Contemporary Family Therapy · Thérapie familiale
Une perruque aperçue par l’entrebâillement d’une porte, une dette cachée, une dépression jamais nommée. À Malte, Rosienne Camilleri et Clarissa Sammut Scerri ont interrogé sept adultes sur les secrets de leur enfance. Leur analyse montre que le secret, rarement isolé, ouvre sur toute une dynamique familiale : atmosphère de non-dit, enfants parentifiés, double vie entre la façade et la maison. Avec une vignette clinique sur la révélation en thérapie familiale.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Au-delà de la surface : une exploration des secrets de famille comme portes d’entrée vers des dynamiques familiales complexes, par Rosienne Camilleri et Clarissa Sammut Scerri, publié dans Contemporary Family Therapy (Springer) (2026), doi : 10.1007/s10591-025-09768-6, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les tableaux sont présentés sous forme de listes ; les figures 1 et 2 sont conservées en anglais. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Les secrets individuels partagés par chaque personne participante sont des microcosmes de schémas familiaux plus larges.
Rosienne Camilleri et Clarissa Sammut Scerri
Résumé
Cet article explore la manière dont les secrets de famille, les silences et les révélations rencontrés pendant l’enfance constituent des éléments décisifs pour comprendre des dynamiques familiales complexes, tels qu’ils apparaissent dans une étude qualitative menée auprès de sept personnes adultes. Selon une approche de théorisation ancrée constructiviste, des entretiens approfondis ont été conduits pour examiner l’expérience du secret que ces personnes avaient vécue dans leur famille. Les résultats suggèrent que les secrets de famille, loin d’être des événements isolés, fonctionnent comme des « portes d’entrée » vers des dynamiques familiales et des problématiques sous-jacentes plus complexes et souvent cachées. Ces secrets dévoilent des couches plus profondes des relations familiales et des schémas de communication, et ouvrent un accès à des conflits non résolus et à des tensions inexprimées. Les récits des personnes participantes ont fait apparaître un large éventail de thèmes, dont la dépression parentale, une maladie mettant la vie en danger, l’incertitude sur la paternité, les difficultés financières, l’infidélité, la violence, les abus et les conflits d’héritage. L’effet durable de ces secrets sur le développement, la maturation et le fonctionnement relationnel des personnes participantes souligne l’importance de prendre en compte ces dynamiques dans les interventions thérapeutiques systémiques.
Mots-clés : secret familial, enfance, dynamiques familiales, théorisation ancrée constructiviste, thérapie systémique
L’exploration du secret familial a suscité une attention considérable dans la littérature existante ; il reste pourtant une lacune importante dans la compréhension de la manière dont les secrets de famille de l’enfance influent sur la vie et les relations ultérieures des enfants adultes, en particulier dans une perspective systémique et relationnelle. Les secrets de famille, définis comme la dissimulation délibérée d’une information par un ou plusieurs membres d’une famille qu’elle concerne (Rober et al., 2012 ; Vangelisti et Caughlin, 1997), sont répandus dans de nombreux aspects de la vie familiale (Berger et Paul, 2008). Ils naissent souvent de motivations comme la peur ou la honte et remplissent des fonctions qui vont de la protection à la tromperie ou au contrôle (Imber-Black, 1998). Certains secrets sont utiles dans certains contextes familiaux, comme les secrets gardés à l’adolescence vis-à-vis des parents, pendant la formation de sa propre identité et la « différenciation du soi » (Bowen, 1978), ou ceux qui servent à marquer les limites entre parent et enfant : on les appelle secrets essentiels (Imber-Black, 1998). En revanche, les secrets de famille toxiques ou dangereux peuvent, dit-on, signaler un dysfonctionnement de la dynamique familiale ou causer du tort à certains membres de la famille (Berger et Paul, 2008 ; Imber-Black, 1998 ; Selvini, 1997). Dans une perspective systémique, l’étude des secrets de famille apporte des éclairages essentiels sur les schémas de communication familiale. Rober et al. (2012) soulignent que le secret familial met au jour la tension dialectique entre ce qui est dit et ce qui ne l’est pas, et montrent ainsi la complexité des interactions familiales.
Cette étude a été menée à Malte, micro-État européen densément peuplé de seulement 316 km², dont la population, en croissance, dépasse 540 000 habitants. Dans ce contexte, le secret familial fonctionne comme un mécanisme social clé, qui façonne à la fois les attentes interpersonnelles et culturelles. Dans des communautés aussi soudées, où la réputation et la tradition pèsent lourd, retenir des informations personnelles ou sensibles sert à protéger l’image et la cohésion familiales. Au regard de la notion de « syndrome comportemental du micro-État » de Sultana et Baldacchino (1994), cette tendance traduit une résistance plus large à exposer sa vulnérabilité dans un contexte où l’anonymat est limité. Malgré sa pertinence sociale, le secret familial reste une grille de lecture peu explorée pour comprendre les dynamiques complexes de la vie familiale maltaise.
Cet article porte spécifiquement sur un résultat d’une étude de théorisation ancrée plus large (Camilleri et Sammut Scerri, 2025) consacrée à la présence du secret familial dans l’enfance, à savoir le rôle des secrets de famille comme portes d’entrée significatives vers des dynamiques relationnelles complexes. Alors que l’étude plus large explorait de multiples dimensions du secret et de ses effets, cet article examine en profondeur comment l’exploration des secrets vécus dans l’enfance aide à révéler la perception qu’ont les enfants adultes du fonctionnement familial, de la communication, de l’attachement et des rôles relationnels, en ouvrant plusieurs thèmes et problématiques vécus par les personnes participantes et leurs familles. La recherche antérieure a examiné des typologies des secrets de famille (Berger et Paul, 2008 ; Imber-Black, 1998 ; Rober et al., 2012), les raisons de la dissimulation ou de la révélation (Imber-Black, 1998) et les effets du secret sur les enfants (Desplyere et Rober, 2020 ; Helimaki et al., 2021 ; Rober, 2017 ; Rober et al., 2012) ; on comprend pourtant encore mal comment les secrets vécus dans l’enfance continuent de façonner la perception qu’ont les enfants adultes du fonctionnement familial et des schémas relationnels. Se centrer sur cet aspect précis permet d’examiner comment le secret influence la communication, l’attachement et les rôles relationnels dans les familles, et de mettre en lumière ses implications pour la pratique thérapeutique (Afifi et al., 2015 ; Crittenden et al., 2014). En examinant comment les secrets éclairent et influencent les relations familiales, cet article plaide pour la création d’espaces thérapeutiques sûrs pour la révélation ou, lorsque la révélation n’est pas possible, pour une exploration attentive du poids émotionnel du secret familial. Ce faisant, il cherche à offrir une perspective distincte sur les difficultés et les possibilités que les secrets de famille présentent en thérapie.
Le cadre conceptuel de cette étude repose sur l’intégration de la théorie des systèmes familiaux et de la théorie de l’attachement, qui offre une base solide pour examiner la complexité des dynamiques que les secrets de famille révèlent, dans les contextes thérapeutiques et en dehors. La théorie des systèmes familiaux, telle que formulée par Bowen (1978), considère la famille comme une unité émotionnelle interconnectée, où les interactions et les rôles des membres de la famille sont façonnés par des processus de transmission multigénérationnelle et par le besoin d’homéostasie. Cette théorie souligne l’importance de la causalité circulaire et des boucles de rétroaction pour comprendre le fonctionnement familial : des questions comme le secret n’y sont pas le produit de relations linéaires de cause à effet, mais s’enracinent dans les schémas interactionnels complexes entre les membres de la famille (Bateson et Donaldson, 1991).
En complément, la théorie de l’attachement (Bowlby, 1988) éclaire la manière dont la qualité des relations entre les figures de soin et l’enfant influe sur le développement de schémas d’attachement sécures ou insécures, qui influent à leur tour sur la propension au secret dans la famille. Des expériences traumatiques ou négatives dans ces relations peuvent favoriser des dynamiques dysfonctionnelles, comme des inversions de rôles ou un attachement désorganisé, dans lesquelles les secrets peuvent devenir un mécanisme d’adaptation ou de contrôle (Crittenden et al., 2014). L’étude de Merrill et Afifi (2015), menée auprès de 380 personnes, étaye ce lien : les personnes ayant un style d’attachement insécure (anxieux comme évitant) rapportaient davantage de secret, plus de rumination et un sentiment de culpabilité plus fort à propos des secrets que les personnes à l’attachement sécure. Ce résultat appuie l’idée que la sécurité de l’attachement peut agir comme un facteur de protection, en réduisant le besoin de recourir au secret comme stratégie d’adaptation relationnelle.
Ce cadre offre une grille de lecture intégrative pour explorer comment les secrets servent de portes d’entrée vers les processus émotionnels et relationnels complexes à l’œuvre dans les familles, ce qui en fait des éléments décisifs en thérapie systémique.
Le mot « secret » vient du latin se-cernere, où se marque la séparation et cernere la division, ce qui rend bien l’idée de mettre à part des expériences ou des actes en raison de la honte ou de la détresse ressenties. Cette étymologie révèle la propension humaine à mettre à distance des expériences troublantes ou honteuses, comme mécanisme de défense psychologique (Termini, 2018). L’expression proverbiale du « squelette dans le placard » sert couramment à désigner une information cachée qu’un ou plusieurs membres de la famille dissimulent délibérément au reste de la parenté et au monde extérieur. Si le mot « secret » a souvent une connotation négative, tous les secrets ne sont pas nuisibles en soi : on a avancé que certains secrets peuvent jouer un rôle fonctionnel dans le maintien des relations interpersonnelles (Vangelisti, 1994). Il est en outre essentiel de distinguer l’intimité (privacy) du secret, car ils peuvent servir des fins différentes dans les relations et les interactions humaines (Imber-Black, 1998). Alors que le secret implique l’acte délibéré de cacher une information, souvent par crainte du jugement, d’un conflit possible ou de répercussions sociales, l’intimité peut être un aspect naturel et sain du fonctionnement relationnel, qui permet aux personnes de préserver leur autonomie et leurs limites.
Dans les familles, les secrets agissent comme des « aimants dans les relations familiales, attirant certains membres et en repoussant d’autres » (Imber-Black, 2018, p. 1123). La création, la garde ou l’ouverture des secrets de famille peuvent entraîner une réorganisation de la vie familiale, à mesure que se forment des alliances et des triangles, avec des degrés de proximité et de distance entre les différents membres de la famille (Imber-Black, 1998, 2018). Dans une perspective systémique, Karpel (1980), figure fondatrice des premières explorations des secrets de famille, a mis en évidence le jeu entre pouvoir, loyauté, protection, limites et alliances dans une analyse des subtilités des systèmes et sous-systèmes relationnels au sein des couples et des familles.
Selon Rober et al. (2012), la notion de secret familial a beaucoup à révéler sur la nature complexe de la communication familiale, en particulier à propos des sujets familiaux délicats : regarder de plus près les interactions et les conversations familiales fait apparaître la « tension dialectique entre les choses dites et d’autres choses laissées non dites » (p. 530).
Les enfants sont rarement dans la confidence des secrets de famille toxiques ou dangereux ; ces enfants peuvent pourtant sentir qu’il y a dans la famille des choses non dites, à travers les silences et les hésitations (Rober, 2017), les sujets interdits (Helimaki et al., 2021) ou les pièces manquantes dans les histoires racontées par leur famille (Imber-Black, 2018). Grandir dans un climat de secret peut contraindre les enfants à inventer des histoires et des mythes ou de se forger des croyances sur la façon dont les choses se présentent, tout en essayant d’assembler les informations incomplètes pour donner sens à ce qui a pu réellement se passer (Imber-Black, 1998 ; Deslypere et Rober, 2020 ; Rober, 2017).
La présence du secret familial dans l’enfance entraîne souvent des expériences émotionnelles complexes aux conséquences durables, notamment le façonnement des schémas d’attachement, la perturbation de la communication familiale, la création de problèmes de confiance et la perpétuation d’une fragmentation émotionnelle du bien-être individuel et relationnel (Camilleri et Sammut Scerri, 2025). Sela et Bat-Or (2023) ont utilisé une approche phénoménologique fondée sur l’art pour explorer les expériences d’enfance d’adultes ayant grandi dans des environnements marqués par le secret. Leurs résultats mettent en évidence un jeu complexe de visibilité et de dissimulation, les personnes participantes décrivant une réalité ambiguë qui les empêchait de construire un récit de vie intégré. De même, l’étude rétrospective de Yarrow (2012) sur la parentification dans des familles alourdies par des secrets traumatiques a montré que les enfants prenaient souvent très tôt conscience de la détresse cachée de leurs parents. Beaucoup d’enfants vivaient une dynamique d’attraction-répulsion : on les encourageait à la fois à remarquer et à ignorer le secret, ce qui conduisait à des inversions de rôles dans lesquelles ces enfants apportaient un soutien émotionnel ou pratique. Pourtant, lorsque les parents finissaient par révéler leur traumatisme, cela apportait du soulagement, de la confiance et des liens familiaux plus forts.
Plutôt que de simples événements passifs, les secrets de famille fonctionnent souvent comme des mécanismes actifs d’adaptation face à des dynamiques complexes et difficiles. La littérature (voir ci-dessous) recense un éventail de sujets profondément personnels et souvent tabous qui deviennent des secrets de famille. Ces réalités cachées n’influencent pas seulement chaque membre de la famille : elles façonnent aussi des schémas relationnels, des styles de communication et des liens émotionnels plus larges au sein du système familial. Comprendre ces secrets apporte un éclairage précieux sur les dimensions complexes, et souvent cachées, des dynamiques familiales.
La recherche sur le secret dans les violences sexuelles faites aux enfants, en particulier intrafamiliales, met en évidence les mécanismes de mise sous silence omniprésents, portés par les tabous sociaux (Klebanov et Katz, 2023 ; Svedin et al., 2002). Dans les familles concernées, le secret favorise le dysfonctionnement relationnel, l’isolement et la perpétuation de la violence. Les études explorent les dynamiques complexes de lien et de rupture du lien ; Bass et al. (2006) ont ainsi identifié un « secret collaboratif » dans l’inceste au sein de la fratrie, où l’abus est recadré en fonction de la cohésion familiale et des perceptions extérieures.
Bornemisza et al. (2022) et Cain (2006) examinent l’effet transgénérationnel des secrets de famille et de la perte. La première étude explore l’expérience d’enfants en deuil, en particulier après une perte périnatale, et montre que la perte d’un frère ou d’une sœur fait écho aux grandes crises familiales et favorise des récits cachés. Les personnes survivantes décrivent leur deuil comme bouleversant leur vie, façonné à la fois par des détails explicites et par des silences, tandis que la communication avec l’extérieur renforce souvent la stigmatisation et transforme leur expérience en « histoires tues ». Cain (2006) étudie le secret entourant le suicide d’un parent et repère des schémas de comportement récurrents chez les enfants adultes, dont une indulgence excessive dans leur propre parentalité, des attentes alarmistes envers leurs enfants et une gestion de la honte.
Un ensemble de recherches souligne l’évolution du contexte entourant la révélation des informations génétiques. Dans une étude transversale portant sur 69 jeunes adultes issus d’un don de gamètes, Berger et Paul (2008) ont constaté que les parents étaient perçus comme évitant le sujet du recours au don davantage que d’autres sujets, les mères l’évitant moins que les pères. Surtout, l’évitement du sujet par les parents était associé à un fonctionnement familial moins bon, tandis qu’une révélation faite conjointement par les deux parents était associée à un meilleur fonctionnement familial. Dans le cas d’enfants placés en famille d’accueil, une étude a aussi mis en évidence la menace de stigmatisation perçue, intériorisée par des enfants qui apprennent à cacher leur statut d’enfant placé et sont ainsi réduits au silence par peur du harcèlement (Dansey et al., 2019).
Murphy et al. (2017) et Cogan et al. (2005) ont exploré spécifiquement les répercussions de la maladie mentale d’un parent sur les membres de la famille, en particulier les enfants. Leurs résultats montrent que les enfants sont souvent aux prises avec l’inquiétude et la confusion nées d’informations partielles sur la santé mentale de leur parent, aggravées par la conscience des stigmates sociaux qui entourent les troubles psychiques. Dans ces situations, les enfants tendent à renoncer à chercher un soutien extérieur et recourent à des stratégies d’adaptation peu productives. Dans les cas de maladies chroniques et mettant la vie en danger chez un parent, comme l’expose Imber-Black (2014), les ramifications des secrets et de leur garde créent un réseau complexe d’interactions, qui influe sur les dynamiques de proximité et de distance dans la famille. En outre, les enfants à qui l’on imposait le secret sur la maladie chronique de leur parent présentaient une moindre compétence sociale et davantage de troubles externalisés (Tompkins, 2007). Dans cette étude, une révélation différenciée selon les membres de la famille était associée à des niveaux plus élevés de symptômes dépressifs et anxieux chez ces enfants.
Des recherches récentes soulignent l’effet profond de l’infidélité parentale sur les personnes à différents stades de leur développement. Lusterman (2005) fait du secret un aspect central de cette rupture de confiance, et note comment les transgressions des limites et l’implication directe dans ses suites contribuent à un traumatisme émotionnel complexe dans l’enfance et à l’adolescence. Kawar et al. (2019) examinent l’éthique relationnelle d’enfants adultes qui ont connaissance d’une infidélité parentale, et mettent en évidence une corrélation entre l’infidélité parentale et des scores plus faibles à l’échelle d’éthique relationnelle (Relational Ethics Scale, RES). Ces scores plus faibles peuvent signaler des relations familiales problématiques et des difficultés dans les relations amoureuses. L’étude souligne notamment l’émergence d’une légitimité destructrice, la transmission intergénérationnelle de schémas liés au secret, ainsi que de legs et de loyautés qui influent sur la manière dont les personnes nouent et entretiennent des relations. Ces résultats sont corroborés par l’étude de Salih et Chaudry (2023), qui apporte aussi un éclairage sur l’adultification comme conséquence (la prise en charge prématurée de responsabilités de soin émotionnel et la conscience précoce de la sexualité d’un parent), ainsi que sur le détachement, la déconnexion et un sentiment envahissant de perte de soi, qui découlent de la connaissance de l’infidélité parentale. L’équipe de recherche souligne toutefois aussi les effets positifs de l’honnêteté et de l’ouverture des parents, et suggère que la transparence peut atténuer une partie des charges psychologiques associées à l’infidélité.
Dans les familles où le secret est répandu, un soutien thérapeutique systémique peut faciliter l’exploration émotionnelle et la compréhension des dynamiques familiales, ce qui pourrait libérer adultes, enfants et unités familiales de cycles envahissants et malsains de répression, de confusion et de déconnexion (Camilleri et Sammut Scerri, 2025). Helimaki et al. (2021) suggèrent qu’en thérapie familiale systémique, les enfants présentent stratégiquement des symptômes pour détourner l’attention de « constructions invisibles de secrets » sous-jacentes, ce qui influe sur des dynamiques familiales marquées par l’ambivalence et la tension (p. 96). Dans une étude autoethnographique sur le secret familial, Rober et Rosenblatt (2015) éclairent la double nature du silence dans le secret familial, à la fois potentiellement destructeur et porteur de vie, en particulier dans le contexte de la pratique clinique. Deslypere et Rober (2020) explorent comment les thérapeutes font face à l’effet des secrets de famille, en soulignant leur influence considérable sur le développement des enfants et sur la création de fantasmes élaborés autour des sujets familiaux cachés. En outre, en étudiant l’usage des cartes familiales en thérapie, Dumont (2008) met en garde contre le fait de pousser les enfants sur des terrains pour lesquels il est peut-être encore trop tôt, surtout lorsque des secrets de famille sont en jeu.
Cette section présente le plan de recherche et la démarche méthodologique de l’étude qualitative (Camilleri et Sammut Scerri, 2025) sur laquelle repose cet article. Si l’objectif principal de l’article n’est pas de donner une vue d’ensemble de l’étude elle-même, mais d’examiner un résultat précis, à savoir le rôle des secrets de famille comme « portes d’entrée » vers des dynamiques familiales complexes, il est essentiel de situer les données dont cet éclairage est issu.
Située dans un paradigme interprétatif et socioconstructionniste, la recherche qualitative visait à produire de façon inductive du sens et des connaissances en explorant les perceptions et les expériences des personnes participantes qui avaient grandi dans un environnement de secret. L’étude examinait principalement la manière dont les secrets de famille, les silences et les révélations vécus dans l’enfance avaient façonné les trajectoires de vie, les relations et les visions du monde des enfants adultes. Pour les besoins de cet article, la question de recherche qui guide l’analyse est la suivante : de quelles manières, le cas échéant, les secrets de famille servent-ils de portes d’entrée vers des dynamiques familiales complexes et des thèmes cachés ?
L’étude d’origine a adopté une méthodologie de théorisation ancrée constructiviste (constructivist grounded theory, CGT) pour explorer l’effet des secrets de famille sur les expériences d’enfance, compte tenu de la rareté de la littérature sur ce phénomène. Enracinée dans l’insistance de Charmaz (2014) sur une analyse inductive, comparative et itérative, la CGT a permis l’élaboration d’une théorie substantive émergeant naturellement des récits des personnes participantes. Cette approche convenait particulièrement à l’étude de la nature multiforme du secret familial, en permettant une exploration approfondie de ses implications psychologiques et relationnelles. Parce qu’elle reconnaît le rôle de la personne qui mène la recherche dans la construction du sens, la CGT a facilité un processus de co-construction entre l’équipe de recherche et les personnes participantes (Charmaz et Henwood, 2008), garantissant que les éclairages soient produits de manière collaborative.
Le recrutement de personnes participantes pour une étude sur les secrets de famille a présenté des difficultés, en raison du caractère sensible du sujet. L’équipe de recherche a néanmoins procédé par une approche ciblée, en combinant échantillonnage de convenance, échantillonnage raisonné et échantillonnage en boule de neige. Les personnes participantes ont été recrutées principalement par l’intermédiaire de thérapeutes en thérapie familiale systémique membres d’une association locale du secteur, ainsi que par des réseaux personnels et professionnels. Pouvaient participer des adultes (18 ans et plus) de tout genre ayant vécu le secret familial dans leur enfance. Au total, sept personnes ont pris part à l’étude. La participation était entièrement volontaire, et aucune rémunération ni autre forme de compensation n’était offerte pour le temps et la contribution de chaque personne.
Tableau 1 — Données démographiques des personnes participantes
Les personnes participantes, âgées d’une vingtaine d’années à un peu plus de cinquante ans, présentaient une variété d’histoires personnelles et d’expériences familiales. Leurs principaux secrets de famille recouvraient des thèmes divers, dont les troubles psychiques d’un parent, l’infidélité, les difficultés financières et des adoptions cachées. Certaines personnes décrivaient une atmosphère générale de secret dans leur famille plutôt qu’un événement caché unique. L’échantillon comprenait cinq femmes et deux hommes, aux situations conjugales variées, reflétant un large éventail d’expériences vécues. Ces récits ont apporté des points de vue précieux sur l’effet du secret familial sur des personnes à différentes étapes de la vie. Le tableau 1 présente les données démographiques des sept personnes participantes.
Le tableau ci-dessous (tableau 2) donne un échantillon des questions posées lors de l’entretien semi-directif avec les enfants adultes qui avaient vécu le secret familial dans leur enfance. Le guide était conçu pour explorer l’expérience du secret familial vécue dans l’enfance et son effet perçu sur les dynamiques familiales et sur la vie adulte. Les questions étaient organisées en quatre domaines principaux : informations générales, sens et présence des secrets de famille, souvenirs de la révélation ou de la découverte, et effets du secret familial.
Tableau 2 — Exemple de guide d’entretien : le secret familial dans l’enfance

Le processus de recherche de l’étude d’origine a suivi une démarche itérative et comparative, conforme à la théorisation ancrée constructiviste (CGT). La figure 1 illustre le processus de recueil et d’analyse des données. Le guide d’entretien semi-directif a été affiné après les premiers entretiens, ce qui a garanti un recueil de données réactif et évolutif. Les sept personnes participantes ont pris part à des entretiens individuels semi-directifs, qui ont permis une exploration approfondie de leurs perceptions et de leurs expériences du secret familial. Après avoir lu la lettre d’information et signé le formulaire de consentement, les personnes participantes choisissaient le mode, le moment et le lieu qui leur convenaient pour l’entretien. Les entretiens ont été retranscrits mot pour mot, avec une comparaison constante au sein des données et entre elles. Ils ont été codés au moyen de termes in vivo et de gérondifs (Charmaz, 2014) et analysés par comparaison constante. Conformément à la CGT, le recueil et l’analyse des données se sont déroulés simultanément. La rédaction de mémos a joué un rôle clé pour favoriser la réflexivité de l’équipe de recherche, en permettant un engagement critique avec les catégories émergentes. Si les personnes participantes pouvaient s’exprimer en maltais ou en anglais, l’anglais a été retenu pour le codage ligne par ligne et l’analyse qui a suivi.

Les deux membres de l’équipe de recherche ont travaillé simultanément et en collaboration à chaque étape de l’analyse, en commençant par le codage ligne par ligne : chaque membre examinait les transcriptions de son côté tout en discutant en temps réel des concepts émergents. Ce processus s’est poursuivi par le codage focalisé, axial et théorique, avec une comparaison constante des interprétations, une remise en question des présupposés et un affinement commun des catégories. Dès le troisième entretien, des schémas, des liens, des ressemblances et des différences apparaissaient, ce qui a permis une analyse plus approfondie et plus complète. Les codes initiaux ont été organisés et affinés en codes focalisés et axiaux au moyen d’un codage par couleurs et de discussions itératives, garantissant un processus systématique et authentique. En travaillant côte à côte du codage initial jusqu’à l’élaboration d’une théorie et d’un modèle substantifs (Camilleri et Sammut Scerri, 2025), l’équipe a pu co-construire une compréhension ancrée du secret familial, en maintenant rigueur, transparence et réflexivité tout au long de l’étude. La figure 2 présente un extrait de l’analyse d’un entretien, avec une illustration du codage ligne par ligne, des codes focalisés et de la rédaction de mémos.
Conformément à la démarche de théorisation ancrée constructiviste de Charmaz (2014), la fiabilité de l’étude a été établie par des pratiques de recherche réflexives, transparentes et systématiques. La crédibilité a été renforcée en ancrant l’analyse dans les expériences et les perceptions des personnes participantes elles-mêmes, et en s’appuyant sur des citations pour que les interprétations reflètent leurs expériences. Les deux membres de l’équipe ont pratiqué un codage simultané, des discussions itératives et une rédaction collaborative de mémos, qui ont soutenu la réflexivité et la co-construction du sens. Une piste d’audit documentant les décisions de codage, les mémos analytiques et les choix méthodologiques a été tenue pour garantir la transparence et la confirmabilité. Plutôt que de viser une large généralisabilité, l’étude a mis l’accent sur la résonance, c’est-à-dire la mesure dans laquelle les résultats saisissent authentiquement les expériences des personnes participantes et éclairent la manière dont le secret familial fonctionne comme une porte d’entrée vers des dynamiques relationnelles complexes. Une attention réflexive à la position de l’équipe de recherche tout au long de l’étude a encore renforcé l’intégrité et la fiabilité du processus d’analyse.
Compte tenu du caractère sensible du sujet de recherche et de l’intensité des entretiens, plusieurs considérations éthiques ont été traitées avant le démarrage. Une autorisation éthique a été obtenue auprès du comité d’éthique de la recherche de l’université (UREC), portant sur le consentement, l’anonymat, la confidentialité, le stockage et la diffusion des données, et la protection contre les préjudices. Le consentement a été obtenu auprès des canaux de recrutement et des personnes participantes, qui ont lu et signé les formulaires de consentement avant les entretiens. Pour garantir l’anonymat et la confidentialité, les noms des personnes participantes ont été remplacés par des pseudonymes, et les informations identifiantes ont été exclues des transcriptions. Les données ont été stockées sur un ordinateur chiffré et protégé par mot de passe, et les enregistrements audio ont été supprimés après la transcription. Enfin, pour limiter le risque de préjudice psychologique lié à la réactivation de traumatismes passés, l’étude n’a impliqué que des adultes revenant sur leurs expériences d’enfance, en évitant les entretiens avec des enfants. Les personnes participantes ont aussi bénéficié d’un temps de retour après l’entretien et reçu une liste de services de soutien à contacter si la participation faisait resurgir des souvenirs traumatiques nécessitant un travail plus poussé.
La position de l’équipe de recherche est éclairée par des expériences personnelles et professionnelles partagées. Les deux membres de l’équipe ont grandi sur une petite île où le secret est profondément inscrit dans le tissu culturel, ce qui a façonné très tôt leur compréhension de la loyauté familiale, des limites relationnelles et des dynamiques cachées. L’équipe a aussi une longue expérience professionnelle du travail auprès des enfants et des familles, qui nourrit une perspective centrée sur l’enfant, reconnaissant les enfants comme des parties prenantes à part entière de la vie familiale (Corsaro, 2005 ; Malaguzzi, 1996).
Tout au long de l’étude, les deux membres de l’équipe ont pratiqué une réflexivité continue, en consignant leurs pensées, leurs réflexions et leurs changements de point de vue à mesure que les données étaient recueillies et analysées. Leur intérêt initial pour la manière dont les enfants peuvent être accablés par les secrets de famille était façonné par des expériences personnelles et par un engagement professionnel en faveur du bien-être émotionnel des enfants. Toutefois, l’engagement avec les récits variés des personnes participantes, ainsi que les discussions entre les deux membres de l’équipe, ont révélé un éventail plus large d’expériences, notamment la manière dont les silences et la révélation sélective fonctionnent au sein des systèmes familiaux. Ce processus réflexif a permis à l’équipe d’examiner de manière critique ses propres présupposés et de reconnaître comment son parcours et ses convictions antérieures avaient pu influencer l’interprétation des résultats. En réfléchissant ensemble à chaque étape de l’analyse, l’équipe a pu co-construire une compréhension éclairée du secret familial comme porte d’entrée vers des dynamiques familiales complexes, en restant consciente de sa position dans l’interprétation des expériences des personnes participantes.
Guidée par la question de recherche (« De quelles manières, le cas échéant, les secrets de famille servent-ils de portes d’entrée vers des dynamiques familiales complexes et des thèmes cachés ? »), cette section présente d’abord les histoires des personnes participantes et leurs expériences du secret familial, pour donner un contexte à l’analyse et à la discussion qui suivent. Les trois catégories présentées ensuite développent un résultat clé de l’étude de théorisation ancrée d’origine sur laquelle s’appuie cet article, à savoir que les secrets de famille, les silences et les révélations rencontrés pendant l’enfance sont des éléments décisifs pour comprendre des dynamiques familiales complexes. Elles sont présentées comme un mélange des récits des personnes participantes et de l’analyse interprétative de l’équipe de recherche. Chaque catégorie est ancrée dans les données et étayée par des citations illustratives, tout en étant située dans la littérature existante pour faire ressortir les points de convergence et de divergence. Ce faisant, l’équipe s’engage de manière critique avec les données, discute ses propres déductions et conclusions, et réfléchit aux manières dont le secret familial peut ouvrir des chemins vers le monde intérieur des personnes et vers les processus relationnels des familles.
Ces trois catégories interdépendantes sont présentées et discutées ; chacune saisit la manière dont les personnes participantes ont vécu le secret dans l’enfance comme un parcours chargé sur le plan émotionnel et relationnel pendant leurs années de formation. À la lumière des théories systémique et de l’attachement, la présence du secret dans la famille est conceptualisée comme des montagnes russes émotionnelles, métaphore qui résume les virages imprévisibles, les bouleversements émotionnels et l’instabilité relationnelle qui ont marqué leurs trajectoires de développement (Camilleri et Sammut Scerri, 2025). Comme on le verra dans les catégories ci-dessous, les voix et les histoires individuelles révèlent aussi comment les secrets, plutôt que des incidents isolés, s’enchevêtrent avec des schémas familiaux systémiques, dont la maladie, l’infidélité, les questions de paternité, la détresse financière et les abus.
Une vue d’ensemble de l’étude plus large, avec la théorie substantive émergente et le modèle des montagnes russes émotionnelles, est présentée dans un article distinct (Camilleri et Sammut Scerri, 2025) ; le présent article se concentre spécifiquement sur le rôle des secrets de famille comme portes d’entrée vers des dynamiques familiales complexes.
Les histoires partagées par les sept personnes participantes sont présentées ici pour aider le lectorat à comprendre le poids émotionnel et relationnel qui unifiait leurs trajectoires de vie à travers le temps et les relations. Chaque récit est comme une tapisserie d’expériences superposées, chacune distincte par son contenu, mais imprégnée de thèmes communs : le silence, l’ambivalence, la loyauté, la rupture et la résilience.
Simon a grandi dans une famille dont les apparences extérieures suggéraient la normalité, mais où, derrière les portes closes, la maltraitance était constante. Après la naissance de ses frères et sœurs plus jeunes et l’arrivée d’un beau-père, la maison de Simon est devenue de plus en plus dangereuse et imprévisible pour lui, sa mère et ses frères et sœurs. Il a subi des violences physiques répétées, de la cruauté émotionnelle et un favoritisme qui le laissaient isolé et pris pour cible. Sa mère, submergée par la peur et le déni, gardait le silence sur la maltraitance, privilégiant l’image de la famille pendant que Simon subissait le mal et souffrait en silence.
L’enfance de Vivian a été marquée par des pertes visibles et invisibles. Sa mère est morte quand elle était très jeune, mais son entourage a étouffé le deuil, l’a détourné et l’a largement nié. On l’a encouragée, et même poussée de façon orchestrée, à s’attacher davantage à son père pendant la maladie de sa mère, puis à la nouvelle épouse de son père, sans guère reconnaître la mère qui avait précédé. Vivian a grandi suspendue entre deux réalités : celle qu’on lui présentait, et celle qu’elle sentait intuitivement incomplète.
L’éducation de Nina a été une danse entre hypervisibilité et invisibilité. Vive en apparence, elle portait un monde intérieur façonné par le détournement cognitif (gaslighting), les contradictions et la distorsion émotionnelle. On lui racontait des histoires qui n’avaient pas de sens : on lui demandait d’avouer une haine qu’elle ne ressentait pas, de craindre des gens dont elle n’avait aucun souvenir. Ces récits imposés ont créé une dissonance cognitive qui a persisté bien après son entrée dans l’âge adulte.
Lisa a trouvé sa voix tôt, et elle l’a payé. Enfant perspicace et intuitive, elle était souvent punie pour en remarquer trop. Sa famille entretenait une façade d’ordre et de moralité tout en cachant une détresse financière et des turbulences émotionnelles. Lisa se souvenait de moments où elle servait de bouc émissaire parce qu’elle « posait trop de questions » et qu’elle contestait les efforts de ses parents pour se cacher des vérités l’un à l’autre et au monde extérieur.
Emma a décrit son enfance comme faite de paradoxes : chaleur et chaos, proximité et secret. Aînée, elle est devenue le contenant émotionnel des conflits conjugaux et des contradictions morales de ses parents, mise dans la confidence, dès son plus jeune âge, de secrets d’infidélité, de trahison et de désespoir. Elle a été témoin de violence chez elle, et a absorbé des réalités d’adultes avant d’y être prête sur le plan du développement.
Élevé par deux parents largement présents et à l’écoute de ses besoins émotionnels, Brian se distingue dans ce groupe par un attachement précoce relativement sécure et un environnement familial chaleureux. Pourtant, même dans ce cadre, le secret s’est frayé un chemin, subtilement, par des omissions discrètes et des comportements codés autour de questions comme l’héritage et une fausse couche dans la famille élargie. Brian n’a commencé à interroger ces silences qu’à l’âge adulte, lorsque sa curiosité pour les schémas générationnels et les constellations familiales l’a conduit à creuser davantage.
Ylenia a grandi dans une maison assombrie par l’absence émotionnelle. Si son enfance a connu des moments de joie, ils ont vite été éclipsés par la dépression non reconnue de sa mère après la naissance de ses frères et sœurs. Le silence autour de la maladie de sa mère a laissé Ylenia désorientée, isolée et prématurément responsable : une enfant qui devinait que quelque chose n’allait pas, mais qui n’a jamais été invitée à une conversation qui aurait validé ses perceptions.
Cette première catégorie saisit et décrit le savoir implicite et la conscience précoce que quelque chose « clochait » dans la famille, que les personnes participantes décrivent comme une impression intuitive ou persistante, présente avant même qu’elles comprennent ce qui était caché. Ce sentiment de secret n’était pas toujours explicite ; il surgissait plutôt dans un espace entre ce qui était vu et ce qui restait non dit, et formait la toile de fond de leur enfance. Les souvenirs des personnes participantes suggèrent que, dans l’enfance, le secret ne commençait souvent pas par un contenu, mais plus subtilement par une atmosphère ou un climat émotionnel perceptible, marqué par l’ambivalence, l’ambiguïté, le retrait ou la surveillance. Pour beaucoup, cette atmosphère de non-savoir a été intériorisée sous forme de malaise ou de vigilance, et formait le fond émotionnel de leur enfance.
Des histoires de vie réelles se sont entrelacées avec ce sentiment général de non-savoir : maladie mentale d’un parent, pertes et familles recomposées, violence et parentalité autoritaire, attentes genrées jamais formulées. Ylenia, par exemple, se souvient du changement de sa mère après la naissance de ses jumeaux, frères et sœurs d’Ylenia, qu’elle attribue rétrospectivement à une dépression post-partum non diagnostiquée. « Je pense qu’elle devait souffrir… ce qu’elle n’a jamais reconnu », dit-elle, en soulignant qu’elle a reconstitué cela non par des conversations, mais par l’observation. Les premières années de Vivian ont de même été façonnées par le non-dit : la maladie et la mort de sa mère ont été entourées de silence, et son deuil a été détourné par son intégration dans un système familial recomposé. Emma et Simon évoquent tous deux la volatilité émotionnelle d’une enfance marquée par une parentalité autoritaire et par la violence, des expériences dont on n’a jamais parlé ouvertement malgré leur effet profond. Comme le note Emma : « Mon enfance a deux faces… l’une de plaisir, l’autre de peur. »
Les passages suivants illustrent, par exemple, une expérience commune aux personnes qui ont grandi dans des familles aux schémas de communication et aux dynamiques émotionnelles incohérents. Les personnes participantes ont connu deux pôles, et décrivent un paradoxe dans leurs premières années : la distorsion de la réalité et le silence d’un côté, et de l’autre le poids de secrets partagés prématurément. Ayant développé une sensibilité aux indices non verbaux et une intuition des dynamiques émotionnelles, Lisa et Emma décrivent comment elles captaient des signes de choses qui n’étaient pas dites explicitement. On voit aussi une nette dichotomie entre certains sujets abordés ouvertement, peut-être sans tenir compte de leur effet sur les enfants présents, et des situations de secret ou de distorsion de l’information qui menaient inévitablement à la confusion et à la méfiance. Les messages contradictoires et les signaux ambigus des adultes n’étaient pas faciles à déchiffrer : Lisa comme Emma comprenaient qu’elles en savaient trop d’un côté, tout en éprouvant de la frustration face au manque de cohérence et d’honnêteté dans la communication.
Je crois qu’il y avait deux extrêmes dans ma famille : comme j’étais intuitive et perspicace, il y avait des moments où, enfant, c’était moi qui captais des choses qui n’étaient pas dites ou des mensonges qu’on racontait. Et puis il y avait ces moments où je recevais des émotions intenses et des histoires dont j’étais témoin, et dont je pense fermement qu’elles auraient été mieux partagées avec un adulte. (Lisa)
J’ai vraiment le sentiment d’avoir été élevée entre deux pôles : d’un côté, certains adultes parlaient de certaines choses trop tôt devant nous, les enfants… mes parents parlaient parfois ouvertement d’autres membres de la famille, et j’ai toujours souhaité ne pas en savoir autant sur les gens de ma famille, ça me semblait mal, d’une certaine façon. De l’autre, d’autres choses étaient cachées ou déformées, si bien que cela créait de la confusion dans mon esprit d’enfant, parce que les choses n’avaient pas de sens au regard de ce que je savais déjà, avec des situations où je savais que les adultes mentaient, c’est sûr. (Emma)
Des expériences d’enfance contrastées se dégagent, les personnes participantes décrivant des moments de proximité et de joie qui coexistaient avec des tensions inexprimées et de la confusion. En grandissant, elles ont pris davantage conscience de ces incohérences dans le comportement des adultes. Certaines ont pourtant vécu une fragmentation psychologique ou émotionnelle à travers les pièces manquantes des histoires racontées par leur famille (Imber-Black, 2018) et la création de règles invisibles et de mythes familiaux (Bowen, 1978), qui les aidaient à donner sens au champ émotionnel et aux tensions inexprimées, et à s’y accorder. Cette fragmentation émotionnelle, le fait de vivre dans ce que Sela et Bat-Or (2023) décrivent comme une tapisserie à plusieurs couches d’expériences contradictoires, aboutissait souvent à une profonde dissonance intérieure.
« C’était une très bonne enfance… et en réalité, je l’ai vécue comme ça à certains niveaux. Mais à d’autres, c’était une enfance terrible. » (Vivian)
« De beaux souvenirs d’enfance… mais toujours avec un nuage gris autour. C’était assez lourd. » (Nina)
Les souvenirs de Vivian sur la maladie de sa mère étaient eux aussi fragmentés. Enfant, elle sentait que quelque chose de grave n’allait pas, mais on la dissuadait de poser des questions :
« Je me souviens d’avoir regardé par l’entrebâillement de la porte de la salle de bains et de l’avoir vue enlever sa perruque… Je ne comprenais pas que c’était une perruque. Mais je n’ai pas demandé. Poser des questions, dans notre famille, ça ne se faisait pas, et encore aujourd’hui. » (Vivian)
Ces citations illustrent ce que Minuchin (1974) pourrait appeler des « règles implicites » : des limites autour du savoir, jamais énoncées mais appliquées de façon rigide. L’absence de dialogue ouvert laisse les enfants se débrouiller seuls avec leurs réalités émotionnelles. Bowen (1978) souligne de même l’effet des champs émotionnels dans les familles, en suggérant que les enfants absorbent les tensions inexprimées bien avant qu’elles soient pleinement formées en pensées. Imber-Black (2018) avance l’idée que les enfants qui grandissent dans des climats de secret inventent souvent leurs propres histoires et mythes familiaux pour combler les vides, des stratégies qui, bien qu’adaptatives, peuvent fracturer plutôt qu’intégrer leur compréhension du monde.
Si le récit de Brian se distingue comme le témoignage d’un environnement familial bienveillant et sécure, les histoires d’Ylenia, Vivian, Nina, Simon, Emma et Lisa révèlent un jeu complexe entre souvenirs contrastés, thèmes de négligence et d’abus, tourmente émotionnelle et effet des dynamiques familiales sur la perception qu’ont les personnes de la réalité. Ces histoires reflètent les fardeaux hérités du secret (Sinko, 2017), où ce qui reste non dit s’inscrit dans la mémoire émotionnelle et influe sur la manière dont les personnes se rapportent à elles-mêmes et aux autres. Comme le notent Frijns et al. (2013) et Rober (2017), même sans qu’on le leur dise directement, les enfants sentent la présence de secrets à travers une communication perturbée, l’évitement de certains sujets et le retrait émotionnel. Avec le temps, ces dynamiques peuvent conduire les enfants à intérioriser une méfiance envers autrui et envers soi, une difficulté visible dans les histoires des personnes participantes, en particulier de celles qui ont connu un changement marqué des dynamiques familiales après une perte, une maladie ou un remariage.
Une deuxième catégorie qui imprégnait les histoires des personnes participantes était leur tendance à devenir, dans leur famille, la personne qui garde le secret, qui prend soin ou qui protège, souvent de manière prématurée au regard de leur développement et, par conséquent, lourde sur le plan psychologique et émotionnel. Enfants, la plupart des personnes participantes étaient censées offrir un espace émotionnel aux adultes ou gérer des dynamiques familiales d’une manière à laquelle rien ne les préparait encore. Cette dynamique est connue sous le nom de parentification ou d’inversion des limites (Byng-Hall, 2008 ; Campbell et al., 2003). Trait marquant de l’enfance des personnes participantes, ces inversions de rôles ont souvent façonné leur identité, leurs attentes relationnelles et leur fonctionnement d’adulte. Il convient de rappeler ici que la parentification émotionnelle comme la parentification instrumentale sont généralement associées à des effets nocifs, qui conduisent à des difficultés de développement et de relation, la forme instrumentale étant considérée comme potentiellement moins problématique (Hooper, 2007).
Les entretiens ont révélé que cinq des sept personnes participantes étaient les aînées de leur fratrie, seuls Lisa et Simon occupant une position intermédiaire. Vivian était d’abord l’enfant unique du mariage de ses parents, mais elle est devenue la grande sœur des enfants du second mariage de son père après la mort de sa mère biologique. Nina, bien qu’elle ait un frère plus jeune, se sentait souvent, dans son comportement, plus proche d’une cadette, un sentiment partagé par son frère et par d’autres, et qui a influencé à bien des égards le rôle différent qu’elle a tenu dans sa famille par rapport à la plupart des autres personnes participantes. En position d’aînesse, ces personnes assumaient des rôles de responsabilité, d’autonomie et de protection envers leurs frères et sœurs, et parfois envers leurs parents. Ylenia et Emma, en particulier, ont assumé des rôles de soin très marqués envers leurs frères et sœurs plus jeunes, peut-être liés à leur rang de naissance, en protégeant cette fratrie cadette et en prenant soin d’elle sur le plan physique comme émotionnel.
Pendant leurs années de formation, un processus d’inversion des rôles s’est mis en place dans leur famille, certaines personnes participantes cherchant activement à prendre soin des membres de leur famille et à les protéger, qu’il s’agisse d’elles-mêmes, de leurs frères et sœurs ou de leurs parents. Faute d’adultes capables d’assumer leurs responsabilités et d’en répondre, les personnes participantes ont pris, enfants, la décision consciente ou inconsciente de devenir un « parent » pour elles-mêmes, pour leurs frères et sœurs, et parfois pour leurs parents. Le coût psychologique et émotionnel de cette inversion des rôles a été largement relevé dans la littérature sur la parentification : la recherche montre que les enfants qui assument des rôles de soin ont souvent du mal à développer un sentiment de soi cohérent en dehors du service relationnel (Yarrow, 2012). C’était le cas de la plupart des personnes participantes, à l’exception de Brian, dont l’histoire est singulière sur ce point. Pour la plupart d’entre elles, mais pas pour toutes, le fait d’être l’aînée semble avoir pesé dans l’adoption d’un rôle parentifié. Cela voulait dire grandir trop vite et, pour certaines, surtout Ylenia et Emma, cela voulait aussi dire se charger, à bien des égards, d’élever leurs parents. Emma se décrit comme ayant toujours été vue comme mûre pour son âge, dès sa petite enfance, tandis qu’Ylenia observe :
Ma mère s’est toujours comportée comme si c’était elle l’enfant. Aujourd’hui encore, je ne la vois pas vraiment comme ma mère, parce que c’est moi qui continue de prendre soin d’elle. Même si j’avais dû me confier à elle sur mes difficultés… ça serait simplement tombé dans l’oreille d’une sourde. Ça a toujours été comme ça, même quand j’étais enfant. (Ylenia)
Porter des secrets de famille confiés par des adultes qui se confient à l’enfant participe aussi de ce processus de parentification. On perçoit un sentiment d’enfance perdue, de lourds fardeaux, d’iniquité et d’injustice subies dans l’enfance puis à l’adolescence. Pourtant, dans le même temps, cela pouvait aussi, dans l’enfance, agir comme une validation, en leur donnant le sentiment d’une certaine reconnaissance de leur capacité à écouter et à garder des secrets vis-à-vis des autres, d’où ce sentiment d’ambivalence dans leurs efforts pour donner sens à ce qui leur arrivait, intérieurement comme extérieurement. L’histoire d’Emma renforce ce thème : elle s’est à maintes reprises retrouvée en position de contenant émotionnel pour ses parents dans les moments de détresse. « Il y a beaucoup de secrets dont j’ai été mise dans la confidence très jeune… j’étais la confidente de mes parents », se souvient-elle. Être exposées prématurément à des préoccupations d’adultes, en particulier liées à l’infidélité dans la famille, au stress financier et aux troubles psychiques, obligeait des participantes comme Emma et Lisa à naviguer dialectiquement entre des questions qui dépassaient leur maturité ou leur compréhension émotionnelles (Rober et al., 2012). Enfants, les personnes participantes devaient gérer la tension entre le fait d’être entraînées dans des secrets et la conscience que ces révélations étaient émotionnellement inappropriées ou trop lourdes.
Cette dynamique de surexposition et de sous-protection brouillait souvent les frontières entre les générations et créait une forme de piège émotionnel pour les personnes participantes, qui recevaient le message direct ou implicite qu’on attendait d’elles qu’elles prennent soin des membres de la famille, les soutiennent, les protègent ou absorbent leurs émotions, tout en leur refusant un espace pour les leurs. Ce sentiment de responsabilité, intériorisé tôt par les personnes participantes, a sans aucun doute influencé leur identité naissante, la différenciation de leur soi et leur monde émotionnel. Les rôles de soin étaient rarement reconnus explicitement dans le système familial ; ils étaient plutôt encouragés par des indices subtils, par le retrait relationnel ou par un traitement différencié de la part des adultes censés les élever et les protéger.
L’histoire de Lisa, par exemple, illustre la manière dont les enfants sont parfois amenés à gérer les états émotionnels des adultes, ce qui ajoute de la confusion à une charge déjà trop lourde pour l’enfant. Dans son cas, bien qu’elle ne soit pas l’aînée mais l’enfant du milieu, mûre pour son âge, elle a souvent joué le rôle de médiatrice ou d’interprète entre des parents ou des proches émotionnellement réactifs ou distants. Elle se souvient d’avoir été punie pour « en savoir trop » ou « en dire trop », ce qui créait souvent des sensations paradoxales, entre un rôle émotionnel central dans sa famille et le fait d’être ensuite réduite au silence dès qu’il s’agissait de sa propre voix. En outre, tandis que Lisa essayait de donner sens aux répercussions des difficultés financières de sa famille, le secret de la dette cachée de son père a encore renforcé son rôle de contenant du stress familial. Cette notion renvoie à la triangulation émotionnelle, dans laquelle on entraîne les enfants dans des tensions dyadiques pour stabiliser le champ émotionnel de la famille, ce qui contribue à apaiser l’anxiété dans les relations dyadiques (Bowen, 1978). Dans ces familles, où les frontières générationnelles et relationnelles sont diffuses, un enchevêtrement peut se produire, avec une surimplication des enfants dans la vie et les relations des adultes. Il en résulte peu de différenciation, et les besoins émotionnels des enfants passent au second plan au profit de la stabilité du système familial (Minuchin, 1974). En outre, Imber-Black (1998, 2018) pose que, dans les familles régies par le secret, les proches ayant la plus grande sensibilité émotionnelle ou les enfants aînés endossent souvent un rôle de protection, de réparation ou d’amortisseur de vérité.
Le caractère durable de ces inversions de rôles émotionnels se reflète dans ce que les personnes participantes disent de leur vie d’adulte : plusieurs expriment une difficulté à se défaire d’une identité de personne qui « soigne » ou qui « aide », même dans des relations qui peuvent devenir dysfonctionnelles ou inadaptées. On observe aussi, à l’inverse, chez certaines personnes, un effort conscient pour ne pas reproduire leurs scénarios familiaux (Byng-Hall, 2008), qui se traduit par un désir et un engagement profond de changer les schémas dans leur manière d’être parent, en protégeant leurs propres enfants de la confusion des rôles qu’elles ont elles-mêmes vécue enfants.
Les secrets, c’est délicat, et les enfants, surtout les enfants, ne devraient pas en porter le poids. Ils devraient être élevés dans un climat d’authenticité, d’honnêteté et de transparence, mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de limites à ce à quoi un enfant devrait être exposé : des adultes attentifs et honnêtes savent ce qu’il est sûr et sain de partager avec un enfant, et ce qui ne l’est pas. (Emma)
À partir des récits des personnes participantes, l’étude met en évidence le jeu subtil entre les dynamiques intrafamiliales et les perceptions extérieures façonnées par le secret. En explorant et en mettant au jour les manières complexes dont les familles s’engagent dans la création et le maintien de secrets à l’intérieur et à l’extérieur de la famille, il apparaît clairement qu’un réseau de mensonges, de dissimulations, de vérités tues et de silences se crée et se perpétue avec les membres de la famille qui se trouvent à l’intérieur comme à l’extérieur du groupe détenteur du secret. Cela produit à son tour des histoires de lien et de rupture du lien, qui équilibrent ainsi proximité et distance dans les relations touchées par un ou plusieurs secrets de famille.
Les histoires racontées par les sept personnes participantes font apparaître une dissonance entre l’image de la vie familiale projetée vers l’extérieur et la vie qu’elles vivaient derrière les portes closes. Les contradictions entre ces deux mondes éveillaient une multitude d’émotions, comme la honte et la confusion, qui conduisaient souvent à une profonde fragmentation psychologique. Dans cette double existence, on leur demandait souvent, implicitement ou explicitement, de sauver les apparences, de préserver l’image de la famille ou de jouer des rôles en contradiction avec leur vérité émotionnelle vécue, surtout dans une société aussi soudée que celle d’une petite île comme Malte.
Imber-Black (2018) explore cela à travers la notion de silences partagés et de garde du secret, les secrets de famille agissant comme des aimants qui attirent certains proches dans le cercle intime tout en repoussant d’autres à la périphérie. Ainsi, certains membres se trouvent liés dans un silence partagé, tandis que des barrières émotionnelles se dressent pour d’autres, que l’on tient à l’écart du secret de famille. Certaines personnes participantes ont appris à cacher les aspects les plus vulnérables, confus ou traumatisés de leur soi, à la fois comme mécanisme d’adaptation et comme facteur de protection. Rober et Rosenblatt (2015) explorent indirectement l’idée du soi clivé dans leur travail sur l’héritage narratif, en décrivant comment le secret et le silence peuvent altérer la cohérence interne et compromettre l’authenticité émotionnelle d’une génération à l’autre.
L’histoire d’Emma est un exemple frappant du coût émotionnel d’une double vie, façonnée par la tension entre ce qui se dit et ce qui reste caché dans les familles (Rober et al., 2012). En surface, elle a grandi dans une famille élargie animée, entourée de tantes, d’oncles, de cousins et cousines et de frères et sœurs, et profitait souvent de sorties et de moments de lien et de chaleur familiale. Pourtant, sous la surface, il y avait des conflits, des secrets, de la violence et des trahisons. Ce qu’elle pensait de l’infidélité qu’elle observait ou apprenait, ainsi que la volatilité émotionnelle de certains proches, dont ses parents, révèlent la douleur et le fardeau que vivent les enfants qui connaissent des vérités jamais reconnues. En termes systémiques, cela reflète ce que Rober et al. (2012) décrivent comme une tension dialectique entre ce qui est dit et ce qui reste non dit, considérée comme un élément central des familles marquées par le secret.
Ylenia n’a jamais pu parler à personne de la dépression non diagnostiquée de sa mère, ce qui l’a laissée isolée et accablée par cette conscience que sa famille ne reconnaissait jamais ouvertement. Elle n’a trouvé une forme de réconfort et de soutien que dans les efforts d’une tante pour compenser la négligence et le manque de soin de sa mère envers elle et ses frères. Pourtant, elle n’a jamais parlé ouvertement du « secret » avec qui que ce soit. Son histoire illustre les effets isolants d’un secret familial non reconnu. Simon a souffert en silence d’une enfance maltraitante et éprouvante dans une famille recomposée qui, à bien des égards, faisait de lui le « mouton noir » de la famille, en raison de ce que son beau-père considérait comme une nature rebelle, désobéissante et ingrate. Il a lutté contre des sentiments d’aliénation et de rejet pendant toute son enfance, et n’a pu trouver une forme de reconnaissance et de refuge que plus tard, à l’adolescence, lorsqu’il a trouvé le courage de se confier à un membre de la famille bienveillant, qui a immédiatement agi et lui a offert un espace sûr lui permettant de mettre fin à ce cycle de négativité et de maltraitance.
Ma mère voulait dire la vérité et raconter aux gens de sa famille ce qui se passait. Mais elle avait trop peur de mon beau-père, elle nous a toujours protégés autant qu’elle le pouvait. Elle n’est jamais allée voir sa mère pour lui dire ce qui se passait. Mais ensuite, en grandissant, elle a ouvert les yeux et a compris qu’elle devait vraiment faire quelque chose. Elle l’a compris quand je lui ai dit que je quittais la maison familiale et que j’allais rester à Malte chez ma tante. (Simon)
Contrainte par le besoin perçu de « sauver les apparences » et de respecter un code moral assez strict dans sa famille, Vivian se heurte elle aussi à une réalité familiale pleine de vérités cachées et de perceptions déformées, à la fois au sein de l’unité familiale et vis-à-vis du monde extérieur. Son expérience fait ressortir la nature insidieuse du secret familial, qui entretient une façade de normalité tout en dissimulant des tensions et des conflits sous-jacents. La famille de Lisa a elle aussi été marquée par les efforts de ses parents pour se cacher l’un à l’autre, et cacher au monde extérieur, des questions importantes concernant la famille, en niant et en punissant sa tendance à dénoncer tout mensonge ou toute demi-vérité qu’elle repérait. Son histoire met en lumière l’effet perturbateur de la tromperie familiale sur l’autonomie individuelle et le bien-être émotionnel, les enfants qui contestent la façade d’harmonie familiale subissant une mise à l’écart et un isolement encore plus grands.
J’étais très perspicace enfant, rien ne m’échappait ; alors que j’étais élevée dans une culture où non seulement les enfants, mais même les adultes, surtout les femmes, étaient censés se taire et suivre un homme, je n’étais pas ce genre de fille. J’étais celle qui contestait les adultes quand je sentais qu’on ne disait pas la vérité. Moi, je prenais la parole. Ma famille ne l’a pas bien pris, parce que si vous vouliez cacher certaines histoires à d’autres membres de la famille et au monde extérieur, et que votre enfant réclamait de la clarté, posait des questions et dénonçait l’hypocrisie et les mensonges, ça mettait l’enfant dans une position défavorable, non ? (Lisa)
Ces récits illustrent ce que Minuchin (1974) décrit comme une incongruence des réalités familiales, dans laquelle des rôles rigides et des règles implicites caractérisent le système familial au détriment de la communication ouverte et de la souplesse dans la prise de rôle. Les raisons peuvent aller de la préservation de l’image familiale à l’évitement de la stigmatisation ou à la protection contre la honte. Mais le résultat était souvent l’étouffement de son savoir intuitif ou la création d’identités doubles. Cela rejoint des études comme celle de Sela et Bat-Or (2023), qui montrent que les enfants construisent souvent des récits intérieurs élaborés pour concilier des signaux contradictoires, du fait du secret et de l’évitement de certains sujets.
La honte devient un trait saillant des récits des personnes participantes. Hunter (2010) et Cain (2006) soulignent que la honte se transmet souvent par le silence, en formant une part intégrante et invisible de ce qui ne peut être nommé. Il est intéressant de noter que ce qui suscitait la honte chez la plupart des personnes participantes n’était pas une faute ou un comportement de leur part, mais le fait de savoir ou de soupçonner quelque chose qu’elles n’étaient pas censées savoir. C’était particulièrement envahissant dans les familles touchées par des problèmes comme l’infidélité, les difficultés financières et la maladie mentale.
Cette catégorie met en lumière la manière dont le secret agit en fracturant le sentiment de soi de l’enfant, non seulement en retenant de l’information, mais en créant un contexte relationnel dans lequel l’authenticité devient menaçante. À plusieurs égards, les expériences des personnes participantes révèlent le coût émotionnel d’avoir dû s’en tenir à un récit familial en conflit avec leur réalité intérieure ou avec leur expérience du monde qu’elles habitaient. Cela dit, leurs histoires témoignent aussi d’un effort conscient et persistant pour donner sens à ces contradictions, en réconciliant le clivage entre la manière dont les choses étaient présentées en public et la manière dont elles étaient ressenties intérieurement.
Puisque certaines personnes participantes reconnaissent et valident les bienfaits de la thérapie pour traverser les hauts et les bas d’une éducation dans une culture du secret ou à l’ombre d’un secret de famille, on peut en déduire que les thérapeutes systémiques ont besoin de cultiver des espaces sûrs pour la révélation, en gardant une attention aux contradictions, aux incertitudes et aux obstacles émotionnels que ces personnes peuvent apporter dans l’espace thérapeutique. En reconnaissant que la révélation n’est pas toujours possible, en particulier dans l’enfance ou à l’adolescence, quand la peur d’une punition ou un sentiment de déloyauté sont présents, les thérapeutes systémiques peuvent créer un espace pour explorer le fardeau émotionnel des secrets de famille. Cela suppose de reconnaître avec délicatesse le poids que portent les personnes et les familles lorsqu’elles maintiennent ou interrogent ces schémas de silence. Toutefois, dans les situations de maltraitance ou de violence, la priorité doit aller à la sécurité, ce qui exige une intervention immédiate et protectrice.
Il importe aussi de noter que le secret peut avoir des fonctions protectrices dans les familles. Par exemple, cacher certaines vérités peut d’abord servir à préserver les plus jeunes de réalités éprouvantes, ou à maintenir une stabilité dans des contextes où la révélation risquerait sinon de causer davantage de tort. Les thérapeutes peuvent donc aborder le secret familial non seulement comme une source de douleur et de rupture, mais aussi comme une stratégie que les familles emploient parfois, souvent dans une intention de protection ou de survie. Cette posture aide à éviter de pathologiser le secret, tout en ouvrant doucement un espace pour se demander si le coût de la perpétuation du silence l’emporte sur ses bénéfices protecteurs. La révélation de secrets peut aussi devenir un objectif thérapeutique pour des personnes qui cherchent à se délester de silences anciens, ou pour des familles qui s’efforcent d’aller vers plus d’ouverture et de cohésion. Cette exploration ne doit être ni forcée ni précipitée. Elle peut plutôt être pensée comme un processus progressif, dans lequel les personnes suivies sont soutenues pour peser quand, comment et à qui elles pourraient révéler des informations sensibles. Pour certaines, la révélation peut se faire dans la salle de thérapie elle-même ; pour d’autres, le travail thérapeutique peut viser à renforcer la capacité de la personne ou de la famille à porter le secret et à l’élaborer sans honte ni isolement.
Un jeune homme de 19 ans a consulté après des années passées à cacher son homosexualité à ses parents, par peur du rejet et de la rupture des liens familiaux. Pendant longtemps, le secret avait servi de mécanisme de protection, lui permettant de garder la sécurité de l’appartenance et d’éviter le jugement qu’il anticipait. En séances individuelles, il a exploré la tension entre le désir de vivre de façon authentique et la peur des conséquences émotionnelles de la révélation. Avec le soutien de la personne thérapeute, il a choisi d’inviter ses parents en thérapie familiale dans le cadre du processus de révélation.
Lors des séances familiales, le jeune homme a révélé son orientation sexuelle, en se préparant à la déception. Contrairement à ses attentes, ses parents ont répondu avec chaleur, en le soutenant émotionnellement et en lui assurant que sa place dans la famille était garantie. Leur participation à la thérapie leur a permis d’exprimer leurs propres inquiétudes, comme la crainte de la stigmatisation sociale, tout en affirmant leur amour et leur soutien. La personne thérapeute a facilité des conversations sur la manière dont le secret avait fonctionné : autrefois comme un bouclier protecteur pour le jeune homme, et maintenant, une fois levé, comme une occasion de plus d’ouverture et de profondeur relationnelle. La thérapie a ainsi créé un espace partagé où la famille pouvait renégocier les rôles, formuler peurs et espoirs, et commencer à construire de nouveaux récits fondés sur la confiance et l’acceptation.
Cette vignette illustre comment la thérapie systémique peut offrir un contenant non seulement au travail individuel, mais aussi au processus de guérison du système familial. Elle souligne l’intérêt d’impliquer les membres de la famille pour traiter à la fois les aspects protecteurs et restrictifs du secret, tout en soutenant la création d’environnements relationnels où la révélation peut devenir une porte vers le lien plutôt que vers la rupture.
Il est clair que la présence du secret familial dans l’enfance peut avoir des implications importantes pour la personne comme pour sa famille, notamment sur le bien-être psychologique et émotionnel, la construction de l’identité, les dynamiques et les conflits familiaux, les questions de confiance et de communication, ainsi que le traumatisme et la guérison. Comme l’illustre la vignette ci-dessus, les secrets de famille peuvent donc servir de portes vers des thèmes et des dynamiques essentiels de l’éducation et de la vie familiale d’une personne, et ouvrir des pistes d’exploration et de compréhension en thérapie. Une formation à repérer et à valider les aspects de l’histoire des personnes suivies qui restent non dits ou ne sont révélés qu’en partie peut aider à s’accorder avec les parties les plus sensibles, parfois cachées, de leur trajectoire de vie, et à s’y orienter, en travaillant de façon systémique avec la personne et/ou avec d’autres membres de la famille touchés par le secret familial. En outre, des techniques créatives et des métaphores peuvent faciliter l’ouverture et l’expression de la multitude d’émotions qui entourent le secret dans leur famille, en offrant aux personnes suivies d’autres voies pour élaborer leur expérience. Le modèle des montagnes russes émotionnelles élaboré dans cette étude (Camilleri et Sammut Scerri, 2025) offre un cadre précieux pour explorer les processus parallèles que les personnes suivies peuvent traverser lorsqu’elles se remémorent leurs rencontres avec le secret familial, tout en décidant de ce qu’elles vont partager, quand, où, à qui et comment le révéler. Ce travail peut se faire dans différents contextes thérapeutiques, y compris dans un travail thérapeutique rétrospectif avec des adultes qui reviennent sur leurs expériences d’enfance, ainsi que dans des contextes de thérapie familiale où plusieurs membres de la famille sont invités à participer à l’exploration du secret familial.
Les approches systémiques offrent des voies de guérison et de réconciliation, que ce soit en réunissant différents membres de la famille en thérapie ou en réécrivant avec la personne, de manière collaborative, des récits et des scénarios familiaux alternatifs. Les facteurs sociaux et culturels dans lesquels s’inscrit le secret familial doivent aussi être pris en compte lorsqu’on déplie et élabore sa présence et son effet global sur les personnes suivies.
Bien que le recueil et l’analyse des données aient été menés avec beaucoup de soin, il importe de reconnaître plusieurs limites de cette étude. Pour atteindre la « saturation théorique », il faudrait recueillir davantage de données et donc impliquer un plus grand nombre de personnes participantes. En outre, les données de chaque personne ont été recueillies à un seul moment, si bien que les expériences partagées reflètent les souvenirs évoqués lors d’un seul entretien, potentiellement influencés par divers facteurs. Certaines personnes participantes ont pu hésiter à révéler certains détails sur les secrets de famille, les circonstances et les membres de la famille, en raison du caractère délicat du sujet, ce qui a pu limiter la profondeur de l’analyse et la compréhension des conséquences du secret sur leur vie et leurs relations. S’y ajoute la subjectivité inhérente à la manière dont les personnes participantes se souviennent des événements familiaux ou perçoivent la présence et les effets des secrets de famille. Le processus de recherche est aussi influencé par la dynamique entre la personne qui mène l’entretien et la personne interrogée, pendant et après l’entretien. De plus, l’analyse, la sélection et l’interprétation des catégories clés qui forment les principaux résultats de l’étude ne représentent qu’une construction possible parmi d’autres. Il relève de notre appréciation, en tant qu’équipe de recherche, de nous centrer sur des catégories et des sous-catégories précises, à partir de notre propre interprétation des thèmes et des expériences récurrents chez les personnes participantes.
Il importe de noter que cet article ne présente pas la théorie substantive complète issue de l’étude de théorisation ancrée, mais se concentre sur un résultat apparu dans l’ensemble plus large des données : les secrets de famille comme portes d’entrée vers des dynamiques familiales complexes. Ce faisant, la discussion propose une exploration approfondie de ce point à travers trois catégories distinctes, tout en reconnaissant qu’il s’inscrit dans un cadre théorique plus large et plus complexe.
Une autre limite tient au biais culturel possible des résultats et de la discussion, puisque l’étude a été menée à Malte. Les normes, les valeurs et les pratiques relationnelles culturelles qui entourent le secret familial ont pu façonner la manière dont les personnes participantes ont compris et raconté leur expérience, et ces dynamiques peuvent différer dans d’autres contextes culturels.
Pour la recherche future, il serait intéressant de prolonger l’étude au moyen d’une méthodologie complète de théorisation ancrée constructiviste, en recrutant davantage de personnes participantes pour tendre vers la saturation théorique. On pourrait aussi chercher à trianguler les données en explorant d’autres points de vue, notamment ceux des parents des personnes participantes et d’autres membres de la famille impliqués dans le schéma du secret familial. Au moyen de méthodes participatives avec des enfants, on pourrait aussi obtenir une compréhension plus riche de l’expérience que font les enfants du secret familial pendant l’enfance, par exemple en recrutant des enfants qui bénéficient actuellement d’un accompagnement thérapeutique et qui pourraient parler de leur expérience du secret familial. Cela ajouterait une couche de compréhension aux récits rétrospectifs de la présence du secret familial dans l’enfance.
Les histoires racontées par les sept personnes participantes montrent un large éventail de secrets, qui recouvrent des thèmes variés comme la dépression parentale, une maladie mettant la vie en danger, des questions de paternité, les difficultés financières, l’infidélité parentale, des situations de violence et d’abus, et l’héritage familial. Chaque récit déploie des secrets de famille distincts, qui ne sont pas seulement des révélations isolées, mais fonctionnent aussi comme des portails vers des dynamiques familiales et des problématiques sous-jacentes plus complexes. Ces récits servent ainsi de « portes d’entrée » décisives pour explorer des thèmes familiaux aux multiples facettes, et éclairent la complexité inhérente aux relations et aux dynamiques familiales.
Les secrets présentent un schéma comparable, qui fait écho à une observation formulée par Imber-Black (1998) sur les secrets comme phénomènes systémiques. Dans ce contexte, les secrets individuels partagés par chaque personne participante sont des microcosmes de schémas familiaux plus larges, qui reflètent le jeu du secret, des dynamiques de communication et des complexités relationnelles au sein de chaque unité familiale. En reconnaissant les secrets comme des phénomènes systémiques, on peut mesurer les effets d’onde qu’ils produisent, qui se diffusent dans les différentes facettes de la vie familiale et ont un effet collectif sur les personnes concernées.
Complexe Systémique : à retenir
L’intérêt de l’article est de déplacer la question du contenu du secret vers sa fonction dans le système. Les sept récits maltais montrent que l’enfant sait souvent avant de savoir : une atmosphère, des silences, des sujets interdits suffisent à installer la vigilance. Le secret redistribue ensuite les places, avec des enfants confidents, médiateurs ou gardiens, parentifiés au prix de leur propre voix, et une double vie entre la façade sociale et la maison. Pour la clinique systémique, deux repères sont utiles : ne pas pathologiser d’emblée le secret, qui protège parfois, et ne pas forcer la révélation, qui se prépare, sauf en cas de violence où la sécurité prime. La vignette d’un jeune homme qui dit son homosexualité à ses parents en séance familiale montre la révélation comme un passage vers le lien. Les limites sont celles d’un petit échantillon rétrospectif, dans une culture insulaire très marquée par la réputation. À lire avec l’article sur le silence en thérapie, et avec l’article sur la parentification.
Notes de l’original
Financement. Financement du libre accès assuré par l’université de Malte.
Liens d’intérêts. L’équipe de recherche déclare n’avoir aucun lien d’intérêts.
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Traduction non officielle en français de Au-delà de la surface : une exploration des secrets de famille comme portes d’entrée vers des dynamiques familiales complexes, par Rosienne Camilleri et Clarissa Sammut Scerri, Contemporary Family Therapy, vol. 48, no 3 (2026), doi : 10.1007/s10591-025-09768-6, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableaux présentés en listes). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « Beyond the Surface: An Exploration of Family Secrets as Entry Points into Complex Family Dynamics », publié dans Contemporary Family Therapy (2026) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Camilleri, R., et Sammut Scerri, C. (2026). Au-delà de la surface : une exploration des secrets de famille comme portes d’entrée vers des dynamiques familiales complexes (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/au-dela-de-la-surface-une-exploration-des-secrets-de-famille-comme-portes-d-entree (Œuvre originale publiée en 2025 dans Contemporary Family Therapy, 48(3), 371-386 (2026) ; republiée en 2026 par Contemporary Family Therapy, https://link.springer.com/article/10.1007/s10591-025-09768-6)
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