Red Sistémica · Entretien

La thérapie familiale en contexte. Entretien avec Charles Fishman

Profitant de son séjour en Argentine, nous avons interviewé le Dr Charles Fishman, expert des thérapies contextuelles, directeur exécutif de l’Institute for the Family et président du Center for the Family de Princeton. Avec lui, et avec le Dr Alberto Vásquez, nous avons dialogué sur le traitement des familles dans leur contexte social et sur un sujet que nous ne voulons pas oublier : l’attentat contre l’AMIA, qui a reporté, entre tant d’autres choses, le séminaire que le Dr Fishman devait animer dans ce cadre.

Entretien réalisé par la rédaction de Perspectivas Sistémicas (mise en forme : Gilda De Salvo)Première publication Perspectivas Sistémicas, n° 33, 1994Traduction Complexe Systémique, avec l’accord de Red Sistémica

« Nous, thérapeutes familiaux, avons un complexe d’infériorité. Nous pouvons contribuer à trouver les bonnes interventions dans bien des domaines, comme le droit et la médecine. »

Charles Fishman

Note de la rédaction de Perspectivas Sistémicas

Nous tenons à signaler que le Dr Fishman est tout de même venu en Argentine et a généreusement apporté son soutien personnel et professionnel. Nous remercions le Dr Vásquez et Cristina Bluthgen d’avoir facilité à Perspectivas Sistémicas l’accès au Dr Fishman, ainsi que pour l’invitation à participer à l’activité scientifique que ce professionnel animera dans le cadre de l’institution « Contextos ».

Après l’attentat : accompagner les familles

Quelle a été votre impression concernant l’attentat ?

Charles Fishman : La réaction de notre communauté aux États-Unis a été impressionnante ; nous avons été profondément bouleversés. En tant que thérapeutes familiaux, une question fondamentale se pose : de quelle manière l’événement a-t-il touché, directement ou indirectement, le groupe familial ? L’essentiel est de savoir comment travailler pour que la famille continue d’avancer. La réhabilitation est un sujet important dont presque personne ne parle.

Nous devons nous demander ce que nous pouvons faire avec les personnes touchées pour diminuer leur isolement, pour construire un système de fraternité dans lequel les amis peuvent contribuer à faire de la « bonne médecine », en offrant un contexte social plus large, un soutien communautaire. Cela contribue à réduire l’isolement. Nous devons évidemment faire des choses concrètes pour les familles, mais nous parlons là de deux choses différentes : l’une est le système de soutien social dont la famille fait partie ; l’autre, les relations internes à la famille. Aucune des deux ne peut être ignorée.

Je comprends que chaque famille est différente, mais y a-t-il malgré tout une stratégie qui puisse être utilisée dans ces cas, ou une précaution à prendre ?

Charles Fishman : D’une certaine manière, nous, thérapeutes familiaux, sommes toujours présents dans les moments de crise. Pas dans des moments aussi extrêmes que celui-ci, mais, en général, les gens viennent en thérapie à des moments d’instabilité émotionnelle dans les familles. Donc, pour extrapoler à la situation de crise, il existe un certain nombre de domaines différents que la thérapie familiale doit aborder. Le premier est d’être témoin de l’expérience des gens, d’être avec eux, de les accompagner. Il est impossible d’ignorer la douleur qu’ils endurent.

Pensez-vous que cela pourrait être abordé spécifiquement à partir du travail de réseau ?

Charles Fishman : Il convient de déterminer quelles sont les personnes du système qui peuvent fonctionner comme un soutien authentique pour la famille, en maintenant l’homéostasie. Un exemple pourrait être le service social, ou les travailleurs sociaux. Il existe deux manières de se réinsérer dans le système : la première est d’aider à reconstruire un système authentique ; la seconde, d’observer les fonctions à l’intérieur du système et de les restructurer.

La « Seconde Révolution » : au-delà de la thérapie familiale

Alberto Vásquez : Nous, à « Contextos », ce fait terrible nous a touchés de près, parce que le travail que nous allons faire avec Charles Fishman lors de son retour dans notre pays, la première semaine d’octobre, devait être un travail à l’AMIA, où j’ai été formateur et superviseur du service social pendant quatorze ans. À ce moment-là, « Contextos » avait une double insertion : d’une part, parce que la directrice du service social, Norma Lew, est l’une de nos associées et l’une de nos enseignantes ; d’autre part, parce que nous continuons à former le service social de l’AMIA et à rester en contact avec lui. Ce service social, que très peu de gens connaissent, travaille depuis dix ans, à l’intérieur comme à l’extérieur de la communauté, en thérapies contextuelles. C’est pourquoi nous avons décidé de faire venir Charlie Fishman, pour toute l’expérience qu’il pouvait apporter à notre vision et à notre travail de terrain.

À partir de cette situation, nous avons décidé de reformuler les séminaires. Nous les appelons la « Seconde Révolution », précisément parce qu’ils parlent de tout ce que nous, thérapeutes familiaux, pouvons faire au-delà de la thérapie familiale. Dans les circonstances actuelles, cela prend un sens encore plus grand.

Dans notre pays, il y a beaucoup de travail en thérapies contextuelles, dans les services sociaux, hors du monde « psy », dans les tribunaux par exemple. L’affaire de l’AMIA permet à toutes ces expériences d’apparaître au grand jour. Les gens apprennent maintenant qu’à l’AMIA, ou à l’hôpital de San Isidro, on travaillait ainsi.

Par ailleurs, les gens qui travaillent dans les services sociaux n’ont pas le temps d’écrire, parce qu’il faut agir tout de suite. Il y a tant de travail qu’il ne reste pas de temps pour conceptualiser, même si l’on travaille sérieusement. Peut-être cela servira-t-il à prendre conscience qu’il existe de nouveaux outils, qu’il y a des domaines à couvrir, et que nous, thérapeutes familiaux, n’en sommes pas dispensés. Comme le dit Charlie (Fishman) dans le premier chapitre de son livre Intensive Structural Therapy, nous, thérapeutes familiaux systémiciens, répondions insuffisamment à des problèmes pressants, comme le chômage, les problèmes au travail, la violence familiale, l’insécurité. Pour nous, Argentins, s’ajoute maintenant cette question du terrorisme. C’est désormais un scénario du monde entier, et pas seulement de ce qu’on appelle le « premier monde ».

Thérapie familiale et managed care aux États-Unis

Dr Fishman, est-il vrai qu’aux États-Unis la thérapie familiale et la thérapie brève sont aujourd’hui majoritairement choisies et que les thérapies traditionnelles sont en train de disparaître ?

Charles Fishman : La thérapie familiale se développe, mais c’est un processus très lent. Il est vrai que les thérapies traditionnelles perdent du terrain, mais cela ne constitue en rien une révolution conceptuelle. Il s’agit d’un phénomène nouveau qu’aux États-Unis on appelle le managed care, le système d’assurance santé gérée. Les gens demandent aux cliniciens combien de séances va durer leur traitement, parce que les caisses d’assurance maladie l’exigent. C’est pour cela que certaines thérapies traditionnelles, comme la psychanalyse, sont en train de disparaître : les assurances ne les remboursent pas. Aux États-Unis, personne ne paie son traitement de sa poche. Ce sont les caisses ou les assurances santé qui le font.

Pourriez-vous synthétiser les concepts fondamentaux de votre travail ?

Charles Fishman : Je peux dire que, comme beaucoup de mes collègues, je suis déçu par les effets de la thérapie familiale aux États-Unis. Depuis vingt ans, la famille a changé de façon drastique. Elle est moins transgénérationnelle, on ne prend plus autant en compte les grands-parents ; c’est le système contemporain qui a beaucoup plus d’impact sur la famille : les amis, les institutions, les services sociaux.

Le changement conceptuel consiste en ceci : la solution aux problèmes doit être trouvée dans le cadre des systèmes contemporains. L’essentiel est de déterminer le contexte contemporain, pour développer la thérapie à l’intérieur de ce contexte et construire un système plus large, plus profond, qui influe sur la vie de nombreuses familles, en particulier pour les problèmes des enfants, et pas seulement dans le contexte judiciaire, mais dans celui, particulier, de chaque famille.

Le deuxième domaine dans lequel se développe la thérapie familiale a à voir avec les travailleurs sociaux. D’après mon expérience, les gens apprécient l’aide qu’ils reçoivent de ces intervenants. Je crois que les thérapeutes familiaux sont restés enfermés trop longtemps. Ils trouvent maintenant de nouvelles formes d’approche, dans lesquelles les intervenants agissent au sein même de la communauté.

Je pense que nous, thérapeutes familiaux, avons un complexe d’infériorité. Nous pouvons contribuer à trouver les bonnes interventions dans plusieurs domaines, comme le droit et la médecine. Je crois qu’il est essentiel que nous soyons aussi efficaces que possible dans la réduction de la souffrance humaine, ce que nous pouvons obtenir grâce aux interventions systémiques. De tels traitements ou interventions peuvent être encore plus efficaces lorsqu’ils sont réalisés dans le contexte social lui-même.

À retenir

Pour Fishman, la famille des années 1990 est moins transgénérationnelle et bien plus façonnée par son système contemporain (amis, institutions, services sociaux). La solution aux problèmes doit donc se chercher dans ce contexte-là, en construisant avec lui un système de soutien plus large ; et l’intervention systémique gagne en efficacité quand elle se fait dans le contexte social lui-même.

« Altruisme » (extrait)

Extrait de Intensive Structural Therapy. Treating Families in Their Social Context

« On a enseigné à la plupart d’entre nous que les pulsions humaines fondamentales sont la procréation, l’agression et la curiosité. En tant que cliniciens, nous devons être très conscients de l’autre grande pulsion, l’altruisme, et tirer parti de la part altruiste des personnes avec lesquelles nous travaillons pour créer une communauté de soutien plus forte. Je veux être clair : en parlant d’altruisme, je ne me réfère pas à une attitude de légèreté et d’optimisme excessifs. Parfois, être altruiste signifie prendre des décisions difficiles : par exemple, conseiller à la famille d’appeler la police pour qu’elle s’occupe d’un fils qui a mal tourné, ou refuser de la prendre en charge et l’orienter ailleurs, si les circonstances l’exigent. L’une des manifestations les plus pénibles de l’altruisme se produit lorsque les cliniciens provoquent des crises thérapeutiques dans le système. Il est beaucoup plus facile et confortable de s’affilier au système pour diffuser le conflit ; le talent consiste à nous cramponner à nos sièges et à aider la crise à se déployer.

L’altruisme représente un véritable défi et une opportunité pour notre discipline. Le défi est celui-ci : si nous percevons et respectons la force de la famille et sa motivation sous-jacente (qui, dans bien des situations, est altruiste), nous pouvons accroître cette force. L’être humain possède un remarquable répertoire de conduites positives, bien documenté ; il nous suffit de le reconnaître et de l’utiliser au bénéfice de tous. »

Qui est Charles Fishman

H. Charles Fishman est psychiatre et thérapeute familial, formé auprès de Salvador Minuchin à la Philadelphia Child Guidance Clinic, avec qui il a coécrit Family Therapy Techniques. Au moment de cet entretien (1994), il dirige l’Institute for the Family et préside le Center for the Family de Princeton. Son ouvrage Intensive Structural Therapy. Treating Families in Their Social Context (1993), traduit en espagnol chez Amorrortu sous le titre Terapia estructural intensiva, prolonge l’approche structurale vers le contexte social de la famille : institutions, école, justice, réseau communautaire.

Cet entretien est la traduction française de « Terapia familiar en contexto. Entrevista a Charles Fishman », publié par Red Sistémica (première parution : Perspectivas Sistémicas, n° 33, septembre-octobre 1994). Traduit et republié avec l’accord de la revue.

Lire l’article original

Comment citer cet article

De Salvo, G. (2022). La thérapie familiale en contexte. Entretien avec Charles Fishman (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/la-therapie-familiale-en-contexte-entretien-avec-charles-fishman (Œuvre originale publiée en 1994 dans Perspectivas Sistémicas, n° 33, septembre-octobre 1994 ; republiée en 2022 par Red Sistémica, https://redsistemica.ar/2022/06/23/terapia-familiar-en-contexto-entrevista-a-charles-fishman/)

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