Family Relations · Famille
Que vit-on quand on grandit avec un frère ou une sœur en dépression ? Shiri Shinan-Altman et Inbar Levkovich ont interrogé 25 jeunes adultes en Israël. Leurs récits décrivent des rôles parentaux endossés trop tôt, des parents indisponibles et des rêves mis de côté, mais aussi une empathie et une résilience nouvelles.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Grandir avec un frère ou une sœur en dépression : le point de vue de jeunes adultes, par Shiri Shinan-Altman et Inbar Levkovich, publié dans Family Relations (Wiley) (2024), doi : 10.1111/fare.13024, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les tableaux sont présentés sous forme de listes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
La relation fraternelle est souvent l’un des liens les plus durables d’une vie.
Shiri Shinan-Altman et Inbar Levkovich
Résumé
Objectif. Il s’agissait d’explorer l’expérience de grandir avec un frère ou une sœur en dépression, du point de vue de jeunes adultes ayant vécu cette situation.
Contexte. Grandir avec un frère ou une sœur qui traverse une dépression a un profond retentissement sur la vie personnelle des jeunes adultes. Cette étude comble une lacune de la recherche en explorant l’expérience singulière de ces jeunes adultes.
Méthode. Au moyen d’une approche qualitative phénoménologique, nous avons examiné l’expérience de 25 jeunes adultes (de 18 à 29 ans) qui avaient vécu, à l’adolescence, avec un frère ou une sœur en dépression. Des entretiens approfondis semi-directifs ont été menés. Le recueil des données s’est poursuivi jusqu’à la saturation conceptuelle. Une analyse thématique a été conduite.
Résultats. Nous avons dégagé deux thèmes centraux dans l’expérience des personnes participantes. Le premier met en lumière des difficultés importantes dans la relation parent-enfant, marquées par la frustration, la prise en charge de rôles parentaux, la déconnexion émotionnelle et des entraves au développement personnel. Le second porte sur les répercussions de la dépression du frère ou de la sœur sur la vie personnelle des jeunes adultes, qui se traduisent par des sacrifices, un bouleversement émotionnel et un sentiment de responsabilité. Les personnes participantes ont aussi fait preuve de résilience, d’empathie et de développement personnel.
Conclusions. Cette recherche éclaire la dynamique nuancée que vivent les jeunes adultes dont un frère ou une sœur est en dépression, et souligne la nécessité d’interventions sur mesure qui soutiennent à la fois les responsabilités d’aide et le développement personnel. Intégrer le point de vue de la fratrie dans la pratique clinique peut améliorer les stratégies d’intervention et favoriser le bien-être.
Implications. Ces résultats soulignent la nécessité d’un soutien personnalisé qui permette aux jeunes adultes de concilier l’aide apportée à leur frère ou à leur sœur en dépression et leur propre développement personnel, en mettant l’accent sur la communication familiale et la résilience.
Les frères et sœurs partagent un lien singulier qui traverse tout le tissu de la vie familiale. Au milieu des complexités de l’enfance partagée, la santé mentale de l’un d’eux, par exemple des sentiments dépressifs, peut projeter une ombre qui déborde, touchant non seulement la personne concernée, mais retentissant aussi sur la vie de ses frères et sœurs. Cet article explore l’expérience de personnes qui ont grandi avec un frère ou une sœur en dépression dans le contexte culturel d’Israël, en explorant leurs stratégies d’adaptation, leurs difficultés et les leçons qu’elles en ont tirées pendant la phase de transformation qu’est l’âge adulte émergent.
La dépression est une notion à multiples facettes, qui recouvre un éventail d’expériences et de difficultés liées à l’humeur (American Psychiatric Association 2013). Plus précisément, le spectre de la dépression va d’un état d’humeur qui relève des fluctuations normales de l’humeur à des formes plus sévères de troubles dépressifs et de troubles de l’humeur. La dépression à l’adolescence et chez les jeunes adultes est un fardeau mondial croissant (Zhao et al. 2024). Les résultats méta-analytiques d’études menées dans le monde entier ont indiqué que, dans les études menées entre 2001 et 2020, 34 % des jeunes à l’adolescence déclaraient des symptômes dépressifs élevés ; les taux étaient plus élevés pendant la décennie 2011-2020 que pendant la décennie 2001-2010 (respectivement 24 % et 37 %, la prévalence la plus forte concernant les jeunes du Moyen-Orient, d’Afrique du Nord et d’Asie du Sud-Est ; Shorey et al. 2022). En outre, des travaux empiriques ont montré que la dépression a un impact important non seulement sur les enfants et les jeunes qui en souffrent, mais qu’elle étend aussi son influence à leurs frères et sœurs et à la famille tout entière (Buist et al. 2019 ; Finan et al. 2018 ; Panaite et al. 2019).
La dynamique complexe des relations fraternelles entre en jeu pendant l’enfance et l’adolescence. Les membres d’une fratrie peuvent influencer mutuellement leur bien-être émotionnel, y compris leurs symptômes dépressifs, par deux mécanismes principaux (Buist et al. 2019). D’abord, la qualité de la relation fraternelle elle-même joue un rôle important dans la façon dont se dessinent les symptômes dépressifs à l’enfance et à l’adolescence. Autrement dit, la nature du lien peut déterminer dans quelle mesure les symptômes dépressifs de l’un affectent l’autre. Ensuite, les membres d’une fratrie peuvent s’influencer par un processus d’identification fraternelle, en apprenant mutuellement par l’observation et l’interaction (Finan et al. 2018). Du fait de la ressemblance organique propre aux fratries, frères et sœurs constituent des modèles réciproques très influents, susceptibles de refléter des états émotionnels, y compris des comportements dépressifs. Cette influence concerne tout particulièrement l’expérience des jeunes adultes qui ont grandi avec un frère ou une sœur aux prises avec une dépression, car des interactions proches et fréquentes, ainsi que le temps important passé ensemble, pourraient intensifier ces dynamiques (Buist et al. 2019).
L’expérience des fratries et des familles qui font face à la dépression peut être mieux comprise dans une perspective du parcours de vie, qui offre un cadre précieux pour saisir l’impact d’un handicap (comme la dépression) sur chacun des membres de la famille (Avieli et al. 2019 ; Cook et al. 1997). La dépression, comme d’autres maladies mentales, peut être vue comme une circonstance de vie qui bouscule non seulement les normes sociales attendues, mais aussi les trajectoires personnelles des individus et des membres de leur famille. Elle devient en effet une part intégrante de la vie familiale et façonne au fil du temps l’expérience de tous ses membres (Farrell et Krahn 2014), en termes de détresse émotionnelle, de routines quotidiennes perturbées et de préjudice social lié à la stigmatisation (Levkovich et Labes 2023). Les relations au sein de la famille changent, non seulement entre frères et sœurs, mais aussi entre parents et enfants. Nous avons par exemple constaté, dans notre étude récente, que le manque de disponibilité des parents dû à la dépression de l’un de leurs enfants avait un impact négatif sur les autres enfants du foyer, qui éprouvaient de profonds sentiments d’abandon, de déception, de perte et de douleur (Levkovich et Labes 2023). En adoptant une perspective du parcours de vie, la recherche a mis en évidence l’interdépendance durable des membres de la famille à l’âge adulte et a souligné l’importance d’étudier comment les effets de la maladie mentale d’un proche s’étendent aux autres membres de la famille (George 2013).
Chez les personnes qui vivent avec un frère ou une sœur en dépression, la recherche a repéré tout un éventail de stratégies d’adaptation, depuis une adaptation active et engagée, où l’on apporte constamment aide et soutien à son frère ou à sa sœur malade, jusqu’à des mécanismes passifs caractérisés par le détachement et par l’absence de reconnaissance de l’état de santé de ce membre de la fratrie. Ces stratégies jouent un rôle déterminant dans la dynamique d’ensemble des relations fraternelles à l’ombre de la dépression, car elles comprennent des schémas d’évitement marqués par l’esquive et la fuite (Levkovich et Labes 2023).
Bien que le système familial, fratrie comprise, puisse être touché par la dépression d’un enfant, très peu de recherches ont porté sur l’expérience propre des frères et sœurs lorsqu’un membre de la fratrie se débat avec une dépression (Buist et al. 2019 ; Finan et al. 2018 ; Levkovich et Labes 2023 ; Panaite et al. 2019). Cette lacune de la littérature est surprenante, étant donné que le bien-être des personnes dont un frère ou une sœur a des difficultés médicales, physiques ou développementales a été exploré dans de nombreuses études (Lamsal et Ungar 2021 ; Lummer-Aikey et Goldstein 2021 ; Shivers et al. 2023). La majorité des données suggère que ces frères et sœurs courent un risque plus élevé de problèmes psychologiques que les personnes qui n’ont pas de frère ou de sœur dans cette situation (Sommantico et al. 2020). L’expérience et les difficultés propres aux personnes qui grandissent avec un frère ou une sœur en dépression, ainsi que l’impact possible sur leur propre développement, restent un territoire relativement inexploré de la recherche en psychologie.
La question des relations fraternelles et de la dépression n’a été abordée que dans quelques études (Buist et al. 2019 ; Finan et al. 2018 ; Levkovich et Labes 2023 ; Panaite et al. 2019). Une étude menée auprès de 412 paires de frères et sœurs a par exemple montré que les symptômes dépressifs à l’adolescence étaient plus fortement influencés par les symptômes dépressifs du frère ou de la sœur que par la qualité de la relation fraternelle (Buist et al. 2019). Les résultats d’une autre étude, menée auprès de 372 jeunes à l’adolescence, suggéraient que les relations avec la fratrie prédisaient les trajectoires de symptômes dépressifs, chez les filles comme chez les garçons (Finan et al. 2018). Quoique importantes, ces études antérieures (Buist et al. 2019 ; Finan et al. 2018) reposaient sur des méthodes de recherche quantitatives et ne pouvaient donc pas apporter les éclairages précieux qu’offrent les approches qualitatives. Notre récente étude qualitative s’est en revanche centrée sur l’expérience de l’adolescence chez des jeunes ayant grandi avec un frère ou une sœur souffrant de dépression (Levkovich et Labes 2023). Bien que cette recherche soit importante (Levkovich et Labes 2023), elle laisse de côté le point de vue des jeunes adultes qui ont grandi aux côtés d’un frère ou d’une sœur en dépression. Dans la présente étude, nous avons comblé cette lacune de la littérature en nous concentrant sur l’expérience de jeunes adultes qui ont grandi avec un frère ou une sœur aux prises avec une dépression.
L’âge adulte émergent est une étape du développement qui s’étend généralement de 18 à 29 ans, bien que ses limites puissent varier selon les contextes culturels, sociaux et individuels (Arnett et al. 2014). Ses traits saillants sont l’exploration active, la formation de l’identité et un sentiment diffus d’instabilité et de transition. Pendant cette période, on traverse généralement des transitions de vie comme les études supérieures, l’entrée dans une trajectoire professionnelle, l’engagement dans des relations amoureuses et une indépendance croissante à l’égard des figures parentales (Arnett et Mitra 2020).
Dans cette étude, nous avons examiné l’impact du fait de grandir avec un frère ou une sœur en dépression à travers le cadre du parcours de vie, afin de comprendre comment cette expérience façonne le bien-être psychologique et émotionnel des jeunes adultes, leur dynamique familiale et leur développement global. S’intéresser à ce sujet est très pertinent pour plusieurs raisons. D’abord, l’âge adulte émergent est marqué par des tâches développementales cruciales (Arnett et al. 2014), ce qui rend cette période particulièrement sensible au profond impact d’un frère ou d’une sœur en dépression sur le bien-être psychologique et le développement global. Cette importance est accrue par le fait que la plupart des gens grandissent avec un frère ou une sœur (Dunifon et al. 2017), et que la relation fraternelle est souvent l’un des liens les plus durables d’une vie (McHale et al. 2012). Comprendre comment ce lien fraternel durable interagit avec la dépression pendant cette étape charnière de la vie est donc de la plus haute importance.
Ensuite, cette étude peut apporter des éclairages précieux sur l’interaction complexe entre relations fraternelles et santé mentale à l’âge adulte émergent. Ce savoir devient d’autant plus pertinent que les diagnostics de dépression sont de plus en plus fréquents, en particulier chez les jeunes. En comblant la lacune de la recherche sur la fratrie face à la dépression, nous pouvons contribuer à l’élaboration d’interventions ciblées et de dispositifs de soutien. Ces solutions pratiques sont essentielles pour les personnes qui affrontent les difficultés de grandir avec un frère ou une sœur en dépression. En outre, comprendre l’expérience de ces frères et sœurs a des implications directes et concrètes pour la pratique clinique : elle permet aux spécialistes de la santé mentale d’apporter un soutien efficace et de sensibiliser les parents, les équipes éducatives et les équipes de terrain à l’influence importante de la dynamique fraternelle sur la santé mentale. En examinant l’impact propre du fait d’avoir un frère ou une sœur en dépression pendant l’âge adulte émergent, c’est-à-dire en explorant les dimensions émotionnelles, sociales et de développement personnel qui peuvent être touchées, nous pouvons mieux comprendre comment ces expériences façonnent le développement individuel à cette étape cruciale de la vie. Cette approche va au-delà de l’adolescence, qui était l’objet de notre étude précédente (Levkovich et Labes 2023).
En conséquence, le but de la présente étude était d’explorer l’expérience de grandir avec un frère ou une sœur en dépression, du point de vue de personnes arrivées à l’âge adulte émergent. Pour atteindre ce but, notre principale question de recherche a été formulée ainsi : « Comment le fait de grandir avec un frère ou une sœur en dépression influence-t-il l’expérience, les stratégies d’adaptation et le développement global des jeunes adultes ? » Notre enquête s’est penchée sur la vie de personnes qui ont grandi avec un frère ou une sœur en dépression, afin de mieux comprendre leurs stratégies d’adaptation, les difficultés qu’elles rencontrent et les leçons précieuses qu’elles ont tirées en chemin.
L’étude a porté sur 25 jeunes adultes d’Israël âgés de 18 à 29 ans qui avaient vécu pendant leur adolescence avec un frère ou une sœur en dépression. L’âge moyen des personnes participantes au moment des entretiens (mai-septembre 2022) était de 22,39 ans, avec un écart type de 3,47, et 57,14 % (n = 14) d’entre elles étaient des femmes. Toutes les personnes participantes étaient juives ; la plupart n’étaient pas mariées (n = 23 ; 90,47 %) et n’avaient pas d’enfant. Cinq personnes (20 %) effectuaient leur service militaire au moment des entretiens, sept (28 %) avaient terminé leurs études supérieures et entamaient une carrière, et les 13 autres (52 %) étaient en études et occupaient divers emplois à temps partiel.
Les personnes participantes étaient réparties sur tout le territoire israélien, dans diverses régions, zones rurales et villes comprises. Toutes ont indiqué que leur frère ou leur sœur continuait de souffrir de dépression, à des degrés divers. Les critères d’inclusion étaient d’avoir vécu sous le même toit pendant l’adolescence avec un frère ou une sœur biologique dont le dossier médical faisait état d’une dépression, d’avoir actuellement entre 18 et 29 ans, et d’avoir la même mère et le même père que ce frère ou cette sœur. Les personnes qui remplissaient les critères d’inclusion étaient exclues si elles déclaraient elles-mêmes une dépression, exprimaient des idées suicidaires, ou si leur frère ou leur sœur avait des antécédents de psychose. Ces critères visaient à préserver le bien-être émotionnel des personnes participantes, compte tenu en particulier des sujets sensibles abordés pendant les entretiens sur le fait de grandir avec un frère ou une sœur en dépression. Notre préoccupation première était de placer la santé mentale et la sécurité de toutes les personnes participantes au premier plan tout au long du processus de recherche. En outre, il était demandé aux personnes participantes de fournir un dossier médical attestant les antécédents de dépression de leur frère ou de leur sœur pendant leur propre adolescence.
Comme notre groupe l’a fait ailleurs (Levkovich et Labes 2023), nous avons adopté une approche qualitative phénoménologique pour repérer et comprendre des phénomènes en explorant les perceptions et les actions des personnes dans une situation donnée. Cette approche consiste à examiner l’expérience vécue des personnes et à en dégager une description des caractéristiques essentielles partagées d’une personne à l’autre (Creswell et Poth 2018).
Nous avons mené des entretiens approfondis semi-directifs à l’aide d’un guide d’entretien souple, qui couvrait les principaux domaines tout en laissant place à une expression personnelle et à un dialogue significatifs (tableau 1). Cette approche nous a permis de recueillir une compréhension complète et authentique de l’expérience des personnes participantes et du sens qu’elles lui donnaient (Creswell et Poth 2018).
Tableau 1 — Guide d’entretien
Les questions du guide d’entretien portaient sur l’expérience des personnes participantes et sur leur point de vue quant à l’impact (sur elles) du fait d’avoir un frère ou une sœur en dépression. Les entretiens ont été enregistrés et retranscrits mot pour mot, ce qui a permis à l’équipe de recherche de se reporter aux récits originaux et d’en garantir l’exactitude. Le recueil des données s’est poursuivi jusqu’à la saturation théorique, c’est-à-dire jusqu’à ce que de nouveaux entretiens n’apportent plus de matériau nouveau.
Le protocole de l’étude a été approuvé par le comité d’éthique institutionnel de l’université (approbation no 117/2022). Un échantillonnage raisonné a été utilisé pour garantir la diversité du groupe, en tenant compte de facteurs comme le genre et l’âge dans les limites des critères fixés. Nous avons en outre cherché une large représentation géographique couvrant toutes les régions d’Israël. Les personnes interrogées ont été recrutées sur les réseaux sociaux, principalement Facebook et Instagram, en ciblant des personnes de la tranche d’âge de l’âge adulte émergent (18-29 ans) qui avaient grandi avec un frère ou une sœur en dépression. Nous avons notamment utilisé des groupes Facebook et des pages Instagram consacrés au soutien en santé mentale pour joindre des personnes susceptibles de participer. Le recrutement s’est fait au moyen d’une lettre publiée sur les réseaux sociaux, et les personnes intéressées ont envoyé un courriel avec leurs coordonnées. Les personnes participantes ont reçu une explication complète des objectifs de la recherche, et leur consentement éclairé a été recueilli. Avant l’entretien, elles devaient fournir un consentement éclairé signé et un dossier médical retraçant les antécédents dépressifs de leur frère ou de leur sœur. Les personnes participantes ont fourni ces documents médicaux de leur plein gré, et l’équipe de recherche ne les a pas conservés. L’objectif principal était de vérifier que les personnes participantes remplissaient bien le critère d’avoir un frère ou une sœur avec un diagnostic de dépression, et les documents n’ont pas été conservés par l’équipe de recherche. Nous n’avons pas recueilli de détails sur le diagnostic, le traitement ou la médication du frère ou de la sœur, l’accent étant mis sur l’expérience et le point de vue des personnes participantes.
Trois personnes qui n’ont pas pu produire de document médical attestant la dépression de leur frère ou de leur sœur ont été exclues de l’étude. Les entretiens, menés en hébreu sur Zoom par deux intervieweuses expérimentées, ont été retranscrits mot pour mot. Les transcriptions ont ensuite été traduites en anglais pour l’analyse. Pour garantir l’exactitude et contrôler la qualité, la transcription comme la traduction ont fait l’objet de vérifications rigoureuses, avec un contrôle croisé par des spécialistes bilingues. Chaque entretien a duré une heure, et la confidentialité et l’anonymat ont été garantis aux personnes participantes. Aucune compensation n’a été versée pour la participation.
L’équipe de recherche a mené une analyse thématique de contenu après le recueil des données et la transcription des enregistrements d’entretiens. La première phase a consisté en un codage ouvert de chaque transcription pour repérer les thèmes et les motifs récurrents. Dans la deuxième phase, un codage axial a été réalisé pour comparer les thèmes d’un entretien à l’autre et réduire le nombre de catégories. Les deux membres de l’équipe ont analysé séparément, puis discuté des catégories retenues pour en garantir l’exactitude. La troisième phase, le codage sélectif, a consisté à écarter les catégories qui ne se rapportaient pas aux thèmes centraux, afin d’obtenir une image claire et cohérente des principaux thèmes et de leurs relations. Cette réduction a permis d’affiner, de cibler et d’organiser les données, pour aboutir aux résultats finaux (Brinkman et Kvale 2015). L’équipe a appliqué des critères de crédibilité, qui consistaient à présenter les données de manière dense et détaillée, en intégrant des réalités multiples ancrées dans des contextes précis (Anney 2014). En respectant ces critères, l’équipe a renforcé la fiabilité de l’étude, et donc la fiabilité et l’authenticité des résultats.
Dans cette étude, nous cherchions à explorer l’expérience vécue de jeunes adultes qui, pendant leurs années de formation, avaient vécu sous le même toit qu’un frère ou une sœur en dépression. Nous voulions explorer les diverses répercussions de la maladie de ce frère ou de cette sœur sur leur vie à l’âge adulte émergent. L’analyse approfondie des données d’entretien a fait apparaître trois grands thèmes, qui éclairent les multiples implications du fait de grandir aux côtés d’un frère ou d’une sœur en dépression pendant ces années de formation. Le premier thème, « Je suis souvent frustrée par leur comportement et leur attitude envers moi », concernait la relation entre les jeunes adultes et leurs parents pendant la période de formation qu’est l’âge adulte émergent, et portait sur la relation actuelle des personnes participantes avec leurs parents à l’ombre de la dépression de leur frère ou de leur sœur. Le deuxième thème, « J’ai fait beaucoup d’efforts pour être là pour elle ou pour lui », concernait les implications de la dépression du frère ou de la sœur pour l’état psychique actuel et la vie des jeunes adultes de l’étude. La classification des catégories principales et des sous-catégories est présentée dans le tableau 2.
Tableau 2 — Classification des catégories principales et des sous-catégories
Thème 1 : « Je suis souvent frustrée par leur comportement et leur attitude envers moi » (la relation entre les jeunes adultes et leurs parents pendant la période de formation qu’est l’âge adulte émergent)
Thème 2 : « J’ai beaucoup sacrifié pour être là pour mon frère ou ma sœur » (les implications de la dépression du frère ou de la sœur pour la vie personnelle des jeunes adultes)
Les personnes participantes ont décrit leur relation avec leurs parents au regard de la dépression de leur frère ou de leur sœur. Vingt et une des personnes participantes éprouvaient un sentiment de responsabilité et d’engagement envers la situation du foyer, même après l’avoir quitté. Lors de leurs visites, ces jeunes adultes endossaient des rôles parentaux, comme accomplir des tâches ménagères et s’occuper du frère ou de la sœur. Les émotions exprimées mêlaient sentiment d’injustice, réticence et culpabilité. Ces jeunes adultes se débattaient avec un sentiment d’iniquité en jonglant entre leur propre vie et ces responsabilités supplémentaires, et souhaitaient ardemment que leurs parents prennent une part plus active à la gestion du foyer et au soutien de leur frère ou de leur sœur.
Ce week-end, j’ai dû revenir d’une formation intensive à l’armée, rentrer à la maison et passer beaucoup de temps là-bas avec ma sœur pour que ma mère puisse avoir un peu de temps libre et faire certaines choses. Ça veut dire nettoyer la maison, sortir le chien, faire une lessive, en gros faire tout ce que ma mère ne peut pas faire parce qu’elle est occupée avec ma sœur vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Ma sœur a besoin d’une surveillance permanente pour ne pas se faire de mal. Parfois, j’ai l’impression de ne pas avoir de parents du tout. Mais même adulte, j’ai encore besoin de mes parents. Je voulais qu’ils prennent leurs responsabilités, qu’ils prennent les choses en main et qu’ils assument leur mariage, leurs enfants, et qu’ils soient des parents. Qu’ils soient la figure stable de toute cette histoire. (Participant, 20 ans)
Les personnes participantes ont fait état de difficultés dans la relation parent-enfant. Plus précisément, 22 d’entre elles percevaient une indisponibilité parentale qui les conduisait à ne pas s’exprimer émotionnellement, voire à ne pas avoir de conversations avec leurs parents. À leurs yeux, l’attention des parents centrée sur la maladie du frère ou de la sœur entraînait un manque de ressources parentales et d’énergie émotionnelle, ce qui empêchait de nouer des liens significatifs. Les personnes participantes ont décrit des sentiments de solitude, de frustration, d’étouffement et de déception liés au manque perçu d’implication des parents dans leur vie ; cette perception les empêchait de partager leurs expériences et leurs émotions avec leurs parents.
Au moins une fois par semaine, il y a un moment de frustration où j’ai l’impression que personne ne se soucie de moi, et je me demande pourquoi ça m’arrive. J’ai l’impression de toujours me sacrifier, et mes parents s’en fichent, ne rendent rien et ne me donnent rien. Je suis souvent frustrée par leur comportement et leur attitude envers moi. Parfois, je leur en parle, et puis le ton monte et les larmes viennent. Ils promettent que ça ne se reproduira pas, et puis ça se reproduit… ils promettent que ça ne se reproduira pas et puis ça se reproduit encore et encore, ça arrive tout le temps. (Participante, 19 ans)
Un autre aspect caractérisait la relation entre les parents et les personnes participantes : les conséquences de la dépression du frère ou de la sœur. Toutes les personnes participantes ont exprimé à quel point le bien-être émotionnel, la vie professionnelle et la dynamique conjugale de leurs parents avaient été profondément influencés par l’état de leur frère ou de leur sœur. Certains parents ont fini par divorcer, ce qui était, selon les personnes participantes, un effet indirect des conflits nés de la gestion de la dépression de leur fils ou de leur fille. Cette dissolution familiale a représenté un obstacle redoutable pour tous les membres de la famille et a aggravé la détresse des personnes participantes. Dans certains cas, les personnes participantes dirigeaient leur colère contre leur frère ou leur sœur, en lui imputant le divorce de leurs parents. En outre, certains parents ont réduit leurs engagements professionnels (quittant même parfois complètement leur emploi) pour s’occuper de l’enfant en dépression, ce qui a aggravé les difficultés financières. La principale difficulté pour les personnes participantes était d’assister à la souffrance de leurs parents. Elles ont dit que le sort de leurs parents pesait lourdement sur elles, dépassant parfois les difficultés liées à la gestion de l’état de leur frère ou de leur sœur.
Voir l’impact de la situation de mon frère sur nos parents a été difficile. L’harmonie qui existait entre eux semble s’être dissipée pour laisser place à des disputes fréquentes. Souvent, je me retrouve à jouer les médiatrices, à essayer de démêler qui a raison et qui a tort, tout en redoutant l’atmosphère tendue qui m’attend à la maison. Personnellement, je pense qu’une séparation aurait été plus favorable ; la situation actuelle ne fait qu’aggraver des relations déjà tendues. (Participante, 21 ans)
Synthèse du thème 1 : les personnes participantes ont exprimé des difficultés dans leur relation avec leurs parents, qui découlaient de l’état de leur frère ou de leur sœur. Elles ont rencontré une indisponibilité parentale, des difficultés à communiquer avec leurs parents et un profond sentiment de solitude. Ces sentiments ont créé une distance qui les empêchait de partager leurs expériences et leurs émotions. En outre, les personnes participantes ont indiqué avoir été témoins de disputes entre leurs parents et avoir perçu que la relation tendue des parents aggravait encore leurs relations avec eux.
Vingt personnes participantes ont décrit comment la maladie de leur frère ou de leur sœur avait affecté leur capacité à construire leur avenir de jeunes adultes et à le façonner selon leurs désirs. Pour ces jeunes adultes, l’ombre de la maladie de leur frère ou de leur sœur planait lourdement sur leurs aspirations. Le poids de cette dépression affectait leur capacité à forger leur propre avenir en accord avec leurs désirs. Ces personnes ont raconté comment leurs choix et leurs décisions, à différentes étapes de la vie, étaient intrinsèquement liés à l’état de leur frère ou de leur sœur et se faisaient souvent au détriment de leurs propres rêves et ambitions.
Quand j’étais à l’armée, j’ai traversé une période très difficile à cause de l’état de ma sœur. Même si j’avais quitté la maison, elle m’appelait dix fois par jour. Cette situation m’empêchait de m’intégrer et de poursuivre mes tâches, et elle ne me laissait aucune tranquillité d’esprit. Quand je suis revenue à la maison, je me souviens de l’avoir vue assise sur le canapé, me fixant avec ces yeux vides de la dépression, et je me souviens de m’être sentie sous pression, en me disant : « Qu’est-ce qu’on fait ?! Je ne me souviens plus de ce qu’il faut faire ! » Je suis moi aussi entrée dans un état de détresse, physique et mentale, mais j’ai continué à fonctionner et à être là pour elle. (Participante, 24 ans)
Je crois que la maladie de ma sœur m’a fait grandir trop vite. J’ai été exposée au monde de la santé mentale relativement jeune. Faire face à la maladie mentale, à l’automutilation, et surveiller ma sœur pour qu’elle ne se fasse pas de mal, ça a été très dur pour moi. Ça m’a donné un grand sentiment de responsabilité envers mes parents, mes sœurs et le foyer. Ce sentiment est toujours là… Je pensais que quelque chose changerait, mais la responsabilité continue de peser injustement sur moi… Je veux être responsable, bonne et sérieuse. Je pensais qu’en quittant la maison, je pourrais me libérer de ce fardeau, mais je n’arrive pas à échapper à ce rôle, et cela a des conséquences sur mes désirs personnels. (Participante, 28 ans)
À l’inverse, cinq personnes participantes ont décrit avoir choisi de prendre leurs distances avec leur frère ou leur sœur, en adoptant une stratégie d’évitement pour donner la priorité à leur développement personnel et à leur indépendance, tout en se débattant avec des sentiments de culpabilité, de conflit et d’inquiétude pour ce membre de la fratrie. Ces jeunes adultes ont dit espérer que cette distance leur apporterait un soulagement et leur permettrait de se concentrer sur leur développement personnel. Mais leur désir de voler de leurs propres ailes et de mener une vie indépendante entrait en conflit avec la situation de leur frère ou de leur sœur, ce qui suscitait une lourde culpabilité et une profonde inquiétude. Ce sous-thème développe leurs luttes émotionnelles complexes et les stratégies employées pour concilier la poursuite de leur propre vie et leurs responsabilités de frère ou de sœur.
Je n’ai plus aucune relation avec mon frère aujourd’hui. Lui, pour une raison ou une autre, pense qu’il y a un lien, mais ça fait des mois que je filtre ses appels. J’ai compris que c’était trop lourd pour moi ; je ne peux pas gérer ça. Être avec lui, c’est un bouleversement émotionnel pour moi : soit il m’insulte, soit il décrit comment il va se faire du mal. Je ne le supporte pas. Je voulais juste réussir mes études, avancer, mais le voir bloqué rend ça totalement impossible. Ça me ramène en arrière et ça me remplit de ce sentiment écrasant de culpabilité et de conflit. (Participant, 19 ans)
D’après les témoignages des personnes participantes, un désir central qu’elles avaient dû réprimer (en raison de la dépression de leur frère ou de leur sœur) était celui d’une vie indépendante et séparée de leur famille proche. Elles ont décrit une grande difficulté à se détacher émotionnellement et physiquement de leur famille. Elles ne pouvaient pas ignorer la détresse de leur frère ou de leur sœur et se sentaient obligées de contribuer à ses soins. Elles avaient donc du mal à quitter la maison, à essayer de nouvelles choses, à réaliser leurs aspirations ou à faire des choix qui auraient pu limiter leur capacité à aider leur frère ou leur sœur et leurs parents. Elles ont dû renoncer à des affectations à l’armée ou à des emplois loin de chez elles, ainsi qu’à des loisirs partagés avec leur cercle d’amitiés ; elles ont souffert de l’impact de l’état de leur frère ou de leur sœur sur leurs relations amoureuses. Les personnes participantes ont décrit des sentiments de culpabilité, de confusion, de blessure et de douleur.
Je sacrifie beaucoup pour être là pour ma sœur. Je suis à un poste à l’armée où je ne voulais pas être, juste pour être plus près de la maison, pour être plus avec elle, pour aider davantage. J’ai renoncé à un poste à l’armée dont je rêvais, juste pour pouvoir être plus près de la maison. Même mes relations avec les femmes en sont affectées. J’ai déjà rompu avec une petite amie parce que j’avais l’impression de ne pas avoir assez de temps pour elle et de ne pas avoir l’énergie d’investir la relation. (Participant, 20 ans)
En outre, la dépression du frère ou de la sœur a eu un impact sur l’état émotionnel et la santé mentale des personnes participantes. La détresse émotionnelle, la peur et la tension qu’elles éprouvaient étaient non seulement éprouvantes sur le plan émotionnel, mais posaient aussi de sérieux obstacles à leur développement personnel et à la découverte de soi. Les jeunes adultes explorent généralement leur identité, leurs rêves et leurs aspirations pendant cette période. Pour ces personnes participantes, cependant, l’inquiétude constante pour le bien-être de leur frère ou de leur sœur et les responsabilités qu’elles assumaient jetaient une ombre sur leur parcours. Ce conflit intérieur, entre aspirations personnelles et obligations familiales, ajoutait une couche de complexité à leur traversée de l’âge adulte émergent. Cette réalité tumultueuse de la vie avec un frère ou une sœur malade a conduit 13 personnes participantes à éprouver peur et tension, jusqu’à une crise psychologique. Six d’entre elles ont décrit avoir eu besoin d’un traitement psychologique pour faire face à la détresse émotionnelle ressentie du fait de la maladie de leur frère ou de leur sœur.
À certains moments, j’ai senti que c’était si intense que je ne pouvais même plus m’aider moi-même, et ça pesait trop lourd sur moi. Finalement, j’ai compris qu’à cause de toutes ces luttes et de l’envie de réussir et de surmonter les difficultés à la maison, j’avais perdu une part importante de mon enfance et que j’avais au fond oublié le sens de la vie, qui n’est pas de protéger quelqu’un d’autre ou de fuir un état psychique difficile. J’ai perdu une partie de la magie des choses à un moment donné, et j’ai fini par essayer de la retrouver. Ça m’a mené à beaucoup d’imprudence et à beaucoup de décisions irresponsables, des décisions pas très sages, comme certaines drogues ou des histoires avec des femmes, toutes sortes de décisions imprudentes. (Participant, 20 ans)
Malgré ce qui précède, toutes les personnes participantes ont pu nommer des forces qu’elles se reconnaissaient aujourd’hui du fait d’avoir grandi aux côtés d’un frère ou d’une sœur en dépression. Elles ont décrit la résilience découverte en elles, les capacités acquises et la façon dont leur maturation rapide avait fait d’elles les personnes qu’elles étaient aujourd’hui. Elles avaient développé des compétences de résilience qui les aidaient à affronter les crises, une sensibilité et une empathie envers leur entourage, le désir d’aider d’autres personnes dans des situations semblables, et le sentiment personnel de comprendre les situations et les circonstances avec plus de maturité que les jeunes de leur âge. Ces forces suscitaient chez les personnes participantes un sentiment de fierté et de satisfaction.
Je fais aussi beaucoup plus attention à ce qui se passe autour de moi, aux autres, sur ce sujet [la dépression]. Un de mes collègues m’a dit une certaine phrase dont je sais qu’elle est typique d’une personne déprimée. Au début, je n’étais pas à l’aise pour le confronter à cette phrase, mais finalement je lui en ai parlé, d’une manière qui, je crois, était confortable pour quelqu’un qui se débat avec ces choses-là. Ça m’intéresse, parce que c’est quelque chose que je n’aurais probablement pas fait si je n’avais pas eu ces connaissances, si je n’avais pas eu ce passé. (Participant, 29 ans)
En outre, 10 personnes participantes ont rapporté un développement personnel caractérisé par une sensibilité émotionnelle accrue et une plus grande capacité d’empathie et de soutien. Cette empathie nouvelle dépassait le cadre familial immédiat et leur permettait de se relier plus profondément aux besoins émotionnels d’autrui. Elles ont souligné l’importance de favoriser des communautés de soutien, par exemple en créant des groupes WhatsApp où des personnes vivant des expériences semblables pouvaient offrir compréhension et conseils. Ce faisant, elles ont tissé des liens qui dépassaient leurs difficultés, ce qui montre la force et la résilience remarquables qui peuvent naître de l’épreuve de l’âge adulte émergent dans un contexte de dépression dans la fratrie.
J’ai beaucoup mûri et je suis devenue plus sensible à mon entourage. Je comprends que j’ai une force dans ce domaine. Nous avons maintenant ouvert un groupe WhatsApp pour les « frères et sœurs de », les gens y partagent des choses, et je sais comment répondre, simplement parce que je suis passée par là. C’est vraiment quelque chose dont j’ai tiré profit. Il y a des hauts et des bas, du bon et du mauvais. Mais surtout, c’est quelque chose de très important qui a fait partie de ma vie. Ça fait partie de mon histoire. (Participante, 19 ans)
Synthèse du thème 2 : les personnes participantes ont indiqué que beaucoup de leurs décisions et de leurs choix avaient été influencés par la situation de leur frère ou de leur sœur. Bien qu’ayant quitté le foyer, la plupart continuaient de prendre soin de ce membre de la fratrie et de veiller à son bien-être, non sans une détresse émotionnelle. Le petit nombre de personnes qui avaient choisi de prendre de la distance éprouvaient de la culpabilité. Malgré les difficultés rencontrées, toutes les personnes participantes ont fait état d’un développement personnel et du développement de leur capacité d’empathie.
La présente étude visait à explorer l’expérience de grandir avec un frère ou une sœur en dépression, du point de vue de personnes arrivées à l’âge adulte émergent. Elle contribue à la littérature existante en éclairant les difficultés propres à la fratrie à cette étape du développement, et approfondit ainsi notre compréhension de l’impact durable sur le bien-être global et de la dynamique complexe des relations fraternelles marquées par la dépression.
Les résultats ont indiqué que la vie des personnes participantes à l’âge adulte émergent était fortement affectée par la dépression de leur frère ou de leur sœur et par le fardeau qui accompagne le rôle d’aide (Arnett et Mitra 2020 ; Arnett et al. 2014). Bien que, pour la plupart, elles ne vivent plus au foyer et se perçoivent comme extérieures au système formel d’aide, les personnes participantes se sentaient submergées par la responsabilité de prendre soin de leur frère ou de leur sœur. Ce fardeau entravait leur capacité à mener une vie indépendante et à accomplir les tâches développementales de l’âge adulte émergent. Ce résultat concorde avec ceux d’études menées auprès des frères et sœurs de personnes atteintes de maladie mentale, qui montrent que le fardeau se prolonge pour cette fratrie (Barnett et Hunter 2012 ; Finan et al. 2018 ; Guan et Fuligni 2016). Une étude antérieure a aussi montré que des niveaux d’aide plus élevés déclarés par ces frères et sœurs étaient généralement associés à un moins bon fonctionnement psychosocial, à un sentiment de fardeau accru, à un manque de soin de soi et à des stratégies d’adaptation inadaptées (Jansen et al. 2015).
Les résultats de cette étude ont mis au jour deux grandes stratégies d’adaptation employées par des jeunes adultes qui naviguent dans l’interaction complexe entre responsabilités familiales et objectifs personnels tout en soutenant un frère ou une sœur en dépression. La stratégie d’« engagement actif » (Cassidy et Shaver 2002), privilégiée par 80 % (n = 20) des personnes participantes, témoignait d’un profond engagement envers le frère ou la sœur, avec un soutien émotionnel et des soins apportés activement. Ce dévouement se faisait cependant souvent au détriment de leurs aspirations. À l’inverse, 20 % des personnes participantes (n = 5) ont opté pour une « stratégie d’évitement » (Shivers et al. 2023), en donnant la priorité au développement personnel et à l’indépendance. Cette stratégie leur permettait de poser des limites, mais s’accompagnait de sentiments de culpabilité et d’inquiétude pour leur frère ou leur sœur. Chaque approche a ses avantages et ses inconvénients, et éclaire la dynamique complexe des familles confrontées à des difficultés de santé mentale.
Les résultats de cette étude apportent des éclairages précieux sur la dynamique complexe et les changements qui se produisent dans les relations parent-enfant à l’âge adulte émergent (Oliveira et al. 2020), en particulier lorsqu’il faut faire face aux conséquences de la dépression d’un frère ou d’une sœur. Ils suggèrent que la prise en charge par les enfants de rôles et de responsabilités d’adulte, ce que l’on appelle la parentification, peut survenir en réponse aux besoins et aux difficultés de la famille, et conduire à la modification ou à l’effacement des frontières dans les structures familiales (Hooper et al. 2012). Les personnes participantes ont en effet montré un fort sentiment de responsabilité et d’engagement envers leur famille, qui s’est traduit par un glissement vers la prise en charge de responsabilités parentales. Ces résultats concordent avec les théories des systèmes familiaux et les théories socio-écologiques, qui soulignent la relation réciproque entre le fonctionnement familial et le fonctionnement et l’état émotionnel individuels (Bronfenbrenner 1979 ; Hoffman 1981).
Les personnes participantes ont décrit toute une gamme d’émotions négatives, dont des sentiments d’injustice, de réticence et de culpabilité, face à la dépression de leur frère ou de leur sœur. Elles ont exprimé le souhait que leurs parents assument davantage de responsabilités dans divers aspects de la vie familiale, notamment leur couple, leurs enfants et la stabilité d’ensemble. Elles ont aussi rencontré des difficultés dans la relation parent-enfant, principalement en raison d’un manque perçu de disponibilité parentale. Elles avaient le sentiment que l’attention de leurs parents, centrée sur la maladie de leur frère ou de leur sœur, épuisait leurs ressources émotionnelles et empêchait des liens significatifs. Il convient de noter que les proches qui soutiennent une personne atteinte de maladie mentale ont souvent des difficultés à jongler avec de multiples responsabilités dans le processus d’aide (Tamizi et al. 2020). Trouver un équilibre entre ces responsabilités d’aide et les besoins des autres enfants de la famille peut être particulièrement difficile pour les parents.
L’étude a également révélé d’importantes difficultés dans la vie des parents à la suite de la dépression de leur enfant. Les personnes participantes ont rapporté avoir observé de profonds effets sur le bien-être émotionnel, la carrière et la dynamique conjugale de leurs parents. Ce résultat concorde avec une revue systématique antérieure, qui met en évidence l’impact de la santé et du bien-être psychique d’un enfant sur ses parents (Barreto et al. 2020). Dans la présente étude, les personnes participantes trouvaient difficile d’assister à la souffrance de leurs parents et peinaient à faire preuve d’empathie envers eux tout en se débattant avec leur propre fardeau émotionnel lié à l’état de leur frère ou de leur sœur. Ces résultats soulignent l’impact important de la santé mentale d’un enfant sur l’ensemble du système familial et la nécessité d’un soutien et d’une compréhension pour tous les membres de la famille (Giallo et al. 2012).
Par rapport à notre étude précédente (Levkovich et Labes 2023), centrée sur l’expérience de jeunes à l’adolescence qui ajustaient leur comportement et faisaient face à des sentiments de confusion, d’impuissance et de solitude en raison de la dépression d’un frère ou d’une sœur, notre étude met en lumière de façon inédite l’impact à long terme sur la vie personnelle de jeunes adultes. Plus précisément, nos résultats montrent combien les choix de vie et les aspirations de ces jeunes adultes sont fortement influencés par leurs responsabilités d’aide envers leur frère ou leur sœur en dépression. Cet engagement durable entraîne souvent des charges émotionnelles et psychologiques, ainsi que des sacrifices personnels, ces personnes faisant passer le bien-être de leur frère ou de leur sœur avant leur propre développement personnel. Cet aspect, celui de difficultés émotionnelles et psychologiques durables dans la quête d’indépendance et de développement personnel au début de l’âge adulte, est une contribution propre à notre étude : il approfondit la compréhension des effets durables qui se prolongent jusqu’au début de l’âge adulte, au-delà des expériences adolescentes explorées dans notre étude précédente (Levkovich et Labes 2023). Ces résultats concordent avec des études antérieures qui soulignent le fardeau que portent les membres d’une famille lorsqu’un de ses membres a des problèmes de santé mentale (Lippi 2016 ; Malhotra 2016). Un désir central souvent réprimé était l’aspiration à une vie indépendante et séparée de la famille proche, la vie familiale semblant entraver leur capacité à établir un sentiment de soi distinct (Bowen 1978).
Ces difficultés ont néanmoins aussi conduit les personnes participantes à vivre des changements positifs, que l’on appelle parfois croissance post-traumatique (Zhou et al. 2021). Les recherches antérieures sur les personnes qui grandissent avec un frère ou une sœur en situation de handicap, avec une maladie chronique ou des besoins particuliers ont d’ailleurs constamment montré les effets positifs de ces expériences, notamment le développement de la tolérance, de la sensibilité, de compétences de travail autonome, d’une grande confiance en soi et la découverte de capacités de leadership (Panaite et al. 2019 ; Sanders et Szymanski 2013). Dans la présente étude, les personnes participantes ont fait preuve de résilience face aux crises, ont gagné en sensibilité et en empathie envers autrui et ont cultivé un regard sur la vie plus mûr que celui des jeunes de leur âge. Ce processus de transformation leur a permis de former un sentiment de soi distinct (Bowen 1978), façonné par leur compréhension singulière des difficultés de santé mentale. Elles ont exprimé de la fierté et de la satisfaction quant à leur développement personnel, et un fort désir d’aider d’autres personnes confrontées à des difficultés semblables. Il importe de reconnaître que les effets positifs observés chez les personnes participantes, comme une sensibilité et une maturité accrues, ont pu aussi avoir un revers. Si une sensibilité accrue peut conduire à davantage de compassion, elle peut aussi nuire au bien-être émotionnel. De même, en accord avec notre étude précédente, la maturité est généralement vue comme un trait positif, mais à l’âge adulte émergent, elle peut entrer en conflit avec l’attente d’une plus grande liberté personnelle et d’obligations familiales moindres au moment de quitter le foyer familial (Levkovich et Labes 2023). Il semble que beaucoup de personnes participantes n’aient pas pu vivre pleinement les expériences habituelles de l’âge adulte émergent, qui comprennent généralement développement personnel, indépendance et exploration. Les difficultés propres à la dépression de leur frère ou de leur sœur semblent les avoir privées de ces possibilités attendues. Ainsi, en accord avec les recherches antérieures, les résultats de la présente étude soulignent l’importance de reconnaître à la fois les pertes personnelles et le développement personnel que vivent les frères et sœurs adultes du fait d’avoir un membre de la famille atteint de maladie mentale (Leith et Stein 2012 ; Sanders et Szymanski 2013).
Cette étude comporte plusieurs limites dont il faut tenir compte. L’analyse n’a pas intégré de facteurs démographiques comme le sexe du frère ou de la sœur, l’écart d’âge ou le rang de naissance, dont on sait qu’ils influencent les relations fraternelles et qui pourraient avoir un impact important sur l’expérience des jeunes adultes dont un frère ou une sœur souffre de dépression. Intégrer ces facteurs serait important pour mieux comprendre comment la dynamique fraternelle et les stratégies d’adaptation se dessinent dans ce contexte, d’autant que la dépression est plus fréquente chez les adolescentes que chez les adolescents (Shorey et al. 2022). En outre, aucune donnée n’a été recueillie sur le statut socio-économique ou le revenu des personnes participantes. Les études futures gagneraient à examiner le rôle de ces facteurs pour une perspective plus globale sur le sujet. Par ailleurs, le recours aux réseaux sociaux pour le recrutement a pu influencer les données, en sélectionnant des personnes plus actives sur ces réseaux et potentiellement plus enclines à parler de leur expérience des difficultés de santé mentale et des relations fraternelles. Les études futures pourraient diversifier les méthodes de recrutement et recueillir les caractéristiques des personnes participantes pour atténuer les biais possibles liés aux réseaux sociaux. Enfin, le caractère transversal du dispositif limite notre capacité à examiner la nature dynamique de la relation fraternelle et son impact à long terme sur la vie des personnes. Des études longitudinales permettraient d’explorer de manière plus complète comment ces expériences évoluent et se transforment au fil du passage à l’âge adulte.
En conclusion, cette étude éclaire les profondes implications de la dépression d’un frère ou d’une sœur pour la vie personnelle de jeunes adultes. Les résultats mettent en évidence les sacrifices importants consentis par les personnes participantes, dont les choix étaient souvent influencés par l’état de leur frère ou de leur sœur, ce qui étouffait leur désir d’une vie indépendante. Comprendre l’expérience de jeunes adultes dont un frère ou une sœur a reçu un diagnostic de dépression a des implications importantes pour les spécialistes qui travaillent dans le champ de la santé mentale et de la pratique clinique. En reconnaissant les difficultés et les souffrances émotionnelles propres à ces personnes pendant l’âge adulte émergent, les spécialistes de la santé mentale peuvent adapter les interventions et les services de soutien pour mieux répondre aux besoins particuliers de ce public. Les équipes cliniques doivent fournir des ressources et un accompagnement qui aident ces personnes à assumer leur rôle d’aide tout en favorisant leur développement personnel et leur bien-être. En outre, les thérapeutes et les spécialistes du conseil peuvent jouer un rôle essentiel pour favoriser une communication ouverte entre les jeunes adultes et leurs parents, en aidant à réduire les sentiments de frustration, de culpabilité et d’isolement émotionnel. De plus, des interventions centrées sur le renforcement de la résilience et sur les stratégies d’adaptation peuvent donner à ces jeunes adultes les moyens de prendre soin efficacement de leur santé mentale tout en s’occupant de leur frère ou de leur sœur en dépression. En reconnaissant ces implications et en y répondant, les spécialistes et les familles peuvent mieux soutenir et nourrir le soi distinct des jeunes adultes, tout en contribuant aux soins apportés à leur frère ou à leur sœur en dépression.
Complexe Systémique : à retenir
Lue avec des lunettes systémiques, cette étude donne voix à une place souvent oubliée : celle de la fratrie « en bonne santé », qui devient soutien, médiatrice du couple parental et parfois parent de substitution. Les récits rendent visibles la parentification, les loyautés qui retiennent au moment de partir, et le prix du choix de la distance, payé en culpabilité. Pour la clinique, on retiendra l’intérêt d’inviter les frères et sœurs dans le travail familial, de reconnaître leur contribution sans la prescrire, et de soutenir leur différenciation plutôt que de les enrôler dans le soin. Quelques réserves : l’étude est transversale et rétrospective, son recrutement passe par les réseaux sociaux, et le contexte israélien, où le service militaire pèse sur les trajectoires, limite la généralisation ; l’annonce de trois thèmes n’en livre que deux, et l’analyse reste centrée sur l’expérience individuelle, sans explorer la manière dont la famille organise les places autour du symptôme. À lire avec la revue systématique sur les proches de personnes ayant une dépression, et avec l’article sur la parentification.
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Traduction non officielle en français de Grandir avec un frère ou une sœur en dépression : le point de vue de jeunes adultes, par Shiri Shinan-Altman et Inbar Levkovich, Family Relations, vol. 73, no 4 (2024), doi : 10.1111/fare.13024, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableaux présentés en listes). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « The experience of growing up with a sibling who has depression from emerging adults' perspectives », publié dans Family Relations (2024) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
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Shinan-Altman, S., et Levkovich, I. (2024). Grandir avec un frère ou une sœur en dépression : le point de vue de jeunes adultes (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/grandir-avec-un-frere-ou-une-soeur-en-depression-le-point-de-vue-de-jeunes-adultes (Œuvre originale publiée en 2024 dans Family Relations, 73(4), 2655-2670 (2024) ; republiée en 2024 par Family Relations, https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1111/fare.13024)
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