Families in Society · Migration
Que reste-t-il, chez les enfants et les petits-enfants, des guerres et des exils traversés par leur famille ? En réunissant 17 études qualitatives, de la Palestine au Cambodge, l’équipe de Jaclyn Kirsch dégage quatre façons dont le trauma se transmet ou se transforme : le silence et les demi-confidences, les tensions d’identité, l’inversion des rôles familiaux, et la guérison par la communauté et le récit.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Explorer le trauma intergénérationnel dans les populations en migration forcée : une méta-synthèse qualitative, par Jaclyn Kirsch, Maryam Rafieifar, Hanna Haran, Ling Xu et Ana Marcial, publié dans Families in Society: The Journal of Contemporary Social Services (SAGE) (2026), doi : 10.1177/10443894261448360, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les tableaux sont présentés sous forme de listes ; les déclarations de fin d’article sont regroupées dans les notes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Le silence et la révélation sélective, s’ils ont souvent une intention protectrice, peuvent accroître la confusion et la déconnexion émotionnelle.
Jaclyn Kirsch, Maryam Rafieifar, Hanna Haran, Ling Xu et Ana Marcial
Résumé
Les populations en migration forcée subissent des traumas dont les effets se répercutent sur plusieurs générations, mais on sait peu de chose de la façon dont leur descendance interprète cet héritage. Cette étude a recouru à une méta-synthèse interprétative qualitative (QIMS) pour examiner le trauma intergénérationnel dans les familles en migration forcée. Une recherche menée en octobre 2024 dans APA PsycNet, Web of Science, PubMed, PsycINFO et le Social Sciences Citation Index a permis d’identifier 776 études. Après sélection, 17 répondaient aux critères d’inclusion : travaux évalués par les pairs ou thèses, publiés en anglais et fondés sur des méthodes qualitatives. Les données ont été codées et synthétisées par thèmes au moyen d’un examen indépendant et d’une triangulation en équipe. Quatre thèmes se sont dégagés : (a) la transmission du trauma par le silence et les révélations partielles, (b) les tensions autour de l’identité culturelle, (c) les dynamiques familiales et les rôles parentaux perturbés, et (d) l’adaptation par la communauté, le récit et la guérison collective. Les résultats soulignent la transmission psychologique, culturelle, structurelle et familiale du trauma, et la nécessité d’interventions communautaires ancrées dans la culture.
Mots-clés : migration forcée, trauma intergénérationnel, synthèse qualitative, personnes réfugiées, santé mentale, QIMS, trauma collectif
Les personnes réfugiées et les autres populations déplacées de force comptent parmi les groupes les plus exposés au trauma dans le monde. Elles subissent souvent la guerre, la violence, la persécution et un déplacement prolongé, autant de facteurs qui contribuent à des taux élevés de troubles de santé mentale, notamment la dépression, l’anxiété et le trouble de stress post-traumatique (TSPT ; Blackmore et al., 2020 ; Fazel et al., 2005). Si la recherche s’est surtout concentrée sur la relation entre l’exposition au trauma et ses effets psychologiques individuels, la transmission intergénérationnelle du trauma au sein des communautés réfugiées et en migration forcée suscite une attention scientifique croissante (Sangalang & Vang et al., 2017). Le trauma intergénérationnel désigne l’idée qu’un trauma vécu par une génération se transmet aux générations futures et continue d’affecter la santé mentale et physique et le bien-être des générations suivantes (Kellerman, 2001). Des travaux plus récents soulignent en outre que cette transmission n’est pas seulement psychologique, mais qu’elle s’inscrit dans des contextes relationnels, culturels et structurels, et produit un « impact ressenti » de souffrance héritée qui façonne l’identité, les façons de faire face et la vie quotidienne des générations suivantes (Cerdeña et al., 2021). Les populations en migration forcée peuvent être particulièrement vulnérables à ce processus en raison de leur forte exposition au trauma et de l’expérience de traumas collectifs, qui désorganisent souvent les structures sociales et communautaires. L’érosion de ces réseaux communautaires, conjuguée à une attention de la recherche et de la clinique centrée sur des stratégies d’adaptation et des interventions de santé mentale individualistes (y compris pour des communautés enracinées dans des valeurs culturelles collectivistes), peut accroître la probabilité que le trauma intergénérationnel ait des effets néfastes durables sur plusieurs générations après la réinstallation (Kirsch & Haran, 2025).
Plusieurs thèmes qui se recoupent se dégagent de la littérature sur le trauma intergénérationnel dans les communautés en migration forcée. Un résultat central des revues est que le trauma intergénérationnel est façonné non seulement par des symptômes psychologiques individuels, mais aussi par des processus structurels, culturels et familiaux qui continuent d’affecter la descendance des populations déplacées de force (Flanagan et al., 2020 ; Sangalang & Vang, 2017). Ces études soulignent le rôle des dynamiques familiales perturbées, du trauma collectif et de la marginalisation persistante dans les contextes de réinstallation, mécanismes clés par lesquels le trauma se transmet d’une génération à l’autre (Flanagan et al., 2020 ; Rana & Boyd-MacMillan, 2024). Il importe de noter que le trauma collectif diffère du trauma individuel en ce qu’il n’est pas seulement vécu intérieurement : il est partagé par les membres d’un groupe, inscrit dans la mémoire collective et souvent lié à des conditions structurelles et à des identités sociales persistantes (Erikson, 1976 ; Hirschberger, 2018). Cette distinction est essentielle pour comprendre comment le trauma peut être hérité non seulement par des symptômes psychologiques, mais aussi par des récits communautaires, la transmission culturelle et les environnements sociaux qui façonnent l’expérience vécue d’une génération à l’autre. La domination des modèles biomédicaux occidentaux dans la recherche et l’intervention sur le trauma est régulièrement critiquée parce qu’elle rend mal compte des expressions culturelles et des significations collectives du trauma dans les communautés en migration forcée (Cerdeña et al., 2021 ; Hudson et al., 2016). En outre, malgré une documentation croissante de la prévalence et des mécanismes du trauma intergénérationnel, peu d’études donnent directement la parole aux personnes en migration forcée elles-mêmes pour définir la façon dont elles comprennent ces expériences et vivent avec elles (Kalocsányiová et al., 2024).
Ensemble, ces résultats soulignent le besoin urgent d’une recherche qualitative centrée sur les récits des personnes en migration forcée, afin de mieux comprendre comment le trauma intergénérationnel est vécu, interprété et pris en charge dans leurs propres cadres culturels et familiaux. Sans une telle recherche, on risque d’imposer des définitions extérieures et de négliger les stratégies d’adaptation communautaires susceptibles d’inspirer des interventions plus en résonance avec les cultures concernées (Kalocsányiová et al., 2024 ; Rana & Boyd-MacMillan, 2024). L’objectif de la présente étude est donc de synthétiser la littérature qualitative existante sur le trauma intergénérationnel dans les populations en migration forcée, en mettant en avant la parole des personnes concernées et en éclairant la façon dont ces communautés définissent et expriment le trauma au fil des générations et y répondent. Guidée par cet objectif, la revue pose la question suivante : comment le trauma intergénérationnel est-il vécu et décrit au sein des familles en migration forcée ? Le terme « migrant forcé » (forced migrant), s’il n’est pas reconnu au niveau international comme ceux de « réfugié » ou de « demandeur d’asile », englobe mieux les différents termes souvent employés dans la littérature et permet d’inclure plus largement les personnes migrantes chassées de leur foyer, quel que soit leur statut juridique. Notre étude s’appuie sur la définition de la migration forcée de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) pour guider son interprétation de la notion de « migrant forcé » :
Mouvement migratoire qui, quels qu’en soient les moteurs, implique la force, la contrainte ou la coercition. Bien qu’il ne s’agisse pas d’une notion juridique internationale, ce terme a été utilisé pour décrire les mouvements de personnes réfugiées, de personnes déplacées (y compris celles déplacées par des catastrophes ou des projets de développement) et, dans certains cas, de victimes de la traite. (p. 77)
Première méta-synthèse interprétative qualitative connue sur ce sujet, cette étude applique la méthodologie QIMS (Qualitative Interpretive Meta-Synthesis), un cadre d’analyse qualitative secondaire conçu spécifiquement pour la recherche en travail social et sur le trauma (Aguirre & Bolton, 2014). La QIMS offre une démarche structurée mais interprétative pour intégrer des études qualitatives diverses tout en préservant la parole des personnes participantes, ce qui la rend particulièrement adaptée pour produire, sur le trauma en migration forcée, des éclairages conceptuels de second ordre qui vont au-delà de ce que chaque étude primaire peut apporter. La démarche commence par la formulation d’une question de recherche directrice et se poursuit par une revue systématique et une synthèse d’études qualitatives antérieures, afin de développer une compréhension plus profonde et plus complète du phénomène étudié. Une fois la question de recherche directrice définie, un échantillonnage systématique de la littérature qualitative pertinente a été réalisé, en veillant à la diversité des points de vue et des traditions méthodologiques. Les études retenues ont ensuite été analysées pour en dégager les thèmes récurrents, et des citations directes des personnes participantes ont été extraites afin de préserver l’intégrité de la recherche d’origine. Ce processus a fait émerger de nouveaux thèmes, qui offrent une compréhension enrichie et globale de l’expérience vécue des familles en migration forcée.
L’un des grands atouts de la QIMS est sa capacité à réunir des études qualitatives diverses, ce qui permet un échantillon plus large et une plus grande hétérogénéité des expériences, des lieux et des contextes culturels. Cette approche méthodologique garantit que la synthèse saisit à la fois les aspects communs et les aspects singuliers du trauma intergénérationnel et de la résilience dans différentes communautés réfugiées (Aguirre & Bolton, 2014).
En octobre 2024, une recherche approfondie a été menée dans plusieurs bases de données informatisées couvrant diverses disciplines, et a permis d’identifier 691 études. Aucune restriction de date n’a été appliquée. Les bases interrogées étaient APA PsycNet, Web of Science, PubMed, PsycINFO et le Social Sciences Citation Index. Les études étaient incluses si elles remplissaient les critères suivants : (a) être publiées dans des revues à comité de lecture ou sous forme de mémoires ou de thèses ; (b) être rédigées en anglais ; (c) porter sur l’expérience du trauma intergénérationnel de personnes en migration forcée dans des contextes familiaux ou relationnels, y compris les études fondées sur des récits individuels d’adultes évoquant leurs relations familiales, ainsi que les plans de recueil dyadiques ou auprès de plusieurs membres d’une famille ; et (d) recourir à des méthodes qualitatives, seules ou dans le cadre d’un plan à méthodes mixtes. La recherche qualitative saisissant souvent les dynamiques familiales à travers des récits individuels, il n’était pas exigé que les études recueillent des données à l’échelle du système familial ; l’inclusion supposait plutôt que les personnes participantes parlent de leur expérience au sein de relations intergénérationnelles, au sens large. Des citations directes des personnes participantes étaient requises, car la QIMS prend les données primaires issues des personnes participantes comme unité de synthèse : sans citations textuelles, l’intégration interprétative de la parole des personnes participantes, qui définit cette méthodologie, n’est pas possible. Les principaux termes de recherche combinaient notamment refugee, displacement, forced migration, intergenerational trauma, family trauma, parent–child, coping, resilience et mental health. Ils ont été établis à partir de l’expertise de l’équipe sur le sujet, en concertation avec une personne bibliothécaire. La sélection a été réalisée avec Covidence, un outil de gestion des revues systématiques qui facilite l’organisation des études grâce à une double sélection en aveugle, à la déduplication automatique et au suivi structuré des décisions de sélection. Sur les 691 études identifiées, 183 doublons ont été supprimés ; 508 études ont donc fait l’objet d’une sélection sur titre et résumé par deux membres de l’équipe, à l’issue de laquelle 52 articles ont été retenus pour un examen du texte intégral. Après cet examen, des études ont été écartées parce qu’elles étaient indisponibles, non disponibles en anglais, sans méthode qualitative, sans citations directes des personnes participantes dans les résultats, ou parce que leurs résultats ne portaient pas directement sur le trauma intergénérationnel. Au terme de la sélection, 17 études répondaient aux critères d’inclusion (figure 1) ; leurs caractéristiques démographiques sont présentées dans le tableau 1.

Tableau 1 — Caractéristiques des études
Après la sélection et l’identification de l’échantillon, nous avons analysé systématiquement chaque étude pour en extraire les thèmes clés. Les thèmes ont été extraits et consignés tels qu’ils sont décrits dans les publications d’origine, afin de rester fidèles aux sources et de respecter l’apport interprétatif des équipes de recherche initiales. Cette extraction a servi de base à la synthèse de second ordre présentée dans la section « Résultats », qui représente l’intégration interprétative, par l’équipe, des résultats de l’ensemble des études plutôt qu’une simple agrégation des thèmes d’origine. Conformément à la méthodologie QIMS, les thèmes synthétisés reflètent un processus analytique de second ordre dans lequel l’équipe de recherche a repéré des schémas conceptuels dans les données extraites, en tissant les thèmes des publications d’origine et les citations des personnes participantes dans un cadre interprétatif plus large. Les thèmes extraits ont été organisés dans le tableau 2 pour permettre une comparaison structurée entre les études et rendre transparente la relation entre les sources et les résultats synthétisés.
Tableau 2 — Thèmes extraits des études examinées
Conformément au cadre de la QIMS, notre équipe a mené une analyse thématique structurée de données secondaires (Aguirre & Bolton, 2014). Les articles inclus ont été répartis équitablement entre trois membres de l’équipe, chaque personne effectuant indépendamment deux cycles de codage. À l’étape finale, une personne de l’équipe a regroupé les extraits codés en thèmes généraux.
Pour garantir la rigueur méthodologique, nous avons adopté une démarche collaborative de triangulation des résultats. Au cours de plusieurs séances, totalisant 4 heures, l’équipe a examiné et contre-validé systématiquement les thèmes codés. Ce processus consistait à comparer les résultats du codage de chaque personne, à affiner les catégories émergentes et à résoudre les désaccords par la discussion. Une attention particulière a été portée aux cas négatifs, c’est-à-dire aux situations où les résultats s’écartaient des schémas dominants, en reconnaissant leur importance pour une analyse plus nuancée et plus fiable (Patton, 2002). Les thèmes synthétisés finaux sont présentés dans le tableau 3, à côté des thèmes d’origine extraits de toutes les études, ce qui montre comment chaque thème initial a contribué au cadre conceptuel plus large élaboré dans cette synthèse.
Tableau 3 — Traduction des thèmes
Pour chaque nouveau thème général : les thèmes extraits des études qui s’y rattachent.
Dans les différentes études, les personnes participantes décrivaient le trauma comme circulant entre les générations par de multiples voies, de l’exposition directe à la violence et au déplacement jusqu’à une transmission plus subtile par le silence, le comportement et le climat émotionnel des parents. Pour de nombreuses personnes participantes de la première génération, le trauma prenait racine dans le fait d’avoir été directement témoin d’une violence extrême. Une aînée palestinienne se souvenait de l’expulsion de sa famille :
Un homme est monté au minaret de la mosquée et s’est mis à tirer au hasard sur notre village en contrebas. Je me souviens encore de ma mère portant l’une de mes sœurs, qui n’avait que 2 mois, pendant que nous courions vers les montagnes. […] Nous avons paniqué quand ils ont commencé à nous tirer dessus. Nous avons vécu pendant des années dans des grottes en attendant de retourner dans notre village, en survivant grâce au blé cru que nous mangions. (Atallah, 2017, p. 368)
Ces expériences constituaient la matière traumatique que les parents emportaient avec eux lors de la réinstallation, et elles déterminaient comment, ou si, cette histoire était partagée avec les enfants.
Beaucoup de parents hésitaient à parler ouvertement du passé. Pour certaines familles, le silence était protecteur ; un participant notait que ses parents gardaient certaines informations pour eux parce qu’« ils ne veulent pas qu’on ait à souffrir de ce qu’ils ont vu […] c’est pour nous protéger » (Niazi, 2019, p. 68). Pour d’autres, le silence traduisait la honte et la douleur du souvenir :
Mes parents ne bâtissent aucune théorie et ils n’ont rien à raconter, parce qu’ils ne veulent pas se souvenir, ils ont peur de se souvenir, ils ont honte de se souvenir, parce que chacun de leurs souvenirs est enveloppé dans cette honte d’avoir été [ce qu’ils étaient] ou d’avoir vécu ce qu’ils ont vécu. (Braga et al., 2012, p. 5)
Dans les familles bosniaques, les enfants percevaient cette réticence comme partagée : « On n’aime pas en parler, et c’est un peu pour ça que j’ai l’impression que mes parents non plus n’en parlaient pas. C’est parce qu’ils ont vécu tellement de choses qu’ils pourraient en parler s’ils le voulaient, mais ils choisissent simplement de ne pas le faire » (Dikyurt, 2023, p. 8).
Même sans révélation explicite, le trauma se transmettait par les affects et les comportements. Une participante palestinienne racontait comment elle avait absorbé le chagrin de son père lors de visites dans leur village détruit, sans qu’un seul mot soit échangé :
Apprendre, ça peut se faire de manière indirecte. Je me souviens que mon père avait fait avec nous le trajet jusqu’au village, il montrait du doigt et s’arrêtait, il cherchait visiblement des choses qui n’existent plus, sans même rien dire, mais on sentait qu’il se souvenait des moindres détails. […] L’expression de son visage, la tristesse qu’on y lisait, sa façon de montrer les choses du doigt nous disaient, à nous les enfants, des choses profondes : même si elles n’existent peut-être plus, elles sont toujours là. (Atallah, 2017, p. 373)
Les générations suivantes décrivaient souvent le fait de porter des expériences héritées d’une manière difficile à expliquer ou à retracer. Une personne participante réfléchissait : « On n’arrivera peut-être pas au trauma exact qu’ils ont vécu, à la peur exacte, à l’angoisse exacte. Mais, vous savez, raconter leurs histoires […] ça vous touche vraiment » (Niazi, 2019, p. 92). D’autres vivaient cet héritage dans leur corps. Une participante canadienne d’origine afghane de deuxième génération racontait avoir découvert que ses cauchemars récurrents reproduisaient des événements réels auxquels sa famille avait survécu, et en concluait que « le trauma se transmet vraiment de génération en génération » (Rogers, 2021, p. 182).
Chez les personnes réfugiées, le trauma intergénérationnel façonne la manière dont l’identité culturelle est préservée, adaptée et remise en question au fil du temps. Pour les communautés déplacées de force, les souvenirs et le patrimoine peuvent être à la fois une source de force et un lieu de lutte, à mesure qu’elles composent avec leurs liens à la terre d’origine, au nouveau pays et à un sentiment d’appartenance en évolution.
Pour la première génération de personnes réfugiées, la terre d’origine est bien plus qu’un lieu. Elle représente la dignité, l’identité et le sentiment d’appartenance. Le déplacement forcé rompt ces liens et crée un profond sentiment de perte. Beaucoup de personnes réfugiées cherchent à préserver leur culture par le récit, les traditions et des objets chargés de sens. Ceux-ci rappellent leur passé et renforcent leur lien avec le lieu qu’elles considèrent comme leur foyer. « Ce berceau se trouvait dans la maison du cheikh Saleh Assalim. […] Mon frère y a dormi, et il est mort à 80 ans. C’est l’objet qui m’est le plus cher et le plus précieux. […] Ces clés symbolisent le retour » (Qossoqsi, 2017, p. 143). Ces personnes s’efforçaient aussi activement de transmettre cette mémoire à leurs enfants et petits-enfants par le récit et en insistant sur le maintien des traditions. « J’ai vu le jour et j’ai grandi ici, dans le camp. Nous vivions ici en étrangers, mais mon père nous rappelait toujours que nous appartenons à notre terre, pas à cet exil » (Atallah, 2017, p. 371).
Les jeunes générations, nées ou élevées en exil, vivent toutefois l’identité culturelle différemment. Si elles héritent des souvenirs du déplacement, leur vie quotidienne est façonnée par les normes du pays d’accueil. Certaines personnes revendiquent leurs racines, tandis que d’autres luttent contre les attentes qui pèsent sur elles. « Quand les familles disent “il a changé”, elles veulent dire qu’il est différent de notre culture. Il est trop américanisé […]. Tu ne réponds pas à nos attentes » (McCleary et al., 2020, p. 6).
Pour certaines personnes, les membres plus âgés de la famille les protègent des aspects les plus douloureux de leur histoire, en ne transmettant que des souvenirs choisis afin de les épargner.
Les membres plus âgés de ma fratrie, qui se souviennent de la guerre, voulaient bien me raconter des choses, [mais] pas beaucoup : on n’essayait jamais de me raconter quoi que ce soit de trop sanglant. Même à 17 ans, quand je disais “Racontez-moi !”, on faisait toujours attention. Un passé douloureux, ce n’est pas quelque chose qu’on transmet à quelqu’un d’autre. (Lin et al., 2009, p. 5)
Malgré ces évolutions générationnelles, le récit reste un moyen essentiel de transmission culturelle, qui empêche l’histoire de se perdre. « On a grandi avec ces histoires-là, pas avec des contes de fées comme Blanche-Neige, mais avec les vraies, sur nos origines » (Qossoqsi, 2017, p. 165). Pourtant, préserver la culture peut aussi faire peser un lourd fardeau sur les personnes. Les femmes, en particulier, font souvent face à des attentes culturelles rigides liées à leur identité. L’une d’elles disait : « L’honneur et la honte, hayah (l’honneur) et sharm (la honte), sont bien plus attachés à l’identité d’une fille afghane qu’à celle d’un homme » (Rogers, 2021, p. 171). Ces pressions créent des tensions intergénérationnelles, les jeunes générations réfugiées naviguant entre tradition et autonomie personnelle. Une jeune femme réfléchissait : « Il faut toujours se tenir parfaitement, mardum che meghan (qu’est-ce que les gens vont dire ?) » (Rogers, 2021, p. 172).
Le déplacement, la guerre et une incertitude durable ont remodelé les dynamiques familiales de nombreuses personnes réfugiées participantes. Les personnes participantes décrivaient comment le trauma avait mis à rude épreuve les rôles traditionnels de soin, perturbé la relation parent-enfant et produit des sentiments complexes de loyauté, de ressentiment, d’empathie et de culpabilité envers leurs parents. Ces dynamiques aboutissaient souvent à une inversion des rôles, les enfants assumant des responsabilités émotionnelles ou pratiques habituellement portées par les adultes. Ces enfants servaient souvent d’interprètes, prenaient des décisions et faisaient régner la discipline dans leur foyer :
C’est moi qui devais faire la discipline à mes frères et sœurs plus jeunes pendant une grande partie de leur vie. C’était toujours moi qui étais un peu sur leur dos, qui veillais à ce que tout ce qui devait être fait le soit, sans relâchement. Mes parents venaient me voir dès qu’il y avait un problème, c’était toujours moi qui faisais la discipline, et mes parents restaient un peu en retrait de ce côté-là. (Huynh et al., 2024, p. 7)
Cette autonomie précoce conduisait souvent les enfants à grandir vite, en gagnant non seulement en indépendance mais aussi en altruisme. Comme le disait une personne participante, « vivre dans ces conditions difficiles m’a appris à être une personne altruiste, patiente, et à résoudre mes problèmes de manière indépendante » (Veronese et al., 2023, p. 6).
Les parents élaboraient et communiquaient leur trauma de différentes façons. Une partie des parents évitait complètement de parler du passé, tandis qu’une autre partageait son histoire, mais pas toujours directement avec les enfants. Leurs propres expériences non élaborées submergeaient beaucoup de parents, qui choisissaient le silence pour faire face. Une personne participante se souvenait : « Elle aimait parler du sujet, mais pas à moi, pas avec moi. Elle me forçait pratiquement à rester écouter quand elle en parlait avec ses connaissances » (Braga et al., 2012, p. 5). D’autres évoquaient des révélations parentales occasionnelles et fragmentaires. Comme le décrivait une personne participante : « Mon père n’en parle pas vraiment beaucoup. […] De temps en temps, il dit quelque chose, mais ce n’est pas comme si on s’était déjà assis en se disant : “voilà toute l’histoire” » (Dikyurt, 2023, p. 8). À l’inverse, des parents s’efforçaient délibérément de transmettre leur expérience comme un héritage et une forme d’éducation. Une mère confiait : « Je raconte l’histoire à ma famille pour qu’à leur tour, mes proches puissent la raconter à leurs enfants. Chaque fois que mes enfants doivent choisir un sujet à l’école, je les pousse à écrire sur la Shoah » (Lev-Wiesel, 2007, p. 10).
Au-delà du silence ou du récit, beaucoup de parents se débattaient avec leur propre trauma d’une manière qui les rendait émotionnellement indisponibles ou imprévisibles. Cela façonnait à son tour la façon dont les enfants comprenaient les relations, la confiance et leurs propres besoins émotionnels. De nombreuses personnes participantes évoquaient l’indisponibilité émotionnelle de leurs parents, qu’elles attribuaient à un trauma non élaboré, à un stress chronique ou à un état d’esprit tourné vers la survie :
Mes parents, avec leur TSPT, voient le monde comme un endroit où l’on ne peut faire confiance à personne, plein de colère. Un endroit où il est impossible de vivre, vous voyez ce que je veux dire ? Dans l’ancien appartement où on habitait, mon père avait cloué toutes les fenêtres. Vous savez, ce n’est pas humain. C’est comme une prison. C’est inhumain, pas seulement pour des animaux, pour des gens aussi, vous voyez. Il avait mis une douzaine de verrous sur une porte, et chaque fois qu’on avait de la visite, il était tout simplement impossible de ressortir par la porte, parce qu’il y avait tellement d’éléments à déverrouiller en même temps pour l’ouvrir. (Huynh et al., 2024, p. 6)
L’impact du trauma parental s’étendait souvent à la vie sociale des enfants. Une personne participante d’origine vietnamienne racontait : « Je n’avais le droit d’inviter personne parce que [ma famille] pensait qu’on allait nous voler des informations, mais quel enfant de sept ans vole des informations ? » (Jeyasundaram et al., 2020, p. 6). D’autres évoquaient la façon dont l’expression des émotions était découragée à la maison. Une personne participante confiait :
Il y avait beaucoup de colère en moi. Je ne pouvais pas l’exprimer parce que mes parents considéraient qu’exprimer ses émotions était un manque de respect. J’ai beaucoup de souvenirs de mes parents en colère qui se criaient dessus, et de moi qui avais très peur. Je n’avais accès ni à mes besoins [émotionnels] ni à la façon de les exprimer, parce qu’ils n’étaient pas vraiment satisfaits. (Jeyasundaram et al., 2020, p. 6)
Malgré ces difficultés, de nombreux enfants développaient un fort sentiment d’empathie et d’admiration envers leurs parents. Ces enfants exprimaient le désir d’honorer les sacrifices de leurs parents par leur réussite scolaire et personnelle. Cela s’accompagnait toutefois d’une pression pour satisfaire les parents et d’une intériorisation de la réputation familiale :
Quand j’ai refusé la possibilité d’entrer à l’Air Force Academy, mon père m’a dit qu’il m’en voulait et il ne m’a pas parlé pendant un an. Il m’a dit qu’il m’en voulait, mais quand j’ai obtenu une place à l’université de Californie à Los Angeles pour mes études supérieures, c’est là qu’il a commencé à me pardonner et à vraiment comprendre que je n’ai pas raté ma vie, parce que, encore une fois, c’est la pire peur d’un parent, surtout pour des parents réfugiés. L’échec de leurs enfants, c’est presque le reflet de leur propre échec en tant que parents réfugiés et, vous savez, je voulais assurer à mon père que nous n’avions pas échoué. C’est juste que j’ai choisi de prendre une autre voie. (Huynh et al., 2024, p. 8)
Des mécanismes d’adaptation entrelacés façonnaient la manière dont les communautés ayant une histoire de migration forcée traversaient le trauma intergénérationnel, et ils éclairent utilement la façon d’élaborer des expériences ancestrales adverses et d’en guérir. Ces mécanismes comprenaient différentes réponses émotionnelles au trauma passé, le rôle de l’influence générationnelle dans l’apprentissage des façons de faire face, et le développement de liens communautaires pour construire la résilience et favoriser la guérison.
Les réponses émotionnelles à la transmission intergénérationnelle du trauma étaient variées. Des personnes interrogées expliquaient que les générations plus âgées avaient fait face en se repliant émotionnellement, en se détachant et en se taisant, ce qui avait contribué à ce qu’elles n’aient qu’une compréhension limitée ou partielle des expériences traumatiques antérieures. « Ma mère qui hésitait à me donner des informations quand je lui demandais : “Maman, pourquoi tu ne me l’as pas dit ?”, faire avec ma mère qui ne voulait pas parler et me raconter certaines choses sur la guerre » (Dikyurt, 2023, p. 8). D’autres réponses émotionnelles consistaient à recourir à l’humour ou au rire pour faire face au trauma et partager les expériences passées :
On est même célèbres pour cet humour juif bien à nous, qui sait trouver du drôle même dans une grande tragédie, mais pas de manière gratuite, bien sûr. C’est à travers ces éclats [de lui], ironiques et comiques, que nous avons connu l’histoire de mon père pendant la guerre. Et puis l’histoire est venue. (Braga et al., 2012, p. 4)
Les personnes interrogées soulignaient aussi le rôle de l’influence générationnelle à travers l’adoption de façons de faire face héritées des générations précédentes. Cette influence générationnelle était évoquée sous la forme d’une anticipation permanente d’une nouvelle migration forcée, ou d’une disposition permanente à fuir :
Un passeport périmé : hors de question. Peu importe que tu ne voyages pas pendant les vingt prochaines années : il faut le renouveler, il faut toujours avoir sous la main, disons, un slip et une paire de chaussettes pour pouvoir partir. Toujours sur le départ. (Braga et al., 2012, p. 5)
D’autres évoquaient l’influence générationnelle sur le développement émotionnel et la manière dont le trauma non élaboré se manifestait à travers des mécanismes d’adaptation appris, parfois nocifs ou difficiles à gérer. « Et une certaine colère, mon père était assez en colère, il est assez en colère, comme s’il avait des choses non réglées. Sa mauvaise gestion de la colère a un peu déteint sur moi » (Dikyurt, 2023, p. 9).
Des mécanismes d’adaptation positifs se développaient aussi grâce à la résilience, à la force et à la communauté. Le rôle puissant d’une communauté centrée sur la culture offrait un espace de lien, qui permettait aux personnes participantes de partager leurs expériences et de guérir :
C’est grâce à Asian Pacific Islander Youth Promoting Advocacy & Leadership (une organisation de jeunesse) que j’ai commencé à découvrir mon identité et à prendre du pouvoir d’agir en tant que jeune. J’ai découvert les études asio-américaines, le capitalisme, et comment tout cela était lié à ma vie. Et puis surtout, j’avais cet espace pour vraiment parler avec des gens et, pour la première fois, j’avais le sentiment de pouvoir me montrer vulnérable et être moi-même. (Huynh et al., 2024, p. 8)
La résilience se construisait aussi en rendant à la communauté, ce qui ouvrait des voies de soutien mutuel et de guérison. Une personne racontait comment l’éducation des jeunes générations était devenue partie intégrante de son chemin de guérison :
C’était aussi le début de [mon] travail de résilience et de plaidoyer. Je comprends que les gens plus jeunes que moi ne se souviendront probablement pas de 2009. C’est donc là que se situe mon travail : informer les jeunes de la communauté sur ce qui s’est passé et sur ce qui continue de se passer [pour le peuple tamoul au Sri Lanka]. Je pense que c’est une très grande partie de ma guérison. (Jeyasundaram et al., 2020, p. 7)
La résilience se construisait aussi en s’attaquant à la stigmatisation de la santé mentale et en encourageant la guérison personnelle et communautaire. Les personnes participantes soulignaient l’importance de demander une aide professionnelle et de remettre en question les normes culturelles qui freinaient l’ouverture et la communication :
J’ai envisagé de consulter, pas forcément pour ce genre de sentiments, mais j’ai déjà fait des recommandations à des personnes que j’ai croisées, des personnes de ma […] famille, des personnes âgées. Je pense que ces personnes doivent demander une aide professionnelle et se défaire de ces idées et de ces normes culturelles selon lesquelles on ne doit parler qu’à la personne la plus âgée de sa communauté ou de sa famille, vous voyez. Il leur faudrait – il leur faudrait une intervention professionnelle. (Niazi, 2019, p. 96)
Ces résultats illustrent l’adaptation humaine face au trauma et soulignent le rôle essentiel du lien et de l’identité culturelle dans la guérison. Si le trauma intergénérationnel pose des difficultés et peut nuire à la santé mentale, il cultive aussi la force communautaire et pousse les générations suivantes à chercher du soutien et à s’appuyer les unes sur les autres pour élaborer leur trauma et guérir.
Cette méta-synthèse qualitative explore le trauma intergénérationnel dans les populations en migration forcée et dégage des thèmes relatifs à la transmission du trauma, aux luttes autour de l’identité culturelle, à l’évolution des dynamiques familiales et aux stratégies de résilience. Cette étude avait pour objectif de clarifier la façon dont le trauma intergénérationnel est compris et vécu au sein des familles déplacées de force, en s’appuyant sur des données qualitatives pour placer au centre le point de vue des communautés concernées. Les résultats synthétisés répondent à cet objectif en montrant l’intrication des processus psychologiques, structurels et culturels par lesquels le trauma se perpétue, ainsi que les pratiques quotidiennes de résilience qui soutiennent les familles au fil des générations. À la connaissance de l’équipe, il s’agit de la première étude QIMS à synthétiser des récits de personnes en migration forcée pour comprendre comment le trauma est vécu, interprété et géré dans les contextes familiaux et culturels.
Les résultats montrent que, dans les familles en migration forcée, le trauma se transmet souvent de manière indirecte, par le silence, les révélations partielles et des climats familiaux chargés d’émotion, ce qui laisse aux générations suivantes un sentiment diffus mais puissant de souffrance héritée (Kevers et al., 2024 ; Lev-Wiesel, 2007 ; Lin et al., 2009). Des schémas semblables, documentés dans la descendance de la Shoah, dans des communautés autochtones et dans des familles immigrées sans papiers, montrent comment la révélation sélective peut être à la fois une stratégie de protection et de contrainte dans des contextes variés (Collier et al., 2012 ; Johansen & Varvin, 2019 ; Lijtmaer, 2017 ; O’Neill et al., 2018 ; Rogers, 2021 ; Veronese et al., 2023). L’identité culturelle est apparue comme un domaine central par lequel le trauma se répercute : la première génération en migration forcée préservait souvent sa dignité et son appartenance par le récit, les rituels et les objets symboliques, tandis que les jeunes générations composaient avec des identités hybrides façonnées par les normes du pays d’accueil, ce qui accentuait parfois les tensions autour de l’assimilation et de la perte culturelle, en particulier pour les femmes, de qui l’on attendait qu’elles portent le poids de la préservation culturelle (Chao, 2019 ; Huynh et al., 2024 ; Jeyasundaram et al., 2020 ; Nandi & Platt, 2018 ; Niazi, 2019 ; Qossoqsi, 2017 ; Rizkalla et al., 2020 ; Sim et al., 2018). Le déplacement et le trauma ont aussi remodelé les dynamiques familiales, les rôles de soin perturbés, le retrait émotionnel et l’hypervigilance affectant le développement et la vie sociale des enfants (Cho et al., 2025 ; Huynh et al., 2024 ; McCleary et al., 2020). Beaucoup d’enfants assumaient des responsabilités d’adultes, mais il arrivait ensuite que le silence et la vigilance des parents soient relus comme des stratégies de survie, ce qui permettait une réparation relationnelle partielle (Jeyasundaram et al., 2020 ; McCleary et al., 2020). Dans l’ensemble de ces études, les stratégies d’adaptation allaient du silence et du retrait émotionnel à l’humour, au récit et au militantisme (Braga et al., 2012 ; Dikyurt, 2023 ; Rogers, 2021 ; Veronese et al., 2023), les espaces collectifs, comme les organisations de jeunesse et les centres culturels, se révélant essentiels pour favoriser la résilience, la construction identitaire et le pouvoir d’agir (Niazi, 2019 ; Sim et al., 2018).
Nos résultats concordent étroitement avec les revues existantes sur le trauma intergénérationnel dans les communautés en migration forcée et confortent plusieurs mécanismes de transmission bien établis. En accord avec notre synthèse, Sangalang et Vang (2017) ont désigné le silence, la communication fragmentée et les climats familiaux chargés d’émotion comme des voies centrales par lesquelles le trauma se transmet d’une génération à l’autre, schémas qui font directement écho à nos thèmes de la révélation partielle et des « climats émotionnels » décrits par les générations suivantes. L’équipe de Flanagan et al. (2020) a de même documenté la perturbation des rôles familiaux, la parentification et l’hypervigilance parentale comme des mécanismes clés de transmission, ce qui reflète de près les dynamiques familiales tendues et les inversions de rôles relevées dans notre analyse. Nos résultats sur les tensions autour de l’identité culturelle et sur les négociations générationnelles de l’appartenance rejoignent aussi les conclusions de Kalocsányiová et al. (2024), selon lesquelles le contact intergénérationnel, les attentes culturelles et les pressions de la réinstallation façonnent à la fois la vulnérabilité et la résilience des familles réfugiées. De même, des travaux récents de Cho et al. (2025) et de Strekalova-Hughes et Wang (2019) soulignent l’importance du récit, de la continuité culturelle et de la construction identitaire des jeunes comme formes d’adaptation et de résistance, éléments très présents dans nos thèmes de la guérison communautaire et de la résilience intergénérationnelle. Ensemble, ces convergences montrent que les processus mis en évidence dans cette méta-synthèse sont non seulement cohérents avec l’ensemble des données sur le trauma intergénérationnel dans divers groupes en migration forcée, mais qu’ils le renforcent substantiellement.
Malgré la richesse des éclairages apportés par cette méta-synthèse qualitative, plusieurs limites doivent être reconnues. Premièrement, l’étude suppose de généraliser à partir de groupes en migration forcée divers, aux expériences singulières, ce qui peut faire négliger des nuances culturelles propres et des variations dans les manifestations du trauma et les façons d’y faire face. Dans le même ordre d’idées, la plupart des études incluses accordaient peu d’attention à la manière dont des facteurs croisés comme la classe sociale, le genre et la sexualité façonnent le trauma intergénérationnel, ce qui peut limiter la profondeur de l’analyse entre des groupes en migration forcée diversement situés. Si la méthodologie QIMS vise l’hétérogénéité, la diversité inhérente aux expériences de migration forcée fait qu’une seule synthèse ne peut pas saisir tout l’éventail du trauma intergénérationnel. Deuxièmement, la stratégie de recherche, bien qu’exhaustive, a pu manquer des articles pertinents, ce qui pourrait donner une représentation incomplète de la littérature qualitative existante. Troisièmement, les critères d’inclusion se limitaient aux articles publiés en anglais. Cela exclut des recherches qualitatives précieuses menées et publiées dans d’autres langues, ce qui peut introduire un biais linguistique et limiter la généralisabilité mondiale des résultats. Quatrièmement, les études incluses dans cette synthèse étaient transversales, ce qui limite la compréhension de la façon dont les processus de trauma intergénérationnel peuvent évoluer dans le temps ou se modifier selon les étapes du développement et les contextes de réinstallation. En outre, exiger des citations directes des personnes participantes comme critère d’inclusion a pu introduire un biais lié au style de présentation, en excluant peut-être des études qualitatives par ailleurs rigoureuses dans lesquelles les citations étaient limitées par les contraintes de longueur des revues ou les conventions disciplinaires. Enfin, en tant que méta-synthèse, cette étude dépend de l’étendue et de la nature des données rapportées dans les publications d’origine. L’équipe n’avait pas accès aux données brutes d’origine : ses interprétations reposent donc sur les thèmes et les résultats présentés dans les études publiées. Cette dépendance à des interprétations secondaires signifie que des analyses plus approfondies et plus nuancées, qui auraient été possibles avec un accès direct aux récits des personnes participantes, n’ont pas pu être menées. Malgré ces limites, l’étude offre une synthèse précieuse de la littérature qualitative existante, qui amplifie la voix et l’expérience vécue des personnes participantes de manière à mieux éclairer les milieux de la pratique et de la décision publique, et à orienter la recherche et l’intervention futures.
Cette étude fait ressortir plusieurs implications pour la pratique auprès des familles en migration forcée. Premièrement, les résultats soulignent l’importance de développer et de mettre en œuvre des interventions familiales qui favorisent le dialogue entre les générations. Le silence et la révélation sélective, s’ils ont souvent une intention protectrice, peuvent accroître la confusion et la déconnexion émotionnelle. Des interventions qui créent des occasions de communication ouverte peuvent aider à rompre ce cycle et à renforcer les relations familiales. Des revues systématiques récentes mettent en évidence le recours croissant à ces approches familiales dans les communautés en migration forcée (Bunn et al., 2022 ; Mak & Wieling, 2022). On peut citer par exemple la Family Strengthening Intervention for Refugees (FSI-R), élaborée selon des méthodes participatives communautaires et expérimentée dans plusieurs communautés réfugiées aux États-Unis (Betancourt et al., 2020 ; Boston College, Research Program on Children and Adversity, s. d.). Il est essentiel de poursuivre le développement communautaire de ces programmes pour qu’ils soient adaptés aux besoins propres de populations diverses.
Il est tout aussi essentiel d’intégrer à la pratique l’identité culturelle et la préservation du patrimoine. Les résultats de cette revue montrent comment le récit culturel, les traditions et les rituels constituent des mécanismes vitaux pour maintenir une continuité et transmettre la résilience d’une génération à l’autre (Qossoqsi, 2017 ; Strekalova-Hughes & Wang, 2019). Les approches de pratique devraient donc soutenir les efforts communautaires pour faire vivre la culture et la langue, par exemple en créant des espaces de rencontre intergénérationnelle, des programmes d’éducation culturelle et des événements religieux ou communautaires (Kirsch et al., 2024 ; Kirsch & Haran, 2025). Ces initiatives peuvent aussi réduire les tensions entre générations, en particulier autour des questions d’assimilation et de négociation identitaire (Chao, 2019 ; Huynh et al., 2024 ; Rizkalla et al., 2020).
Une autre implication concerne la définition même du trauma. Les résultats indiquent que le trauma intergénérationnel dans les familles en migration forcée ne peut pas être pleinement compris à travers des modèles occidentaux centrés sur l’individu. La pratique doit plutôt intégrer des notions plus ancrées dans la culture, comme le trauma intergénérationnel et le trauma collectif, qui reflètent mieux l’expérience vécue des communautés collectivistes (Cerdeña et al., 2021 ; Hudson et al., 2016 ; Kirsch & Haran, 2025). Ces perspectives saisissent les effets durables du trauma, qui dépassent la génération directement touchée par le déplacement ou la violence (Kellerman, 2001 ; Sangalang & Vang, 2017). Intégrer ces notions à la pratique permet de mieux reconnaître les besoins des communautés en migration forcée et de proposer des interventions plus en résonance avec leurs cultures.
Enfin, l’étude met en lumière la valeur de la guérison collective et à l’échelle du groupe. Les organisations communautaires, les groupes de jeunes et les réseaux de pairs sont apparus comme de puissantes sources de pouvoir d’agir et de résilience, en offrant des occasions de récit partagé, de plaidoyer et de construction identitaire (Niazi, 2019 ; Rogers, 2021 ; Sim et al., 2018 ; Veronese et al., 2023). Les interventions devraient donc donner la priorité à la construction d’espaces collectifs où les personnes en migration forcée peuvent se relier, guérir et préserver leurs traditions culturelles, en parallèle d’efforts pour combattre la stigmatisation et promouvoir le soutien professionnel en santé mentale (Huynh et al., 2024 ; Jeyasundaram et al., 2020 ; Kirsch et al., 2023). En passant d’une focalisation individuelle à une focalisation communautaire, les équipes de terrain peuvent favoriser plus efficacement la guérison et la résilience d’une génération à l’autre ; il importe de souligner que ce déplacement ne supprime pas le besoin d’un soutien individualisé. Les perspectives individuelle et communautaire sont plutôt complémentaires : elles reconnaissent l’expérience singulière de chaque personne tout en favorisant des environnements collectifs où tout le monde peut s’épanouir.
Cette méta-synthèse qualitative offre une compréhension globale du trauma intergénérationnel dans les populations en migration forcée, en soulignant sa nature multiforme et son impact profond d’une génération à l’autre. Les résultats montrent que le trauma se transmet non seulement par des symptômes psychologiques individuels, mais aussi par des processus structurels, culturels et familiaux. La tension entre se souvenir et protéger, le remodelage des dynamiques familiales et la négociation constante de l’identité culturelle contribuent tous à l’expérience vécue complexe du trauma intergénérationnel. Surtout, l’étude met aussi en évidence la résilience remarquable et la diversité des mécanismes d’adaptation de ces communautés, en soulignant le rôle vital du soutien communautaire, de la guérison collective et de la levée des stigmatisations liées à la santé mentale. Dans le prolongement de ces éclairages, la recherche future gagnerait à recourir à des plans longitudinaux qui saisissent la façon dont les processus intergénérationnels se déploient dans le temps, à des études incluant délibérément les groupes en migration forcée sans papiers et sous-représentés, et à des recherches d’intervention communautaire qui mettent à l’épreuve des voies de guérison ancrées dans la culture. En plaçant au centre les récits des personnes en migration forcée, cette recherche apporte des éclairages essentiels pour concevoir des interventions et des dispositifs de soutien plus en résonance avec les cultures concernées, et contribue ainsi à la guérison et au bien-être des populations déplacées de force et de leur descendance.
Complexe Systémique : à retenir
Pour la clinique systémique, cette méta-synthèse a le mérite de déplacer la question : moins « qu’est-ce que les parents ont transmis ? » que « comment la famille s’est-elle organisée autour de ce qui ne pouvait pas se dire ? ». Silences protecteurs, demi-confidences, climat émotionnel, enfants devenus interprètes et garants de la discipline, réussite scolaire chargée de réparer l’exil : on retrouve la parentification, les loyautés et les mythes familiaux, mais replacés dans l’histoire collective et les conditions de la réinstallation. Les pistes proposées, ouvrir des espaces de dialogue entre générations et s’appuyer sur les ressources communautaires, parlent directement aux thérapeutes familiaux. La lecture appelle pourtant quelques réserves : le corpus réunit des situations très différentes (descendance de la Shoah au Brésil, camps palestiniens, équipes de soin auprès de familles cambodgiennes), se limite à l’anglais, et les effectifs annoncés varient entre le résumé (776 études) et la méthode (691). Les thèmes restent descriptifs plus qu’explicatifs. À lire avec la revue exploratoire sur le trauma intergénérationnel dans les familles réfugiées, et avec l’étude sur le sentiment de cohérence des enfants adultes de boat people du Vietnam.
Notes de l’original
Correspondance. Jaclyn Kirsch, School of Social Work, The University of Texas at Arlington, 511 West Mitchell Street, Arlington, TX 76010, États-Unis.
Liens d’intérêts. L’équipe de recherche ne déclare aucun lien d’intérêts potentiel en rapport avec la recherche, la rédaction et/ou la publication de cet article.
Financement. L’équipe de recherche n’a reçu aucun soutien financier pour la recherche, la rédaction et/ou la publication de cet article.
ORCID. Jaclyn Kirsch : https://orcid.org/0000-0002-9764-0586 ; Maryam Rafieifar : https://orcid.org/0000-0002-4368-2721
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Traduction non officielle en français de Explorer le trauma intergénérationnel dans les populations en migration forcée : une méta-synthèse qualitative, par Jaclyn Kirsch, Maryam Rafieifar, Hanna Haran, Ling Xu et Ana Marcial, Families in Society: The Journal of Contemporary Social Services, publication en ligne anticipée (2026), doi : 10.1177/10443894261448360, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableaux présentés en listes). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « Exploring Intergenerational Trauma in Forced Migrant Populations: A Qualitative Meta-Synthesis », publié dans Families in Society: The Journal of Contemporary Social Services (2026) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Kirsch, J., Rafieifar, M., Haran, H., Xu, L., et Marcial, A. (2026). Explorer le trauma intergénérationnel dans les populations en migration forcée : une méta-synthèse qualitative (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/explorer-le-trauma-intergenerationnel-dans-les-populations-en-migration-forcee (Œuvre originale publiée en 2026 dans Families in Society: The Journal of Contemporary Social Services, OnlineFirst (2026) ; republiée en 2026 par Families in Society, https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/10443894261448360)
Pour aller plus loin