Human Systems · Thérapie familiale

Explorer la relation triadique parent–enfant–fratrie : comment le regard des mères sur leurs enfants influe-t-il sur les relations fraternelles ?

Pourquoi, dans une même famille, la relation entre deux enfants tourne-t-elle à l’hostilité, ou au soutien sans faille ? À l’université de Roehampton, une équipe a filmé trois fratries en train de jouer et interrogé leurs mères avec les outils du modèle dynamique-maturationnel de l’attachement de Patricia Crittenden. Dans chaque famille, un enfant réveille chez la mère une menace venue de sa propre histoire, et la relation fraternelle s’organise autour de ce point sensible.

Auteurs Hannah Drzymala, Ben Grey et Nancy Fowler (École de psychologie, université de Roehampton, Londres, Royaume-Uni)Première publication Human Systems, 21 décembre 2022Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Explorer la relation triadique parent–enfant–fratrie : comment le regard des mères sur leurs enfants influe-t-il sur les relations fraternelles ?, par Hannah Drzymala, Ben Grey et Nancy Fowler, publié dans Human Systems (SAGE) (2023), doi : 10.1177/26344041221145619, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les sept tableaux sont présentés sous forme de listes ; la note du tableau 2 est reprise sous le tableau. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

La dynamique d’une relation peut servir à « étayer » les problèmes ou les déséquilibres d’une autre.

Hannah Drzymala, Ben Grey et Nancy Fowler

Résumé

Le fonctionnement du sous-système fraternel est souvent négligé dans la recherche sur les relations d’attachement, alors qu’il peut être aussi bien menaçant que protecteur. À partir d’une approche par cas multiples, cette étude a cherché à construire une théorie sur la manière dont la relation mère-enfant et le regard que la mère porte sur chacun de ses enfants influent sur la relation fraternelle. Trois familles ont été évaluées au moyen de l’entretien sur la signification de l’enfant (Meaning of the Child Interview), une méthode d’analyse du discours parental dans un entretien semi-directif visant à comprendre la relation parent-enfant, et d’une procédure de jeu libre entre frères et sœurs. L’étude a montré comment, dans les relations plus en difficulté, l’enfant représentait une menace ou un défi particulier pour la mère, et comment l’ajustement de l’enfant à cette situation influençait la dynamique de la relation fraternelle. Un enfant peut être recruté pour prendre soin de l’autre afin d’alléger les exigences qui pèsent sur la mère, servir d’allié à la mère contre l’autre enfant, ou bien les enfants peuvent se soutenir mutuellement pour compenser ce qui manque dans la relation enfant-parent. Ces dynamiques étaient en outre influencées par des défis systémiques plus larges touchant les enfants comme la mère, tels que le conflit parental ou l’installation dans un nouveau pays.

Mots-clés : attachement, histoires à compléter, relations fraternelles, parentalité, relations parent-enfant, entretien sur le développement parental, étude de cas visant à construire une théorie, mentalisation.

Introduction

La théorie de l’attachement offre une compréhension interpersonnelle de la pensée, des émotions et du comportement humains, mais on lui a parfois reproché de se centrer excessivement sur la dyade mère-enfant. Une telle focalisation néglige le réseau de relations dans lequel s’inscrivent le parent et l’enfant (Dubois-Comtois et Moss, 2008), ainsi que l’importance des triangles relationnels pour comprendre les interactions familiales (Dallos et al., 2016). Chaque membre de la famille peut être considéré comme appartenant à plusieurs sous-systèmes du système familial plus large : le sous-système conjugal, le sous-système coparental et le sous-système fraternel, en plus du sous-système parent-enfant (Pinel-Jacquemin et Zaouche Gaudron, 2012). Tous interagissent en permanence et s’influencent mutuellement sous la forme de relations triadiques : par exemple, les parents et leur enfant, ou deux enfants d’une fratrie et un parent (Crittenden et Dallos, 2009). La fratrie peut être définie comme l’ensemble des enfants biologiquement apparentés ou ayant vécu ensemble pendant une période importante, comme dans le cas des demi-frères et demi-sœurs ou des quasi-frères et quasi-sœurs. La relation fraternelle existe au sein du système familial ; elle fonctionne donc en lien avec le système de soins parentaux et la relation conjugale (Farnfield, 2009), ce qui rend son étude isolée problématique.

L’attachement dans le système familial : le modèle dynamique-maturationnel de l’attachement et de l’adaptation

La théorie de l’attachement est une théorie évolutionniste qui explique comment les enfants utilisent la proximité et le soutien de leurs parents pour survivre et faire face aux dangers de l’environnement. Le modèle dynamique-maturationnel de l’attachement et de l’adaptation de Crittenden (DMM : Crittenden et al., 2021a) donne à la théorie de l’attachement une orientation explicitement systémique, par l’attention explicite qu’il porte aux influences systémiques plus larges de l’environnement autour desquelles les enfants organisent leur stratégie d’attachement (Crittenden et al., 2014), et à la fonction systémique du comportement d’attachement (Dallos et al., 2019). L’attachement n’est pas simplement une fonction de la relation dyadique ; il reflète plutôt la réponse de l’enfant au réseau complexe de relations dans lequel s’inscrit l’enfant.

Les stratégies d’attachement façonnent non seulement le comportement, mais aussi la manière dont l’information sur soi et sur le contexte, issue de nos sens, est assimilée (Crittenden et Landini, 2011). Les enfants apprennent à s’appuyer sur l’information qui les aide à rester en sécurité et à écarter celle qui est inutile ou potentiellement dangereuse. Plus précisément, dans les environnements prévisiblement menaçants, les enfants organisent des stratégies de type A autour de la cognition, c’est-à-dire de l’information d’origine externe sur ce que veulent les figures d’autorité, en cherchant à prévenir le rejet, une réponse punitive ou le retrait des soins par l’effort de s’ajuster aux parents ou de leur plaire. Dans les situations de menace plus imprévisible, les enfants organisent des stratégies de type C autour de l’affect, c’est-à-dire des signaux internes d’activation, en particulier des sentiments de colère, de peur et de désir de réconfort, qu’amplifie l’enfant pour rendre les figures de soin plus prévisiblement attentives et protectrices. Dans les environnements plus sûrs et plus confortables, où l’on peut se permettre une réponse plus lente et plus intégrée, mobilisant des processus corticaux supérieurs, les patterns de type B intègrent la cognition et l’affect, les signaux internes d’activation et les prédictions externes sur la manière dont les figures d’attachement pourraient réagir (Crittenden et al., 2021a).

À mesure que l’enfant mûrit, le développement lui offre de plus en plus d’options, et les patterns d’attachement peuvent devenir de plus en plus élaborés et capables de gérer des environnements complexes. À l’âge adulte, ils influencent la manière dont les parents traitent l’information sur le danger, non seulement pour leur propre compte, mais aussi pour protéger et élever leur progéniture (Crittenden et al., 2021b). Cela ne se fait toutefois pas nécessairement de façon uniforme, car des enfants différents peuvent susciter chez le parent des réponses à la menace différentes, selon l’histoire et le contexte systémique dans lesquels ces relations se développent. Par exemple, le rang de naissance et les changements dans la relation conjugale peuvent susciter des réponses différentes chez le parent (Crittenden et Dallos, 2009 ; Grey et Farnfield, 2017a).

Attachement et relations fraternelles

Malgré son potentiel systémique, peu de recherches ont étudié les relations fraternelles à l’aide du DMM. Crittenden a utilisé l’évaluation CARE-index avec des dyades parent-nourrisson et fratrie-nourrisson, et a constaté que les enfants de mères maltraitantes étaient significativement plus susceptibles de maltraiter leur petit frère ou leur petite sœur nourrisson (Crittenden, 1984). Deux études fondées sur le DMM ont examiné si les enfants d’une même fratrie partagent les mêmes stratégies d’attachement. Farnfield (2017) a évalué 30 dyades fraternelles au moyen de l’évaluation de l’attachement en âge scolaire du DMM (School-age Assessment of Attachment) et a constaté que 80 % partageaient un pattern sécure (B) ou insécure (A ou C). Cependant, en examinant plus précisément les stratégies d’attachement, il a constaté que les enfants d’une même fratrie avaient peu de chances de partager des stratégies A ou C normatives, associées à des contextes relativement peu dangereux. En revanche, 30 % partageaient des stratégies A de niveau supérieur, qui apparaissent dans un contexte de menace grave, ce qui suggère qu’à mesure que le danger augmente, les paires fraternelles disposent de moins de stratégies adaptatives (Farnfield, 2017). Kozlowska et Elliott (2017) ont de même constaté que seuls six groupes fraternels sur vingt-six partageaient la même stratégie d’attachement.

D’autres recherches fondées sur l’attachement, hors DMM, ont montré que la concordance des patterns d’attachement au sein d’une fratrie peut influer sur la relation fraternelle elle-même : les enfants qui partageaient un pattern d’attachement étaient perçus comme ayant des relations plus chaleureuses entre eux. Les représentations partagées de leur environnement et de leurs figures d’attachement prédisaient mieux la qualité de la relation fraternelle que la sécurité de l’attachement de chaque enfant (Kriss et al., 2014).

La capacité d’un enfant à mentaliser (donner un sens adéquat à la vie mentale de soi et des autres) a été reliée à sa stratégie d’attachement et aux soins parentaux, et semble influer sur la relation fraternelle (Luyten et Fonagy, 2014 ; Paine et al., 2021). Dans le jeu, une mentalisation de niveau supérieur, associée aux stratégies B, peut être vue comme l’intégration, par l’enfant, de l’information d’origine externe et de l’information d’origine interne, et comme la capacité à être créatif, à faire preuve d’humour et à réparer les relations (Farnfield et Onions, 2022). Paine et al. (2021) ont constaté que les dyades fraternelles ayant une meilleure entente utilisaient davantage de langage des états internes, faisaient plus de références à la cognition et partageaient plus d’humour pendant leur jeu. L’usage du langage des états internes pendant le jeu a aussi été associé négativement à la quantité de conflits observés dans les dyades fraternelles, et le langage des états internes pendant les conflits a été associé négativement à l’antagonisme relationnel, ce qui indique là encore que la mentalisation semble influer sur la qualité des relations fraternelles (Howe et al. 1998, 2002).

Soins parentaux et relations fraternelles

Plusieurs études ont montré que les soins maternels influent sur les relations fraternelles. Le plaisir que la mère prend à son rôle parental a été relié à des comportements plus prosociaux et plus affectueux entre les enfants de la fratrie, tandis que la négativité et la dépression maternelles ont été reliées à une augmentation de l’hostilité et des conflits fraternels (Brody et al., 1986 ; Lemery et Goldsmith, 2003 ; Jenkins et al., 2012). Le recours des mères à un accompagnement positif pour exercer les compétences sociales de la fratrie était associé négativement aux conflits fraternels, tandis qu’une implication autoritaire était reliée à davantage de conflits fraternels (Chen, 2019). L’expérience émotionnelle que les parents font de la parentalité, leur relation avec l’autre parent, leur état de santé mentale et la qualité de leurs relations individuelles avec leurs enfants influent tous sur l’hostilité, la coopération, les conflits et les comportements affectueux au sein de la fratrie (Brody et al., 1986 ; Lemery et Goldsmith, 2003 ; Jenkins et al., 2012).

Il faut noter que les parents ne traitent pas toujours leurs enfants de manière égale, ce qui peut influer sur la manière dont les enfants se traitent entre eux. Les enfants qui estimaient avoir plus de conflits avec leur mère que leur frère ou leur sœur en avaient davantage au sein de la fratrie (Shanahan et al., 2008). Pauker et al. (2017) ont constaté que les enfants aînés défavorisés faisaient preuve d’une meilleure compréhension sociale envers le frère ou la sœur cadette que les enfants aînés favorisés en interaction avec un frère ou une sœur cadette défavorisée. L’équipe de recherche suggérait que ce résultat venait de ce que les enfants aînés observent l’interaction de leur parent avec leurs frères et sœurs et en tirent des apprentissages. Ce résultat concorde avec l’étude de Crittenden (1984), qui a constaté que les enfants de parents classés comme sensibles dans leur évaluation CARE-index avec leur nourrisson montraient le plus de sensibilité envers leur petit frère ou leur petite sœur nourrisson.

Question de recherche

Ces résultats indiquent qu’une sensibilité maternelle différenciée peut influer sur les conflits, la chaleur, la sensibilité et la compréhension sociale au sein de la fratrie, et que le rang de naissance de l’enfant défavorisé peut aussi influer sur ces facteurs. Cependant, la méthodologie essentiellement quantitative de ces études extrait des facteurs généraux de leur contexte systémique particulier ; elle ne peut donc pas examiner comment ces facteurs interagissent, ni inférer les processus particuliers par lesquels cela pourrait se produire. En analysant les relations à ce niveau local, en préservant l’information triadique, systémique et contextuelle, cette étude se demande comment et de quelle manière les soins maternels, et en particulier les perceptions que la mère a de l’enfant, influencent les relations fraternelles.

Méthodologie

Justification et plan de l’étude

Un plan d’étude de cas multiples a été retenu pour cette recherche, parce qu’il est qualitatif, exploratoire et orienté vers la construction de théorie. La méthodologie de l’étude de cas permet d’examiner de manière globale comment les relations fonctionnent dans leur environnement réel, et d’examiner en profondeur les facteurs qui agissent sur elles (Diaz, 2009). La plupart des recherches antérieures dans ce domaine étaient quantitatives et centrées sur un aspect précis des soins parentaux, ou sur l’effet de l’expérience des soins sur un aspect précis de la relation fraternelle, comme les conflits. Cette étude a cherché à combler cette lacune en éclairant la manière dont fonctionnent les relations de soin individuelles et la relation fraternelle, afin de théoriser la façon dont elles sont liées.

Chaque cas a été examiné individuellement, et une formulation de cas a été élaborée pour chacun sur la manière dont la relation parent-enfant et le regard du parent sur ses enfants influençaient la relation fraternelle. Une comparaison croisée des cas et des recherches antérieures a ensuite été réalisée, à partir de laquelle une théorie a été construite sur la manière dont la relation parent-enfant et le regard du parent sur l’enfant influent sur la relation fraternelle.

Deux évaluations ont été recueillies dans chaque famille : un entretien sur la signification de l’enfant (MotC) et une vidéo de jeu libre entre les enfants.

L’entretien sur la signification de l’enfant

Le MotC est une évaluation du discours parental fondée sur le DMM, retenue pour sa capacité à éclairer à la fois la relation parent-enfant et son contexte systémique (Grey et Farnfield, 2017a,b). Il reprend une version modifiée de l’entretien sur le développement parental (Parent Developmental Interview, PDI : Aber et al., 1985), avec des questions portant sur le contexte systémique de la parentalité. Le codage d’un MotC produit une évaluation du risque relationnel et des patterns de soins, ainsi que de la capacité du parent à mentaliser pour son enfant. Les patterns parentaux de soins sont définis selon la manière dont l’enfant pourrait les vivre : les patterns sensibles témoignent de relations mutuellement agréables ; les patterns contrôlants montrent un besoin de changer l’enfant, d’une manière qui pourrait être vécue comme intrusive ; les patterns non réactifs indiquent un retrait psychologique du parent. Les entretiens se voient aussi attribuer une catégorie de risque selon le degré de sensibilité (Grey et Farnfield 2017b). Le discours recueilli par le MotC a été analysé de manière qualitative pour comprendre comment le parent voit chacun de ses enfants, sa capacité à adopter leur point de vue, son engagement dans le fonctionnement réflexif et la manière dont fonctionne la relation parent-enfant (Grey et Farnfield, 2017a).

Bien que le MotC n’évalue pas l’attachement, l’entretien pose des questions qui explorent l’éducation reçue par le parent et sa relation avec ses propres parents, et qui peuvent fournir des informations pertinentes sur sa stratégie d’attachement et sur la manière dont celle-ci peut orienter ses soins parentaux. Ces questions ont été codées selon la méthode du DMM d’analyse du discours adulte lié à l’attachement (Crittenden et Landini, 2011). Même si cette section relativement courte ne permet pas la précision d’un entretien d’attachement adulte (Adult Attachment Interview, AAI) complet, une telle analyse, utilisée ainsi de manière qualitative pour la formulation de cas, s’est révélée fructueuse dans des études à la méthodologie comparable (Dallos et al., 2020 ; Grey et al., 2021). Les entretiens ont eu lieu par Zoom en raison des restrictions liées à la COVID.

La vidéo de jeu

Les mères avaient pour consigne de filmer leurs enfants jouant ensemble dans la même pièce pendant 10 à 15 minutes. Si le contexte de la pandémie de COVID dans lequel s’est déroulée cette recherche l’imposait, la présence de la mère pendant le jeu fraternel s’est révélée utile au regard de l’objectif de la recherche, qui était d’évaluer l’influence de la relation mère-enfant sur la relation fraternelle. La durée réelle des vidéos allait de 6 à 18 minutes. Les vidéos ont été codées à l’aide de construits issus de deux évaluations fondées sur le DMM qui évaluent la fonction relationnelle du comportement : le CARE-index pour nourrissons (Crittenden 2010) et l’évaluation de l’attachement et du jeu chez l’enfant (Child Attachment and Play Assessment, CAPA : Farnfield, 2016).

Le CARE-index évalue la manière dont les patterns de comportement du nourrisson et de la personne qui en prend soin fonctionnent dans la relation. Il permet de comprendre la qualité de la relation dyadique, ainsi que le risque au sein de cette relation (Crittenden, 2010). Sept aspects du comportement sont examinés dans le codage d’un CARE-index : l’expression faciale, l’expression vocale, la position et le contact corporel, l’activation et l’affection, l’alternance des tours, le contrôle et le choix de l’activité (Crittenden, 2010). Ces aspects du comportement ont été appliqués à la vidéo de jeu fraternel pour produire un codage du pattern de comportement de chaque enfant et un score de synchronie dyadique. La synchronie dyadique désigne le niveau de coopération et de sensibilité au sein d’une dyade, que nous avons représenté par catégories : collaborative, qui tient, en difficulté et en crise. Dans tous les cas, un enfant (généralement, mais pas toujours, l’aîné) semblait avoir plus de pouvoir dans la relation et menait souvent le jeu, l’autre répondant et s’adaptant pour rester dans l’interaction. Pour en rendre compte, nous avons appliqué à titre exploratoire à la fois les construits du CARE-index relatifs aux soins et au parent (sensibilité, non-réactivité et contrôle) et les patterns de l’enfant (coopération, difficulté, passivité et complaisance). Chacun est expliqué plus en détail ci-dessous, en contexte. Du fait de cette adaptation, toutes ces catégories ne sont utilisées que par analogie et de manière qualitative, pour mettre en lumière des aspects importants de l’interaction dyadique.

Le CARE-index pour nourrissons ayant été conçu pour les parents et les nourrissons, il a fallu recourir aux construits du CAPA, conçu pour les enfants de trois à onze ans, afin de mieux comprendre le comportement de chaque enfant et la qualité de son jeu, et d’examiner comment les stratégies d’autoprotection peuvent influer sur la relation fraternelle (Farnfield, 2016).

Le CAPA utilise des débuts d’histoires narratives, à compléter, qui produisent un stress permettant d’évaluer la stratégie d’attachement autoprotectrice de l’enfant. Jouer librement avec son frère ou sa sœur n’est pas considéré comme suffisamment stressant pour permettre une évaluation complète de l’attachement. Toutefois, des construits d’évaluation du CAPA, tels que la nature du jeu de l’enfant, la gestion de l’activation et les comportements d’attachement signifiants (Farnfield et Onions, 2022), étaient visibles dans la vidéo de jeu fraternel ; ils ont été examinés sous l’angle de leur fonctionnement dyadique, et une stratégie d’attachement provisoire a été attribuée.

Personnes participantes

Trois familles ont été recrutées pour l’étude par échantillonnage de convenance (tableau 1). Les critères de participation étaient que la mère ait exactement deux enfants âgés de trois à neuf ans et réside au Royaume-Uni. Les familles considérées comme vulnérables, parce qu’elles bénéficiaient d’un suivi en protection de l’enfance, en santé mentale de l’enfant ou d’un soutien important lié à un handicap, ont été exclues, l’étude portant sur le développement normatif. Aucune condition n’était posée concernant les pères, mais deux des mères étaient à la tête de familles monoparentales (l’une depuis peu, et une vivait avec le père des enfants).

Tableau 1 — Composition des familles participantes

  • Famille de Pearl. Aînée : 9 ans, fille ; cadet : 7 ans, garçon.
  • Famille de Jessie. Aînée : 9 ans, fille ; cadette : 4 ans, fille.
  • Famille de June. Aînée : 9 ans, fille ; cadet : 7 ans, garçon.

Considérations éthiques

Cette étude a reçu l’approbation éthique de l’université de Roehampton. Tous les parents ont donné leur consentement. Les informations permettant d’identifier les personnes ont été supprimées, ou modifiées d’une manière sans incidence sur l’analyse, afin de protéger l’identité des personnes participantes.

Évaluation par les pairs

L’analyse initiale a été réalisée par la personne qui signe en premier ; mais, pour intégrer plusieurs points de vue, les deux procédures ont été codées séparément par d’autres personnes formées au codage, et leur analyse a été intégrée aux formulations de cas (conformément à la méthodologie qualitative de l’étude). La formation et l’accréditation aux procédures d’attachement exigent un enseignement formel du processus de codage et un temps considérable d’analyse de vidéos et d’entretiens d’entraînement. Le codage et les formulations de cas ont ensuite été examinés par les autres membres de l’équipe signataire et révisés au fil de discussions.

Il s’agissait ici d’envisager d’autres explications et interprétations des données et de retenir celle qui convenait le mieux. Le codage des procédures d’attachement repose sur le repérage de divergences dans le discours oral et dans le comportement filmé, et sur une interprétation de leur signification psychologique (Crittenden et Landini, 2011). Si beaucoup de citations ou de moments d’interaction, sinon la plupart, se prêtent à plusieurs interprétations, il est généralement possible de repérer un pattern commun sur l’ensemble d’une transcription ou d’une vidéo, théorisé comme le reflet d’une organisation d’attachement sous-jacente probable. Ce processus est soutenu par la formation, par des tests de fidélité des personnes qui codent et par une formulation de cas intégrant plusieurs points de vue ; un processus qui ne peut être rendu entièrement visible dans le choix des extraits et des exemples retenus pour illustrer les résultats ci-dessous.

Résultats et discussion

La famille de Pearl

La famille de Pearl se compose de Pearl (la mère), de Bree (9 ans) et de Ben (7 ans). Bree et Ben vivent à plein temps avec Pearl. Pearl s’est séparée du père de Bree et de Ben pendant sa grossesse de Ben. Les enfants voient régulièrement leur père.

Résultats des évaluations

Tableaux 2 et 3.

Tableau 2 — Résultats de l’entretien et de l’observation vidéo, famille de Pearl

Pour chaque personne : classification provisoire de l’attachement ; pattern de comportement au MotC (parent) ou au jeu libre (enfants).

  • Pearl (mère). C+a ; contrôlant.
  • Bree. C+a ; contrôlant.
  • Ben. A+a ; complaisant (centré sur la satisfaction des attentes de sa sœur).

a Les stratégies C+ et A+ désignent des stratégies DMM de niveau supérieur non spécifiées, développées dans des conditions plus menaçantes.

Tableau 3 — Synchronie et risque relationnels selon le MotC et le CARE-index fraternel

  • Pearl et Bree. En difficulté.
  • Pearl et Ben. En difficulté / en crise.
  • Bree et Ben (relation fraternelle). En crise.

Formulation familiale

Pearl a été considérée comme utilisant une stratégie C, ce qui suggère qu’elle privilégie l’information affective sur ce qu’elle ressent lorsqu’elle cherche à prévoir le danger et à assurer sa sécurité et celle de ses enfants. Notre classification indiquerait que Pearl a pu vivre les autres comme imprévisibles, voire trompeurs ; elle ne peut pas savoir avec certitude comment les figures clés de sa vie répondront à ses demandes de soin ou de protection. Essayer de « deviner », à partir de signaux externes, ce qui la mettra en sécurité ne lui a pas réussi. Cela impliquerait que Pearl s’appuie sur ses propres signaux internes de peur, de colère et de détresse, en les amplifiant dans ses relations pour les rendre plus prévisibles et son monde plus sûr.

Notre analyse de son discours sur les soins suggère que Pearl reporte cela dans ses soins parentaux et qu’elle peut être vécue par ses enfants comme intrusive, voire contrôlante. Du point de vue de Pearl, cependant, puisqu’elle se sent incapable de prévoir le comportement des autres ou de compter sur eux, sa stratégie de soins est menée par le parent : elle doit s’assurer que les enfants ne s’éloignent pas trop d’elle dans leur séparation et leur individuation, au point qu’elle ne pourrait plus les protéger convenablement.

Le problème de ce pattern, que George et Solomon (2008) ont appelé « protection rapprochée », est que l’enfant n’a le choix qu’entre se ranger du côté du parent et obtempérer, en perdant au passage le sens de sa propre personne, ou lutter contre le parent pour préserver le sens de sa propre identité. Bree, selon nous, semblait répondre en entraînant sa mère dans une lutte, en recourant à des manifestations à la fois charmeuses et colériques pour maintenir l’attention de Pearl, combattant en somme le feu par le feu, avec une stratégie fondée sur l’affect (C) semblable à celle de sa mère.

À l’inverse, nous avons estimé que Ben empruntait la voie alternative, qui consiste à essayer de se conformer à ce qu’on attend de lui. Il était vu comme faisant tout son possible pour prendre soin de sa mère et bien faire, en s’efforçant de comprendre le point de vue de sa mère, tout en inhibant ses affects négatifs (il pouvait donc être considéré comme utilisant une stratégie d’attachement A+). Cela ne fonctionne cependant pas toujours pour lui : dans le MotC comme dans le CARE-index fraternel, nous avons considéré que sa sœur et sa mère avaient envers lui des attentes auxquelles il n’était pas en mesure de répondre compte tenu de son développement, ce qui contribuait probablement à son niveau élevé d’anxiété, visible dans la vidéo. Par exemple, Pearl appelait Ben « mon petit sauveur », l’invitant à prendre un rôle quasi parental (il était son « réconfort ») :

Quand il est, quand l’un de nous est à fleur de peau, c’est lui qui fait les meilleurs câlins, genre, je viens et il le prend (…) Je l’appelle mon petit sauveur. Parce qu’il est fort. C’est un garçon fort. C’est mon petit sauveur. C’est ce que j’aime. Oui, c’est aussi mon réconfort.

Pourtant, quand il ne peut pas répondre à ce besoin, Pearl exprime de l’hostilité à son égard et le traite de « petit merdeux ».

Dans son MotC, le regard de Pearl sur Bree est plus positif que son regard sur Ben. Ses récits, selon notre analyse, montraient une meilleure conscience de qui est Bree en tant que personne, et elle relevait sa propre tendance à voir Bree comme plus âgée que ses neuf ans, sans accorder à Ben la même latitude, en le jugeant plus sévèrement pour tout comportement négatif. Cela pourrait tenir au fait que Pearl s’appuie sur des représentations des hommes fondées sur des expériences de rejet chronique de la part de figures masculines clés dont elle a dépendu par le passé. Son père, son frère et son ex-mari l’ont tous gravement déçue. Son père n’était pas disponible pour elle, et, enfant, elle a été entraînée, sur un mode triangulé, dans le conflit qui l’opposait à sa mère. Son discours suggérait que Pearl avait vécu son frère comme le petit dernier favori, ce qui alimentait son sentiment d’être rejetée par ses parents. En écho à ce rejet antérieur, l’ex-mari de Pearl l’a quittée alors qu’elle était enceinte de Ben. L’effet combiné de tout cela pourrait faire de Ben une figure intrinsèquement plus menaçante pour Pearl que Bree, du fait de sa masculinité partagée avec ces hommes et, par extension, de sa capacité à la rejeter ou à l’abandonner.

Par moments, dans le discours de Pearl à son sujet, Ben semble même se confondre avec eux en tant que personne, et cela semblerait influencer la manière dont Pearl l’élève, même si elle en a quelque peu conscience :

Ben me fait penser à Derek, le père, quand il me raconte comment il était enfant, et à mon plus jeune frère. Mon petit frère, Greg. Alors, quand je suis en colère, il m’arrive de crier Greg au lieu de Ben. Parce que c’est juste, genre, ahhh, donc voilà à qui il me fait penser.

Le discours de Pearl nous suggère qu’elle recrute Bree comme alliée contre Ben. Cela peut l’aider à se sentir confortée dans sa frustration envers Ben, et plus en sécurité face à la menace qu’elle ressent de sa part, parce qu’elle sent que Bree est de son côté. Par exemple, dans l’interprétation que la personne chargée du codage fait du récit de Pearl ci-dessous, Ben est présumé être le « méchant », et Bree est alliée à la mère dans l’usage du mot « nous » :

Bree, elle dira, [fait porter la responsabilité à Bree] Ben ne se lave pas du tout les mains. (…). Bree devient complètement folle avec ça. Elle lui crie littéralement dessus, et moi je suis genre, je n’ai même pas eu le temps de le gronder [laisse sa fille prendre le rôle parental] mais ensuite, elle commence à le taper un peu [minimise la contribution négative de Bree], euh parce qu’il n’est pas propre. Mais bon, on voit bien que c’est parce qu’elle a peur qu’il tombe malade et tout ça. [Disculpe l’agressivité de Bree]

Ici, avons-nous estimé, le comportement négatif de Bree, qui frappe son frère, est minimisé et excusé parce qu’elle agissait de manière parentale et que Ben était en tort.

La relation fraternelle a été codée en crise, ce qui se voyait, dans le jeu fraternel observé, à un manque apparemment net d’empathie, à l’absence de dimension ludique et à une certaine hostilité. Dans la vidéo, nous avons vu Bree dénigrer son frère et lui faire mal, et chercher constamment à l’emporter sur lui. Une partie de son comportement pouvait aussi être vue comme une provocation poussant Ben à l’effondrement de sa stratégie de complaisance, où ses sentiments négatifs, d’ordinaire inhibés, surgissent soudain de façon non régulée. Par exemple, dans l’extrait d’interaction suivant, selon la personne chargée du codage, dont les commentaires sont en gras, Ben essaie de coopérer et affiche une attitude enjouée, « heureuse », qui masque des signes d’anxiété, jusqu’à ce que tout cela devienne trop et qu’il mette fin au jeu :

« Prends une carte, ramasse-la », dit-il d’une voix chantante [La voix est étrangement déconnectée du contenu. Cela suggère qu’elle pourrait servir à inhiber la colère et à faire durer le jeu]. Il regarde la carte, elle la lui arrache [Cela paraît intrusif ; elle ne lui laisse pas l’espace de jouer son tour] avec un visage sérieux. « BREE, tu ne peux pas la voir ! » dit-il fort, en souriant [sa posture tendue suggère qu’il feint une joie qu’il ne ressent pas] et en essayant de la récupérer, il la récupère, puis dit « J’en prends une nouvelle », « Mais je ne l’ai pas vue, tu l’as enlevée trop vite », dit-elle, il en prend une puis la remet. Bree dit fort : « Tu ne peux pas, non-on ! » en essayant de l’empêcher d’en prendre une. « Bree, c’est une mauvaise ! » dit-il fort. « Ouais, t’en as eu une mauvaise ! » dit-elle en souriant [semble moqueuse]. Il sort du champ de la caméra. Ils parlent en même temps, puis Bree rit. Il revient, en parlant d’une voix forte et aiguë. « J’en prends une nouvelle ! », en souriant [Plaisir feint ; il ne s’amuse pas vraiment, comme l’indiquent à la fois le contexte et la tension de son corps], puis son visage se défait, il geint, puis ramasse son pion et le jette. « On ne joue plus », dit-il plus bas, [voix en colère / triste, signes de protestation dans la voix et le visage : effondrement de la stratégie]. « Ouais, parce que t’es filmé, t’es en train d’être fiiilmééé ! » dit-elle fort, d’une voix chantante [se moque de lui et le remet à sa place].

En s’alliant au regard négatif de sa mère sur Ben, Bree trouve probablement Pearl plus disponible pour elle, puisqu’elles se rejoignent dans leur négativité envers Ben. C’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles Pearl s’est montrée plus sensible envers Bree dans notre analyse de son entretien sur la parentalité.

Synthèse du cas

Dans le jeu libre que nous avons observé, et à l’appui de notre analyse du discours de Pearl sur ses soins, les différences dans le regard que Pearl porte sur ses enfants semblent façonner la relation fraternelle en créant compétition et triangulation. Bree, qui peut être vue comme l’enfant favorite, reprend le regard négatif de sa mère sur Ben et obtient soin et attention pour elle-même en s’alliant à sa mère. Pearl peut ainsi valider son regard négatif sur Ben en ralliant Bree à sa cause. Ben tente de réduire le rejet en se conformant et en se pliant à toutes les deux, mais pour l’instant la stratégie ne semble pas fonctionner pour lui, du moins d’après ce que nous avons observé. Sous la pression de sa mère et de sa sœur, Ben a paru perdre sa capacité à gérer ses sentiments difficiles, qui deviennent momentanément perturbateurs, confirmant ainsi le regard négatif que sa mère et sa sœur portent sur lui.

La famille de Jessie

La famille de Jessie se compose de Jessie (la mère), de Betty (7 ans) et de Sophie (4 ans). Jessie est mariée au père de ses enfants, qui vit avec elles.

Résultats des évaluations

Tableaux 4 et 5.

Tableau 4 — Résultats de l’entretien et de l’observation vidéo, famille de Jessie

Pour chaque personne : classification provisoire de l’attachement ; pattern de comportement au MotC (parent) ou au jeu libre (enfants).

  • Jessie (mère). Utr (ds) mère épileptique C4 [impuissance exagérée, fragilisée par un traumatisme lié à l’épilepsie de sa mère] ; non réactive et contrôlante (inversion des rôles).
  • Betty. A3 [soin parentifié] ; contrôlant.
  • Sophie. C2 [charmeuse et désarmante] ; alternance de protestation et de passivité.

Tableau 5 — Synchronie et risque relationnels selon le MotC et le CARE-index fraternel

  • Jessie et Betty. En difficulté.
  • Jessie et Sophie. En difficulté.
  • Betty et Sophie (relation fraternelle). Tient.

Formulation familiale

Enfant, Jessie a dû beaucoup lutter pour être vue, et elle a reçu peu de réconfort et de protection. Sa mère était épileptique, et Jessie devait s’occuper d’elle pendant et après les crises, lorsqu’elle se trouvait dans un état de conscience altéré. Son discours sur ce sujet suggère qu’il s’agit d’un traumatisme qui continue d’agir sur ses relations, malgré ses efforts pour le laisser derrière elle. Adolescente, Jessie a commencé à s’automutiler et à restreindre son alimentation, ce qui servait probablement à mettre en avant ses propres besoins, qui sinon auraient pu passer inaperçus. Adulte, Jessie continue de susciter soin et attention à travers ses maladies et ses difficultés. Dans une certaine mesure, cela oriente aussi ses perceptions de ses enfants. Jessie idéalise leurs qualités d’attention aux autres, mais trouve leurs demandes très épuisantes, et rejette donc avec colère leurs signaux de besoin et de vulnérabilité :

Ce n’est pas si grave quand tu as une journée de mère de merde, mais quand tu te dis « là, je gère » : je leur ai acheté du jus de pomme, j’ai les chips, j’ai ce putain de pain de viande et je me disais « je fais vraiment de mon mieux, là » euh, et, genre, et d’une certaine façon ça rend les choses pires parce que je pensais, bon, c’est vraiment bien pour elles d’aller jouer ensemble, tu vois, et, genre, et je veux qu’elles, pas qu’elles viennent toujours me voir, genre, sans « Maman, tu peux arranger ça ? », alors tout ça rend les choses pires, parce que tu te dis « Putain, si je n’avais pas été en train de faire des efforts là, de faire des efforts là, je me serais dit, OK ! »

Jessie semble avoir une représentation de son enfant idéale, qui serait une « femme forte et indépendante », qui « pense par elle-même » et a donc moins besoin de ses parents. Ses enfants et les demandes qu’elles lui adressent lui rappellent peut-être son traumatisme d’enfance, lorsqu’elle prenait soin de sa mère malade, si bien que s’occuper de ses enfants peut parfois lui paraître menaçant. Notre analyse suggère que, lorsqu’elle se sent menacée, sa réponse d’attachement consiste à paraître plus vulnérable pour que d’autres la protègent, y compris parfois ses enfants, ce qui minimise quelque peu le besoin qu’elles ont d’elle.

Cette représentation de l’enfant qu’elle souhaite semble façonner la perception que Jessie a de ses enfants et ses interactions avec elles. Elle adore que Sophie exprime sa colère et soit farouche, mais elle balaie l’empathie et la tristesse de Betty, vues comme une faiblesse :

Elle (Sophie) est farouche, voilà ce qu’elle est, (…) Elle est vraiment, euh, indépendante. Elle est très, euh, très différente de Betty, Betty est très… si Betty contrarie quelqu’un (…). Betty devient très, très anxieuse et ça l’inquiète vraiment. Sophie, si tu lui dis « Tu as contrarié ta sœur, ta sœur est en train de se vexer, tu sais, tu devrais peut-être t’excuser », elle fait juste « Mouais ». Elle est genre « Bon, je l’ai énervée, elle n’a qu’à se débrouiller avec ça ».

Nous avons vu Sophie comme utilisant une stratégie C, qui organise son comportement autour de ses propres sentiments. Cela lui permet d’être la fille « farouche » que désire sa mère, puisqu’elle manifeste sa colère, adoucie par un comportement « mignon » et désarmant qui apaise sa mère au cas où celle-ci se sentirait dépassée. Nous avons estimé que Betty utilisait une stratégie d’inversion des rôles (A3). Cela suggère qu’elle inhibe ce qu’elle veut et ressent pour faire plaisir à sa mère ou lui faciliter les choses, afin que sa mère puisse être plus disponible pour elle. Ce rôle de soignante a pu être influencé par la naissance difficile de Betty et par la dépression post-partum de Jessie.

Jessie adopte une position parentale essentiellement menée par l’enfant, en proposant des perceptions de ses enfants qui justifient une approche du type « ne pas intervenir ». Jessie n’avait pas besoin de protéger Betty, parce que Sophie en était capable :

Un garçon a pris une de ses épées puis a genre, piqué Betty, (…) je me suis dit « oh mon Dieu, il vaut mieux que j’aille faire… », tu vois ? Non, non, non, je n’ai même pas eu besoin de faire quoi que ce soit parce que Sophie était là avec son épée en caoutchouc à dire « Ne pique pas ma sœur avec ça ! » (rires) et à le menacer. Et je me suis dit « Grand Dieu, ma fille, tu es… » (…) elle a du pétillant, c’est vraiment une petite bête pleine de fougue, et c’est ça que j’adore.

À d’autres moments, nous avons estimé que cette interaction avait une qualité d’inversion des rôles, puisque la mère évite de mettre Sophie en colère parce que Betty adopte un rôle apparemment parental de gardienne de la paix :

Sophie voulait un yaourt… un parfum était le préféré de Betty, et Betty était genre, euh… moi j’étais genre, je disais à Sophie, bon, genre « ce n’est pas juste parce que si tu prends celui-là, c’est le préféré de Betty, alors que toi tu aimes les deux »… Je me suis juste rappelé que je ne pouvais pas tout faire rater, parce qu’elle s’est mise à hurler, et Betty a fait « oh, c’est pas grave, j’aime bien l’autre aussi ». Alors j’ai fait « OK, merci ! »

Le regard de Jessie sur ses enfants semble façonner les rôles qu’elles jouent dans leur relation l’une avec l’autre. Dans la vidéo de jeu, le comportement de Betty envers Sophie a été vu comme contrôlant, Betty agissant en fait comme un parent autoritaire. Elle répétait à Sophie les consignes de sa mère quand Sophie n’écoutait pas. La mère ne soutenait pas ses paroles, et ce type d’incohérence envers Sophie pourrait contribuer à ce que nous avons vu comme un pattern d’attachement de Sophie davantage guidé par l’affect, qui s’appuie sur ses propres sentiments internes plutôt que sur les déclarations externes des adultes pour rester en sécurité. Même si le rôle de Jessie derrière la caméra peut accentuer ce phénomène, la rapidité avec laquelle Betty intervient pour compenser suggère un pattern habituel d’interaction familiale :

« Ouais, alors je suis ton bébé ! » « Mmhm », dit Betty en passant le bras autour de Sophie, qui mâche bruyamment son pain comme un bébé. « Regarde, tu peux être mon animal de compagnie ! » dit Betty [propose quelque chose de différent, aide les deux à trouver une activité qui leur plaît], « D’accord, allez », dit Sophie. « On fait comme si c’était ma gamelle et ça ma pâtée », dit Sophie hors champ. « On est d’accord sur des trucs, d’accord ! » dit Betty en illustrant ses mots d’un doigt pointé. « Voilà ta laisse ! » dit Betty en s’approchant de Sophie. « Soph, Sophie, il faut quand même que tu viennes ici, ma chérie ! » dit la mère, « parce que sinon on ne te voit pas à la caméra ». « Sophie, viens ici ! » dit Betty d’une voix criarde et grondante [Des aspects négatifs de la relation émergent quand elle essaie de faire respecter les souhaits de la mère].

Le souci de Betty de préserver la paix contribue probablement à son comportement sensible envers sa sœur et à leur synchronie dyadique raisonnable. Dans cette analyse, Betty doit être assez attentive à Sophie pour assurer une dynamique fluide qui fera plaisir à sa mère. Sophie coopère assez avec Betty pour conserver son attention et ses soins. Le soutien mutuel disponible dans la relation fraternelle permet aux enfants d’adresser moins de demandes à leur mère, ce qui l’aide à mieux fonctionner, mais le système repose trop sur l’inhibition par Betty de son besoin de réconfort et de soutien.

Synthèse du cas

Nous suggérons que Sophie incarne la représentation de l’enfant « idéale » que Jessie aurait voulu être dans son enfance. Betty, à l’inverse, représente les qualités d’empathie que Jessie redoute en raison de leur association avec son traumatisme d’enfance lié au soin, qu’elle a relié à ses difficultés de santé mentale. Ces regards contribuent à ce que Jessie traite ses enfants différemment, ce qui influe sur la dynamique de la relation fraternelle : Betty endosse le rôle de médiatrice et d’aide de sa mère pour alléger les difficultés de sa mère face à la parentalité et lui permettre d’être psychologiquement disponible pour elle. Le risque de cette dynamique est que Betty intériorise la tendance de sa mère à favoriser Sophie, en croyant qu’elle ne mérite pas autant la faveur de sa mère.

La famille de June

La famille de June se compose de June (la mère), de Sadie (9 ans) et de Tim (7 ans). June s’est séparée du père des enfants, David, au cours de l’année écoulée. Tim et Sadie vivent avec June et voient régulièrement David. La famille de June vit au Royaume-Uni depuis quatre ans, après avoir émigré d’Australie.

Résultats des évaluations

(Tableaux 6 et 7.)

Tableau 6 — Résultats de l’entretien et de l’observation vidéo, famille de June

Pour chaque personne : classification provisoire de l’attachement ; pattern de comportement au MotC (parent) ou au jeu libre (enfants).

  • June (mère). (R)Ul(ds)sœurA4/C1 stratégie A/C alternante, avec un deuil non résolu de sa sœur et quelques signes de réorganisation vers B ; pattern mixte sensible/contrôlant.
  • Sadie. C ; difficile (protestation).
  • Tim. A ; non réactif (inhibé).

Tableau 7 — Synchronie et risque relationnels selon le MotC et le CARE-index fraternel

  • June et Sadie. Tient.
  • June et Tim. Tient.
  • Sadie et Tim. En difficulté.

Formulation familiale

June a vécu ses parents comme exigeants de façon incohérente et distants. Elle y a répondu en s’efforçant tour à tour de répondre à leurs attentes et en manifestant périodiquement de la colère pour obtenir et conserver leur attention. June a travaillé en thérapie à élaborer ses expériences d’enfance, mais elle reste troublée par la perte de sa sœur aînée, qui prenait soin d’elle pendant son enfance, et qu’elle essaie sans succès de « ranger », de laisser derrière elle. Cela pourrait être lié à la peur de l’abandon de June, qu’elle projette, selon notre analyse, sur ses enfants, quoique avec une certaine conscience :

Je sens que leur niveau d’anxiété est assez élevé. Et donc, j’imagine que c’est, tu vois, « qu’est-ce que maman pourrait faire pour que ça disparaisse ? Est-ce qu’elle va partir du jour au lendemain ? » (…) c’est quelque chose dont j’ai conscience chez moi. C’était, j’ai clairement des sortes de, euh, peurs d’abandon, et ainsi de suite. (…) J’imagine que c’est quelque chose qu’ils pourraient envisager aussi. Si c’est vrai, ou si c’est ma projection, je ne sais pas.

June comprend bien ses enfants, mais éprouve une certaine frustration de ce qu’ils ne répondent pas à ses attentes, et elle a besoin de les garder près d’elle. Selon nous, ce besoin était plus apparent dans sa relation avec Tim, tandis que la frustration était plus manifeste avec Sadie, ce qui pourrait expliquer les différences entre les stratégies des enfants. La conséquence probable serait que le besoin que June a de Tim l’a conduit à inhiber son propre désir de réconfort pour que celui de sa mère soit satisfait. Sadie, à l’inverse, semble engagée dans une lutte caractéristique de la stratégie C pour que ses sentiments soient vus et pris en compte, et non submergés par les attentes de sa mère.

Sadie semble rappeler à June sa propre mère, qui pouvait être critique et contrôlante, et June décrit Sadie comme « méchante », ce qui lui donne le sentiment d’être manipulée et la rend plus réactive envers Sadie. June se sent coupable de ces réactions et essaie, selon nous, de donner à Sadie ce qu’elle veut pour compenser. Une telle incohérence peut entretenir la lutte avec Sadie et renforcer sa stratégie C.

L’ex-mari de June a été absent par intermittence tout au long de leur relation, sa carrière exigeant de fréquents déplacements. Cela a pu contribuer au regard que June porte sur Tim comme artisan de la paix et réparateur, et à sa dépendance à son égard comme « homme » de la maison, chargé de « négocier la paix » entre elle et Sadie. Notre analyse suggère que le regard quelque peu inversé que June porte sur Tim l’a amené à être plus mûr, plus « adulte », dans sa relation avec sa sœur. Nous ne l’avons cependant pas vu adopter un rôle de soignant, peut-être parce que June est suffisamment réactive envers Tim comme envers Sadie pour rendre ce rôle moins nécessaire que dans la famille de Jessie. Dans la vidéo de jeu, Tim paraissait réservé et logique dans son interaction avec sa sœur. Il essayait de lui poser des limites claires. Elle répondait par un comportement coercitif, alternant manifestations intrusives, charmeuses et colériques envers lui, jusqu’à ce qu’il se retire de l’interaction, la laissant jouer seule pendant le reste de la vidéo.

C’est pourquoi nous avons estimé que la nature de cette interaction était le mieux saisie en attribuant à Tim le pattern « parental » non réactif, et à Sadie le pattern réactif « enfant » difficile/protestataire, bien que Tim soit le cadet. Ce pattern semble fréquent, puisque June a décrit un incident semblable dans son entretien, où Sadie cherchait à amadouer Tim pour qu’il l’aide :

Elle ne lui demandait pas son aide. Elle lui ordonnait de l’aider. Euh. Et il disait non, et je ne sais pas trop pourquoi. Parce que je, je, peut-être à cause de la façon dont elle demandait, elle était vraiment autoritaire et un peu méchante, et elle disait « Tu dois m’aider, tu dois m’aider », sinon tu ne vas pas, tu vois, « je ne te donnerai pas de bonbon », ou je ne sais quoi, je ne sais pas ce qu’elle disait. Et il est juste parti, en disant je ne t’aide pas, et elle s’est vraiment mise en colère.

June s’est décrite comme incohérente et parfois passive avec ses enfants, en déclarant qu’elle n’aime pas se mêler de leurs conflits. Cela a pu contribuer à la difficulté des enfants à résoudre leurs conflits, visible dans la vidéo, qui a contribué à leur synchronie dyadique plus faible. Le regard de la mère sur Tim comme protecteur attentionné est peut-être juste de son point de vue, et peut-être avec Sadie dans d’autres contextes, mais cela ne signifie pas qu’il dispose des outils nécessaires pour résoudre un conflit avec Sadie. Selon nous, Sadie utilise un pattern affectif C pour rester visible aux yeux de sa mère, et garder sa mère disponible pour elle. Cela la pousserait probablement à entraîner aussi Tim dans une lutte, mais la vidéo comme les exemples de June suggèrent que Sadie va trop loin, au point de le frustrer jusqu’à ce qu’il se retire, probablement pour inhiber ses sentiments négatifs. Ainsi, sa stratégie peut améliorer les choses avec la mère, mais suscite agacement et irritation chez Tim. Sadie s’est retrouvée seule et triste à la fin de la vidéo, chantant très fort comme pour rappeler quelqu’un auprès d’elle.

D’autres questions systémiques peuvent contribuer à une relation fraternelle qui paraît moins bonne que ce que la sensibilité de leur mère laisserait attendre. La famille a émigré deux fois pendant la petite enfance des enfants ; et il y avait un conflit entre les parents, deux circonstances qui ont empêché les parents de laisser la place nécessaire pour étayer la communication et la coopération des enfants entre eux. Il y a eu beaucoup de disputes à la maison avant la séparation des parents l’année précédente, ce qui semble se refléter dans la difficulté actuelle des enfants à gérer les conflits.

Synthèse du cas

La préoccupation de June pour l’abandon pourrait contribuer au pattern parental légèrement anxieux que nous avons observé. À notre avis, Tim est plus à même de la rassurer que Sadie, ayant organisé une stratégie A dans laquelle il minimise ses propres besoins et se rend disponible pour aider sa mère dans ses conflits avec sa sœur. Sadie suscite chez June le sentiment d’être contrôlée, ce qui lui rappelle sa mère. June réagit à Sadie quand elle est déclenchée, puis se sent coupable et essaie de compenser en donnant à Sadie ce qu’elle veut, contribuant à entretenir le cycle. Sadie traite Tim de la même manière, mais comme il n’est pas sa figure d’attachement, son comportement est intrusif et agaçant au point qu’il se retire et se sépare d’elle, comme leurs parents se sont séparés.

Analyse croisée des cas et discussion

Aucune des paires fraternelles de cette étude ne partageait un pattern d’attachement commun, ce qui concorde avec les recherches antérieures indiquant que les enfants d’une même fratrie ont peu de chances de partager des stratégies d’attachement lorsque la fratrie n’est pas exposée à des niveaux élevés de danger (Kozlowska et Elliott, 2017 ; Farnfield, 2017) ou, à l’inverse, de sûreté et de sécurité (Kriss et al., 2014). Kriss et al. (2014) suggéraient que les enfants d’une fratrie aux patterns d’attachement discordants avaient plus de chances d’entretenir des relations mutuelles compétitives ou hostiles, comme nous l’avons vu aussi dans cette étude, parce que ces enfants ne se voyaient pas reflétés dans leur frère ou leur sœur et ne partageaient pas une même compréhension de leur environnement. Ces différences de stratégies d’attachement pourraient, dans notre étude, s’expliquer par les représentations différenciées que les mères ont de leurs enfants, qui donnent à chaque enfant une menace ou un défi différent autour duquel s’organiser.

Nos résultats suggèrent toutefois un tableau plus complexe : bien qu’un traitement différencié ait été observé dans tous les cas, les enfants des familles de Pearl et de June avaient des relations plus conflictuelles que dans celle de Jessie, où la relation fraternelle semblait compenser ce qui manquait à la relation parent-enfant. Cela suggère qu’il importe d’examiner non seulement la présence d’un traitement préférentiel ou de stratégies d’attachement différentes, mais aussi ce que cela signifie pour chaque enfant et pour ses parents, et les réponses que chaque personne organise autour de cela.

Dans chaque famille, nous avons constaté un traitement différencié des enfants, façonné par les représentations de la menace de la mère, telles qu’elles se sont développées dans son enfance. Un enfant était perçu comme plus menaçant pour la mère et évoqué plus négativement. Il est notable que Pearl et Jessie partageaient un pattern d’attachement avec l’enfant qu’elles voyaient le plus positivement. Cela conduit à se demander si le fait de partager une stratégie d’attachement avec son enfant peut aider le parent à comprendre cet enfant, à mentaliser pour cet enfant et à lui prodiguer des soins plus sensibles.

La relation de la mère avec l’enfant était associée à des représentations d’attachement d’enfance plus menaçantes, ce qui entraînait avec cet enfant un conflit qui débordait sur la relation fraternelle. C’était le cas dans les familles de Pearl et de June. Dans la famille de Pearl, Ben était associé à une représentation négative du rejet, et sa sœur se joignait à l’hostilité de sa mère envers lui. Dans la famille de June, Sadie rappelait à sa mère, June, l’expérience d’avoir été contrôlée par sa propre mère dans l’enfance, ce qui semblait être à l’origine de davantage de conflits entre elles. Dans les deux cas, les enfants avaient des conflits qui n’étaient pas résolus dans les vidéos de jeu. Cela concorde avec les recherches qui ont relié la perception, par les enfants, de différences de chaleur maternelle et de quantité de conflits avec leur mère à des niveaux plus élevés d’antagonisme et de conflit fraternels (Shanahan et al., 2008).

Pearl et June étaient des mères seules, et toutes deux ont fait état d’un conflit entre elles et le père de leurs enfants. Dans le cas de June, la séparation était relativement récente. Des relations coparentales moins soutenantes et plus conflictuelles ont été associées à moins de chaleur et à plus de conflits dans la fratrie (Volling et al., 2002 ; Poortman et Voorpostel, 2009). Les enfants de ces deux familles avaient des relations conflictuelles. Il serait inapproprié d’en tirer des généralisations, sinon pour souligner l’importance d’examiner le système familial plus large et le niveau de soutien lorsqu’on étudie le fonctionnement du sous-système fraternel, même au-delà de la focalisation triadique de la présente étude.

Limites de l’étude

L’information systémique de cette étude est limitée par l’absence de données provenant des pères, qui n’ont été inclus qu’indirectement, à travers l’analyse du discours des mères à leur sujet. L’absence d’évaluations formelles de l’attachement, que ce soit du parent ou de l’enfant, était également importante, des procédures dyadiques et relationnelles ayant été utilisées à la place. Cela nous a donné davantage d’informations sur les processus d’interaction entre les parents et les enfants, et au sein de la fratrie, mais des informations moins fiables sur l’attachement de l’enfant. En outre, on ne peut pas dire qu’une brève évaluation fondée sur le jeu saisisse tous les aspects de la relation fraternelle, et les inférences que nous en tirons ne disent peut-être pas tout.

De façon surprenante, les mères étudiées utilisaient toutes des stratégies A+ ou C+, stratégies du DMM associées à des niveaux de danger plus élevés, et deux d’entre elles présentaient des marqueurs de traumatisme ou de deuil non résolu. Cela concorde avec les recherches indiquant un niveau élevé d’insécurité de l’attachement dans les populations normatives (Baldoni et al., 2018). Les relations fraternelles pourraient cependant être plus positives et plus coopératives dans les familles où les parents ont vécu moins de traumatismes et disposent de meilleures capacités de fonctionnement réflexif. Comme pour toute recherche par étude de cas, la théorie doit être considérée avec prudence, car elle reste dans une certaine mesure liée à son contexte local, et elle doit être étudiée et développée dans des contextes nouveaux et différents.

Conclusion

Cette étude a utilisé une approche qualitative novatrice pour examiner comment la relation parent-enfant influe sur la relation fraternelle. Notre analyse a suggéré que des aspects clés des relations fraternelles que nous avons observées semblaient remplir une fonction pour l’enfant dans sa relation avec sa mère (le parent étudié). Ces défis trouvaient leur origine dans l’expérience d’enfance de la mère elle-même, l’enfant représentant une menace ou un défi spécifique pour la mère, auquel son histoire ancienne et plus récente l’avait rendue sensible. Cela pourrait suggérer que les modèles linéaires de la « transmission » de l’attachement (Van IJzendoorn, 1995), centrés exclusivement sur les associations entre les patterns d’attachement du parent et de l’enfant et sur des facteurs médiateurs abstraits, risquent de négliger la manière dont des représentations spécifiques de l’attachement peuvent exercer de puissantes influences systémiques. La dynamique d’une relation peut servir à « étayer » les problèmes ou les déséquilibres d’une autre. Les stratégies d’attachement sont indissociables du contexte dans lequel elles émergent (Baim et al., 2022), et des modèles statiques de la relation entre attachement de l’enfant et attachement de l’adulte peuvent passer à côté de la manière dont différents aspects d’un système familial, du contexte social et de l’histoire personnelle peuvent interagir de façons cliniquement pertinentes.

Par exemple, les problèmes de la relation fraternelle peuvent être le prix que paient les enfants pour rendre plus gérable leur relation avec leur mère, dont dépend leur survie (comme dans les familles de Pearl et de June), ou, à l’inverse, la relation fraternelle peut être mobilisée pour compenser ce qui pourrait manquer dans la relation enfant-parent (comme cela semble être le cas dans la famille de Jessie). Nous soutenons que notre étude a montré l’intérêt d’une approche par cas, car l’importance de menaces spécifiques et locales, dans l’histoire des parents ou de la famille, pour façonner la nature des relations fraternelles peut facilement échapper à une recherche fondée sur des groupes, qui traite de la relation entre des variables généralisées et impersonnelles. Cela peut conduire à une compréhension appauvrie de la nature systémique des difficultés familiales.

Complexe Systémique : à retenir

Voici une étude qui prend au sérieux ce que la théorie de l’attachement a longtemps laissé de côté : la fratrie, et le triangle qu’elle forme avec le parent. Trois familles seulement, mais observées de près. Chez Pearl, le fils rappelle les hommes qui l’ont abandonnée, et la fille aînée devient l’alliée de la mère contre son frère. Chez Jessie, la cadette farouche incarne l’enfant idéale, tandis que l’aînée apaise tout le monde et s’efface. Chez June, le fils « petit homme de la maison » finit par se retirer face à une sœur qui réclame d’exister. La leçon clinique est systémique au sens fort : un symptôme fraternel peut être le prix que les enfants paient pour rendre la relation avec le parent vivable, et l’histoire du parent se rejoue dans l’attribution des rôles. Les limites sont celles d’un petit échantillon sans pères interrogés, avec des vidéos filmées par les mères pendant la pandémie, et des classifications que l’équipe elle-même qualifie de provisoires. À lire avec l’article sur le lien fraternel, cet angle mort de la clinique, et avec l’article sur le pistage des circularités selon l’attachement.

Notes de l’original

Liens d’intérêts. L’équipe signataire déclare n’avoir aucun lien d’intérêts potentiel concernant la recherche, la rédaction et/ou la publication de cet article.

Financement. L’équipe signataire n’a reçu aucun soutien financier pour la recherche, la rédaction et/ou la publication de cet article.

Références

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Traduction non officielle en français de Explorer la relation triadique parent–enfant–fratrie : comment le regard des mères sur leurs enfants influe-t-il sur les relations fraternelles ?, par Hannah Drzymala, Ben Grey et Nancy Fowler, Human Systems, vol. 3, no 2 (2023), doi : 10.1177/26344041221145619, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableaux présentés en listes). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Exploring the triadic parent–child–sibling relationship: How do mothers’ view of their children impact sibling relationships? », publié dans Human Systems (2023) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Comment citer cet article

Drzymala, H., Grey, B., et Fowler, N. (2023). Explorer la relation triadique parent–enfant–fratrie : comment le regard des mères sur leurs enfants influe-t-il sur les relations fraternelles ? (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/explorer-la-relation-triadique-parent-enfant-fratrie (Œuvre originale publiée en 2023 dans Human Systems, 3(2), 92-111 (2023) ; republiée en 2023 par Human Systems, https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/26344041221145619)

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