les problèmes liés au trauma de guerre ne se limitent pas aux personnes directement touchées : il faut prendre en compte tous les systèmes ébranlés par la violence de l’expérience et par ses conséquences (Catani, 2010 ; Galovski et Lyons, 2004 ; Papero, 2017). Ces problèmes affectent en général le fonctionnement interpersonnel, en particulier les relations familiales. Davidson et Mellor (2001) désignent comme effet principal un fonctionnement familial malsain, qui se traduit par la difficulté de la famille à adopter des réponses émotionnelles appropriées et à résoudre efficacement les problèmes, à l’intérieur comme à l’extérieur de la famille.

Sur le plan conjugal, plusieurs études indiquent que ce type d’événement traumatique, et en particulier ses conséquences psychologiques, a un impact négatif sur les relations de couple (Dekel et al., 2023 ; Itzhaky et al., 2017 ; Lambert et al., 2012 ; Taft et al., 2011). Des études ont par exemple montré que les problèmes de santé mentale associés à l’exposition à la guerre contribuent à des difficultés d’intimité et de communication conjugales (Cook et al., 2004), d’ajustement, de satisfaction et de stabilité conjugales (Dekel et Goldblatt, 2008 ; Itzhaky et al., 2017 ; Maddah et al., 2024 ; Pereira et al., 2020). Certaines études ont même mis en évidence des taux plus élevés de violence et d’agression physique dans ces couples (Savarese et al., 2001 ; Taft et al., 2011).

Les études sur les effets de la guerre sur les enfants des vétérans sont relativement peu nombreuses, et leurs résultats sont assez contrastés. La recherche indique que le trauma des vétérans peut avoir un impact sur leurs enfants, entraînant une détresse accrue (Dekel et Goldblatt, 2008 ; Zerach et al., 2017), un bien-être psychologique moindre (Ruscio et al., 2002), une anxiété et une dépression accrues (Leen-Feldner et al., 2011), ainsi qu’une santé mentale plus fragile avec une exposition plus grande à des événements de vie négatifs (Collins, 2018 ; Kalmijn, 2018).

Si de nombreuses études soulignent les conséquences négatives sur la santé mentale des enfants de vétérans, comme un risque accru de difficultés psychologiques lié à l’exposition de leur père à la guerre (Castro-Vale et al., 2019 ; Dias et Sales, 2009), certaines rapportent des résultats différents. Davidson et Mellor (2001), par exemple, n’ont trouvé aucune différence significative de symptômes de stress post-traumatique ni d’estime de soi entre les enfants de vétérans atteints de TSPT et les enfants de civils sans TSPT. Ces variations peuvent tenir à des différences méthodologiques, les études cliniques tendant à rapporter des résultats plus significatifs (Kalmijn, 2018). La forte hétérogénéité des effets psychologiques rapportés suggère un processus complexe et multiforme de traumatisation secondaire chez les enfants de vétérans (Davidson et Mellor, 2001).

À l’origine, le trauma secondaire désignait le fait, pour une personne, de développer des symptômes semblables à ceux du TSPT après avoir entendu parler du trauma d’une autre, même sans l’avoir vécu directement (Figley, 1983). Le terme s’est toutefois élargi à un éventail plus large de réponses émotionnelles. Dans ce sens plus large, il désigne toute détresse transmise par une personne traumatisée à son entourage, et pas seulement des symptômes qui reproduisent ceux du TSPT (Galovski et Lyons, 2004).

Une compréhension plus large du trauma secondaire reconnaît la complexité de la manière dont le trauma est vécu. Les premières recherches suggéraient que les enfants absorbent directement la douleur de leurs parents et la portent jusqu’à l’âge adulte (Kalmijn, 2018 ; Rosenheck, 1986). Des études ultérieures révèlent cependant un impact plus indirect. Des parents aux prises avec un trauma peuvent avoir du mal à créer un environnement familial sûr et stable, ce qui entraîne une traumatisation secondaire chez leurs enfants (Yehuda et al., 1998). Des résultats plus récents ont même suggéré que les mères pourraient être une source principale de cette transmission indirecte et ont souligné l’importance de la relation conjugale pour amortir le processus de traumatisation (Bachem et al., 2018 ; Yehuda et Lehrner, 2018).

Ces résultats mettent en lumière l’interdépendance au sein des familles. Le trauma d’un membre peut affecter tout le système familial. Le lien parent-enfant, la relation de couple et même les interactions du conjoint ou de l’épouse avec les enfants peuvent tous en être touchés. Compte tenu de cette complexité, cette étude qualitative vise à explorer les dynamiques familiales au moyen de génogrammes. Traditionnellement utilisés dans la pratique clinique en thérapie familiale, les génogrammes ont récemment été appliqués à la recherche pour explorer les dynamiques familiales. Cet outil permet un examen détaillé des schémas relationnels et des influences intergénérationnelles, et enrichit notre compréhension des processus familiaux complexes (Wendt et Crepaldi, 2008), comme le détaille la section consacrée à la méthode. En examinant ces génogrammes, nous espérons repérer d’éventuels schémas relationnels dysfonctionnels susceptibles de contribuer à la compréhension du processus de trauma secondaire.

Méthode

Plan de recherche

Approche de l’enquête

Cette étude s’appuie à la fois sur la théorie systémique familiale (TSF) et sur l’approche centrée sur la personne (ACP) appliquée à la famille.

Malgré des données empiriques limitées, les approches systémiques familiales sont de plus en plus appliquées pour aborder et traiter les problèmes liés au TSPT, tant au niveau individuel que familial (Monson et al., 2021 ; Rando et Thompson-Holland, 2022), une orientation qui rejoint le consensus croissant de spécialistes qui préconisent un modèle de traitement relationnel dans les contextes de TSPT (McWey, 2022 ; Smedley et Nelson-Goff, 2025) ; de même, le modèle humaniste de l’ACP a aussi été utilisé pour comprendre les processus traumatiques et leur traitement (Joseph, 2004 ; Joseph, 2021 ; Murphy et al., 2019). Ces modèles n’apportent qu’une modeste contribution théorique à la compréhension du TSPT. Leur centration interrelationnelle et leurs méthodes les rendent toutefois utiles et appropriés pour la présente étude.

La TSF comme l’ACP soulignent l’inscription de chaque personne dans des relations et l’importance de comprendre la dynamique complexe de ces interactions pour saisir pleinement son fonctionnement global.

La TSF considère la famille comme « un ensemble d’éléments reliés par un ensemble de relations, en relation continue avec l’environnement extérieur, maintenant leur équilibre interne au cours d’un processus de développement complexe, avec des crises régulières qui exigent un réajustement souple de toutes les règles qui régissent le fonctionnement du système familial » (Sampaio, 1984, p. 67). L’ACP adopte une position phénoménologique à l’égard du système familial : elle reconnaît que chaque personne occupe un monde phénoménologique unique, comprenant des domaines d’expérience à la fois internes et externes. Le domaine interne englobe l’expérience des dynamiques intrapsychiques, tandis que le domaine externe englobe l’expérience des réponses du système familial à ce qu’elle perçoit de ces deux domaines (Levant, 1978).

Conformément à une approche phénoménologique du recueil des données, nous avons exploré la notion de « concept de famille », qui désigne la conscience et la conceptualisation qu’une personne a de ses expériences familiales interpersonnelles. Elle englobe les expériences vécues de la personne, mêlées au sens qu’elle leur attribue (Van der Deen, 1969). Nous avons donc choisi de mener des entretiens individuels avec les trois membres de la famille nucléaire, puis de réunir les informations dans un génogramme unique par famille.

Participation à l’étude

Description de l’équipe de recherche

L’équipe de recherche réunissait des personnes ayant une expérience clinique de la prise en charge des vétérans de la guerre d’outre-mer et une expertise de recherche sur le TSPT chez les vétérans et dans d’autres populations. Deux membres de l’équipe avaient en outre une qualification en thérapie familiale et apportaient leur expérience de l’utilisation du génogramme. Les entretiens ont été menés par des psychologues et des spécialistes du travail social employés par l’institution de l’étude, la Ligue des Combattants, qui offre des services aux vétérans et à leurs familles. Leur connaissance préalable de ces familles a guidé le choix du matériel de recueil des données. Au sein d’une même famille, tous les entretiens ont été menés par le même membre de l’équipe technique. Seule la relation de confiance déjà établie entre l’équipe technique, les vétérans et leurs familles a permis la tenue des entretiens, compte tenu de la sensibilité du sujet. En outre, étant donné l’âge des personnes participantes (les vétérans et leurs partenaires), l’entretien a été jugé la méthode la plus adaptée pour recueillir des informations sur l’histoire familiale, les relations et les événements marquants. Tout au long du recueil des données, les personnes chargées des entretiens ont rencontré périodiquement l’équipe de recherche pour lever les doutes concernant les questions ouvertes.

Personnes participantes

L’étude a porté sur 32 familles portugaises de vétérans de la guerre d’outre-mer, comprenant les vétérans eux-mêmes, leurs épouses et leurs enfants adultes (100 personnes au total). La guerre d’outre-mer s’étant déroulée entre 1961 et 1974, les vétérans participants avaient au moins 68 ans (âge moyen des vétérans = 74,39 ; ET = 4,04 ; min. = 68 ; max. = 83 ; âge moyen des épouses = 70,97 ; ET = 5,46 ; min. = 59 ; max. = 80). Leurs enfants adultes avaient entre 30 et 54 ans (âge moyen = 43,62 ; ET = 6,17).

Issus des trois branches des forces armées (armée de terre, marine et armée de l’air), ces vétérans avaient passé en moyenne 24 mois en mission, en Angola, au Mozambique, en Guinée ou en Inde.

Recrutement et sélection

Les familles ont d’abord été repérées dans les bases de données des membres de l’institution (dans tout le pays). La priorité a été donnée aux familles intactes, avec des enfants adultes et des antécédents de TSPT chez le vétéran. Ces familles ont ensuite été contactées par téléphone pour évaluer leur disposition à participer. Lorsque les trois membres de la famille étaient disponibles, des entretiens individuels ont été programmés. Toutes les familles qui ont accepté de participer et avec lesquelles il a été possible de fixer les rencontres ont été incluses.

L’étude a été approuvée par le comité d’éthique du CIP-Centre de recherche en psychologie (approbation 15/2021). Une analyse d’impact relative à la protection des données a également été réalisée. La participation à l’étude n’a donné lieu à aucune compensation, de quelque nature que ce soit. Le consentement éclairé de toutes les personnes participantes a été obtenu.

Recueil des données

Nous avons utilisé une grille d’entretien semi-directif, appelée histoire clinique familiale, qui a facilité la construction ultérieure des génogrammes familiaux. Cette démarche nous a permis de recueillir des informations approfondies sur l’histoire de la famille, ses relations et ses schémas d’interaction, et d’obtenir une compréhension globale du système familial à partir de plusieurs points de vue individuels. Les entretiens ont duré de 30 à 107 minutes, avec une durée moyenne de 46 minutes. Cette variation peut tenir au fait que plusieurs membres de l’équipe technique ont mené les entretiens avec des familles différentes. Le style d’entretien propre à chaque membre de l’équipe a pu mettre certaines personnes suffisamment à l’aise pour s’exprimer plus longuement. De plus, certaines personnes ont raconté leurs expériences de manière très détaillée, ce qui a allongé les entretiens.

Histoire clinique familiale

Des histoires cliniques individuelles ont été recueillies afin de comprendre en profondeur les événements de vie des personnes participantes, les dynamiques familiales, les événements marquants et d’autres aspects pertinents du fonctionnement familial. Elles ont aussi permis d’obtenir les données nécessaires à la construction du génogramme de chaque famille.

Le recueil des données a été assuré par l’équipe technique (psychologues et spécialistes du travail social) du Centre d’appui médical, psychologique et social de la Ligue des Combattants, une institution qui soutient les militaires portugais dans diverses régions du pays. Cette équipe a vérifié quels membres de l’institution remplissaient les critères d’inclusion de l’étude (disposition des trois membres de la famille à participer, maintien du mariage jusqu’à aujourd’hui et absence, chez le vétéran, de troubles cognitifs ayant des répercussions sur la parole et la mémoire). Toutes les personnes participantes ont signé un consentement éclairé écrit.

Des données complètes sur les antécédents médicaux et les dynamiques relationnelles de la famille ont été recueillies au moyen d’entretiens semi-directifs avec les vétérans, leurs épouses et leurs enfants adultes (en présentiel ou par Zoom). Guidés par une grille ouverte, les entretiens cherchaient à reconstituer les histoires de vie individuelles, en repérant le développement, le parcours scolaire, professionnel et relationnel, les données cliniques (troubles, maladies, hospitalisations), les types de communication, les relations entre sous-systèmes, à savoir conjugal (répartition des tâches, rôles, intimité, communication et relation de couple), parental (relation parent-enfant, styles parentaux) et fraternel (rang dans la fratrie, relation entre frères et sœurs), les étapes du développement familial, les changements de la vie familiale, les secrets et les tabous, les rituels et la vie quotidienne, ainsi que les fonctions et les rôles, la hiérarchie et le leadership. Les questions ouvertes étaient posées dans un ordre émergent, guidé par les réponses des personnes interrogées. Par exemple : « Parlez-moi de l’histoire de votre famille », « Comment était la relation entre vous et vos enfants ? » et « Comment les tâches étaient-elles réparties dans votre couple ? ». Les enregistrements audio des entretiens ont été transcrits avec Happy Scribe.

Génogramme

Une personne de l’équipe de recherche a élaboré les génogrammes ; elle n’a pris connaissance du contenu des entretiens qu’une fois ceux-ci transcrits et n’a participé à aucun d’entre eux. Après la transcription, elle a réécouté les entretiens et les a relus plusieurs fois avant de construire chaque génogramme.

Bien qu’il s’agisse avant tout d’un instrument clinique, le génogramme est déjà reconnu comme un outil scientifique de recueil des données, en particulier dans la recherche qualitative avec les familles (Wendt et Crepaldi, 2008). C’est un outil d’évaluation et d’intervention qui permet de repérer les héritages symboliques familiaux significatifs, reçus et transmis de génération en génération, qui constituent une carte du patrimoine relationnel de la famille (Krüger et Werlang, 2008). Construit comme un arbre généalogique, il permet de rassembler des informations qualitatives sur les dynamiques familiales, les processus de communication, les relations établies, et d’analyser les équilibres et les déséquilibres familiaux (Nascimento et al., 2005).

Le génogramme permet deux types d’analyse distincts, selon deux axes de visualisation possibles. L’axe horizontal porte sur l’examen des schémas d’interaction personnels et familiaux actuels et sur la manière dont chaque membre de la famille fait face aux crises et aux difficultés. L’axe vertical, ou transgénérationnel, repère quant à lui les rôles, les fonctions et le degré d’autonomie (Carr, 2006 ; Penso et Costa, 2008). Ces analyses transgénérationnelles cherchent aussi à déchiffrer les valeurs culturelles, les croyances et les comportements transmis de génération en génération (Rogers et Durkin, 1984 ; Sexton et al., 2003).

Analyse

Stratégies d’analyse des données

L’élaboration et l’analyse des génogrammes ont suivi les lignes directrices en trois étapes de Puhlman et al. (2023) : (1) codage des entretiens ; (2) construction des génogrammes ; et (3) analyse transversale des génogrammes des différentes familles.

Le codage des transcriptions d’entretien visait à repérer et à comprendre la qualité des relations familiales. Une approche inductive (fondée sur les données) a été utilisée, qui a permis de repérer dans les entretiens des éléments précis susceptibles de refléter les processus relationnels représentés sur les génogrammes. Si une validation par les personnes interrogées n’était pas possible, puisque chaque génogramme était construit à partir de trois entretiens distincts, une analyse comparative des informations recueillies a été menée.

Les génogrammes ont été construits avec le logiciel Genopro (https://genopro.com/), en trois phases. Dans un premier temps, la structure du génogramme de chaque famille a été créée afin d’en comprendre la composition et l’organisation de base (identification des membres, formation et dissolution des unions, enfants nés ou adoptés, décès, entre autres). Dans un deuxième temps, les processus relationnels repérés ont été insérés dans les génogrammes sous forme de lignes de couleur, au moyen des signes disponibles ou créés. Des lignes rouges, avec différents motifs de pointillés, ont servi à coder les relations négatives, comme le désaccord, l’hostilité, le conflit ou la violence. Des lignes vertes, avec plusieurs motifs de pointillés, ont servi à coder les relations positives, comme l’amitié ou l’harmonie. Des lignes noires ont servi à coder d’autres types de relations (distance ou indifférence et apathie), et des formes ont servi à coder des situations particulières (carrés de couleur pour diverses maladies, symboles spécifiques pour des problèmes comme l’alcoolisme ou les dépendances, entre autres). Dans un troisième temps, l’équipe a relu les génogrammes pour en confirmer l’exactitude.

Dans l’analyse transversale, tous les génogrammes ont été analysés visuellement ensemble, dans le but de repérer les dynamiques relationnelles communes aux différentes familles et de dégager des « thèmes » à partir d’elles. Ce processus d’analyse offre un modèle plus complexe, dynamique et holistique pour étudier le fonctionnement familial au regard d’une question de recherche précise (Puhlman et al., 2023) : ici, examiner l’impact du trauma de guerre du vétéran (symptômes de TSPT) sur les membres de la famille nucléaire et sur les relations familiales.

Les thèmes retenus pour ce codage étaient la présence ou l’absence de symptômes de détresse psychologique chez le vétéran, son épouse et/ou ses enfants ; le type de relations prédominantes (négatives, positives ou les deux) ; et l’orientation des relations négatives (l’axe horizontal indiquant des difficultés entre le vétéran et son épouse, l’axe vertical des difficultés entre membres de plusieurs générations). Ces thèmes ont permis de regrouper les familles et serviront à décrire les résultats.

Pour garantir la cohérence du codage d’une famille à l’autre, tous les génogrammes ont été élaborés par une seule personne de l’équipe de recherche. Celle-ci n’avait eu aucun contact préalable avec les personnes participantes et a appliqué un ensemble standardisé de critères relationnels tirés du logiciel Genopro et de la grille d’entretien. Si la fidélité inter-codeurs n’a pas pu être calculée, le codage reposant sur une seule personne, l’exactitude et la cohérence ont été assurées par des séances de relecture en équipe. Au cours de ces séances, l’équipe de recherche a confronté chaque génogramme aux transcriptions, en discutant des schémas relationnels ambigus ou complexes jusqu’à parvenir à un consensus. En cas d’informations contradictoires entre les entretiens individuels d’une même famille, nous avons appliqué une règle de convergence, en retenant les caractéristiques relationnelles décrites par au moins deux membres de la famille, conformément à une stratégie de triangulation. Cette démarche visait à préserver l’intégrité de chaque point de vue tout en donnant la priorité aux données corroborées.

Résultats

L’analyse des schémas relationnels présentés dans les génogrammes nous a permis de regrouper la majorité des familles en quatre grands « groupes », selon l’impact des symptômes de TSPT du vétéran sur les membres de la famille et sur les relations : le groupe « impact négatif maximal », le groupe « impact négatif limité », le groupe « absence d’impact » et le groupe « impact protecteur ». Quatre familles n’entraient dans aucun de ces groupes. Elles ont été réunies dans un cinquième groupe, appelé « groupe de vulnérabilité spécifique et de résilience partielle », qui désigne des familles aux schémas et aux dynamiques propres.

Le premier groupe, que nous avons appelé « impact négatif maximal », comprend quatre familles. Ce groupe réunit des familles où prédominent les relations dites négatives (les lignes rouges du génogramme). Ces relations de conflit et/ou de violence s’observent à la fois sur l’axe horizontal, pour le sous-système conjugal (le couple formé par le vétéran et son épouse), et sur l’axe vertical, dans les deux sous-systèmes parentaux (la relation du vétéran et de son épouse avec leurs enfants). Des symptômes de santé mentale dégradée se retrouvent chez les deux membres du couple (par exemple TSPT, dépression, anxiété) et, dans certains cas, chez leurs enfants (par exemple anxiété, dépression, idées suicidaires). Le tableau 1 présente les principales caractéristiques de chacune de ces familles (figure 1).

Génogramme d'une famille du groupe « impact négatif maximal », avec les relations codées par des lignes de couleur
Figure 1. Génogramme d’une famille appartenant au groupe « impact négatif maximal ». Note. Le vétéran est indiqué par un carré jaune. Les hommes sont symbolisés par des carrés, les femmes par des cercles. Les lignes plus épaisses indiquent des relations négatives, les lignes plus fines des relations positives (selon le processus de codage de GenoPro) (schéma original en anglais)

Tableau 1 — Description des familles du groupe « impact négatif maximal » (n = 4)

Pour chaque famille : relations et symptômes sur l’axe horizontal (couple), puis sur l’axe vertical (générations), puis autres aspects pertinents.

  • BIM001. Axe horizontal : famille nucléaire vétéran, épouse, fils ; relation négative (violence) ; vétéran : burn-out et dépression ; épouse : dépression, TOC. Axe vertical : vétéran en relation négative (conflit) avec son fils. Autres aspects : trois générations représentées ; les relations négatives prédominent ; le vétéran et son épouse sont tous deux suivis en psychiatrie ; le fils est suivi en psychologie.
  • BIP001. Axe horizontal : famille nucléaire vétéran, épouse ; relation négative (conflit) ; épouse : anxiété. Axe vertical : épouse en relation positive avec son fils. Autres aspects : trois générations représentées ; les relations positives prédominent ; la méfiance du vétéran a abîmé ses relations avec son épouse et sa sœur.
  • CBRAC005. Axe horizontal : famille nucléaire vétéran, épouse ; relation négative (l’épouse contrôle son mari). Axe vertical : vétéran en relation négative avec ses enfants ; relation violente avec son père, sa belle-mère, son épouse et ses enfants ; l’épouse contrôle son fils ; fils avec des idées suicidaires après son divorce. Autres aspects : cinq générations représentées ; les relations négatives prédominent.
  • CBRAC007. Axe horizontal : famille nucléaire vétéran, épouse ; relation négative (violence) ; le vétéran reconnaît le trauma de guerre et son impact sur sa vie. Axe vertical : vétéran en relation négative avec ses enfants, surtout ses filles (violence) ; une fille rapporte une tentative de viol de la part de son père ; épouse en relation positive avec les enfants. Autres aspects : cinq générations représentées ; le vétéran et son épouse sont tous deux suivis en psychiatrie.

Voici quelques extraits qui illustrent les dynamiques familiales décrites :

Vétéran 7 : « Avant d’aller à l’armée, je ne me mettais jamais en colère contre elle. Jamais. C’était complètement différent. Quand je suis revenu de l’armée, ça y était… j’étais déjà contaminé et… puis… jusqu’au point où… j’ai voulu tuer ma plus jeune fille et… ma femme. Et c’est là que… que j’ai commencé à voir un psychiatre. » (J., 75 ans)

Épouse de vétéran 5 : « mon mari a toujours eu ça, je dis que c’est parce qu’il revenait d’outre-mer, pas vrai, ces réactions qu’il avait, je veux dire, pour un oui ou pour un non il me battait, parfois quand les enfants méritaient une claque il ne la donnait pas et d’autres fois, les pauvres ne faisaient rien et ils se faisaient battre… » (M.I., 76 ans)

Fille de vétéran 5 : « Là, vraiment, de très mauvais souvenirs d’enfance. Très mauvais. Vraiment mauvais. Et je crois que j’ai effacé la plus grande partie de mon cerveau, vraiment, parce que… je n’ai aucun moment de joie. Quand je voyais mon père jouer, il avait même l’air bien. C’était… comme s’il changeait. Mais… une heure ou deux plus tard, c’était déjà le… mauvais père. Ah… Et ma mère dit qu’il n’était pas comme ça. Elle me l’a dit une fois, même… avant que je le connaisse, avant qu’il parte à la guerre, il n’était pas comme ça. Mais… elle seule peut le dire. Ah… mais bon, il a toujours été cette personne… C’est lui le chef. Il fait, tout ce qu’il dit doit être fait, un point c’est tout ! » (C., 52 ans)

Le deuxième groupe, celui de l’« impact négatif limité », comprend neuf familles. Dans ce groupe, ce sont précisément les relations du vétéran qui semblent avoir été touchées par le trauma. Bien qu’il existe des relations conflictuelles dans le sous-système conjugal, entre le vétéran et son épouse, et dans le sous-système parental du vétéran (sa relation avec ses enfants), les relations de l’épouse avec les enfants restent positives (lignes vertes, plus fines). Les atteintes à la santé mentale concernent surtout le vétéran. Les enfants ont perçu dès l’enfance l’impact négatif du trauma de leur père sur les relations familiales, en particulier sur les relations de leur père en général. Le tableau 2 décrit ces neuf familles (figure 2).

Génogramme d'une famille du groupe « impact négatif limité »
Figure 2. Génogramme d’une famille appartenant au groupe « impact négatif limité » (schéma original en anglais)

Tableau 2 — Description des familles du groupe « impact négatif limité » (n = 9)

  • CBRAC002. Axe horizontal : famille nucléaire vétéran, épouse ; relation négative (conflit) ; l’épouse a pensé à tuer son mari. Axe vertical : vétéran en relation négative (rupture) avec son fils ; distance avec sa belle-fille ; relation positive avec son petit-fils. Autres aspects : cinq générations représentées.
  • CBRAC008. Axe horizontal : famille nucléaire vétéran, épouse ; relation négative (conflit). Axe vertical : vétéran en relation négative avec son père et ses frères et sœurs ; relation distante avec son fils ; épouse en relations positives. Autres aspects : quatre générations représentées.
  • L001. Axe horizontal : famille nucléaire vétéran, épouse ; relation négative (distance) ; père atteint de dépression ; cauchemars de guerre. Axe vertical : vétéran en relation distante avec ses enfants ; épouse en relations positives avec les enfants ; fille : crise d’anxiété ; conflit entre la mère du vétéran, le vétéran et son épouse. Autres aspects : trois générations représentées ; l’épouse et les enfants reconnaissent l’impact négatif de la guerre sur le vétéran.
  • L002. Axe horizontal : famille nucléaire vétéran, épouse ; relation négative (violence) ; vétéran atteint de dépression, avec deux tentatives de suicide. Axe vertical : vétéran en relation distante avec sa fille ; conflit avec son fils ; épouse en relations positives avec les enfants ; les enfants ont été témoins de violences conjugales très graves (coma de la mère) et ont subi des agressions ; la fille dit que la mère encourage aussi la violence. Autres aspects : cinq générations représentées.
  • L003. Axe horizontal : famille nucléaire vétéran, épouse ; relation négative (conflit, violence psychologique). Axe vertical : vétéran en relation conflictuelle avec ses enfants ; les enfants rapportent que le trauma de guerre du vétéran a eu un impact négatif sur leur relation avec lui. Autres aspects : quatre générations représentées.
  • L004. Axe horizontal : famille nucléaire vétéran, épouse ; relation négative (conflit) ; trauma reconnu par le vétéran. Axe vertical : vétéran en relation distante avec sa belle-fille (fille de son épouse). Autres aspects : quatre générations représentées.
  • L005. Axe horizontal : famille nucléaire vétéran, épouse ; relation négative (conflit, violence) ; trauma et comportement impulsif reconnus par le vétéran. Axe vertical : vétéran en relation distante avec son fils ; épouse en relation positive avec son fils. Autres aspects : quatre générations représentées.
  • L006. Axe horizontal : famille nucléaire vétéran, épouse ; relation négative (conflit). Axe vertical : relations positives ; enfants qui avaient peur de leur père (dans l’enfance). Autres aspects : cinq générations représentées.
  • Lx010. Axe horizontal : famille nucléaire vétéran, épouse ; relation négative (conflit) ; vétéran atteint de TOC (sans lien avec la guerre) ; il reconnaît l’impact de la guerre. Axe vertical : relations positives. Autres aspects : quatre générations représentées.

Voici maintenant quelques extraits des propos de membres des familles de ce groupe :

Vétéran 3 : « Je crois qu’il y a eu une faute dans mon manque de patience avec eux et dans le fait que je faisais plus attention à moi-même ou au monde extérieur qu’à eux (…) la guerre, je ne dis pas qu’elle était toujours sur la table, mais je tournais toujours en rond, j’ai beaucoup de mal avec moi-même parce que je parle aux gens et je vois toujours les lieux de la guerre où je suis allé et tout ça…. » (F., 74 ans)

Épouse de vétéran 1 : « Mais il était toujours dehors. Il allait ici ou là, ou il travaillait et il… gagnait sa vie là-bas. Il ne passait pas beaucoup de temps à la maison (…) Il a toujours fait passer son travail en premier. Jamais sa famille (…). Mais maintenant, si on le contredit sur quelque chose, il vient dire “non, mais tu devrais faire ça” ou autre chose, ou… il est fou ! (…) Parfois je réagis, parfois je dis des choses, parfois je me tais et il boude ! » (B., 68 ans)

Fils de vétéran 2 : « Quand il se mettait en colère, il perdait le contrôle et perdait facilement son… Ce n’était pas quelque chose qui… cassait tout dans la maison, ou frappait quelqu’un, ou maltraitait quelqu’un, ou était violent, non. C’était… c’était ce truc, c’était de l’agitation… » (P., 49 ans)

Le troisième groupe, désigné comme « absence d’impact », comprend cinq familles. Dans ces familles, les génogrammes montrent une prédominance de relations positives (lignes vertes et fines) entre les membres, tant au niveau du sous-système conjugal qu’au niveau du sous-système parental. Les membres de la famille disent ne pas avoir ressenti, au fil des années, l’impact des conséquences de l’expérience de guerre du vétéran sur le fonctionnement familial. Ces familles reconnaissent l’existence de divers problèmes chez un ou plusieurs membres, mais liés à d’autres facteurs (de vie) que la guerre. Le tableau 3 décrit les caractéristiques de ces familles (figure 3).

Génogramme d'une famille du groupe « absence d'impact »
Figure 3. Génogramme d’une famille appartenant au groupe « absence d’impact » (schéma original en anglais)

Tableau 3 — Description des familles du groupe « absence d’impact » (n = 5)

  • CBRAC001. Axe horizontal : famille nucléaire vétéran, épouse ; relation positive. Axe vertical : relations positives ; problèmes de l’épouse avec son père (violence). Autres aspects : trois générations représentées.
  • CBRAC003. Axe horizontal : famille nucléaire vétéran, épouse ; relation positive. Axe vertical : relation positive avec les enfants et les petits-enfants ; relation distante du couple avec ses propres parents. Autres aspects : six générations représentées.
  • CBRAC004. Axe horizontal : famille nucléaire vétéran, épouse ; relation positive. Axe vertical : relation positive ; relation négative de l’épouse avec son père. Autres aspects : cinq générations représentées.
  • CBRAC006. Axe horizontal : famille nucléaire vétéran, épouse ; relation positive ; épouse : dépression. Axe vertical : relations positives ; vétéran en relation distante avec sa belle-fille ; le vétéran n’a jamais connu son père (vécu comme un trauma). Autres aspects : cinq générations représentées.
  • Lx001. Axe horizontal : famille nucléaire vétéran, épouse ; relation positive. Axe vertical : relations positives. Autres aspects : trois générations représentées.

Quelques extraits des entretiens permettent de comprendre la dynamique familiale positive :

Vétéran 6 : « notre organisation de couple, je crois qu’elle est bonne. Ce qu’il faut, c’est qu’on se comprenne et qu’il y ait de la compréhension des deux côtés (…). Elle est un peu fâchée en ce moment, elle boude un peu (…), je m’énerve parfois parce qu’elle ne demande pas d’aide. » (M., 77 ans)

Épouse de vétéran 8 : « Notre relation a toujours été très bonne, Dieu merci. Très bonne. Parce qu’à la maison, je m’occupais de tout, et en plus de travailler à l’extérieur, je m’occupais de tout. Mes enfants, l’un comme l’autre, ont été merveilleux, ils ne nous ont jamais causé de problèmes. » (M. F., 80 ans)

Fils de vétéran 4 : « Mon père est plus tolérant que ma mère, mais mon père arrive à des moments où j’en suis venu à la conclusion que ça ne sert plus à rien de discuter, parce qu’il continue sur sa lancée et que je n’ai aucune chance, aucune chance… » (A.J., 46 ans)

Le quatrième groupe a été désigné comme « impact protecteur ». C’est le plus important des quatre groupes, avec 10 familles. Dans ces familles, on observe clairement une prédominance de relations de bonne qualité ou positives (lignes vertes et fines) dans les différents sous-systèmes familiaux. Bien que les membres de la famille reconnaissent les conséquences de l’expérience traumatique de la guerre vécue par le vétéran et sa souffrance, ce que l’on observe est une dynamique de protection à son égard. Les membres de la famille s’efforcent de prendre soin du vétéran, en tenant compte de sa souffrance et de sa vulnérabilité. Le tableau 4 décrit les principales caractéristiques de ces familles (figure 4).

Génogramme d'une famille du groupe « impact protecteur »
Figure 4. Génogramme d’une famille appartenant au groupe « impact protecteur » (schéma original en anglais)

Tableau 4 — Description des familles du groupe « impact protecteur » (n = 10)

  • B002. Axe horizontal : famille nucléaire vétéran, épouse ; relation positive. Axe vertical : relations positives ; la fille reconnaît la souffrance de son père. Autres aspects : quatre générations représentées ; la guerre est un tabou, dont on ne parle pas dans la famille.
  • BIC001. Axe horizontal : famille nucléaire vétéran, épouse ; relation positive ; séparation temporaire (il y a 30 ans) due à l’alcoolisme du vétéran ; vétéran : dépression. Axe vertical : relations positives ; la fille reconnaît l’impact familial de l’alcoolisme de son père. Autres aspects : trois générations représentées.
  • L007. Axe horizontal : famille nucléaire vétéran, épouse ; relation positive ; vétéran : dépression. Axe vertical : relations positives ; l’épouse et les filles protègent le vétéran en raison de sa fragilité. Autres aspects : quatre générations représentées.
  • Lx003. Axe horizontal : famille nucléaire vétéran, épouse ; relation positive. Axe vertical : relations positives ; les enfants indiquent que le TSPT de leur père n’a pas eu d’impact sur leur enfance. Autres aspects : quatre générations représentées.
  • Lx004. Axe horizontal : famille nucléaire vétéran, épouse ; relation positive ; vétéran : alcoolisme (qui accroît son agressivité). Axe vertical : relations positives. Autres aspects : trois générations représentées.
  • Lx005. Axe horizontal : famille nucléaire vétéran, épouse ; relation positive ; le vétéran souffre en silence (sic). Axe vertical : relations positives. Autres aspects : quatre générations représentées.
  • Lx006. Axe horizontal : famille nucléaire vétéran, épouse ; relation positive ; vétéran : impulsions violentes (trauma de guerre) et dépression. Axe vertical : relations positives. Autres aspects : trois générations représentées.
  • Lx009. Axe horizontal : famille nucléaire vétéran, épouse, fils ; relation positive, communication faible. Axe vertical : relations positives. Autres aspects : quatre générations représentées.
  • Prt003. Axe horizontal : famille nucléaire vétéran, épouse ; relation positive ; militaire : troubles du sommeil (trauma de guerre). Axe vertical : relations positives. Autres aspects : trois générations représentées.
  • Prt004. Axe horizontal : famille nucléaire vétéran, épouse ; relation positive ; militaire : troubles du sommeil (trauma de guerre). Axe vertical : relations positives ; la fille se souvient de l’agressivité de son père. Autres aspects : quatre générations représentées.

Voici quelques extraits des entretiens avec ce groupe :

Vétéran 9 : « À part les petites choses éducatives que les parents ont parfois avec leurs enfants, évidemment, mais c’est une famille formidable, la relation avec eux est excellente, avec mes enfants c’est excellent… de ce côté-là tout va bien, tout va bien. »

Épouse de vétéran 10 : « il me parle et je lui dis : “Allez, parle, ça te fait du bien de parler”, et parfois je vais chercher les photos et on est là à regarder les photos de l’armée. Il pleure quand il voit certaines choses et je lui dis “pleure, ça te fait du bien de pleurer”, alors il pleure et il me parle… » (E., 65 ans)

Fille de vétéran 11 : « Il a du soutien, et il y a là-bas d’autres personnes qu’il a rencontrées et qui étaient aussi outre-mer, alors on dirait qu’ils parlent tous la même langue. Et il aime ça. Et il y a la réunion annuelle avec les anciens camarades, ma sœur et moi y sommes allées avec mes parents, nous n’étions jamais allées à une réunion et il a vraiment apprécié qu’on y aille (…) Et aujourd’hui encore, malheureusement… quand il y a des visites et qu’elles rangent leurs affaires… mon père peut fouiller le sac de la personne pour voir s’il y a de l’argent, oui. Il faut faire attention, parce que nous le savons déjà, et le petit-fils aussi, mon fils, alors il faut faire attention à ça. » (A., 42 ans)

Les quatre familles restantes ont été réunies dans un cinquième groupe, le « groupe de vulnérabilité spécifique et de résilience partielle ». Ces familles présentent des dynamiques différentes et n’entrent dans aucun des groupes décrits. Dans deux d’entre elles, les relations positives prédominent, mais les différents éléments du système présentent des symptômes de détresse psychologique. Les changements de comportement du vétéran après l’événement traumatique (agressivité, comportements étranges) y sont reconnus. Dans les deux autres familles, la relation entre le vétéran et son épouse est positive, mais on observe une prise de distance relationnelle entre le vétéran et ses enfants. Dans l’une de ces familles, la fille a décrit des symptômes de souffrance (tentative de suicide). Le tableau 5 présente les caractéristiques de ces familles.

Tableau 5 — Familles n’appartenant à aucun des groupes précédents (n = 4)

  • B001. Axe horizontal : famille nucléaire vétéran, épouse ; relation positive ; épouse : symptômes de trauma secondaire. Axe vertical : relations positives ; troubles psychiques sur plusieurs générations ; fils : tentative de suicide et divorce ; il reconnaît les effets sur la famille des comportements étranges et des fantasmes de son père. Autres aspects : quatre générations représentées.
  • Lx002. Axe horizontal : famille nucléaire vétéran, épouse, fille, mère du vétéran ; relation négative (conflit) ; agressivité du vétéran après la guerre. Axe vertical : relations positives ; fille : anxiété et dépression. Autres aspects : trois générations représentées.
  • Prt001. Axe horizontal : famille nucléaire vétéran, épouse, fille, gendre, petits-enfants ; relation positive. Axe vertical : vétéran en relation distante avec sa fille ; fille : tentative de suicide. Autres aspects : quatre générations représentées.
  • Prt002. Axe horizontal : famille nucléaire vétéran, épouse ; relation positive ; vétéran : difficultés relationnelles (trauma de guerre). Axe vertical : vétéran en relation distante avec ses enfants. Autres aspects : trois générations représentées.

Discussion

La présente étude a examiné les dynamiques familiales au moyen de génogrammes afin de repérer les schémas relationnels prédominants. Les résultats montrent une grande variabilité dans la manière dont les familles répondent à la présence prolongée d’un membre (le vétéran) atteint de TSPT. Comme l’ont décrit Figley et Kiser (2013), les familles peuvent se situer le long d’un continuum allant de l’épanouissement aux difficultés et à l’échec, une observation qui concorde étroitement avec nos données.

Dans un petit sous-ensemble de familles, l’impact des symptômes de TSPT semblait particulièrement grave. Leshem et al. (2023) soulignent le rôle des « relations émotionnellement chargées avec une personne traumatisée » (p. 2) dans la transmission du trauma. Cela aide à expliquer le climat relationnel observé dans ces familles. Ces systèmes peuvent subir un stress chronique dû à l’accumulation de vulnérabilités et aux exigences continues du soin apporté à un membre de la famille en détresse (Papero, 2017).

Dans ces familles, peu de « barrières de confinement » semblaient limiter la propagation de la détresse. Des symptômes de trauma secondaire (ou du moins des symptômes psychopathologiques) étaient manifestes chez les épouses des vétérans et, dans certains cas, chez leurs enfants. Ce schéma concorde avec les études antérieures qui documentent la forte prévalence des symptômes de TSPT chez les vétérans de guerre (Rahnejat et al., 2022 ; Selimbašić et al., 2019) et ses effets perturbateurs sur le fonctionnement familial (Bensimon et Afota Assaf, 2025 ; Catani, 2010 ; O’Toole et al., 2018). Zerach et al. (2017) ont de même rapporté que le TSPT parental, qu’il touche la mère ou le père, peut nuire à la santé mentale des enfants. Plusieurs études ont en outre montré que l’exposition des épouses aux symptômes de leur mari peut influer fortement sur le devenir de leurs enfants (Shrira, 2015 ; Yehuda et Lehrner, 2018), compte tenu du rôle central qu’elles jouent dans la gestion des difficultés du vétéran (Maddah et al., 2024 ; Norris et al., 2024).

Pris ensemble, ces résultats mettent en évidence le rôle important des mères dans les processus de « contagion » qui caractérisent ces familles. Comme l’ont montré Bachem et al. (2018), lorsque les épouses manquent de ressources internes suffisantes, elles peuvent devenir elles-mêmes symptomatiques, ce qui accroît la vulnérabilité des enfants. À l’inverse, dans les familles où l’impact négatif n’était que limité, les épouses jouaient souvent un rôle d’amortisseur protecteur, préservant les enfants de la détresse et maintenant la stabilité relationnelle d’ensemble, même lorsque les relations du vétéran étaient tendues.

À l’opposé, la plupart des familles de cette étude n’ont connu que des effets négatifs minimes, certaines faisant preuve de schémas adaptatifs ou protecteurs. Dans ces foyers, les proches soutenaient le vétéran de façons qui atténuaient les effets du TSPT sur la famille. Thompson-Hollands et al. (2022) soulignent l’influence notable de la famille sur les trajectoires de TSPT des vétérans. Si des études antérieures ont souligné l’importance d’inclure les familles dans le traitement clinique (Laws et al., 2018 ; Thompson-Hollands et al., 2021), nos résultats indiquent que ces processus protecteurs peuvent aussi se développer naturellement dans les interactions familiales quotidiennes.

Selon Papero (2017), une famille est considérée comme bien adaptée au trauma lorsque les besoins de ses membres sont satisfaits. Figley et Kiser (2013) ont décrit les caractéristiques de ces familles : elles acceptent le facteur de stress ; elles le reconnaissent comme un problème familial ; elles sont orientées vers les solutions plutôt que vers les problèmes ; elles font preuve d’une grande tolérance mutuelle ; elles expriment clairement et directement leur engagement et leur affection ; elles communiquent ouvertement et efficacement ; elles présentent une forte cohésion familiale et des rôles familiaux souples ; elles maintiennent leur structure et leurs routines ; elles utilisent leurs ressources de manière efficace ; elles croient en leurs capacités à faire face et partagent un système de croyances commun. Les familles protectrices de notre étude semblent incarner nombre de ces caractéristiques, ce qui suggère que leur capacité d’adaptation leur a permis de composer plus efficacement avec les symptômes du vétéran.

Le soutien social au sein de la famille est un facteur de protection bien établi contre les symptômes de TSPT, tant dans les populations civiles (Ozer et al., 2003 ; Zalta et al., 2021) que militaires (Xue et al., 2015). Dans le même sens, Blais et al. (2021) ont constaté que le soutien reçu au foyer atténue nettement la gravité du TSPT à long terme chez les vétérans, ce qui concorde avec l’expérience des familles protectrices de notre étude.

Dans l’ensemble, les profils familiaux dégagés dans cette étude, de l’impact négatif maximal au fonctionnement protecteur, reflètent les données empiriques plus larges qui montrent que les familles varient beaucoup dans leur capacité à faire face au trauma. On sait qu’un fonctionnement familial inadapté ou conflictuel intensifie les symptômes de TSPT et entretient la détresse relationnelle (par exemple Dorrington et al., 2019 ; Milenković et al., 2013). Ces schémas ressemblent de près à ceux observés dans nos groupes « impact négatif maximal » et « impact négatif limité », où le conflit intense, la réactivité émotionnelle et des schémas relationnels rigides semblaient aggraver les effets du trauma.

La recherche sur les familles exposées à la guerre ou à un trauma interpersonnel a identifié des profils relationnels distincts, par exemple sécurisé, neutre, discordant ou insécurisé/négatif, qui ont chacun des implications différentes pour l’adaptation et la transmission intergénérationnelle (Punamäki et al., 2018). Ce cadre fait écho à la diversité observée dans notre étude. Certaines familles présentaient des dynamiques à dominante dysfonctionnelle ; d’autres des climats positifs ou « sans impact » ; et un sous-ensemble faisait preuve d’une adaptation protectrice, par la cohésion et la construction partagée du sens.

La recherche sur le trauma familial et développemental montre en outre que la qualité de la communication, la cohésion et la souplesse déterminent de façon décisive si le trauma se propage ou reste contenu au sein d’un système familial. Des données méta-analytiques indiquent qu’une forte cohésion et une communication ouverte prédisent moins de symptômes de TSPT et une plus grande résilience chez les jeunes, alors que le conflit et le désengagement accroissent la vulnérabilité (Ye et al., 2023). Ces résultats confortent notre constat selon lequel un bon fonctionnement relationnel peut atténuer les effets du trauma des vétérans, comme en témoigne le groupe « impact protecteur ».

Enfin, les études centrées sur les réponses parentales au trauma montrent que des comportements précis, comme la surprotection, l’évitement émotionnel ou une communication incohérente, peuvent accroître le risque que les enfants développent des symptômes de stress post-traumatique (Afzal et al., 2023). Cette littérature aide à situer les familles de notre groupe « vulnérabilité spécifique et résilience partielle », dans lequel les efforts de soin coexistaient avec des comportements qui transmettaient la détresse, d’où une adaptation inégale selon les membres de la famille.

Dans leur ensemble, ces résultats soulignent que la variabilité observée dans nos cinq groupes de familles reflète des schémas systémiques plus larges décrits dans la littérature sur le trauma. Ils soulignent aussi l’importance d’évaluer non seulement la symptomatologie individuelle, mais aussi le climat relationnel, les processus de communication et les structures relationnelles intergénérationnelles, lorsqu’on cherche à comprendre comment le trauma façonne le fonctionnement familial au fil du temps.

Limites

Malgré la contribution importante de cette étude, certaines limites doivent être reconnues. Les entretiens avec les membres de chaque famille ont été menés par une seule personne de l’équipe technique, ce qui a pu biaiser quelque peu les informations recueillies.

Les données ont été recueillies individuellement auprès de chaque membre de la famille, et les génogrammes ont été construits à partir de ces informations. Il n’a toutefois pas été possible de connaître la perception qu’avaient les familles de la fidélité du génogramme à leur dynamique familiale. Si les génogrammes peuvent cartographier efficacement les schémas relationnels et l’histoire familiale, ils ne saisissent pas forcément la profondeur des processus psychologiques.

Les entretiens ont été menés par différents membres de l’équipe technique, chaque membre ayant son propre style de relance tout au long de l’entretien. Cela a pu contribuer à la grande variation de la durée des entretiens. Bien que la grille d’entretien ait été la même pour toutes les familles, ces relances différentes ont pu susciter des manières différentes de mener l’entretien, permettant à certaines personnes de s’exprimer plus en profondeur que d’autres.

Les données ayant été recueillies rétrospectivement, des décennies après les événements traumatiques de la guerre d’outre-mer, les dynamiques familiales rapportées peuvent être influencées par les perceptions actuelles, les reconstructions des expériences passées ou une mémoire sélective. Cela introduit un risque de biais de rappel, en particulier dans les récits des processus relationnels au fil du temps. Bien que nous ayons cherché à réduire ce problème en interrogeant séparément les trois membres de chaque famille nucléaire et en croisant leurs récits lors de la construction des génogrammes, nous reconnaissons que les récits rétrospectifs peuvent limiter la précision des interprétations temporelles et causales.

Implications cliniques

Cette étude met en évidence l’importance des dynamiques familiales tout au long de la vie du vétéran comme facteur de protection contre l’impact du TSPT sur toute l’existence. Elle souligne la nécessité de voir le TSPT comme un problème de la famille et pas seulement de la personne, en aidant la famille à s’impliquer dans le traitement comme dans un objectif familial partagé (Shepherd-Banigan et al., 2023) et en améliorant le pronostic favorable du traitement. Adopter la théorie systémique familiale comme approche thérapeutique pour les personnes atteintes de TSPT souligne l’importance d’impliquer tous les membres de la famille dans l’intervention. Engager la famille entière permet de travailler sur l’impact collectif des dynamiques altérées, de permettre à chaque membre de contribuer positivement à la trajectoire familiale et, potentiellement, de renforcer l’efficacité de l’intervention (Senecal et al., 2022).

Outre leur importance, les résultats suggèrent plusieurs applications thérapeutiques concrètes pour guider les thérapeutes qui travaillent dans une perspective centrée sur la personne ou systémique. Les génogrammes utilisés dans cette étude peuvent servir à la fois d’outils d’évaluation et d’instruments thérapeutiques qui facilitent la construction commune du sens en séance. Dans une perspective systémique, cartographier visuellement les schémas relationnels intergénérationnels permet aux familles d’exprimer des cycles relationnels enracinés et d’explorer ensemble d’autres schémas d’interaction.

Les thérapeutes peuvent s’appuyer sur ces schémas pour orienter leurs interventions, en gardant à l’esprit le profil d’impact familial dégagé par cette étude. Pour les familles qui subissent un impact négatif, une intervention systémique peut viser à diminuer la réactivité émotionnelle et à renforcer les frontières entre sous-systèmes. Dans le cadre de la thérapie centrée sur la personne (TCP), le travail thérapeutique peut soutenir ces objectifs en offrant un climat thérapeutique qui favorise la sécurité émotionnelle des personnes qui en ont historiquement manqué, permettant aux vétérans, aux épouses et aux enfants d’explorer librement l’expérience vécue du trauma et ses conséquences sur les relations.

Dans les familles qui fonctionnent de manière protectrice ou adaptative, les thérapeutes peuvent renforcer les processus de résilience existants en reconnaissant explicitement ces « forces » devant la famille. Cette démarche est cohérente avec les principes de la TCP, qui mettent l’accent sur l’évaluation organismique et sur la facilitation de la croissance, ainsi qu’avec les approches systémiques qui voient la résilience comme émergeant de schémas relationnels adaptatifs plutôt que de simples traits individuels.

Enfin, les typologies désormais dégagées peuvent aider les équipes cliniques à ajuster le moment et l’intensité de l’implication de la famille. Par exemple, les familles aux schémas très conflictuels pourraient bénéficier de séances individuelles avant de s’engager dans un travail commun, alors que les familles protectrices pourraient mobiliser dès le départ leurs ressources de soutien existantes. La TCP comme la TSF insistent sur le respect du degré de préparation de la famille, de son autonomie et de sa capacité de changement, des principes qui peuvent guider le rythme et la préparation des interventions.

Au vu de l’ensemble des résultats et de leurs implications, d’autres recherches longitudinales sont nécessaires auprès des familles de personnes atteintes de TSPT, afin d’approfondir notre connaissance des facteurs individuels et relationnels qui conduisent (ou non) à l’apparition de symptômes de détresse psychologique chez les membres de la famille tout au long de leur cycle de vie.

Complexe Systémique : à retenir

L’intérêt de l’étude est méthodologique autant que clinique : faire du génogramme, outil de consultation, un instrument de recherche, en croisant trois récits séparés d’une même famille. Le résultat va contre l’idée d’une transmission fatale du trauma de guerre. Une minorité de familles concentre la violence et la détresse sur plusieurs générations ; dans d’autres, le vétéran reste seul porteur du conflit pendant que l’épouse maintient des liens positifs avec les enfants ; et le groupe le plus nombreux s’organise pour protéger le vétéran. Pour la clinique systémique, la leçon est double : lire le TSPT comme une affaire de famille, et repérer le rôle de tampon, souvent silencieux, que joue la conjointe, ce qui invite à la soutenir plutôt qu’à la voir seulement comme aidante. Les limites sont réelles : récits rétrospectifs recueillis cinquante ans après, génogrammes codés par une seule personne, et une famille « protectrice » qui peut aussi être une famille où la guerre reste un tabou. À lire avec l’article sur le TSPT parental vécu par les enfants des familles militaires, et avec l’article sur le génogramme comme outil de recherche avec les familles.

Notes de l’original

Liens d’intérêts. L’équipe de recherche n’a déclaré aucun conflit d’intérêts potentiel concernant la recherche, la rédaction ou la publication de cet article.

Financement. L’équipe de recherche a bénéficié du soutien financier suivant pour la recherche, la rédaction ou la publication de cet article : ce travail a été soutenu par la Fundação para a Ciência e a Tecnologia (subvention no UID/06317/2023 ; DOI https://doi.org/10.54499/UID/0, UID/4345/2020).

Soumission. Ce manuscrit comprend des éléments originaux et inédits et n’est pas en cours d’examen pour publication ailleurs. Les données primaires n’ont pas été publiées auparavant ni acceptées pour publication.

Références

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Traduction non officielle en français de Vivre avec un vétéran traumatisé : le génogramme comme outil de recherche sur le fonctionnement familial, par Rute Brites, Odete Nunes, João Hipólito, Tânia Brandão, António Correia et Cristina Nunes, The Family Journal, vol. 34, no 2 (2026), doi : 10.1177/10664807261415864, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableaux présentés en listes, génogrammes en anglais). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Living with a Veteran with Trauma: Impact on Family Functioning Using the Genogram as a Research Tool », publié dans The Family Journal (2026) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Comment citer cet article

Brites, R., Nunes, O., Hipólito, J., Brandão, T., Correia, A., et Nunes, C. (2026). Vivre avec un vétéran traumatisé : le génogramme comme outil de recherche sur le fonctionnement familial (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/vivre-avec-un-veteran-traumatise-le-genogramme-comme-outil-de-recherche (Œuvre originale publiée en 2026 dans The Family Journal, 34(2), 380-395 (2026) ; republiée en 2026 par The Family Journal, https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/10664807261415864)

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