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Clinical Child Psychology and Psychiatry · Famille

Enfants de parents extrémistes : les éclairages d’une équipe clinique spécialisée

À Montréal, une équipe clinique spécialisée reçoit des enfants dont un parent adhère à l’extrémisme violent, religieux, d’extrême droite, masculiniste ou conspirationniste. Vingt-trois dossiers et la parole de l’équipe montrent des enfants en grande détresse, pris dans des conflits de loyauté, et un double regard institutionnel : soupçon envers les familles musulmanes, angle mort face à l’extrémisme de la majorité.

Auteurs Cécile Rousseau et Christian Desmarais (département de psychiatrie, université McGill, Montréal), Diana Miconi (psychopédagogie et andragogie, Université de Montréal), Janique Johnson-Lafleur (Institut universitaire SHERPA, faculté de médecine de l’université McGill, Montréal) et Ghayda Hassan (département de psychologie, Université du Québec à Montréal), CanadaPremière publication Clinical Child Psychology and Psychiatry, 4 août 2023Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Enfants de parents extrémistes : les éclairages d’une équipe clinique spécialisée, par Cécile Rousseau, Diana Miconi, Janique Johnson-Lafleur, Christian Desmarais et Ghayda Hassan, publié dans Clinical Child Psychology and Psychiatry (SAGE) (2024), doi : 10.1177/13591045231192340, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Le tableau est présenté sous forme de liste. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Tout en restant sincère et en se gardant de construire une alliance sur de fausses prémisses, l’équipe clinique peut avoir besoin de suspendre son jugement, et parfois son incrédulité, afin d’établir une relation centrée sur le bien-être de l’enfant et de la famille.

Cécile Rousseau, Diana Miconi, Janique Johnson-Lafleur, Christian Desmarais et Ghayda Hassan

Résumé

Contexte. Les données sur les enfants qui grandissent auprès de parents adhérant à l’extrémisme violent sont rares. Il est donc extrêmement délicat d’éclairer les politiques publiques et les services cliniques chargés de protéger ces enfants d’éventuels préjudices physiques et psychologiques.

Objectif. Cet article explore la situation d’enfants dont les parents ou les adultes qui en ont la charge ont été orientés vers une équipe clinique spécialisée de Montréal (Canada), en raison d’inquiétudes quant à un risque d’implication, ou à une implication effective, dans des processus d’extrémisme violent.

Méthode. L’article repose sur un devis mixte de triangulation concomitante. Les données quantitatives proviennent d’un examen de dossiers (2016-2020). Les données qualitatives ont été recueillies par des entretiens semi-structurés et un groupe de discussion avec les membres de l’équipe clinique.

Résultats. L’équipe clinique a fait état, dans le réseau de la santé et des services sociaux, de stéréotypes qui présentent fréquemment les parents adhérant à un extrémisme religieux comme un danger potentiel ou comme manquant de compétences parentales adéquates, tout en minimisant la perception du risque pour les parents adhérant à un extrémisme politique. Les enfants présentaient des niveaux élevés de détresse psychologique, principalement liés à la séparation familiale, à la psychopathologie parentale et à des conflits de loyauté nés d’une aliénation familiale ou sociale.

Conclusions. Former le personnel d’intervention à prendre conscience de ses propres biais personnels et institutionnels peut l’aider à comprendre la situation des enfants de parents extrémistes et à mettre en œuvre des interventions systémiques, éclairées par le trauma et l’attachement.

En 2021, un rapport de procédure spéciale des Nations unies a déclaré que « l’interaction entre la régulation de la famille et la lutte antiterroriste s’accélère, avec de profondes implications pour l’une comme pour l’autre » (Human Rights Council, 2021). Si la régulation juridique de la vie familiale au nom de la sécurité nationale apparaît comme un sujet de préoccupation d’actualité, concilier les implications politiques et cliniques afin de protéger l’intérêt supérieur des enfants et de les préserver de préjudices physiques et psychologiques est une tâche extrêmement difficile et délicate, étant donné le peu de données disponibles sur les enfants qui grandissent auprès de parents adhérant à une forme d’extrémisme violent. Pour commencer à combler cette lacune, cet article explore la situation d’enfants dont les parents ou les adultes qui en ont la charge ont été orientés vers une équipe clinique spécialisée de Montréal (Canada), en raison d’inquiétudes quant à un risque d’implication, ou à une implication effective, dans des processus d’extrémisme violent.

Malgré sa pertinence, l’effet de l’idéologie parentale et de l’engagement dans la violence sur les enfants reste un domaine largement sous-étudié. Après la Seconde Guerre mondiale, des études sur les enfants de nazis (Bar-On, 1989) ont suggéré que la transmission des idéologies nazies des parents aux enfants était souvent amortie par la normalisation du passé et par le silence entourant l’implication parentale. Dans une rare étude empirique sur l’influence d’anciens parents extrémistes sur la radicalisation de leurs enfants (Sikkens et al., 2017), parents et enfants ne reconnaissaient globalement pas d’influence directe des parents sur les processus de radicalisation des enfants. Ces résultats peuvent toutefois refléter le même type de minimisation et de déni qu’après la Seconde Guerre mondiale, et cette équipe n’a pas recherché d’éventuelles conséquences développementales ou psychiques chez les enfants de parents extrémistes. Compte tenu de la complexité de ces processus, on peut envisager que ces autres conséquences varient selon le sens collectif attribué à l’engagement parental, la psychopathologie parentale, les dynamiques familiales (y compris la violence conjugale) et les modes d’attachement. C’est ce que suggère une recherche récente sur la descendance d’enfants soldats en Afrique (Burundi). Cette étude a montré que le trauma se transmettait des parents aux enfants à travers les modèles culturels de parentalité et d’éducation appelés « Indero », ainsi qu’à travers des effets communautaires et la psychopathologie parentale (Song et al., 2014). Au-delà des parents et des familles elles-mêmes, les organisations extrémistes peuvent encourager leurs membres à avoir des enfants et à les élever selon l’idéologie du groupe, afin d’accroître leurs ressources et leur influence (Koehler, 2020). L’idéologie du groupe peut être inculquée par une discipline sévère, des valeurs de haine et différentes formes d’endoctrinement, dans les mouvements suprémacistes blancs (Simi, 2010) comme dans les organisations terroristes djihadistes (Horgan et al., 2017 ; Riany et al., 2019). La recherche empirique n’a pas encore exploré ces possibilités, et les difficultés de mener des recherches auprès de populations difficiles à joindre et méfiantes ont jusqu’ici limité les connaissances disponibles.

Récemment, l’intérêt pour les enfants de parents extrémistes a été ravivé par le recrutement massif de jeunes adultes par DAECH, et par la publicité faite par le califat autour de l’éducation qu’il donne aux enfants (Spyra, 2020). Une grande attention politique et médiatique a été accordée aux enfants de combattants étrangers, dans les camps et/ou à leur retour, en les dépeignant tantôt sous l’angle du trauma (Weine et al., 2020), tantôt sous celui de la menace potentielle (Pašagić, 2019), ou les deux. De nombreux pays ont ainsi refusé le retour de ces enfants, alors même qu’une telle position contrevenait à de nombreuses conventions internationales, en particulier la Convention relative aux droits de l’enfant (CRC, 1989 ; MacVicar, 2020). Dans une étude unique menée en France auprès de 47 enfants, séparés dans tous les cas de leurs parents, Mapelli et al. (2019) rapportent que les enfants (dont 66 % avaient moins de 6 ans) présentaient un trouble de stress post-traumatique (TSPT), des problèmes d’attachement, de l’anxiété, une dépression, des troubles du sommeil et de l’alimentation. Les équipes cliniques ont été mises en difficulté par le mandat institutionnel reçu du gouvernement, qui interférait avec les soins habituels et avec la prise de décision dans l’intérêt supérieur de l’enfant (Guerin Franchitto, 2021). Elles ont aussi souligné la difficulté de soigner ces enfants sans anamnèse adéquate (Klein et al., 2020). Dans l’ensemble, bien que les enfants de combattants étrangers soient relativement peu nombreux, leur situation politiquement sensible a conduit à produire plusieurs lignes directrices à l’intention des équipes de terrain (Weine et al., 2020). Faute de données suffisantes dans ce domaine, ces lignes directrices reposent toutefois sur des données probantes issues de champs voisins (par exemple le trauma de l’enfance et les enfants soldats) et leur efficacité n’a pas encore été évaluée pour cette population précise. À la lumière des nombreuses recherches qui associent la mise en œuvre des politiques de lutte contre l’extrémisme violent (Countering Violent Extremism, CVE) (Weine et al., 2020) à un profilage préjudiciable des familles musulmanes (parents et enfants), le danger potentiel de ces politiques pour les familles a récemment été dénoncé par des organisations internationales (Human Rights Council, 2021). On en sait encore moins sur les nouvelles formes de radicalisation violente « endogènes » (homegrown), en progression dans les sociétés occidentales, dont des groupes associés à l’extrême droite, comme les mouvances suprémacistes blanches et néonazies, et certains groupes libertariens et antisystème qui prônent le recours à la violence.

À notre connaissance, aucune recherche ni aucune littérature clinique ne décrit à ce jour la situation des enfants de parents adhérant aux nouvelles formes d’extrémisme violent associées à la majorité en Amérique du Nord et en Europe, alors même que ces formes sont désormais reconnues comme une menace sociale majeure aux États-Unis (Allam et Nakashima, 2021) et au Canada.

En résumé, on sait encore très peu de choses sur les enfants de parents extrémistes, et la polarisation actuelle du champ risque d’introduire un biais qui exagérerait les risques dans les minorités ciblées et les minimiserait ou les ignorerait dans les groupes qui s’identifient à la majorité, à l’image des angles morts et des conséquences néfastes des premières politiques de CVE, qui ont abouti à la stigmatisation de groupes minoritaires (en particulier des communautés musulmanes).

En analysant le point de vue des membres de l’équipe clinique et les données d’examen de dossiers sur les enfants de parents extrémistes recueillies par une équipe spécialisée de Montréal, au Québec, cet article à méthode mixte vise à décrire les conséquences de l’engagement de parents extrémistes pour leurs enfants et leurs jeunes, et à dégager quelques-uns des principaux enjeux cliniques et juridiques qui appellent une attention future.

Méthode

Cadre : l’équipe Polarisation

En 2016, le Québec a mis en place un modèle d’intervention novateur auprès des personnes extrémistes, qui comprend : (1) un système à portes d’entrée multiples ; (2) la coordination de services spécialisés locaux disposant d’une expertise en psychiatrie transculturelle et en évaluation et gestion du risque de violence ; et (3) une coordination étroite avec les services de proximité, dont un programme de mentorat centré sur l’intégration sociale et les habiletés de vie. Ce modèle clinique est conçu pour être souple et s’adapter à des populations aux caractéristiques diverses ainsi qu’aux ressources locales. L’équipe clinique montréalaise, appelée Polarisation, offre des services à des personnes extrémistes, à leurs proches et à certaines victimes de crimes haineux. En partenariat avec des équipes de recherche externes, Polarisation a lancé une recherche évaluative à méthode mixte pour documenter divers aspects de son travail clinique.

Méthode mixte

Cet article recourt à un devis mixte de triangulation concomitante (Creswell et Plano Clark, 2007) pour compléter les données quantitatives disponibles sur les enfants de parents extrémistes par des données qualitatives recueillies auprès de l’équipe clinique d’un service spécialisé.

  • Volet quantitatif : examen rétrospectif de dossiers (n total = 160). Critères d’inclusion : être une personne mineure de 0 à 17 ans et avoir au moins un parent extrémiste évalué et/ou suivi par l’équipe Polarisation. Les consultations indirectes demandées à l’équipe par une personne ayant la charge de l’enfant, autre que les parents, ont aussi été incluses ; critères d’exclusion : personne mineure (moins de 18 ans) extrémiste ou radicalisée, dans une famille sans parent extrémiste identifié.
  • Variables disponibles : âge, genre, type d’extrémisme, diagnostic parental, diagnostic de l’enfant, type d’engagement clinique (évaluation et suivi des enfants, évaluation et suivi proposés aux parents, consultation indirecte auprès d’autres équipes au sujet des enfants ou des familles). Vingt-trois dossiers répondaient aux critères d’inclusion. En raison de la petite taille de l’échantillon et d’enjeux de confidentialité très sensibles, les données sont présentées de façon agrégée.
  • Analyse : les caractéristiques descriptives de l’échantillon ont été résumées par des moyennes et des écarts types pour les variables continues, et par des effectifs et des proportions pour les variables catégorielles, pour l’ensemble de l’échantillon et par groupe d’âge (voir le tableau 1). Des tests d’indépendance du khi carré de Pearson ont été réalisés dans R (R Development Core Team, 2017) pour examiner l’association entre le groupe d’âge (0-5 ; 6-11 ; 12-17), le type d’extrémisme (religieux ou non religieux) et le type d’engagement clinique de l’enfant (évalué ou non par l’équipe). Le V de Cramer a servi de mesure de la taille de l’effet.
  • Volet qualitatif : des entretiens individuels semi-structurés ont été menés avec des membres du personnel clinique et des personnes chargées de la supervision clinique (n = 5) offrant des services liés à la polarisation sociale au sein de l’équipe montréalaise. Un groupe de discussion (n = 7) a aussi été mené par visioconférence avec l’équipe clinique. Pour les entretiens individuels comme pour l’entretien de groupe, le guide portait sur les obstacles et les leviers perçus par l’équipe clinique pour joindre les enfants de personnes extrémistes, les engager dans une démarche et leur offrir des services cliniques, ainsi que sur l’expérience et le point de vue de l’équipe quant au travail avec des familles dont un parent est extrémiste. Combiner entretiens individuels et entretien de groupe visait à enrichir les données, en donnant accès à des manières à la fois collectives et personnelles d’aborder et d’approfondir les questions étudiées. Les entretiens ont été enregistrés et transcrits mot à mot. Une analyse thématique (Braun et Clarke, 2019) a été menée sur le matériau recueilli à l’aide du logiciel NVivo 12. L’approbation éthique a été obtenue auprès du comité d’éthique de la recherche du CIUSSS-CODIM. L’ensemble du matériau a été examiné avec soin et expurgé pour éviter toute atteinte à la confidentialité.
  • Analyse mixte : les résultats des analyses quantitatives et qualitatives ont été comparés en termes de convergence, de complémentarité et de divergence. Une technique de matrice de méthodes mixtes (O’Cathain et al., 2010) a servi à intégrer données qualitatives et quantitatives, afin de permettre une compréhension plus complète de l’objet d’étude, y compris des dynamiques de collaboration ou de non-collaboration entre les différents membres de la famille et les partenaires professionnels.

Tableau 1 — Caractéristiques des personnes de l’échantillon, au total et par groupe d’âge (N = 23)

  • Genre — filles. 0-5 ans : 6 (75,0 %) ; 6-11 ans : 5 (45,5 %) ; 12-18 ans : 2 (50,0 %) ; total : 13 (56,5 %).
  • Genre — garçons. 0-5 ans : 2 (25,0 %) ; 6-11 ans : 6 (54,5 %) ; 12-18 ans : 2 (50,0 %) ; total : 10 (43,5 %).
  • Âge — moyenne (ET). 0-5 ans : 4,13 (0,641) ; 6-11 ans : 7,73 (1,68) ; 12-18 ans : 14,3 (2,87) ; total : 7,61 (3,87).
  • Âge — médiane [min, max]. 0-5 ans : 4,00 [3,00 ; 5,00] ; 6-11 ans : 8,00 [6,00 ; 10,0] ; 12-18 ans : 13,5 [12,0 ; 18,0] ; total : 6,00 [3,00 ; 18,0].
  • Type d’extrémisme — conspirationniste/antisystème. 0-5 ans : 1 (12,5 %) ; 6-11 ans : 1 (9,1 %) ; 12-18 ans : 0 (0 %) ; total : 2 (8,6 %).
  • Type d’extrémisme — extrême droite. 0-5 ans : 0 (0 %) ; 6-11 ans : 3 (27,3 %) ; 12-18 ans : 1 (25,0 %) ; total : 4 (17,4 %).
  • Type d’extrémisme — masculiniste/genre. 0-5 ans : 1 (12,5 %) ; 6-11 ans : 0 (0 %) ; 12-18 ans : 0 (0 %) ; total : 1 (4,3 %).
  • Type d’extrémisme — religieux. 0-5 ans : 6 (75,0 %) ; 6-11 ans : 5 (45,5 %) ; 12-18 ans : 3 (75,0 %) ; total : 14 (60,9 %).
  • Type d’extrémisme — suprémaciste/masculiniste. 0-5 ans : 0 (0 %) ; 6-11 ans : 2 (18,2 %) ; 12-18 ans : 0 (0 %) ; total : 2 (8,7 %).
  • Type d’extrémisme (recodé) — extrémisme religieux. 0-5 ans : 6 (75,0 %) ; 6-11 ans : 5 (45,5 %) ; 12-18 ans : 3 (75,0 %) ; total : 14 (60,9 %).
  • Type d’extrémisme (recodé) — autre extrémisme, non religieux. 0-5 ans : 2 (25,0 %) ; 6-11 ans : 6 (54,5 %) ; 12-18 ans : 1 (25,0 %) ; total : 9 (39,1 %).
  • Évaluation de l’enfant par l’équipe — non. 0-5 ans : 6 (75,0 %) ; 6-11 ans : 6 (54,5 %) ; 12-18 ans : 1 (25,0 %) ; total : 13 (56,5 %).
  • Évaluation de l’enfant par l’équipe — oui. 0-5 ans : 2 (25,0 %) ; 6-11 ans : 5 (45,5 %) ; 12-18 ans : 3 (75,0 %) ; total : 10 (43,5 %).
  • Évaluation du parent par l’équipe — non. 0-5 ans : 4 (50,0 %) ; 6-11 ans : 1 (9,1 %) ; 12-18 ans : 0 (0 %) ; total : 5 (21,7 %).
  • Évaluation du parent par l’équipe — oui. 0-5 ans : 4 (50,0 %) ; 6-11 ans : 10 (90,9 %) ; 12-18 ans : 4 (100 %) ; total : 18 (78,3 %).
  • Consultation indirecte — non. 0-5 ans : 4 (50,0 %) ; 6-11 ans : 10 (90,9 %) ; 12-18 ans : 4 (100 %) ; total : 18 (78,3 %).
  • Consultation indirecte — oui. 0-5 ans : 4 (50,0 %) ; 6-11 ans : 1 (9,1 %) ; 12-18 ans : 0 (0 %) ; total : 5 (21,7 %).
  • Diagnostic posé chez le parent — non. 0-5 ans : 4 (50,0 %) ; 6-11 ans : 1 (9,1 %) ; 12-18 ans : 1 (25,0 %) ; total : 6 (26,1 %).
  • Diagnostic posé chez le parent — oui. 0-5 ans : 4 (50,0 %) ; 6-11 ans : 10 (90,9 %) ; 12-18 ans : 3 (75,0 %) ; total : 17 (73,9 %).
  • Diagnostic posé chez l’enfant — non. 0-5 ans : 6 (75,0 %) ; 6-11 ans : 6 (54,5 %) ; 12-18 ans : 1 (25,0 %) ; total : 13 (56,5 %).
  • Diagnostic posé chez l’enfant — oui. 0-5 ans : 2 (25,0 %) ; 6-11 ans : 5 (45,5 %) ; 12-18 ans : 3 (75,0 %) ; total : 10 (43,5 %).
  • Diagnostic du parent — trouble bipolaire. 0-5 ans : 1 (12,5 %) ; 6-11 ans : 0 (0 %) ; 12-18 ans : 0 (0 %) ; total : 1 (4,3 %).
  • Diagnostic du parent — trouble de la personnalité limite. 0-5 ans : 1 (12,5 %) ; 6-11 ans : 3 (27,3 %) ; 12-18 ans : 0 (0 %) ; total : 4 (17,4 %).
  • Diagnostic du parent — TSPT complexe. 0-5 ans : 1 (12,5 %) ; 6-11 ans : 1 (9,1 %) ; 12-18 ans : 0 (0 %) ; total : 2 (8,7 %).
  • Diagnostic du parent — trouble de la personnalité. 0-5 ans : 1 (12,5 %) ; 6-11 ans : 3 (27,3 %) ; 12-18 ans : 1 (25,0 %) ; total : 5 (21,7 %).
  • Diagnostic du parent — psychose/dépression. 0-5 ans : 0 (0 %) ; 6-11 ans : 1 (9,1 %) ; 12-18 ans : 2 (50,0 %) ; total : 3 (13,0 %).
  • Diagnostic du parent — psychose/TSPT. 0-5 ans : 0 (0 %) ; 6-11 ans : 2 (18,2 %) ; 12-18 ans : 0 (0 %) ; total : 2 (8,7 %).
  • Diagnostic du parent — donnée manquante. 0-5 ans : 4 (50,0 %) ; 6-11 ans : 1 (9,1 %) ; 12-18 ans : 1 (25,0 %) ; total : 6 (26,1 %).
  • Diagnostic de l’enfant — trouble de l’adaptation. 0-5 ans : 0 (0 %) ; 6-11 ans : 0 (0 %) ; 12-18 ans : 1 (25,0 %) ; total : 1 (4,3 %).
  • Diagnostic de l’enfant — anxiété. 0-5 ans : 0 (0 %) ; 6-11 ans : 0 (0 %) ; 12-18 ans : 1 (25,0 %) ; total : 1 (4,3 %).
  • Diagnostic de l’enfant — trouble de l’attachement. 0-5 ans : 0 (0 %) ; 6-11 ans : 2 (18,2 %) ; 12-18 ans : 0 (0 %) ; total : 2 (8,7 %).
  • Diagnostic de l’enfant — attachement. 0-5 ans : 1 (12,5 %) ; 6-11 ans : 0 (0 %) ; 12-18 ans : 0 (0 %) ; total : 1 (4,3 %).
  • Diagnostic de l’enfant — trouble de l’attachement/TDAH. 0-5 ans : 0 (0 %) ; 6-11 ans : 1 (9,1 %) ; 12-18 ans : 0 (0 %) ; total : 1 (4,3 %).
  • Diagnostic de l’enfant — trouble des conduites. 0-5 ans : 0 (0 %) ; 6-11 ans : 1 (9,1 %) ; 12-18 ans : 0 (0 %) ; total : 1 (4,3 %).
  • Diagnostic de l’enfant — DI, anxiété. 0-5 ans : 0 (0 %) ; 6-11 ans : 0 (0 %) ; 12-18 ans : 1 (25,0 %) ; total : 1 (4,3 %).
  • Diagnostic de l’enfant — aucun. 0-5 ans : 0 (0 %) ; 6-11 ans : 1 (9,1 %) ; 12-18 ans : 0 (0 %) ; total : 1 (4,3 %).
  • Diagnostic de l’enfant — TSPT. 0-5 ans : 1 (12,5 %) ; 6-11 ans : 0 (0 %) ; 12-18 ans : 0 (0 %) ; total : 1 (4,3 %).
  • Diagnostic de l’enfant — donnée manquante. 0-5 ans : 6 (75,0 %) ; 6-11 ans : 6 (54,5 %) ; 12-18 ans : 1 (25,0 %) ; total : 13 (56,5 %).

Note. Groupes d’âge : préscolaire (0-5 ans, N = 8) ; primaire (6-11 ans, N = 11) ; secondaire (12-18 ans, N = 4) ; total (N = 23). ET : écart type ; TSPT : trouble de stress post-traumatique ; TDAH : trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité.

Les comités d’éthique de la recherche du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal ont approuvé l’étude par examen de dossiers et l’étude sur le point de vue du personnel d’intervention. La participation du personnel clinique était éclairée, volontaire et anonyme. Toutes les données ont été soigneusement revues pour garantir la confidentialité.

Résultats

Résultats quantitatifs

Au total, 23 dossiers sur 160 répondaient aux critères d’inclusion (14 %). L’âge moyen des enfants était de 7,5 ans (ET = 3,87 ; étendue de 3 à 17 ans) (tableau 1). Pour ce qui est du genre, 43 % des enfants étaient des garçons et 57 % des filles.

Pour ce qui est de l’extrémisme des parents, 14 avaient été orientés pour un extrémisme religieux et 9 pour d’autres formes d’extrémisme, allant de l’extrême droite au suprémacisme blanc, au masculinisme et au conspirationnisme. Parmi ces 23 enfants, dix sont entrés dans une démarche clinique en raison d’une mesure légale de protection de la jeunesse, et dans tous ces cas, les parents présentaient un extrémisme religieux. Dans quatre cas, un soutien a été apporté à la famille élargie d’enfants de combattants étrangers, sans contact direct avec les parents ni avec les enfants.

Un diagnostic parental était disponible pour 17 parents, qui avaient parfois reçu plusieurs diagnostics. Les diagnostics les plus fréquents chez les parents étaient les troubles de la personnalité (limite et narcissique), la psychose (délirante ou affective), le trouble de stress post-traumatique complexe (TSPT-C) et le trouble de stress post-traumatique (TSPT).

Un diagnostic était disponible pour 10 enfants, avec une prédominance des troubles liés au stress (anxiété, trouble de l’adaptation, TSPT) et des troubles de l’attachement.

Les tests du khi carré ont montré que la proportion d’enfants évalués par l’équipe était plus élevée chez les parents adhérant à un extrémisme religieux (n = 10) que chez les parents adhérant à des formes non religieuses d’extrémisme (n = 0) (χ2 (ddl) = 8,65 (1) ; p = 0,003, V de Cramer = 0,61). Aucune différence d’âge significative n’est apparue selon le type d’extrémisme (χ2 (ddl) = 2,10 (2) ; p = 0,349, V de Cramer = 0,30) ni selon le type d’engagement clinique des enfants (χ2 (ddl) = 2,75 (2) ; p = 0,253, V de Cramer = 0,35).

Résultats qualitatifs : le point de vue de l’équipe clinique

Engagement et alliance thérapeutique

Selon l’équipe clinique, la plupart des parents se méfiaient au départ des services de santé et n’acceptaient que leurs enfants soient évalués et suivis que faute de choix (lorsque la protection de la jeunesse était en cause), ou dans l’espoir de faire bonne impression lors des procédures judiciaires ou auprès des services de sécurité, avec la conviction que l’équipe leur ferait rapport, malgré les affirmations contraires. D’après l’équipe, les parents oscillaient souvent entre des positions opposées. Tantôt, ces parents adoptaient une posture de soumission, cherchant à se conformer ou à séduire l’équipe en se présentant comme des victimes impuissantes. À d’autres moments, la colère dominait : ces parents disaient subir un traitement injuste et s’opposaient à toute forme d’aide pour leurs enfants (évaluation orthophonique, bilan neuropsychologique ou aide aux devoirs). D’autres parents évitaient surtout les rencontres cliniques, en oubliant ou en annulant à répétition les rendez-vous. Enfin, deux parents investissaient positivement le cadre thérapeutique et s’en servaient pour conforter une position de pouvoir face à l’autre parent, accusé de radicalisation plus poussée, et, dans un cas, pour psychopathologiser la détresse de leur enfant, le diagnostic jouant un rôle protecteur en soulageant la culpabilité liée à un attachement très insécure.

Lorsque les parents étaient méfiants, l’équipe avait le sentiment que les enfants vivaient de l’ambivalence face à l’évaluation ou à la thérapie, pris dans un conflit de loyauté. Dans cette situation, la plupart des enfants d’âge scolaire et des jeunes évitaient soigneusement les sujets sensibles, en particulier de parler de la maison ou de leurs parents. Il leur arrivait de reconnaître combien c’était difficile, comme Mary, qui a confié : « Mes parents, c’est quelque chose… Mais je les aime. » Les plus jeunes (4 à 7 ans) dévoilaient une grande part de leur situation par le jeu symbolique, livrant parfois des informations et se faisant gronder par leurs frères et sœurs pour cela, lors des séances de thérapie conjointe. Une petite fille a présenté un mutisme sélectif pendant des mois avant de commencer à s’engager dans la thérapie. Enfin, selon deux membres de l’équipe, le jeu symbolique permettait aux enfants d’exprimer indirectement leur attachement à la personne thérapeute sans avoir le sentiment de trahir leurs parents.

Les membres de l’équipe ont indiqué que le travail clinique avec les personnes qui avaient la charge d’enfants de combattants étrangers (d’âge préscolaire) était gratifiant lorsque l’impression dominait de pouvoir contribuer à déstigmatiser la situation et à soutenir le rétablissement d’un environnement sécurisant et bienveillant pour l’enfant. Dans certains cas, toutefois, la douleur et le désespoir de ces personnes, impuissantes à accélérer les procédures de réunification et à protéger l’enfant, suscitaient un sentiment d’impuissance au sein de l’équipe.

Les membres de l’équipe ont aussi évoqué leur rôle aux multiples facettes et l’éventail de stratégies employées pour engager les parents et les enfants. D’emblée, l’ensemble de l’équipe s’accordait sur l’importance de la clarté au sujet des solides cloisons juridiques qui existent au Canada entre le personnel de santé et les services de sécurité, en insistant sur le fait qu’aucune information ne serait transmise aux services de sécurité à moins d’une menace directe et immédiate pour la vie. L’équipe savait que cela ne suffisait pas à bâtir la confiance, dont l’établissement demandait souvent des mois ou des années. Des visites à domicile étaient toujours proposées. Des parents se réjouissaient de recevoir l’équipe, y voyant une manière d’établir une relation plus équilibrée par les rituels de l’hospitalité. D’autres y voyaient une menace, une intrusion supplémentaire dans leur vie. Enfin, certains parents acceptaient la visite à domicile, mais faisaient en sorte que l’équipe ne voie pas les enfants, pour échapper à une évaluation jugée inacceptable. D’autres espaces sociaux apparaissaient parfois comme des terrains intermédiaires. Par exemple, dans deux cas, les parents ont accepté que leurs enfants suivent une thérapie à l’école, mais pas dans un cadre clinique. L’école était perçue comme un cadre moins stigmatisant. Les parents faisaient aussi des recherches sur le profil des membres de l’équipe sur Internet et lisaient les publications de l’équipe ainsi que la couverture médiatique de ses prises de position publiques et de son travail. Dans quelques cas, la posture antiraciste et opposée à l’islamophobie de l’équipe a contribué à renforcer l’alliance, mais dans d’autres, elle a renforcé la méfiance, l’équipe étant jugée trop « woke ».

Conséquences perçues de l’extrémisme parental

Quant aux conséquences de la situation parentale et familiale pour l’enfant, la plupart des membres de l’équipe ont souligné à la fois l’importance de la parentification (et de la pseudo-maturité) et des épisodes de régression, où l’enfant se comportait de manière très perturbatrice pour attirer l’attention des adultes. La prise de risques était très présente. Un clinicien avait le sentiment qu’un enfant le provoquait délibérément en se vantant des contenus pour adultes qu’il regardait en ligne, s’identifiant à son parent par la fierté de la transgression. Un autre membre de l’équipe a rapporté qu’une fillette de 9 ans publiait des photos à caractère sexuel sur les réseaux sociaux et avait des conduites sexuelles à risque. Dans certains cas, des enjeux d’identité contradictoires étaient centraux : une mère avait donné un prénom féminin à son fils, tout en lui disant qu’il était le fils d’un héros de guerre mort. Selon la personne qui le suivait, ce garçon très résilient tentait de résoudre la situation en se servant d’un surnom masculin et en donnant un rôle central à une figure masculine lors des séances de jeu de sable. Certains enfants ont connu des périodes de placement en famille d’accueil et parfois une séparation d’avec des parents partis à l’étranger. L’équipe a observé que ces placements introduisaient souvent d’autres formes encore d’insécurité et de rupture dans la vie des enfants. La tristesse générale, et parfois les souhaits de mort, frappaient beaucoup l’équipe, qui estimait que la privation affective, l’imprévisibilité des parents et l’aliénation parentale étaient des facteurs de stress majeurs pour de nombreux enfants, et que la séparation d’avec les parents aggravait souvent les difficultés d’attachement et la détresse psychologique des enfants.

Certaines conséquences rapportées par l’équipe étaient associées aux pratiques éducatives des parents : un enfant de six ans devait étudier l’arabe pendant 2 heures avant d’avoir le droit de jouer ; un garçon de trois ans avait interdiction de jouer et ne devait regarder que des vidéos de propagande, très violentes. Dans ce dernier cas, l’enfant, qui ne parlait pas, était terrorisé et se cachait sous l’évier, avec de nettes réactions de sursaut. Bien qu’elle soit d’abord intervenue en raison d’allégations de violence conjugale, la protection de la jeunesse s’est rapidement retirée après que la mère a déclaré avoir menti sous l’effet de la colère. Le suivi de la famille a ensuite été perdu. Selon l’équipe, de nombreux parents adhérant à un extrémisme religieux (après une conversion ou non) critiquaient assez vivement certaines pratiques scolaires (liées surtout à l’alimentation ou aux possibilités limitées de pratique religieuse), mais ne remettaient en général pas en cause l’enseignement. Bien que l’équipe n’ait jamais pu évaluer leurs enfants en raison de leur refus, il en allait autrement des parents adhérant à l’alt-right ou aux mouvements suprémacistes blancs, qui parlaient longuement du fait que l’école faisait subir un lavage de cerveau à leurs enfants : « Elle émascule et castre leurs garçons, et prépare leurs filles à se faire violer par des immigrés. » L’un de ces parents faisait l’école à la maison à tous ses enfants, et d’autres voulaient le faire mais ne le pouvaient pas en raison de l’opposition de l’autre membre du couple. L’ensemble de l’équipe estimait que le milieu scolaire était globalement très protecteur pour les enfants, grâce aux relations entre pairs, à la possibilité d’échapper à un environnement familial toxique ou carencé, et à des relations significatives avec d’autres adultes. Des relations difficiles entre l’école et les parents érodaient toutefois nettement cette protection. Dans quelques cas, avec le consentement des parents, pour qui c’était plus commode, la thérapie a eu lieu à l’école, ce qui la rendait plus accessible aux enfants et réduisait la stigmatisation et le conflit de loyauté possibles.

Les défis des partenariats institutionnels

Les membres de l’équipe ont insisté sur la difficulté de réunir les acteurs institutionnels qui entourent les enfants et d’établir un consensus entre eux : protection de la jeunesse, école, autres services de santé et, parfois, services de sécurité. Les clivages et les conflits étaient fréquents, attisés par les fortes émotions que suscitent les représentations de la radicalisation. Par exemple, les membres de l’équipe avaient le sentiment que la relation parent-enfant était relativement positive et qu’une séparation serait néfaste, mais le personnel de la protection de la jeunesse et le tribunal estimaient que ces parents étaient toxiques et dangereux, et plaçaient les enfants en famille d’accueil. Dans d’autres cas, le scénario s’inversait, l’équipe exprimant bien plus d’inquiétude que les acteurs professionnels externes (école, garderie et DPJ). Les membres de l’équipe ont noté que les autres corps professionnels avaient tendance à réagir de façon nettement plus négative à l’extrémisme religieux des parents (avec l’étiquette de « terroristes ») qu’aux autres formes d’extrémisme politique et de genre. Dans les cas d’extrémisme religieux, ces services avaient tendance à minimiser l’importance de l’attachement ou les aspects protecteurs de la famille, tandis que, dans le cas de familles majoritaires adhérant aux discours de l’alt-right, suprémacistes blancs et masculinistes, la tendance était plutôt de minimiser le risque que représentait pour les enfants un environnement qui diabolise l’école et légitime la violence. Dans ces cas-là, il était particulièrement difficile d’amener la protection de la jeunesse à intervenir, et l’équipe percevait un angle mort autour des conséquences possibles des formes majoritaires d’extrémisme, que le personnel de la protection de l’enfance considérait comme relevant de la variation normale des pratiques éducatives entre lesquelles les parents peuvent choisir, et donc des droits parentaux.

Discussion

Enfants stigmatisés et enfants invisibles : les préjugés sociaux reproduits dans le champ de l’intervention ?

Bien que les effectifs soient faibles, le contraste est frappant entre le signalement fréquent, par l’école et/ou les services de sécurité, d’enfants de parents adhérant à un extrémisme religieux aux services sociaux et de santé, et la difficulté de joindre les enfants et les adolescents d’autres parents radicalisés issus de la majorité. L’équipe clinique confirme la présence de stéréotypes culturels et sociaux qui accentuent la représentation des familles minoritaires comme potentiellement dangereuses ou inadéquates, et minimisent la perception du risque pour les parents appartenant à la majorité. Ces résultats confirment l’affirmation de ce rapport spécial de l’ONU selon laquelle « la surrégulation et la visibilité de certaines familles (…) aux yeux de l’État sécuritaire suivent largement des lignes raciales, ethniques et religieuses bien ancrées » (p. 6). Ces observations peuvent susciter des inquiétudes pour la protection des enfants, minoritaires comme majoritaires. Dans le cas des familles minoritaires, le profilage et la stigmatisation peuvent faire éclater l’unité familiale et perturber l’environnement de l’enfant ; dans le cas des familles majoritaires, la normalisation de certaines formes d’extrémisme peut exposer l’enfant à une maltraitance psychologique et à une culture de la haine néfaste qui le coupe de la société. Après avoir analysé une série d’affaires de radicalisation portées devant les tribunaux de la famille britanniques, Ahdash (2018 ; Ahdash, 2020) soutient que l’interaction entre droit de la famille et lutte antiterroriste est préoccupante, car elle peut devenir un moyen de réguler les expressions culturelles, politiques et idéologiques de l’islam. Mais si le préjudice potentiel de cette interaction pour la fonction protectrice de la famille est établi et doit clairement être évité, on en sait beaucoup moins sur les conséquences néfastes possibles, pour les enfants, des angles morts des équipes cliniques et du personnel de sécurité issus de la majorité à l’égard des formes majoritaires d’extrémisme. À mesure que nos sociétés se polarisent, il devient urgent d’en savoir davantage pour trouver, dans l’intérêt supérieur de l’enfant, un équilibre entre intervenir et se mettre en retrait.

Des enfants en détresse : des parents fragiles et un environnement peu sûr

L’équipe clinique a indiqué que les enfants évalués ou suivis connaissaient globalement des niveaux élevés de détresse psychologique. Cette détresse était principalement liée à trois ensembles d’enjeux : la séparation familiale, la psychopathologie parentale et des conflits de loyauté nés d’une aliénation familiale ou sociale.

Les arrestations, les divorces et les décisions de protection de la jeunesse ont provoqué des séparations douloureuses et répétées entre les enfants et les adultes qui en avaient la charge. Même en présence d’attachements ambivalents, ces séparations étaient source d’anxiété, et souvent de retrait émotionnel ou de dissociation chez les enfants. Cela rejoint les observations faites sur les enfants de combattants étrangers de retour en Europe, retirés de force à leurs parents à leur arrivée, qui présentaient une détresse élevée et des signes de désorganisation (Mapelli et al., 2019).

Les difficultés d’attachement et les problèmes liés aux carences parentales étaient au premier plan chez les enfants de parents radicalisés présentant une psychopathologie associée. Ce n’est pas surprenant, la littérature ayant bien établi le lien entre différentes formes de trouble mental chez les parents et l’anxiété, la privation et parfois le trauma dans l’enfance. C’est par exemple ce que rapportaient Song et al. (2014) à propos de la descendance d’enfants soldats qui souffraient du TSPT de leurs parents. Il faut toutefois garder à l’esprit qu’il s’agit d’un échantillon clinique, donc biaisé, qui ne peut être considéré comme représentatif de la majorité des parents adhérant à des idées radicalisées.

Les diagnostics qui rendaient compte de la détresse de l’enfant étaient souvent acceptés de façon ambivalente et négociés entre les enfants, les parents et l’équipe clinique. Dans certains cas, des parents recherchaient activement un diagnostic (trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité ou trouble du spectre de l’autisme), qui représentait la projection du problème familial sur l’enfant, dans le rôle de patient désigné. Dans d’autres, les enfants et les jeunes laissaient entendre qu’un diagnostic de trouble lié au stress avait un effet apaisant, parce qu’il reconnaissait le tort subi, passé ou présent. Fait intéressant, bien qu’elle ait abordé les enjeux relationnels parent-enfant, l’équipe s’abstenait souvent d’employer l’étiquette de trouble de l’attachement (préférant la catégorie large des troubles liés au stress), en raison du blâme que cette étiquette pouvait faire peser sur les parents et de la nécessité de préserver l’alliance thérapeutique avec eux. Dans l’ensemble, les diagnostics n’étaient pas au premier plan de l’engagement clinique et servaient parfois à l’équipe d’outils stratégiques pour proposer un modèle explicatif non menaçant des difficultés des enfants.

Les conflits de loyauté étaient une autre source majeure de détresse pour les enfants. Il s’agissait souvent de conflits entre les parents et d’aliénation parentale, dont l’effet néfaste sur les enfants est bien établi. Les conflits avec l’école, dépeinte comme toxique et nuisible par les parents et investie de façon ambivalente par l’enfant, étaient aussi au premier plan. Comme l’école apparaissait aussi à l’équipe comme un environnement relativement protecteur pour les enfants, et comme un milieu capable, dans une certaine mesure, de veiller au bien-être de l’enfant, ce point revêt une importance particulière et suggère que la formation du personnel scolaire est un besoin urgent.

Le nombre d’enfants instruits à domicile au Canada et au Québec augmente régulièrement (Van Pelt, 2015). Si de multiples raisons expliquent ce phénomène, ces chiffres peuvent aussi refléter le fait qu’un nombre croissant de parents extrémistes antisystème, en Amérique du Nord, retirent leurs enfants de l’école pour les instruire à la maison, par désaccord avec les valeurs et les faits enseignés à l’école. Les conséquences possibles de ce qui pourrait être compris comme une forme d’aliénation sociale deviennent un enjeu de société qui appelle une attention immédiate.

Travailler avec les enfants de parents extrémistes : les défis de l’équipe clinique

Les résultats montrent que l’établissement d’une alliance thérapeutique avec les parents et les enfants est semé d’embûches. Les représentations d’une homogénéité institutionnelle et d’une absence de frontière entre institutions de santé et de sécurité sont des obstacles majeurs, en raison des nombreux cas, dans l’histoire et dans le monde, où le personnel clinique a dû renoncer à la confidentialité au nom de la sécurité nationale. La crainte d’une intrusion de la protection de la jeunesse dans la famille et d’un jugement clinique sur les idéologies parentales est une autre source majeure de méfiance. Tout en restant sincère et en se gardant de construire une alliance sur de fausses prémisses, l’équipe clinique peut avoir besoin de suspendre son jugement, et parfois son incrédulité (Witzum, 1999), afin d’établir une relation centrée sur le bien-être de l’enfant et de la famille.

Cette étude comporte plusieurs limites méthodologiques importantes. D’abord, la petite taille de l’échantillon ne permet aucune généralisation. Cet échantillon clinique est clairement biaisé du point de vue de la psychopathologie parentale et ne peut être considéré comme représentatif de toutes les situations d’enfants de parents extrémistes. De plus, en raison de la petite taille de l’échantillon, les cas n’ont pu être présentés en profondeur pour des raisons de confidentialité, et les données non agrégées n’ont pu être partagées. Le fait que l’étude repose sur des données de dossiers et sur les perceptions du personnel clinique ne donne pas un accès direct au point de vue des enfants et des parents, et implique des données limitées (et en partie manquantes). Malgré toutes ces limites, en raison du manque d’études dans ce domaine, ces résultats permettent de soulever des questions importantes et ouvrent la voie à de futures recherches.

Conclusion

Implications pour les politiques publiques : les résultats confirment la nécessité de partenariats fondés sur une perspective multi-acteurs (éducation, protection de la jeunesse, santé mentale jeunesse, organismes communautaires, services de sécurité, justice) pour faire face à la situation des enfants de parents extrémistes. La concertation future dans ce champ devra interroger la jurisprudence du domaine et explorer les risques et bénéfices possibles des diverses interactions entre droit de la famille et enjeux de sécurité nationale. Examiner les conséquences possibles de l’aliénation sociale en garantissant une approche fondée sur les droits de l’enfant, et considérer certains des risques potentiels de l’instruction à domicile dans les familles extrémistes (Pašagić, 2019), comptent parmi les grands défis qui appellent une attention immédiate.

Implications pour la pratique : il est urgent de former le personnel de la protection de la jeunesse et de la santé mentale jeunesse à prendre conscience de ses propres biais personnels et institutionnels, à comprendre la situation des enfants et à formuler un plan d’intervention systémique, éclairé par le trauma et l’attachement. La formation du milieu scolaire est en outre nécessaire pour préserver les capacités protectrices de l’école. Cela suppose par exemple de promouvoir un accueil chaleureux des enfants et une attention à leurs besoins individuels, tout en réduisant pour les enfants les conflits de loyauté par une alliance de travail sans jugement avec les parents. En cas d’inquiétude au sujet de la famille d’un enfant en raison de possibles tendances extrémistes chez les parents, il peut être recommandé que le personnel scolaire consulte d’abord des spécialistes de la santé mentale et la protection de la jeunesse plutôt que les services de sécurité, afin de limiter les stéréotypes et la perte de confiance des communautés, et de préserver l’intérêt supérieur de l’enfant. Enfin, avec les organismes communautaires, il peut être pertinent d’explorer des occasions de socialisation dans différents contextes (autour de l’école, mais aussi avec la famille élargie et la communauté) pour prévenir l’isolement des enfants et leur donner accès à d’autres systèmes normatifs.

Implications pour la recherche : des études transversales et longitudinales sur l’évolution à moyen et à long terme des enfants de parents extrémistes sont nécessaires de toute urgence pour éclairer l’intervention et les politiques. Elles devraient se concentrer sur les nouvelles formes majoritaires, sociales et politiques, d’extrémisme qui prospèrent aujourd’hui dans nos sociétés polarisées, et les documenter.

Complexe Systémique : à retenir

Ce texte a le mérite de regarder l’extrémisme parental depuis la place de l’enfant, et d’y trouver moins l’idéologie que ce qu’elle fait aux liens : séparations répétées, conflits de loyauté, parentification, diagnostics qui servent tantôt à désigner l’enfant comme patient, tantôt à reconnaître ce que l’enfant a subi. Pour la clinique systémique, plusieurs gestes se dégagent : séparer clairement le soin de la sécurité, proposer des terrains intermédiaires comme le domicile ou l’école, suspendre le jugement sans mentir, et traiter l’école comme une ressource protectrice à soutenir plutôt qu’à court-circuiter par un signalement sécuritaire. L’observation la plus dérangeante porte sur les institutions elles-mêmes : l’extrémisme religieux des minorités déclenche placements et soupçons, tandis que l’extrémisme de la majorité passe pour une variante des choix éducatifs. Les limites sont fortes : vingt-trois dossiers, aucun accès direct à la parole des enfants et des parents, un échantillon clinique chargé de psychopathologie, et une notion d’aliénation parentale employée sans discussion. À lire avec l’article sur la maltraitance institutionnelle dans les politiques de protection de l’enfance, et avec l’article sur les craintes des parents trans face aux services sociaux.

Notes de l’original

Note de l’équipe. Les comités d’éthique de la recherche du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal ont approuvé l’étude par examen de dossiers et l’étude sur le point de vue du personnel d’intervention. La participation de ce personnel était éclairée, volontaire et anonyme. Toutes les données ont été soigneusement revues pour garantir la confidentialité.

Contributions. Cécile Rousseau a conçu l’étude, analysé les résultats, rédigé le manuscrit et l’a révisé ; Diana Miconi a réalisé l’analyse quantitative et relu le manuscrit ; Janique Johnson-Lafleur a réalisé l’analyse qualitative et relu le manuscrit ; Christian Desmarais a relu et révisé le manuscrit ; Ghayda Hassan a relu et révisé le manuscrit.

Liens d’intérêts. L’équipe de recherche déclare n’avoir aucun lien d’intérêts potentiel en rapport avec la recherche, la rédaction ou la publication de cet article.

Financement. L’équipe de recherche déclare avoir reçu, pour la recherche, la rédaction et/ou la publication de cet article, le soutien financier suivant : une subvention du Fonds canadien pour la résilience (Canadian Resilience Fund, gouvernement fédéral du Canada) et de Sécurité publique Canada (8000-21042).

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Traduction non officielle en français de Enfants de parents extrémistes : les éclairages d’une équipe clinique spécialisée, par Cécile Rousseau, Diana Miconi, Janique Johnson-Lafleur, Christian Desmarais et Ghayda Hassan, Clinical Child Psychology and Psychiatry, vol. 29, no 2 (2024), doi : 10.1177/13591045231192340, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableau présenté en liste). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Children of extremist parents: Insights from a specialized clinical team », publié dans Clinical Child Psychology and Psychiatry (2024) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

Lire l’article original

Comment citer cet article

Rousseau, C., Miconi, D., Johnson-Lafleur, J., Desmarais, C., et Hassan, G. (2024). Enfants de parents extrémistes : les éclairages d’une équipe clinique spécialisée (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/enfants-de-parents-extremistes-les-eclairages-d-une-equipe-clinique-specialisee (Œuvre originale publiée en 2023 dans Clinical Child Psychology and Psychiatry, 29(2), 687-699 (2024) ; republiée en 2024 par Clinical Child Psychology and Psychiatry, https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/13591045231192340)

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