Child & Family Social Work · Travail social

Bousculer le paradigme de la participation en protection de l’enfance : une approche contextuelle, relationnelle, ancrée et pragmatique

Pourquoi la participation des enfants et des parents reste-t-elle si souvent un vœu pieux en protection de l’enfance ? Une équipe britannique et italienne de cinq universitaires croise une recherche-action réflexive et une revue de la littérature. Sa proposition : penser la participation comme un état d’esprit éclairé par la psychanalyse, et comme une compétence de communication inspirée de la pragmatique de Palo Alto.

Autrices Jeri L. Damman et Gillian Ruch (département de travail social et de soins sociaux, université du Sussex, Brighton, Royaume-Uni) ; Teresa Bertotti et Diletta Mauri (département de sociologie et de recherche sociale, université de Trente, Italie) ; Karen Winter (École des sciences sociales, de l’éducation et du travail social, Queen’s University Belfast, Royaume-Uni)Première publication Child & Family Social Work, 7 août 2026Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Bousculer le paradigme de la participation en protection de l’enfance : une approche contextuelle, relationnelle, ancrée et pragmatique, par Jeri L. Damman, Teresa Bertotti, Diletta Mauri, Gillian Ruch et Karen Winter, publié dans Child & Family Social Work (Wiley) (2026), doi : 10.1111/cfs.70254, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. La figure reste en anglais, avec une légende traduite. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

La participation ne doit pas être conçue comme une « tâche » distincte à accomplir.

Jeri L. Damman, Teresa Bertotti, Diletta Mauri, Gillian Ruch et Karen Winter

Résumé

La participation des enfants et des parents est essentielle à une pratique efficace en protection de l’enfance. Les impératifs législatifs affirment le droit de participer, mais dans le contexte de la protection de l’enfance, la participation est complexe et risque de devenir purement rhétorique. Cet article, fondé sur une synthèse conceptuelle construite à partir d’une recherche-action à la deuxième personne et d’une revue narrative, explore la participation des enfants et des parents dans une perspective fondée sur les droits de la CIDE (Convention internationale des droits de l’enfant). Il adopte une approche critique et réflexive pour en examiner les difficultés et commencer à bousculer des pratiques de participation enracinées et clivées entre enfants et parents. Notre synthèse place le contexte et les relations au cœur d’une participation qui ait du sens en protection de l’enfance, ancre les actes participatifs dans les états d’esprit et les pratiques quotidiennes des professionnels, et conçoit la participation comme un processus de communication qui demande de l’habileté. Des concepts psychanalytiques et la Pragmatique de la communication humaine sont introduits comme cadres conceptuels féconds ; ils proposent une reconceptualisation novatrice de la participation, plus inclusive, contextuelle, relationnelle, ancrée et pragmatique. Nous concluons par un appel à des recherches participatives impliquant enfants et parents, susceptibles d’apporter un éclairage nouveau et d’amener les équipes de terrain vers des pratiques participatives plus accordées et plus justes, sur le plan épistémique comme sur le plan social.

1. Introduction

Les droits de participation des enfants et des parents concernés par le système de protection de l’enfance constituent un principe bien établi : la Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant (CIDE ; ONU 1989) et le Human Rights Act de 1998 fondent le droit, les politiques et la pratique du travail social, à l’échelle nationale comme internationale (Abela et al. 2024). Malgré ce mandat légal, la mise en œuvre de ces droits de participation dans le contexte de la protection de l’enfance, en particulier lorsqu’il s’agit de protéger un enfant en danger, reste compliquée et difficile pour les professionnels, en raison de facteurs individuels, interpersonnels et systémiques (Henze-Pedersen et Bengtsson 2024). Une partie de cette complexité, dans les systèmes de protection de l’enfance du monde entier, tient au contexte même de la protection de l’enfance, où les responsabilités sont larges : enquêter sur des maltraitances ou des négligences potentielles ou avérées, évaluer le risque, négocier et convenir de dispositifs de soutien, faire le point sur l’évolution de la situation. Ce travail repose souvent sur des écarts de pouvoir entre professionnels et familles, prévus par la loi, avec ou sans intervention d’un tribunal selon la structure du système de protection de l’enfant, qui varie d’un pays à l’autre. Dans ces conditions, les professionnels de la protection de l’enfance sont appelés à contribuer à l’une des décisions les plus difficiles des démocraties modernes : trouver l’équilibre entre les besoins de protection de l’enfant et les droits des parents (Berrick et al. 2022). La complexité naît en outre de la séparation entre droits des enfants et droits des parents, et de la nécessité, pour les professionnels, de composer avec cette séparation dans leurs relations participatives, surtout lorsqu’il existe des inquiétudes de maltraitance ou de négligence parentale.

Des évolutions récentes en matière de participation ont tenté de répondre à ce contexte complexe, mais malgré elles, la recherche continue de mettre en évidence des difficultés chroniques à mettre en œuvre des pratiques participatives en protection de l’enfance (Kennan et al. 2018 ; McCafferty et Mercado Garcia 2024 ; Toros 2021a, 2021b). Ces difficultés traduisent un état d’« enlisement » d’une pratique de la participation réductionniste, cloisonnée et décontextualisée. Face à cette situation, cette étude vise à déconstruire les difficultés actuelles de la pratique participative, afin d’orienter dans une direction nouvelle la pratique et la recherche participatives fondées sur les droits en protection de l’enfance.

Guidée par une approche originale de recherche-action réflexive à la deuxième personne et par une revue narrative de la littérature (Bourhis 2017 ; Coghlan et Brydon-Miller 2014), notre synthèse critique utilise un prisme réflexif pour explorer la participation des enfants et des parents fondée sur les droits en protection de l’enfance, ainsi que les conditions contextuelles et relationnelles d’une participation qui ait du sens. Dans les sections qui suivent, nous commençons par situer notre exploration de la participation des enfants et des parents dans son contexte juridique, puis nous passons en revue les données disponibles sur les possibilités et les difficultés actuelles de la participation en protection de l’enfance. Notre analyse et notre discussion font apparaître les dimensions affectives et communicationnelles de la participation, et nous nous appuyons sur des idées psychanalytiques et sur la Pragmatique de la communication humaine (PCH) (Watzlawick et al. 1971) comme deux cadres conceptuels féconds. Ces cadres, premièrement, placent le contexte et les relations au cœur d’une participation qui ait du sens en protection de l’enfance ; deuxièmement, ancrent les actes participatifs dans les états d’esprit et les pratiques quotidiennes des professionnels ; troisièmement, font de la participation un processus de communication exigeant, qui fait appel à une littératie émotionnelle très affûtée, combinée à une attention aux aspects pragmatiques de la communication. Notre analyse entend proposer une reconceptualisation novatrice de la participation, plus inclusive, contextuelle, relationnelle, ancrée et pragmatique. Enfin, nous concluons par un appel à de nouvelles recherches participatives, susceptibles d’apporter un éclairage nouveau et d’amener les équipes de terrain à ancrer des pratiques participatives plus accordées et plus justes, sur le plan épistémique comme sur le plan social.

1.1 Les impératifs législatifs d’une pratique participative fondée sur les droits

La CIDE (ONU 1989) est un instrument juridique international de plus en plus intégré au droit interne de certains pays, beaucoup d’autres en inscrivant les principes dans certains aspects de leurs politiques et de leur législation, notamment en ce qui concerne les droits des enfants à participer aux décisions (voir Kilkelly et al. 2021 pour une revue comparative). De fait, la plupart des professionnels qui travaillent avec des enfants connaissent le droit de l’enfant à la participation tel que le définit l’article 12. On connaît moins, en revanche, l’importance que la CIDE accorde au contexte plus large de l’enfant et, dans ce contexte, l’attention qu’elle porte aussi aux besoins, aux droits, aux responsabilités et à la voix des parents.

On observe en effet une nette tendance à décontextualiser le droit de participation de l’article 12 par rapport aux autres droits de la CIDE : il est traité comme un droit autonome, sans lien avec les autres. L’absence de réflexion nuancée sur la mise en œuvre de ce droit a contribué à une pratique de la protection de l’enfance qui cloisonne de plus en plus la pratique et la recherche sur la participation entre droits des parents et droits des enfants (Nissen et Ravn 2024), en séparant la participation des enfants de son contexte plus large, en particulier des relations parents-enfants et du contexte culturel plus large de ces relations (Keddell 2023 ; Wilson 2025). Cela a conduit, à son tour, à une attention insuffisante portée aux aspects contextuels, contingents et conditionnels de la participation en tant que processus de mise en œuvre des droits, qui repose sur des relations collaboratives, réciproques, réactives et réflexives entre les adultes (professionnels, parents et personnes qui prennent soin de l’enfant) et les enfants. La CIDE reconnaît ces aspects, comme on le verra ci-dessous.

1.2 La participation fondée sur les droits et la nature contextuelle, contingente et conditionnelle des droits

La CIDE décrit la famille comme « l’unité fondamentale de la société et le milieu naturel pour la croissance et le bien-être de tous ses membres et en particulier des enfants » (ONU 1989, 1). Elle reconnaît l’importance des parents, décrits comme ayant « la responsabilité première » du développement de leur enfant, et chargés d’assurer, « dans les limites de leurs possibilités et de leurs moyens financiers » (ONU 1989, 8), les conditions nécessaires à ce développement. La CIDE reconnaît les difficultés auxquelles les parents se heurtent pour assumer leurs responsabilités et leurs devoirs, et énonce donc leur droit de recevoir des services, un soutien et une aide (voir les articles 18 et 27).

En attirant l’attention sur le rôle central que jouent les parents (et d’autres adultes) pour créer des occasions offertes aux enfants et les soutenir dans l’exercice de leurs droits, elle rend évidente la nature contextuelle des droits de participation des enfants. Le modèle de Lundy (2007), adopté dans le monde entier, souligne ces aspects contextuels des droits de participation des enfants et le rôle central qu’y jouent les adultes (professionnels et parents). Le modèle rappelle qu’il ne suffit pas que les enfants aient une voix (exprimer un point de vue) : il leur faut un espace (créé par des adultes) pour exprimer leur point de vue, un auditoire (des adultes qui écoutent), et une influence (des adultes qui agissent en fonction du point de vue des enfants ou en tiennent compte, et qui leur font un retour sur l’influence qu’il a eue). Il est donc notable que la CIDE reconnaisse le rôle central des parents dans la promotion des droits et du développement de leur enfant, ainsi que le droit des parents à une aide et à un soutien dans leur rôle parental, et leur droit à prendre une part active à la définition de ces services (Winter et al. 2024). Il est également notable que la CIDE (ONU 1989) reconnaisse que tous les adultes ne sont pas nécessairement des appuis, et qu’elle insiste donc à de nombreuses reprises à la fois sur leurs droits et leurs responsabilités en tant que parents, et sur les situations où leurs droits sont restreints en raison d’un préjudice ou d’un risque pour les enfants.

Les droits de participation des parents sont en outre soutenus par les législations et politiques internationales et nationales relatives aux droits humains, à l’égalité et à la protection de l’enfance. L’article 8 du Human Rights Act de 1998 affirme le droit de chaque personne au respect de sa vie privée et familiale, qui inclut le droit d’un parent à être associé aux décisions concernant son enfant, pour autant que cela corresponde à l’intérêt supérieur de l’enfant. Surtout, la participation des parents est aussi consacrée par l’Equality Act de 2010, qui exige une communication accessible (par exemple en cas de handicap ou de barrière linguistique) et protège les parents contre la discrimination, dans les procédures de protection, fondée sur l’origine ethnique, le handicap, l’âge, le sexe et d’autres caractéristiques protégées.

Comme on l’a vu, dans les contextes de protection de l’enfance où coexistent des continuums de besoins et de risques, les droits de participation des parents peuvent être limités de diverses manières lorsque des maltraitances ou des négligences envers l’enfant sont établies. Les parents peuvent continuer à participer pleinement aux décisions ; ne plus prendre part à la décision tout en participant par l’expression générale de leurs souhaits ou de leurs points de vue ; ou être empêchés de participer dans les cas de maltraitance ou de négligence plus graves, lorsqu’il existe un risque clair et immédiat pour l’enfant.

La nature contextuelle et contingente des droits de participation mise en évidence ici montre à quel point les droits de participation des enfants et ceux des parents sont entrelacés, et remet en question la dichotomie enfants-parents qui imprègne actuellement la recherche, les politiques et la pratique. Ce prisme dichotomique fait que les débats sur les droits de participation des enfants et des parents sont menés séparément, en négligeant l’attention nécessaire au contexte et à la relation (Wilson 2025), ce qui freine le développement de possibilités de participation plus riches de sens et risque de réduire la participation en protection de l’enfance à une rhétorique. Notre hypothèse est que l’attention insuffisante portée aux caractéristiques contextuelles de la protection de l’enfance contribue à l’état d’« enlisement » que nous percevons dans la pratique de la participation.

Cette synthèse conceptuelle vise à remédier à cette situation en proposant une direction nouvelle pour la pratique et la recherche participatives fondées sur les droits des enfants et des parents en protection de l’enfance, par une déconstruction des facteurs qui contribuent à l’approche actuelle, décontextualisée, réductionniste et cloisonnée. Les questions de recherche suivantes ont guidé cette exploration : (1) Qu’apporte la recherche existante aux pratiques participatives des professionnels avec les enfants et les parents en protection de l’enfance ? (2) Comment les contextes individuels, interpersonnels et structurels influent-ils sur la participation des enfants et des parents en protection de l’enfance ? (3) Comment la théorie peut-elle éclairer des pratiques participatives plus contextualisées et plus globales avec les enfants et les parents en protection de l’enfance ?

2. Méthodes

Cette synthèse critique est née d’un sentiment de frustration partagé par l’équipe de recherche face à ce que nous percevions comme un manque de progrès collectif et d’innovation dans les pratiques participatives quotidiennes de la protection de l’enfance avec les enfants et les parents, en particulier lorsqu’il existe des inquiétudes quant à la sécurité de l’enfant. Universitaires spécialistes de la participation des enfants, de la participation des parents et de la pratique professionnelle en protection de l’enfance, nous avons reconnu, au sein même de cette critique, notre propre contribution au maintien de cette position d’enlisement, et une réticence, due à la complexité de la participation enfants-parents, à nous plonger dans ce terrain participatif maintes fois arpenté pour en dégager et susciter de nouvelles façons de penser.

Notre synthèse critique, destinée à répondre à nos questions de recherche, a été élaborée à l’aide de méthodes originales : une recherche-action réflexive à la deuxième personne et une revue narrative de la littérature. La recherche-action à la deuxième personne est une forme d’enquête menée par deux personnes ou plus autour d’une préoccupation commune, dans laquelle les personnes qui font la recherche sont à la fois en position de recherche et en position de sujet (Coghlan et Brydon-Miller 2014). Cette approche collaborative consiste à réunir des perspectives diverses pour formuler des questions de recherche, à s’engager dans un processus de recueil et d’analyse d’informations, et à agir en fonction des conclusions obtenues.

Nos méthodes reposaient sur notre identité collective de cinq universitaires blanches travaillant dans des universités britanniques et européennes, engagées à exercer notre curiosité et notre réflexivité à la fois comme démarche méthodologique et comme finalité. Malgré nos connaissances collectives, nous avons veillé à ne pas prétendre « avoir les réponses » ni présenter une « solution » définitive pour parvenir à une participation qui ait du sens. Notre objectif était plutôt d’explorer les programmes existants en matière de participation, comme première étape pour tracer, avec les enfants, les parents et les professionnels, une voie nouvelle qui repense la pratique participative dans le travail quotidien de protection de l’enfance.

L’équipe a adopté une approche critique et réflexive lente et soutenue tout au long du projet. Cette approche reconnaissait nos propres positions et perspectives, sensibles, profondément ancrées et parfois contradictoires, de recherche sur la participation, centrées sur l’enfant, sur le parent ou sur les professionnels, et la nécessité pour nous, en tant que groupe, de déconstruire nos propres compréhensions individuelles cloisonnées et nos conceptions biaisées de la participation. La compréhension partagée, et évolutive, de nos positionnements singuliers a guidé notre exploration sensible et critique des valeurs, des croyances, des présupposés et des normes qui sous-tendent la participation en protection de l’enfance, et a nourri notre analyse de l’enlisement actuel de la pratique participative.

Sur une période de 20 mois, entre septembre 2023 et mai 2025, notre recherche-action à la deuxième personne a consisté à nous réunir en équipe pour explorer nos questions de recherche. Il y a eu des séances en présentiel et en ligne, des séances de réflexion critique et des réunions d’une ou de plusieurs journées. Dès le début de notre démarche, nous avons constaté que la notion de « participation » en protection de l’enfance était diffusée en de nombreux endroits et discutée de multiples façons, sans liens clairs ni cohérents, ce que nous avons appelé les « terriers de lapin de la participation ». Les réunions comprenaient diverses activités pour explorer cette question plus avant : dialogue approfondi, exercices d’écriture libre réflexive (Elbow 1989), débats sur les sensibilités propres à la participation des enfants et des parents, conversations réflexives sur les expériences des enfants, des parents et des professionnels dans les espaces participatifs, et théorisation de futures approches de la participation en protection de l’enfance. Au cours de ce travail, nous avons reconnu qu’une participation qui ait du sens devait tenir compte des aspects émotionnels du fait d’accueillir, et d’écouter profondément, les expériences de vie difficiles des enfants et des parents, ainsi que du contexte dans lequel la relation et l’écoute se développent. Ce constat a été à la base de notre dialogue continu sur nos diverses sensibilités et a fondé la revue narrative qui l’accompagnait. L’écriture individuelle et collective a servi d’instrument pour recueillir, analyser et critiquer les idées émergentes concernant la participation en protection de l’enfance, et pour dégager des pistes possibles.

Une revue narrative (Bourhis 2017) a été menée parallèlement aux séances de recherche-action réflexive. Comme notre point de départ considérait les pratiques participatives actuelles comme problématiques, nous avons cherché à explorer les facteurs contextuels qui contribuent à la situation actuelle (et qui la décrivent). Des recherches distinctes (enfants, parents et professionnels) ont été effectuées entre juin 2024 et mars 2025 dans des bases de données et des moteurs de recherche, dont PsycINFO, MEDLINE, SSCI et Google Scholar, complétées par une technique de boule de neige. Les termes de recherche comprenaient des mots clés propres à chaque groupe de parties prenantes (enfant, parent ou professionnel), à la protection de l’enfance (child welfare et child protection) et à leur expérience de la participation (par exemple participation, implication, expérience et points de vue). Les critères d’inclusion retenaient les recherches empiriques publiées dans les premières langues de l’équipe de recherche (anglais et italien) entre 2005 et 2025, qui portaient sur l’expérience qualitative d’au moins l’une des trois parties prenantes clés (enfant, parent et professionnel) et rendaient compte de leurs points de vue et de leur compréhension de la participation en protection de l’enfance dans la pratique quotidienne. Notre intention était de mieux comprendre les facteurs contextuels qui facilitaient ou entravaient les pratiques participatives, et nous avons retenu les études qui exploraient ces questions en profondeur ou apportaient une contribution nouvelle à cette compréhension. Le volume de la littérature variait selon les groupes de parties prenantes, avec relativement peu de recherches sur l’expérience de la participation des parents (plutôt que sur leur expérience de la protection de l’enfance en général) et un corpus important sur la participation des enfants. Comme ce dernier comprenait déjà de nombreuses revues de recherche sur l’expérience de la participation des enfants, nous avons limité notre examen, pour ce groupe, aux revues exploratoires, systématiques et parapluies.

La littérature retenue pour chaque groupe de parties prenantes a été analysée séparément afin d’en dégager les facteurs contextuels pertinents. Cette analyse a mobilisé trois membres de l’équipe de recherche, qui ont procédé à une lecture attentive des sources pour classer de manière itérative les facteurs pertinents pour chaque groupe. Pour garantir la cohérence entre groupes, ces facteurs ont ensuite été organisés selon les niveaux micro (contexte émotionnel et relationnel), méso (contexte organisationnel) et macro (contexte socioculturel). Grâce à cette revue narrative et à notre recherche-action itérative et réflexive, nous avons pu élaborer collectivement une approche nouvelle, éclairée par la théorie, de la participation en protection de l’enfance, présentée ci-dessous.

3. Revue de la littérature : la participation vue par les enfants, les parents et les professionnels

La compréhension actuelle de la participation en protection de l’enfance a été nourrie par des modèles théoriques de la participation (Allcock 2018), dont la plupart portent sur la participation des enfants, avec une certaine pertinence pour celle des parents. Ces modèles décrivent divers niveaux, hiérarchiques ou non, de participation des enfants à la prise de décision (Hart 1992 ; Treseder 1997), ou décrivent de manière plus située les composantes de la participation fondées sur les droits (Cuevas-Parra 2023 ; Gresdahl et al. 2025 ; Henze-Pedersen et Bengtsson 2024 ; Lundy 2007 ; Shier 2001). Le pouvoir, c’est-à-dire la mesure dans laquelle la participation d’une personne influe sur une décision ou un résultat, est inhérent à la participation. Certains de ces modèles abordent explicitement la question du pouvoir, la participation la plus riche de sens étant représentée par des pratiques de partage du pouvoir entre professionnels et enfants ; d’autres le font de façon plus implicite, la participation la plus riche de sens étant représentée par une pratique fondée sur les droits.

La recherche primaire sur la participation en protection de l’enfance dans la pratique quotidienne du travail social est en général qualitative, de petite échelle et centrée surtout sur la participation des enfants. Notre revue de la littérature, présentée ci-dessous, fait apparaître des lacunes notables. Premièrement, rares sont les études qui intègrent les expériences, les points de vue et les compréhensions partagés des enfants, des parents et des professionnels. Deuxièmement, la plupart des études portent en général sur les expériences individuelles des enfants, des parents et des professionnels, et s’intéressent moins au sens que ces personnes donnent à la participation. Troisièmement, il existe des lacunes de connaissances notables concernant les groupes minorisés et les jeunes enfants (Kelly et al. 2016 ; Winter 2009, 2012, 2014). L’état des connaissances et ses lacunes sont examinés plus avant ci-dessous.

3.1 Points de vue sur la participation : les enfants

Plusieurs revues exploratoires, systématiques et parapluies rendent compte de manière complète des expériences et des points de vue des enfants sur les pratiques participatives (Jørgensen et al. 2024 ; McCafferty et Mercado Garcia 2024 ; McTavish et al. 2022 ; Toros 2021b ; Toros et al. 2018 ; Toros et Falch-Eriksen 2024). Au niveau micro, les études soulignent que les enfants perçoivent un manque général de participation, qui se traduit par une implication et un accès à l’information insuffisants. Les enfants accordent de l’importance à une communication et à un dialogue efficaces, en insistant sur leur besoin d’écoute, sur leur contribution propre et sur les conséquences négatives de l’invisibilité et de l’absence d’écoute. Ainsi, une revue de 12 études (Toros 2021b) a constaté que, malgré quelques témoignages individuels de bonne participation, les enfants avaient en général un sentiment d’exclusion, avec peu ou pas de possibilités de participer aux projets et aux décisions importantes concernant leur vie. Les enfants percevaient aussi les décisions professionnelles comme définitives, avec peu de marge pour les reconsidérer. Ces résultats concordent avec d’autres revues, qui soulignent aussi que les enfants ignorent leurs droits de participation, n’ont pas accès aux informations essentielles sur les procédures et les issues qui touchent directement leur vie, et manquent d’informations adaptées pour favoriser leur compréhension (Jørgensen et al. 2024 ; Toros et al. 2018 ; Toros et Falch-Eriksen 2024). Une revue parapluie de 14 revues systématiques a en outre relevé les émotions négatives des enfants, comme la peur liée à l’expérience de l’enquête et du retrait du milieu familial, comme un obstacle possible à la participation (McCafferty et Mercado Garcia 2024).

Les études soulignent aussi de manière constante le caractère central de relations positives pour une participation riche de sens et efficace (Jørgensen et al. 2024 ; McTavish et al. 2022). Jørgensen et al. (2024), par exemple, ont passé en revue 25 études et relevé les facteurs relationnels nécessaires à la participation : un travail en partenariat fondé sur l’échange mutuel et le dialogue, du temps et de l’espace pour construire avec les enfants des relations centrées sur l’écoute, et des pratiques relationnelles « sensibles au pouvoir » qui placent l’enfant au premier plan. Dans leur méta-synthèse de recherches qualitatives recueillant le point de vue de 376 enfants à travers 25 études, McTavish et al. (2022) ont relevé toute une gamme de qualités relationnelles jugées importantes par les enfants, dont la reconnaissance, la disponibilité, le lien, la confidentialité, l’honnêteté, l’équité et l’inclusion.

Les facteurs facilitants et les obstacles de niveau micro sont étroitement liés à ceux du niveau méso. Les procédures d’évaluation et de décision en protection de l’enfance ne sont pas faciles à comprendre pour les enfants, et l’expertise professionnelle y est souvent privilégiée (Toros et Falch-Eriksen 2024). Cette approche dominée par les adultes s’étend aux interactions professionnelles : les enfants ont l’impression que les parents ont plus facilement accès aux professionnels et bénéficient de plus de leur temps, si bien que les points de vue, les besoins ou les droits des parents risquent de passer avant les leurs (Toros et Falch-Eriksen 2024). Les procédures de partage de l’information, y compris leur objet, leur calendrier, leur mode de transmission et leur adaptation au développement, étaient elles aussi perçues comme problématiques par les enfants, avec pour résultat un manque général d’information (Toros et al. 2018). Ces résultats concordent avec d’autres revues qui désignent le contexte organisationnel comme un facteur limitant la mise en œuvre effective des politiques de participation des enfants (Jørgensen et al. 2024 ; McCafferty et Mercado Garcia 2024). Dans leur revue, Jørgensen et al. (2024) soulignent la nécessité de davantage d’« espace relationnel » centré sur des pratiques d’écoute efficaces et un dialogue actif, afin d’offrir aux enfants un plus grand sentiment de maîtrise de leur vie et de leur expérience des services de protection de l’enfance.

Au niveau macro, les points de vue des enfants reflètent les attitudes et les croyances sociales dominantes à l’égard des enfants et de l’enfance. Une revue parapluie de revues systématiques de la recherche sur la participation des enfants (McCafferty et Mercado Garcia 2024) a conclu que la parole des enfants n’était pas prise au sérieux, en particulier dans le contexte de la maltraitance. C’est ce que confirment aussi des revues qui montrent des obstacles plus importants encore pour les jeunes enfants, la parole des parents étant privilégiée (Toros et Falch-Eriksen 2024). À l’inverse, des pratiques antidiscriminatoires qui recherchent l’inclusion et réduisent les déséquilibres de pouvoir liés à l’âge et au rôle créent des possibilités de participation riche de sens (Jørgensen et al. 2024 ; McTavish et al. 2022).

3.2 Points de vue sur la participation : les parents

La recherche sur l’expérience de la participation des parents (c’est-à-dire le fait que les parents reçoivent le pouvoir, la possibilité et l’information nécessaires pour prendre part de manière effective aux projets et aux décisions qui les concernent et, dans la plupart des cas, concernent leurs enfants) est plus limitée que celle sur la participation des enfants. Les termes de participation, d’engagement et d’implication des parents sont plutôt employés, souvent de manière interchangeable, pour désigner plus largement l’expérience que font les parents de leurs interactions avec les services de protection de l’enfance.

Au niveau micro, les études sur l’expérience de la participation des parents relèvent elles aussi l’importance des relations comme base de pratiques participatives efficaces. Les parents sont souvent en crise au moment où la protection de l’enfance intervient (Salverson et Arney 2013). Les expériences de vie antérieures, la perception d’une première rencontre traumatisante avec la protection de l’enfance et la procédure qui s’ensuit peuvent s’accompagner d’émotions négatives intenses comme la peur, le chagrin, la tristesse, l’anxiété et la colère (Antonopoulou et al. 2024 ; Goddard et al. 2023 ; Lalayants et Saitadze 2025), qui peuvent restreindre la possibilité et la capacité des parents à participer aux procédures et aux décisions de protection de l’enfance, en particulier pour les parents issus de groupes marginalisés (Rousson et al. 2025 ; Tembo 2020, 2022). Les parents peuvent avoir du mal à comprendre les inquiétudes exprimées (Syrstad et Slettebø 2020), à traiter la quantité et la complexité des informations requises ou à répondre aux nombreuses exigences concurrentes de la protection de l’enfance (Dir et al. 2025). Les parents peuvent aussi adopter des comportements d’évitement ou recourir à des stratégies d’adaptation néfastes comme l’usage abusif de substances (Dir et al. 2025 ; Goddard et al. 2023), ce qui limite encore les possibilités de participation.

Même lorsque l’issue de la prise en charge est favorable, les parents peuvent encore rapporter des expériences négatives de comportements et d’attitudes professionnels qui freinent leur pleine participation et qui leur paraissent autoritaires, punitifs, jugeants et centrés sur les déficits (Ghaffar et al. 2012 ; Lines et al. 2025 ; Saar-Heiman et al. 2024 ; Toros et al. 2025). Les parents considèrent l’engagement, l’écoute et les compétences relationnelles des professionnels comme essentiels pour favoriser la participation (Healy et al. 2011 ; Lehtme et Toros 2020 ; Lines et al. 2025), de même que le fait que les professionnels utilisent leur pouvoir comme un moyen de soutien plutôt que de contrôle (Davies et al. 2023). Les parents soulignent l’importance de relations et d’espaces collaboratifs avec les professionnels, mais aussi la nécessité d’y inclure leurs enfants lorsque c’est possible (Juul et Husby 2020) et des personnes qui les défendent lorsque c’est nécessaire (Damman et al. 2025 ; Davies et al. 2023).

Au niveau méso, la participation des parents est freinée par les exigences concurrentes qui pèsent sur les parents et par la complexité et le pouvoir perçus du système de protection de l’enfance. La participation des parents est restreinte lorsque les parents comprennent mal comment s’orienter dans les procédures de protection de l’enfant ou ce qui est attendu dans un environnement dominé par les professionnels (Damman et al. 2025 ; Lalayants et Merkel-Holguin 2025). Dans les réunions ou les espaces formels, les parents peuvent se sentir à la marge et manquer d’information sur les implications des décisions prises (Gibbons et Connolly 2020). Le déséquilibre de pouvoir inhérent peut aussi faire que les parents ne se sentent pas en mesure de proposer une autre explication des difficultés de leur famille (Smithson et Gibson 2017) ou d’exprimer leur désaccord lorsque leur consentement est sollicité (Storhaug et al. 2023), afin de donner une image de docilité et de coopération (Gibbons et Connolly 2020).

Au niveau macro, les attentes sociales à l’égard de la parentalité, définies dans un contexte culturel précis (Okpokiri 2021 ; Tahir et Cobigo 2025), peuvent entraver la participation des parents qui n’adhèrent pas à ces normes ou ne parviennent pas à les atteindre. Les représentations sociales d’une parentalité défaillante, ou la mise en évidence de soins parentaux inadéquats ou préjudiciables, peuvent entraîner une honte intense, en même temps que la désapprobation sociale et la stigmatisation (Burrow et al. 2024 ; Tembo 2022). Cette mise en honte se joue à la fois dans les procédures de protection de l’enfant et dans les rencontres avec les professionnels (Gibson 2020). En outre, la honte peut être intériorisée et contribuer à une perte de pouvoir d’agir (Otterlei et Engebretsen 2021), limitant ainsi les possibilités de participation riche de sens.

3.3 Points de vue sur la participation : les professionnels

En accord avec les points de vue des enfants et des parents, et au niveau micro, la qualité des relations entre professionnels et familles est décisive pour la participation (Toros et al. 2018 ; Williams et Parry 2023), le sentiment d’efficacité personnelle, la confiance et l’assurance étant des facteurs clés d’un engagement efficace (Alfandari 2017 ; Gladstone et al. 2012 ; Vis et al. 2012 ; Woodman et al. 2023). Les professionnels perçoivent souvent la communication comme un obstacle important, faute d’un langage et d’outils appropriés, ce qui souligne le besoin d’une formation spécialisée (Diaz et al. 2019 ; Taylor et al. 2016 ; Toros et al. 2018 ; Vis et al. 2012 ; Woodman et al. 2023), un aspect souvent relégué au second plan dans la formation initiale et dans les organisations de protection de l’enfance (Kosher et Katz 2025).

Une autre préoccupation est la nécessité d’éviter de nuire davantage aux enfants, ce qui interagit avec la manière dont la perception du risque influence la prise de décision professionnelle (Moreno et al. 2025). Si les professionnels donnent la priorité à la création d’environnements sûrs, ce souci risque de glisser vers le protectionnisme (Henze-Pedersen 2026 ; Vis et al. 2012), et le soutien à la participation est souvent limité lorsque la sécurité des enfants semble menacée (Van Bijleveld et al. 2015), ce qui traduit une priorité professionnelle donnée aux besoins sur les droits (Kosher et Ben-Arieh 2020 ; Toros et al. 2015). Plus largement, la participation favorisée par les professionnels augmente avec l’âge de l’enfant (Berrick et al. 2015 ; Kosher et Ben-Arieh 2020 ; Lätsch et al. 2023 ; Pölkki et al. 2012 ; Toros 2021a), mais certains groupes, comme les pères (Maxwell et al. 2012), les jeunes de familles pauvres (Lätsch et al. 2023), les jeunes enfants et les enfants en situation de handicap (Franklin et Goff 2018 ; Taylor et al. 2016), ont souvent moins de possibilités de participer.

Au niveau méso, la culture organisationnelle et la structure des services peuvent influer sur l’approche professionnelle de la participation des enfants et des parents. La lourdeur des charges de travail en protection de l’enfance (Pölkki et al. 2012 ; Strömpl et Luhamaa 2020 ; Taylor et al. 2016 ; Vis et al. 2012 ; Williams et Parry 2023 ; Woodman et al. 2023), la fragmentation des services (Vis et al. 2012), des procédures d’intervention prescriptives plutôt que participatives et des environnements peu accueillants pour les familles (Henze-Pedersen 2026 ; Sanders et Mace 2006) limitent la capacité des professionnels à susciter l’engagement.

Les professionnels de la protection de l’enfance se sentent souvent à l’étroit dans leur rôle, en particulier lorsque leur capacité à influer sur les procédures est limitée (Healy et Darlington 2009 ; Kosher et Ben-Arieh 2020 ; Vis et al. 2012). Van Bijleveld et al. (2014) ont constaté que les cadres qui considèrent leur rôle comme la simple exécution de décisions judiciaires voient peu de possibilités de résoudre les problèmes en collaboration avec les enfants. Les phases critiques, comme l’évaluation, sont particulièrement contraintes par l’accent mis sur la fonction d’enquête (Kosher et Katz 2025). Les dynamiques de pouvoir limitent encore la redistribution de l’influence, en particulier vers les parents (Darlington et al. 2010 ; Saar-Heiman 2023).

Des facteurs socioculturels façonnent aussi l’approche professionnelle de la participation. Une mauvaise compréhension des droits de l’enfant, le fait de considérer la participation comme symbolique ou comme une simple recherche de consensus, et des représentations culturelles de l’enfance comme vulnérabilité réduisent tous l’engagement effectif (Diaz et al. 2019 ; Kosher et Ben-Arieh 2020 ; Raineri et al. 2021 ; Sanders et Mace 2006 ; Shemmings 2000 ; Strömpl et Luhamaa 2020 ; Van Bijleveld et al. 2014).

Dans l’ensemble, notre revue de la littérature montre qu’une approche cloisonnée de la participation continue de prévaloir dans la pratique de la protection de l’enfance : la plupart des études se concentrent sur un seul groupe de parties prenantes (enfants, parents ou professionnels) et rares sont celles qui intègrent les expériences de toutes les personnes concernées. Au sein de cette littérature largement cloisonnée, il apparaît toutefois que, dans les points de vue des enfants, des parents et des professionnels, la participation riche de sens se dégage comme un processus fondamentalement relationnel, communicationnel et émotionnel, plutôt que comme un simple mécanisme procédural d’association à la prise de décision. Les trois groupes de parties prenantes considèrent des relations de confiance, un dialogue respectueux et des possibilités d’échange véritable comme fondamentaux pour une participation efficace. À l’inverse, la participation devient problématique lorsque la communication est insuffisante, inaccessible ou dominée par l’autorité professionnelle, et que les enfants et les parents ont le sentiment qu’on ne les écoute pas, qu’on les tient à la marge ou qu’ils ne peuvent pas peser sur les décisions qui concernent leur vie. La littérature souligne aussi le puissant contexte émotionnel dans lequel s’inscrit la participation. Les enfants vivent l’incertitude, l’exclusion et la peur. Les parents partagent ces sentiments, tout en affrontant l’anxiété, le chagrin, la honte et la stigmatisation. Les professionnels éprouvent des émotions semblables, entre des préoccupations de risque, de sécurité et de responsabilité. Ces réalités émotionnelles façonnent à la fois la capacité de chaque personne à participer et l’espace participatif lui-même. Ensemble, ces résultats suggèrent que la participation ne peut pas être comprise indépendamment des relations, des pratiques de communication et des dynamiques de pouvoir (Enroos et Pösö 2023 ; Fargion et Mauri 2025) à travers lesquelles elle se réalise, et qu’une attention accrue à ces dimensions interdépendantes est nécessaire pour faire progresser une participation riche de sens.

Cette revue suggère aussi que, si des lignes directrices et des méthodes participatives destinées aux professionnels existent déjà, leur mise en œuvre reste insuffisante, et que les appels répétés à une réforme organisationnelle, à des orientations renforcées et à la formation professionnelle n’ont pas réussi, pour l’essentiel, à faire évoluer la pratique. Cela tient probablement aux tensions inhérentes aux contextes légalistes, bureaucratiques, centrés sur le risque et judiciaires (Diaz et al. 2019 ; Healy et al. 2012 ; Moreno et al. 2025 ; Ney et al. 2013), ce qui laisse penser qu’une nouvelle approche est nécessaire pour faire progresser la pratique participative.

3.4 La participation en protection de l’enfance comme processus psychosocial et communicationnel

L’analyse présentée ici s’appuie sur les enseignements tirés de la recherche-action à la deuxième personne et de la revue narrative de la littérature. Si la revue de la littérature fournit une base contextuelle et conceptuelle importante, notre interprétation des résultats est tout autant nourrie par l’élaboration collaborative et réflexive des connaissances propre à notre démarche de recherche-action.

Ensemble, ces méthodes permettent de mieux comprendre la nature enracinée, dichotomique et déconnectée des discours participatifs fondés sur les droits et de la pratique quotidienne, ainsi que les possibilités d’une intégration et d’une cohérence plus grandes.

Pour faire progresser une pratique de protection de l’enfance riche de sens, nous proposons de recourir à deux cadres conceptuels, issus de traditions différentes et peu utilisés dans l’analyse des processus participatifs. Le premier relève d’une approche psychodynamique et psychanalytique, qui prend en compte les dynamiques relationnelles évoquées et reconnaît le traumatisme associé au contexte des services de protection de l’enfance. Le second renvoie à une approche pragmatique et considère les effets de la communication sur le comportement des personnes. Ces deux cadres, d’ordinaire traités séparément, peuvent, une fois reliés, renforcer l’engagement et commencer à lever les obstacles relevés jusqu’ici par la recherche. Nous pensons que la combinaison de ces deux approches permet, d’une part, de reconnaître pleinement la rencontre profonde avec la douleur et le traumatisme inhérente au travail de protection de l’enfance et, d’autre part, de dépasser la seule dimension psycho-émotionnelle, en replaçant les relations dans les contextes plus larges qui les façonnent et leur donnent sens.

Ensemble, ces cadres conceptuels permettent de saisir que la participation est contextuelle et étroitement liée aux intentions des personnes. Ils soulignent l’importance de replacer la relation entre l’enfant, le parent et la personne travailleuse sociale dans le contexte plus large et interdépendant dans lequel ces sujets vivent et agissent. Pour la personne professionnelle de la protection de l’enfance, ce contexte est celui de mandats multiples. Pour le parent, il s’agit de réfléchir à ses propres difficultés et à ses propres désirs, à la fois dans la relation avec l’enfant et par rapport au contexte. Pour l’enfant, il s’agit de ses relations avec d’autres personnes importantes de sa vie, ainsi que de sa relation avec la personne professionnelle de la protection de l’enfance. C’est dans ce jeu de compréhensions réciproques que se développe la confiance nécessaire à la mise en œuvre de processus participatifs.

Les sections suivantes présentent ces deux cadres conceptuels, qui offrent des stratégies pour répondre aux difficultés de participation relevées. Le premier cadre porte sur le développement d’une sensibilité psychosociale dans la pratique participative, c’est-à-dire le développement d’un état d’esprit qui fait de la participation une composante incontestable et intégrante du tissu même de la pratique de protection de l’enfance. Le second cadre, le modèle de la PCH (Watzlawick et al. 1971), est mobilisé pour proposer des façons de traduire cet état d’esprit en savoir-faire. Nous soutenons que les deux cadres interprétatifs proposés ici permettent de développer et de maintenir des processus de communication et de participation efficaces, qui tiennent compte de la situation particulière des personnes sans réduire l’attention à la seule relation entre les personnes et les professionnels de la protection de l’enfance.

4. Lever les freins à la participation dans l’état d’esprit : un cadre psychosocial

Comme on l’a vu, il est essentiel de reconnaître la variété et la complexité des expériences personnelles, interpersonnelles et sociales qui amènent des enfants et des parents à l’attention des systèmes de protection de l’enfance. Pour la plupart des familles, il s’agit d’une configuration plus complexe que les binarités familières et établies auteur-victime ou besoin-risque (Luu et al. 2025). En particulier, dans une pratique participative fondée sur les droits, les professionnels de la protection de l’enfance doivent être capables de comprendre et de supporter des expériences vécues complexes qui touchent les enfants, les parents et les professionnels, y compris dans leurs dimensions affectives conscientes et inconscientes. Pour toutes les personnes concernées, la douleur émotionnelle suscitée par le fait que des enfants soient mis en danger est difficile à supporter. Il est donc tout à fait compréhensible que des réponses défensives, qui contribuent à l’apparition de positions polarisées, soient adoptées pour gérer la détresse, ce qui se reflète probablement dans notre revue de la littérature. Dans un contexte aussi chargé d’émotion, promouvoir des pratiques participatives exige une conduite professionnelle sensible et accordée.

Pour donner vie à nos idées conceptuelles, examinons par exemple comment une personne travailleuse sociale pourrait veiller à ce que sa propre anxiété quant au bien-être et à la sécurité d’un enfant ne freine pas le droit de l’enfant ou du parent à participer à la procédure de protection de l’enfance. Les résultats de la recherche TLC (talking and listening to children, parler aux enfants et les écouter ; Winter et al. 2017) mettent en évidence de tels risques. Dans un cas, une travailleuse sociale décrit comment elle aborde la visite d’un garçon de 5 ans faisant l’objet d’une enquête de protection de l’enfance, attentive à ne pas causer de détresse et à faire une visite vraiment brève :

Mais je crois que je fais aussi attention à ne pas vouloir leur poser des questions trop, disons, lourdes et précises… je vais avoir une conversation avec lui, mais comme je l’ai dit, je ne veux pas que ce soit trop formel avec lui. Ce sera une visite vraiment brève, j’imagine, avec Danny (Ruch 2026, 10).

Un autre cas montrait comment une travailleuse sociale rendant visite à une fillette de 5 ans gérait sa propre anxiété à l’idée de lui faire encore du mal :

Oui, j’ai trouvé que c’était une, c’était…, oui, c’était une bonne visite, vous savez, je ne pense pas l’avoir laissée avec un quelconque traumatisme ou une quelconque détresse. (Ruch 2026, 10)

Des propos de ce type donnent des exemples des réponses défensives de professionnels qui travaillent dans les espaces de la protection de l’enfance. Lorsque la question leur est posée explicitement, les travailleuses et travailleurs sociaux peuvent formuler consciemment les raisons de leurs comportements. Sur le moment, cependant, il est plus probable que leurs actions, tout en protégeant en apparence l’enfant d’une détresse supplémentaire, restreignent en réalité, de manière inconsciente, la possibilité pour l’enfant d’exprimer ses souhaits et ses sentiments. De même, la peur ou la colère que les enquêtes de protection de l’enfance suscitent chez les parents peuvent inciter les professionnels à adopter inconsciemment des comportements contraignants qui empêchent les parents d’exprimer pleinement leur point de vue. Ces observations rejoignent des thèmes relevés dans la revue de la littérature, où les réponses défensives des professionnels restreignaient de la même façon l’expression du point de vue des enfants et des parents.

Réfléchissant aux besoins des enfants placés en famille d’accueil, Briggs (2012, 6) suggère que les professionnels de la protection de l’enfance ont besoin de se concentrer sur les « phénomènes sous la surface », qui aident à comprendre « la vie émotionnelle de l’enfant et comment répondre à ses besoins de relations sécurisantes et constantes ». La profondeur de compréhension qu’apporte la lecture psychanalytique du développement de l’enfant donne l’occasion de s’engager face à la douleur liée à la situation d’un enfant et de la supporter. Cette perspective est décisive pour comprendre la participation et les insuffisances actuelles des discours participatifs. Les enfants dont les services de protection de l’enfance ont connaissance en raison d’inquiétudes avérées quant à leur sécurité ont, par définition, vécu des expériences négatives dans l’enfance et un certain degré de traumatisme. Celles-ci sont généralement dues à l’action ou à l’inaction d’adultes (souvent un parent ou une autre personne qui prend soin de l’enfant), d’où la probabilité que ces enfants nouent des relations ambivalentes et fragmentées avec les autres adultes rencontrés :

Tant d’enfants placés souffrent du traumatisme de la maltraitance, de la négligence, puis de la séparation d’avec leurs parents. Les enfants qui ont subi un traumatisme sont donc susceptibles d’être [affectés] émotionnellement et psychiquement par leurs expériences, souvent sans personne pour les aider face à la douleur et à la confusion qui en résultent. Parce que le traumatisme fragmente invariablement… ces enfants ne communiqueront sans doute que des fragments de leurs expériences et de leurs sentiments. Ces communications seront probablement complexes, confuses, inconscientes, et souvent observables seulement si les professionnels examinent leurs [propres] expériences et sentiments dans le travail avec l’enfant et y réfléchissent (Briggs 2012, xxvi)

Parallèlement à la position des enfants, il y a les sensibilités émotionnelles propres aux parents, en particulier lorsque leur implication est contrainte et qu’une bonne part des parents ont déjà connu l’adversité ou le traumatisme, dans l’enfance ou à l’âge adulte (Suomi et al. 2023). Prendre en compte les inévitables sentiments de peur, de colère ou de honte que suscite chez les parents l’examen minutieux des professionnels de la protection de l’enfance, et leurs réponses défensives, est une condition préalable difficile mais nécessaire pour favoriser une participation riche de sens, et cela exige des connaissances professionnelles spécifiques et des compétences renforcées.

Pour faire face à ces défis complexes, les professionnels de la protection de l’enfance doivent créer avec les parents et les enfants, séparément ou ensemble, des espaces relationnels et participatifs qui reconnaissent le mélange de pensées, d’émotions et d’influences qui façonnent le point de vue des enfants et des parents, et qui y répondent. Dans le prolongement de la revue de la littérature, une compréhension des comportements psychodynamiques et du rôle de l’inconscient face à une douleur et à une anxiété insupportables peut aider les professionnels à apporter un soutien empathique et à créer des espaces réflexifs et relationnels riches de sens et efficaces. En pratique, cela signifie aider les parents à reconnaître et à accepter leurs propres sentiments et leur propre situation, ainsi que ceux de leurs enfants. Ce faisant, la place centrale des parents, à la fois titulaires de droits de participation et appuis indispensables dans la promotion du droit des enfants à participer, est, chaque fois que c’est possible, pleinement reconnue et mise en acte.

En raison de ces dynamiques complexes, les réponses émotionnelles peuvent aussi influer sur la manière dont les professionnels exercent le pouvoir et dont les enfants et les parents y répondent, comme le montre notre revue de la littérature. Le pouvoir des professionnels de la protection de l’enfance, au-delà de leurs compétences, vient de leur rôle mandaté par la loi et par la société, qui peut être perçu comme ayant des aspects à la fois positifs et négatifs. Les professionnels de la protection de l’enfance peuvent utiliser leur pouvoir de manière positive pour faciliter une participation riche de sens et des alliances afin de traiter les problèmes qui se présentent. Dans d’autres circonstances, la gestion d’émotions inconfortables liées à la douleur, à l’anxiété et à l’incertitude peut produire de l’insécurité et des réponses défensives chez les professionnels de la protection de l’enfance, avec pour résultat un usage problématique du pouvoir. Dans ces cas, le pouvoir professionnel peut être exercé pour renforcer le contrôle, au risque de rompre l’équilibre délicat d’un espace participatif. À l’inverse, cela peut susciter chez les enfants ou les parents des réponses émotionnelles qui visent à résister par la contestation ou à se soumettre par la conformité, réduisant encore les possibilités de participation riche de sens.

Faire face à ces complexités exige des professionnels de la protection de l’enfance de dépasser les formes d’interaction rationnelles et verbales et de développer les compétences et la conscience nécessaires pour observer davantage qu’agir et, surtout, écouter davantage que parler, afin de donner sens à des réponses et à des comportements d’enfants et de parents qui peuvent sembler, en surface, paradoxaux (Ruch et al. 2020). Il faut des approches plus nuancées et plus diverses, qui permettent aux actions non verbales d’éclairer les pratiques participatives. Des méthodes d’inspiration psychanalytique, comme l’observation du nourrisson et de l’enfant, les groupes de discussion sur le travail et la mentalisation, peuvent offrir des espaces contenants indispensables, où ces compétences peuvent être affinées (Adamo et Rustin 2014 ; Fonagy et al. 2018 ; Rustin et Bradley 2008).

Étendant plus largement au niveau méso les conditions de la pratique participative, Briggs (2012) soutient que les organisations de protection de l’enfance ont besoin de la solidité nécessaire pour supporter la douleur que vivent les enfants, et, ajoutons-nous, les parents et les familles, à la suite de la maltraitance, de la négligence et de la séparation. Notre revue de la littérature fournit quelques exemples de ce manque de solidité qui, selon Briggs, nuira à la capacité des professionnels à supporter la douleur. Briggs souligne en outre l’importance, pour les enfants, de leur contexte : « … pour aider les enfants qui ont subi un traumatisme, les professionnels devaient élargir leur réflexion de l’enfant au contexte émotionnel et social dans lequel l’enfant est placé » (Briggs 2012, xxvii). Ce contexte reflète la relation des enfants avec leur famille, leur communauté et le système de protection de l’enfance. Adopter cette perspective plus large sur la participation aide à dépasser ce qui peut être perçu comme une opposition entre participation de l’enfant et participation du parent, qui compartimente de façon peu utile les processus et les résultats de la participation de l’enfant ou du parent et crée une participation cloisonnée, comme le souligne la littérature examinée. Une perspective plus large reconnaît la relation inhérente qui existe et affirme que les enfants comme les parents méritent attention et considération.

En plaidant pour cette approche contextuelle de la participation, qui reconnaît les positions respectives de l’enfant, du parent et de la personne professionnelle de la protection de l’enfance, nous avons la conviction que la participation ne doit pas être conçue comme une « tâche » distincte à accomplir. Elle doit plutôt être pensée comme un état d’esprit qui fait de la participation une composante incontestable et intégrante du tissu de la pratique de protection de l’enfance, un tissu dans lequel les personnes agissent et communiquent en fonction de leur compréhension du contexte, y compris de leurs buts et de leurs intentions dans ce contexte. La manière dont cet état d’esprit se traduit en un savoir-faire mis en œuvre dans la pratique quotidienne est ce qui fait intervenir le second cadre conceptuel, où la réflexion sur le processus de communication est centrale.

5. Lever les freins à la participation dans les compétences : le cadre conceptuel de la PCH

Si la nécessité d’une sensibilité psychosociale dans la pratique participative a été clairement établie, reste à savoir comment cet état d’esprit, éclairé par le psychosocial, pourrait se mettre en acte dans l’espace de la participation, et même à quoi pourrait ressembler cet espace. Cette section comble cette lacune et explore comment les principes du modèle de la PCH (Watzlawick et al. 1971) offrent un cadre théorique pour mieux répondre aux obstacles rencontrés dans le renforcement de la participation des enfants et des parents fondée sur les droits. Elle s’appuie sur la tradition de l’école de Palo Alto qui, bien qu’issue d’études psychologiques et ayant analysé comment la maladie mentale peut se développer à la suite d’une communication confuse, a eu une forte influence sur le développement de l’étude des dynamiques communicationnelles et de la qualité de la communication humaine. La PCH permet de montrer que le contexte dans lequel se déroule l’échange communicationnel n’est pas neutre, mais exerce au contraire une influence forte et puissante à la fois sur les intentions communicationnelles de la personne qui parle et sur la compréhension et la réponse de la personne qui écoute. Elle nous permet de saisir que l’invitation à participer ne peut pas faire abstraction du contexte dans lequel elle a lieu ni des significations que les personnes lui attribuent. Autrement dit, elle permet de reconnaître les personnes comme des sujets sensibles et agissants, qui réfléchissent et agissent de manière cohérente avec leurs propres stratégies et avec leur compréhension du contexte dans lequel elles se trouvent. Nous soutenons donc que le cadre psychosocial aide à révéler les obstacles chroniques et invisibles à la mise en œuvre des droits de participation des enfants et des parents, et que le cadre fécond de la PCH offre une approche fondée sur la pratique pour lever ces obstacles au service d’une pratique participative riche de sens. Nous soutenons qu’ensemble, ces deux approches conceptuelles offrent un cadre de pratique nouveau, intégré, intellectuellement rigoureux et pertinent pour la pratique, au service du renforcement des pratiques participatives.

Plutôt que d’aborder la participation de manière abstraite, ce cadre reconnaît la communication et le dialogue comme des mécanismes décisifs et prend en compte les aspects pragmatiques qui sous-tendent une participation riche de sens. Ceux-ci s’organisent autour de l’idée que tout processus de communication se déroule dans un contexte précis, entre des personnes « pensantes et agissantes », qui poursuivent leurs propres objectifs et agissent de manière cohérente avec leur compréhension du contexte. En nous appuyant sur les trois concepts centraux de la PCH, (i) le contexte, (ii) la cohérence des messages et (iii) la circularité, nous montrons comment les professionnels peuvent répondre plus efficacement aux obstacles et aux ambiguïtés de la participation en protection de l’enfance mis en évidence dans notre revue de la littérature.

La PCH comprend cinq axiomes de la communication (figure 1) qui décrivent le processus de communication et s’intéressent à l’interaction entre communication verbale et non verbale au cours d’un échange. En bref, ces cinq axiomes affirment que : (i) on ne peut pas ne pas communiquer ; (ii) toute communication comporte un aspect de contenu et un aspect de relation ; (iii) la communication « ponctue » la séquence des événements en termes de cause et d’effet ; (iv) la communication humaine utilise des modes digital et analogique (variés, y compris non verbaux) ; (v) les échanges communicationnels sont soit symétriques, soit complémentaires (les parties se situant respectivement au même niveau ou à des niveaux différents). Ces axiomes expliquent les malentendus et les conflits, y compris ceux évoqués dans notre revue de la littérature, les échanges communicationnels bons et efficaces étant obtenus lorsque tous les éléments (verbaux et non verbaux, relation et contenu) sont cohérents. Ces éléments, contenu et relation, peuvent conduire à une communication riche de sens (compréhension mutuelle) selon l’interprétation que les parties font du contexte dans lequel la communication a lieu. En ce sens, le contexte est une « matrice de sens ».

Schéma des concepts centraux de la pragmatique de la communication humaine : les cinq axiomes de la communication et les notions de contexte, de cohérence des messages et de circularité
Figure 1. Concepts centraux de la pragmatique de la communication humaine (adapté de Watzlawick et al. 1971) (schéma original en anglais)

5.1 Le contexte dans la communication

Une approche fondée sur la PCH exige de prendre en considération le contexte global dans lequel la communication a lieu et les significations que les personnes lui attribuent, consciemment ou inconsciemment. Cette compréhension du contexte oriente la manière dont le processus de communication est mis en œuvre pour poursuivre des buts et des intentions précis. Dans un contexte de protection de l’enfance, les relations sont inégales, marquées par des différences de pouvoir délibérées et par des fonctions statutaires qui influencent les attentes relationnelles et la communication des personnes concernées, comme le montre notre revue de la littérature. Par rapport aux parents impliqués de leur plein gré, les parents dont l’implication est obligatoire s’attendent davantage à un examen minutieux et à une évaluation, et s’inquiètent donc de la manière dont leurs paroles ou leurs actes pourraient être utilisés ou interprétés. Ces deux contextes contrastés montrent combien toute affirmation professionnelle de rechercher une relation participative sera vécue différemment. Par exemple, la personne professionnelle qui dit à un parent impliqué contre son gré, dans un contexte de protection de l’enfant, « Je suis là pour vous aider », « Faites-moi confiance », risque de ne pas paraître congruente avec le contexte et avec les positions relationnelles différentes. D’après les résultats du projet TLC, une travailleuse sociale a montré sa capacité à adopter une position à la fois empathique et ferme, qui affrontait avec délicatesse et honnêteté les réalités de la situation d’un parent :

Parce qu’à la première visite, elle était très anxieuse, elle s’est assise et elle a pleuré. Elle dit : « Je ne veux pas que vous me le preniez. » Et moi, je lui disais en gros : « Vous savez, Kathryn, nous le faisons quand c’est nécessaire, mais je ne viens pas pour ça aujourd’hui. Ce que je viens faire, c’est vous aider. » (Ruch 2026, 9)

5.2 La cohérence des messages dans la communication

Le contexte est étroitement lié à l’importance de communiquer des messages cohérents, en s’appuyant sur le concept systémique de « double contrainte », élaboré par Bateson et al. (1956) à propos des schémas de communication familiale en santé mentale. De façon générale, il y a double contrainte lorsqu’une personne est placée dans une situation où elle reçoit deux messages contradictoires ou plus, l’un annulant l’autre. Cela crée un paradoxe dans lequel toute réponse choisie par la personne mène à la confusion, à l’anxiété et souvent à un sentiment d’impuissance. Un paradoxe typique du contexte de la protection de l’enfance est l’invitation faite à un parent de participer à une enquête initiale en partageant son point de vue sur les difficultés familiales, afin d’évaluer le risque et les besoins. La décision d’un parent de révéler ou de nier, par exemple, un problème de consommation de substances pourrait aussi bien aboutir à une issue négative : le retrait de l’enfant (en cas de révélation) ou l’impossibilité d’accéder aux soutiens nécessaires (en cas de déni). Par conséquent, si elle n’est pas correctement expliquée, la communication peut être vécue comme trompeuse et angoissante.

Pour les enfants, la cohérence d’un message peut se refléter dans la manière dont la relation enfant-professionnel est influencée par la façon dont l’enfant perçoit la position de son parent ou les conséquences que ses paroles pourraient avoir dans le contexte plus large. Un scénario familier est celui de l’enfant qui exprime le souhait de rester avec ses parents, malgré des éléments montrant un risque pour sa sécurité. Dans ces circonstances, des explications supplémentaires sont nécessaires pour que la personne professionnelle reconnaisse la double contrainte et établisse le fondement des souhaits de l’enfant, sa compréhension du contexte, ainsi que la cohérence et la fiabilité du message.

5.3 La circularité dans la communication

La circularité est le processus continu d’action-réaction et de rétroaction présent dans tout échange communicationnel. La communication interpersonnelle n’est jamais à sens unique : elle implique une interaction et exige une « rétroaction anticipée » pour avoir lieu. Vue sous l’angle de la circularité, la communication peut être comprise comme un processus dynamique dans lequel les personnes en présence réagissent les unes aux autres, émettant et recevant tour à tour de l’information et choisissant, à la réception, d’accepter, de refuser ou de disqualifier la communication. Par exemple, lorsqu’une personne professionnelle invite un enfant à participer, l’enfant reçoit et traite cette demande à partir de sa compréhension de la participation et du contexte du moment, puis répond selon cette interprétation. Grâce à cet échange circulaire, la communication peut se développer positivement dans une relation de compréhension mutuelle ou contribuer à une relation nouvelle (et plus égalitaire), créant ainsi l’espace qui rend la pratique participative plus crédible. Toutefois, dans des contextes conflictuels et contraints, elle peut aussi évoluer négativement, à travers des malentendus.

Les relations inégales dans les services de protection de l’enfance, sous-tendues par un pouvoir délibéré, constituent un contexte particulièrement difficile pour les parties, en position de réception comme d’émission, comme le relève notre revue de la littérature. Ces difficultés soulignent le besoin fondamental de conscience et de transparence quant au déséquilibre de pouvoir, avec un encodage et un décodage soigneux pour transmettre et recevoir la communication telle qu’elle est voulue, afin de parvenir à une compréhension réciproque. Une participation riche de sens ne va donc pas de soi : elle reflète un véritable défi et un véritable effort, à mesure que les positions et les compréhensions sont travaillées et résolues. En pratique, cela exige de garantir la clarté de l’objet comme du but de la participation, d’adapter soigneusement un contenu sur mesure à la personne à qui il est destiné, de vérifier en continu la compréhension et d’adapter la communication au besoin (et de rechercher la même démarche lorsqu’on se trouve en position de réception). En résumé, la PCH montre que les pratiques participatives en protection de l’enfance doivent être considérées comme un processus circulaire et relationnel, qui se développe par des influences mutuelles, dans un contexte doté de significations qui peuvent différer d’une partie à l’autre et qu’il faut prendre en compte et harmoniser pour une communication bonne et efficace.

6. Aller de l’avant : une participation contextuelle, relationnelle, ancrée et pragmatique

En rassemblant nos idées et en réfléchissant à leurs implications pour la pratique du travail social, nous proposons une première approche qui ne cherche ni à ignorer ni à nier les progrès accomplis depuis de nombreuses années dans les différents champs de la participation. Nous nous trouvons plutôt au début d’une entreprise collective plus large, visant à mieux comprendre et à façonner les pratiques participatives en protection de l’enfance, une entreprise qui bouscule avec respect les approches et les pratiques actuelles, les complète et y ajoute des nuances avec délicatesse. Ces ambitions répondent à trois constats : premièrement, il existe un décalage enraciné entre les développements théoriques et les réalités de la pratique de la protection de l’enfance, qui se traduit par des pratiques participatives freinées et cloisonnées, comme le montre la littérature ; deuxièmement, une approche fondée sur les droits exige une attention plus grande au pouvoir d’agir et au contexte de chaque personne ; troisièmement, les innovations les plus récentes en matière de participation tendent vers les niveaux du système et des politiques, et s’intéressent moins à la participation au niveau de la pratique directe. En nous appuyant sur les sections précédentes, nous présentons ci-dessous les caractéristiques clés d’un état d’esprit de participation fondé sur les droits, contextuel, relationnel, ancré et pragmatique, ainsi que leurs implications pour la pratique.

6.1 La dimension contextuelle

La dimension contextuelle de la participation fondée sur les droits renvoie à des valeurs, par sa posture inclusive, qui cherche à tenir ensemble les droits et les responsabilités de participation des enfants, des parents et des professionnels dans un cadre global. Cette configuration répond aux limites des approches dichotomiques dominantes, qui sous-estiment l’importance des contextes individuels, familiaux, culturels et sociaux plus larges ; elle reconnaît leur fluidité et la nécessité que les espaces et les résultats participatifs soient éclairés par une conscience continue des influences contextuelles. Elle répond aussi à la simplification excessive de ce qui est un espace professionnel inévitablement complexe et chargé. En reconnaissant les facteurs contextuels et leur inévitable complexité, on aide les professionnels à garder à l’esprit les droits de participation à la fois de l’enfant et du parent.

6.2 Les dimensions relationnelle et ancrée

La recherche actuelle souligne l’importance et la nécessité d’une participation plus relationnelle et plus durable. Les enfants et les parents ont besoin de sentir que la participation fait partie intégrante de leur relation avec une personne professionnelle de la protection de l’enfance, et non de la vivre comme une tâche distincte cochée sur une liste professionnelle. Pour les professionnels, la participation ne devrait pas être vécue comme une exigence supplémentaire dans un environnement déjà sous pression temporelle, mais reconnue comme une dimension ancrée de la pratique quotidienne. Cela dit, l’intensité des dynamiques émotionnelles dans les contextes de protection de l’enfance, et la pression qu’elle peut créer, ne doivent pas être sous-estimées. Les professionnels de la protection de l’enfance, par exemple, peuvent exprimer une insécurité à l’idée de parler aux enfants et de les écouter (TLC), et de trouver l’équilibre entre le pouvoir d’agir des enfants et leur besoin de protection. S’agissant des parents, des représentations enracinées du « mauvais » parent peuvent susciter l’inquiétude de professionnels qui craignent que solliciter le point de vue d’un parent conduise à une pratique dangereuse lorsque les inquiétudes actuelles de protection ne sont pas simples. Ces sentiments sont compréhensibles. Un état d’esprit psychosocial joue un rôle important pour atténuer les obstacles émotionnels qui pourraient favoriser une approche réductionniste, « par liste de contrôle », des droits relationnels de participation, et empêcher ainsi leur ancrage dans la pratique quotidienne et leur maintien dans le temps.

6.3 La dimension pragmatique

La dimension pragmatique fait passer l’engagement d’« un modèle » de participation à une approche ancrée dans la pratique ou, plus précisément, à un état d’esprit pragmatique, qui valorise l’expérience vécue et cherche à comprendre en profondeur ce qui se joue pour les familles dans leurs relations avec les systèmes de protection de l’enfance. La PCH recentre et démystifie la participation, et ses concepts aident à déterminer, en termes concrets et tangibles, comment reconnaître les obstacles à la communication et leur contexte, et comment les surmonter pour favoriser une participation riche de sens grâce à une communication finement ajustée et efficace. Ce prisme plus pragmatique encourage à appliquer un état d’esprit participatif dans les rencontres et les communications quotidiennes des professionnels avec les enfants et les parents.

Prises ensemble, ces dimensions suggèrent qu’une participation fondée sur les droits et riche de sens dépend moins de la mise en œuvre de modèles de participation particuliers que de la capacité des équipes de terrain à travailler de manière contextuelle, relationnelle et réflexive au sein des complexités de la pratique quotidienne de la protection de l’enfance.

7. Conclusions

La participation des enfants et des parents est un droit fondamental qui sous-tend des pratiques efficaces de protection de l’enfance. Malgré un large consensus sur l’importance de la participation et plus de trois décennies de modèles pour guider son application en protection de l’enfance, une participation riche de sens reste insaisissable. Cet article, nourri par notre enquête critique, réflexive et délibérative, affirme qu’il faut une approche participative plus contextuelle, relationnelle, ancrée et pragmatique, qui bouscule les approches actuelles, cloisonnées et superficielles, et attire l’attention sur les dimensions émotionnelles et communicationnelles de la pratique participative.

Cet article doit être lu à la lumière de certaines limites. Notre démarche originale, associant recherche-action à la deuxième personne et revue narrative, visait à fournir une synthèse large, interprétative et critique de la littérature concernant les différents groupes de parties prenantes, plutôt qu’une évaluation systématique exhaustive des données disponibles. Les idées présentées ici doivent donc être considérées comme une contribution conceptuelle destinée à stimuler le débat, la recherche et le développement de la pratique, plutôt que comme une feuille de route définitive pour la mise en œuvre.

La complexité de la participation en protection de l’enfance, telle qu’explorée ici, laisse penser qu’une reconceptualisation novatrice pourrait, à elle seule, ne pas suffire à faire évoluer la pratique. De futures recherches participatives sont nécessaires pour faire bouger la situation actuelle, apporter un éclairage nouveau et tracer une voie nouvelle en mettant à l’épreuve des approches participatives contextuelles, relationnelles, ancrées et pragmatiques. Par exemple, davantage de recherches sont nécessaires sur les processus de communication en tant qu’espaces participatifs réunissant professionnels de la protection de l’enfance, enfants et parents, et sur la manière de les renforcer. Des recherches participatives sont aussi nécessaires sur les processus de communication efficaces qui favorisent la participation à la fois des enfants et des parents, dans différents sous-groupes de population et pour tout l’éventail des inquiétudes de protection, afin de garantir l’équité des possibilités et des méthodes de participation. Les résultats de ces recherches pourraient aussi éclairer la formation initiale et continue en travail social, afin que les professionnels acquièrent une compréhension complète et juste des droits de participation des enfants et des parents et de leur mise en œuvre dans la pratique, grâce à un état d’esprit et à un savoir-faire bien développés. Cette orientation peut permettre d’avancer vers une pratique professionnelle plus accordée et vers des espaces participatifs plus justes, sur le plan épistémique comme sur le plan social.

Complexe Systémique : à retenir

L’intérêt de ce texte, pour la clinique systémique, est de ramener Palo Alto là où on ne l’attend plus : dans le bureau de la protection de l’enfance. L’équipe montre que la participation échoue moins faute de lois ou de modèles que parce qu’on la pense en silos, droits de l’enfant contre droits des parents, alors qu’elle se joue dans un contexte relationnel chargé de peur, de honte et de pouvoir. La double contrainte y est décrite avec précision : inviter un parent à parler franchement d’une consommation, c’est l’exposer à perdre son enfant s’il parle, ou l’aide s’il se tait. Tant que ce paradoxe n’est pas nommé, la « participation » reste une injonction. Deux leviers sont proposés : une attention d’inspiration psychanalytique aux défenses des professionnels eux-mêmes, et une lecture pragmatique des messages (contexte, cohérence, circularité). La limite est nette : c’est un essai conceptuel, sans données nouvelles ni voix directe d’enfants ou de parents, et la recherche participative qu’il appelle reste à faire. À lire avec notre lecture guidée de la Pragmatique de la communication humaine, et avec l’article sur le travail systémique avec des parents dont les enfants sont placés.

Notes de l’original

Liens d’intérêts. L’équipe de recherche déclare n’avoir aucun lien d’intérêts.

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Traduction non officielle en français de Bousculer le paradigme de la participation en protection de l’enfance : une approche contextuelle, relationnelle, ancrée et pragmatique, par Jeri L. Damman, Teresa Bertotti, Diletta Mauri, Gillian Ruch et Karen Winter, Child & Family Social Work, publication en ligne anticipée (2026), doi : 10.1111/cfs.70254, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (légende de la figure traduite). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Disrupting the Child Welfare Participation Paradigm: A Contextual, Relational, Embedded and Pragmatic Approach », publié dans Child & Family Social Work (2026) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Comment citer cet article

Damman, J. L., Bertotti, T., Mauri, D., Ruch, G., et Winter, K. (2026). Bousculer le paradigme de la participation en protection de l’enfance : une approche contextuelle, relationnelle, ancrée et pragmatique (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/bousculer-le-paradigme-de-la-participation-en-protection-de-l-enfance (Œuvre originale publiée en 2026 dans Child & Family Social Work, Early View (2026) ; republiée en 2026 par Child & Family Social Work, https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1111/cfs.70254)

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