Qualitative Social Work · Travail social

L’agentivité des enfants face aux adversités familiales : la négociation de la proximité et de la distance dans leurs récits personnels

Vingt-deux enfants de 6 à 17 ans, en Suède, accompagnés par des associations parce qu’un proche boit, souffre de troubles psychiques ou se montre violent, racontent leur famille. À travers Hannah, Farhan et Vicky, l’étude montre comment, face au mépris, à la méfiance ou à l’indifférence d’un adulte, les enfants négocient proximité et distance, et reprennent la main sur leur propre récit.

Auteurs Stina Michelson (département de travail social, université de Stockholm, Suède)Première publication Qualitative Social Work, 7 février 2022Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de L’agentivité des enfants face aux adversités familiales : la négociation de la proximité et de la distance dans leurs récits personnels, par Stina Michelson, publié dans Qualitative Social Work (SAGE) (2023), doi : 10.1177/14733250211066823, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les extraits d’entretien sont présentés en citations détachées ; la note de bas de page et les déclarations de fin d’article (remerciements, éthique, liens d’intérêts, financement) sont regroupées dans les notes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

La négociation de la proximité et de la distance par les enfants peut être un moyen de prendre la main sur ce qui est peut-être la seule chose qu’il soit possible de maîtriser dans une situation de vie difficile : son propre récit.

Stina Michelson

Résumé

Le point de vue des enfants sur les adversités familiales importe pour la pratique et la théorie du travail social. L’enquête qualitative sur les récits personnels des enfants peut contribuer à mieux comprendre leur entreprise de gestion des relations et des expériences difficiles dans le contexte familial. La présente étude explore l’agentivité des enfants en s’intéressant plus précisément à la manière dont ils négocient, dans et par leurs récits personnels, les relations et les expériences familiales difficiles. L’analyse s’appuie sur des entretiens centrés sur la personne qui raconte, menés avec 22 enfants âgés de 6 à 17 ans qui reçoivent un soutien en lien avec leur expérience d’adversités familiales. Les résultats suggèrent que les enfants négocient les relations et les expériences difficiles en termes de proximité et de distance. On le voit dans leur pratique narrative de positionnement et de repositionnement d’eux-mêmes et des autres, dans et par leur récit. Les résultats sont théorisés à l’aide des concepts de pouvoir et de déni de reconnaissance. Enfin, les implications pour la pratique et la recherche en travail social sont discutées, l’accent étant mis sur les moyens de promouvoir une attitude non instrumentale envers les points de vue et les expériences des enfants au sein du système de protection de l’enfance. La présente étude suggère que cette démarche gagnerait à s’appuyer sur une compréhension narrative, centrée sur l’enfant, des enfants et de leurs savoirs.

Mots-clés : enfants, récit, pouvoir, agentivité des enfants, récits personnels des enfants, adversités familiales

Introduction

L’enfance est marquée par le contexte familial, et les relations familiales comptent parmi les aspects importants de la vie de la plupart des enfants (Corsaro, 2015). En tant qu’institution sociale, « la famille » occupe une place de premier plan dans la construction des enfants et de l’enfance (Näsman et al., 2015). En outre, l’enfance se caractérise généralement par un déséquilibre du pouvoir relationnel (Matthews, 2007). La structure générationnelle familiale est d’ordinaire asymétrique (Alanen, 2009), et les adultes avec qui les enfants sont en relation ont généralement du pouvoir sur eux (Matthews, 2007). Si le « pouvoir adulte » au sein du contexte familial peut se comprendre en termes de soin, de soutien et de guidance (Smith, 2014), il peut aussi poser problème. Johnstone et Boyle (2018) suggèrent par exemple que l’exercice du pouvoir devient problématique lorsqu’il sert à contraindre ou à faire taire autrui. La présente étude part de l’hypothèse que les rapports de pouvoir familiaux ont des implications particulières pour les enfants qui vivent des adversités familiales. La position de ces enfants dans le contexte familial se caractérise souvent par le fait qu’ils dépendent, à des degrés divers, d’adultes qui peuvent ne pas être en mesure d’user de leur pouvoir d’adulte dans l’intérêt supérieur de l’enfant. L’accent mis sur la famille comme « milieu naturel » des enfants (Smith, 2014) peut donc être difficile à vivre pour des enfants dont les relations familiales les lient à des adultes aux prises avec des problèmes psychosociaux et/ou qui les exposent à diverses formes de maltraitance.

Les enfants dans cette situation peuvent être compris comme relativement dépourvus de pouvoir, puisqu’il leur manque parfois les ressources pour échapper à des adultes et à des circonstances nuisibles ou pour les éviter (Johnstone et Boyle, 2018). Néanmoins, les enfants, comme les adultes, sont des sujets actifs et producteurs de sens dans toute interaction (Prout et James, 2015), et des recherches antérieures ont montré que les enfants recourent à diverses stratégies pour faire face aux problèmes des adultes de leur famille et à leurs conséquences (voir par exemple Fjone et al., 2009 ; Kroll, 2004 ; Nesmith et Ruhland, 2008). On sait cependant peu de choses sur la manière dont les enfants comprennent et négocient l’ambiguïté d’avoir des liens familiaux avec des adultes qui, à des degrés divers, peuvent manquer de la capacité d’user de leur pouvoir pour prendre soin de l’enfant, le soutenir et le guider. La présente étude vise donc à explorer l’agentivité des enfants qui vivent des adversités familiales, en se centrant sur la dimension de négociation dans leurs récits personnels. La question de recherche est la suivante : que font les enfants, dans et par leur récit, lorsqu’ils négocient des relations et des expériences familiales difficiles pour faire face à leur situation ?

Enfance et adversités familiales

L’étude porte sur des enfants qui rencontrent, ou ont rencontré, une ou plusieurs adversités dans leur contexte familial pendant l’enfance. Le concept englobant d’adversités familiales sert à couvrir à la fois les circonstances familiales et la maltraitance envers l’enfant. Les circonstances familiales, comme l’abus de substances, les troubles de santé mentale ou la délinquance d’un parent, et la maltraitance envers l’enfant coexistent souvent (Hughes et al., 2017 ; Spratt, 2012). Il est donc pertinent d’utiliser un concept englobant pour cerner les diverses expériences d’adversité que les enfants vivent ici et maintenant.

Les enfants qui rencontrent des adversités familiales forment un groupe hétérogène, et leurs situations de vie dépendent de nombreux facteurs contextuels. Il est néanmoins solidement établi que l’expérience d’adversités familiales dans l’enfance est liée à des conséquences négatives dans la vie des enfants, ici et maintenant comme à l’avenir (voir par exemple Dam et Hall, 2016 ; Spratt, 2012 ; Tinnfält et al., 2011). La recherche qualitative menée avec des enfants comme informateurs a apporté des connaissances sur la compréhension que les enfants ont de leur situation (Trondsen, 2012), sur leurs stratégies pour y faire face (Dam et Hall, 2016 ; Överlien, 2017), sur leur point de vue concernant la révélation (Tinnfält et al., 2011) et sur le soutien social (Munford et Sanders, 2020). Munford et Sanders (2020 : 53-54) montrent que les jeunes qui ont connu l’adversité dès leur plus jeune âge décrivent de nombreuses expériences de déni de reconnaissance (misrecognition), faites d’indifférence, de jugements, de mépris et de traitements indignes, dans des domaines clés de leur vie quotidienne. Aadnanes et Gulbrandsen (2018 : 594) montrent par ailleurs que les jeunes qui ont subi des maltraitances perçoivent les violences psychologiques et émotionnelles et la négligence comme les plus blessantes. Un thème central est donc le point de vue des enfants sur la manière dont leurs expériences ont affecté leur propre personne.

Le secret et la peur de la stigmatisation sont d’autres thèmes récurrents de la recherche sur l’expérience des enfants (Fjone et al., 2009 ; Hill, 2015). La notion de « secret de famille » recouvre le fait que les adversités familiales sont souvent cachées et tues, au sein de la famille comme vis-à-vis de l’entourage. Se taire peut aussi être une stratégie que les enfants utilisent eux-mêmes pour apaiser des sentiments de honte et d’indignité (Munford et Sanders, 2020). Aussi beaucoup d’enfants en situation de vie difficile n’entrent-ils jamais en contact avec les services sociaux (Archard et Skivenes, 2009 ; Heimer et al., 2018), et il y a un risque qu’ils ne reçoivent pas le soutien et la protection dont ils ont besoin.

Par ailleurs, la recherche a montré que, lorsque les enfants et leur famille entrent effectivement en contact avec le système de protection de l’enfance, enfants et adultes expriment souvent des vues différentes sur la nature du problème (Heimer et al., 2018). Knezevic (2017 : 471) soutient que la crédibilité est inégalement distribuée en raison de rapports de pouvoir structurels comme la relation adulte-enfant. Étant donné ce déséquilibre de pouvoir, le point de vue des enfants risque d’être marginalisé au profit de celui des adultes, qu’il s’agisse des membres de la famille ou des équipes de travail social (Heimer et al., 2018 ; Van Bijleveld et al., 2015). La recherche sur la participation des enfants au sein du système de protection de l’enfance montre que, lorsque les équipes de travail social s’opposent à cette participation, c’est souvent en raison d’une conception socioculturelle des enfants comme vulnérables et ayant besoin de la protection des adultes (Van Bijleveld et al., 2015). Autrement dit, l’accent mis sur la protection l’emporte souvent sur le droit des enfants à la participation (Heimer et al., 2018), ce qui a pour effet que les enfants en danger ne sont pas entendus par les services sociaux. En somme, des circonstances familiales, organisationnelles et discursives peuvent priver les enfants de leur droit d’être entendus comme du soutien et de la protection adaptés dont ils ont besoin.

Cadre théorique

Le premier point de départ théorique de la présente étude est la sociologie de l’enfance (Mayall, 2000 ; Prout et James, 2015). L’enfance y est comprise comme individuelle et liée au contexte, et les enfants comme des sujets sociaux producteurs de sens (Matthews, 2007 ; Prout et James, 2015). Le concept d’agentivité est ici pertinent. Dans le cadre de l’étude, l’agentivité est comprise comme « la production créatrice de la vie sociale » (Prout et James, 2015 : 23) et sert de concept englobant pour cerner la pratique par laquelle les enfants agissent dans les structures sociales et sur elles, dans leur vie quotidienne comme dans leurs récits personnels. Överlien (2017 : 681) soutient que les positions de sujet des enfants peuvent être contraintes, par exemple, par les discours adultes sur le foyer et l’enfance. Elle souligne l’importance d’étudier les enfants, leurs pratiques et leurs positions discursives, indépendamment de ces contraintes et limites potentielles. Munford et Sanders (2015) ont montré que la quête d’agentivité est centrale dans l’expérience des jeunes, et Heimer et al. (2018) suggèrent qu’il est peut-être plus important encore de se centrer sur l’agentivité des enfants lorsqu’ils sont en situation de vulnérabilité. Mettre l’accent sur les enfants comme acteurs producteurs de sens, ayant droit à la parole, peut aider à éviter de les concevoir comme des victimes passives.

Le second point de départ théorique de l’étude est une approche narrative des points de vue et des voix des enfants (Reissman, 2008 ; Squire et al., 2014). Les récits peuvent être vus comme des actions sociales, créées dans un contexte et puisant dans des histoires culturelles communes (Atkinson et Delamont, 2006). Les récits personnels que chaque personne fait d’elle-même et de sa vie reflètent des dialogues antérieurs et la voix du contexte dans lequel la personne se situe (Hydén, 2014 ; Reissman, 2008). Cela signifie que l’expérience qu’ont les enfants des positions que d’autres leur assignent peut s’entendre dans leur récit. Les enfants ne sont toutefois pas des récepteurs passifs des paroles et des actes des adultes, mais des sujets qui s’engagent activement dans les interactions et les relations sociales (Prout et James, 2015). En racontant leur histoire, les enfants s’engagent aussi dans une pratique narrative de négociation des relations et des expériences. La présente étude part de l’hypothèse que cette pratique narrative peut être étudiée en centrant l’analyse sur la manière dont les enfants se positionnent et se repositionnent, et positionnent et repositionnent les autres, dans et par leur récit (Bamberg, 1997 ; Deppermann, 2015).

Méthode et matériau

Personnes participantes

L’étude s’inscrit dans un projet de recherche plus large consacré au point de vue des enfants sur l’expérience d’adversités familiales pendant l’enfance. Des entretiens ont été menés avec vingt-deux enfants1 de 6 à 17 ans, au sujet de leur personne, de leurs relations et de leur vie quotidienne. Le recrutement de l’ensemble de ces enfants s’est fait dans deux organisations non gouvernementales (ONG) suédoises qui offrent un soutien aux enfants vivant des adversités familiales. Cela signifiait notamment que l’ensemble de ces enfants savait qu’il y avait des problèmes dans la famille et qu’ils avaient déjà reçu un certain soutien, façonné par ce contexte, pour cadrer, comprendre et gérer leur situation. D’après les descriptions des enfants, un ou plusieurs membres de la famille étaient aux prises avec un ou plusieurs des problèmes suivants : troubles de santé mentale, problèmes liés à l’alcool ou aux drogues, délinquance et/ou incarcération, comportements agressifs ou violents, conflits ou divorce. Un thème récurrent des récits personnels des enfants était l’expérience de la maltraitance et de la négligence sous diverses formes. Une bonne partie de ces enfants, mais pas l’ensemble, était ou avait été en contact avec les services sociaux. Deux des enfants vivaient dans une famille nucléaire avec leurs deux parents biologiques, et deux en famille d’accueil. La grande majorité vivait dans des configurations familiales élargies, une partie de ces enfants n’ayant que des contacts sporadiques, voire aucun contact, avec le membre de la famille désigné comme problématique.

Procédure et éthique

Le projet a été mené conformément aux principes éthiques recommandés pour les sciences sociales en Suède, avec l’approbation de l’Autorité suédoise d’examen éthique. Le recrutement a commencé par des rencontres avec les deux organisations afin de s’assurer de leur soutien au projet. Une fois l’accès obtenu, j’ai effectué plusieurs visites dans ces organisations pour rencontrer les enfants et présenter l’étude. Lors de ces visites, les enfants avaient la possibilité de poser des questions et disposaient de temps pour réfléchir à l’invitation à participer. Ils étaient informés de l’objectif de l’étude, du caractère volontaire de la participation et de leur droit de retirer leur consentement à tout moment. Ils étaient aussi informés qu’ils pourraient, si besoin, recevoir un soutien émotionnel de l’organisation après les entretiens. Les enfants qui décidaient de participer donnaient ensuite leur consentement écrit. Pour les moins de 15 ans, la ou les personnes exerçant l’autorité parentale recevaient également l’information et donnaient leur consentement écrit. La conception de l’étude a été guidée par une approche narrative centrée sur l’enfant (Kearns, 2014 ; McNamara, 2011), avec pour objectif constant de rendre la participation intelligible, sûre et porteuse de sens pour chaque enfant. Deux entretiens ont été menés avec chaque enfant, à environ un mois d’intervalle, afin de créer un espace sûr et de laisser aux enfants le temps de parler de sujets potentiellement sensibles. J’ai proposé quelques thèmes, questions et exercices, ancrés dans l’intérêt général porté aux histoires que les enfants racontent sur leur vie, mais j’ai surtout pratiqué l’écoute active et suivi leurs histoires (Hydén, 2014). Mon parcours professionnel dans le conseil auprès d’enfants s’est révélé utile dans nos conversations. À la fin du premier entretien, chaque enfant recevait un carnet, avec la consigne de l’utiliser, au besoin, pour noter ses pensées, ses questions ou des idées de sujets avant le second entretien. Entre les deux entretiens, j’ai transcrit le premier et formulé des questions de suivi sur les thèmes qui en avaient émergé.

Analyse

Tous les entretiens ont été enregistrés et transcrits mot à mot. Le matériau a ensuite été analysé par une analyse narrative thématique et performative (Reissman, 2008 ; Squire et al., 2014). Premièrement, tout le matériau où les enfants parlaient d’eux-mêmes en relation avec le membre de la famille qu’ils avaient désigné comme problématique a été rassemblé. Deuxièmement, une analyse narrative thématique a été menée, centrée sur ce que les enfants disaient des problèmes des membres de leur famille, des conséquences dans leur propre vie et de leurs pratiques quotidiennes pour faire face à ces difficultés. Le matériau a d’abord été étudié cas par cas, puis de façon transversale, afin d’identifier des thèmes récurrents. L’analyse visait à dégager des thèmes communs aux histoires des enfants plutôt que des thèmes que l’on pourrait extraire des histoires (Squire et al., 2014). Cette analyse a permis d’élaborer le thème devenu l’objet principal de la présente étude : l’entreprise par laquelle les enfants négocient des relations et des expériences familiales difficiles en termes de proximité et de distance. Troisièmement, une analyse narrative performative a été intégrée à l’analyse narrative thématique (Reissman, 2008). L’attention s’est alors portée sur la manière dont les enfants se racontaient et racontaient leurs relations familiales, c’est-à-dire sur leur pratique narrative. L’analyse du positionnement (Bamberg, 1997 ; Deppermann, 2015) a servi de principal outil d’analyse. Deppermann (2015) suggère que le concept de positionnement peut servir à éclairer la manière dont les individus déploient et négocient leur identité dans et par leur récit. Comme l’indiquent Squire et al. (2014 : 64), les positions choisies par les individus sont des « constituants des récits », et le concept de positionnement aide à centrer l’analyse sur la manière dont les individus mobilisent des ressources et des relations discursives dans leurs récits personnels. L’attention s’est donc portée sur la manière dont les enfants se positionnaient et se repositionnaient, et positionnaient et repositionnaient les autres, dans les histoires racontées comme dans leur manière de raconter. Le travail d’interprétation portait aussi sur la question du pourquoi, c’est-à-dire sur les fonctions possibles de cette entreprise de repositionnement de soi et des autres sous ces formes particulières. Les récits et les extraits présentés ci-dessous ont été traduits et retouchés pour la lisibilité, sans que le sens en soit modifié.

Résultats

Chaque enfant participant à l’étude décrit comment sa propre vie a été affectée négativement, d’une manière ou d’une autre, par le membre de sa famille et/ou par la situation difficile. L’analyse montre que les enfants ont été positionnés par d’autres (par des membres de leur famille et, sur le plan discursif, par des idées sur les enfants et l’enfance) et qu’ils négocient ces expériences en s’orientant, dans leur récit, entre proximité et distance. Les concepts de proximité et de distance peuvent être compris comme les deux extrémités d’un continuum le long duquel les enfants se déplacent dans leur récit. Une orientation vers la proximité se caractérise par une volonté, exprimée dans le récit, d’avoir une relation proche et aimante avec le membre de sa famille. Une orientation vers la distance se caractérise par une volonté, exprimée dans le récit, de séparer sa vie de celle du membre de sa famille, physiquement et/ou relationnellement. Les résultats montrent que c’est souvent l’ambiguïté de la situation qui contraint les enfants à négocier leurs relations familiales en termes de proximité et de distance. Quelques enfants s’orientent « sans difficulté » vers la proximité dans leur récit, mais une majorité semble s’engager dans une entreprise où l’orientation vers la distance est franche ou ambivalente. Les récits personnels de trois enfants, Hannah, Farhan et Vicky (pseudonymes), serviront d’exemples tout au long de la section des résultats. Ensemble, ils couvrent les principaux thèmes de l’entreprise par laquelle tous les enfants participant à l’étude négocient des relations et des expériences difficiles en se positionnant et en se repositionnant, et en positionnant et repositionnant les autres, dans et par leur récit.

Des positions assignées par les autres : les récits personnels de Hannah, Farhan et Vicky

Notre première narratrice, Hannah (16 ans), désigne son père comme porteur du problème. Elle le décrit comme atteint d’une maladie mentale et le raconte comme une personne très exigeante. Hannah vit avec sa mère et ses frères et sœurs et s’efforce, autant qu’elle le peut, d’éviter tout contact avec son père. Quand on demande à Hannah de décrire sa situation, elle dit :

Ben, c’est comme… mon père n’a jamais été très gentil avec moi. Il m’a vraiment mal traitée, et il a beaucoup mieux traité mes frères et sœurs. Et genre, il m’a dit que j’étais moche, que j’étais nulle. Des fois, il fait des remarques comme quoi je mange trop.

Hannah raconte son père comme une personne injuste qui la traite différemment de ses frères et sœurs. Elle dit qu’elle se sent « parfois comme le vilain petit canard », ce que l’on peut comprendre comme un exemple de la manière dont elle attribue son faible sentiment de valeur personnelle aux paroles et aux actes de son père. Le récit personnel de Hannah illustre notamment une expérience dont beaucoup d’enfants de l’étude rendent compte : celle de se voir assigner, par un membre de sa famille, la position de porteur du problème.

Farhan (16 ans) est notre deuxième narrateur. Il désigne son oncle, qui s’occupait autrefois de lui, comme porteur du problème. Selon Farhan, les « convictions religieuses » de son oncle expliquent qu’il ait restreint la liberté de Farhan et l’ait exposé à la violence. Farhan a reçu l’aide des services sociaux il y a deux ans et vit aujourd’hui en famille d’accueil. Il raconte son oncle comme quelqu’un qui n’a « pas été très gentil » avec lui et qui se méfiait constamment de lui. Il attribue à son oncle son ancien manque de confiance en lui et dit que, depuis qu’il a emménagé dans sa famille d’accueil, sa vie « est passée de l’enfer au paradis ». Tout au long de son récit, Farhan insiste sur les difficultés nées de la méfiance de son oncle. Par exemple, son oncle le soupçonnait toujours de traîner avec des filles alors qu’en réalité il allait à l’aide aux devoirs après l’école :

Il ne me croyait tout simplement pas. Alors je lui ai dit : « Mais tu peux venir avec moi à l’école, demande à l’école. Tu peux aller à l’aide aux devoirs et demander après moi. S’ils disent que je ne suis pas là, alors tu fais ce que tu veux, c’est que j’ai tort ! » Mais il ne l’a jamais fait. Il ne voulait pas m’écouter. Il pensait avoir raison tout le temps. Mais il n’avait pas raison.

Farhan exprime la manière dont il a essayé, sans succès, de raisonner son oncle. Le récit personnel de Farhan illustre notamment une expérience dont beaucoup d’enfants de l’étude rendent compte : celle de se voir assigner, par un membre de sa famille, la position de personne indigne de confiance.

Notre troisième narratrice, Vicky (16 ans), désigne son père comme porteur du problème et le décrit comme « un alcoolique ». La mère de Vicky est décédée et Vicky vit en famille d’accueil. Elle raconte son père comme une personne « pénible ». Elle explique qu’elle en a eu tellement assez de le voir toujours « ivre et agressif » qu’elle a cessé tout contact avec lui il y a trois ans. Pourtant, elle semble aussi comprendre sa situation actuelle comme une conséquence des problèmes de son père. Elle dit :

Il a choisi l’alcool plutôt que mon frère et moi tellement de fois. On a l’impression de ne pas compter, de ne pas compter assez pour qu’il arrête.

Vicky dit aussi que « même ses enfants ne comptent pas plus que l’alcool ». Autrement dit, elle semble comprendre son père comme quelqu’un qui a choisi de ne pas faire passer son frère et elle en premier. Le récit personnel de Vicky illustre notamment une expérience dont beaucoup d’enfants de l’étude rendent compte : celle de se voir assigner, par un membre de sa famille, la position de personne sans importance.

Négocier en se repositionnant et en repositionnant les autres

L’analyse suggère que les enfants de l’étude ont déjà fait l’expérience de positionnements problématiques imposés par d’autres et qu’ils utilisent leurs récits personnels pour faire face à cette expérience de diverses manières. Leur agentivité narrative s’entend dans leur entreprise de négociation de la proximité et de la distance, par laquelle ils se repositionnent eux-mêmes et repositionnent les membres de leur famille, dans et par leur récit. Les récits personnels de Hannah, Farhan et Vicky illustreront les deux principales pratiques observées : se repositionner soi-même et repositionner les autres.

Hannah fournit un premier exemple. Dans l’extrait suivant, elle est en train de raconter comment elle a récemment décidé de ne plus répondre aux messages de son père. Cette décision a provoqué une forte réaction dans sa famille, notamment de la part de son père :

Des fois il m’envoie des messages, mais je ne réponds jamais. Parce que j’en ai tellement marre de lui. Et oui, il s’est énervé contre moi il y a deux semaines environ à cause de ça. Il a dit que j’étais immature, que je devrais mieux me comporter, que j’étais bête de ne pas répondre à ses messages. Alors je lui ai dit : « J’ai ma propre vie, j’ai l’école, je suis fatiguée quand je rentre de l’école. Je travaille trois jours par semaine, je suis fatiguée, je n’ai pas l’énergie d’envoyer un message de plus. »

Hannah donne ici un exemple de la manière dont son acte de mise à distance est contesté par son père. Elle doit négocier sa volonté de donner la priorité à ses propres besoins avec les attentes de son père. Son récit montre que son père l’a positionnée comme un problème mais que, de son côté, elle se repositionne comme une actrice qui prend des décisions conformes à ses propres besoins.

Farhan offre un autre exemple de la manière dont les enfants négocient la situation en se repositionnant eux-mêmes. Lorsqu’il repense à ses expériences difficiles chez son oncle, il dit :

C’est une mauvaise chose qu’il m’ait traité comme ça, mais le bon côté, c’est que je suis devenu une si bonne personne. Je ne pense pas que je serais la personne que je suis aujourd’hui si j’étais resté chez lui. Je ne pense pas.

Farhan semble ici donner sens à ses expériences difficiles passées en insistant sur le fait qu’elles ont débouché sur une vie meilleure aujourd’hui. Il attribue ce changement au fait d’avoir quitté la personne qui s’occupait de lui : c’est la raison pour laquelle sa vie est meilleure maintenant. Autrement dit, la négociation réside dans la manière dont Farhan négocie sa propre identité au regard de ses expériences difficiles. Dans son récit, il se repositionne de victime en survivant.

Une autre pratique assez marquante dans les récits des enfants consiste à repositionner les autres d’une manière ou d’une autre. Vicky, par son récit, fait passer son père du statut de « parent » à celui de « personne ». Elle dit : « Il s’appelle Jonny, alors je l’appelle juste Jonny. J’ai l’impression qu’il a perdu le droit de se dire papa. » Vicky souligne ici que son père ne satisfait pas aux exigences de la paternité. Dans l’extrait suivant, elle raconte un épisode où son père était ivre et agressif au téléphone :

Vicky : Et là je lui ai dit, parce que j’entendais qu’il était ivre, j’ai dit : « Si tu continues à boire, tu n’es plus mon père. Tu n’as pas le droit de te dire papa si tu n’es même pas capable d’être là pour moi. » Mais il ne s’en souvient sans doute pas, parce qu’il était tellement ivre. Mais je pense qu’il sait quand même ce que je veux dire, ce que je ressens pour lui.

Personne qui interroge : Qu’est-ce que ça t’a fait, après lui avoir dit ça ?

Vicky : Ça m’a un peu soulagée.

Personne qui interroge : Qu’est-ce qui… qu’est-ce qui en a fait un soulagement, d’après toi ?

Vicky : Parce qu’à ce moment-là, il était enfin sorti de ma vie.

Vicky doit ici négocier le fait que son père n’est pas là pour elle comme un père devrait l’être. Tout en se débattant peut-être avec un sentiment d’abandon, Vicky fait quelque chose de la relation en s’orientant vers la distance. Par son récit, elle prend le contrôle de l’histoire. Le « soulagement » peut se comprendre comme l’expression d’une absence de négociation, en ce sens que créer une distance narrative peut être un moyen d’éviter la négociation. Vicky met en question la capacité de son père à faire le père. C’est le fait qu’il ne puisse pas « être là » pour elle qui s’écarte de l’idée de ce que fait un parent. Vicky raconte cet épisode comme un tournant et dit qu’il a changé quelque chose dans sa propre vie :

Vicky : Ben, il ne m’affecte plus tellement

Personne qui interroge : Non

Vicky : S’il est sobre, ben, tant mieux pour lui. Je me réveillerai demain en pleine forme. Et s’il n’est pas sobre, je me réveillerai quand même demain en pleine forme. Il ne m’affecte pas du tout

Personne qui interroge : Il ne t’affecte pas du tout

Vicky : Genre… la seule chose qu’il pourrait faire maintenant, pour arranger les choses, c’est reprendre contact

Vicky se raconte comme quelqu’un qui a réussi à dissocier son bien-être de celui de son père et de sa consommation d’alcool. En le repositionnant, elle le rend moins important dans sa vie. Dans la dernière phrase, toutefois, elle ouvre la possibilité de renouer une relation à l’avenir. On peut y voir soit une lutte, soit une capacité à accepter l’incertitude. Peut-être Vicky mène-t-elle deux entreprises à la fois : celle de prendre soin d’elle-même et celle de rester ouverte à un changement futur.

Comme Vicky, Hannah négocie la relation en repositionnant son père. Elle dit : « quand les gens me demandent si j’ai un papa, je dis oui, mais je ne pourrais jamais dire qu’il est un papa. » Elle poursuit :

Hannah : J’essaie de le sortir de ma vie parce que je ne veux pas de lui ici

(pause)

Personne qui interroge : Tu ne veux pas de lui ici

Hannah : Non, c’est genre, quand les gens me demandent ce que je vois en lui, la seule chose que je vois, c’est… Je ne peux même pas l’appeler papa dans certaines situations. Parce qu’il m’a fait tellement de mal. Et c’est genre, pourquoi je devrais, il n’a aucun… il ne mérite pas le rôle de papa.

La négociation tient au fait que Hannah doit gérer les attentes d’autres personnes à l’égard de cette relation tout en s’orientant vers la distance. En retirant narrativement à son père sa position de « papa », Hannah semble se rendre un peu plus facile de le retirer de sa vie. En examinant de manière critique ce qu’est et ce que n’est pas la parentalité, elle peut rationaliser ce choix à ses propres yeux et aux yeux des autres. Elle met en avant le mal que son père lui a fait comme principale raison pour laquelle il ne satisfait pas aux exigences de ce qu’« est » un père.

L’ambivalence dans la parole des enfants

Pour Farhan, il semble assez facile de garder une distance physique avec son oncle. Il dit qu’« il ne veut pas me voir et je ne veux pas le voir. Je ne veux pas lui parler, rien. » Comme quelques autres enfants de l’étude, Farhan exprime de la certitude dans son orientation vers la distance. La plupart des enfants expriment toutefois de l’ambivalence dans leur récit. L’une des raisons de cette ambivalence pourrait bien sûr être que les enfants éprouvent aussi de l’amour et de l’affection pour les membres de leur famille. Deux autres observations concernant l’ambivalence des enfants sont toutefois présentées ci-dessous : l’ambivalence des adultes et les idées ambiantes sur les relations parent-enfant.

Premièrement, les enfants semblent avoir une attitude plus ambivalente envers les membres de la famille qu’ils perçoivent eux-mêmes comme ambivalents. Autrement dit, si l’adulte est présenté comme imprévisible et comme quelqu’un qui envoie des signaux contradictoires, en se montrant affectueux un jour et pas le lendemain, les enfants aussi semblent se retrouver dans une situation ambivalente. Vicky, assez claire sur son point de vue au sujet de son père lors du premier entretien, le nuance lors du second lorsque, comme on l’a vu plus haut, elle ouvre la possibilité d’une relation à l’avenir. Au cours d’une conversation sur les bons et les mauvais choix, elle dit :

Un choix que j’ai fait, c’est quand j’ai arrêté de parler à mon père et que je l’ai bloqué partout. Parce que j’en avais tellement marre qu’il m’appelle au milieu de la nuit, ivre. Alors je l’ai bloqué partout, et c’était un bon choix à ce moment-là. Mais maintenant, il est « sobre » [fait des guillemets avec les doigts], à ce qu’il dit… Alors maintenant, j’ai ouvert, genre, je l’ai débloqué. Donc, je lui ai genre donné une seconde chance, et c’est quelque chose dont je suis fière, d’avoir osé lui donner une seconde chance (pause). Bon, ça ne s’est pas très bien passé, vu qu’il ne tient pas assez à moi pour reprendre contact. Mais maintenant, il a la possibilité de reprendre contact… et ça fait du bien de me dire que, moi au moins, j’ai fait ce que je pouvais.

Vicky semble avoir négocié la relation en termes de risque et décidé qu’elle est prête à donner une seconde chance à son père, même au risque d’être à nouveau blessée. Dans sa dernière phrase, elle dit que cela fait du bien d’avoir fait ce qu’elle pouvait. C’est là que se loge son agentivité narrative : elle se positionne comme quelqu’un qui n’est pas démuni dans la situation. Lorsqu’on lui demande si elle va reprendre contact avec son père, Vicky répond : « Je vais attendre de voir s’il comprend qu’il devrait reprendre contact. Quand il sentira que sa fille compte. » L’ambivalence est ici assez explicite, mais elle peut se comprendre de différentes manières. On peut interpréter le propos de Vicky comme une attente secrète que son père reprenne contact. On peut aussi y voir la capacité de prendre soin d’elle-même tout en gardant des espoirs pour l’avenir.

Deuxièmement, l’ambivalence s’entend dans les histoires où les enfants semblent aux prises avec différentes idées, familiales et/ou sociétales, sur ce que « devrait » être une relation parent-enfant. Une partie des enfants, comme Hannah, décrivent un contexte familial où l’on « attend » que chaque membre de la famille tienne son rôle. Lorsque Hannah a décidé de ne plus répondre aux messages de son père, ses proches ont réagi :

D’abord, ils ont plus ou moins compris, mais ensuite mon père est arrivé et s’est mis à s’apitoyer sur son sort. Alors ils se sont de nouveau fâchés contre moi. Genre : « Ça ne se fait pas, de faire ça à ton père, ça ne se fait pas ! » Mais ils ne comprennent pas ce qu’il m’a fait.

Hannah a décidé qu’elle ne voulait plus aucun contact avec son père, mais comme sa famille a du mal à accepter cette décision, elle est prise dans un processus continu où elle doit défendre sa décision et tenir bon. Hannah se positionne ici comme assez vulnérable, seule face à la colère de plusieurs membres de sa famille. Sans la résistance des membres de sa famille, il n’y aurait peut-être aucune ambivalence dans sa parole. En outre, lorsqu’elle évoque les paroles et les actes de son père, Hannah relie sa situation à celle des autres en disant : « Il m’a fait tellement de mal, et c’est quelque chose que les enfants ne vivent pas d’habitude. » Par ce propos, elle exprime sa conscience du caractère « inhabituel » de sa situation. Elle se réfère aussi implicitement à l’idée culturelle de la proximité parent-enfant et affirme que son expérience s’écarte de cet idéal. En racontant ainsi ses expériences, Hannah met le doigt sur un thème central de la vie des enfants confrontés aux problèmes des adultes dans le contexte familial : l’expérience éprouvante de se voir assigner, par d’autres, une position d’écart par rapport aux normes socioculturelles de ce qu’« est » une famille. L’ambiguïté de la situation des enfants apparaît ici clairement : l’ambiguïté d’avoir des liens familiaux avec des adultes qui, à des degrés divers, peuvent manquer de la capacité de prendre soin de l’enfant, de le soutenir et de le guider. Plusieurs enfants de la présente étude rendent compte du difficile exercice d’équilibre qui consiste à prendre ses distances avec ses parents dans un contexte où les relations parent-enfant sont considérées comme les plus importantes de toutes.

Discussion

Récits de distance, pouvoir et déni de reconnaissance

La présente étude montre que les enfants qui vivent des adversités familiales ont besoin de négocier les relations et les expériences difficiles en termes de proximité et de distance. L’un des principaux résultats de l’étude est que les enfants qui décrivent les membres de leur famille comme autoritaires, agressifs, contrôlants ou indifférents sont ceux qui expriment l’orientation la plus forte vers la distance. Les enfants qui s’orientent vers la distance, comme l’illustrent Hannah, Farhan et Vicky, disent souvent ne pas pouvoir être eux-mêmes, que leur liberté est limitée, que la vie est injuste et qu’ils ont du mal à faire confiance aux autres. Autrement dit, les « récits de distance » des enfants semblent appeler une discussion sur leur agentivité au regard des concepts de pouvoir et de déni de reconnaissance. On peut soutenir que les rapports de pouvoir familiaux ont des implications particulières pour les enfants qui vivent des adversités familiales. La position des enfants dans le contexte familial se caractérise souvent par le fait qu’ils dépendent, à des degrés divers, d’adultes qui peuvent ne pas être en mesure d’user de leur pouvoir d’adulte dans l’intérêt supérieur de l’enfant. Le pouvoir prend de nombreuses formes (Johnstone et Boyle, 2018), et la présente étude suggère que, lorsque des adultes usent de leur pouvoir pour contraindre des enfants, pour positionner l’enfant comme porteur du problème ou pour lui refuser la reconnaissance, les enfants peuvent faire face à la situation en s’en détournant. Munford et Sanders (2020) s’appuient sur Honneth (1995) pour décrire l’expérience du déni de reconnaissance comme une expérience de mépris, de manque d’amour et de soin, et de voix qui n’est ni entendue ni prise en compte. Autrement dit, la confrontation à des actes de déni de reconnaissance semble ébranler le sentiment fondamental que l’enfant a de sa valeur humaine. L’apport central de l’étude est donc l’idée que l’exercice du pouvoir par les adultes devient problématique pour les enfants lorsqu’il implique l’expérience de diverses formes de déni de reconnaissance. Les histoires de Hannah, Farhan et Vicky montrent que, quel que soit le type de problèmes psychosociaux de l’adulte, le fil conducteur est un sentiment de valeur humaine mis à mal. Lorsque l’interaction entre adulte et enfant comporte des actes de déni de reconnaissance, il devient urgent pour les enfants de négocier la relation en termes de proximité et de distance. Le récit collectif qui se dégage de cette étude est celui de réponses raisonnables au déni de reconnaissance.

Implications pour la pratique et la recherche en travail social

La présente étude apporte des connaissances sur ce que disent les enfants lorsqu’on leur donne l’occasion de partager leurs récits personnels sur des relations et des expériences difficiles dans le contexte familial. Cela importe pour la pratique du travail social, car des recherches antérieures (Archard et Skivenes, 2009) ont montré que le travail social avec les enfants se caractérise souvent par une attitude instrumentale envers leur point de vue. Souvent, les enfants ne sont pas associés au processus de décision. Même lorsqu’on les écoute, leur point de vue est plutôt écarté ou ignoré. Archard et Skivenes (2009) insistent sur le droit des enfants à une voix qui vaille pour elle-même. Ces travaux soulignent l’importance d’aider les enfants à se forger leur propre opinion, au lieu de la récuser au motif d’une loyauté envers leurs parents ou d’une méconnaissance d’autres façons de vivre. La présente étude invite les équipes de travail social à écouter plus attentivement ce que les enfants racontent, et comment ils le racontent, de leurs expériences de déni de reconnaissance comme de leurs forces. Les adultes qui travaillent avec des enfants en situation de vie difficile doivent user de leur pouvoir pour créer un espace pour ces récits. Une compréhension des enfants comme sujets détenteurs de savoirs (Heimer et al., 2018) est ici indispensable. Les récits étant d’importants dispositifs de production de sens (Överlien, 2017), ils apportent des informations pertinentes sur la situation et le point de vue des enfants. Lorsque les équipes de travail social écoutent les récits personnels des enfants, elles apprennent comment les enfants se positionnent et positionnent les autres dans et par leur récit. Ce sont des informations sur la manière dont les enfants eux-mêmes perçoivent leur situation et lui donnent sens, et donc des informations importantes sur leurs besoins.

Överlien (2017 : 687) soutient qu’« un discours de victimisation laisse peu de place à l’action ». La question de l’âge devient ici pertinente. On suppose couramment que les enfants plus jeunes sont plus ou moins incapables de réfléchir narrativement sur eux-mêmes et sur leurs expériences. Peut-être est-ce pourtant une question de contexte de soutien plutôt que d’âge. La présente étude suggère que les enfants plus jeunes aussi gagneraient à recevoir un soutien dans un contexte qui les encourage à trouver leur voix et qui leur offre de réelles possibilités d’explorer leurs points de vue et leurs expériences. Un soutien social fondé sur une compréhension des enfants comme acteurs sociaux producteurs de sens, fût-ce en situation de vie difficile, pourrait aider les enfants dans leur recherche d’autres compréhensions de leur situation et de leurs besoins. La présente étude suggère que ce type de soutien social devrait être proposé plus tôt aux enfants, tant du point de vue de leur âge que de celui de leur situation de vie.

Forces et limites de l’étude

La force de l’étude est de reposer sur des entretiens répétés avec un nombre relativement important d’enfants. L’accent mis sur l’expérience des enfants, plutôt que sur les catégories de problèmes des adultes, peut aussi être compris comme une force, puisqu’il met en lumière le point de vue de l’enfant. Toutefois, le fait que l’ensemble des enfants de l’étude bénéficiait déjà d’un soutien professionnel influe sur les histoires racontées. Cela a des conséquences sur la transférabilité de l’étude. Des enfants qui n’ont affaire ni au système de protection de l’enfance ni à des organisations de soutien peuvent donner un autre sens à leur situation, et leur agentivité peut fort bien s’exprimer autrement. Autrement dit, les possibilités pour les enfants de maîtriser leur propre vie de la manière assez explicite décrite dans la présente étude dépendent du contexte. Cela dit, les résultats de l’étude devraient être pertinents pour les enfants dans des situations semblables comme pour les équipes de travail social, puisqu’ils offrent un cadre pour comprendre l’agentivité narrative des enfants au regard du pouvoir des adultes.

Conclusion

L’étude a exploré l’agentivité des enfants qui vivent des adversités familiales, en se centrant sur la dimension de négociation dans leurs récits personnels. Elle posait la question : que font les enfants, dans et par leur récit, lorsqu’ils négocient des relations et des expériences familiales difficiles pour faire face à leur situation ? Le principal résultat est que les enfants ont besoin de négocier les relations et les expériences difficiles en termes de proximité et de distance lorsque l’interaction comporte des actes de déni de reconnaissance. On le voit dans leur pratique de repositionnement d’eux-mêmes et des autres dans leurs récits personnels. La négociation de la proximité et de la distance par les enfants peut être un moyen de prendre la main sur ce qui est peut-être la seule chose qu’il soit possible de maîtriser dans une situation de vie difficile : son propre récit.

Complexe Systémique : à retenir

Pour la clinique systémique, l’article déplace le regard : la prise de distance d’un enfant envers un parent n’y est lue ni comme un symptôme de loyauté rompue ni comme une aliénation, mais comme une réponse raisonnable au déni de reconnaissance. Hannah qui cesse de répondre aux messages, Vicky qui appelle son père par son prénom, Farhan qui se raconte en survivant : chaque fois, l’enfant repositionne l’adulte pour se repositionner, et le récit devient le seul territoire encore maîtrisable. L’étude montre aussi le poids du système élargi : la parenté qui rappelle à Hannah qu’« on ne fait pas ça à son père » fabrique une part de son ambivalence. Pour les équipes, l’enjeu est d’écouter ces récits sans les instrumentaliser, sans y voir d’emblée une loyauté à corriger ou une parole à protéger, et d’ouvrir plus tôt, y compris aux enfants les plus jeunes, des espaces où explorer leur propre version. Limites : des enfants déjà accompagnés par des associations, trois récits mis en avant, des extraits traduits et retouchés. À lire avec l’étude sur la gestion de la révélation dans les récits d’enfants exposés à la violence domestique, et avec l’analyse du positionnement des enfants dans une atmosphère de secret en thérapie familiale.

Notes de l’original

1 Le mot « enfants » (plutôt que « enfants et jeunes ») est employé tout au long de l’article pour souligner la position sociale des personnes participantes en tant qu’« enfants », par rapport à la position sociale des « adultes ».

Remerciements. Mes sincères remerciements vont aux enfants qui ont participé à l’étude.

Approbation éthique. Le projet a été mené conformément aux principes éthiques recommandés pour les sciences sociales en Suède, avec l’approbation de l’Autorité suédoise d’examen éthique, n° 2019-02088.

Liens d’intérêts. Aucun lien d’intérêts potentiel n’est déclaré en rapport avec la recherche, la rédaction et/ou la publication de cet article.

Financement. La recherche, la rédaction et/ou la publication de cet article n’ont bénéficié d’aucun soutien financier.

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Traduction non officielle en français de L’agentivité des enfants face aux adversités familiales : la négociation de la proximité et de la distance dans leurs récits personnels, par Stina Michelson, Qualitative Social Work, vol. 22, no 2, p. 286-301 (2023), doi : 10.1177/14733250211066823, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence. Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Children’s agency when experiencing family-related adversities: The negotiation of closeness and distance in children’s personal narratives », publié dans Qualitative Social Work (2023) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

Lire l’article original

Comment citer cet article

Michelson, S. (2023). L’agentivité des enfants face aux adversités familiales : la négociation de la proximité et de la distance dans leurs récits personnels (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/l-agentivite-des-enfants-face-aux-adversites-familiales-la-negociation-de-la-proximite (Œuvre originale publiée en 2022 dans Qualitative Social Work, 22(2), 286-301 (2023) ; republiée en 2023 par Qualitative Social Work, https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/14733250211066823)

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