Qualitative Social Work · Travail social
Le livre de vie promet de reconstituer le passé de l’enfant placé ou adopté pour l’aider à tourner la page. Avec 17 familles d’accueil, parents adoptifs et membres des équipes de travail social, invités à figurer leurs craintes dans un bac à sable, une équipe de Bristol propose une autre idée du temps : le passé ne se range pas, il vit dans le présent.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Être, devenir, appartenir : négocier la temporalité, la mémoire et l’identité dans les conversations sur l’histoire de vie avec des enfants et des jeunes ayant connu le placement, par Eleanor Mary Staples, Debbie Watson et Katie Riches, publié dans Qualitative Social Work (SAGE) (2024), doi : 10.1177/14733250231168605, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Le tableau est présenté sous forme de liste ; les photographies des scènes de sable créées par les personnes participantes (figures 1 et 2) ne sont pas reproduites, par respect pour les personnes, et sont signalées entre crochets avec leur légende traduite ; les déclarations de fin d’article sont regroupées dans les notes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Le passé ne peut pas être élaboré puis « rangé » : il continue de vivre dans notre présent et dans notre futur.
Eleanor Mary Staples, Debbie Watson et Katie Riches
Résumé
Cet article mobilise les perspectives théoriques néomatérialistes féministes sur le temps et la temporalité pour examiner de façon critique une pratique du travail social, le travail sur l’histoire de vie, conçu pour aider les enfants qui sont ou ont été pris en charge par la protection de l’enfance, ou qui ont été adoptés, à construire un récit cohérent de leur parcours de placement, de leurs expériences adverses et de leur identité. Les données d’entretien présentées ici ont été produites avec 17 personnes participantes (familles d’accueil, parents adoptifs et membres des équipes de travail social des services de placement ou d’adoption) associées à un projet qui cherchait à comprendre comment certains aspects du travail sur l’histoire de vie pourraient se transformer en conversations ordinaires, au quotidien, entre les enfants et les adultes qui prennent soin d’eux (voir www.difficultconversations.info). Notre analyse met en lumière la manière dont ces personnes comprenaient et construisaient les dimensions temporelles des expériences et des identités des enfants, leurs passés, leurs présents et leurs futurs, lorsqu’il s’agissait d’avoir avec eux des conversations sur leur prise en charge. Au fil de la discussion, nous montrons la nécessité d’assouplir la configuration des histoires de vie et des identités des enfants en un « avant le placement » et un « après le placement », pour aller plutôt vers l’acceptation des multiples soi de l’enfant et des multiples personnes qui comptent pour lui, comme existant à travers le temps.
Mots-clés : adoption, placement familial, identité, histoire de vie, théorie, méthodes visuelles
Le nombre d’enfants pris en charge par l’État en Angleterre et au pays de Galles n’a jamais été aussi élevé : en mars 2021, 80 850 enfants étaient « confiés » (looked after), dont 2 870 ont été adoptés (Gov.uk, 2021). Si la plupart des enfants entrent dans le système de protection en raison de maltraitances et/ou de négligences, un nombre croissant de recherches commence à proposer une lecture structurelle du système de protection de l’enfance, en soulignant le rôle central des inégalités sociales (Elliott, 2020). Les expériences et les trajectoires des enfants placés préoccupent depuis plusieurs années les politiques publiques, la pratique et le militantisme associatif. Beaucoup d’enfants connaissent un manque de stabilité, des placements transitoires et la stigmatisation, et sont bien plus exposés à un trouble de santé mentale qu’un enfant élevé de façon continue par sa famille de naissance (Sanders, 2020). Dans ce contexte, cet article apporte un regard critique sur le travail sur l’histoire de vie (Life Story Work), une pratique établie du travail social destinée à atténuer ces effets négatifs en aidant l’enfant à comprendre son passé et à l’intégrer dans son présent (Coman et al., 2016).
Le travail sur l’histoire de vie aide les enfants qui entrent dans le système de protection à comprendre pourquoi ils ne peuvent pas vivre avec leur famille de naissance, à savoir ce qui leur est arrivé et pourquoi des décisions ont été prises à leur sujet, afin de les aider à s’assurer un sentiment d’identité. Les équipes qui s’engagent dans le travail sur l’histoire de vie rassemblent des fragments de la vie de l’enfant : objets ou images précieux, histoires racontées par la famille de naissance ou par les personnes qui ont accueilli l’enfant auparavant, et documents qui le concernent (Baynes, 2008). Tout cela est ensuite transformé en un récit écrit, souvent un livre de vie (Life Story Book). La manière de communiquer cette histoire dépend de l’âge et de la situation de l’enfant : il peut y être très associé par des activités fondées sur le jeu, la co-construction de frises chronologiques ou des visites aux personnes qui l’ont accueilli auparavant, ou bien le livre peut être composé par les adultes qui s’occupent de lui. Lorsqu’un nourrisson est confié en vue de son adoption, cette trace écrite, le livre de vie, est remise aux parents adoptifs, pour être explorée à mesure que l’enfant grandit. Ces processus de travail sur l’histoire de vie aident les enfants à comprendre et à formuler leur histoire, pour qu’elle fasse partie de leur mémoire et de leur identité. Ils facilitent la construction de leur autobiographie.
Disposer d’un récit cohérent des expériences adverses est particulièrement important pour les enfants ayant connu le placement, du fait de son lien avec le rétablissement après un traumatisme, surtout lorsque le récit est rompu (Jirek, 2017). Utiliser les histoires de vie dans la formation de l’identité repose sur l’idée que le passé « doit être formulé pour devenir mémoire » (Huyssen, 1995, p. 3) et exige une forme de construction autobiographique : « la manière dont nous racontons aux autres et à nous-mêmes l’histoire de notre vie » (Misztal, 2003, p. 10). Soutenir la mémoire autobiographique des enfants qui ne vivent pas avec leur famille de naissance fait partie de la pratique du travail social au Royaume-Uni. Par exemple, la réalisation d’un livre de vie est une étape obligatoire de la préparation à l’adoption, puisque les recommandations réglementaires précisent que « tout enfant dont le projet est l’adoption doit avoir un livre de vie » (DfE, 2014, 3.10, p. 45).
Les livres de vie font l’objet de nombreuses critiques que nous n’avons pas la place de reprendre ici (Watson et al., 2015a ; 2015b ; Hooley et al., 2016). Il importe toutefois de noter qu’en tant qu’intervention écrite visant à documenter le passé de l’enfant, les livres de vie ne peuvent pas restituer la richesse des détails ni les contextes temporels à travers lesquels l’enfant et l’adulte qui en prend soin tentent peut-être de donner sens aux souvenirs, aux attachements et, en définitive, à l’identité de l’enfant. De même, le travail plus large sur l’histoire de vie, qui peut se poursuivre pour les enfants qui restent placés, est critiqué parce qu’il commémore le passé au détriment du présent (Baynes, 2008). En outre, la formation des familles adoptives et des familles d’accueil peut présenter l’enfant comme un adulte en devenir en surestimant le caractère déterminant du traumatisme antérieur au placement, qui se cristallise dans la notion de « trouble de l’attachement », un (sur)diagnostic qui a fait l’objet de critiques (Woolgar et Scott, 2014).
Comme l’a montré un article antérieur issu de la même étude, les enfants et les jeunes ayant connu le placement disaient vouloir avoir des conversations ouvertes et honnêtes sur leur expérience avec les adultes présents dans leur vie. Ces jeunes avaient pourtant souvent l’impression que ces adultes manquaient d’assurance, de compétences, de connaissances ou d’ouverture pour avoir ces conversations, ou bien qu’il ne s’agissait pas de la personne choisie pour parler de leur vie (Watson et al., 2021). Dans le présent article, nous présentons le point de vue des adultes qui gravitent autour des enfants ayant connu le placement (équipes de travail social, parents adoptifs et familles d’accueil) sur le fait d’avoir des « conversations difficiles sur le placement ».
Nous présentons des données qualitatives qui explorent la possibilité de recadrer une partie du « travail » du travail sur l’histoire de vie en « conversations sur le placement ». Ce recadrage traduit une attention dynamique, temporelle et multiperspective, qui reconnaît les effets du temps et de la temporalité sur l’expérience des enfants et des adultes. Pour ce faire, nous nous appuyons sur les analyses néomatérialistes féministes du temps et des temporalités, en particulier sur les travaux de Karen Barad (2017) et de Karin Murris (2020), qui défont l’idée d’une existence dans le temps purement chronologique. Ce faisant, cet article met en question l’objectif de construire un passé, un présent et un futur linéaires pour les enfants ayant connu le placement au moyen d’une intervention comme les livres de vie. Nous ouvrons plutôt aux adultes la voie d’une co-construction de la mémoire et de l’identité avec les enfants dont ces adultes prennent soin, à travers des conversations quotidiennes sur le placement.
Ce qui motive cette façon de théoriser le sujet, c’est la prise en compte des contextes politico-économiques et du travail social en Angleterre. Ces contextes comprennent l’augmentation du nombre d’enfants qui entrent dans le système de protection, et des coupes dans les budgets des collectivités locales, y compris ceux de l’aide sociale à l’enfance et des services de santé mentale de l’enfant et de l’adolescent (CAMHS), qui ne montrent aucun signe de relâchement tant les finances publiques sont sous pression (Elliott, 2020 ; Griffin et al., 2022). Dans ce contexte, la pratique du travail social doit de toute urgence trouver des moyens d’aider les enfants et leurs nouvelles familles ou les personnes qui les accueillent à concilier le passé, les présents et les futurs des enfants. Il est donc vital de soutenir les parents adoptifs et les familles d’accueil à ouvrir des conversations sur le parcours de placement dans les moments ténus de la vie quotidienne. Dans cet article, nous suggérons que les principes du travail sur l’histoire de vie pourraient être tissés et intégrés dans toute la vie familiale, d’une manière qui ne commémore pas excessivement le passé et ne le projette pas non plus sur l’adulte en devenir. Au cœur de cette démarche se trouve la dissolution de binarités comme celle qui oppose l’identité de l’enfant avant et après le placement, ou la recherche d’une autobiographie unique et « vraie » qu’il faudrait conserver et réassembler. Les concepts théoriques utilisés dans notre analyse sont explorés dans la section suivante.
Les conceptions traditionnelles de l’enfance, souvent influencées par la psychologie, suggèrent un mode de développement linéaire dans lequel l’enfant pose les fondations de l’adulte en devenir : une sorte de « moonshot », de pari lancé vers la Lune. Dans cette trajectoire très complexe et soigneusement agencée vers l’âge adulte, l’enfance est jugée importante (James et Prout, 2015). On reproche à ce cadrage adultiste, tourné vers l’avenir, de l’enfant en devenir de ne pas reconnaître l’enfant « étant », celui qui existe maintenant. Il surestime l’enfance comme « antécédent potentiel de la névrose adulte » (James et Prout, 2015, p. 209), ce qui est particulièrement marqué dans la construction des enfants ayant connu le placement.
Une vision développementale de l’enfance risque de forclore « le maintenant épais de chaque moment », qui est « déjà leur enfance située en même temps que leur futur et le présent » (Murris, 2020, p. 172). Pour les enfants ayant connu le placement, ce « maintenant épais » temporel existe dans la vie familiale en même temps dans des conditions temporelles antérieures, présentes et postérieures. Les souvenirs, les rencontres relationnelles et le sentiment d’appartenance traversent les agencements familiaux et institutionnels dont ces enfants font partie, entre familles de naissance, familles d’accueil et, dans certains cas, familles adoptives. Les liens antérieurs n’existent pas seulement dans le passé : ils restent une part de l’enfant, et exigent des adultes qui l’entourent qu’ils reconnaissent, respectent et rendent justice à ce qui a précédé (Murris, 2020).
Ce sentiment de coexister à travers le temps, dans des temporalités multiples, est conceptualisé comme un « temps vécu », par opposition au « temps de l’horloge ». Les travaux théoriques de Barad sont utiles pour éclairer ce concept :
… une entité donnée peut être en (un état de) superposition de différents temps. Cela signifie qu’une particule donnée peut être dans un état de coexistence à de multiples temps, par exemple hier, aujourd’hui, demain… Il n’y a pas de temps déterminé, seulement une indétermination temporelle spécifique (Barad, 2017, p. 219-220).
La notion de « temps vécu » ne représente pas un rejet du temps chronologique. Elle reconnaît plutôt que nos expériences du monde et la construction de notre identité reposent sur des temps différents qui toujours « déteignent les uns sur les autres » (Barad, 2017, p. 220). Nous concevons donc les histoires de vie et les identités des enfants comme « pleines d’héritages et de remémorations, et pleines d’à-venir, du soin apporté à ce qui pourrait encore être » (Haraway, 2016, p. 2).
Une forme de « temps vécu » est la commémoration, où les enfants sont mis en mesure de garder à l’esprit des membres passés de leur famille et d’honorer leurs relations passées à l’aide de jouets, d’objets, de livres de vie et de photographies qui comptent pour eux (Watson et al., 2019), dans leur effort pour garder des liens affectifs avec des entités et des souvenirs humains et non humains (Rogers, 2018). Permettre aux enfants ayant connu le placement de garder à l’esprit des membres de leur famille de naissance et de conserver des liens affectifs est complexe, et exige de toutes les parties ce que l’on décrit comme une forme de « travel hopping », de voyage par sauts : c’est-à-dire « l’art de remarquer les temporalités multiples » (Murris et Kohan, 2020, p. 4). L’expression travel hopping est empruntée à la nouvelle de Kyoko Hayashi Trinity to Trinity, « écrite à travers le temps, le lieu, l’histoire et la mémoire, en quête d’une façon de porter justement le deuil des victimes des bombardements atomiques » (Barad, 2017). Point essentiel, le travel hopping pose que, si les injustices passées existent bien dans le passé, elles se répercutent dans le présent et le futur et ne peuvent jamais être effacées existentiellement : « le passé n’est jamais fini » (Barad, 2017, p. 73).
Nous soutenons que cette façon de penser le temps, la temporalité et l’identité offre des occasions de contester les visions déterministes des enfances post-traumatiques, puisque « l’ontologie d’une entité “dans” le passé reste ouverte à de futurs remaniements » (Murris et Kohan, 2020, p. 9). Pour les enfants ayant connu le placement, donner sens à des événements traumatiques et adverses exige plus que de les cataloguer et de les archiver. Cela suppose d’accepter que ces événements, ces sensations et ces souvenirs vivent avec eux dans le présent et le futur, à travers les domaines temporels. Ils restent ainsi ouverts à une intégration dans l’identité de l’enfant qui dépasse la binarité avant et après le placement.
Dans cet article, nous reconnaissons le rôle des adultes dans la vie des enfants ayant connu le placement, dans le contexte d’une vie commune au présent où l’on imagine l’avenir et où l’on affronte les histoires qui les co-constituent. L’indétermination temporelle, ou « temps vécu », qui, selon nous, rend le mieux compte des histoires de vie et des identités des enfants ayant connu le placement, pose un défi particulier aux familles d’accueil et aux familles adoptives. Les responsabilités envers les enchevêtrements relationnels de la vie d’un enfant ayant connu le placement sont sans doute plus imbriquées, plus multiples et plus décisives que pour un enfant élevé uniquement par sa famille de naissance (Murris, 2020). Cet article explore les réponses, les constructions et les compréhensions des histoires de vie et des identités des enfants chez des parents adoptifs, des familles d’accueil et des membres des équipes de travail social, à travers les « conversations difficiles sur le placement », et la manière dont elles se manifestent à travers et par le temps.
Les personnes participantes ont été recrutées dans deux collectivités locales d’Angleterre, avec le soutien de l’encadrement des services sociaux. L’approbation éthique du projet a été accordée par le comité d’éthique de la recherche de la faculté des sciences sociales et du droit de l’université de Bristol. Vu la sensibilité du sujet, il importait que les trois membres de l’équipe de recherche aient l’expérience du travail avec ces groupes. Le tableau ci-dessous présente les personnes participantes (tableau 1).
Tableau 1 — Personnes participantes et caractéristiques
La méthode de production des données était le « bac à sable » (sandboxing) : chaque personne participante recevait un petit plateau portable rempli de sable et une sélection de petits objets, comme des véhicules, des coquillages, des animaux, des bâtiments, des personnages, des fleurs et des arbres. De l’eau était fournie dans des pichets pour créer des bassins ou rendre le sable plus facile à modeler. Il était ensuite demandé de créer dans le sable des scènes représentant les espoirs et les craintes liés au fait d’avoir des conversations difficiles sur l’histoire de vie avec le ou les enfants dont la personne prenait soin, qu’elle avait adoptés ou avec qui elle avait travaillé. Une fois les scènes de sable terminées, nous avons mené un entretien individuel à l’aide d’un guide thématique semi-directif (figures 1 et 2).
[Figure 1 (Photographie d’une scène de sable créée dans un bac à sable miniature, avec divers petits personnages et objets) — scène de sable créée par une personne participante, non reproduite ici.]
[Figure 2 (Photographie d’une scène de sable créée dans un bac à sable miniature, avec divers petits personnages et objets) — scène de sable créée par une personne participante, non reproduite ici.]
La méthode du bac à sable est une adaptation de l’usage thérapeutique du jeu de sable proposé par Lowenfeld (1979), à des fins de recherche créative non thérapeutique, guidée par les personnes participantes (Mannay et al., 2017). On trouvera un compte rendu plus détaillé de la même approche méthodologique dans un article antérieur issu de la même étude, consacré aux enfants et aux jeunes (Watson et al., 2021). Certaines des personnes adultes participantes ont d’abord exprimé des hésitations à créer des scènes de sable. Toutes ont pourtant pris part à l’activité, et ont ensuite dit combien la méthode les avait aidées en leur donnant le temps, l’espace et la matière physique (le sable et les figurines) pour « réfléchir aux choses » avant l’entretien. Pour les parents adoptifs et les familles d’accueil, les conversations difficiles sur le placement étaient tissées, consciemment et inconsciemment, dans leur vie quotidienne ; il était donc important d’utiliser une méthode qui puisse offrir aux personnes participantes l’occasion de rendre ce familier étrange (Mannay, 2010). Le bac à sable nous a permis de démêler des significations tenues pour acquises sur les histoires de vie des enfants ayant connu le placement et sur les identités qui en découlent : leurs passés, leurs présents et leurs futurs. Il a aussi permis aux personnes participantes d’exprimer des points de vue multiples, parfois contradictoires, sur les parcours de placement et les histoires de vie des enfants, et sur leur propre rôle dans ces récits à travers le temps.
Produire des données riches et différenciées sur ce sujet faisait partie intégrante de notre tentative d’élargir le champ de la recherche et de la pratique du travail sur l’histoire de vie, qui peut être pensé comme une « intervention » menée par des équipes spécialement formées pendant une durée limitée (Hammond et al., 2020). Il peut aussi être pensé comme un exercice de gestion des risques liés au traumatisme antérieur au placement (Hooley et al., 2016). Notre conception des conversations sur le placement, au contraire, implique de reconnaître les enchevêtrements de l’être, de l’appartenance et du devenir, où le passé vit nécessairement dans le présent et le futur, et à travers eux. Nos résultats et notre discussion explorent cela plus en détail ci-dessous.
Nos résultats s’organisent autour de thèmes inspirés de la notion d’« indétermination temporelle spécifique » (p. 220) du passé, du présent et du futur proposée par Barad (2017). Ces thèmes présentent les expériences temporelles et les identités comme co-construites par les adultes qui prennent soin des enfants. Nous avons analysé les données selon la démarche d’analyse thématique exposée par Braun et Clarke (Braun et Clarke, 2006 ; 2021). L’usage explicite d’une théorisation néomatérialiste féministe du temps, conjugué à nos propres connaissances et à notre expérience de la recherche, a guidé l’analyse et l’interprétation des données de manière cyclique et itérative. Il en est ressorti trois thèmes, « Identité, fracture et flux », « Reconnaître dans l’instant » et « Des souvenirs vivants », présentés ci-dessous.
Ce premier thème rend compte de la manière dont les personnes participantes comprenaient la temporalité par rapport à l’identité de leur enfant. Elles l’exprimaient souvent dans la ligne de conceptions développementales de l’enfance profondément ancrées dans la culture : l’enfance comme temps fondateur du développement de l’adulte « en devenir » (James et Prout, 2015). Beaucoup insistaient sur le fait d’aider l’enfant à aller de l’avant, loin de son passé, pour s’assurer un sentiment de soi et une vie future plus stable et plus apaisée. Plus précisément, la majorité des récits présentaient l’identité des enfants1 comme ayant deux dimensions, un « avant » (avant l’entrée dans le système de protection) et un « après » (entrée dans le système de protection ou adoption).
Les parents adoptifs et les familles d’accueil sont les adultes les plus proches des enfants en matière de soins quotidiens, d’affection et d’obligations. Dans ces deux groupes, la métaphore d’une identité de l’enfant « bloquée » dans l’espace et le temps de l’« avant le placement » était particulièrement présente :
Il est bloqué depuis si longtemps… et il pense encore qu’il est une mauvaise personne, alors il faudrait une façon d’avancer pour libérer cette espèce de noirceur enfermée à l’intérieur, je crois, et chaque jour c’est une lutte permanente pour la contenir. Je veux juste qu’il ait l’esprit en paix, qu’il profite vraiment de la vie et qu’il regarde devant lui et, eh bien, qu’il profite du présent. Il a le présent (Sally, famille adoptive).
L’immobilité émotionnelle et relationnelle perçue chez les enfants inquiétait beaucoup de parents adoptifs et de familles d’accueil : elle pesait lourdement sur les enfants comme un « fardeau horrible » (Alan, famille d’accueil). Dans certains cas, les enfants étaient décrits comme ayant une identité uniquement enracinée dans le passé, déconnectée du présent :
Il se présente et se perçoit comme une victime, il pense qu’il sera toujours une victime et il n’arrive pas à dépasser ça. Nous voulons l’aider à dépasser ça en ayant ces conversations (Des, famille d’accueil).
La fixité des enfants dans un temps et un espace dont on pensait qu’ils ne correspondaient plus au présent ou à l’avenir souhaités suscitait une certaine confusion et de l’anxiété. En substance, les familles d’accueil et les parents adoptifs voyaient souvent la fixation des enfants sur le passé, ou leur fixité dans le passé, comme ce qui les empêchait de vivre leur présent ou de s’engager dans ce qui était présenté comme une identité plus positive d’après le placement :
Elle pense à elle [sa sœur] comme à un bébé… Alors son image, son imagination, et nous ne pouvons pas mettre à jour ces photos… ça l’aiderait sans doute à avancer. Mais c’est, pour elle, la vie est figée, en ce sens (Alan, famille d’accueil).
De fait, ce sentiment d’un mouvement nécessaire depuis le passé, vers le présent et le futur, que faciliteraient les conversations difficiles sur le placement, apparaissait dans toutes les scènes de sable, quel que soit le groupe. Les personnes participantes avaient foi dans les conversations difficiles sur le placement pour guérir une rupture ou un trou dans le récit de l’enfant, pour permettre, comme le dit Jessica, du travail social : « que tous nos enfants aiment leur place, aiment leur vie ». Il est utile ici de considérer comment l’usage des conversations sur le placement pour guérir et faire avancer les enfants pourrait être reconfiguré à partir du « temps vécu », au sens de Barad (2017).
Des conversations sur le placement fines et quotidiennes, fondées sur le « temps vécu », acceptent la marque indélébile que les expériences antérieures au placement laissent sur les enfants. Elles reconnaissent les traumatismes et les injustices que les enfants ont pu subir, mais admettent aussi que les enchevêtrements relationnels avec la famille de naissance peuvent être aujourd’hui une source à la fois de joie et de douleur. Elles rendent ces fils temporels vivants, tissés de façon modeste et sûre dans la vie de l’enfant, à la table de la cuisine après le dîner, en voiture sur le chemin de l’école ou au détour de rêveries sur ses aspirations. Comme le dit Barad, nous « les tissons dans le récit enchevêtré » (p. 61). Reconnaître les enchevêtrements du passé, du présent et du futur d’un enfant dans son existence quotidienne mettrait en question l’idée que, pour qu’un enfant aime sa « place », il doit être libéré du passé, que le passé doit être surmonté. Cela pourrait à son tour alléger le poids que ressentent les familles d’accueil, chargées de faciliter ce mouvement.
Fait notable, certains parents adoptifs eux-mêmes, et la plupart des membres des équipes de travail social à propos des parents adoptifs, évoquaient un sentiment de blocage. Les parents adoptifs avaient souvent le sentiment (ou étaient décrits comme ayant le sentiment) d’être empêchés d’accéder à leur propre présent ou à leur propre avenir par les effets paralysants du passé de leur enfant :
Ils se disent : je ne peux rien dire, je n’avance plus, et je ne sais pas quoi faire (Jeanine, travail social, adoption)
L’idée que reconnaître l’identité et les expériences « passées » de l’enfant pourrait nuire à la vie de l’enfant et de la famille au présent peut se comparer à la peur d’ouvrir une « boîte de Pandore ». Ce sentiment fondait en partie la raison d’être de la recherche, comme le résumait succinctement Sally, mère adoptive :
On nous avait dit en formation qu’il fallait le faire régulièrement, que c’était important, alors c’était ma seule question à toutes les familles adoptives qui venaient nous parler pendant la formation : « Comment vous avez fait ? », et elles répondaient : « On ne l’a pas fait », « On ne l’a pas fait, on ne l’a pas encore fait », « On le fera bientôt », ou « Je ne sais pas trop », ou « Je crois que quelqu’un a écrit un livre ».
L’un des moyens par lesquels nous avons tenté de lever ce blocage, celui de ne pas savoir ou d’avoir peur de parler des histoires de vie et des identités des enfants, a été la méthode du bac à sable. Elle a permis aux personnes participantes de représenter visuellement les conversations sur le placement, d’abord de façon autonome et réfléchie, au lieu de devoir formuler des réponses sur le moment. Elle se prêtait aussi à une réflexion sur les aspects temporels et spatiaux des conversations sur le placement, et des chemins ou des traversées de ponts étaient ainsi souvent créés dans le sable.
Ces parcours étaient présentés comme des entreprises nécessaires pour faire sortir les enfants de l’emprise d’une identité d’avant le placement informe, menaçante ou chaotique. En même temps, les personnes participantes reconnaissaient que ce processus obligeait les adultes comme les enfants à affronter, élaborer et mettre en mots des émotions difficiles et des souvenirs douloureux :
… on peut peut-être voir un chemin là-bas, mais s’il y a des dangers et que cette zone est défendue, on peut se blesser en essayant de passer de l’autre côté (Esme, famille adoptive)
L’usage de telles métaphores permettait aux personnes participantes de représenter bien des complexités et des ambiguïtés des conversations difficiles sur le placement. Ce qui était souvent décrit, pourtant, c’était un processus où le passé pouvait déteindre de façon imprévisible sur le présent et le futur et, comme le dit Esme ci-dessus, faire des dégâts.
Une façon utile de reconceptualiser la peur d’ouvrir la « boîte de Pandore » du passé des enfants consiste à mobiliser la notion de « travel hopping » (Hayashi, 2010 ; Barad, 2017 ; Murris et Kohan, 2020). Dans les conversations sur le placement avec les enfants et les jeunes, le travel hopping supposerait de reconnaître que nos identités ne peuvent pas être enfermées dans les moments linéaires et chronologiques du « temps de l’horloge ». Il suggère plutôt que nous existons comme des êtres qui sautent sans cesse d’un souvenir, d’un espoir, d’une sensation, d’une émotion à l’autre, ou à plusieurs à la fois, à travers différentes temporalités. Dans cette perspective, le travail des conversations sur le placement n’est pas de « reconstruire » un récit séquentiel et linéaire de la vie de l’enfant. Le but devient plutôt d’établir de petites connexions entre le passé, le présent et le futur de l’enfant, en sachant que le passé ne peut pas être élaboré puis « rangé » : il continue de vivre dans notre présent et dans notre futur.
Dans l’ensemble, les données de ce thème montrent que les conceptions de l’identité des enfants chez les personnes participantes reposaient généralement sur une compréhension de la temporalité en termes de « temps de l’horloge » plutôt que de « temps vécu ». Cependant, si le besoin de libérer les enfants du passé pour les faire entrer dans le présent se faisait fortement sentir, respecter et reconnaître l’enfant « ici et maintenant » était aussi une préoccupation dominante chez les personnes participantes, comme on le verra ci-dessous.
Ce thème explore dans quelle mesure les parents adoptifs, les familles d’accueil et les équipes de travail social comprenaient l’indétermination temporelle des enfants au présent, c’est-à-dire comment ces adultes comprenaient le rôle du temps dans l’identité d’un enfant « ici et maintenant ». C’est ce que Bella, parent adoptif, décrivait comme le besoin permanent de l’enfant d’avoir « ce sentiment que quelqu’un le reconnaît ». Beaucoup de personnes participantes disaient avoir le devoir de rencontrer les enfants tels qu’ils sont, dans l’instant, et non de les construire tels qu’ils étaient (avant le placement) ou tels qu’on voudrait qu’ils soient (après le placement) :
Les gens voudraient que l’enfant sourie et ait l’air heureux, mais ce n’est pas forcément… Je trouve ça vraiment agaçant quand les gens essaient sans arrêt de dérider un enfant. Ça n’aide vraiment pas… Le calme, l’acceptation (Finn, travail social, adoption).
Lorsque les personnes participantes abordaient l’indétermination temporelle de l’enfant « ici et maintenant », c’était souvent en lien avec la famille de naissance des enfants. Celles qui refusaient de « dérider » à tout prix les enfants reconnaissaient la présence continue de la famille de naissance dans la vie de l’enfant, quel que soit le niveau de contact. Dans l’ensemble, il était reconnu que les enfants existent en relation à la fois avec leur famille adoptive ou d’accueil et avec leur famille de naissance, et que leurs relations passées constituent une part de leur présent et de leur futur :
… un enfant, c’est un peu comme eux, alors c’est un peu bizarre parce qu’il ne sera jamais comme eux, mais il n’est pas non plus exactement comme eux. Il est au milieu, non ? Entre les deux (Mariela, travail social, accueil familial)
Les personnes participantes percevaient aussi autrement la nature temporellement enchevêtrée de l’enfant « ici et maintenant ». Par exemple, un accueillant familial disait être prêt à entamer avec le jeune qu’il accueillait un dialogue sur des aspects inconnus de leurs passés à tous deux, en sachant que ces informations déteindraient sur leurs identités présentes et leurs soi futurs :
Sa plus grande question, c’était : qui était mon père ? On a fait le test ADN… on ne connaîtra sans doute jamais son vrai père, mais ce qu’on pourrait peut-être faire, c’est établir un peu d’histoire pour lui dire : regarde, voilà. [Nous] avons fait la même chose, donc ça ne s’est pas fait dans l’isolement
(Alan, famille d’accueil)
Pour autant, respecter l’interaction entre le passé, le présent et le futur d’un enfant, ce que Murris (2020) appelle le « maintenant épais » de l’identité d’un enfant, n’allait pas de soi. Accepter le caractère indélébile du passé, tout en sachant que ses significations se construisent dans le présent et le futur, pouvait être particulièrement difficile pour les parents adoptifs. Comme le résumait une personne du service social chargée de l’adoption, reconnaître le passé de l’enfant suscite chez certains parents adoptifs une angoisse existentielle, à cause de ce que cela signifie pour l’unité familiale au présent :
Le caractère définitif, le désir de protéger leur enfant de la souffrance et du mal. La peur pour eux-mêmes, de ne pas être les vrais parents et de ne pas pouvoir résoudre la quadrature du cercle. L’inquiétude de ne jamais pouvoir satisfaire un enfant. Un dilemme existentiel immense, immense (Isabella, travail social, adoption)
De fait, les parcours craintifs que les familles d’accueil et les parents adoptifs affrontaient en envisageant le passé de leurs enfants, afin de les reconnaître au présent, apparaissaient dans l’ensemble des scènes de sable créées. Cette construction du passé repose sans doute sur une compréhension de la temporalité en termes de « temps de l’horloge », où le passé reste « là-bas, derrière » et où le regarder risque de raviver le traumatisme de l’enfant (Barad, 2017). Le « temps vécu », lui, éclaire la manière dont le passé est toujours dans l’enfant « ici et maintenant » et sera toujours là dans l’adulte à venir. Aider les parents adoptifs et les familles d’accueil à comprendre comment le passé est nécessairement tissé dans le présent et le futur pourrait rendre l’idée de ces conversations moins effrayante et moins stressante.
Le parent adoptif qui suit commentait sa scène de sable, un carrefour, d’une manière plus proche d’une compréhension en termes de « temps vécu ». Il suggérait que les conversations difficiles sur le placement créent des ambiguïtés, plutôt qu’elles n’offrent un moyen simple d’élaborer puis de « remettre en ordre » le passé de leur enfant :
Les réactions, parfois, d’où le carrefour, j’aimerais penser qu’en parlant aux filles, on a des retours, mais ça mène alors à des émotions très différentes. Ça peut remuer des choses qui ne sont pas agréables pour elles… C’est un peu déroutant, en fait (Bill, famille adoptive)
Dans sa réflexion, Bill reconnaît ce que les conversations difficiles sur le placement peuvent déclencher, notamment de la confusion, de la détresse et une période de déstabilisation pour l’enfant et pour l’adulte. Il admet aussi qu’elles peuvent susciter des émotions différentes, qui ne sont pas toutes forcément négatives. Ce faisant, il reconnaissait que le passé est « vivant dans l’épais ici et maintenant » (Barad, 2017). Il offrait à ses enfants la possibilité d’être reconnues dans l’instant : les enchevêtrements désordonnés du passé, pris dans les espoirs pour l’avenir et recouverts des réactions émotionnelles du présent.
Les données montrent que beaucoup de parents adoptifs et de familles d’accueil comprennent bien que « les relations établies ne disparaissent jamais, si grandes que soient les ruptures ou les barrières » (Rogers, 2018, p. 186). Au cœur de cette compréhension se trouve l’idée que le passé d’un enfant n’a pas à être commémoré sous une forme figée, mais peut être vu comme une part fluide de son identité, qu’il n’est pas nécessaire d’« élaborer » puis de « ranger ». Cependant, comme on l’a vu, ce cheminement ou ce processus suscitait une certaine appréhension chez les personnes participantes, ce qui signale le besoin d’un soutien supplémentaire pour les parents adoptifs et les familles d’accueil dans la conduite, tout au long de la vie, des conversations sur le placement avec les enfants.
Beaucoup de personnes participantes exprimaient des inquiétudes et des frustrations de ne pas pouvoir vérifier l’exactitude des souvenirs des enfants ni savoir comment la mémoire devait être représentée. Ce thème explore la manière dont les personnes participantes comprenaient la charge affective et l’exactitude des souvenirs des enfants. Il s’intéresse aussi au pouvoir qu’ont ces souvenirs et ces identités « passées » de s’étendre jusqu’au présent. La pression d’être « plus que » des parents ou des familles d’accueil ordinaires comportait la responsabilité de conserver et d’organiser les souvenirs des enfants. La mémoire était ainsi comprise par les personnes participantes à la fois comme une archive historique objective à réassembler (par exemple au moyen des livres de vie ou des dossiers de placement) et comme quelque chose de dangereux, de peu fiable et qu’il valait peut-être mieux éviter.
Un aspect connexe de ce thème concerne le regard des personnes participantes sur les pratiques parentales ou d’accueil. Sans surprise peut-être, un discours particulièrement dominant dans le champ de l’adoption veut que les enfants ayant connu le placement aient besoin d’un certain type de parentalité ou de soins, qui exige parfois un soutien par une intervention psychologique ou de travail social (Staines et al., 2019). Ce discours tend à se rattacher à des présupposés sur le traumatisme et l’attachement qui imposent une approche plus « sensible » pour surmonter, selon les termes assez peu critiques d’un article, « les problèmes et les difficultés que présentent les enfants adoptés après un placement » (Rushton et al., 2005, p. 25). Ces discours étaient visibles dans les données, lorsque les personnes participantes exprimaient ces idées en termes d’expertise parentale :
Nous recommandons l’A to Z of therapeutic parenting [l’abécédaire de la parentalité thérapeutique]. Une grande partie est consacrée à des exemples et à des situations précises, qui nous ont été bien utiles (Esme, famille adoptive)
Ce thème explore en outre la manière dont la famille de naissance des enfants était reconnue comme une part importante de l’identité de l’enfant, faite de « temps différents qui déteignent les uns sur les autres » (Barad, 2017, p. 220). Mais en même temps, la famille de naissance représentait aussi une présence trouble, qui coexistait de façon inconfortable dans le passé et le présent des enfants et qu’il fallait traiter avec précaution pour l’intégrer dans le futur de l’enfant.
Comprendre avec exactitude les souvenirs des enfants et les ordonner logiquement était présenté, dans la plupart des récits, comme une condition pour les aider à « donner sens » à leur parcours de placement et à leur identité, et à les accepter. Bobby, du travail social en adoption, décrit cependant cette intégration du passé de l’enfant dans son présent comme un travail difficile et chargé d’émotion, qui peut être « le serpent dans l’herbe… il peut y avoir ces choses qui rôdent, c’est là, et c’est en dessous ». Ce qui préoccupait particulièrement les familles d’accueil et les parents adoptifs, c’était de ne pas avoir accès à ce qui, à leurs yeux, constituait une information complète et exacte sur la vie de l’enfant avant le placement. Cela rendait très difficile la conservation et l’organisation des souvenirs des enfants :
Quand on fait une évaluation et qu’on fait entrer un enfant dans le processus de placement, on ne va pas savoir tout ce qui s’est passé… si on pense qu’ils ont été mal nourris et qu’ils n’ont pas été nourris correctement, c’est probablement le cas. Je ne peux pas te donner [à l’enfant] les détails et je ne peux pas combler ces trous pour toi, mais c’est probablement le cas et c’est probablement pour ça, mais je pense aussi qu’ils veulent presque que tu le leur dises, et ils veulent que tu aies toutes ces informations, mais tu ne les as pas (Isabella, famille adoptive).
Pour les parents adoptifs en particulier, rassembler, élaborer et présenter les informations qui aident les enfants à reconstruire un récit de vie cohérent, et faciliter ainsi la réconciliation de leur enfant avec son passé, était ressenti comme une responsabilité centrale, et dans certains cas comme un lourd fardeau. Pour alléger ce fardeau, nous pouvons à nouveau nous tourner vers le concept de travel hopping dans les conversations sur le placement. Peut-être peut-il encourager à relâcher le désir de construire un soi unifié (celui de l’enfant), fait de moments chronologiques ; à lâcher prise sur le « flux continu et ininterrompu qui va inexorablement du passé vers le futur » du temps de l’horloge (Barad, 2017, p. 73).
Pour les personnes participantes qui prenaient soin d’enfants, rendre compte des expériences antérieures au placement, les interpréter et aider les enfants à les élaborer prenait aussi un autre sens, celui d’une sorte de coproduction de la mémoire. Les approches variaient. Certaines personnes estimaient avoir la responsabilité de corriger :
Ils posent une question, ils donnent, peut-être, ont une date de naissance ou une date, ou un oncle dont ils se trompent de nom, ou un anniversaire… on peut dire non, non, c’est faux, c’est comme ça, et on corrige leur mémoire, on corrige leurs souvenirs (Alan, famille d’accueil)
Pour d’autres, la valeur de la mémoire, et du récit que les enfants en tirent pour construire une identité sûre et sécurisante qui intègre leurs passés, leurs présents et leurs futurs, était comprise comme subjective. Cette mémoire pouvait être historiquement « inexacte », complexe et contradictoire, mais elle restait précieuse dans le processus par lequel l’enfant devient capable de se comprendre :
Vous savez, on se souvient tous de choses différentes et on a tous des choses différentes, et chaque enfant est unique, donc ils vont se souvenir de choses différentes, et ce qui peut être important pour vous ne va pas être important pour eux (Isabella, famille adoptive)
Les personnes participantes soulignaient aussi que la famille de naissance suscitait des tensions liées au caractère glissant de la mémoire. Les parents adoptifs disaient combien il est difficile de présenter la famille de naissance à leur enfant de façon équilibrée et honnête, et de l’intégrer dans leur propre récit familial au présent :
On nous apprend toujours à comprendre que les parents de naissance, quoi qu’ils aient fait, c’est probablement quelque chose dont ils ont hérité de génération en génération, alors je suppose qu’il s’agit d’essayer d’avoir un peu de compassion pour eux… (Bill, famille adoptive)
En définitive, comme le note Bill, tenir à égalité différentes personnes à travers les temporalités est difficile lorsque son engagement affectif et relationnel va inévitablement à l’enfant plutôt qu’aux parents de naissance. De plus, l’effet des souvenirs des enfants sur la conception qu’ils ont d’eux-mêmes et sur leurs relations actuelles, y compris avec les parents adoptifs, était aussi vu comme fortement configuré par rapport aux mères de naissance (plutôt qu’aux pères) :
C’était vraiment la fille à son papa. Maman était un peu une ennemie, et ça reflétait ce que son expérience avec sa mère de naissance. Elle voyait juste les mamans comme des figures mauvaises (Esme, famille adoptive)
Ici, l’idée que la mémoire vit dans le passé, le présent et le futur, et chez plusieurs personnes à la fois, apparaît avec netteté. C’est l’« indétermination temporelle spécifique » (Barad, 2017, p. 219-220) à grande échelle, et elle pose problème aux systèmes et aux institutions, y compris la famille, structurés par des binarités et des frontières rigides. Ces institutions ont du mal à admettre qu’une temporalité déteigne sur une autre dans la construction de l’identité, souvent avec des conséquences terribles pour toutes les personnes concernées :
Il ne veut jamais parler de son passé, alors c’est comment amener ça, et je suppose que j’ai été prise de court, mais quand il a déménagé à [lieu] et que moi je déménageais, il a emporté ses affaires et je ne m’étais pas rendu compte que certains de ses rapports du service social devaient se trouver dans les affaires qu’il a emportées… sans prévenir, il a appelé et il a dit : je ne savais pas que ma mère avait eu le choix de [m’abandonner] [soupir]. Je tremblais littéralement. (Sally, famille adoptive)
Si Sally a été prise au dépourvu par cette déclaration de son fils adoptif, l’ensemble des données faisait nettement ressortir l’idée que les enfants avaient droit à des informations et à une compréhension de leur parcours de placement, même si cela faisait souffrir au passage une famille d’accueil ou un parent. L’ensemble des adultes estimait que les enfants avaient le droit de savoir « qui s’occupe d’eux, qui les aime » aux différents moments de leur vie (Finn, travail social, adoption). En outre, il y avait un engagement à aider les enfants à développer une identité intégrée dans le temps, comme une entreprise partagée par l’ensemble des adultes qui les entourent ; comme le résume Aileen, du travail social en accueil familial : « on ne peut pas tout faire, mais on peut tous faire quelque chose ».
Dans l’ensemble, pourtant, il était manifeste que pour beaucoup le passé était une perspective effrayante, une chose qui appartenait résolument au « là-bas, derrière », conformément à une compréhension de la temporalité en termes de « temps de l’horloge ». Théoriser à nouveaux frais le temps et la temporalité dans la ligne de Barad (2017) et de Murris (2020) offre l’occasion de réfléchir à la manière dont nous parlons aux enfants ayant connu le placement de leur passé, de leur histoire de vie et de leur identité, en reconnaissant que les fils du passé sont vivants dans l’enfant « ici et maintenant » et dans l’enfant à venir.
Cet article souligne l’importance d’aider les enfants ayant connu le placement dans leur travail de mémoire sans concevoir le passé comme un obstacle à franchir ou à laisser derrière soi. La peur de raviver le traumatisme des enfants en parlant de leur histoire de vie peut empêcher les parents adoptifs, les familles d’accueil et les équipes de travail social d’avoir des « conversations difficiles sur le placement ». Il faut donc changer les récits déterministes, centrés sur l’adulte, qui considèrent l’enfant traumatisé comme un adulte en devenir perturbé ou déficient. La marche régulière vers l’avenir de l’enfant doit être revue, pour accueillir un cheminement non linéaire, « se briser dans des directions différentes » (Barad, 2014, p. 168), et faire place au passé, au présent et au futur de l’enfant dans la construction de l’identité et du soi. Parallèlement, la pratique du travail social a besoin d’un changement culturel qui l’éloigne d’un travail direct avec les enfants et les familles, frileux face au risque, centré sur le « confinement » des émotions et sur la psychologisation du traumatisme.
Il revient aussi aux responsables politiques de construire une compréhension moins déterministe de l’enfance, du placement et de l’adoption, et de s’intéresser à des données issues de perspectives et de sources variées. Les constructions dominantes des politiques et des pratiques font des enfants et de l’enfance un terrain à fort enjeu pour l’âge adulte projeté. Les identités des enfants et des jeunes ayant connu le placement sont recouvertes, plus encore, par des résultats et des indicateurs tournés vers l’avenir, abondamment mesurés et suivis. Ces enfants et ces jeunes ont des souvenirs, des sentiments et des liens incarnés avec d’autres membres de leur famille, qui ne sont peut-être plus physiquement présents dans leur vie et qui portent souvent le poids de jugements lourds de déficit ou de menace. Pourtant, les relations et les expériences que les enfants ont avec leur famille de naissance laissent sur eux une empreinte définitive et font partie intégrante de ce que cet enfant est et de ce qu’il deviendra. Ainsi, comprendre l’ontologie d’une entité dans le passé ouvre des possibilités pour d’autres manières d’être à venir (Murris et Kohan, 2020).
Fondamentalement, les données présentées ici invitent les équipes professionnelles et les familles à se représenter l’enfant ayant connu le placement (comme tout enfant devrait l’être) comme coexistant dans des temporalités multiples, où passé, présent et futur sont indiscernables, coexistants et co-constructeurs de l’identité. Respecter l’interaction dynamique entre le passé, le présent et le futur dans l’identité des enfants ayant connu le placement ne signifie pas que les actes de maltraitance ou de violence subis dans leur famille de naissance doivent être commémorés, servir à définir les enfants ou être pardonnés à la légère. Mais « toute prétention à défaire le passé » (Murris et Kohan, 2020, p. 5) par le travail sur l’histoire de vie, ou plus largement par les conversations difficiles sur le placement, doit être rejetée comme objectif. Le désir de tenir, d’aimer et de prendre soin d’un enfant au présent doit au contraire intégrer l’acceptation de la marque indélébile du passé et de sa refonte continuelle dans le présent et le futur. S’il n’existe pas de remède universel pour un travail aussi exigeant sur les plans social, émotionnel et relationnel, des ressources existent, notamment les supports Difficult Conversations, en libre accès, conçus à cette fin (https://difficultconversations.info/).
Complexe Systémique : à retenir
Cet article bouscule une évidence du placement et de l’adoption : il faudrait reconstituer un récit linéaire du passé de l’enfant, puis l’aider à « tourner la page ». Familles d’accueil, parents adoptifs et équipes y décrivent des enfants « bloqués » dans l’avant, et leur propre peur d’ouvrir une boîte de Pandore. L’équipe propose de penser autrement : le passé ne se range pas, il vit dans le présent, et les liens avec la famille de naissance continuent d’agir. Pour un regard systémique, c’est une invitation précieuse à sortir de l’opposition avant/après et à penser l’identité de l’enfant comme tissée de plusieurs appartenances, sans exiger de lui une loyauté exclusive. Concrètement, cela plaide pour des conversations brèves et ordinaires, à table ou en voiture, plutôt que pour un livre de vie bouclé une fois pour toutes. Le cadre théorique, dense, se traduit encore peu en repères pratiques ; l’échantillon est petit, les enfants n’y parlent pas, et deux citations sont attribuées à une même personne tantôt comme membre du service social, tantôt comme parent adoptif. À lire avec l’article sur les archives numériques de groupe et la responsabilité de la mémoire en foyer de l’enfance, et avec l’article sur l’identité adoptive reconstruite à travers les objets.
Notes de l’original
1 La plupart des personnes participantes ont évoqué plus d’un enfant adopté ou accueilli, ou plusieurs enfants suivis dans le cadre du travail social.
Remerciements. L’équipe de recherche remercie toutes les personnes qui ont participé à la recherche, ainsi que les professionnels qui ont facilité le recueil des données.
Liens d’intérêts. L’équipe de recherche ne déclare aucun conflit d’intérêts potentiel concernant la recherche, la rédaction et/ou la publication de cet article.
Financement. L’équipe de recherche déclare avoir reçu le soutien financier suivant pour la recherche, la rédaction et/ou la publication de cet article : la recherche a été financée par l’Economic and Social Research Council (ESRC) dans le cadre de l’Impact Acceleration Account de l’université de Bristol (ES/M500410/1).
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Traduction non officielle en français de Être, devenir, appartenir : négocier la temporalité, la mémoire et l’identité dans les conversations sur l’histoire de vie avec des enfants et des jeunes ayant connu le placement, par Eleanor Mary Staples, Debbie Watson et Katie Riches, Qualitative Social Work, vol. 23, no 1, p. 41-57 (2024), doi : 10.1177/14733250231168605, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableau en liste, scènes de sable des participants non reproduites, déclarations regroupées dans les notes). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « Being, becoming, belonging: Negotiating temporality, memory and identity in life story conversations with care-experienced children and young people », publié dans Qualitative Social Work (2024) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Staples, E. M., Watson, D., et Riches, K. (2024). Être, devenir, appartenir : négocier la temporalité, la mémoire et l’identité dans les conversations sur l’histoire de vie avec des enfants et des jeunes ayant connu le placement (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/etre-devenir-appartenir-negocier-la-temporalite-la-memoire-et-l-identite (Œuvre originale publiée en 2023 dans Qualitative Social Work, 23(1), 41-57 (2024) ; republiée en 2024 par Qualitative Social Work, https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/14733250231168605)
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