Red Sistémica · Thérapie familiale

Le cadre en psychothérapie familiale

La thérapie familiale conjointe existe-t-elle encore ? Partant de cette question, Maurizio Andolfi relit trente ans de thérapie familiale – le débat entre l’esthétique et la pragmatique, les conductors et les system purists, la fragmentation actuelle des interventions – pour défendre un cadre thérapeutique qui convoque les générations et fait de la famille, non le problème principal, mais la principale ressource. Il expose ensuite ce qui fonde le choix d’un cadre : la motivation, le cycle de vie, la durée du gel existentiel, l’ordre dans lequel s’enchaînent les thérapies. Puis il déplace la question sur le terrain du langage : apprendre les idiomes des générations, des genres et des cultures, passer du langage avec au langage à travers, réapprendre à se servir de ses yeux et se construire, avec le temps, un superviseur interne.

Auteur Maurizio Andolfi, professeur à l’université « La Sapienza » de Rome, faculté de psychologie, directeur de l’Académie de psychothérapie de la famille de RomePremière publication La cultura dell’ascolto, Unicopli, Milan, 1997Traduction Complexe Systémique, avec l’accord de Red Sistémica

« Apprendre de ce que nous ne connaissons pas constitue la meilleure méthode pour chercher la connaissance en nous-mêmes, loin des limites de ce qui est prévisible et certain. »

Maurizio Andolfi

La thérapie familiale conjointe existe-t-elle encore ?

Dans les années 1960, Virginia Satir écrivait un livre intitulé Conjoint Family Therapy, c’est-à-dire une thérapie familiale conjointe : une thérapie en présence et avec la participation active de tout le groupe familial. À cette époque, une telle idée paraissait révolutionnaire, et elle se fondait sur l’observation des interactions verbales et non verbales entre les membres de la famille. Dans l’idée de thérapie familiale conjointe était également implicite la possibilité de convoquer les familles d’origine à la séance, afin de pouvoir utiliser de cette façon les ressources et les énergies de tout le groupe familial ; cette idée, reprise par d’autres auteurs pionniers de la thérapie familiale – Framo, Boszormenyi-Nagy, Whitaker, etc. –, était fondée sur l’objectif d’étudier en séance le déploiement des relations intergénérationnelles, en créant un contexte où les sentiments et les affects, bien souvent cachés ou bloqués par les uns et les autres, puissent être exprimés en présence des autres membres de la famille.

De nos jours, est-ce encore là une idée directrice à l’intérieur des théories systémiques ? De fait, nous assistons plutôt à une fragmentation des interventions thérapeutiques, et c’est ainsi que fleurissent des thérapies individuelles systémiques qui reproposent d’une certaine manière une relation duelle et un contexte dans lequel les autres membres significatifs sont « dedans » – quant aux thèmes traités – mais « dehors », puisqu’ils ne participent pas aux séances ; ou encore des thérapies parallèles, où l’on suit d’un côté l’enfant ou l’adolescent et de l’autre le couple (les parents), comme si le cadre définissait, de toute façon, une problématique de couple séparée de celle de l’enfant. Sans parler d’interventions comme ce que l’on appelle la médiation familiale, où l’objectif semble être de faire se séparer de façon moins hostile les parties en jeu, c’est-à-dire le couple, plutôt que de générer la redécouverte, à travers les expériences de perte, de la valeur historique et évolutive de chaque individu à l’intérieur de son système de valeurs.

Le miroir sans tain et l’enregistrement vidéo de centaines d’heures de thérapie constituaient une conséquence pratique de ces anciens concepts ; en outre, à côté de l’idée d’unir les forces, il y avait la curiosité implicite et la nécessité d’utiliser la famille d’origine comme ressource, de manière à protéger, au cours de la séance, le déploiement intergénérationnel des émotions, des sentiments et des patterns de comportement. Bowen, Framo, Boszormenyi-Nagy et Whitaker, entre autres, ont été les pionniers de ce type d’orientation qui a guidé les thérapeutes familiaux ces trente dernières années dans la compréhension des familles et dans les stratégies d’intervention. Ils s’intéressaient à la connaissance de ce qui se trouve à l’intérieur de chaque individu, à travers l’observation du monde relationnel, y compris la vision et les résonances émotives du thérapeute.

Le débat entre l’esthétique et la pragmatique de la communication humaine a été là dès le début, et il ne s’est jamais résolu.

Dès les années soixante, on commence à distinguer deux âmes dans le mouvement naissant de la thérapie familiale : les conductors, c’est-à-dire les thérapeutes qui utilisent leur propre personnalité, y compris l’instinct et la créativité, comme instruments d’évaluation et d’intervention (voir Ackerman, Satir, Whitaker, etc.), et les system purists, c’est-à-dire les thérapeutes qui étudient la famille comme système de relations, en se plaçant dans une position de relative distance à l’égard de tout type d’implication personnelle ou de résonance émotive (que l’on songe au groupe de Palo Alto, à Haley, à Hoffman, à l’école de Milan dans sa première phase de recherche, etc.).

Les conductors

Ils utilisent leur propre personnalité, y compris l’instinct et la créativité, comme instruments d’évaluation et d’intervention. Ackerman, Satir, Whitaker.

Les system purists

Ils étudient la famille comme système de relations, à distance relative de toute implication personnelle et de toute résonance émotive. Le groupe de Palo Alto, Haley, Hoffman, l’école de Milan de la première période.

Au début des années quatre-vingt, ce débat est devenu encore plus impétueux à travers une série d’articles parus dans la revue Family Process, où l’on se demandait si le thérapeute devait pratiquer la thérapie depuis une position pragmatique ou esthétique. La première posture partait du principe que la thérapie devait résoudre les symptômes tels qu’ils étaient présentés, en définissant clairement les objectifs, tandis que la seconde orientation considérait la thérapie comme un processus créatif, de croissance, ayant pour objectif de favoriser le développement de la famille et de son écosystème.

Au fil des années, ce débat a encouragé de nombreux cliniciens familiaux à s’aligner sur l’une ou l’autre approche, sans parvenir à intégrer de façon harmonieuse la personne et le rôle du thérapeute d’une part, et la prise de responsabilité d’affronter les symptômes d’autre part, en intégrant les deux postures pour favoriser le développement de la famille et de son monde relationnel.

Mais alors, quelle perspective s’ouvre à la thérapie familiale, dans un champ à ce point dominé par les divisions, les dichotomies et les oppositions épistémologiques ? Beaucoup ; par exemple une conscience toujours croissante de l’utilisation de la thérapie systémique à l’intérieur du champ de la médecine, alors qu’à ses débuts seule la porte de la psychiatrie s’était ouverte, comme si la thérapie familiale se spécialisait principalement dans le domaine des troubles mentaux. Et tant d’autres : interventions de couple, dans les crises, dans les séparations conjugales ou dans les familles recomposées, adoptives ou monoparentales, aujourd’hui acceptées avec naturel comme domaines d’intervention des thérapeutes familiaux. Cela veut dire que le champ de la thérapie familiale a été reconnu compétent pour différentes formes du développement familial dans une société en rapide transformation.

Rien de tout cela n’aurait pu advenir sans un fort débat et, peut-être, des discussions enflammées sur la question du genre sexuel et sur le dialogue entre le masculin et le féminin sur une base égalitaire.

L’enfant, qui a longtemps été une ressource négligée à l’intérieur de la thérapie familiale, est paradoxalement en train de fleurir dans le champ des théories systémiques à travers une réalité très dramatique. L’extrême violence de la maltraitance infantile, de l’abandon et de la négligence à l’égard de l’enfant a donné l’alerte et nous a fait comprendre que le moment est venu de nous déplacer des tentations académiques dans l’étude du développement infantile, pour effectuer des interventions très actives dans le contexte social, afin de chercher ainsi les ressources et de restaurer la santé dans beaucoup de structures familiales et d’organisations sociales désintégrées et distordues.

Il semble également que le moment soit venu d’inclure le mot culture dans notre identité de thérapeutes familiaux. Si, au début, le mot contexte impliquait la nécessité d’observer les réalités sociales autour d’une thématique spécifique, nous devons maintenant changer tout le langage du secteur, et nous mouvoir et penser culturellement notre travail clinique et nos programmes de formation.

Il n’existe plus quelque chose que nous puissions décrire comme une famille « intacte » : nous devons au contraire nous confronter et travailler, comme on l’a déjà indiqué, avec de nombreux types d’organisations familiales – familles recomposées, familles adoptives, familles homosexuelles, monoparentales, etc. De la même façon que, aujourd’hui, il n’existe plus de « culture intacte », nous devons apprendre à intégrer dans nos rencontres des langues, des origines, des traditions, des mythes et des rituels différents, et trouver des idées et des solutions à travers ce qui est divers plutôt qu’à travers ce qui se ressemble. Tel semble être le défi pour le début du nouveau millénaire : apprendre de ce que nous ne connaissons pas constitue la meilleure méthode pour chercher la connaissance en nous-mêmes, loin des limites de ce qui est prévisible et certain.

À retenir

Le débat entre l’esthétique et la pragmatique n’a jamais été tranché, et il a surtout produit des alignements : on choisissait entre la personne du thérapeute et la responsabilité d’affronter le symptôme. Andolfi refuse l’alternative et pose la tâche autrement : intégrer les deux postures pour favoriser le développement de la famille et de son monde relationnel.

Le cadre familial comme recherche de ressources intergénérationnelles

La pensée systémique et les théories du développement ont assurément guidé l’évolution de la psychothérapie familiale. L’apparition de la « pathologie » a toujours été considérée comme une phase critique dans l’évolution d’une famille, incapable d’utiliser adéquatement ses propres ressources au moment où elle se trouve à un stade particulier de son développement. Cette incapacité peut créer des attentes excessives ou désordonnées quant à ses propres moyens de rétablissement, ou peut produire de véritables blocages du développement. Dans la pratique clinique, nous avons vérifié l’importance d’observer la position des enfants et leur genre sexuel dans la relation de couple.

Si la relation est harmonieuse et qu’il existe une bonne réciprocité au sein du couple, les enfants sont partagés sur le plan affectif et peuvent jouer librement leurs parts masculines et féminines ; si la relation n’est pas harmonieuse et s’il existe de forts stéréotypes sexuels, s’établira une sorte de loyauté invisible (Boszormenyi-Nagy, 1988) entre le parent et l’enfant de même sexe, au détriment de l’autre membre du couple ; une loyauté qui pourra se lire dans le jeu des alliances relationnelles, souvent explicites, mais parfois camouflées.

Vignette clinique

Je me souviens par exemple d’une famille où trois filles adolescentes manifestaient une attitude d’adoration à l’égard de leur père, qu’elles avaient toujours appelé Puchi – une sorte de diminutif affectueux – et jamais papa, et où elles semblaient avoir relégué leur mère dans un rôle de domestique. En réalité, au cours des séances, est apparu clairement le camouflage relationnel qui recouvrait une vieille alliance avec la mère, avec une exclusion totale du fameux Puchi de tout événement affectif entre les filles et son épouse.

Un autre domaine de recherche important est l’observation des dynamiques émotives, des attitudes du couple à l’égard d’un thérapeute homme ou femme : à partir de la façon dont s’établissent des modalités relationnelles spécifiques et distinctes selon le genre, nous pouvons nous faire une idée assez précise du monde des attentes de chaque individu et de ses processus d’identification, des coupures émotionnelles – pour le dire à la manière de Bowen –, de l’attente de soins à l’égard de la mère ou du père, de l’appartenance à la fratrie de chaque membre du couple.

Cette hypothèse exige toutefois une révision du concept de rencontre thérapeutique : les rencontres ne fourniront pas à la famille de matériau ex nihilo, ni de la part du thérapeute, ni encore moins de la part des institutions, pas plus qu’une médecine qui résoudrait les problèmes. Au contraire, c’est la famille elle-même qui devient protagoniste de sa propre guérison : dans la mesure où elle n’est pas considérée comme le problème principal, elle peut se transformer en la ressource principale.

Épouser le symptôme

Le matériau sur lequel il faudra travailler reste cependant le comportement symptomatique du patient ; et c’est précisément en raison du sens relationnel remarquable de ce dernier, et des attitudes corrélées des autres membres significatifs de la famille, que nous croyons que les symptômes ou troubles d’un individu acquièrent une extraordinaire importance comme indicateurs générationnels, de genre ou de transmission culturelle.

Les symptômes ou troubles pour lesquels une psychothérapie est demandée sont généralement présentés comme négatifs, erronés ou du moins indésirables, et parfois même dénoncés comme quelque chose de répréhensible.

Si nous parvenons à ne pas nous poser en agents de contrôle social ou mental, et si l’institution de santé à l’intérieur de laquelle nous travaillons nous donne la liberté d’évaluer une situation de souffrance sans préjugés, tout symptôme ou trouble doit être respecté par le thérapeute, en tant qu’il représente le premier lien significatif avec la famille, la première ressource active offerte par cette dernière.

Je pense avoir atteint un changement dans mon travail clinique depuis que, au lieu de contrôler ou d’encadrer les comportements irrationnels ou pathologiques du patient, j’ai fini par « les épouser » : en d’autres termes, j’ai compris qu’il s’agissait de quelque chose de positif, d’intense et de symbolique seulement lorsque j’ai commencé à les accepter. Quand je parle de mariage, je l’entends dans son meilleur sens : la vitalité, l’harmonie, le sentiment de solidarité, la compréhension implicite. Je crois que c’est là le premier pas pour transformer le handicap d’une famille en ressource, pour découvrir son potentiel de vitalité. Si le thérapeute « épouse » le comportement destructeur du patient, alors la famille se sent plus en sécurité et plus libre de montrer ses propres contradictions et ses peurs, bien souvent transmises de génération en génération.

L’usage d’un modèle trigénérationnel a permis de dépasser une crise « congelée » sur une personne pour affronter une crise de développement dans un groupe qui a une histoire. Introduire la génération des grands-parents dans l’observation de la relation parents-enfants nous a permis non seulement de voir les interactions in actu entre plusieurs personnes en séance, mais surtout de mieux comprendre l’individu ; ce dernier apparaît comme une entité plus riche, pleine, certes, de contradictions et de conflits, mais en même temps dotée de davantage de ressources, parce qu’elle n’est plus enfermée dans les bourbiers de l’« ici et maintenant ». Pour qui parvient à observer les interactions entre plusieurs générations, il est plus facile d’entrer dans le monde interne de l’individu et de saisir le lien entre expériences actuelles et besoins non résolus du passé.

La séance thérapeutique devra pénétrer les fondements de la construction pathologique de la réalité élaborée par la famille au fil du temps, bien souvent avec la complicité des institutions sanitaires elles-mêmes, qui ont contribué à rendre plus passifs tous ceux que la situation préoccupe. Cette attitude, qui veut considérer les difficultés de la famille comme partie de son évolution, naît de racines plus philosophiques que thérapeutiques : par exemple notre conception de l’homme et de ses ressources internes, notre motivation personnelle à embrasser une profession qui exige de « toucher » sans préjugé les parts les plus destructrices d’autrui, et enfin la capacité de contenir les angoisses et les peurs des autres sans les charger sur ses propres épaules.

À retenir

Le renversement décisif tient en une image : cesser de contrôler ou d’encadrer le comportement pathologique pour l’« épouser ». Le symptôme n’est plus ce qu’il faut réduire, mais le premier lien significatif avec la famille et la première ressource qu’elle offre. C’est à cette condition que la famille cesse d’être le problème principal pour devenir la ressource principale.

Motivation, contrat et séances exploratoires

Nous pensons que, pour établir un contrat et choisir le cadre le plus adéquat, il est nécessaire de considérer la question de la motivation et des attentes de la famille à l’égard de ce type de thérapie. On peut considérer une famille comme motivée si chacun de ses membres sent qu’il peut retirer du traitement quelque chose pour lui-même, c’est-à-dire s’il sent que le travail qu’il est en train de faire, ou qu’il s’apprête à faire à ce moment-là, est quelque chose qui peut lui apporter, par voie de conséquence, des bénéfices sur le plan personnel ; et cela même si, au départ, la demande de thérapie est centrée sur le comportement symptomatique d’un membre de la famille, c’est-à-dire s’il existe un problème qui crée un niveau de souffrance suffisant pour le faire venir en thérapie.

La motivation, au début, part d’une situation d’impuissance et de difficulté du groupe comme tel face à une problématique sérieuse et grave de l’un de ses membres, dont on attend la guérison ou du moins le rétablissement de ses performances fonctionnelles. Cela semble constituer, à notre avis, le seul niveau de motivation et de demande que l’on rencontre dans une phase initiale. C’est au cours de la thérapie que, de cette problématique centrée sur la souffrance d’un membre du groupe, on peut passer à une recherche des motivations individuelles : ainsi, de l’anorexie d’une jeune fille, on pourra parvenir, pendant la thérapie, à passer aux niveaux individuels d’« anorexie » de chacun des membres de la famille, et donc à la reprise de certaines conflictualités personnelles. Les problèmes de contrôle, de négation de soi, d’autodestruction devront alors se déplacer du patient désigné vers les différents membres du groupe ; de sorte que chacun, en fin de compte, pourra trouver à travers l’anorexie de la jeune fille une occasion d’enrichissement personnel.

Si ce processus s’installe dans le groupe, nous assisterons à un changement significatif de toute l’organisation familiale. Lors des premières rencontres, que nous définissons comme des « séances exploratoires » et qui précèdent une véritable proposition thérapeutique, nous employons un langage du type « le thérapeute est passé », « il s’est passé quelque chose », précisément lorsque nous parvenons à saisir le virage : d’une position d’attente ou de délégation de la part des membres du groupe à l’égard du thérapeute, on passe au moment où la famille semble au contraire se proposer comme une ressource thérapeutique et donc assumer en première personne la responsabilité de ce qui adviendra. À ce moment-là, la « thérapie » semble se mettre en mouvement. Qu’est-ce qui la fait commencer ? Le fait qu’au début de ces rencontres on met la famille à l’aise ? Ou qu’on lui demande ouvertement sa collaboration au processus thérapeutique ? Qu’il existe d’une certaine manière une compréhension explicite des niveaux de motivation ? Ou bien le travail est-il beaucoup plus implicite et indirect ?

Par exemple, arrive un couple en difficulté, dans une situation qui semble tourmenter les deux membres du couple, qui ne savent que faire de leur vie, de leur réalité de couple, de leurs enfants, et qui ne savent ni rétablir une intimité ni se séparer. Au moment où l’on demande aux conjoints d’observer leurs difficultés selon une dimension verticale, en sollicitant la participation de leurs propres familles d’origine au processus thérapeutique, on leur propose indubitablement un défi. C’est une provocation qui oblige chacun des membres du couple à réexaminer la possibilité de demander encore de l’aide et de remettre en discussion, sur un plan émotif, des relations interrompues ou irrésolues avec leurs groupes d’origine.

Si le couple accepte de faire venir ses proches, il nous semble qu’il est motivé pour faire une thérapie de couple, du fait qu’on lui propose un choix qui, sans expliciter le problème, lui demande en réalité de mettre en mouvement des énergies vitales, des niveaux de sollicitation et d’aide qui paraissent autrement impensables. De fait, le couple arrive dans une situation où aucun des deux ne sent qu’il peut demander davantage de soutien à l’autre, parce qu’il craint d’être rejeté.

Alors, pouvoir adresser une demande d’aide à des tiers significatifs, par exemple aux familles d’origine, dans une situation où l’on pense qu’ils ne sont pas capables de s’aider réciproquement, est un élément d’évaluation important des motivations et de la capacité du couple à entreprendre une thérapie.

L’étape suivante est de vérifier si ce qui est proposé aux personnes impliquées dans le problème est suffisamment proche de leur réalité émotive, et si elles sont suffisamment disposées à accepter une réalité thérapeutique qui tend à élargir le cadre, au lieu de le réduire à un lieu où l’on « répare » des comportements considérés comme inadéquats pour maintenir une relation de couple.

Les indications : cycle de vie, gel existentiel, ordre des thérapies

Les indications d’une thérapie familiale doivent aussi être liées non seulement au type d’idiosyncrasie qui se crée dans la relation entre le thérapeute et la famille, mais également au cycle de vie de cette dernière. Autrement dit, il doit exister des paramètres beaucoup plus généraux : quand une problématique psychologique surgit chez un membre de la famille qui se trouve dans une phase de développement déterminée (enfance, adolescence, jeunesse, âge adulte, etc.), la plasticité est bien plus grande, et donc aussi sa capacité à se reproposer comme ressource thérapeutique, comparée aux situations où la pathologie surgit dans une génération intermédiaire ou dans une génération âgée. Plus l’altération est présente au niveau générationnel du plus jeune, plus on peut reconstruire et utiliser comme ressource thérapeutique la sous-unité des grands-parents ; il est très difficile, si la problématique part du sous-système des grands-parents, de parvenir à mettre en mouvement les générations suivantes, c’est-à-dire les parents et les enfants.

Un autre élément à évaluer est la « durée du gel » du développement existentiel du groupe. C’est-à-dire depuis combien de temps la mobilité existentielle de la famille est restée bloquée par la pathologie spécifique de l’un de ses membres. Si un patient s’est transformé en « professionnel » d’une pathologie mentale pendant vingt-cinq ans, il est bien plus difficile de parvenir à mettre en mouvement le cycle existentiel de la famille dans ses divers membres que si cette pathologie avait une durée bien moindre. Par ailleurs, l’indication de thérapie familiale est très faible, du moins pour ce que nous entendons comme processus thérapeutique, dans les situations d’enfants autistes, ou dans toute manifestation de troubles infantiles si précoces qu’ils n’ont pas permis un passage réel d’une phase à l’autre du cycle de développement. C’est comme si le couple était resté cristallisé dans son évolution vers la constitution d’un noyau familial qui aurait permis d’utiliser les rétroactions de la nouvelle génération.

D’un autre côté, il peut exister dans une famille un réseau de fonctions absolument adéquates jusqu’à une certaine phase du cycle de développement : par exemple celle du désengagement de l’adolescent ; c’est alors que se manifeste une crise avec une poussée psychotique, une anorexie, une toxicomanie ou toute autre altération. Dans ce cas, il est possible de récupérer le sentiment de la famille comme cellule thérapeutique, c’est-à-dire de solliciter ces énergies vitales qui y ont été vécues au cours des quatorze années précédentes. Ce n’est peut-être que dans les trois ou quatre dernières années que la famille dit : « Nous ne savons pas quoi faire, nous ne savons plus qui nous sommes » ; c’est comme s’il existait une histoire antérieure qui a construit dans le groupe une solidarité, un sentiment de compétence.

Quelle indication peut-il exister pour une thérapie familiale avant ou après un autre type d’intervention thérapeutique ? Étant entendu que toute thérapie est par nature limitée, c’est-à-dire sectorielle, on a vérifié bien des fois des situations où une intervention familiale a échoué pour avoir été utilisée trop précocement : par exemple, des personnes alcooliques mises immédiatement en thérapie familiale n’ont obtenu aucun résultat positif ; placées dans un groupe thérapeutique, elles ont connu des améliorations notables et sont revenues ensuite en thérapie familiale, cette fois avec succès. C’est comme si, initialement, avaient manqué les conditions requises pour le fonctionnement de la thérapie, conditions qui ont en revanche été acquises par la suite dans un autre type d’intervention.

À l’inverse, une thérapie familiale peut conduire, comme résultat final, à une demande de thérapie individuelle de la part de l’un des membres de la famille. Cela se vérifie très fréquemment, au point que nous pensons que la thérapie familiale peut se configurer comme le premier pas, dans une situation de conflit qui n’est pas clairement définie : c’est comme s’il fallait redistribuer les cartes d’un jeu sans que l’on sache lesquelles appartiennent à qui. La thérapie familiale peut alors servir à ce que chacune de ces cartes soit distribuée au moment où chacun se réapproprie les « cartes personnelles » qui se trouvent dans le jeu et peut commencer à réfléchir à la possibilité de formuler une demande pour lui-même. Beaucoup de personnes vont chercher une thérapie individuelle, mais ne sont pas capables de formuler une demande pour elles-mêmes : par exemple, en parlant pendant toute la séance de la difficulté avec le conjoint ou la conjointe et de la façon dont celui-ci ou celle-ci est inadéquat ou indispensable à la relation. Autrement dit, elles apportent une demande de couple, mais n’amènent pas physiquement l’autre. Accepter cela comme une demande individuelle est risqué, car on pourrait effectivement se convaincre que cette personne a choisi de venir seule, alors qu’en fait elle est venue accompagnée mais a préféré laisser le second à la maison, en le plaçant symboliquement tout près d’elle. En conséquence, il est nécessaire d’accepter que leur « relationnalité » devienne l’élément le plus fondamental de la rencontre thérapeutique.

Autant l’idée que l’on puisse mener simultanément divers types de thérapie nous paraît complexe, autant il est très utile de discerner quelle thérapie peut être utile avant et laquelle après. Une demande d’intervention familiale se fonde toujours sur la perception d’une « résistance » de groupe, d’un certain besoin. C’est-à-dire que, pour pouvoir arriver à l’individu, il faut passer par un triangle ; un enfant, par exemple, est porteur de symptômes et signale des troubles qui concernent au moins trois personnes. Une demande de couple reflète une moindre exigence de médiation de la part d’un tiers : deux personnes sont bloquées et ne savent que faire de leur vie, que ce soit sur le plan interpersonnel ou sur le plan personnel. Une demande individuelle devrait s’introduire quand une personne est en quelque sorte « capable d’arriver seule » et de pouvoir définir des frontières individuelles. En perspective, le plus haut niveau de choix personnel est la thérapie individuelle ; mais bien souvent la commencer quand la personne ne possède aucun moyen de pouvoir choisir qui et quoi elle veut pour elle-même est une erreur, et il serait par conséquent utile d’effectuer d’abord les schémas envisagés plus haut. Par exemple, beaucoup de couples finissent par perdre toute possibilité de se placer, structurellement, comme ressource thérapeutique et de dépasser ainsi leurs propres difficultés, parce qu’ils sont paralysés et éloignés davantage encore par des relations de thérapie individuelle, avec la création de liens bien plus forts à l’extérieur, entre l’un des membres du couple et son thérapeute, qui peuvent conduire à une solution opposée à celle qu’ils s’étaient proposée. La relation thérapeutique entre patient et thérapeute devient de cette façon fondamentale et si intime qu’elle fait perdre complètement la possibilité de traverser de nouvelles prises de conscience à l’intérieur de la relation de couple. Paradoxalement, c’est exactement la croissance de ce nouveau couple thérapeute-patient qui finit par rendre encore moins significative la relation du couple.

Le langage est écoute : il n’est pas seulement conversation thérapeutique

Je voudrais prendre comme « objet » d’observation, dans ses diverses manifestations, et parler en particulier de la rencontre, sur le plan communicatif et aussi empathique, entre la famille et les intervenants sociaux, entre les organisations familiales en difficulté d’un côté et les services de santé ou de réadaptation de l’autre.

Avant tout, je voudrais mettre l’accent sur quelques aspects inhérents à la famille : observer comment pouvoir s’approcher du langage du genre masculin et féminin, du langage des générations, du langage de la culture, du langage de la santé et de la maladie (Andolfi, Angelo, de Nichilo, 1996).

Tels sont les « ingrédients » principaux de mon travail quotidien, qu’il soit clinique ou d’enseignement.

Je commencerai par affronter le langage intergénérationnel, avec la conviction que l’on court bien souvent le risque d’une diminution des significations lorsqu’on observe le langage entre une génération et une autre. Quand on parle de communiquer, par exemple entre un parent et un enfant, de s’écouter, on rétablit immédiatement un code d’écoute, une unité de mesure de la communication qui est celle propre à l’adulte, en sous-estimant la voix et les raisons de l’autre, en l’occurrence un enfant ou un adolescent. Le monde de la psychothérapie est aussi celui des théories systémiques, ces théories qui plus que d’autres ont adopté une perspective communicationnelle, et il a presque négligé cette opération fondamentale de traduction de langages différents lorsqu’on se réfère à des sujets provenant de générations différentes, et par conséquent de cultures, de connaissances et d’expériences de vie différentes. Par exemple, si l’on applique les théories à la pratique la plus courante et que l’on observe comment intervenir de fait dans des situations de difficulté à l’intérieur des familles, nous nous trouvons presque toujours face à des définitions, des exemplifications, où le sujet principal du parler et de l’écouter est l’adulte.

Alors que, lorsque nous parlons d’écoute, nous devrions penser qu’il est avant tout nécessaire d’être experts dans la compréhension d’idiomes différents : l’idiome de l’enfant, l’idiome de l’adolescent, l’idiome de l’adulte et celui de la personne âgée. Et nous ne devons pas seulement être capables de connaître ces différents idiomes pour pouvoir les écouter : nous devons faire une seconde opération, plus complexe encore, qui consiste à les relier. Autrement dit, se dessine une opération de traduction de langages, et le plus grand problème est que nous, psychothérapeutes, entrons en contact avec cette « structure multigénérationnelle » avec un rôle qui bien souvent semble nous confiner dans une position d’« adulte chronique », d’adulte hyper-logique, de professionnel : se mouvoir en professionnel, observer en professionnel… en perdant ainsi d’autres aspects importants qui sont notre capacité de sentir, notre résonance émotionnelle, nos modulations métaphoriques, lesquelles consistent en la capacité de jouer avec des réalités du « comme si ».

Par exemple, une façon d’enrichir nos potentialités relationnelles est la capacité de jouer comme si nous étions des enfants bien que nous soyons adultes, comme si nous étions des femmes bien que nous soyons des hommes, comme si nous étions âgés alors que nous sommes adultes et non âgés.

Je crois que la psychothérapie est la capacité de jouer à être ce que nous sommes, mais aussi la capacité de nous déplacer sans penser nous perdre nous-mêmes ni perdre les autres ; de penser par exemple ce que ce serait si nous étions ce que nous ne sommes pas.

J’ai toujours été très surpris de constater à quel point tant de professionnels sont attachés aux règles de leurs logiques formelles, au besoin de rester pratiquement collés à leurs propres chaussures sans jamais se mettre dans celles des autres. Par exemple, face à un adolescent, qui est l’exemple le plus emblématique d’une communication potentiellement difficile, nous sommes plus habitués à écouter et à analyser ce qui nous est dit, ce qui est agi, qu’à prêter attention à ce que l’adolescent ne fait pas, ne dit pas, et qui bien souvent est tout aussi important.

Le langage, comme on le sait, n’est pas seulement composé de ce qui est explicité verbalement, mais plus encore de ce qui n’est pas dit ; pensons par exemple au niveau des idiosyncrasies conjugales qui se manifestent dans des situations de crise ou d’hostilité ouverte, quand l’un des membres dit une chose avec l’intention précise de blesser l’autre par ce qu’il n’a pas dit, qu’il a volontairement tu, mais qui a eu un effet de communication. Cela pour dire que le langage est quelque chose de bien plus articulé que les simples mots qui sont émis, et qu’il existe un code bien plus complexe entre langage verbal, langage analogique et silence.

Nous vivons en posant des questions, mais bien souvent les questions finissent par ne plus solliciter aucun intérêt, aucune empathie, par n’introduire rien qui représente un signal de notre curiosité, de notre désir de nous approcher de l’autre ; bien plus, les questions sont bien souvent proprement « construites » pour maintenir la distance avec l’autre.

La communication se configure alors comme un travail complexe où il est nécessaire de trouver les pièces – comme dans la construction d’un puzzle – ou, pour le dire comme Bateson, les patterns de connexion, afin de placer ainsi les parties ensemble et de trouver au bout du compte une configuration qui ait un sens, une valeur propre. Si nous essayons d’analyser les questions, nous voyons que la plupart d’entre elles contiennent des implicites, des présupposés de base qui bien souvent se fondent sur des stéréotypes sociaux, des préjugés ou de véritables attitudes moralisatrices.

Il suffit de penser à un dialogue entre un adolescent et un adulte : bien souvent, cela ressemble à un dialogue de sourds, en ce sens que l’adulte dit au jeune ce qu’on attend que le jeune fasse pour son bien, et que l’adolescent dit à l’adulte ce qu’il ne veut pas entendre de l’adulte parce qu’il pense savoir déjà ce qui est bon pour lui ou pour elle ; mais tous deux, en fin de compte, se retrouvent dans une situation d’impasse, parce que derrière cette espèce de bras de fer relationnel existe un sentiment de grave difficulté : l’incapacité de communiquer et de se rencontrer. Ou bien que l’on pense au phénomène, plus fréquent encore, qui consiste à devoir trouver un pont communicatif dans un tiers : il suffit de penser à combien la mère a traditionnellement fait le pont entre l’enfant et le père, comme s’il était d’usage de communiquer à travers un tiers. Parler ou écouter à travers un tiers peut aussi être utile, par exemple quand les adultes parviennent à se parler entre eux à travers un jeune enfant.

Du langage avec au langage à travers

Utiliser le triangle comme mécanisme de connaissance de l’autre peut donc se transformer en un élément de connaissance ; mais bien souvent la communication à travers un tiers prend une signification opposée, c’est-à-dire un mode par lequel deux personnes qui ont interrompu depuis longtemps le dialogue cherchent un tiers pour y parvenir, sans y parvenir, parce que ce dernier se transforme ensuite en une fonction rigide, et non plus en un pont qui facilite la rencontre.

Je pense que nos questions les plus courantes sont descriptives et ne sont pas préparées à saisir les liens relationnels entre les personnes : par exemple dans les communications téléphoniques, ou dans la vie ordinaire, ou encore dans le cadre professionnel, où nous sommes amenés à penser qu’une personne doit exprimer ses sentiments, ou doit nous parler de quelque chose qui lui plaît ou ne lui plaît pas et qui la fait souffrir ou non ; et bien souvent, pour cette raison, on pense qu’il faut formuler des questions directes à cette personne.

Si nous voulons saisir des aspects plus profonds et plus personnels d’un individu, nous pourrons demander quelque chose sur ce qu’une autre personne peut penser de lui ou ressentir à son égard ; en d’autres termes, il n’est pas toujours utile de demander à A quelque chose sur A – question directe –, mais on commence à demander à A quelque chose que B pourrait penser ou imaginer sur A. De cette façon, nous commençons à réaliser une construction un peu plus intéressante, qui permet d’entrer dans l’imaginaire, dans les fantaisies de A – questions indirectes (Andolfi, 1991). Par exemple, dans le cas d’un adulte et d’un adolescent qui semblent ne pas être disposés à ouvrir un quelconque dialogue entre eux, chercher par tous les moyens possibles à forcer leur confiance peut se révéler peu utile. Si, en revanche, en présence du père, on demande à un adolescent de parler de la façon dont son père résolvait ses difficultés avec sa famille lorsqu’il avait son âge, nous plaçons l’adolescent dans une position différente : fondamentalement, nous l’aidons à sortir du lien du présent, bien souvent bloqué, pour explorer son monde imaginaire et ses attentes à l’égard d’un père qui a son âge ; opération qui peut l’intriguer et intriguer le père bien plus qu’une réalité qui avancerait d’emblée pour débloquer les difficultés du présent. Si l’on parvient à réactiver des ressources sur d’autres temps et sur d’autres plans générationnels, on peut ensuite redescendre dans les relations actuelles avec davantage de disponibilité réciproque. Avec cette méthodologie, on permet aux sujets de parcourir les générations, de se mouvoir de façon différente dans le temps ; on les autorise à imaginer comment étaient leurs parents quand ils étaient petits, comment vivait la famille quand les enfants sont entrés dans leur vie. De la même façon, on peut demander à un enfant unique comment il se comporterait s’il avait un frère ou une sœur, ce qu’il pourrait dire à propos de la famille avec laquelle il vit.

La communication peut donc s’élargir énormément si nous sortons du lien de la logique, du lien du problème présent, et que nous parvenons à faire bouger, d’une manière ou d’une autre, les générations.

Vignette clinique

Je me souviens d’une rencontre de thérapie familiale à trois générations où était présente une grand-mère de près de 85 ans, qui s’appuyait sur une canne avec élégance et autorité, comme s’il s’agissait d’un sceptre du pouvoir à l’intérieur de la famille. Cette vieille dame se trouvait à cet âge où l’on pense aussi que l’on mourra tôt ou tard. Eh bien, il m’a fallu près d’une demi-heure, voire un peu plus, pour permettre à cette dame de faire une fantaisie et d’observer ses « bien-aimés d’en haut ».

Madame, disons que dans une vingtaine d’années vous serez probablement « au ciel » ; imaginons un instant que vous ne soyez plus ici-bas sur la terre, que vous soyez sur un petit nuage : que verriez-vous de là-haut ?

Je ne sais pas imaginer ! répondait la vieille dame.

Madame, vous ne savez pas imaginer le petit nuage, ou vous ne savez pas imaginer que cette famille puisse vivre sans vous, quand vous ne serez plus là ?

On peut donc non seulement revenir en arrière dans le temps et essayer de faire parler les enfants et les adolescents de la période où ils n’étaient pas nés ; on peut aussi explorer le futur, parce que le futur fait également partie de ce que l’on imagine au présent. La vieille dame de l’exemple pourra-t-elle réfléchir à qui pourra tenir le sceptre en main quand elle ne sera plus là ? Et les autres, pourront-ils se demander ce qui doit se produire, à leur tour, pour se sentir des adultes responsables ; ou encore, en quoi cette fonction, au sein de ce groupe, a réduit les différences entre les générations et confondu les responsabilités des enfants avec celles des petits-enfants ?

Je crois que ce thème du langage entre les générations, le fait de saisir les mouvements entre les générations, non seulement pour ce qu’elles sont mais aussi pour ce que nous pouvons imaginer qu’elles pourraient être, constitue un excellent véhicule sur le plan de la communication.

À retenir

Passer du langage avec au langage à travers : plutôt que d’interroger A sur A – question directe qui bien souvent forcerait la confiance –, demander à A ce que B pourrait penser ou imaginer de lui. Le triangle devient alors instrument de connaissance et non fonction rigide, et le temps s’ouvre dans les deux sens : on peut faire parler un adolescent du père qu’il n’a pas connu à son âge, comme on peut faire imaginer à une grand-mère la famille qui lui survivra.

Les yeux comme véhicule transculturel

Aujourd’hui, dans une société toujours plus traversée par les différences, par le multiculturalisme, le problème de la communication va au-delà du fait de communiquer entre personnes qui partagent des valeurs, des traditions, des rites, etc. Le problème se déplace alors sur la façon de parvenir à écouter d’autres cultures sans perdre les traits personnels constitutifs de la nôtre, et sans obliger les autres à entrer dans les trames interprétatives de notre culture, de nos traditions, de la façon dont nous mangeons, de notre manière de nous divertir, de notre manière de ressentir et de vivre la famille, de ressentir les valeurs, etc.

La question de la communication ne peut faire abstraction non seulement de l’acquisition des langages du genre sexuel et des générations, mais surtout de la capacité transculturelle d’apprendre l’usage de langues étrangères pour pouvoir communiquer avec d’autres pays, sans continuer de penser que ce sont seulement les autres qui doivent apprendre notre langue ; où, par langue, j’entends toute une culture, une vision du monde, des us et coutumes différents des siens.

Avant tout, il faudrait réapprendre – et je me réfère surtout aux psychologues – à se servir de ses yeux, et non des descriptions ou des interprétations des choses. Les yeux sont un puissant véhicule transculturel, parce qu’ils sont moins structurés que nos modalités d’interprétation des phénomènes ou des relations. Très souvent, quand j’enseigne à des thérapeutes en formation, je propose l’expérience d’observer ensemble une séance vidéo d’une rencontre familiale en excluant complètement le son. Par cette privation du canal acoustique, on force l’étudiant à saisir les choses avec ses yeux. Si on les interroge ensuite sur ce qu’ils ont observé, peu de personnes décrivent ce qu’elles ont observé : elles se réfèrent généralement à ce qu’elles interprètent de ce qu’elles ont vu, et à la fin elles ne savent même plus ce qu’elles ont vu, parce qu’interpréter les relations est ainsi, automatique. On ne voit plus les personnes, leurs corps en mouvement, leurs réponses émotives ; on ne voit plus où l’on se situe par rapport aux personnes.

Je crois que redonner ainsi de la valeur à l’observation est une modalité incroyable pour dégager le terrain des contaminations du préjugé et de la « psycho-chose ».

Si, dans les familles par exemple, les différentes générations pouvaient se voir avant même de parler, sans penser qu’il faille immédiatement intervenir de façon active pour le bien de l’autre, pour protéger l’autre, alors, peut-être, à travers le regard et le silence, on pourrait obtenir une communication plus efficace.

Le superviseur interne

Depuis quelques années, je pense que chacun de nous – je parle en particulier pour ceux qui pratiquent cette difficile profession d’écouter les problèmes des autres – aurait besoin de se construire avec le temps un superviseur interne, c’est-à-dire une partie de nous qui, en prenant une distance de sécurité, dialogue avec l’autre partie pendant que cette dernière s’expose sur le terrain.

Il est évident que, lorsqu’on est jeune, on cherche des superviseurs externes : on cherche quelqu’un qui nous aide, un formateur, un tuteur, un collègue plus âgé qui, ayant plus d’expérience, dise ce qu’il faut faire, une équipe avec laquelle partager peurs et réflexions. Mais, une fois dépassée cette phase de l’apprentissage de premier type, on devrait peut-être commencer à penser à un apprentissage plus sophistiqué, correspondant à la capacité de mieux reconnaître la communication entre différentes parties de soi. Il s’agit de se mettre à l’écoute d’un langage formé de nos résonances émotives, lesquelles se transforment à leur tour en signaux kinesthésiques et psychosomatiques, en signaux gestuels, en associations libres entre nous et nous. Cet exercice exige avant tout un respect de notre personne qu’il est nécessaire d’avoir présent à l’esprit à l’intérieur de notre profession. Bien souvent, le respect de notre profession, sans le respect de notre personne, de ses besoins et de ses résonances, se transforme en une fonction plutôt vide.

Comment faire dialoguer personne et fonction ? Je crois que c’est là un point très important sur lequel travailler.

Qui est Maurizio Andolfi

Le Dr Andolfi est professeur à l’université « La Sapienza » de Rome, faculté de psychologie, et directeur de l’Académie de psychothérapie de la famille de Rome (Italie).

Notes de l’original

(*) Article paru dans La cultura dell’ascolto, Unicopli, Milan, 1997. Traduit et publié dans le n° 73 de Perspectivas Sistémicas, septembre-octobre 2002.

(1) Traduction espagnole d’Emilio Ricci, psychologue clinicien et communautaire, thérapeute familial italo-chilien, formé à l’Università degli Studi di Roma « La Sapienza », professeur invité à l’Universidad Católica del Norte et responsable de l’Unidad de Terapia Familiar (UTF) de l’École de psychologie de l’UCN, Antofagasta, Chili.

Références

Andolfi, M. (1991) – Il colloquio relazionale. A.P.F., Roma.

Andolfi, M., Angelo, C., de Nichilo, M. (dir.) (1996) – Sentimenti e sistemi. Raffaello Cortina, Milano.

Bateson, G. (1984) – Mente e natura, trad. it. Adelphi, Milano.

Boszormenyi-Nagy, I. (1988) – Lealtà invisibili. La reciprocità nella terapia familiare intergenerazionale. Astrolabio, Roma.

Di Nicola, V. (1990) – Tipologia familiare ed epistemologia sistemica. In Terapia Familiare, n° 32, mars, I.T.F., Roma.

Cet article est la traduction française de « El setting en Psicoterapia Familiar », publié par Red Sistémica (première parution : La cultura dell’ascolto, Unicopli, Milan, 1997). Traduit et republié avec l’accord de la revue.

Lire l’article original

Comment citer cet article

Andolfi, M. (2022). Le cadre en psychothérapie familiale (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/le-cadre-en-psychotherapie-familiale (Œuvre originale publiée en 1997 dans La cultura dell’ascolto, Unicopli, Milan, 1997 ; republiée en 2022 par Red Sistémica, https://redsistemica.ar/2022/07/06/el-setting-en-psicoterapia-familiar/)

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