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Journal of Family Violence · Violences
Quand un enfant devient violent envers sa mère, où celle-ci va-t-elle chercher de l’aide ? En croisant les récits de onze mères et de dix-neuf personnes professionnelles australiennes, Chye Toole-Anstey, Michelle Townsend et Lynne Keevers, à l’université de Wollongong, dessinent cinq parcours de demande d’aide. Presque tous passent par des relations déjà nouées, et se heurtent à la honte, au jugement, à l’isolement rural et à l’ombre de la violence conjugale.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de « Je n’allais pas lâcher, mais coûte que coûte j’allais trouver une issue pour les enfants » : une enquête narrative, auprès de mères et d’équipes professionnelles, sur la demande d’aide des mères face à la violence filio-parentale, par Chye Toole-Anstey, Michelle Townsend et Lynne Keevers, publié dans Journal of Family Violence (Springer) (2024), doi : 10.1007/s10896-023-00511-z, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. La figure reste en anglais, avec une légende traduite ; les sigles de l’original (CPV, IPV) sont rendus en toutes lettres. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Cette étude pose que la demande d’aide est un acte de résistance.
Chye Toole-Anstey, Michelle Townsend et Lynne Keevers
Résumé
Objectif. La violence des enfants envers leurs parents est une préoccupation importante, étudiée depuis une soixantaine d’années. On sait pourtant peu de chose des parcours de demande d’aide des parents confrontés à la violence filio-parentale. Les obstacles et les leviers de la révélation de cette violence ont été explorés, et les réponses qui lui sont apportées n’ont fait l’objet que de peu de recherches. Le chemin qui va de la révélation au choix du lieu où demander de l’aide n’a pas été cartographié. Cette étude cherche à cartographier les parcours de demande d’aide des mères et les examine au regard des relations au sein des familles et des conditions sociomatérielles.
Méthode. Cette enquête narrative s’appuie sur la pratique fondée sur les réponses et sur le concept d’« intra-action » de Barad pour examiner des entretiens menés auprès de mères (n = 11) confrontées à la violence filio-parentale et de personnes professionnelles (n = 19) qui travaillent avec des familles vivant cette violence.
Résultats. L’étude dégage cinq parcours de demande d’aide des mères. Trois thèmes présents dans l’ensemble des parcours sont explorés : (1) la demande d’aide au sein de relations préexistantes ; (2) les sentiments de peur, de honte et de jugement des mères, enchevêtrés avec la demande d’aide ; et (3) les conditions qui favorisent ou entravent la demande d’aide auprès de la famille.
Conclusions. Cette étude montre que des conditions sociomatérielles comme la monoparentalité maternelle et le jugement limitent les possibilités de demande d’aide. Elle montre aussi que la demande d’aide se fait au sein de relations préexistantes et que la violence filio-parentale est enchevêtrée avec d’autres problèmes, comme la violence conjugale et l’absence de logement. L’étude illustre l’intérêt d’associer une approche fondée sur les réponses et le concept d’« intra-action » dans un contexte de recherche et de pratique.
Mots-clés : violence filio-parentale, demande d’aide, intra-action, relations familiales, féminisme, pratique fondée sur les réponses
La violence d’un enfant envers son parent est un phénomène complexe. Également appelée violence familiale adolescente, la violence filio-parentale reçoit des définitions diverses, qui vont d’un acte précis à des schémas de comportement, et désigne le plus souvent la violence physique (Burck et al., 2019). Cet article reprend la définition de la maltraitance des parents par les adolescents proposée par Holt (2013) pour définir la violence filio-parentale comme « … un schéma de comportement qui recourt à des moyens verbaux, financiers, physiques ou émotionnels pour exercer un pouvoir et un contrôle sur un parent » (p. 2). Le terme d’enfant est employé plutôt que celui d’adolescent pour saisir les complexités associées à cette violence, comme les actes de jeunes enfants qui ne sont pas toujours définis comme de la violence (voir O’Toole et al., 2020). La violence filio-parentale englobe aussi la violence envers les familles d’accueil et d’autres modes de prise en charge, dont la garde par les grands-parents et l’accueil par des proches (Selwyn et Meakings, 2016 ; Williams et al., 2017). Les effets de la violence filio-parentale sur les mères peuvent comprendre le stress, la dépression et l’anxiété (Fitz-Gibbon et al., 2021). Ils peuvent aussi comprendre l’isolement et des absences au travail dues à la violence, qui peuvent également avoir des répercussions financières (Fitz-Gibbon et al., 2021). Les mères confrontées à la violence filio-parentale peuvent aussi se couper de leur famille élargie et de leurs proches (Fitz-Gibbon et al., 2021 ; Holt, 2011).
Des recherches antérieures rapportent des taux de prévalence de la violence filio-parentale. La revue de Simmons et al. (2018) estimait qu’en population générale la violence physique des jeunes envers leurs parents se situait entre 5 et 21 %. Plus préoccupant, lorsque la violence émotionnelle, verbale et psychologique est incluse, Simmons et al. (2018) trouvaient un taux de prévalence compris entre 33 et 93 %. Il importe toutefois de noter que les données de prévalence sont limitées par les échantillons utilisés (Jiménez-García et al., 2020) et par l’absence de définition universellement admise (Simmons et al., 2018). D’autres difficultés tiennent aux données de prévalence : les parents ne demandent pas toujours de l’aide pour cette violence (Peck et al., 2021a) ; des différences liées au sexe sont perçues, la violence des garçons pouvant être jugée plus grave que celle des filles (Selwyn et Meakings, 2016) ; et les grands échantillons en population générale sont rares (Papamichail et Bates, 2019).
La demande d’aide se définit comme la révélation de la violence filio-parentale en vue d’obtenir une assistance. C’est un processus en trois étapes : (1) reconnaître un problème ; (2) décider de demander de l’aide ; et (3) choisir à qui ou où la demander (Liang et al., 2005). La demande d’aide comprend les soutiens informels, comme la famille et les proches. Elle comprend aussi les soutiens formels, par exemple les organismes de protection de l’enfance ou de santé mentale, les services d’urgence, et l’exercice professionnel public et privé, dont le travail social.
Les parents peuvent hésiter à demander de l’aide pour la violence filio-parentale (Coogan, 2014). Parmi les obstacles à sa révélation figure la peur : des conséquences pour l’enfant, comme sa criminalisation ou le fait de lui nuire (Douglas et Walsh, 2018) ; de la violence de l’enfant à la suite de la révélation (Pagani et al., 2003) ; de l’étiquette de « mauvais parent » (O’Toole et al., 2020, p. 12) ; du doute ou de l’incrédulité d’autrui (Clarke et al., 2017) ; ou du blâme d’autrui (Moulds et al., 2016). Le risque de retrait des autres enfants du foyer (Coogan, 2014) ou de l’enfant qui exerce la violence (Clarke et al., 2017), à la suite de l’intervention de la protection de l’enfance, est une autre inquiétude des parents au moment de révéler cette violence. Les sentiments d’impuissance et de désespoir des parents (Cottrell et Monk, 2004), ainsi que la honte et la culpabilité qu’un parent éprouve face à la violence de son enfant, sont identifiés comme des obstacles à l’accès au soutien (Omer et Lebowitz, 2016). Le sentiment d’être incapable de maîtriser son enfant peut empêcher les parents de révéler cette violence (Williams et al., 2017), de même que le sentiment d’incompétence parentale (Paterson et al., 2002).
Une revue systématique récente (Toole-Anstey et al., 2021) des interventions face à la violence filio-parentale a montré que les réponses ciblant cette violence se situaient surtout dans le système de justice pénale. Des études ont exploré des réponses issues d’autres cadres que la justice pénale, comme la protection de l’enfance (Holt et Retford, 2013) et les services sociaux (O’Toole et al., 2020). Des parents peuvent se présenter dans des services de santé mentale pour des problèmes comme des comportements difficiles, la peur et la gêne les empêchant de nommer ce comportement comme de la violence (Coogan, 2014). Dans les situations d’accueil par des proches, ce même comportement est compris comme de la violence, et les grands-parents doivent présenter la violence de façon qu’elle appelle une intervention, tout en rassurant les équipes sur le fait que l’enfant peut rester sous leur garde (Holt et Birchall, 2021). Messiah et Johnson (2017) ont constaté que les parents de leur étude disaient avoir révélé la violence filio-parentale à leur famille et à leurs proches avant de faire appel au soutien de services formels. Une première réponse de la famille ou de la communauté qui minimise et dévalorise la violence peut empêcher toute nouvelle demande d’aide (Edenborough et al., 2008).
Les parcours de demande d’aide face à la violence filio-parentale ont été très peu étudiés. Les recherches se répartissent jusqu’ici en deux courants. L’un explore les obstacles à la demande d’aide, l’autre examine l’utilité des réponses. Entre les deux se trouve une lacune : comprendre les parcours de demande d’aide, par exemple comment un parent finit par s’adresser à un service de santé mentale pour la violence filio-parentale. À la connaissance de l’équipe de recherche, aucune étude ne cartographie le chemin que parcourt un parent pour demander de l’aide, et aucune ne prend en compte l’influence des conditions sociomatérielles ou des relations au sein des familles. La sociomatérialité relie l’humain au matériel, c’est-à-dire aux objets et aux contextes, et les situe comme émergeant ensemble, la capacité d’agir se formant et se reformant dans ce lien (Hultin, 2019). Cette étude cherche à combler cette lacune en examinant les questions suivantes : (1) quels sont les parcours de demande d’aide des mères qui cherchent de l’aide face à la violence filio-parentale ? (2) comment l’intra-action au sein de la famille et les conditions sociomatérielles influencent-elles la demande d’aide ? L’article présente d’abord le cadre théorique et les méthodes de l’étude. Il expose ensuite les résultats, puis la discussion, qui intègre les limites et les implications pour la recherche, la formation et les politiques publiques.
Cette recherche se situe dans un paradigme émancipateur (Lather, 2006) et s’appuie sur la pratique fondée sur les réponses (Richardson et al., 2017) et sur le néologisme « intra-action » de Barad (2007). Barad (2007) avance que les objets ne sont pas des entités indépendantes, et met plutôt l’accent sur les « intra-actions » entre les humains et les relations autres qu’humaines. L’autre qu’humain inclut des espèces non humaines, comme les animaux de compagnie de la famille. Cet enchevêtrement suggère que les personnes « deviennent avec » (Haraway, 2008) des relations autres qu’humaines et se matérialisent à travers les intra-actions enchevêtrées. L’intra-action déplace la pensée : au lieu de blâmer un être humain pour un acte intentionnel, elle s’intéresse aux pratiques, aux relations et aux conditions sociomatérielles qui créent pour une personne la possibilité d’être et d’agir (Webb, 2021), ce qui modifie le regard sur la violence filio-parentale. Plutôt que de voir le parent et l’enfant comme indépendants dans cette violence, cette étude recourt à l’intra-action pour considérer la violence filio-parentale comme faite d’un enchevêtrement de capacités d’agir en intra-action (Barad, 2007 ; Webb, 2021). L’intra-action déplace aussi l’examen des facteurs qui entravent ou favorisent la demande d’aide vers celui des enchevêtrements qui rendent la demande d’aide face à cette violence possible ou impossible.
La pratique fondée sur les réponses est une approche employée dans des professions comme le travail social ; elle fait partie du cadre théorique de cette recherche. C’est une manière de regarder la violence dans laquelle la résistance est considérée comme toujours déjà présente. Cette étude pose que la demande d’aide est un acte de résistance. La pratique fondée sur les réponses modifie les binarités victime/auteur en mettant au jour les conditions sociomatérielles (comme le cadre des politiques publiques, l’environnement et le contexte) dans lesquelles l’interaction sociale a lieu (Richardson et al., 2017). La pratique fondée sur les réponses s’accorde avec l’« intra-action », car toutes deux déplacent les dichotomies « victime » et « auteur » en mettant au jour d’autres éléments, dont le contexte, l’autre qu’humain et les conditions sociomatérielles dans lesquelles la violence se produit (Barad, 2007 ; Richardson et al., 2017). Intégrer l’intra-action fait passer l’idée de conditions sociales, propre à la pratique fondée sur les réponses, au sociomatériel : ces « facteurs » sont alors considérés comme enchevêtrés avec les actions, la capacité d’agir et le pouvoir (Fomiatti et al., 2022). Le cadre théorique inédit qui guide cette recherche permet d’atteindre l’objectif de cartographier les parcours de demande d’aide, ainsi que d’identifier les intra-actions au sein des familles et le sociomatériel.
Cette étude a recouru à une méthodologie d’enquête narrative (Wells, 2011) intégrant des approches participatives (Reason et Bradbury, 2006). Par ce cadre théorique et cette méthodologie, la recherche situe la personne qui la mène comme une partie du monde qu’elle cherche à comprendre (Lather, 2006). La personne qui signe en premier est mère et travailleuse sociale ; elle a choisi d’étudier la violence filio-parentale après avoir travaillé avec des familles confrontées à ce type de violence. Cette recherche fait partie d’une étude plus large qui examine les récits de parents ainsi que les réponses apportées à la violence filio-parentale.
Les personnes participantes, mères comme personnes professionnelles, ont été approchées par l’intermédiaire d’organismes qui travaillent sur la violence filio-parentale : réseaux de lutte contre la violence, services de santé mentale et cabinets privés de travail social. Le recrutement des mères par ces organismes visait à les soutenir : si une difficulté survenait pendant l’entretien, la personne qui menait la recherche proposait alors de mettre la mère en relation avec la personne qui lui avait fourni les informations sur l’étude, ou avec d’autres services selon les besoins. Les critères de sélection des mères étaient les suivants : (1) l’enfant avait moins de 18 ans au moment des faits de violence et (2) la violence était définie par le parent comme de la violence filio-parentale, cette définition étant explorée pendant l’entretien. Le critère pour les personnes professionnelles était l’expérience du travail sur la violence filio-parentale, auprès des parents, des enfants ou des deux. Les mères pouvaient choisir leur pseudonyme pour la recherche ; un pseudonyme a été attribué à toutes les personnes professionnelles. Le lieu, le jour et l’heure de l’entretien étaient choisis par les personnes participantes (Organisation mondiale de la santé, 2016), et un bon d’achat était remis aux mères pour leur participation. Pour favoriser la sécurité des parents, des questions étaient posées aux mères par téléphone ou sur Zoom, par exemple « est-ce un bon moment pour parler ? » (Organisation mondiale de la santé, 2016). Conformément à la pratique fondée sur les réponses, les mères étaient reconnues capables de prendre des décisions concernant leur sécurité, y compris le choix de poursuivre l’entretien à distance et de parler de la violence. Toutes les mères recrutées avaient fait appel à des services de soutien, pour elles-mêmes et pour leur enfant, en lien avec la violence ; parler de la violence n’était donc pas nouveau pour elles. Les mères étaient appelées le lendemain pour vérifier si un soutien supplémentaire était nécessaire après l’entretien, comme dans d’autres recherches sur la violence filio-parentale (Oliver et Fenge, 2020). L’étude a reçu l’approbation éthique du comité d’éthique de la recherche sur l’humain de l’université de Wollongong.
Le recueil des données a reposé sur des entretiens semi-directifs (Serry et Liamputtong, 2017) et sur des discussions de groupe de co-analyse destinées à construire du sens. Les entretiens ont servi à recueillir des données auprès de parents qui ont vécu ou vivent la violence filio-parentale, et de personnes professionnelles qui ont travaillé sur cette violence. Les entretiens narratifs semi-directifs (Anderson et Kirkpatrick, 2016) avec les mères se sont déroulés en face à face, par téléphone et sur Zoom. Les entretiens avec les mères ont duré de 40 à 65 minutes, pour une durée moyenne de 63 minutes. Les entretiens semi-directifs avec les personnes professionnelles ont été menés en face à face, par téléphone et sur Zoom. Ils ont duré de 53 à 72 minutes, pour une moyenne de 61 minutes. Les entretiens avec les mères et les personnes professionnelles ont eu lieu entre décembre 2020 et octobre 2021.
Deux discussions de groupe de co-analyse destinées à construire du sens, appelées ci-après discussions de co-analyse, ont été proposées aux mères et aux personnes professionnelles. Elles intégraient la mise en récit collective de l’enquête narrative participative (Kurtz, 2014), les méthodes de groupe focal interprétatif (Dodson et al., 2007) et les entretiens séquentiels (Lather, 2001). Ces discussions étaient animées par la personne qui signe en premier, afin de construire le sens des données (Lather, 2001), de les interpréter plus avant (Dodson et al., 2007), d’accroître la collaboration avec les personnes participantes (Lather, 2001) et de soutenir les visées émancipatrices du projet (Lather, 2001). Conformément à la mise en récit collective (Kurtz, 2014), les discussions de co-analyse ont été menées avec des personnes qui avaient déjà participé aux entretiens. Elles ont eu lieu en avril 2022.
Les entretiens et les discussions de co-analyse ont été transcrits mot pour mot, et les transcriptions vérifiées à partir des enregistrements audio. Les mères et les personnes professionnelles ont reçu leurs transcriptions pour validation par les personnes participantes, avec des questions supplémentaires (Lather, 2001). Elles ont répondu à ces questions par courriel et par téléphone ; ces échanges ont été enregistrés et transcrits.
L’analyse contextuelle fondée sur les réponses (Richardson et al., 2017) et l’intra-action (Barad, 2007) ont servi de concepts sensibilisateurs pour l’analyse des données. L’analyse contextuelle fondée sur les réponses comporte des questions comme « que se passe-t-il, et dans quelles conditions de telles interactions pourraient-elles se produire ?… Qui fait quoi à qui ? Et comment la victime répond-elle ? » (Richardson et al., 2017, p. 242). Si cette étude évite le mot victime, ces questions soutiennent l’examen des conditions sociomatérielles. De même, l’intra-action (Barad, 2007) a servi de concept sensibilisateur pour attirer l’attention sur les enchevêtrements, afin de comprendre ce qui se passe entre les personnes plutôt que de porter l’attention analytique sur les individus. L’intra-action invite à considérer la violence filio-parentale dans son contexte et dans les relations, plutôt que comme une « chose » en soi.
La première étape de l’analyse a consisté à cartographier les parcours de demande d’aide. La transcription de chaque mère a été examinée pour en tirer un schéma des parcours, en prenant pour cadre le processus en trois étapes de la demande d’aide (Liang et al., 2005). Une analyse thématique réflexive (Braun et Clarke, 2020) a constitué l’étape suivante. La personne qui signe en premier s’est d’abord familiarisée avec les données des mères et les a codées à partir des mots des textes (Hesse-Biber, 2010). Le même processus de codage a ensuite été mené pour les transcriptions des personnes professionnelles. Les deux ensembles de codes ont ensuite été développés ensemble en thèmes. Ces thèmes préliminaires et les parcours des mères ont été discutés avec les autres membres de l’équipe et affinés. Cette première analyse a été examinée pour sa cohérence avec les récits des mères, conformément à la méthodologie de l’enquête narrative (Wells, 2011). L’analyse préliminaire, accompagnée de questions supplémentaires, a ensuite été présentée aux discussions de co-analyse pour une interprétation plus poussée. Les thèmes et les parcours ont été affinés et retravaillés à partir des retours des discussions de co-analyse. Tout au long de ce processus, la réflexivité de l’équipe de recherche a été mobilisée (Braun et Clarke, 2020 ; Wells, 2011).
Des mères (n = 11) et des personnes professionnelles (n = 19) de zones rurales (n = 14) et métropolitaines (n = 16) d’Australie ont été interrogées. Les personnes professionnelles se sont identifiées comme femmes (n = 15) et comme hommes (n = 4). Bien que l’invitation ait été adressée aux parents, toutes les personnes participantes du côté parental se sont identifiées comme mères ; les parcours sont donc explorés comme des parcours de mères. Les champs de pratique représentés par les personnes professionnelles comprennent le sans-abrisme, la famille et l’enfance, la santé mentale, l’exercice libéral et les services pour les femmes. Leurs formations professionnelles comprennent le travail social, la psychologie, le conseil familial et le travail communautaire. Selon leur mère, les enfants qui exerçaient la violence étaient des garçons (n = 8) et des filles (n = 6), de huit à dix-huit ans. Huit des mères ont déclaré avoir subi des violences conjugales de la part d’un ancien partenaire. Parmi les personnes participantes, huit personnes professionnelles ont pris part à deux discussions de co-analyse (n = 2 ; n = 6).
Les mères disent avoir fait appel à entre deux et dix soutiens informels et formels, soit une moyenne de six soutiens par mère. Les soutiens formels étaient les plus fréquents : 54 soutiens formels ont été évoqués dans l’ensemble des entretiens avec les mères. Toute l’aide sollicitée ne concernait pas directement la violence filio-parentale, mais 36 soutiens ont été évoqués en lien avec cette violence. Aucune différence n’a été constatée dans le nombre de soutiens sollicités entre les mères des zones rurales et celles des zones métropolitaines.
Les résultats se divisent en deux sections. D’abord, les cinq parcours de demande d’aide face à la violence filio-parentale dégagés par cette étude sont présentés (voir figure 1) et expliqués. Ensuite, les thèmes communs aux parcours de demande d’aide sont discutés. Ces thèmes sont : (1) la demande d’aide se fait au sein de relations préexistantes ; (2) les sentiments de peur, de honte et de jugement des mères sont enchevêtrés avec la demande d’aide ; et (3) certaines conditions favorisent ou entravent la demande d’aide auprès de la famille.

Selon les personnes professionnelles, les mères demandent plus souvent de l’aide face à la violence filio-parentale que les pères. Lors de la discussion de co-analyse, les personnes professionnelles s’accordent à dire que les parcours présentés (voir figure 1) décrivent la manière dont les parents arrivent dans leurs services pour cette violence. Selon leur champ, certains parcours leur paraissent plus représentatifs de leur expérience que d’autres. Les parcours un, deux et cinq ont été désignés dans la discussion de co-analyse comme les plus fréquents. Les parcours ne sont pas aussi linéaires que le montre le schéma. Certaines mères empruntent plusieurs parcours, et d’autres sont orientées vers des services supplémentaires une fois prises en charge par un service formel à la suite de leur demande d’aide, ce que ces parcours ne rendent pas.
Les trois étapes de la demande d’aide (Liang et al., 2005) sont examinées pour chaque parcours. On examine d’abord la première étape, la reconnaissance du problème, commune à tous les parcours. Chaque parcours est ensuite analysé, y compris les intra-actions au sein de la famille, les conditions sociomatérielles et les lieux où l’aide est demandée.
Selon les mères, reconnaître le problème (Liang et al., 2005) de la violence filio-parentale est un processus en deux temps. D’abord, il s’agit d’explorer les options et les ressources dont elles disposent en elles-mêmes. Ensuite, une fois ces ressources internes épuisées et si la violence se poursuit, le problème appelle une aide extérieure (formelle comme informelle). Wendy, une mère, décrit cette reconnaissance du problème en deux temps : « J’avais l’impression d’être à court d’options et de ressources, et j’ai vraiment senti pendant assez longtemps que je ne savais pas quoi faire. » Les personnes professionnelles indiquent elles aussi que les parents épuisent leurs propres ressources internes avant de faire appel à une aide, et soulignent que cela explique parfois pourquoi il faut plusieurs tentatives avant qu’une mère accepte de l’aide. Stephanie, qui intervient auprès des familles, explique comment certaines mères épuisent leurs options internes et prennent contact plusieurs fois avant d’accepter une assistance : « Quand je lui ai parlé lors de l’épisode le plus récent… elle m’a dit qu’elle était tellement épuisée, et qu’en temps normal elle refuse l’aide de qui que ce soit et n’a pas besoin de soutien, mais elle m’a dit qu’elle était à bout et qu’elle ne savait plus quoi faire. »
Pour les parcours un, deux, trois et quatre, reconnaître le problème passe par « la répétition des comportements », comme le décrit Linda, une mère. Cette répétition comprend aussi l’aggravation des difficultés liées à la violence. Wendy, une mère, décrit cette aggravation : « on en est arrivé au point où la menace de violence prenait un peu de l’ampleur ». Pour certaines mères, les comportements violents reconnus comme un problème comprenaient une violence qui se produisait hors du foyer. Stephanie, du côté des personnes professionnelles, détaille cette escalade : « Donc, j’ai beaucoup de parents qui… me disent qu’ils ne peuvent pas sortir avec leur enfant… parce qu’ils sont mortifiés à l’idée que l’enfant puisse être physiquement violent envers eux là où d’autres gens pourraient le voir. »
La reconnaissance du problème dans le cinquième parcours diffère de celle des quatre premiers. Dans ce parcours, la violence filio-parentale n’est pas séparée des autres problèmes pour lesquels la mère demande déjà de l’aide. Des expériences comme la violence conjugale et l’absence de logement font partie de la demande d’aide face à la violence filio-parentale dans ce parcours. On a tendance, ici, à opérer une coupure artificielle dans la demande d’aide, à isoler la demande d’aide face à cette violence comme un processus distinct. Dans les récits des mères, pourtant, cette demande d’aide n’est pas séparée : c’est l’intra-action de la violence filio-parentale avec d’autres problèmes qui rend possible que la demande d’aide pour cette violence advienne avec les autres problèmes. Dans la discussion de co-analyse, les personnes professionnelles soulignent que d’autres organismes peuvent déclencher le cinquième parcours, par exemple l’école qui repère un comportement problématique en classe, processus au cours duquel la violence de l’enfant au domicile est identifiée.
Le premier parcours présente la demande d’aide comme une décision de la mère. Dans ce parcours, c’est la parentalité qui est censée répondre à la violence filio-parentale, ce qui implique que les mères se reprochent la violence et se tiennent pour responsables de sa résolution. Clare, une mère, explique cette responsabilité : « eh bien, j’étais convaincue d’être le pire parent du monde parce que je n’arrive pas à maîtriser mes enfants. Je n’arrive pas à changer leurs comportements. » On voit ici la capacité d’agir des mères enchevêtrée avec les actes de leurs enfants : une mère endosse la responsabilité des actes de son enfant et, par là, la responsabilité de les changer.
Dans ce parcours, les mères ont choisi des soutiens informels comme formels, dont des proches, leurs frères et sœurs, des services aux familles et des organismes publics de protection de l’enfance. Les mères indiquent que les soutiens informels les ont mises en relation avec des soutiens formels. Donna, une mère, raconte comment son amie l’a mise en relation avec un service : « le truc, c’est qu’elle comprend ce que je ressens et ce que je pense, et elle est très rapide pour essayer d’obtenir… elle travaillait pour [l’organisme de protection de l’enfance], alors elle est très rapide pour essayer de faire intervenir des services, par exemple c’est elle qui a organisé Susan [professionnelle] et tout ça. »
Le deuxième parcours situe la violence filio-parentale comme une question de pathologie, avec un dualisme entre l’enfant responsable de la violence et la pathologie responsable. Dans ce parcours, le moyen de répondre à la violence filio-parentale est un diagnostic. Le diagnostic n’est pas présenté comme une étape : il explique la violence, et cela suffit à répondre au problème. Rachael, spécialiste du champ de la santé mentale, explique ce dualisme : « oui, beaucoup de projections du genre : “Est-ce que mon enfant va devenir un monstre ? Est-ce qu’il y a quelque chose de profondément détraqué dans cet enfant pour me faire ça ? Pourquoi aucune empathie, aucune boussole morale ?”, et pas beaucoup de capacité à reconnaître la dynamique qui se joue entre les deux. » Cette citation représentative montre que la violence n’est pas envisagée sur le plan relationnel, mais vue comme relevant de la pathologie.
Tous les soutiens sollicités dans ce parcours relèvent des professions médicales. Donna, une mère, déclare : « C’est pour ça qu’on fait, vous savez, on essaie de faire faire toutes les évaluations pour voir ce qui se passe vraiment. » Cette citation montre que les services de ce parcours sont choisis pour la possibilité d’évaluations menant à un diagnostic, qui permettra ensuite de répondre à la violence.
Le troisième parcours est moins représenté dans les entretiens avec les mères que les deux premiers. Dans les discussions de co-analyse, les personnes professionnelles indiquent elles aussi que peu de parents arrivent dans leurs services par ce parcours. Ce parcours présente la violence filio-parentale comme prise dans la relation mère-enfant, la mère et l’enfant participant tous deux à la réponse à la violence. Une mère, Clare, présente ce parcours comme celui où l’aide qu’elle reçoit aidera à son tour ses enfants : « m’aider à les aider ». Wendy, une autre mère, explique avoir délibérément formulé la demande d’aide au « nous » pour ne pas rejeter la faute sur son enfant : « Est-ce qu’on peut avoir de l’aide ? Nous, je n’ai jamais dit : “Toi, c’est toi le problème et tu as besoin d’être réparé”, ni rien de ce genre… parce que je sais que ça ne marchera jamais. » Les soutiens de ce parcours sont à la fois formels et informels, à savoir des proches et des services de conseil.
Le quatrième parcours est emprunté lorsqu’une aide immédiate est nécessaire pendant un épisode de violence. Tous les parcours sont empruntés après une accumulation de comportements, mais le quatrième exige une aide pendant l’épisode de violence. C’est un parcours qui comporte un risque immédiat pour la sécurité de la mère. La façon dont les relations familiales sont conçues dans ce parcours situe la mère comme devant garder le contrôle. Par ce parcours, les mères indiquent avoir besoin de soutiens en « renfort » de leur rôle de parent, ce qui positionne les mères comme actrices de la réponse à la violence.
Dans les discussions de co-analyse, les personnes professionnelles observent que les parents qui arrivent par le quatrième parcours ont plus de chances de montrer de la réticence ou de rencontrer des obstacles supplémentaires pour accéder à l’aide. Elles attribuent aussi le risque plus élevé de ce parcours, en partie, à la plus grande taille physique de l’enfant. Karen, qui intervient auprès des familles, évoque cette taille plus grande de l’enfant : « J’allais dire que souvent, quand ils sont aussi devenus plus grands que leurs parents, il y avait toujours eu de la violence, même petits, c’est là que ça devient effrayant. » Rachel, autre personne professionnelle interrogée, revient sur la manière dont la taille physique de l’enfant accroît le risque :
Oui, c’est ça. Ils deviennent effrayants et le papa ne peut plus les maîtriser physiquement parce qu’ils font peur même au papa maintenant, et ça fait longtemps qu’ils font peur à la maman, mais maintenant ils font peur au papa, aux profs et à d’autres gens.
Cette citation montre comment la plus grande taille de l’enfant accroît la perception du risque pour la sécurité des parents, ce qui conduit à demander de l’aide par ce parcours. Le risque pour la sécurité est ici enchevêtré avec la condition sociomatérielle d’un enfant plus grand.
Dans ce parcours, les mères sollicitent des soutiens informels comme leurs frères et sœurs et leurs proches. Laura, une mère, déclare : « Ça me rassurait de pouvoir lui en parler… », en évoquant la sécurité qu’elle ressent à appeler ses frères et sœurs à l’aide pendant un épisode de violence.
Le quatrième parcours est le seul à faire intervenir le système de justice pénale, la police étant appelée en situation de crise. Wendy, une mère, revient sur cette possibilité de faire appel à la police :
J’avais vraiment besoin que quelqu’un m’aide parce que j’étais une femme seule et que mon fils était hors de contrôle et que j’avais peur de lui. J’avais besoin de cette aide, mais je n’avais personne à appeler. La police, c’était le dernier rempart, quand on sait… quand on est une femme et qu’on a aussi peur et qu’on ne peut rien faire d’autre. Bon, je savais qu’il y avait les flics.
Les intra-actions familiales de ce parcours situent la mère comme devant garder le contrôle, comme le montre la citation de Wendy. Les intra-actions familiales entrent aussi en jeu lorsque la police est appelée par des membres de la communauté témoins de la violence. Stephanie, du côté des personnes professionnelles, décrit comment une mère a perçu l’appel du voisinage à la police :
… quelqu’un du voisinage a appelé la police. Et la maman est dans tous ses états parce qu’elle a tellement honte. Elle est là : « Oh, au lieu de proposer de m’aider avec cette enfant que je n’arrive pas à maîtriser, quelqu’un a appelé la police comme si je l’avais battue, comme si c’était moi qui faisais mal »… Donc elle a pris… l’intervention de la police de travers, et elle était vraiment sur la défensive.
Dans ce récit, la mère ne voit pas l’appel du voisinage à la police comme un soutien ; elle le vit plutôt comme le signe que l’on juge sa parentalité inefficace.
Le cinquième parcours est un parcours de demande d’aide enchevêtré. La demande d’aide face à la violence filio-parentale n’y est pas séparée de la demande d’aide pour d’autres problèmes. Parfois, les parents demandent de l’aide pour d’autres problèmes, comme la violence conjugale ou l’absence de logement, et la question de la violence filio-parentale surgit une fois la confiance et la relation établies avec la personne professionnelle. Dans ce parcours, d’autres contextes où la question de cette violence peut surgir sont le refus scolaire, les problèmes de santé mentale ou, comme l’indique Karen, qui intervient auprès des familles, « des familles menacées d’expulsion à cause de dégâts matériels ou de plaintes pour le bruit… » dus aux (mises en) actes violents d’un enfant.
Dans ce parcours, la violence de l’enfant est souvent liée à la violence conjugale subie par la mère de la part d’un partenaire masculin. Kathryn raconte qu’elle voulait répondre à la violence de son fils autrement qu’elle ne l’avait fait face à la violence de son partenaire, et que c’est pour cela qu’elle a demandé de l’aide : « Je ne pouvais tout simplement pas concevoir de faire la même chose avec mon fils. » Cet enchevêtrement avec l’expérience de la violence conjugale vécue par une mère a aussi été exploré dans les discussions de co-analyse, où Richard, membre des équipes professionnelles, explique :
Oui, parmi les choses les plus dures à voir, il y a la mère en larmes qui dit : « Et c’est reparti. J’ai supporté toutes ces saletés de la part de leur père, et maintenant c’est mon fils qui le fait », et ça, c’est ce cycle intergénérationnel, et l’impuissance et le désespoir qu’elles expriment sont assez bouleversants, assez lourds.
Ce parcours est le seul dans lequel ce sont des personnes professionnelles qui identifient la violence filio-parentale. Elles peuvent être témoins de violence, par exemple pendant des rendez-vous. Leanne, une mère, évoque les (mises en) actes violents de sa fille pendant son séjour dans un foyer d’hébergement, et la manière dont la personne professionnelle en a été témoin et est intervenue : « et en fait Erica [professionnelle] était là, et elle a parlé à Gabrielle et a fini par la faire sortir, tout en douceur et dans le calme, ça m’a vraiment aidée. »
Les résultats sur le rôle de l’école dans l’identification de la violence filio-parentale sont partagés. Certaines personnes professionnelles estiment que l’école est absente de ce parcours, comme l’explique Richard, membre des équipes professionnelles :
Donc, à peu près tous les enfants vont, à un moment ou à un autre, à l’école. Et en tout cas d’après mon expérience, c’est souvent là que les comportements violents sont vus pour la première fois, ou commencent à être vus, ce qui est ensuite remonté à la famille, et ça pourrait amener les parents à commencer à se poser ces questions et à chercher de l’aide quelque part.
D’autres personnes professionnelles, comme Rachael, estiment en revanche que la violence filio-parentale se cantonne au domicile : « Je pense que, très souvent, ce sont des comportements qui se produisent juste à la maison, et qu’à l’école ce seraient des comportements totalement différents. » Aucune mère ne mentionne l’école comme un parcours d’aide face à la violence filio-parentale.
Ce parcours ne comprend que des soutiens formels. Les familles peuvent continuer à travailler avec les services déjà sollicités pour d’autres problèmes, ou, dans certains cas, ont été orientées vers de nouveaux services pour répondre à la violence filio-parentale.
Cette section explore les thèmes communs aux cinq parcours de demande d’aide. Ces thèmes font apparaître des conditions sociomatérielles qui émergent avec et dans la demande d’aide face à la violence filio-parentale.
Une relation préexistante avec la personne sollicitée est inhérente à tous les parcours de demande d’aide de cette étude. Amy, une mère, déclare : « J’ai appelé Susan [d’un service pour les familles et les jeunes] parce que je… je la connais. » Toutes les demandes d’aide ont été adressées à des personnes avec qui un ou plusieurs membres de la famille avaient déjà eu affaire ou entretenaient une relation. Laura, une mère, en empruntant le deuxième parcours pour obtenir un diagnostic qui explique la violence de son fils, met en lumière la valeur de la relation préexistante pour justifier le choix de son médecin généraliste :
Donc j’ai toujours… mon médecin est génial. Il a un très bon lien avec Matthew. C’est son médecin depuis sa naissance. Il me dit que si jamais Matthew a besoin de venir discuter, juste pour faire le point, il est plus que bienvenu, il suffit de prendre rendez-vous, de venir avoir une discussion générale sur les choses. Mais il voit parfois son comportement, il sait à quel point c’est parfois difficile pour moi. Alors c’est un médecin très soutenant, ce qui est agréable.
Les personnes professionnelles décrivent une notion de demande d’aide tardive. April, qui intervient auprès des familles, déclare :
Donc, je trouve toujours qu’au moment où les gens arrivent jusqu’à moi, c’est assez intense et c’est assez grave. Genre, ils sont allés partout ailleurs, et au moment où ils me trouvent, moi ou d’autres thérapeutes, c’est complètement et totalement hors de contrôle… Donc, en général, ils supportent ça depuis longtemps.
Cette citation est représentative des personnes professionnelles qui ont le sentiment que les familles arrivent dans leur service une fois la violence installée. Le constat que la demande d’aide se fait au sein de relations préexistantes éclaire cette idée de demande d’aide tardive. D’abord, les mères ont évoqué les options internes qu’elles ont elles-mêmes mobilisées pour tenter de répondre à la violence avant de faire appel à des soutiens extérieurs. Ainsi, même si l’aide semble demandée tard, elles ont en réalité activement cherché à régler le problème par elles-mêmes. Ensuite, les parents ont pu demander de l’aide à d’autres soutiens au sein de leurs relations préexistantes. Ces relations ont pu les mettre en contact avec les personnes professionnelles qui ont participé à la recherche, ou les leur signaler, ce qui explique que ces personnes aient le sentiment que l’aide est demandée tard.
La recherche met aussi en évidence des obstacles à la demande d’aide en dehors des relations préexistantes. L’usage de la technologie pour chercher des services limite les possibilités de demande d’aide face à la violence filio-parentale. Selon les personnes professionnelles, les parents ne savent pas forcément quels mots-clés utiliser pour chercher des services en ligne. Rachael, spécialiste de la santé mentale, explique un autre problème de la recherche en ligne : « la quantité de psychologues et de services qui apparaissent est écrasante, il y a trop de numéros, et les gens ne savent pas où aller ni lequel est le bon ». April, qui exerce en zone rurale, explique :
… c’est tellement lié au contexte d’une zone rurale isolée : soit les gens pensent que le service n’existe pas, soit les spécialistes qui pourraient les aider à démêler tout ça sont tellement débordés que l’attente est si longue qu’au moment où ils arrivent jusqu’à nous, c’est assez difficile. Personne ne me trouverait jamais sur Google dans une petite ville rurale isolée, à cause de notre anonymat…
Cette citation est symptomatique des complexités que soulignent les personnes professionnelles quant à l’usage de la recherche en ligne pour trouver des services face à la violence filio-parentale. Les mères ne disent pas utiliser la technologie pour trouver des services ; elles s’appuient plutôt sur leurs relations préexistantes pour la plupart des services des parcours.
Les sentiments de peur et de honte des mères sont mêlés à leur décision de révéler la violence de leur enfant. Louise, une mère, raconte qu’au moment de révéler la violence filio-parentale à une personne professionnelle, elle lui a demandé : « … s’il vous plaît, ne signalez pas ça. S’il vous plaît, ne l’écrivez pas dans vos notes cliniques. » La peur tient ici aux conséquences pour l’enfant qui exerce la violence, et limite la capacité de la mère à parler de la violence qu’elle subit. Ce sentiment de peur est également rapporté par les personnes professionnelles. Karen, qui intervient auprès des familles, évoque certaines peurs que des mères lui ont confiées, par exemple : « Je ne veux pas qu’il y ait des ennuis pour mon enfant », ou « on me prendrait pour une moins que rien si je balançais mon enfant », et « la famille va m’en vouloir ». Rachael, spécialiste de la santé mentale, a aussi indiqué que la peur des répercussions porte sur ce qui arriverait si les mères révélaient la violence : « … souvent, [la maman] a peur d’en parler à qui que ce soit parce qu’elle ne sait pas ce qui va se passer. » Rachael développe en évoquant les sentiments de peur et de honte, et indique que toutes les familles avec lesquelles elle a travaillé vivent ce sentiment :
Je ne crois pas avoir rencontré une seule famille où il n’y ait pas de peur et de honte, quand il y a de la violence filio-parentale… Il y a en général, au départ, une forte attitude défensive, et parfois une agressivité ouverte parce que d’autres services suggèrent qu’il y a un problème. Mais en dessous, et quand on apprend à les connaître, il y a beaucoup de larmes, beaucoup de peur et beaucoup de honte, et ça fait vraiment obstacle à la demande d’aide, et les parents ont souvent très peur de ce qui va leur arriver en tant que parents et de ce qui va arriver à leur enfant.
Les mères perçoivent qu’elles seront jugées, et ont été jugées, lorsqu’elles révèlent la violence filio-parentale, ce qui limite leur capacité à la révéler. Cette inquiétude est exacerbée par la condition sociomatérielle de mère seule. Laura, une mère, explique : « Je pense qu’en tant que maman seule, j’ai l’impression que les gens vont me juger et dire : eh bien, son comportement vient de toi, ce qui est sans doute idiot de penser ça, mais c’est comme ça que je le vois. » Cette citation est représentative du jugement que ressentent les mères, qui limite la possibilité de demander de l’aide. La peur et le jugement sont renforcés dans les zones rurales, comme l’explique Louise, une mère : « ils n’avaient… aucune politique rigoureuse de confidentialité pour une petite ville, ni de sécurité », ce qui limite les options de demande d’aide. Tanya, qui intervient dans une petite communauté, évoque de même cette inquiétude dans la discussion de co-analyse :
Quand il y a des comportements violents et tout ça, il y a presque un côté secret que je constate, donc une très grande part de « pourquoi mon enfant se comporte comme ça », mais ça ne passerait pas toujours par une consultation en psychologie ou en pédiatrie, ce serait seulement en parler vraiment avec des proches et la famille, à cause de la stigmatisation qui y est associée.
La condition sociomatérielle des zones rurales et des petites communautés coproduit ici des limites à la demande d’aide face à la violence filio-parentale. Les soutiens du réseau d’une personne sont limités par cette petite communauté. Les éléments matériels du contexte sociomatériel, comme les soutiens formels, limitent les moyens par lesquels les mères peuvent demander une assistance face à la violence filio-parentale.
Les entretiens avec les mères ont abordé ce qui entre en compte dans le choix de révéler la violence filio-parentale à d’autres membres de la famille, comme leurs propres parents ou leurs frères et sœurs. Certaines mères, comme Kathryn, disent avoir le sentiment que leurs parents ne comprendront pas leurs problèmes ou ne sauront pas comment réagir : « J’ai l’impression que si j’en parlais à ma mère et à mon père, ce que je ne ferais de toute façon pas, ils ne sauraient tout simplement pas faire face. » D’autres mères ont évoqué les problèmes que cela pourrait créer dans la relation de leurs parents avec leur enfant, comme l’explique Linda : « Je ne dis rien à ma mère parce qu’ensuite elle s’en prend à Morgan. » Karen, qui intervient auprès des familles, a évoqué une difficulté que les parents peuvent rencontrer en révélant la violence à d’autres membres de la famille : « Mais j’ai constaté assez souvent que des membres de la famille peuvent… un peu renforcer le statu quo dans les dynamiques familiales. Donc, parfois, ils sapent la mère en la blâmant elle aussi, par exemple un grand-parent. » La perception et l’expérience d’une réponse sociale négative de la part de la famille des mères sont ici enchevêtrées avec la demande d’aide. Cette réponse sociale limite les options envisagées et intervient dans l’expérience de la demande d’aide.
Des mères, comme Laura, indiquent que la famille est un bon soutien face à la violence filio-parentale, et en donnent pour raison la proximité familiale : « C’est une bénédiction, ma mère. Je serais perdue sans elle. Et on [frères et sœurs] veille tous les uns sur les autres, c’est comme ça qu’on a été élevés. » Dans cet exemple, les conditions sociomatérielles de la famille, le sentiment de proximité, coproduisent la possibilité de demander de l’aide dans un contexte familial. La perception d’une réponse sociale positive rend possible la demande d’aide face à la violence filio-parentale.
Une absence frappe dans les parcours de demande d’aide : l’option de solliciter l’aide du père de l’enfant. Beaucoup de mères (n = 8) ont subi des violences conjugales par le passé, en partie de la part des pères des enfants. Les effets de l’absence du père sont amplifiés dans les expériences de violence des mères : cette absence continue de peser sur la relation de la mère avec son enfant et sur ses perceptions du genre et de la sécurité. Richard, membre des équipes professionnelles, fournit dans la discussion de co-analyse une citation symptomatique des points de vue professionnels sur le père absent : « Je demande : “Où est le père dans tout ça ?” Si on s’intéresse aux questions d’attachement, et aux 2 000 premiers jours : “Où est le père, ou l’autre parent d’ailleurs ?” Il faut être deux pour danser le tango et faire un bébé : où sont les deux parents, ou les modèles adultes ? » La condition sociomatérielle de pères qui exercent la violence rend difficile, pour la mère, de solliciter le père comme soutien face à la violence filio-parentale. Dans cette perspective, la monoparentalité maternelle limite les relations préexistantes sur lesquelles s’appuyer. Si d’autres hommes de la famille peuvent être disponibles, seules trois mères disent s’être tournées vers des hommes pour obtenir de l’aide : un frère dans un cas, le partenaire actuel dans deux cas.
Cette étude apporte des contributions inédites au champ de la violence filio-parentale. D’abord, elle identifie les conditions sociomatérielles et les intra-actions liées à la demande d’aide face à cette violence, dont les contextes de la demande d’aide et la question de savoir à quelles relations familiales incombe la réponse à la violence. Ensuite, elle met en évidence le rôle de la demande d’aide pour d’autres problèmes, comme l’absence de logement, dans l’identification de la violence filio-parentale. Cette section résume les connaissances nouvelles issues de l’étude à travers les trois étapes de la demande d’aide (Liang et al., 2005). La discussion intègre la recherche sur la violence filio-parentale et sur la demande d’aide dans le champ voisin de la violence conjugale. Suivent les considérations méthodologiques, les limites et les implications de l’étude.
Le « seuil » de violence des mères, c’est-à-dire le moment où elles reconnaissent que les (mises en) actes violents d’un enfant sont tels qu’une aide extérieure est nécessaire, est un enjeu pour la violence filio-parentale. Il existe un niveau accepté de violence des jeunes envers leurs parents, comme le dit Holt (2013) en définissant la violence filio-parentale : « la maltraitance des parents va au-delà des expériences quotidiennes d’enfants qui “s’en prennent” à leurs parents, ce qui peut arriver pour toutes sortes de raisons médicales, développementales et situationnelles, et se situe donc hors des paramètres du “comportement maltraitant” » (p. 2). Cette distinction est compliquée et implique une acceptation sociale de la violence des enfants comme partie « normale » du développement. Le point à partir duquel une mère perçoit les (mises en) actes de son enfant comme violents, et non comme relevant de l’« expérience quotidienne », reste à identifier. Dans le champ voisin de la violence conjugale, des femmes ont décrit le seuil de violence comme le moment du « trop, c’est trop » (Randell et al., 2011), mais ce seuil ne fait pas consensus pour la violence filio-parentale. Cette étude rejoint Holt (2013) : la méconnaissance du « seuil » de violence empêche de reconnaître le problème et de savoir quand demander de l’aide.
La littérature a identifié le fait que des mères vivent à la fois la violence conjugale et la violence filio-parentale, une revue récente parlant de « la nature intergénérationnelle de la violence domestique » (Peck et al., 2021b, p. 7). En recourant au cadre conceptuel de l’intra-action (Barad, 2007), cette étude approfondit les liens entre ces deux formes de violence. L’intra-action transforme le lien « causal » entre le fait de subir ou de voir la violence conjugale au foyer et la violence filio-parentale en un enchevêtrement. Cet enchevêtrement situe l’expérience de la violence conjugale non seulement comme un facteur corrélé, mais comme une condition qui rend possible le recours à la violence filio-parentale. La capacité d’agir de l’enfant qui exerce la violence est liée à son expérience de la violence conjugale. Cela n’annule pas la responsabilité : Barad (2007) affirme au contraire qu’une lecture en termes d’intra-action crée davantage de responsabilité et d’obligation de rendre compte. En outre, pour une partie des enfants, l’exposition à la violence conjugale est une condition qui rend moins possibles des relations respectueuses et non violentes avec leur mère. Cela ne veut pas dire que toute violence filio-parentale est liée à la violence conjugale, mais que, pour une partie des enfants, l’exposition à la violence conjugale est une condition qui rend possibles les (mises en) actes de violence.
La demande d’aide des mères qui avaient subi des violences conjugales était parfois enchevêtrée, impossible à séparer de l’expérience de la violence de leur enfant. Cet enchevêtrement coproduisait les conditions de possibilité et d’impossibilité de la demande d’aide, limitant et permettant à la fois l’accès des mères aux soutiens face à la violence filio-parentale. Les expériences des deux formes de violence se matérialisaient ensemble dans la demande d’aide. Holt (2013) a montré que les mères qui ont subi des violences conjugales peuvent être plus vulnérables à la violence filio-parentale. Cette étude prolonge ce constat : l’expérience de la violence conjugale peut fournir un langage pour penser la violence d’un enfant, tandis que cet enchevêtrement ouvre aussi d’autres voies de demande d’aide.
Comme le montre le cinquième parcours, cette étude a constaté que la violence filio-parentale n’est pas toujours le problème présenté. De même, Fitz-Gibbon et al. (2021) affirment que la violence filio-parentale peut ne pas être le motif de consultation. Des difficultés d’accès à l’aide, comme le peu de services d’intervention précoce spécifiques, ont été identifiées comme contribuant au non-signalement de cette violence (Fitz-Gibbon et al., 2021). Dans cette étude, la violence filio-parentale émerge dans les conditions sociomatérielles d’autres problèmes présentés. Les conditions sociomatérielles que constituent la rareté des services spécifiques et la méconnaissance du « seuil » de la violence des enfants limitent la capacité des mères à demander de l’aide face à cette violence.
Le cinquième parcours fait apparaître une condition sociomatérielle, le séjour dans un foyer d’hébergement, qui rend possible l’expérience de la demande d’aide face à la violence filio-parentale. Le séjour en foyer permet aux personnes professionnelles d’être témoins des (mises en) actes violents d’un enfant envers sa mère. La « surveillance parentale » est un phénomène vécu en foyer : des mères qui quittent une relation violente et séjournent temporairement dans un foyer rapportent un examen minutieux et une régulation de leur parentalité (Fauci et Goodman, 2020, p. 242). Une étude menée auprès de mères hébergées dans des foyers pour victimes de violence domestique aux États-Unis a montré que ces mères sentaient leur autonomie restreinte et que le personnel du foyer s’immisçait dans leur parentalité (Fauci et Goodman, 2020). Dans la présente étude, à la différence de Fauci et Goodman (2020), la condition sociomatérielle du séjour en foyer a permis à une mère d’obtenir un soutien face aux (mises en) actes violents de son enfant.
Cette étude a montré que les mères faisaient état de sentiments de peur, de honte et de jugement liés à leurs expériences et à leurs perceptions des réponses sociales dans la demande d’aide face à la violence filio-parentale. Ce résultat est corroboré par la recherche sur cette violence (par exemple Coogan, 2014). Toutefois, en appliquant une lecture intra-active et fondée sur les réponses, cette étude transforme ces facteurs qui entravent la demande d’aide en enchevêtrements qui co-émergent avec l’expérience de la violence filio-parentale. Ces sentiments, associés aux réponses sociales perçues et réelles, sont indissociables de l’expérience de cette violence et interviennent dans les processus de demande d’aide. Ils limitent ainsi les lieux où les parents peuvent demander de l’aide. De même, les sentiments éprouvés par les mères peuvent limiter la responsabilité de l’enfant de changer ses (mises en) actes. Analyser ces sentiments à l’aide de l’intra-action conduit à ne plus les voir comme des obstacles, mais comme ce qui coproduit les limites de la demande d’aide. La capacité d’agir d’une mère pour demander de l’aide est limitée par ces sentiments et étroitement liée à la perception d’une réponse sociale de jugement. Situer les sentiments des mères dans une lecture fondée sur les réponses met en lumière les conditions qui rendent possible que les mères se sentent blâmées et honteuses de la violence de leur enfant (par exemple Williams et al., 2017), et celles qui ne font pas grand-chose pour préserver la dignité ou permettre aux familles de se rétablir (Richardson et al., 2017).
Les intra-actions familiales sont liées à la décision de demander de l’aide. Les parcours un et quatre attribuaient aux parents la responsabilité de répondre à la violence. Le deuxième parcours faisait apparaître une responsabilité partagée entre l’enfant et une pathologie. La notion de blâme, porté sur l’enfant ou sur le parent, et son lien avec la demande d’aide ont été peu étudiés (voir Holt, 2013). Une lecture intra-active considère toutefois ces relations familiales comme porteuses de capacités d’agir enchevêtrées. Ces capacités d’agir enchevêtrées comprennent la responsabilité de répondre à la violence et ont influencé les lieux où les mères ont demandé de l’aide. Intervient aussi dans cet enchevêtrement l’attribution du degré de « blâme » (Holt, 2013) imputable à la mère et à l’enfant. Ces intra-actions familiales sont des conditions sociales qui rendent certains parcours de demande d’aide possibles et d’autres impossibles.
La recherche sur la demande d’aide face à la violence conjugale indique que les soutiens informels sont sollicités avant les services formels ; une étude a ainsi montré que 86,2 % des mères demandaient de l’aide à leur famille, à leurs proches ou aux deux (Meyer, 2011). La présente étude concorde avec ce résultat, et avec Messiah et Johnson (2017), qui font un constat semblable pour la violence filio-parentale. Elle prolonge ce résultat en affirmant que les mères qui demandent une aide personnelle et professionnelle face à la violence filio-parentale le font au sein de relations préexistantes.
La condition sociomatérielle d’une relation préexistante crée la possibilité de la demande d’aide. Prolongeant l’enquête de Parentline (2010) (citée dans Holt, 2013), qui désignait les médecins généralistes et les écoles comme les principales sources de soutien sollicitées par les parents, cette étude montre que la condition d’une relation préexistante est fondatrice de la possibilité même de demander de l’aide. Dans cette étude, les mères n’ont toutefois pas désigné l’école parmi les relations préexistantes vers lesquelles se tourner pour obtenir de l’aide face à la violence filio-parentale. La familiarité et la confiance dans le recours au soutien formel (Holt, 2013) sont peut-être des facteurs supplémentaires nécessaires au sein de la relation préexistante. L’isolement des parents dû à la violence filio-parentale, ainsi que les expériences passées ou actuelles de violence conjugale, peuvent restreindre les lieux où les parents choisissent de demander de l’aide. Cette recherche a montré que les difficultés liées à la disponibilité des services et aux procédures de confidentialité étaient exacerbées en zone rurale, ce qui limite les relations préexistantes auxquelles demander de l’aide. On a déjà montré que la ruralité freine la demande d’aide face à la violence filio-parentale (Fitz-Gibbon et al., 2021) ; cette étude prolonge ce constat en indiquant que la condition sociomatérielle de la ruralité restreint cette demande d’aide.
Meyer (2011) a montré que certaines mères qui demandent de l’aide face à la violence conjugale peuvent choisir de « garder le silence » (p. 441) pour protéger leurs enfants, par peur de l’intervention du système de protection de l’enfance. Le silence des mères est de même documenté dans la violence filio-parentale (par exemple Burck et al., 2019). La présente étude a montré que la peur des répercussions pour l’enfant, y compris celles liées au système de protection de l’enfance, restreignait la décision de révéler cette violence, et réduisait ainsi les mères au silence.
D’autres recherches ont constaté la réticence à faire appel à la police face à la violence filio-parentale (par exemple Fitz-Gibbon et al., 2021). Dans les études antérieures, cette réticence a été attribuée à la peur de criminaliser l’enfant (Douglas et Walsh, 2018), de voir la situation ne pas être prise au sérieux (Edenborough et al., 2008) et au fait que la police n’est pas un moyen de dissuasion efficace (Holt, 2011). Cette étude s’appuie sur ces résultats pour prendre en compte les relations au sein de la famille dans la demande d’aide et les intra-actions à l’œuvre lorsque l’on fait appel à la police. Les intra-actions des relations familiales ont influencé les parcours empruntés par les mères pour demander de l’aide face à la violence. La présente étude prolonge les travaux antérieurs en montrant qu’une condition du recours à la police est que la mère se perçoive comme responsable des actes de son enfant. De même, lorsque les mères liaient la capacité d’agir de l’enfant violent à une pathologie, une condition d’impossibilité du recours à la police se créait.
Les pères étaient absents des parcours de demande d’aide dans cette étude. Même si l’étude est limitée par le fait que seules des mères ont été interrogées, les difficultés de sécurité qu’il y a à élever un enfant avec un père qui exerce la violence envers la mère sont présentes dans cette étude. Le conflit entre la nécessité perçue que les deux parents jouent un rôle à égalité dans l’éducation des enfants et la nécessité de protéger les enfants de tout mal (Simmons, 2018) est présent ici dans les récits de ces mères, et signalé aussi dans les entretiens avec les personnes professionnelles. L’isolement des mères, condition sociomatérielle de la violence conjugale (Barnett et al., 2011), par exemple lorsque des femmes quittent leur communauté pour échapper à la violence, est relevé dans cette recherche. Cet isolement limite les options de demande d’aide au sein des relations préexistantes, y compris auprès du père de l’enfant.
L’un des points forts de cette étude tient à son cadre théorique et à sa méthodologie. En particulier, l’intégration des discussions de co-analyse a apporté de la profondeur à l’analyse. Le cadre conceptuel de la recherche, qui recourt à la pratique fondée sur les réponses et à l’intra-action, fournit une structure qui permet de mettre au jour des connaissances nouvelles. Suivre Barad (2007), qui invite à ne pas accorder trop d’importance aux « mots », et recourir aux approches fondées sur les réponses avec l’enquête narrative favorise la prise en compte des conditions sociomatérielles. Considérer comme des conditions ce qui était jusqu’ici posé comme des facteurs (Webb, 2021) situe ces conditions comme enchevêtrées avec la capacité d’agir et le pouvoir. Ce positionnement ouvre des perspectives nouvelles sur la demande d’aide face à la violence filio-parentale. Cet article contribue à combler la lacune des « voix réduites au silence des mères » dans la recherche (par exemple Burck et al., 2019). La démarche de recrutement de l’étude répond à cette lacune : des mères de populations difficiles à atteindre ont été recrutées pour que leurs voix soient présentes.
Les résultats de cette étude doivent être considérés au regard de ses limites. Premièrement, la taille de l’échantillon était modeste, et la COVID-19 a pesé sur le recrutement. Deuxièmement, même si l’étude est limitée par le recoupement entre personnes participantes, puisque les personnes professionnelles ont aidé au recrutement des parents et que ces parents avaient donc fréquenté leurs services, la recherche s’est appuyée sur des expériences de pratique diverses, et toutes les personnes professionnelles n’ont pas mis des parents en relation avec la recherche. Troisièmement, comme cette étude comprenait un recueil de données à distance, par téléphone et sur Zoom, les mères ont pu restreindre leurs récits de violence en raison de la présence d’autres membres de la famille. Enfin, l’étude est limitée par le fait que les parcours de demande d’aide n’ont pas été cartographiés dans le temps.
Les résultats de cette étude suggèrent un ensemble d’implications pour la pratique, la recherche et la formation. Premièrement, les personnes professionnelles devraient réfléchir à leur manière de concevoir la violence au regard des relations familiales et de la responsabilité de la violence. Il faudrait aussi prêter attention à la façon dont les parents conçoivent la violence, au regard à la fois des relations familiales et de la responsabilité. Les personnes professionnelles devraient garder à l’esprit que la violence filio-parentale peut surgir dans le contexte d’autres problèmes, peut ne pas être le motif de consultation lorsque les familles demandent de l’aide, et qu’il peut falloir du temps pour établir une relation avant que cette violence soit révélée. Elles devraient être attentives aux intra-actions avec et dans la demande d’aide face à la violence filio-parentale. Le risque accru de violence que présente un parcours de demande d’aide passant par la police doit être pris en compte. Les personnes professionnelles devraient prendre en compte les conditions sociomatérielles qui rendent possible ou impossible la demande d’aide des parents, notamment : une localisation rurale ou une petite communauté ; l’expérience de la violence conjugale ; les perceptions négatives des réponses sociales ; et la nécessité que la demande d’aide se fasse au sein d’une relation préexistante. Elles devraient tenir compte de la surveillance supplémentaire en foyer d’hébergement. Elles devraient reconnaître qu’elles font partie du réseau préexistant d’une mère lorsqu’on leur demande de l’aide et que, même si elles ne peuvent pas apporter de réponse dans les limites de la capacité de leur service, le soutien offert à ce moment-là peut favoriser ou entraver la suite de la demande d’aide.
Deuxièmement, des recherches sont nécessaires pour déterminer le rôle que l’école peut jouer dans l’identification de la violence filio-parentale et dans la réponse à cette violence. D’autres recherches sont nécessaires pour explorer le lien entre la violence filio-parentale et d’autres comportements violents. La lacune relative au « seuil » de violence identifiée dans cette étude appelle d’autres recherches. Les implications de l’identification de la violence filio-parentale par les personnes professionnelles méritent d’être examinées, tout comme la question de savoir si, et comment, cela influe sur l’acceptation et la volonté des parents de s’engager dans des réponses à cette violence.
Troisièmement, une formation devrait être proposée pour sensibiliser les personnes professionnelles aux perceptions et aux expériences de jugement enchevêtrées dans la demande d’aide face à la violence filio-parentale. Une formation devrait aussi les aider à construire des relations dans le contexte de cette demande d’aide. D’autres recherches et formations sont nécessaires pour étudier les réponses appropriées à la violence filio-parentale, ce qui pourrait en retour atténuer les sentiments de honte, de peur et de jugement qui limitent la demande d’aide des mères.
Cette étude suggère que les mères empruntent cinq parcours lorsqu’elles demandent de l’aide face à la violence filio-parentale. L’analyse souligne l’importance des relations préexistantes dans cette demande d’aide. L’étude éclaire aussi l’enchevêtrement de la violence filio-parentale avec d’autres problèmes, comme la violence conjugale, l’absence de logement et le refus scolaire, ainsi que les préoccupations de peur et de jugement au moment de demander de l’aide. L’intégration d’une lecture fondée sur les réponses et de l’« intra-action » ouvre, dans cette étude, la voie à des perspectives nouvelles. D’autres recherches sont nécessaires pour identifier le « seuil » de la demande d’aide face à la violence filio-parentale, ainsi que la manière dont les personnes professionnelles formulent leurs réponses lorsque des parents s’adressent à elles pour obtenir de l’aide face à cette violence.
Complexe Systémique : à retenir
L’intérêt de cette enquête est de déplacer la question : au lieu de se demander pourquoi les mères tardent à parler de la violence de leur enfant, elle regarde par où l’aide devient possible. La réponse est d’abord relationnelle : on se confie à qui l’on connaît déjà (une amie, une sœur, le médecin de famille), et chaque personne professionnelle sollicitée fait, qu’elle le veuille ou non, partie de ce réseau. La manière dont la famille lit la violence décide aussi du parcours : se croire mauvais parent conduit vers le soutien à la parentalité, chercher une maladie vers le diagnostic, garder le contrôle vers la police. Pour la clinique systémique, deux leçons s’imposent : ne pas isoler la violence filio-parentale de la violence conjugale, du logement ou de la scolarité, avec lesquels elle s’enchevêtre ; et penser la honte et la peur du jugement comme produites dans les relations, donc modifiables par la qualité de l’accueil. Les limites tiennent à un petit échantillon australien, sans aucun père. À lire avec l’article sur la violence filio-parentale comme phénomène émergent, et avec l’entretien avec Allan Wade sur la pratique fondée sur les réponses.
Notes de l’original
Financement. Publication en libre accès permise et organisée par le CAUL (Council of Australian University Librarians) et ses institutions membres. La personne qui signe en premier bénéficie d’une bourse du Research Training Program du gouvernement australien.
Liens d’intérêts. Aucun.
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Traduction non officielle en français de « Je n’allais pas lâcher, mais coûte que coûte j’allais trouver une issue pour les enfants » : une enquête narrative, auprès de mères et d’équipes professionnelles, sur la demande d’aide des mères face à la violence filio-parentale, par Chye Toole-Anstey, Michelle Townsend et Lynne Keevers, Journal of Family Violence, vol. 39, no 4 (2024), doi : 10.1007/s10896-023-00511-z, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (légende de la figure traduite). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « “I Wasn’t Gonna Quit, but by Hook or by Crook I was Gonna Find a Way Through for the Kids”: A Narrative Inquiry, of Mothers and Practitioners, Exploring the Help-seeking of Mothers’ Experiencing Child to Parent Violence », publié dans Journal of Family Violence (2024) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Toole-Anstey, C., Townsend, M., et Keevers, L. (2024). « Je n’allais pas lâcher, mais coûte que coûte j’allais trouver une issue pour les enfants » : une enquête narrative, auprès de mères et d’équipes professionnelles, sur la demande d’aide des mères face à la violence filio-parentale (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/je-n-allais-pas-lacher-la-demande-d-aide-des-meres-face-a-la-violence-filio-parentale (Œuvre originale publiée en 2023 dans Journal of Family Violence, 39(4), 567-579 (2024) ; republiée en 2024 par Journal of Family Violence, https://link.springer.com/article/10.1007/s10896-023-00511-z)
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