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De la grand-mère à la petite-fille : une étude phénoménologique de la transmission intergénérationnelle des expériences traumatiques de l’accouchement

Comment un accouchement traumatique passe-t-il d’une génération de femmes à la suivante ? En Turquie, une équipe de Kütahya a interrogé trente femmes de dix familles, grand-mère, mère et petite-fille. Les récits dessinent une transmission par le silence, la honte et les gestes de soin, mais aussi des ruptures : des filles mieux informées, des conjoints plus présents, et de nouvelles blessures liées à la médicalisation.

Auteurs Sercan Mansuroğlu (Département des services de santé, école professionnelle de Kütahya, université des sciences de la santé de Kütahya, Turquie) ; Ayşegül Unutkan (Département de maïeutique, faculté des sciences de la santé, université des sciences de la santé de Kütahya, Turquie)Première publication Current Psychology, 20 février 2026Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de De la grand-mère à la petite-fille : une étude phénoménologique de la transmission intergénérationnelle des expériences traumatiques de l’accouchement, par Sercan Mansuroğlu et Ayşegül Unutkan, publié dans Current Psychology (Springer) (2026), doi : 10.1007/s12144-026-09142-1, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les tableaux sont présentés sous forme de listes ; un paragraphe dupliqué dans la version en ligne de l’original (« Outil de collecte des données ») n’est traduit qu’une fois ; les remerciements et les déclarations de fin d’article sont regroupés dans les notes ; le document complémentaire (guides d’entretien) n’est pas repris. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Ce silence ne représente pas seulement une transmission du trauma : c’est aussi un héritage de l’ignorance.

Sercan Mansuroğlu et Ayşegül Unutkan

Résumé

L’accouchement n’est pas seulement un événement biologique : c’est aussi une expérience psychologique et socioculturelle profondément ancrée, qui peut façonner le bien-être des femmes tout au long de leur vie. Si les conséquences psychologiques d’un accouchement traumatique sont de mieux en mieux documentées, on sait beaucoup moins comment ces expériences se transmettent d’une génération à l’autre, en particulier dans les sociétés patriarcales et centrées sur la famille. Cette étude visait à explorer comment les expériences traumatiques de l’accouchement se transmettent sur trois générations de femmes et à repérer les mécanismes relationnels et socioculturels qui sous-tendent cette transmission. Dans cette recherche phénoménologique, des entretiens semi-directifs ont été menés avec 30 participantes issues de 10 familles (grand-mère, mère, petite-fille). Les données ont été traitées par analyse thématique. Celle-ci a dégagé trois grands thèmes : (1) les sources et les manifestations du trauma, (2) les voies de la transmission intergénérationnelle et (3) les différences et la transformation entre générations. Les résultats montrent que le trauma lié à l’accouchement n’est pas seulement une expérience psychologique individuelle, mais aussi un phénomène médiatisé socialement et culturellement, transmis par le silence, les pratiques de soin et l’évolution des dynamiques familiales. En examinant simultanément trois générations, cette étude apporte à la littérature internationale un éclairage sur la manière dont le trauma intergénérationnel se reproduit et, dans certains cas, se transforme au fil du temps. Ces résultats soulignent la nécessité de soins de maternité tenant compte du trauma et sensibles à la culture, ainsi que d’interventions intergénérationnelles qui dépassent les approches cliniques centrées sur l’individu.

Mots-clés : grossesse, accouchement, trauma intergénérationnel, transmission du trauma, expériences des femmes

Introduction

La grossesse et l’accouchement ne sont pas de simples événements biologiques : ce sont des expériences complexes, tissées de significations psychologiques, sociales et culturelles dans l’histoire de vie d’une femme (Olza et al., 2018). Ces périodes de transition peuvent parfois être des moments de transformation qui donnent de la force, et parfois laisser des empreintes traumatiques qui ébranlent profondément l’intégrité psychique. Des facteurs comme l’absence de systèmes de soutien, la perte de contrôle, les atteintes à l’autonomie corporelle et le sentiment d’isolement peuvent faire de l’accouchement une expérience traumatique pour les femmes (Unutkan et al., 2025 ; Avcı et Kaydırak, 2023).

Les effets d’un tel trauma ne se limitent pas au moment où il survient : par un processus de transmission intergénérationnelle, ils peuvent façonner la manière dont les générations suivantes perçoivent la féminité, la maternité et le corps féminin (Roubinov et al., 2022). La littérature de plus en plus abondante sur le trauma intergénérationnel souligne que le trauma n’affecte pas seulement la structure psychique de l’individu, mais produit aussi des effets durables dans les contextes familiaux, sociaux et culturels. Cette transmission passe non seulement par des récits explicites, mais aussi par des émotions réprimées, des modèles parentaux, le silence, et même des mécanismes épigénétiques (Aydın et Yıldız, 2018 ; Horsch et Stuijfzand, 2019).

Les effets durables, et souvent méconnus, du trauma de l’accouchement deviennent particulièrement visibles dans la transmission entre femmes (Ayers et al., 2024 ; Horsch et Garthus-Niegel, 2019). Les expériences d’accouchement d’une femme sont souvent transmises, fréquemment sans le vouloir, à ses filles par des récits, des attitudes ou des réactions émotionnelles. Ce phénomène ne relève pas seulement de la mémoire personnelle : il reflète aussi la circulation intergénérationnelle des normes de genre, des valeurs patriarcales et des traumas passés sous silence liés au corps féminin (Aydın et Yıldız, 2018).

Contexte théorique

Plusieurs mécanismes permettent au trauma de se transmettre d’une génération à l’autre. Abraham et Torok (2005) ont introduit le concept d’« identification cryptique » pour décrire la manière dont un trauma peut être hérité de façon inconsciente. Les personnes exposées à un trauma présentent souvent des symptômes comme l’anxiété, la dépression, le stress post-traumatique, une perception accrue de la menace et un pessimisme envers elles-mêmes et le monde. Ces schémas psychologiques peuvent aussi apparaître chez leurs enfants. Les enfants de parents traumatisés peuvent adopter des styles parentaux et des difficultés psychologiques semblables. Des symptômes comme la vulnérabilité au stress, la culpabilité, l’anxiété, la dépression, les phobies et la panique peuvent se manifester chez eux. Le trauma non élaboré d’un parent peut avoir un effet direct sur l’enfant, qui peut absorber des peurs jamais dites et les intérioriser comme si elles étaient les siennes. Lebovici (1993) décrit ce processus avec le concept de « mandat familial », qui désigne les rôles et les responsabilités assignés à un enfant dès sa naissance. De même, Stierlin et ses collègues (1979) et Boszormenyi-Nagy (2014) suggèrent que les parents imposent souvent, sans le savoir, certains rôles et certaines attentes à leurs enfants : réparer les erreurs du passé, apaiser la douleur parentale ou calmer des angoisses. Ces transmissions implicites peuvent nourrir un profond sentiment de loyauté et d’obligation envers les générations précédentes, formant ce que l’on peut appeler une « dette intergénérationnelle ». Avec le temps, ces charges s’accumulent, et les nouveaux membres de la famille naissent au sein de ces héritages émotionnels.

La théorie du trauma épigénétique propose que ces transmissions puissent avoir des fondements non seulement psychosociaux, mais aussi biologiques. Des études indiquent par exemple qu’un niveau de stress élevé pendant la grossesse peut affecter le développement neurologique du fœtus, et même se transmettre à la génération suivante (Yehuda et al., 2016). L’équipe de Yamagata a exploré la psychopathologie intergénérationnelle entre mères et filles en examinant, par imagerie par résonance magnétique, la similitude du volume de matière grise dans les systèmes cortico-limbiques de paires parent-enfant. Ses résultats ont montré une ressemblance nettement plus forte entre mères et filles qu’entre les autres dyades (mère-fils, père-fille, par exemple), ce qui suggère une possible base neuronale de la transmission intergénérationnelle (Yamagata et al., 2016).

Les théories psychodynamiques postulent qu’un trauma resté non élaboré au niveau conscient peut être transmis à son insu aux générations futures (Bowe et al., 2025). Cette transmission inconsciente peut entraver le développement psychique de l’enfant et se manifester plus tard sous forme d’angoisses inexpliquées, de malaises ou de symptômes psychologiques (Abraham et Torok, 1994). Si l’on fait souvent remonter la recherche sur ce sujet aux études sur les petits-enfants de personnes rescapées de la Shoah (Rakoff et al., 1966), les premières conceptualisations psychanalytiques soulignaient déjà que des émotions jamais dites et une culpabilité issues du trauma parental pouvaient être projetées sur les enfants (Ferenczi, 1988). Des théoriciens ultérieurs ont comparé ces traumas non résolus à des « fantômes » invisibles, à des présences obsédantes qui continuent d’influencer les générations futures (Fraiberg et al., 1975). Ces charges peuvent perturber le développement du sentiment de soi chez l’enfant (Fraiberg et al., 1975 ; Abraham et Torok, 1994). La pensée psychanalytique suggère aussi que les traumas collectifs, vécus par des sociétés entières, peuvent entrer dans l’inconscient collectif et se transmettre en silence lorsqu’ils sont réprimés, ignorés ou laissés sans reconnaissance (Jung, 1964 ; Feldman, 2022).

Du point de vue de la théorie de l’attachement, l’expérience traumatique de l’accouchement vécue par une mère peut altérer son investissement émotionnel envers son enfant et façonner ainsi les schémas relationnels futurs (Frankham et al., 2023). La théorie des systèmes souligne en outre que le trauma n’est pas seulement un phénomène individuel, mais qu’il affecte l’ensemble du système familial (Fitzgerald et al., 2020 ; Reshef et al., 2023).

Les perspectives féministes apportent une contribution importante à ce domaine en montrant comment les expériences d’accouchement des femmes sont souvent rendues invisibles, cantonnées à la sphère privée et enveloppées d’un silence systémique. Soumis à l’autorité et au contrôle médicaux, l’accouchement peut faire perdre aux femmes leur pouvoir d’agir sur leur propre corps, ce qui entraîne des traumas non reconnus. Ce silence se reproduit d’une génération à l’autre, non seulement individuellement, mais aussi comme partie d’une mémoire collective (Tsakmakis et al., 2023).

Objectif de l’étude

Cette étude a été menée dans le contexte de la Turquie. La Turquie est une société où les valeurs patriarcales et les rôles de genre se font fortement sentir, et où la structure familiale se maintient sous des formes à la fois nucléaires et élargies. L’autonomie des femmes dans les décisions relatives à l’accouchement est souvent influencée par les aînés de la famille et par le conjoint. En outre, il a été rapporté que les femmes vivent de l’anxiété et de la dépression pendant l’accouchement en raison des attentes sociales, des rôles maternels et du manque de soutien, et qu’elles présentent des symptômes de stress traumatique (Ozansoy Tunçdemir, 2024 ; Unutkan et al., 2024 ; Yildiz et al., 2017). Par ailleurs, un accès insuffisant aux services de santé rend les expériences traumatiques de l’accouchement plus probables, ce qui alourdit la charge psychologique à l’échelle individuelle comme intergénérationnelle (Özcan et al., 2017). Bien que l’accès aux services de santé ait nettement progressé dans l’ensemble, les résultats de l’Enquête démographique et de santé de Turquie (TNSA, 2018) indiquent que les soins prénatals sont plus limités en milieu rural et chez les femmes peu scolarisées. Dans un tel contexte social, la forte influence des structures patriarcales et des normes de genre crée un terrain où le trauma de l’accouchement se reproduit à travers les rôles familiaux et les valeurs culturelles, au-delà de l’expérience individuelle. La Turquie offre donc un contexte singulier et décisif pour examiner la transmission intergénérationnelle du trauma dans son lien précis avec l’accouchement.

Dans des pays comme la Turquie, où les valeurs traditionnelles sont profondément enracinées, la transmission intergénérationnelle des expériences d’accouchement a été insuffisamment étudiée, et la plupart des recherches existantes reposent sur des méthodes quantitatives (Demir, 2024 ; Aktaş Reyhan et Dağlı, 2022). La littérature a examiné la transmission du trauma lié à l’accouchement sur une ou deux générations, ce qui ne révèle qu’en partie la complexité des mécanismes de transmission et leurs effets à plusieurs niveaux sur les dynamiques intrafamiliales. Une approche qualitative portant simultanément sur trois générations permet de mieux comprendre les voies de transmission du trauma, les ressemblances et les transformations entre générations. Mener cette étude dans la culture turque permet en outre, peut-on dire, de combler une lacune importante de la littérature, en montrant le rôle formateur des normes culturelles, de l’accès aux soins et des rôles de genre dans la transmission du trauma.

Cette étude cherche à combler cette lacune et à explorer comment les expériences traumatiques de l’accouchement vécues par les femmes laissent des traces durables d’une génération à l’autre.

La recherche est guidée par les questions centrales suivantes :

  1. Quelles expériences traumatiques les femmes vivent-elles pendant la grossesse et l’accouchement ?
  2. Comment ces expériences traumatiques se transmettent-elles d’une génération à l’autre, et par quels mécanismes ?

Méthode

Plan de recherche

Cette étude a été conçue selon une approche phénoménologique, l’une des méthodes de recherche qualitative, et menée entre novembre 2024 et février 2025. La phénoménologie vise à explorer les significations subjectives que les personnes attribuent à leurs expériences vécues (Creswell, 2013). Parmi les plans de recherche phénoménologiques, cette recherche adopte une approche de phénoménologie herméneutique. La phénoménologie herméneutique cherche non seulement à décrire les expériences, mais aussi à comprendre comment les personnes leur donnent sens dans leurs contextes sociaux, culturels et relationnels (Errasti-Ibarrondo et al., 2019). L’approche repose donc sur une position épistémologique construite à partir des expériences subjectives des personnes, à l’opposé de l’hypothèse d’une réalité unique et immuable. Selon cette approche, l’interprétation des données par l’équipe de recherche compte autant que les récits des personnes. C’est pourquoi le principe de réflexivité a été adopté, afin que l’équipe de recherche reste consciente de ses propres biais. Dans cette étude, la phénoménologie a été choisie pour mettre au jour la manière dont les femmes donnent sens à leurs expériences traumatiques de l’accouchement, la façon dont ces expériences se structurent à travers le corps, les émotions et les relations, et la manière dont elles acquièrent une continuité par la transmission intergénérationnelle. À travers les récits des femmes, l’étude repose sur l’hypothèse que les expériences traumatiques de l’accouchement ne sont pas seulement des expériences individuelles, mais aussi un phénomène qui peut se façonner dans des contextes culturels, familiaux et sociaux. À cet égard, la recherche vise à rendre visibles les dimensions individuelles, relationnelles et intergénérationnelles du trauma en analysant les représentations changeantes ou persistantes des expériences d’accouchement.

Participantes

Le groupe d’étude se composait de 30 femmes issues de 10 familles, chacune comptant trois générations de participantes (grand-mère–mère–petite-fille). Le cadre de l’étude repose sur l’hypothèse que les expériences d’accouchement ne sont pas de simples expériences individuelles, mais aussi des expériences transmises par les récits familiaux et les interactions entre générations. La recherche a donc été conçue dans un cadre familial, en considérant ensemble des femmes de trois générations (grand-mère–mère–petite-fille). Les participantes ont été choisies par échantillonnage raisonné, sur critères, à condition de remplir les critères suivants : avoir plus de 18 ans, avoir vécu un accouchement et pouvoir participer à des entretiens sur trois générations au sein d’une même famille. Cette méthode d’échantillonnage privilégie le choix de personnes riches d’une expérience pertinente, capables de contribuer de manière significative à l’objectif de l’étude (Patton, 2002).

Les participantes ont été recrutées par une annonce affichée dans l’université publique où travaille l’équipe de recherche. Cette université est un établissement d’enseignement qui accueille une population étudiante nombreuse, venue de différentes régions du pays. Les triades familiales (grand-mère–mère–petite-fille) incluses dans l’étude ne se limitaient donc pas à la région du campus : les participantes étaient originaires de tout le pays (voir le tableau 1 pour la répartition entre milieu rural et milieu urbain). La constitution de l’échantillon reposait sur un objectif raisonné et une stratégie de variation maximale : les critères d’inclusion comprenaient la présence conjointe de trois générations, l’existence de récits liés à l’expérience de l’accouchement et la représentation de milieux socioculturels différents. En outre, pendant le travail de terrain, on a eu recours à la fois aux annonces sur le campus et aux recommandations entre participantes, afin que des grands-mères ou des mères résidant dans d’autres provinces puissent elles aussi participer aux entretiens. Lorsque des entretiens en face à face n’étaient pas possibles, des entretiens en ligne ont été proposés ; cette méthode a facilité l’inclusion, dans la collecte des données, de membres de la famille vivant dans des lieux géographiques différents. Grâce à ces stratégies, et bien qu’il provienne d’un seul établissement, l’échantillon a atteint une diversité géographique, rurale-urbaine et socioculturelle ; cette diversité a permis d’examiner en profondeur les mécanismes de transmission intergénérationnelle visés par l’étude. Au total, 19 personnes étudiantes ont répondu à l’annonce. Neuf ont toutefois été exclues faute d’accès aux membres de la famille des autres générations. Finalement, grâce à la médiation de 10 étudiantes, trois générations de femmes issues de 10 familles ont été recrutées pour les entretiens.

Tableau 1 — Caractéristiques démographiques des participantes

Effectifs (n) pour les grands-mères, les mères et les petites-filles, dans cet ordre.

  • Âge au mariage. Moins de 18 ans : 8, 7 et 6 ; 18 ans et plus : 2, 3 et 4.
  • Nombre d’enfants. 2 à 4 enfants : 4, 10 et 10 ; 5 à 8 enfants : 3, – et – ; 9 et plus : 3, – et –.
  • Fausse couche ou enfant mort-né. Oui : 8, 4 et 4 ; non : 2, 6 et 6.
  • Lieu de résidence. Rural : 6, 6 et 6 ; urbain : 4, 4 et 4.
  • Type de famille. Nucléaire : 7, 9 et 9 ; élargie : 3, 1 et 1.
  • Trouble psychique. Oui : 1, 1 et 1 ; non : 9, 9 et 9.
  • Traitement psychiatrique. Reçu : 1, 1 et 1 ; non reçu : 9, 9 et 9.

Les 10 étudiantes incluses dans l’étude étaient toutes inscrites dans la faculté où travaillait l’équipe de recherche. Cette situation a été examinée avec soin sous l’angle de la relation entre recherche et participantes, souvent discutée en recherche qualitative. Le lien académique entre l’équipe de recherche et les étudiantes pouvant influencer les réponses des participantes, son incidence sur le processus de recherche a été évaluée sous l’angle éthique comme méthodologique. Dans ce contexte, les principes de participation volontaire, de confidentialité et d’autonomie des participantes ont été particulièrement soulignés pendant la collecte des données. En outre, du fait de la nature de l’approche phénoménologique, la personne qui mène la recherche n’occupe pas la position d’une observatrice distante, mais une position réflexive et interprétative dans l’élaboration du sens des récits. Consciente de ses propres rôles académiques et de ses biais possibles, l’équipe de recherche a donc adopté le principe de réflexivité et interrogé ce lien en continu tout au long de l’analyse des données. Le fait que certaines participantes soient des étudiantes de l’équipe de recherche a par ailleurs été retenu parmi les limites de l’étude. Cette situation a pu produire un effet de désirabilité sociale, en particulier dans les récits de la génération des petites-filles. Toutefois, comme les générations des grands-mères et des mères, principal objet de la recherche, n’avaient pas de lien académique direct avec l’équipe de recherche, on estime que cet effet est resté limité dans la transmission des récits intergénérationnels. À cet égard, l’étude adopte une démarche de recherche qualitative qui repère les déséquilibres de pouvoir possibles, en rend compte de manière transparente et en intègre l’interprétation.

Selon les données démographiques (voir le tableau 1), les grands-mères (1re génération) avaient en moyenne 71,10 ± 9,14 ans. Huit d’entre elles s’étaient mariées avant 18 ans, quatre avaient entre 2 et 4 enfants, huit avaient vécu une fausse couche ou la naissance d’un enfant mort-né, six vivaient en milieu rural, sept vivaient dans une famille nucléaire et neuf ne déclaraient ni antécédents psychiatriques ni trouble psychique. Les mères (2e génération) avaient en moyenne 46,90 ± 5,72 ans. Sept s’étaient mariées avant 18 ans, toutes avaient de 2 à 4 enfants, six n’avaient vécu ni fausse couche ni naissance d’un enfant mort-né, six vivaient en milieu rural, et neuf vivaient dans une famille nucléaire et ne déclaraient aucun trouble psychiatrique. Les petites-filles (3e génération) avaient en moyenne 23,01 ± 4,48 ans. Six s’étaient mariées avant 18 ans, toutes avaient de 2 à 4 enfants, six n’avaient vécu ni fausse couche ni naissance d’un enfant mort-né, six vivaient en milieu rural, et neuf vivaient dans une famille nucléaire, sans antécédents psychiatriques déclarés.

Outil de collecte des données

Les données ont été recueillies au moyen d’un formulaire de renseignements démographiques et de guides d’entretien semi-directif élaborés par l’équipe de recherche. Conformément aux principes fondamentaux de l’approche phénoménologique, les guides d’entretien ont été conçus pour aider les participantes à exprimer en profondeur, dans leurs propres récits, leurs expériences de la grossesse, de l’accouchement et du post-partum. L’élaboration des questions a tenu compte des études qualitatives antérieures sur les expériences traumatiques de l’accouchement, la transmission intergénérationnelle et la santé mentale des femmes, ainsi que d’expériences cliniques et universitaires (Horsch et Stuijfzand, 2019 ; Feldman, 2022 ; Aktaş Reyhan et Dağlı, 2022 ; Bekes et Starrs, 2024 ; Aydın et Yıldız, 2018). En raison de la nature particulière de la recherche, des formulaires d’entretien distincts ont été préparés pour chaque génération. Les guides destinés aux groupes des grands-mères (1re génération), des mères (2e génération) et des petites-filles (3e génération) ont été différenciés en tenant compte du contexte social, culturel et familial de l’époque de chaque participante, tout en conservant une continuité thématique. Cela a permis d’observer de manière comparative la transmission et la transformation des expériences entre générations. Tous les guides d’entretien sont fournis en documents complémentaires.

Déroulement de la collecte des données

Les entretiens ont été menés individuellement, en face à face ou en ligne, par la première chercheuse, dans un cadre où chaque participante pouvait se sentir en sécurité et à l’aise. Chaque génération a été interrogée séparément. Les entretiens ont duré de 40 à 70 minutes et ont été enregistrés avec l’accord des participantes. Avant de clore les séances, on demandait aux participantes si elles avaient quelque chose à ajouter ou à demander, et les entretiens se terminaient par des remerciements. La collecte des données s’est poursuivie jusqu’à la saturation thématique. Bien que le nombre d’entretiens ait augmenté pendant le codage jusqu’à la 10e famille de l’étude, aucun nouveau code ni thème principal n’est apparu dans les trois entretiens consécutifs qui ont suivi la 8e famille ; la collecte des données a donc été arrêtée à 10 familles. Le critère de saturation a été défini comme trois entretiens consécutifs n’apportant pas d’information nouvelle. Aucun entretien n’a été répété. Les enregistrements ont ensuite été transcrits par la chercheuse et préparés pour l’analyse.

Diverses stratégies d’entretien facilitantes ont été employées pour renforcer la communication et surmonter d’éventuelles impasses pendant les entretiens. Outre les questions ouvertes, l’équipe de recherche posait au besoin des questions d’approfondissement et de réflexion, comme « Pourriez-vous développer un peu plus ? » ou « Pourriez-vous décrire ce que vous avez ressenti à ce moment-là ? ». Il n’y a eu aucune interruption pendant les entretiens en face à face, ni lorsque des participantes étaient émotionnellement éprouvées. Les entretiens en ligne ont connu quelques interruptions, mais la connexion a été rétablie et l’entretien s’est poursuivi. En outre, les silences n’ont pas été écourtés, ce qui laissait aux participantes le temps de rassembler leurs pensées. Cette souplesse a été adoptée comme un élément fondamental de la technique de l’entretien semi-directif. Tous les entretiens ont été enregistrés avec le consentement explicite des participantes et transcrits mot pour mot après l’entretien. Tout au long de la collecte des données, le guide d’entretien n’a pas servi de liste de questions figée, mais de repère souple qui soutenait les récits des participantes sans les orienter. Cette démarche visait à préserver le principe de « comprendre l’expérience du point de vue de la personne participante elle-même », objectif fondamental de la recherche phénoménologique. Les enregistrements audio ont été conservés sur un compte en nuage accessible à la seule équipe de recherche, avec des noms de participantes codés.

Avant la collecte des données, l’approbation du comité d’éthique de l’université des sciences de la santé de Kütahya a été obtenue (date : 30.09.2024 – décision no 2024/11–46). Les participantes ont été informées de l’objectif de l’étude, des principes de la participation volontaire, de la confidentialité des données et de leur droit de se retirer à tout moment. Un consentement éclairé écrit ou oral a été obtenu de chaque participante. Les principes éthiques de la version en vigueur de la Déclaration d’Helsinki ont été strictement respectés à chaque étape de l’étude.

Analyse des données

Les données recueillies ont été traitées par analyse thématique (Braun et Clarke, 2006). Cette méthode consiste à repérer des schémas significatifs dans les récits, à les coder, puis à organiser les codes en ensembles thématiques. Aucun cadre conceptuel préalable n’a été imposé au début de l’analyse. L’étude a suivi une approche phénoménologique inductive, dans laquelle les significations, les thèmes et les structures interprétatives émergeaient directement des récits des participantes. Si la phénoménologie vise d’abord à comprendre comment les personnes donnent sens à leurs expériences vécues, l’analyse thématique a été employée comme stratégie analytique pour repérer de manière systématique les schémas de sens partagés entre participantes. Dans cette étude, l’analyse thématique a servi de méthode d’inspiration phénoménologique : elle a permis à l’équipe de recherche de rester ancrée dans les expériences subjectives des participantes tout en dégageant des structures d’expérience communes, liées à l’accouchement traumatique, d’une génération à l’autre. Les liens conceptuels avec le trauma intergénérationnel et les processus socioculturels ont été élaborés analytiquement pendant et après le codage, plutôt que de servir d’hypothèses directrices fixées d’avance. L’analyse a suivi les étapes suivantes :

  • Toutes les transcriptions d’entretien ont été lues attentivement afin de repérer des unités de sens.
  • Des codes ouverts ont été créés à partir de ces unités de sens, et les contenus semblables ont été regroupés.
  • Des thèmes et des sous-thèmes ont été élaborés à partir de ces regroupements.
  • Les thèmes ont été structurés selon le cadre théorique et les questions de recherche.
  • Outre les expressions récurrentes, des éléments comme l’insistance émotionnelle, les silences et les récits contradictoires ont aussi été considérés comme significatifs dans l’analyse.
  • La validité des thèmes a été renforcée en les appuyant sur des citations directes des participantes.
  • La grille SRQR (Standards for Reporting Qualitative Research) a servi de guide de rédaction pour cette étude (O’Brien et al., 2014).

Dans cette étude, la saturation théorique a été opérationnalisée par le critère suivant : « aucun nouveau thème principal ni sous-code significatif n’apparaît dans au moins trois entretiens consécutifs » (Guest et al., 2006 ; Saunders et al., 2018). Au total, 30 entretiens issus de 10 familles ont été analysés ; les analyses ont montré que les thèmes centraux et les catégories clés revenaient de façon répétée dans l’ensemble des données disponibles et ne produisaient pas d’information nouvelle ; la saturation thématique a donc été considérée comme atteinte sur le plan analytique.

Rigueur et réflexivité

Tous les entretiens menés pendant la recherche ont été enregistrés et transcrits mot pour mot. Pour renforcer la crédibilité des résultats, les propos transcrits ont été soumis aux participantes pour confirmation. Les transcriptions obtenues ont été relues plusieurs fois, de manière indépendante, par les deux membres de l’équipe de recherche. Cette étude a été menée en cohérence avec la formation universitaire et l’expérience de terrain de l’équipe. La première chercheuse, par ses travaux dans le domaine du trauma et de la santé mentale, apporte un regard théorique et appliqué sur l’analyse des dimensions psychologiques et relationnelles des expériences traumatiques. Son expérience des méthodes de recherche qualitative a en outre apporté une profondeur interdisciplinaire à l’interprétation des récits. La seconde chercheuse est titulaire d’un doctorat en soins infirmiers en santé des femmes et se spécialise dans les expériences d’accouchement, les perceptions de l’accouchement traumatique et les expériences subjectives de l’accouchement chez les femmes. Ses études internationales publiées sur les méthodes de recherche qualitative ont contribué à l’application rigoureuse de l’approche phénoménologique dans cette étude. Les domaines d’expertise différents mais complémentaires des deux chercheuses ont permis de considérer les expériences traumatiques de l’accouchement non seulement comme un processus obstétrical, mais aussi comme une expérience aux effets psychologiques et intergénérationnels. Toutefois, conscientes que leurs positions professionnelles et leur expertise dans le domaine du trauma pouvaient influencer l’analyse, elles ont adopté toutes deux une démarche réflexive tout au long de l’étude ; elles ont considéré la conscience des biais possibles et leur examen critique comme une exigence méthodologique. Attentives à leurs rôles universitaires, à leurs valeurs en matière de santé des femmes et à leurs présupposés sur les expériences traumatiques de l’accouchement, elles ont consigné ces présupposés par écrit avant de commencer l’analyse des données. Dans ce cadre, la mise entre parenthèses réflexive (bracketing), recommandée en recherche phénoménologique, a été utilisée pour distinguer autant que possible les interprétations de l’équipe de recherche des expériences des participantes (Errasti-Ibarrondo et al., 2019).

Pendant le codage et l’élaboration des thèmes, l’équipe de recherche s’est réunie régulièrement pour parvenir à un consensus analytique sur les thèmes définitifs. Tout au long de ce processus, une attention particulière a été portée à ce que les thèmes découlent directement des données et à ce que les présupposés de l’équipe ne guident pas l’analyse. Les thèmes retenus par les deux chercheuses ont ensuite été relus par une personne extérieure au sujet mais expérimentée en recherche qualitative, ce qui a complété une analyse en trois temps. À la suite de ces retours, le sous-thème 1.2, d’abord intitulé « Solitude et manque de soutien », a été renommé « Violence, solitude et manque de soutien » par souci de clarté. La cohérence entre codages a été établie selon le modèle de Miles et Huberman. Selon ce modèle, l’accord entre codages doit atteindre au moins 80 % (Miles et Huberman, 1994). Dans cette étude, il a été calculé à 88 %.

En outre, la recherche a été menée dans le cadre des principes de rigueur méthodologique, de crédibilité, de transférabilité, de cohérence et de vérifiabilité. Le contexte de l’étude et les caractéristiques des participantes ont été décrits en détail, et la transférabilité a été renforcée en appuyant les thèmes sur des citations directes tirées des récits des participantes. La vérifiabilité a été assurée en rendant compte clairement de toutes les décisions liées à l’analyse. L’équipe de recherche a veillé à préserver la cohérence interne en comparant en continu données, codes et thèmes tout au long de l’analyse. Les positions de l’équipe de recherche dans l’étude ont été clairement définies, avec leurs forces comme leurs limites, et l’incidence possible de ces positions sur la production et l’interprétation des données a été évaluée de façon critique à chaque étape de la recherche. On considère que cette démarche a renforcé la transparence méthodologique et la crédibilité scientifique de l’étude.

Résultats

L’analyse thématique a dégagé trois thèmes principaux : les sources et les manifestations du trauma, les voies de la transmission intergénérationnelle, les différences et la transformation entre générations. Le premier thème principal comprend les sous-thèmes suivants : l’épuisement physique et la surcharge de travail, la violence, la solitude et le manque de soutien, le manque d’information et de soutien médical. Le deuxième regroupe la culture du silence et de la honte, la transmission de savoirs et le savoir maternel, ainsi que la répétition consciente ou la rupture des expériences négatives. Le troisième fait apparaître des sous-thèmes comme l’évolution des rôles et des dynamiques conjugales, les changements des lieux d’accouchement et de l’accès aux soins, et l’évolution du soutien du conjoint et de la famille au fil des générations (tableau 2). Les résultats de cette étude montrent que les expériences traumatiques de l’accouchement ne sont pas des événements isolés : elles s’inscrivent dans une structure dynamique et interdépendante qui se déploie au fil des générations. Comme le montre la figure 1, l’analyse a dégagé trois thèmes principaux qui, ensemble, expliquent comment le trauma apparaît, se transmet et se transforme avec le temps. Ces thèmes doivent être compris comme analytiquement liés plutôt que comme des catégories distinctes : ils reflètent l’interaction complexe entre expériences individuelles, dynamiques familiales et contextes socioculturels.

Schéma : au centre, l’expérience traumatique de l’accouchement (expérience vécue et élaboration du sens), reliée par des flèches aux encadrés des trois thèmes et de leurs sous-thèmes ; en bas, une flèche indique la transmission par le silence, les récits et les pratiques de soin, de la première à la troisième génération
Figure 1. Structure thématique interdépendante des expériences traumatiques de l’accouchement au fil des générations (schéma original en anglais).

Tableau 2 — Citations d’entretien illustrant les thèmes et sous-thèmes des expériences d’accouchement des femmes

Thème 1. Sources et manifestations du trauma

  • Épuisement physique et surcharge de travail. « J’ai accouché, j’ai attaché le bébé dans mon dos et je suis partie aux champs. Le bébé et le travail à la fois. Personne ne m’allégeait la tâche. » (Entretien 9 – grand-mère)
  • Violence, solitude et manque de soutien. « Mon beau-père était violent en paroles. Mon mari ne m’a jamais protégée. Je me sentais complètement seule. » (Entretien 3 – mère)
  • Manque d’information et de soutien médical. « On m’a déclenchée. Je ne savais pas ce que c’était. J’ai souffert pendant 50 heures. Personne ne m’a expliqué comment se passerait l’accouchement. » (Entretien 10 – petite-fille)

Thème 2. Voies de la transmission intergénérationnelle

  • Culture du silence et de la honte. « Ma mère ne m’a jamais rien dit. Je ne lui ai même pas dit que j’avais eu mes premières règles, j’avais trop honte. » (Entretien 10 – mère)
  • Transmission protectrice de savoirs et savoir maternel. « Je lui en parlais toujours, pour qu’elle ne soit pas aussi ignorante que moi. Je l’ai prévenue de ne pas faire confiance à n’importe quelle sage-femme. » (Entretien 6 – grand-mère)
  • Répétition consciente ou rupture des expériences négatives. « J’ai dit à ma fille “ne fais pas ça”, mais elle n’a pas écouté. Elle était enceinte et courait encore partout, comme moi autrefois. » (Entretien 10 – mère)

Thème 3. Différences et transformation entre générations

  • Évolution des rôles et des dynamiques conjugales. « Ma belle-mère voulait que je l’aide, mais mon mari a refusé. Il m’a fait passer en premier. Je me suis sentie valorisée. » (Entretien 10 – petite-fille)
  • Changements des lieux d’accouchement et de l’accès aux soins. « J’ai subi 50 heures de déclenchement. Mon bassin était étroit, alors l’accouchement a été difficile. Le personnel a dit : “Elle n’arrive même pas à accoucher.” » (Entretien 10 – petite-fille)
  • Évolution du soutien du conjoint et de la famille au fil des générations. « Mon mari n’a assisté à aucun de mes accouchements. On avait de la pudeur à l’époque, on n’élevait même pas la voix. » (Entretien 10 – grand-mère)

Thème 1 : sources et manifestations du trauma

Ce thème porte sur les expériences traumatiques physiques et psychosociales vécues par les participantes pendant la grossesse, l’accouchement et le post-partum, et rend compte des conditions dans lesquelles les expériences traumatiques de l’accouchement apparaissent d’abord. Chez les participantes de la première génération, le trauma découlait souvent des rôles de genre, de la pauvreté, de la hiérarchie familiale et du manque de soutien. Dans les deuxième et troisième générations, la pression émotionnelle, la solitude, les interventions médicales et la violence systémique ressortaient comme des sources plus marquées. Ce thème montre comment l’épuisement physique et la surcharge de travail, les expériences de violence, la solitude et le manque de soutien, ainsi que l’insuffisance d’information et de soutien médical, convergent pour façonner les premières rencontres des femmes avec la grossesse et l’accouchement. Ces expériences forment la couche fondatrice du trauma, la toile de fond émotionnelle et vécue sur laquelle se construisent les significations ultérieures.

Sous-thème 1.1 : épuisement physique et surcharge de travail

De nombreuses femmes de la première génération ont raconté avoir été contraintes à de lourds travaux pendant toute leur grossesse, ce qui a parfois entraîné des fausses couches ou des naissances prématurées. Leurs limites physiques n’étaient pas prises en compte, signe d’une perception du corps féminin comme un corps tenu de travailler.

« Gayınnam (mot dialectal local désignant la belle-famille) ne m’a jamais traitée comme une femme enceinte. On me faisait tout faire. On m’envoyait aux champs, et j’y allais. Je faisais toute la cuisine et toute la lessive. » (Entretien 3 – grand-mère).

« Ma belle-mère me donnait l’âne le plus difficile à mener. Je devais couper le fourrage dans les champs. Avec mon énorme ventre, je n’y arrivais pas. Je me couchais par terre et je pleurais. » (Entretien 10 – grand-mère).

« J’ai accouché, j’ai attaché le bébé dans mon dos et je suis partie aux champs. Le travail et l’enfant, les deux à la fois. Personne ne m’aidait. » (Entretien 9 – grand-mère).

Ce sous-thème ne met pas seulement en évidence le trauma physique : il montre aussi que l’on refusait aux femmes la possibilité de reconnaître ou de respecter leurs propres processus physiologiques.

Sous-thème 1.2 : violence, solitude et manque de soutien

De nombreuses participantes se sont senties négligées sur le plan émotionnel pendant la grossesse et l’accouchement : elles subissaient souvent la pression de leur belle-mère ou ne recevaient aucun soutien de leur conjoint. Les formes de violence allaient de l’ouverte (gifles, violence verbale) à la masquée (indifférence, surcharge de responsabilités).

« Mon beau-père était violent en paroles. Mon mari ne m’a jamais protégée. Je me sentais complètement seule. » (Entretien 3 – mère).

« Après l’accouchement, une nuit, mon bébé a beaucoup pleuré. Je n’arrivais pas à le calmer. Mon beau-père m’a giflée parce qu’il ne pouvait pas dormir. Je ne l’oublierai jamais. » (Entretien 10 – grand-mère).

« Ma belle-mère a fait la tête parce que j’avais eu une fille. Elle me reprochait le sexe du bébé. J’ai retenu mes larmes. » (Entretien 10 – petite-fille).

La solitude émotionnelle et l’invisibilité étaient particulièrement fréquentes dans la deuxième génération. Certaines femmes ont même douté de leur capacité à être mères en raison de cet isolement.

Sous-thème 1.3 : manque d’information et de soutien médical

De nombreuses femmes ont commencé le travail sans comprendre ce qu’impliquait l’accouchement, à quoi s’attendre ni quels symptômes signalaient un danger. Ce manque d’information était une source majeure de trauma, en particulier pour la première génération.

« J’ai cru que je m’étais souillée. En fait, le travail avait commencé. Si ma belle-sœur ne me l’avait pas dit, je ne l’aurais pas su. » (Entretien 10 – grand-mère).

« On m’a donné des contractions artificielles. Je ne savais pas ce que c’était. J’ai souffert pendant 50 heures. Personne ne m’a expliqué comment se passerait l’accouchement. » (Entretien 10 – petite-fille).

« La sage-femme est venue, a dit que le bébé n’était pas encore descendu, et elle est repartie. J’ai souffert pendant 10 jours. À la fin, le bébé est mort-né. » (Entretien 6 – grand-mère).

Dans certains cas, l’indifférence, la mauvaise communication ou les erreurs du personnel de santé ont eu des issues traumatiques d’une génération à l’autre.

Thème 2 : voies de la transmission intergénérationnelle

Ce thème examine comment les femmes ont transmis, ou n’ont pas transmis, leurs expériences de grossesse et d’accouchement à la génération suivante. Trois modes principaux se sont dégagés : le silence et la honte, le partage protecteur d’informations, et la répétition ou la rupture du trauma. Ce thème explique comment le trauma lié à l’accouchement déborde l’individu et s’inscrit dans les relations familiales. Il éclaire les mécanismes par lesquels les significations attachées à l’accouchement sont préservées, modifiées ou contestées dans les récits familiaux et les pratiques de soin.

Sous-thème 2.1 : culture du silence et de la honte

Pour les femmes des première et deuxième générations, des sujets comme la grossesse, l’accouchement et la sexualité étaient tabous. Cela empêchait la transmission de connaissances essentielles et laissait les plus jeunes générations sans préparation.

« On ne parlait pas de ces choses-là. C’était honteux. On était gênées. » (Entretien 10 – mère).

« Mes filles n’en ont jamais rien su. J’en ai dit un peu à mes belles-filles, mais elles étaient timides, elles aussi. » (Entretien 7 – grand-mère).

« Ma mère ne m’a jamais rien dit. Je n’ai même pas dit que j’avais eu mes règles, j’avais trop honte. » (Entretien 10 – mère).

Ce silence ne représente pas seulement une transmission du trauma : c’est aussi un héritage de l’ignorance.

Sous-thème 2.2 : partage protecteur et savoir maternel

Certaines mères et grands-mères ont cherché à protéger leurs filles en leur donnant des conseils pratiques et en leur transmettant un savoir chèrement acquis.

« Je ne voulais pas qu’elle soit aussi ignorante que moi. Je lui ai dit de ne pas faire confiance à n’importe quelle sage-femme. » (Entretien 6 – grand-mère).

« J’ai fait ce que ma mère m’a dit. Elle répétait toujours : “Ne porte rien de lourd, ne te stresse pas.” » (Entretien 10 – petite-fille).

« J’ai toujours dit à mes filles de garder les pieds au chaud et de ne pas porter de choses lourdes. » (Entretien 7 – grand-mère).

Ces échanges traduisent des relations fondées sur le soin, mais le savoir partagé restait souvent limité et de portée pratique.

Sous-thème 2.3 : répétition consciente ou rupture des expériences négatives

Certaines femmes ont pris conscience de schémas néfastes et ont tenté de ne pas les transmettre à leurs enfants. D’autres ont vu leurs filles revivre des expériences semblables malgré leurs mises en garde.

« Si ç’avait été moi, j’aurais parlé à ma fille des signes du travail. Je lui aurais appris l’hygiène. Mais on ne nous a jamais rien appris. » (Entretien 10 – petite-fille).

« J’ai dit à ma fille de ne pas le faire, mais elle n’a pas écouté. Elle a fini comme moi, à travailler dur même enceinte. » (Entretien 10 – mère).

« J’aurais aimé que ma mère me parle de l’accouchement. J’aurais été mieux préparée et j’aurais eu moins peur. » (Entretien 10 – petite-fille).

Ce sous-thème montre que le trauma peut se transmettre en silence ou être interrompu consciemment, surtout par les femmes de la troisième génération, plus enclines à chercher de l’information.

Thème 3 : différences et transformation entre générations

Ce thème explore les différences marquées entre les trois générations. Avec le temps, l’évolution des conditions sociales, économiques et culturelles a modifié les perceptions, les rôles et les expériences des femmes liés à la grossesse et à l’accouchement. Il montre aussi comment ces expériences transmises d’une génération à l’autre se remodèlent au fil du temps. L’évolution des rôles de genre et des dynamiques conjugales, les changements des lieux d’accouchement et de l’accès aux soins, et l’évolution des formes de soutien du conjoint et de la famille montrent que la transmission intergénérationnelle n’est pas une répétition figée. Les femmes réinterprètent et renégocient plutôt activement les expériences héritées dans des conditions sociales et structurelles changeantes, ce qui permet à la fois continuité et transformation d’une génération à l’autre.

Sous-thème 3.1 : évolution des rôles et des dynamiques conjugales

Dans la première génération, les mariages précoces et les rôles fondés sur l’obéissance et le silence étaient courants. À l’inverse, les femmes de la troisième génération posaient des limites plus nettes et vivaient des relations conjugales plus égalitaires.

« Je me suis mariée à 15 ans. J’étais enceinte jusqu’aux yeux et je travaillais encore aux champs. Personne ne me demandait même comment j’allais. » (Entretien 10 – grand-mère).

« Ma belle-mère voulait que je l’aide. Mon mari a refusé sa demande et m’a fait passer en premier. Je me suis sentie valorisée. » (Entretien 10 – petite-fille).

« De notre temps, la femme accouchait, travaillait et élevait l’enfant. L’homme ne regardait même pas le bébé. Et maintenant ? Les hommes jouent avec leurs enfants, ils font la cuisine. » (Entretien 4 – grand-mère).

Ces changements suggèrent que les rôles des femmes dans la famille évoluent et que les systèmes patriarcaux commencent à se desserrer au fil des générations.

Sous-thème 3.2 : accès aux soins et différences de lieux d’accouchement

Les femmes de la première génération accouchaient surtout à domicile, dans des conditions rudimentaires, avec l’aide de sages-femmes traditionnelles. À la troisième génération, les accouchements avaient lieu à l’hôpital avec un soutien médical, même si ces interventions créaient parfois de nouveaux traumas.

« On m’a fait mettre à genoux. On m’a frotté le dos. Le bébé ne sortait pas. On a appuyé sur mon ventre. » (Entretien 10 – mère).

« J’ai eu 50 heures de contractions artificielles. L’accouchement a été difficile parce que mon bassin était étroit. Le personnel a dit : “Elle n’arrive même pas à accoucher.” » (Entretien 10 – petite-fille).

« La sage-femme ne venait pas. C’étaient les femmes du village ou les voisines qui aidaient. On m’a appuyé sur le ventre avec un coude, j’ai cru que je ne pouvais plus respirer. » (Entretien 6 – grand-mère).

Si la médicalisation a réduit certains risques, elle a aussi introduit de nouvelles sources de stress, comme la violence obstétricale, un personnel inattentif et une communication défaillante.

Sous-thème 3.3 : évolution du soutien du conjoint et de la famille au fil des générations

Dans la première génération, le soutien du conjoint était quasi inexistant. À la troisième génération, le soutien émotionnel et physique était plus fréquent et avait un effet positif sur le bien-être après l’accouchement.

« Mon mari n’était jamais là pendant mes accouchements. À l’époque, la pudeur voulait qu’on n’élève même pas la voix. » (Entretien 10 – grand-mère).

« Mon mari me faisait à manger, me pressait des oranges, me massait. Il ne m’a jamais laissée seule pendant le post-partum. » (Entretien 10 – petite-fille).

« J’ai soutenu ma fille de toutes les manières. Je ne voulais pas qu’elle vive ce que j’avais vécu. » (Entretien 10 – mère).

Certaines femmes ont activement cherché à offrir à leurs filles le soutien qu’elles n’avaient elles-mêmes jamais reçu.

Pris ensemble, ces trois thèmes principaux offrent un cadre analytique cohérent qui montre comment les expériences traumatiques de l’accouchement sont vécues, mémorisées et interprétées de façon signifiante au fil des générations. Les résultats montrent que le trauma lié à l’accouchement ne se réduit pas à des événements isolés : il se présente plutôt comme une expérience vécue continue, façonnée dans les expériences corporelles, les réactions émotionnelles et les contextes relationnels des femmes. Ces expériences surgissent dans des conditions précises, se transmettent d’une génération à l’autre par les interactions familiales et les récits implicites, et sont réinterprétées par les femmes dans des contextes sociaux et structurels changeants. Ce processus révèle que la transmission intergénérationnelle n’est pas une répétition mécanique, mais une structure dynamique où continuité et transformation coexistent à travers les processus d’élaboration du sens des femmes.

Discussion

Cette étude visait à comprendre comment les expériences traumatiques de l’accouchement vécues par les femmes laissent des marques durables d’une génération à l’autre. Les résultats révèlent que les expériences de grossesse et d’accouchement ne sont pas seulement personnelles, mais façonnées par des conditions culturelles, historiques et structurelles. Si la pauvreté, le patriarcat et le manque d’information dominaient dans la première génération, les besoins émotionnels sont devenus plus saillants dans la génération la plus récente. L’accès à l’information et les attentes en matière de soutien social sont aussi apparus comme des préoccupations centrales. Un résultat frappant est la manière dont le trauma, lorsqu’il se transmet par le silence, se manifeste dans les générations suivantes sous forme d’ignorance et d’impuissance. Pourtant, certaines femmes ont reconnu ce cycle et tenté de le briser. Ces thèmes répondent directement à la question de recherche centrale et montrent que la transmission intergénérationnelle du trauma opère par des mécanismes à la fois internes (cognitifs et émotionnels) et externes (sociaux et structurels). La discussion suit une logique inductive, les interprétations émergeant directement des résultats de l’étude. La littérature pertinente est ensuite intégrée pour situer et approfondir la compréhension de ces thèmes issus des données empiriques, et non pour imposer des hypothèses théoriques prédéfinies.

Dans le premier thème, bien que les sources et les formes du trauma aient varié selon les générations, certains éléments sont restés constants. Les femmes de la première génération, en particulier, ont subi des traumas physiques dus à des charges de travail excessives et à un accès insuffisant aux soins. La perception sociale du corps féminin comme un corps qui doit continuer à travailler même pendant la grossesse reflète des normes de genre bien ancrées (Shibeshi et al., 2023). Cette perspective tient à une vision du corps féminin d’abord en termes de productivité, qui dénie aux femmes le droit au repos. Nhampoca et Maritz (2024) ont constaté que les femmes mariées jeunes se voyaient souvent attribuer le rôle de « femme au foyer » dans la famille et devaient porter de lourdes charges domestiques. Dans l’échantillon de cette étude, des désavantages structurels comme la fréquence des mariages précoces et la vie en milieu rural ont accru le stress physique dans la première génération ; des facteurs socioéconomiques d’ordre macro ont ainsi façonné à la fois la formation du trauma et sa transmission.

Dans les deuxième et troisième générations, le trauma était davantage façonné par la négligence émotionnelle, la solitude, la violence systémique et les interventions médicales. Pendant l’accouchement en particulier, des actes médicaux réalisés sans consentement ou mal expliqués ont laissé des cicatrices psychologiques durables. Les récits des participantes rejoignent la littérature sur la violence obstétricale, qui montre comment des soins délivrés sans information et avec dédain peuvent devenir un trauma en eux-mêmes (Unutkan et al., 2025). Plusieurs femmes de l’étude ont décrit comment l’accouchement, autrefois processus naturel centré sur la femme, était devenu une procédure mécanisée contrôlée par le personnel soignant, qui les réduisait à l’état d’objets passifs. Ces récits reflètent une tendance plus large repérée dans la littérature : la perte du pouvoir d’agir des femmes pendant l’accouchement (Karabulut et Unutkan, 2025 ; Sidesinger, 2024). Les résultats indiquent la nécessité de principes d’accouchement respectueux et de soins humains mis en œuvre à l’échelle du système de santé, de programmes d’éducation prénatale centrés sur la famille, de formations à une communication fondée sur l’empathie dans les soins de santé maternelle, de pratiques qui encouragent la participation de la famille et de dispositifs facilement accessibles pour signaler la violence obstétricale.

Le deuxième thème montre que le trauma ne s’arrête pas à une seule génération. Il se perpétue par la transmission, souvent à travers le silence, la honte et le tabou qui entourent les expériences reproductives des femmes. Cela rejoint le concept de « politique du silence » de Foucault (1978), selon lequel le contrôle social se maintient en réprimant et en rendant indicible tout savoir lié au corps féminin (Caneda-Cabrera et Carregal-Romero, 2023). Commencer le travail sans connaissances ni préparation préalables aggrave le trauma non seulement physique, mais aussi psychologique (Callister, 2004). Ce trauma psychologique affecte la capacité émotionnelle et les compétences de régulation émotionnelle de la mère, menace l’attachement sain entre mère et enfant et peut préparer le terrain, chez l’enfant qui grandit, à des difficultés relationnelles, anxieuses et d’adaptation (Bowlby, 1982). Dans une perspective systémique familiale, le trauma se perpétue non seulement au sein des individus, mais aussi à travers les rôles familiaux, les responsabilités et les attentes implicites (Fitzgerald et al., 2020). Les attitudes de « répétition de soi » observées dans certains récits renvoient à la transmission des responsabilités familiales de génération en génération, avec un sentiment de « devoir » ou d’« obligation » ; on peut aussi les rapprocher des processus de lien traumatique (Dutton et Painter, 1993). Les équipes soignantes ne devraient donc pas seulement prodiguer des soins médicaux, mais aussi soutenir les femmes sur les plans psychologique et émotionnel avant l’accouchement. Le respect du consentement éclairé et de l’autonomie corporelle joue un rôle décisif pour prévenir les accouchements traumatiques et briser le cycle de transmission du trauma.

À l’inverse, les efforts de certaines participantes pour éviter de transmettre leur propre souffrance, ou pour la transformer, sont des signes encourageants de changement. Les femmes de la troisième génération étaient particulièrement ouvertes à l’acquisition de connaissances, à la préparation à l’accouchement et à la recherche du soutien de leur conjoint. Cette prise de conscience croissante fait écho à l’idée de van der Kolk (1994) selon laquelle « le corps garde la trace » : même les traumas jamais dits trouvent à s’exprimer dans les comportements. Dans cette étude, certaines mères qui avaient grandi dans le silence ont dit explicitement qu’elles essayaient de rompre ce silence pour leurs filles. On peut soutenir que les processus de résilience que Masten (2001) appelle la « magie ordinaire » expliquent cette situation. Cette approche soutient que les enfants qui grandissent dans des conditions défavorables (pauvreté, trauma ou environnement socioéconomique difficile, par exemple) ne connaissent pas nécessairement des difficultés semblables ni un développement problématique : la résilience serait un état normal, et un développement sain est possible grâce à des systèmes protecteurs. De même, le modèle de résilience familiale de Walsh (2003) peut éclairer le rôle des réseaux de soutien social et de la réorganisation intrafamiliale dans la rupture du cycle de transmission intergénérationnelle. Par ailleurs, selon le modèle historique de transmission intergénérationnelle du trauma, les parents qui ont vécu un trauma peuvent percevoir le monde comme dangereux, injuste ou incontrôlable. Lorsque cette vision du monde passe à leurs enfants, elle peut entraîner une anxiété accrue, de la méfiance ou une prudence émotionnelle. L’absence de dialogue ouvert sur le trauma passé peut aussi créer des lacunes dans la manière dont les enfants comprennent le monde, mais cela peut en même temps les pousser à questionner, à chercher et à construire de nouvelles significations (Békés et Starrs, 2024). Par ailleurs, la perception du trauma lié à l’accouchement a pu varier selon les générations en raison des changements culturels. Conformément à l’approche de Jordan (1993), qui souligne que l’accouchement est culturellement construit, cette étude a constaté que les générations plus âgées tendent à interpréter les expériences d’accouchement surtout sous l’angle de l’intimité et de la pudeur, tandis que les plus jeunes les évaluent en termes de droits individuels, de choix éclairés et d’accouchement planifié. Cette différence suggère que la transmission intergénérationnelle ne se limite pas aux expériences traumatiques : les valeurs culturelles peuvent elles aussi se transformer et exercer leur influence avec le temps.

Le troisième thème montre comment les expériences d’accouchement évoluent au fil du temps, à la fois sur le plan social et sur le plan individuel. L’évolution de l’âge au mariage, des rôles familiaux et de l’implication du conjoint a directement influencé la manière dont les femmes perçoivent et vivent l’accouchement. Les mariages précoces et les rôles centrés sur l’obéissance dans la première génération reflètent le caractère profondément ancré de l’inégalité de genre (Yoosefi Lebni et al., 2023). À l’inverse, les femmes de la troisième génération cherchaient activement l’information, posaient des limites personnelles et défendaient leurs droits, signe d’une convergence entre prise de conscience personnelle et transformation sociale. Dans le même sens, des études suggèrent que la progression du niveau d’études d’une génération à l’autre s’accompagne d’une plus grande conscience et d’un meilleur bien-être psychique (Raghupathi et Raghupathi, 2020). Ces changements observés dans la troisième génération peuvent être considérés comme des facteurs de protection susceptibles de briser le cycle de transmission. Ces résultats appuient l’intérêt de la psychoéducation prénatale, du conseil centré sur la famille et des interventions impliquant le partenaire pour réduire la transmission intergénérationnelle.

Les différences d’accès aux soins entre générations étaient elles aussi importantes. Si les générations précédentes peinaient à accéder aux soins, les suivantes ont bénéficié d’accouchements médicalisés, non sans nouveaux risques. Des études confirment les disparités d’accès au système de santé d’une génération à l’autre (Hussein et al., 2020). Si les accouchements à domicile avec des sages-femmes traditionnelles ont cédé la place aux accouchements à l’hôpital, la multiplication des interventions médicales n’a pas fait disparaître le trauma. En fait, le manque de soins personnalisés et la mécanisation de l’accouchement ont parfois créé de nouvelles formes de détresse. Ces résultats rejoignent des recherches antérieures selon lesquelles des pratiques médicales inhumaines pendant l’accouchement peuvent avoir des conséquences psychologiques à long terme (Leinweber et Stramrood, 2024 ; Olza et al., 2018). Alors que les générations plus âgées ont affronté des difficultés liées au manque d’accès, les plus récentes risquent un trauma dû à la surmédicalisation de l’accouchement. Réduire les interventions inutiles et préserver la dimension humaine de l’accouchement est donc essentiel, non seulement pour les générations actuelles, mais aussi pour les générations futures.

Enfin, des changements intergénérationnels spectaculaires ont été observés dans le soutien du conjoint et de la famille. Dans la première génération, les maris étaient totalement tenus à l’écart de l’accouchement. À la troisième génération, de nombreux partenaires apportaient un soutien émotionnel et physique. Cela traduit une redéfinition de la paternité et une répartition plus équitable des responsabilités de soin (Doğan et Dudu Karaman, 2023). En outre, les résultats montrent que les femmes soutenues connaissaient un meilleur bien-être psychologique après l’accouchement. Le manque de soutien vécu par les générations précédentes semble avoir incité les suivantes à offrir des soins délibérés à leurs filles. D’autres études indiquent que les femmes de toutes les générations ont besoin d’information et de soutien social, et que les mères et les conjoints en sont les sources les plus accessibles (Demir, 2024 ; Taghizdeh et al., 2017). Il est donc essentiel que les équipes soignantes reconnaissent ces besoins qui évoluent d’une génération à l’autre et donnent aux familles les moyens d’apporter des soins adaptés.

Limites

Cette étude comporte certaines limites. S’agissant d’une étude phénoménologique, l’analyse est par nature interprétative et façonnée par la position de l’équipe de recherche et par son engagement réflexif avec les données, ce qui a pu influencer les significations attribuées aux expériences des participantes. L’étude n’a pas recouru à un cadre théorique prédéterminé au départ. Si cette approche inductive a permis aux résultats d’émerger directement des récits des participantes, elle a pu limiter l’exploration d’autres interprétations théoriques du trauma intergénérationnel. L’échantillon provenait d’un groupe culturellement homogène, ce qui peut limiter la diversité et la généralisation des résultats. Les participantes ont été recrutées par une annonce affichée dans une université publique et par la médiation des étudiantes concernées. Cette démarche a permis d’atteindre des triades familiales de trois générations adaptées à l’objectif de la recherche ; bien qu’une diversité maximale ait été visée, cette méthode peut limiter la diversité socioéconomique en raison de son point de départ universitaire. Comme l’étude porte uniquement sur les récits des femmes, le rôle des figures masculines de la famille (mari, beau-père) n’a pas pu être examiné directement. Or la littérature indique que le soutien du partenaire, ou le trauma lié au partenaire, a une influence décisive sur l’expérience d’accouchement de la mère et sur les processus d’attachement qui suivent. Cette limite empêche une compréhension complète des dynamiques familiales ; de futures études incluant l’expérience des conjoints et des autres membres masculins de la famille permettront d’expliquer de façon plus complète les mécanismes de transmission. En outre, les récits des générations plus âgées reposent sur un rappel rétrospectif et peuvent refléter une mémoire sélective ou une reconstruction narrative au fil du temps plutôt qu’une représentation objective des événements passés. Une autre limite tient au fait que les entretiens n’ont été menés qu’une seule fois, ce qui restreint la possibilité d’analyser l’évolution des expériences et des récits dans le temps. Des entretiens longitudinaux permettraient une compréhension plus dynamique et plus nuancée du processus de transmission. Enfin, cette étude a examiné les mécanismes de transmission du trauma au sein des familles en se centrant sur les expériences d’accouchement de femmes de trois générations. Il faut toutefois noter que les expériences traumatiques de l’accouchement peuvent avoir des répercussions non seulement au sein des familles, mais aussi sur les relations communautaires et les politiques de santé. L’étude ne couvre pas cet aspect ; de futures recherches sur les conséquences sociales du trauma de l’accouchement et sur son interaction avec les politiques de santé apporteraient donc une contribution importante à la littérature. Malgré ces limites, cette étude apporte une contribution originale et approfondie à la compréhension des dimensions intergénérationnelles du trauma de l’accouchement. Les résultats ont des implications importantes pour la pratique clinique, en particulier pour les équipes de soins de maternité qui accompagnent des femmes à différentes étapes de la vie. Bien que l’étude se situe dans un contexte régional et culturel précis, les processus repérés de transmission émotionnelle, de silence et d’élaboration du sens peuvent être transférables à d’autres contextes socioculturels où l’accouchement s’inscrit de la même manière dans les récits familiaux. Ces enseignements peuvent aussi nourrir des programmes de formation et de futures recherches qualitatives sur des soins de maternité tenant compte du trauma.

Conclusions

Les résultats de cette étude montrent que le trauma de l’accouchement dépasse de loin l’expérience individuelle et se transmet souvent de façon inconsciente d’une génération à l’autre par les interactions familiales quotidiennes, les récits partagés et, dans bien des cas, le silence. Des facteurs médiateurs comme le silence, la honte et le manque d’information jouent un rôle décisif dans la perpétuation du trauma, en façonnant non seulement ce qui se dit, mais aussi ce qui reste tu dans les familles. Les efforts de certaines femmes pour reconnaître et briser ce cycle du silence montrent néanmoins qu’une transformation est bel et bien possible, et soulignent le pouvoir d’agir des femmes dans la réinterprétation des expériences héritées au sein de leur contexte familial.

Cette étude éclaire la manière dont les normes de genre, les inégalités systémiques dans les soins et les structures patriarcales façonnent l’expérience de l’accouchement, et révèle les conséquences psychologiques et corporelles à long terme de ces interventions sur les femmes dans le contexte socioculturel et sanitaire propre à la Turquie, où l’accouchement reste fortement inscrit dans des attentes familiales et genrées. Dans ce contexte, il est urgent de se doter de politiques de santé globales qui privilégient non seulement le bien-être individuel, mais aussi le bien-être social collectif, en abordant l’accouchement comme un phénomène relationnel et intergénérationnel plutôt que comme un simple événement clinique.

La transmission intergénérationnelle des expériences traumatiques de l’accouchement peut provoquer des ruptures émotionnelles au sein de la famille et contribuer à l’érosion du bien-être intergénérationnel, en perturbant les modes de communication, la confiance et le soutien émotionnel entre mères, filles et autres membres de la famille. Les effets de la transmission intergénérationnelle du trauma au sein des familles pèsent aussi sur la charge de santé mentale et sur la demande de soins à l’échelle de la société, en particulier là où les dimensions psychosociales des soins de maternité sont mal reconnues ou insuffisamment intégrées à la pratique courante. Il est donc essentiel que les équipes soignantes accompagnent les femmes dans la préparation à l’accouchement non seulement sur le plan physique, mais aussi sur les plans psychologique et émotionnel, en ayant conscience des expériences d’accouchement à la fois personnelles et héritées.

En outre, les résultats soulignent l’importance de promouvoir des pratiques respectueuses et inclusives dans les soins à l’accouchement, et d’intégrer aux politiques de santé des programmes de soutien psychosocial centrés sur la famille, sensibles à la culture et adaptés aux structures familiales existantes. Ces programmes devraient favoriser un climat de sécurité et de confiance entre mères et filles, en remplaçant la culture du silence par l’ouverture et le dialogue partagé, et créer ainsi des occasions d’interrompre la transmission intergénérationnelle du trauma. Les recherches futures devraient aussi être conçues pour intégrer des points de vue multiples, y compris celui des hommes, afin de favoriser une compréhension plus globale de la transmission du trauma au sein du système familial, tout en restant attentives aux spécificités régionales et culturelles et en évitant les généralisations injustifiées. On pourra ainsi élaborer des interventions qui soutiennent le bien-être non seulement des femmes, mais de tous les membres de l’unité familiale dans des contextes socioculturels comparables.

Complexe Systémique : à retenir

L’intérêt de cette étude tient à son dispositif : trois générations de femmes d’une même famille, interrogées séparément sur leurs accouchements. On y voit le trauma circuler moins par des récits que par ce qui ne se dit pas, la honte, l’ignorance transmise, des conseils pratiques qui protègent sans expliquer. Pour une lecture systémique, deux points méritent l’attention. D’abord, la naissance n’est jamais une affaire de mère seule : belle-mère, beau-père, conjoint et sage-femme composent le contexte qui rend un accouchement traumatique ou soutenable, et ce contexte se transforme d’une génération à l’autre. Ensuite, la transmission n’est pas une fatalité : certaines mères brisent délibérément le silence pour leurs filles, et la médicalisation, qui a réduit certains risques, crée de nouvelles blessures. En clinique, interroger l’histoire des naissances dans la famille, dans un génogramme par exemple, peut ouvrir un dialogue entre générations. Les limites sont nettes : un petit échantillon recruté par des étudiantes de l’équipe, des souvenirs reconstruits après des décennies, l’absence des hommes, et des citations surtout issues d’une seule famille. À lire avec l’article sur la place de la famille dans les interventions périnatales, et avec l’article sur la transmission intergénérationnelle du trauma et la résilience des fratries.

Notes de l’original

Remerciements. Merci aux femmes de toutes les générations qui ont participé volontairement à l’étude.

Financement. Financement du libre accès assuré par le Conseil de la recherche scientifique et technologique de Turquie (TÜBİTAK).

Approbation éthique. Les autorisations écrites ont été obtenues du comité d’éthique de l’université des sciences de la santé de Kütahya (no 2024/11-46 du 30.09.2024).

Consentement éclairé. Après qu’on leur a expliqué l’objectif de l’étude, le consentement éclairé des femmes participantes a été obtenu. Tout au long de l’étude, les principes éthiques de la version en vigueur de la Déclaration d’Helsinki ont été respectés.

Liens d’intérêts. L’équipe de recherche déclare n’avoir aucun lien d’intérêts.

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Traduction non officielle en français de De la grand-mère à la petite-fille : une étude phénoménologique de la transmission intergénérationnelle des expériences traumatiques de l’accouchement, par Sercan Mansuroğlu et Ayşegül Unutkan, Current Psychology, vol. 45, no 6, article 554 (2026), doi : 10.1007/s12144-026-09142-1, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableaux présentés en listes). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « From grandmother to granddaughter: a phenomenological study to assess the intergenerational transmission of birth-related traumatic experiences », publié dans Current Psychology (2026) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

Lire l’article original

Comment citer cet article

Mansuroğlu, S., et Unutkan, A. (2026). De la grand-mère à la petite-fille : une étude phénoménologique de la transmission intergénérationnelle des expériences traumatiques de l’accouchement (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/de-la-grand-mere-a-la-petite-fille-une-etude-phenomenologique-de-la-transmission (Œuvre originale publiée en 2026 dans Current Psychology, 45(6), 554 (2026) ; republiée en 2026 par Current Psychology, https://link.springer.com/article/10.1007/s12144-026-09142-1)

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