Cette version a été traduite de l'espagnol par Complexe Systémique avec l'aide de l'intelligence artificielle. En cas de doute, la version originale fait foi.
Red Sistémica · Thérapie de couple
On expose ici le cas d’un couple symétrique traité par des techniques d’hypnose ericksonienne. Les principes et les fondements théoriques de ce type d’hypnose sont présentés, ainsi que la description des techniques utilisées : le travail avec les métaphores et l’essai (rehearsal), avant de passer à l’exposé du cas. L’article se termine par un bref commentaire du processus.
« Pendant des siècles, on a eu sous la main des morceaux de verre multicolores, des miroirs et des tubes. Pour certaines personnes, ce n’étaient que des morceaux de verre et de miroir. Pour d’autres, c’étaient les ingrédients permettant de transformer un monde de couleurs et de formes en fantaisies et en visions nouvelles… le kaléidoscope. »
Joyce C. Mills et Richard J. Crowley
Quand on parle d’hypnose, on pense généralement à une perte de conscience, à une personne qui en contrôle une autre et lui donne des ordres auxquels celle-ci obéit irrémédiablement. On pense aussi à quelque chose qui opérerait magiquement et qui pourrait faire disparaître des symptômes et des conduites qui ne cèdent pas à la volonté.
S’il est vrai que, dans un état de transe profonde, la conscience se perd (la personne s’endort), il n’est pas vrai que la personne qui hypnotise ait un contrôle absolu sur la personne hypnotisée. Freud a cessé d’utiliser l’hypnose comme méthode thérapeutique parce que les personnes qu’il traitait refusaient parfois de se souvenir de ce qu’il leur ordonnait de se rappeler.
Nous pouvons définir l’hypnose comme une méthode permettant d’induire un état, la transe, dans lequel les facultés mentales critiques sont temporairement et partiellement suspendues et où la personne utilise principalement son imagination et le processus primaire. Il s’agit d’induire une rêverie dirigée, de faciliter à l’autre le contact avec son propre intérieur.
La transe est un état naturel auquel nous accédons spontanément. Une transe légère est une rêverie dirigée ; le sommeil est une transe profonde.
Autrefois, dans l’hypnose classique, l’accent était mis sur la suggestion directe. Aujourd’hui, dans la « nouvelle hypnose », comme l’appelle Daniel Aráoz, ou dans l’hypnose ericksonienne, l’accent est mis sur le maniement de la fantaisie.
Cette nouvelle hypnose a ses antécédents dans les années 1930 en France, avec les développements de l’École de Nancy, qui se sépare des lignes de travail de la Salpêtrière et propose :
Le changement ne se produit ni par le désir ni par la volonté, mais par l’imagination.
Les hétérosuggestions n’opèrent que lorsqu’elles trouvent un écho interne chez la personne qui les reçoit ; elles peuvent ainsi devenir des autosuggestions.
L’autosuggestion opère à un niveau non conscient.
Milton Erickson, psychiatre américain, a instrumenté et développé, à partir de ces mêmes idées, des techniques hypnotiques d’une manière presque miraculeuse. Aujourd’hui encore, ses disciples continuent de déchiffrer et de mettre en mots ce qu’il faisait.
Comme je l’ai signalé plus haut, la base des techniques hypnotiques, ce sont l’imagination et la suggestion. Pour la suggestion, on utilise les mots mêmes de la personne et des termes ambigus, afin qu’ils prennent chez chaque personne leur sens propre, en fonction de sa problématique individuelle, de ses désirs, de ses besoins ; ou bien on utilise des métaphores auxquelles chaque personne peut donner son propre contenu.
Le travail avec ce type d’hypnose consiste à favoriser une rêverie dirigée qui permet d’explorer du matériel refoulé sans analyser les défenses, d’entrer en contact avec des fantasmes inconscients (liens et objets internes) pour les modifier et déclencher des processus. On construit ainsi une nouvelle « réalité » interne, qui produit des changements « réels » chez la personne.
Les techniques hypnotiques ont connu une diffusion croissante, surtout aux États-Unis, malheureusement parfois comme des techniques isolées d’un corps théorique solide. Je considère pourtant que leur fondement théorique peut se trouver dans le concept d’Inconscient développé par la théorie psychanalytique, dans les études réalisées sur les différences de fonctionnement des hémisphères cérébraux, et dans le constructivisme, épistémologie développée entre autres par les docteurs Von Foerster, Von Glasersfeld, Watzlawick et Varela.
La psychanalyse nous parle de l’Inconscient comme de cette entité constituée d’énergie psychique, qui contient les traces mnésiques de tout ce qui a été vécu (des souvenirs qui sont des images et des affects) ; qui est faite d’objets internes, de fantasmes inconscients, produits de l’interaction avec le dehors, et où se déroulent continuellement des processus de restructuration, dont beaucoup sont orientés vers la « protection » de la personne contre la reviviscence d’expériences douloureuses. Dans ce type d’hypnose, comme dans la théorie psychanalytique, on considère que le symptôme a « un propos précieux », qu’il est le compromis entre la pulsion et la défense : on le respecte donc. Autrement dit, pour cette nouvelle hypnose, l’Inconscient n’est pas seulement la poubelle où se trouve refoulé ce qui est laid, mauvais, douloureux ; il est fondamentalement énergie, ressources, capacités, protection, et il contient de beaux souvenirs qui sont utiles.
Pendant le processus hypnotique, nous faisons appel à la force de l’esprit inconscient, nous utilisons les traces des souvenirs agréables — en tenant pour acquis qu’il y en a toujours ; les objets internes et les fantasmes inconscients se modifient ; des processus se déclenchent et se réorientent.
Tout cela en suivant le chemin de l’inconscient, qui est le principe de plaisir. Ainsi, le traitement thérapeutique avec ce type d’hypnose n’est pas fondamentalement un chemin aride et douloureux : il tend à être fluide et agréable.
Et, d’après les recherches réalisées sur la différence de fonctionnement des hémisphères cérébraux, le chemin de l’Inconscient est celui de l’hémisphère droit.
Paul Watzlawick souligne combien les fonctions de cet hémisphère — symbolisation, condensation, langage analogique, vision de totalité, de synthèse, représentation du tout par les parties, enregistrement et perception des sensations et des affects — coïncident avec celles que la psychanalyse attribue à l’Inconscient, tandis que l’hémisphère gauche a en charge le raisonnement logique, le langage verbal et le langage mathématique, ainsi que la fonction d’analyse, qui correspondraient à la pensée consciente.
Notre culture tend à survaloriser les fonctions de l’hémisphère gauche, l’hémisphère de la logique et de la raison, et à dévaloriser celles du droit, l’hémisphère de la sensibilité, de l’imagination et de la sensation. En hypnose, nous faisons l’inverse. Nous travaillons avec le droit, en cherchant à développer ses potentialités et à bloquer partiellement le gauche.
Enfin, l’épistémologie constructiviste propose que, quelle que soit la RÉALITÉ, nous ne puissions jamais la connaître telle qu’elle est. À travers nos sens et notre interaction avec elle, nous construisons notre monde, presque toujours sans nous en rendre compte. Le constructivisme radical affirme même que la RÉALITÉ n’existe pas, mais que nous la construisons. Nous construisons notre réalité interne. Et c’est cette réalité interne qui détermine nos conduites, nos affects, notre attitude face au monde. Par conséquent, si nous changeons notre réalité interne, nos conduites et nos affects changeront : c’est bien ce que nous faisons à travers l’hypnose.
L’hypnose est un outil très puissant, puisqu’elle opère avec les ressources de l’hémisphère droit, généralement sous-utilisées dans notre culture. Elle constitue une alternative technique intéressante lorsque d’autres se sont montrées inefficaces, et elle est particulièrement précieuse lorsque les schémas récursifs par lesquels opère la tendance au non-changement sont fondamentalement verbaux et logiques, c’est-à-dire lorsqu’ils correspondent au fonctionnement de l’hémisphère gauche.
Les techniques hypnotiques, comme n’importe quel type de techniques, doivent se situer à l’intérieur d’un contexte thérapeutique — ici, celui de la thérapie familiale systémique — qui les encadre et leur donne sens.
À retenir
La transe n’est pas une prise de contrôle : c’est une rêverie dirigée, un accès privilégié à l’hémisphère droit — celui de l’image, de l’analogie et de l’affect — là où se logent aussi les symptômes. Elle vaut surtout lorsque la tendance au non-changement s’est installée dans des boucles verbales et logiques, et à condition d’être encadrée par un contexte thérapeutique qui lui donne sens.
J’illustre ci-après, à travers une étude de cas, un style de travail avec les techniques hypnotiques. Je présente d’abord ses antécédents, puis une brève description des techniques utilisées, avant de décrire le processus thérapeutique et, finalement, de le commenter.
Pablo et Elena forment l’un de ces jeunes couples mexicains de classe moyenne où l’homme comme la femme veulent construire une relation différente de celle de leurs parents. Ils rejettent les rôles traditionnels. Lui veut assumer et partager les responsabilités domestiques, et elle les responsabilités économiques. Ils rejettent la relation complémentaire rigide dans laquelle se donnaient la soumission de leurs mères et la domination de leurs pères. Ils prônent une égalité homme-femme et établissent une relation symétrique. Ils n’ont pourtant pas appris à fonctionner ainsi, ils n’ont pas de modèle à suivre. Il en résulte souvent de douloureux échecs, car, dans leur recherche d’égalité, ils établissent des escalades symétriques qui les conduisent à la rupture — puis à poursuivre l’escalade dès qu’ils se retrouvent.
Lui, économiste, a 29 ans et un passé chargé de maladies : problèmes cardiaques, infections rénales fréquentes, plusieurs opérations et fractures osseuses, et maintenant un cancer, qu’il commence à traiter par chimiothérapie.
Elle, psychologue, a 27 ans et une épilepsie contrôlée par des médicaments. Ils sont mariés depuis un an.
Ils viennent en thérapie chercher du soutien devant l’angoisse que leur cause l’apparition du cancer. Ils veulent en outre apprendre à mieux se débrouiller face à la famille de Pablo, qui « les envahit » en voulant les aider. Le père, médecin, paie la chimiothérapie, est présent à toutes les consultations, discute et se dispute avec les membres de l’équipe qui traite Pablo, et interfère avec le traitement. Il s’installe chez eux pour le soigner et le surveiller.
Dès la première séance, la grande symétrie qui existait entre eux était patente, rationalisée et étayée par le discours de l’égalité. Jusqu’à ce moment, cependant, cette symétrie avait été déviée vers l’affrontement avec des éléments extérieurs : les familles d’origine de l’un et de l’autre, les maladies et, désormais, le père de Pablo.
En tant que couple qui débutait, leurs conflits les plus apparents étaient : a) construire des frontières autour de leur couple, ce qui était d’autant plus difficile à ce moment où ils avaient besoin d’une aide économique pour le traitement de Pablo ; et b) établir entre eux des schémas d’interaction, en intégrant deux styles et deux visions du monde différents.
Elena se qualifiait de désordonnée et de rebelle à l’autorité ; elle disait vivre comme une agression la demande de plus d’ordre formulée par Pablo. Elle voyait Pablo comme excessivement dépendant, autoritaire et violent.
Pablo se considérait comme ordonné et vivait le désordre d’Elena comme une agression, comme un manque de respect envers lui. Il voyait Elena comme désordonnée et rebelle, avec des changements brusques et fréquents de son état d’âme.
Dans un premier temps, la thérapie s’est orientée vers leur soutien pendant que Pablo recevait son traitement, et vers l’aide à poser des limites au père de Pablo. Lorsque la chimiothérapie a pris fin et qu’ils ont commencé à vivre une situation de normalité, la fréquence des escalades a augmenté, pour n’importe quel motif : elle le traitait de macho et de dépendant quand il lui demandait de lui servir une tasse de café ; il la traitait de désordonnée sous n’importe quel prétexte ; et ils passaient chaque fois plus de jours sans s’adresser la parole. Les escalades ne diminuaient qu’à la veille des contrôles périodiques de Pablo, ou lorsque Elena « oubliait » de prendre ses médicaments et subissait une crise d’épilepsie. Dans ces moments-là, ils disaient s’aimer, vouloir profiter de la vie ensemble et construire un couple différent.
J’ai utilisé sans succès différentes techniques structurales et paradoxales, après quoi je leur ai proposé de travailler « à un autre niveau », sans mots, pour éviter qu’ils ne continuent à s’agresser verbalement. C’est ainsi que nous avons entamé le processus thérapeutique que je présente ci-après.
Nous avons travaillé essentiellement avec deux types de techniques : la représentation de leur relation en métaphores, et l’essai (rehearsal).
La métaphore est une représentation symbolique d’une situation ; comme telle, elle est synthétique, totalisante, elle condense des éléments différents et elle se situe dans l’hémisphère droit du cerveau, qui, étant l’hémisphère de l’inconscient, est aussi celui où se situent les symptômes.
Une communication métaphorique est une communication directe avec l’hémisphère droit, dans sa langue : de là vient sa force.
La métaphore a deux niveaux et deux significations : l’un, superficiel, apparent, formé par la verbalisation de la métaphore, qui active le second, plus profond, presque toujours inconscient, et qui est pertinent et significatif pour chaque personne qui l’écoute ou la vit. Lorsqu’une personne engendre une métaphore, celle-ci exprime la dynamique de ce niveau, sa réalité interne ; et les changements qui se produiront dans la métaphore se produiront simultanément à ce niveau inconscient profond, dans cette réalité interne, et détermineront par conséquent des changements dans les affects et les conduites de cette personne.
Même s’il existe des métaphores que l’on peut proposer en thérapie, comme c’est le cas des contes didactiques racontés par Milton Erickson, je préfère les métaphores créées par la personne elle-même, et suggérer du dehors l’amorce de processus qui s’engendrent depuis l’intérieur de chaque personne.
L’idée de travailler avec la représentation symbolique d’un lien m’est venue en découvrant le travail que réalise Peggy Papp avec des groupes de couples, qu’elle nomme « chorégraphie de couples » et qu’elle décrit de la manière suivante :
La chorégraphie de couples de Peggy Papp
« … on demande aux couples de fermer les yeux et d’avoir un rêve ou une fantaisie où ils visualisent leur partenaire représenté symboliquement. On leur demande ensuite de représenter la forme qu’eux-mêmes devraient prendre en relation avec leur partenaire, afin de s’assurer que la fantaisie soit systémique. Puis on leur demande d’imaginer quel mouvement ou quelle danse ces deux formes devraient avoir, en fonction du problème qu’ils ont décrit. »
On procède ensuite à la dramatisation de ces fantaisies devant le groupe.
Ma façon de travailler consiste à inviter chaque membre du couple à représenter la problématique de la relation dans une métaphore, située dans un décor. Nous travaillons ensuite avec les métaphores créées par les deux. Dans chacune, je leur propose de rester en position d’observation et je suggère que LA SOLUTION DU CONFLIT EST EN TRAIN DE S’ENGENDRER.
Séance après séance, nous reprenons les métaphores, en suggérant ainsi qu’elles suivent un processus. J’ouvre la séance et l’induction de la transe par une suggestion indirecte (par exemple : « savez-vous comment les tigres se soignent ? »), ce qui implique qu’ils vivront cette guérison dans la transe, et je laisse courir la fantaisie. Avant de terminer la transe, je formule des suggestions post-hypnotiques qui sont des instructions de processus, du type de la Bénédiction élaborée par Bandler et Grinder, où l’on suggère que le processus amorcé se poursuivra cette nuit-là et toutes les nuits nécessaires, pendant le sommeil, en utilisant les mécanismes par lesquels se constituent les rêves, de telle manière que l’on s’étonnera de se découvrir agissant et sentant d’une façon nouvelle et différente.
Je leur demande ensuite de raconter leur fantaisie. C’est important pour connaître le développement du processus et pour qu’ils partagent leurs vécus. Je n’interprète pas et ne fais pas de remarques, à moins que celles-ci ne soient formulées dans le langage et le contexte de la métaphore, afin de continuer à travailler avec l’hémisphère droit et d’éviter l’intrusion du gauche. Dans ce cas, il n’a jamais été dit que Pablo et Elena étaient les tigres ou les fleurs, bien qu’ils le sussent. Ils ont eu d’importants insights, même sans les exprimer verbalement.
Le foyer des séances, c’est le matériau de la métaphore. Si d’autres thèmes sont abordés, ce n’est qu’« en attendant » que se produisent les changements qui doivent se produire au niveau métaphorique : pendant que les tigres dorment, par exemple, et que les plantes cicatrisent.
L’utilisation de métaphores peut se compléter d’un autre type de techniques hypnotiques, comme l’essai que je présente maintenant.
C’est une technique très simple par laquelle on obtient que la personne s’autosuggère analogiquement ce qu’elle veut bien se suggérer. Elle consiste à demander à chacun des membres du couple de construire une scène où l’on est « en train de se sentir comme on veut se sentir, de vivre comme on veut vivre, d’agir comme on veut agir », et de la vivre dans tous ses détails. En créant cette fantaisie, on crée déjà une nouvelle réalité interne. De plus, la description de la fantaisie peut s’utiliser comme diagnostic.
Huit séances ont été réalisées, à une semaine d’intervalle.
Lors de la première séance, je leur ai proposé de construire chacun une métaphore. Elena a visualisé une plante, comme un iris, avec une tige et deux fleurs, tournées chacune d’un côté… La racine et la tige ne leur permettaient pas d’être différentes.
Quand je leur ai demandé de visualiser une solution à cette situation, Pablo comme Elena se sont vus eux-mêmes en train de diviser en deux la tige et la racine, et de planter les deux plantes séparément, mais l’une près de l’autre. Je leur ai proposé de laisser aux plantes le temps de s’adapter à leur nouvelle terre, et nous avons abordé le travail sur la métaphore de Pablo.
Pablo a vu, en même temps qu’il éprouvait une profonde tristesse, deux tigres blessés qui se respectaient et se craignaient. Il a dit : « ils vont très mal, avec les blessures ouvertes et saignantes… il faut qu’ils se défoulent sur quelqu’un… ils pourraient s’unir, parce que la jungle est très dure et qu’il y est difficile de trouver un partenaire… ils ont été des petits maladifs, faibles et maltraités… »
Elena est entrée dans la scène et a observé comment les petits se battaient et se griffaient, sans savoir être ensemble ; elle a découvert que les griffures leur faisaient momentanément oublier leurs blessures. En les voyant grandir si abîmés, Elena a pleuré.
Je leur ai demandé de s’approcher d’eux et d’observer leurs blessures pour se rendre compte de la façon dont elles pourraient guérir. Elena s’est approchée et l’un des tigres lui a permis de lui mettre de l’alcool. Pablo n’a pas réussi à s’approcher des tigres ; à distance, il a observé que les blessures étaient profondes. En sortant de la transe, tous deux ont reconnu leurs blessures et les ont pleurées.
Lors de la deuxième séance, je leur ai d’abord demandé de revenir au décor des fleurs pour observer comment elles allaient. Tous deux les ont trouvées affaiblies, mais la blessure de la tige commençait à cicatriser. Je leur ai ensuite demandé : savez-vous comment les tigres se soignent quand ils sont blessés ? Et, à partir de là, nous avons repris le travail en état de transe.
Pablo a vu le tigre étendu, à ne rien faire, au bord d’une rivière. Un peu plus tard, le tigre est entré dans l’eau, que Pablo a sentie délicieuse ; puis il est sorti sur la rive, s’est mis au soleil, s’est reposé un moment et a séché ; il a marché jusqu’au bosquet et s’y est endormi profondément, un peu triste et très assoiffé.
Elena a raconté qu’au début le tigre lui faisait peur et qu’elle se cachait dans les broussailles. « Il marchait, majestueux, même si personne ne le voyait, et il ne boitait pas ; moi, je savais qu’il était blessé. Je l’ai vu hésiter à entrer dans l’eau froide, sa blessure profonde sous le bras lui faisait mal. Au début, ça lui faisait horriblement mal dans l’eau, ensuite ça lui a plu. Quand il a fini de se baigner, il est allé s’allonger dans des herbes, il a mangé et il a dormi. » Une fois le tigre endormi, Elena a osé s’approcher pour le voir dormir, heureux — si sans défense ! — si différent de ce qu’il semblait être… et la blessure se refermait…
J’ai suggéré que ces histoires se poursuivent à travers leurs rêves et que, la fois suivante, nous pourrions voir combien les blessures des tigres et des plantes avaient cicatrisé.
Pendant la semaine qui s’est écoulée entre cette séance et la suivante, Elena a accepté de passer une tomographie que le neurologue lui demandait depuis plusieurs mois.
Ils sont arrivés à la troisième séance en racontant qu’ils étaient plus tranquilles, un peu plus éloignés l’un de l’autre, et que c’était peut-être pour cela que les disputes avaient diminué. Nous avons regardé où en étaient les fleurs et, comme elles s’étaient un peu remises, nous avons retrouvé les tigres, qui continuaient de dormir. J’ai suggéré que nous les laissions dormir le temps nécessaire pour que la cicatrisation suive son processus naturel. À leur initiative, nous avons consacré le reste de la séance à établir des accords sur la répartition des tâches domestiques. C’était la première fois qu’ils pouvaient le faire.
La fois suivante, quatrième séance, ils sont arrivés préoccupés par ce qu’ils appelaient leur exigence et leur perfectionnisme. Trouver un défaut chez eux-mêmes ou chez l’autre les affectait beaucoup ; ils ne pouvaient pas accepter les mauvais moments. Ils se sentaient tristes mais tranquilles. Nous avons pénétré dans la jungle et, pendant que les tigres continuaient de dormir, je leur ai demandé de marcher et de découvrir les belles et les vilaines choses qui s’y trouvaient, celles qui nourrissaient et celles qui faisaient du mal ; c’est-à-dire d’intégrer métaphoriquement la totalité jungle-monde, avec ses aspects positifs et négatifs. Cette fois encore, j’ai formulé une suggestion post-hypnotique de poursuite de ce processus d’exploration et de découverte à travers les rêves.
Pendant la cinquième séance, chacun a retrouvé de belles choses que l’autre lui avait données. Elena a raconté que Pablo l’avait aidée à améliorer la relation chaotique qu’elle avait auparavant avec ses parents. Pablo s’est rappelé comment Elena l’avait poussé à poursuivre ses études.
À cette occasion, j’ai utilisé la technique de l’essai. Je leur ai demandé de construire une scène où ils se sentiraient comme ils voulaient être. Tous deux ont construit des scènes où ils étaient seuls. Nous avons répété l’exercice avec différentes scènes et, dans les dernières, l’un et l’autre en sont venus à se situer dans le même espace physique que l’autre, mais séparés, en train de réaliser des activités différentes : lisant chacun son livre au salon, voyageant tous deux en voiture sur la route, « chacun plongé dans ses propres affaires ».
J’ai ainsi pu me rendre compte que le moment n’était pas encore venu pour eux d’apprendre une autre façon d’interagir. Les fleurs étaient déjà deux plantes indépendantes et commençaient à se rétablir. Les tigres continuaient de dormir.
Lors de la sixième séance, nous avons d’abord mis de l’engrais aux plantes, pour leur donner encore plus de force, puis nous avons rejoint la jungle. Les tigres étaient déjà réveillés, se promenant chacun d’un côté de la rivière, s’observant en silence, avec la peur d’interagir.
Elena a raconté comment elle observait Pablo, ses gestes, en essayant de deviner s’il était fâché contre elle pour une raison ou une autre, et comment elle craignait qu’il ne se mette à lui crier dessus d’un moment à l’autre. Elle a avoué prendre très peur quand Pablo se mettait en colère : elle le sentait comme fou et redoutait qu’il n’en vienne à la frapper. Par cette crainte, Elena taisait depuis un moment tout ce qui la dérangeait. Pablo, lui aussi, observait Elena, craignant que, s’il communiquait ses contrariétés, elle ne s’éloigne ou n’ait un accès de fureur. De plus, Elena a oublié de prendre ses médicaments à plusieurs reprises et a subi une crise d’épilepsie.
J’ai terminé la séance en leur demandant s’ils savaient comment les tigres apprennent à se battre et à aller bien, et j’ai suggéré qu’ils l’apprendraient peut-être en rêvant.
La semaine suivante, septième séance, je leur ai suggéré d’observer ce qui se passait quand l’un des tigres traversait la rivière et s’approchait de l’autre, et d’apprendre d’eux.
Elena a observé plusieurs tentatives de l’un des tigres pour traverser, et comment il revenait quand l’autre grognait, ne voulant pas qu’il entre sur son territoire. Il a fini par oser passer. L’autre l’a observé et a grogné plus encore. Quand le tigre nouvellement arrivé a essayé de manger un morceau de viande qui se trouvait là, l’autre l’a agressé d’un coup de patte, et l’agressé a réagi en se jetant au sol comme s’il était sans défense, dans une attitude de soumission ; alors l’autre ne l’a plus agressé, il a mangé sa viande et en a laissé un peu au nouveau venu. Après cela, ils ont marché dans la jungle et ont chassé ensemble.
Pour Pablo, le dénouement a été similaire : ils ont marché ensemble le long de la rivière en cherchant un nouveau territoire, les dangers rencontrés en chemin les ont unis… c’était comme si, dans la jungle, il valait mieux être unis que séparés. Il y a eu quelques frictions lorsque chacun a cherché un espace pour dormir et lors du partage de la nourriture. Ils se sont donné quelques coups de patte, et tantôt l’un cédait, tantôt l’autre. Ils ne se blessaient pas vraiment, ils se reconnaissaient comme compagnons, ils commençaient à s’habituer à être ensemble. Par moments, l’un d’eux s’éloignait un peu, tranquille de savoir que, s’il avait besoin d’aide, l’autre était dans les parages. J’ai ensuite fait avec Elena un essai où elle criait sur Pablo, sans craindre sa réaction.
Ils sont arrivés à la huitième séance en racontant qu’Elena avait crié sur Pablo à plusieurs reprises ; celui-ci, au lieu de se fâcher, riait de voir comment Elena se faisait peur toute seule en s’entendant crier. Pablo crie beaucoup moins maintenant. Elena dit qu’elle aimerait une relation de couple avec moins de cris ; ils ne se sont cependant pas blessés. Je leur dis que, lorsque l’on a la certitude de l’amour de l’autre, on peut se disputer avec la tranquillité de savoir qu’après la dispute tous deux continueront de s’aimer.
Avant de terminer la séance, ils ont regardé les fleurs : elles allaient bien ; ils ont observé les tigres : ils étaient toujours tranquilles, bien, comme des compagnons.
Nous avons décidé que c’était le moment de terminer la thérapie, parce que les iris étaient désormais deux plantes fortes et indépendantes et que les tigres avaient appris à vivre ensemble et à se battre. J’ai suggéré que les processus amorcés se poursuivraient toute la vie, le jour comme la nuit, spécialement pendant qu’ils dormiraient et rêveraient.
Partant de l’impossibilité d’analyser rationnellement et de décrire avec des mots tout ce qui s’est passé dans ce processus, je ne commenterai que les points qui me semblent pertinents. Chaque personne qui lit y trouvera des significations et des richesses différentes.
La fonction du symptôme est apparue dès la première séance : « les griffures leur faisaient momentanément oublier leurs blessures ». Pour qu’ils puissent cesser de se griffer, il fallait donc d’abord que ces blessures guérissent.
Tout au long de la thérapie, deux réalités différentes se sont construites, qui déterminent désormais leurs affects et leur interaction d’une autre manière. Avant, ils étaient fondus en une seule plante ; maintenant, ce sont deux plantes séparées, différentes et proches. Avant, c’étaient deux tigres blessés qui s’attaquaient pour oublier leur douleur et qui ne savaient pas vivre ensemble ; maintenant, ce sont deux tigres en bonne santé, qui peuvent être des compagnons, se soutenir, prendre soin l’un de l’autre et collaborer.
D’importants processus se sont également développés chez eux :
À travers les fleurs : la tige et la racine divisées, deux plantes replantées séparément mais l’une près de l’autre.
À travers les tigres : le repos, la rivière, le sommeil prolongé aussi longtemps qu’il le fallait.
La promenade dans la jungle les a conduits à accepter les limitations, les leurs et celles d’autrui, à intégrer les éléments positifs et négatifs de toute réalité : ce qui correspondrait, du point de vue de la psychanalyse kleinienne, au processus d’intégration des objets totaux.
À travers les tigres, ils ont appris à manier la symétrie : à mettre fin à la bagarre, à assumer un moment de complémentarité pour pouvoir continuer d’être égaux.
Pour certaines personnes, la fin du processus peut sembler quelque peu abrupte et précipitée. Les métaphores indiquaient pourtant que les changements avaient déjà eu lieu ; et, dans la métaphore même des tigres, la possibilité de rechute était incluse et maniée de façon adéquate : soudain ils se donnaient quelques coups de patte, et ensuite l’un des deux cédait. Enfin, il y avait la suggestion finale que les processus amorcés se poursuivraient — et il en a été ainsi.
Après la dernière séance, deux entretiens de suivi ont été réalisés : l’un à six mois, l’autre à un an. Lors de l’un d’eux, Elena a commenté : « c’est horrible, mais nous nous crions dessus chaque fois avec plus de tranquillité de conscience ». Il y a eu des changements dans la relation : elle prépare maintenant le petit-déjeuner de Pablo le matin et se sent bien de le faire, et Pablo est devenu plus désordonné. Globalement, ils sont contents et, de temps en temps, ils rêvent des tigres et des iris, reconnaissent la jungle et s’y promènent.
À retenir
La symétrie ne s’élabore pas en la nommant. Deux tigres blessés qui se griffent pour oublier leurs blessures ne peuvent apprendre à se battre qu’une fois soignés : la métaphore permet de faire cicatriser avant de faire négocier. Et apprendre à manier la symétrie, c’est apprendre à terminer la bagarre — accepter un moment de complémentarité pour pouvoir continuer d’être égaux.
Qui est Teresa Robles de Fabre
(1) Teresa Robles de Fabre est titulaire d’une maîtrise en anthropologie et docteure en psychologie clinique. Membre titulaire et du bureau directeur de l’Asociación Mexicana de Terapia Familiar, A. C. Membre fondatrice du Centro Mexicano de Investigación y Clínica, S. C.
Note de l’original
Ce travail a été publié dans Psicoterapia y Familia, volume I, n° 1, revue de l’Asociación Mexicana de Terapia Familiar.
Références
Eustace, R. y Robles de Fabre, T., « La nueva mujer y el cambio ». Trabajo presentado en el 50 aniversario de la Sociedad Mexicana de Neurología y Psiquiatría, A. C., Morelia, México, 1987.
Grinder, J., y Bandler, R., Trance-formations. Neuro-Linguistic Programming and the Structure of Hypnosis, New York : Bruner/Mazel, 1981.
Robles de Fabre, T., « La utilización de las técnicas hipnóticas como una herramienta en el proceso terapéutico ». Presentación en el XX Congreso de la Sociedad Interamericana de Psicología, Cuba, 1987.
Rosen, S., Mi voz irá contigo. Los cuentos didácticos de Milton H. Erickson, México : Paidós, 1986.
Cet article est la traduction française de « Dos tigres aprenden a pelear. Elaboración de la simetría en una pareja a través del trance », publié par Red Sistémica (première parution : Psicoterapia y Familia, vol. I, n° 1, revue de l’Asociación Mexicana de Terapia Familiar). Traduit et republié avec l’accord de la revue.
Lire l’article originalComment citer cet article
Robles de Fabre, T. (2022). Deux tigres apprennent à se battre. L’élaboration de la symétrie dans un couple par la transe (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/deux-tigres-apprennent-a-se-battre-l-elaboration-de-la-symetrie-dans-un-couple-par-la-transe (Œuvre originale publiée en 2022 dans Psicoterapia y Familia, vol. I, n° 1, revue de l’Asociación Mexicana de Terapia Familiar ; republiée en 2022 par Red Sistémica, https://redsistemica.ar/2022/06/21/dos-tigres-aprenden-a-pelear-elaboracion-de-la-simetria-en-una-pareja-a-traves-del-trance/)
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