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Social Sciences · Protection de l’enfance

La maternité en contexte : entretiens de parcours de vie avec de jeunes mères en contact avec la protection de l’enfance

En Norvège, sept jeunes mères en contact avec la protection de l’enfance racontent leur parcours, d’une adolescence agitée à la maternité. L’équipe d’Anne Juberg montre une volonté tenace d’être une mère « suffisamment bonne », qui se heurte à des désavantages cumulés et à des services qui évaluent la mère sans voir son contexte de vie.

Auteurs Anne Juberg, Turid Midjo et Halvor Fauske (département de travail social, Université norvégienne de sciences et de technologie, Trondheim) ; Halvor Fauske a aussi une affiliation au département de travail social de l’Université des sciences appliquées de l’Innlandet, Elverum, NorvègePremière publication Social Sciences, 20 décembre 2020Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de La maternité en contexte : entretiens de parcours de vie avec de jeunes mères en contact avec la protection de l’enfance, par Anne Juberg, Turid Midjo et Halvor Fauske, publié dans Social Sciences (MDPI) (2020), doi : 10.3390/socsci9120236, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les déclarations de fin d’article sont regroupées dans les notes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Les mères peuvent, en ce sens, être décrites comme pratiquant un maternage responsable, en prenant soin non seulement de leurs enfants, mais de toute la famille.

Anne Juberg, Turid Midjo et Halvor Fauske

Résumé

Contexte. Cet article vise à explorer comment un échantillon de jeunes mères en contact avec les services de protection de l’enfance en Norvège racontent leur passage à la maternité et leur relation avec ces services.

Méthodes. L’article repose sur des entretiens de parcours de vie menés avec ces mères, à partir desquels nous avons réalisé une analyse de contenu inspirée de la théorie narrative.

Résultats. Les résultats montrent que si les mères s’écartaient, avant de le devenir, des attentes ordinaires de prévisibilité et d’ordre, elles se sont ensuite efforcées d’offrir à leurs enfants une situation « suffisamment bonne », conforme aux attentes de la société dans son ensemble. Néanmoins, les désavantages complexes que les mères disaient connaître dans plusieurs domaines de vie (réseaux sociaux et soutien familial, éducation, vie professionnelle, logement), et qui étaient apparemment déjà présents lors de leur passage à l’âge adulte, étaient susceptibles de s’aggraver même après que les mères eurent décidé d’endosser le rôle maternel de manière socialement acceptable.

Conclusions. L’article conclut que les services de protection de l’enfance peuvent jouer un rôle positif en reconnaissant la complexité du contexte de vie des jeunes mères lorsqu’ils évaluent leurs pratiques maternelles.

Mots-clés : protection de l’enfance, contexte historique, contexte de vie, pratique maternelle, passage à l’âge adulte, jeunes mères

1. Introduction

Cet article porte sur la manière dont de jeunes mères au parcours psychosocial difficile, en contact avec les services de protection de l’enfance, ont raconté leur passage à l’âge adulte et à la maternité, ainsi que leurs interactions avec ces services.

Avoir grandi dans une famille confrontée à la pauvreté et à des problèmes sociaux, ce qui a parfois entraîné un contact ultérieur avec le système de protection de l’enfance et un parcours de placement hors du foyer, peut être associé à d’autres difficultés, aussi bien lors du passage à l’âge adulte que plus tard dans la vie. Le risque de marginalisation est élevé dans de nombreux domaines importants de la vie, comme la santé mentale, l’emploi et l’éducation (DeVito 2010 ; Green 2006 ; Mollborn 2017 ; Osgood et al. 2010 ; Vinnerljung et al. 2007 ; Weed et al. 2015).

Outre un risque particulier d’échec scolaire, le taux de naissances à l’adolescence semble plus élevé chez les jeunes femmes qui ont eu, à un degré ou à un autre, affaire au système de protection de l’enfance que chez leurs pairs de milieu socio-économique et démographique comparable (Brännström et al. 2015 ; Brännström et al. 2016 ; Vinnerljung et al. 2007).

La maternité précoce en elle-même a aussi été conceptualisée comme un problème social (Duncan 2004). La recherche sur la maternité précoce montre de façon relativement univoque que ce statut représente un risque accru de rester à un faible niveau d’études, d’avoir un lien plus lâche ou inexistant avec le marché du travail, davantage de problèmes de santé, un revenu plus faible et une plus grande dépendance aux aides publiques (par exemple Angelini et Mierau 2018 ; Oxford et al. 2010 ; Vinnerljung et al. 2007).

Les enfants de jeunes mères sont également exposés à des risques : on observe chez ces enfants davantage de problèmes sociaux et émotionnels, ainsi que davantage de problèmes de santé, de comportement et de scolarité, que chez les enfants de parents plus âgés (par exemple Morinis et al. 2013 ; Rafferty et al. 2011).

Ainsi, même si devenir parent tôt dans la vie peut représenter à bien des égards une occasion nouvelle et positive, y compris pour des jeunes qui ne partent pas avec les meilleurs atouts (Duncan 2007), le risque d’une dégradation du bien-être et d’un maintien en position défavorisée est élevé. Et si ces jeunes parents, en particulier les mères, occupent une position marginalisée et ont des enfants qui présentent des difficultés d’une manière ou d’une autre, leur capacité à comprendre les besoins de leurs enfants et à y répondre peut être mise en doute (Borkowski et al. 2007 ; Breheny et Stephens 2010 ; Weed et al. 2015).

La recherche sur la complexité et les nuances de l’expérience vécue des parents en contact avec la protection de l’enfance est demandée. Souvent, les questions structurelles ainsi que les ressources propres des parents et leur regard sur leur parentalité ne sont pas prises en compte (Macvarish 2010 ; Bunting et al. 2015 ; Fauske et al. 2018 ; Dunkerley 2017). Il semble particulièrement nécessaire de mieux connaître ces nuances et ces complexités qui tendent à maintenir et à reproduire le désavantage, et qui touchent des familles entières, et pas seulement le jeune père ou la jeune mère.

Par ailleurs, faire émerger et discuter la complexité et les nuances de la situation de vie des jeunes mères exige une compréhension plus fine de l’époque historique qui encadre le récit. À toute période historique, les attentes liées à la parentalité façonnent un réseau serré de règles formelles et informelles et de pratiques sociales (Fauske 1996). Les attentes contemporaines à l’égard de la parentalité semblent étroitement liées à une construction très débattue du passage à l’âge adulte, appelée « âge adulte émergent » (emerging adulthood) (Arnett 2004, 2007). Cette construction repose sur l’hypothèse que le passage à l’âge adulte est devenu à la fois plus tardif et plus long, et que l’entrée dans les études supérieures, l’emploi, le mariage, la naissance d’un enfant et la vie autonome se succèdent dans un ordre séquentiel et prévisible sur une longue période. Pour beaucoup de jeunes aujourd’hui, selon Arnett (2007), le passage à l’âge adulte représente ainsi une possibilité de développer l’estime de soi, de profiter de sa liberté et de se réaliser avant d’entrer dans des positions adultes et dans les obligations qu’implique le fait de devenir parent.

Une attente dominante liée à cette vision d’un âge adulte « émergent » est celle de l’ordre et du « bon moment » (Holgate 2012 ; Schwiter 2011). Il pourrait s’agir d’une conséquence durable de l’instabilité économique consécutive à la Seconde Guerre mondiale, période pendant laquelle la jeune génération s’est efforcée de s’assurer un capital social, économique et culturel avant de s’installer (Fauske 1996). Conformément à cette conclusion, le report des naissances est resté la tendance générale depuis les années 1960-1970 dans les pays occidentaux, Norvège comprise (Part et al. 2013 ; Sedgh et al. 2015). Le taux de natalité des adolescentes en Norvège a baissé jusqu’à moins de un pour cent en 2019 (Statistics Norway 2019). Une grossesse accidentelle peut alourdir le fardeau des jeunes lorsque d’autres domaines importants de leur vie posent aussi des difficultés.

La construction de l’« âge adulte émergent » a été critiquée pour son statut de description universellement valable du passage à l’âge adulte (Blatterer 2007), une critique qui souligne son ajustement imparfait à certaines évolutions des conditions culturelles et sociales qui constituent aujourd’hui le passage à l’âge adulte, du moins dans les pays occidentaux (Settersten et al. 2005 ; Blatterer 2007 ; Furlong et al. 2011). Il existe des différences structurelles et sociales, liées par exemple à la classe, au genre et au handicap, qui limitent la manière dont chaque personne peut planifier et produire ses propres processus de transition et son soi adulte (Dawson 2012). Le processus et les expériences de transition peuvent donc différer sensiblement d’un groupe d’« adultes émergents » à l’autre (Berzin 2010 ; Berzin et De Marco 2009 ; SmithBattle et Leonard 2012 ; DeVito 2010 ; Mollborn 2017 ; Weed et al. 2015).

Il semble donc crucial que la protection de l’enfance et les autres services s’intéressent aux récits que font les jeunes mères de leur passage à l’âge adulte. La protection de l’enfance norvégienne relève d’un système de protection sociale orienté vers la famille, qui met l’accent sur l’intervention précoce et la prévention, au moyen de méthodes non intrusives et de la collaboration avec les parents et les enfants (loi sur la protection de l’enfance, 1992). Ces idées et principes sous-jacents, qui tiennent aussi compte du contexte des parents, renvoient à un système de protection de l’enfance souvent décrit comme orienté vers les besoins, par opposition à un système orienté vers le risque, ce qui implique une orientation première vers le maintien de la famille et le recours à des mesures d’aide (Khoo 2004 ; Gilbert et al. 2011).

Afin de saisir un large tableau des contextes de vie actuels et des difficultés des participantes, et de poser les bases d’une meilleure pratique de protection de l’enfance, l’article s’intéresse à la fois à la situation antérieure à la grossesse et à la période qui a suivi la décision de garder l’enfant et l’entrée dans le rôle de mère pour la première fois. L’article s’intéresse aussi aux contraintes et aux possibilités d’agir dans les circonstances structurelles et discursives plus larges qui semblent encadrer leur maternité.

2. Matériel et méthodes

2.1. L’étude

L’échantillon est issu d’un groupe plus large de 715 familles ayant participé à une enquête sur les familles avec enfants en contact avec les services de protection de l’enfance (Clifford et al. 2015). Des variables psychosociales et socio-économiques, des variables indiquant le degré de marginalisation et des facteurs démographiques comme le genre, l’âge et l’origine ethnique ont été relevés (Clifford et al. 2015). Le rapport final de l’étude (Clifford et al. 2015) concluait que la situation de nombreuses familles participantes frôlait la pauvreté. Pour cerner plus précisément les variables psychosociales, l’équipe de recherche a aussi utilisé l’instrument standardisé CAF1, destiné à cartographier la charge psychosociale globale des familles dans plusieurs domaines de vie. À partir de l’échantillon plus large de l’enquête, un échantillon plus restreint a été constitué, qui ne comprenait que les familles répondant aux critères du CAF pour une charge psychosociale modérée à sévère. Les familles devaient en outre être en contact avec les services de protection de l’enfance depuis plus de deux ans, et l’enfant à l’origine du contact avec les services devait présenter des limitations fonctionnelles. L’échantillon restreint reflétait largement la même répartition des caractéristiques sociodémographiques que l’échantillon de l’enquête. Au total, 70 entretiens de parcours de vie ont été inclus dans l’étude (Clifford et al. 2015). Les personnes interrogées ont été recrutées par le service de protection de l’enfance, selon des critères fixés par l’équipe de recherche. Les parents qui ont donné leur consentement éclairé ont ensuite été contactés par l’équipe de recherche. Les entretiens ont été menés comme des entretiens de parcours de vie, au domicile des mères ou dans d’autres lieux de leur choix. Les personnes chargées des entretiens avaient pour consigne de poser des questions ouvertes et d’orienter le moins possible le récit de vie. L’étude a été approuvée par le Centre norvégien des données de recherche (NSD).

2.2. Notre échantillon

Parmi les 70 entretiens de parcours de vie menés auprès de parents ayant des scores modérés ou élevés sur l’échelle CAF, nous avons retenu ceux de parents qui avaient eu leur premier enfant avant 30 ans. Sept entretiens remplissaient ce critère. Toutes les informatrices de notre échantillon avaient eu leur premier enfant avant 24 ans, et quatre avaient 18 ans au moment de l’accouchement. Toutes étaient norvégiennes d’origine. Toutes sauf une ont décrit leurs années d’enfance comme particulièrement éprouvantes sur le plan psychosocial, en raison de problèmes d’alcool des parents, de négligence parentale, de parentification, de harcèlement par les pairs ou de l’absence d’amis de leur âge. Cette charge a été la principale raison du placement en famille d’accueil de trois d’entre elles. Quatre des mères ont continué à vivre dans leur famille d’origine jusqu’à leur passage à l’âge adulte, malgré d’importants problèmes familiaux.

Au moment de l’entretien, toutes les mères avaient plus d’un enfant. L’une vivait seule, une autre avec son enfant, deux vivaient avec leur mari dans une famille fondée après la naissance de leur premier enfant, et trois mères vivaient dans des familles élargies où les enfants avaient des pères différents. Une mère avait un enfant placé en famille d’accueil. Pour garantir l’anonymat, nous avons donné des noms fictifs aux participantes et modifié l’âge des enfants.

2.3. Analyse narrative

Pour explorer les expériences et les pratiques de ces jeunes mères, nous avons adopté un cadre narratif, c’est-à-dire une attention à la manière dont les mères rendent compte de leur vie sous une forme racontée (Gergen 2004 ; Riessman 2008). Le terme de récit renvoie à un ensemble d’approches qui reflètent différentes orientations théoriques et méthodologiques (Riessman 2008). D’une manière générale, ces approches s’intéressent à la façon dont les personnes donnent sens à leur vie passée et présente, souvent présentée selon un ordre temporel d’événements et d’actions (Riessman 2008). Mettre en récit sa vie, ou un aspect de sa vie, dans le cadre d’un entretien peut aussi comporter des épisodes racontés de manière moins structurée, ou de petites histoires (Riessman 2008 ; Polkinghorne 1988). Comme le soi et les histoires racontées sur les expériences de vie changent selon le temps, l’espace, le lieu et l’auditoire (Gergen 2004 ; Polkinghorne 1988 ; Riessman 2008), les récits peuvent être compris comme des histoires situées « à l’intersection de plusieurs histoires non encore achevées » (Polkinghorne 1988, p. 11). En mettant en récit leurs expériences de vie, les personnes se trouvent prises dans une réflexion sur les histoires à raconter et la manière de les raconter, ce qui implique que les histoires racontées doivent être comprises comme des expériences transformées, négociées et dont le sens est déterminé (Polkinghorne 1988 ; Riessman 2008). La mise en récit de sa vie représente en ce sens un processus actif de production de présentations de sa vie et de soi (Gergen 2004), influencé par le contexte des discours dominants et des contextes sociétaux, y compris des perspectives, des compréhensions et des attitudes culturellement pertinentes (Gergen 2004 ; Riessman 2008).

Notre analyse des histoires racontées par les mères s’inspire principalement de l’analyse thématique décrite par Riessman (2008), dans laquelle l’attention porte traditionnellement sur le contenu des récits des personnes interrogées. L’approche thématique risque d’emprunter une voie trop étroite si elle se limite au contenu de ce qui est raconté. Dès lors qu’elle s’ouvre à la combinaison d’approches et à la recherche de notre propre « voix » de recherche (Riessman 2008), notre analyse peut aussi être vue comme inspirée de traits des autres approches narratives que décrit Riessman.

L’analyse visait à saisir comment les expériences individuelles de jeunes mères en contact avec la protection de l’enfance étaient reliées aux niveaux contextuels et aux thèmes qui émergeaient au fil de leurs récits, et comment ces expériences semblaient influer sur leur quotidien de mères. Le processus d’analyse a commencé par la lecture de chaque entretien par l’équipe, en cherchant ce que l’entretien pouvait révéler de la vie de chaque mère en tant que jeune en transition vers l’âge adulte et en tant que jeune mère. Lors de la discussion de chaque histoire qui a suivi, l’équipe a aussi recherché les thèmes communs aux différentes histoires individuelles. Au fil d’une réflexion en allers-retours sur les différents thèmes présents dans les récits du passé, du présent et de l’avenir des mères, il est aussi apparu important à l’équipe de prêter attention à la manière dont les mères présentaient les petits et les grands événements de leur vie. Ce processus a permis de dégager trois thèmes de vie communs, provisoirement définis comme le « soi adolescent », le « soi maternel » et le « contexte parental » des mères. Dans la suite de l’analyse, l’équipe a examiné comment ces thèmes de vie s’organisaient autour d’événements, d’actions et de relations (Riessman 2008). Dans cette partie de l’analyse, nous avons aussi accordé une attention particulière à la manière dont les mères semblaient se présenter et présenter les autres comme partie prenante des événements, actions et relations décrits. Plus précisément, deux positions omniprésentes semblaient faire avancer les récits des mères sur leur vie d’adolescente et leur vie de mère, à savoir « se battre » et « s’efforcer ». En repérant ces dimensions d’autopositionnement dans la vie racontée des mères, leurs récits ont pris sens et cohérence d’une manière qui donnait à la lutte et à l’effort la place d’intrigues principales de leurs récits. À la dernière étape de l’analyse, le lien entre les trois thèmes de vie et la lutte et l’effort comme autopositionnements clés a été évalué, et il est apparu qu’il rendait visible le schéma dominant des récits des mères. Les trois thèmes de vie ont finalement été nommés « Le passage à l’âge adulte », « Le maternage et la relation avec la protection de l’enfance » et « S’efforcer d’assurer le quotidien : la responsabilité maternelle élargie ».

3. Résultats

Dans cette section, nous présentons les trois thèmes principaux qui se sont dégagés de l’analyse des histoires racontées dans les entretiens de parcours de vie par les mères, que nous appelons Molly, Mary, Jane, Jill, Juliet, Mina et Megan.

La première partie porte sur le chemin des mères vers l’âge adulte, y compris la grossesse et la maternité précoce. La deuxième porte sur leurs responsabilités parentales et leurs interactions avec la protection de l’enfance, y compris le soutien qu’elles en ont reçu en tant que mères. Dans cette partie, nous rendons aussi plus visibles que dans les autres leurs histoires individuelles, parce que leurs expériences à ce stade tendaient à différer sensiblement les unes des autres. Dans la troisième partie, nous rendons compte de la manière dont elles ont raconté leur situation de vie et leur situation familiale actuelles, en nous attachant moins à l’histoire propre de chaque mère.

3.1. Le passage à l’âge adulte

Lorsque les jeunes mères de notre échantillon parlaient de leur jeunesse, en particulier de leurs années de lycée, toutes sauf deux ont qualifié cette période de turbulente. Pour certaines, cette turbulence pouvait prendre la forme d’une révolte contre quelque chose : « J’étais une rebelle à l’adolescence (…) Je me suis retrouvée dans un mauvais milieu et tout ça, et j’ai quitté la maison à 18 ans ». La plupart des participantes ont dû quitter le domicile de leurs parents ou leur famille d’accueil à 16 ans pour se rapprocher de leur lycée. Cela impliquait une nouvelle situation de vie dans laquelle elles avaient la responsabilité principale des routines quotidiennes et du travail scolaire, ce qu’elles décrivaient comme à la fois positif et difficile. Aucune figure parentale n’était présente au quotidien pour les guider et les soutenir, contrairement aux présupposés d’une relation parent-enfant prolongée qui sous-tendent la construction de l’« âge adulte émergent » (Arnett 2004, etc.). Les trois qui étaient placées en famille d’accueil pendant leur adolescence ont toutefois présenté leurs parents d’accueil comme des personnes vers qui se tourner dans les moments difficiles.

Toutes les mères sauf une ont raconté comment leur scolarité avait été éclipsée par les fêtes et comment l’école avait eu tendance à perdre leur attention :

« L’idée de boire un verre nous venait vers huit heures du soir (…) on faisait la fête très souvent, surtout chez lui (le petit ami) ou à droite à gauche chez des amis. Je n’étais jamais à la maison. »

Si la consommation excessive d’alcool faisait partie de la vie festive, seules quelques-unes ont évoqué un usage de drogues :

« Il n’y avait pas beaucoup de drogue. Enfin… on connaissait des gens qui en prenaient, et tout ça, et j’en ai essayé deux fois moi-même, mais c’est quelque chose que je ne referai jamais, de toute façon. Ce n’était pas pour moi (…). Même si j’étais avec un gars qui fumait, moi je n’en prenais pas. »

Ces fêtes ont néanmoins eu des conséquences sur leurs résultats scolaires. Certaines ont quitté l’école, comme cette participante qui s’est mise à travailler à la place : « Quand j’ai arrêté l’école… au lieu de ne rien faire, j’ai eu une place dans un magasin… et j’y ai travaillé (…) (Mais) je n’ai pas poursuivi d’autres études. »

Une mère voyait dans le peu de cas qu’elle faisait de l’école, au profit des fêtes, une conséquence directe des retours qu’elle recevait à l’école : « J’avais presque toujours de mauvaises notes et tout ça, et alors on ne se donne plus la peine. »

Un thème central du récit que les mères font de leur adolescence est la manière dont elles justifiaient les fêtes excessives et la grossesse adolescente en soulignant qu’elles cherchaient une position sociale reconnue, qui leur permette de laisser derrière elles les difficultés familiales et le harcèlement subi dans l’enfance :

« Le fait que personne ne pouvait me supporter m’a fait atterrir dans un mauvais milieu. » Selon les mères, ce contact avec ce qu’elles qualifiaient de « mauvais milieux » s’établissait souvent par l’intermédiaire de petits amis qui avaient de sérieux problèmes d’alcool, de drogue et avec la loi. Parmi ce que de jeunes filles pouvaient vivre dans un « mauvais milieu » figuraient le viol ou les violences de la part de leur petit ami.

Malgré les inconvénients d’un milieu malsain, leur nouveau groupe de pairs, contrairement aux pairs qui les harcelaient par le passé, leur apportait une identité sociale nouvelle et positive :

« Je me faufilais dans des bars interdits aux moins de 18 ans quand j’avais 16 ans ; j’allais dans des bars interdits aux moins de 20 ans quand j’en avais 18. (…) Quand on passe beaucoup de temps dans un bar, un restaurant ou une salle de danse, on finit par avoir une carte VIP. C’est-à-dire qu’on a des avantages. On ne fait pas la queue, on ne paie pas, on échappe à tous les contrôles, et on peut circuler librement, en fait où on veut. (…) Ils ne savaient pas qui j’étais ; j’étais juste une blonde norvégienne de plus (…). »

Avec le recul, cette mère relativise toutefois l’effet de la nouvelle identité et de la liberté relative qu’elle avait tenté d’acquérir à l’adolescence : « J’essayais d’être moi-même… mais ce n’était pas “moi”. »

Ce quotidien a soudain basculé quand elles ont compris qu’elles étaient enceintes. La plupart des récits de grossesse semblent impliquer un tournant, au sens processuel décrit par Rutter (1996). Les mères se sont senties de plus en plus responsables de l’enfant à venir, ce qui les a conduites à cesser de boire et de faire la fête. Megan rendait compte d’un changement en soulignant que « l’alcool et tout ça, c’était fini ». Jill, qui vivait avec son petit ami lorsqu’elle est tombée enceinte à 17 ans, a expliqué comment elle avait arrêté de boire et de fumer et « essayé de vivre une vie plus normale ». Cela semble concorder avec d’autres études montrant que la parentalité précoce peut faire naître un nouveau sens des responsabilités (Barn et Mantovani 2007 ; Connolly et al. 2012). Pourtant, les mères ne parlaient pas de la grossesse comme d’un « choix », mais plutôt comme d’une conséquence inattendue de leurs habitudes festives et de leur quête de reconnaissance. L’avortement n’était pas pour elles une véritable option, même si une mère dit l’avoir envisagé pendant un temps.

La situation scolaire, pour celles qui étaient encore scolarisées, comme la situation de vie générale de ces jeunes femmes se sont dégradées pour la plupart d’entre elles lorsqu’elles sont tombées enceintes. À l’exception de l’une d’elles, qui n’a su qu’elle était enceinte qu’au moment de l’accouchement, toutes ont dit avoir été peu préparées à l’accouchement et mal comprendre ce que signifiait s’occuper d’un nouveau-né. Ce qui est intéressant pour cette partie, toutefois, c’est que les trois mères qui étaient placées par la protection de l’enfance lorsqu’elles ont eu leur premier enfant ont toutes parlé en termes très positifs de l’aide que leurs parents d’accueil leur avaient apportée avec leur enfant. Dans tous les cas, les parents d’accueil avaient pris soin des mères qui avaient atteint l’âge de sortie du dispositif. Elles décrivent leurs parents d’accueil comme de précieux modèles qui les ont en partie soulagées de leur charge et leur ont permis de se comporter, au moins de temps en temps, comme n’importe quelle autre jeune, même après l’accouchement.

Dans l’ensemble, considérer ses années d’adolescence comme une sorte de réalité séparée est une tendance courante dans notre matériau, soulignée par des remarques comme « C’est ce que j’appelle le passé » et « C’est quelque chose que j’ai laissé derrière moi ». Cette distinction entre hier et aujourd’hui semble servir de cadre contextuel à leurs histoires de grossesse et de maternité.

3.2. Le maternage et la relation avec la protection de l’enfance

À partir des sept entretiens, cette partie éclaire la manière dont les mères ont raconté leurs pratiques maternelles, c’est-à-dire les choix, les activités et les gestes qu’elles s’efforçaient d’assumer dans le cadre de la responsabilité sans fin du soin et de l’éducation des enfants. Elle éclaire aussi la tournure qu’a prise leur collaboration avec la protection de l’enfance pour les mères qui ont demandé du soutien après avoir exercé leur rôle de parent pendant un certain temps. Conformément aux études qui montrent que la réalité peut être dure, et parfois écrasante, lorsqu’on a un enfant jeune (Maxwell et al. 2011), les mères de cette étude considéraient leur nouvelle situation comme difficile. Elles devaient pour l’essentiel assumer seules le rôle de parent, qu’elles vivent ou non avec le père de l’enfant. D’après leurs récits, aucune des mères n’avait en pratique de réseau familial sur lequel s’appuyer, et seules trois d’entre elles pouvaient compter sur des parents d’accueil attentionnés au moment de l’accouchement. Elles ne mentionnent pas explicitement la responsabilité parentale du père et semblent donc tenir pour acquis que la responsabilité reposait sur elles.

Bien qu’elles aient eu besoin de différentes formes de soutien, toutes les mères sauf deux donnaient l’impression de ne pas avoir hésité à devenir mères. Leurs récits de jeunes mères primipares montrent qu’elles ont pris leurs responsabilités face à la situation, mais de différentes manières.

En tant que jeunes mères primipares, certaines participantes se sont tournées vers la protection de l’enfance pour obtenir de l’aide dès la naissance de l’enfant, tandis que d’autres ont rencontré la protection de l’enfance pour d’autres raisons et plus tard. Toutes les mères ont trouvé utile le soutien initial reçu de la protection de l’enfance, à l’exception d’une mère qui, après l’accouchement, s’était vu refuser par la protection de l’enfance sa demande de séjour en maison maternelle.

Une expérience partagée par la plupart des mères était cependant un net basculement de leur contact avec la protection de l’enfance : de la collaboration et du soutien, on est passé à une sérieuse remise en question de leurs capacités maternelles. Les récits des mères sur ce contact montrent des chemins différents et différentes manières de faire face à la situation. Certaines faisaient preuve d’adaptation, en racontant des pratiques maternelles conformes aux exigences de la protection de l’enfance, tandis que d’autres s’opposaient à ces exigences en exprimant leur propre vision d’une maternité « suffisamment bonne ».

Molly est une mère qui a été presque sidérée lorsque la protection de l’enfance a remis en question ses compétences maternelles, après une longue relation jusque-là sans problème et un bon soutien : « Je prenais souvent contact moi-même, je les appelais quand j’avais un doute et je demandais des rendez-vous. » Elle souligne la grande confiance qu’elle avait au départ dans cette relation et le sentiment de trahison qu’elle a éprouvé ensuite. Ce sentiment est né d’une rencontre inattendue, seule face à une personne du service social qui lui a présenté un projet d’ordonnance de placement. Submergée par la situation, elle a d’abord accepté la proposition. Mais une fois remise du choc, elle a changé d’avis : « Je suis allée un peu mieux (…) et j’ai compris que ce serait complètement une erreur (…) et alors j’ai pris un avocat. » Le projet de placement a alors été abandonné, mais, aux yeux de Molly, l’inquiétude de la protection de l’enfance pour l’enfant et pour ses capacités à prendre soin de lui s’est poursuivie sous différentes formes de surveillance, comme interroger d’autres personnes sur sa situation au lieu de s’adresser à elle. Elle pense qu’« ils ne croient pas en moi… je me sens un peu soupçonnée ». Elle s’inquiète en particulier de l’exigence d’emmener son enfant à la crèche à une heure précise, en raison de ses difficultés à organiser les activités du matin. Dès lors, l’inquiétude de la protection de l’enfance pour la situation éducative est peu à peu devenue une menace pour sa position de mère : « On dirait qu’ils attendent juste que je n’y arrive plus. » L’histoire de Molly montre une communication avec les autorités marquée par de fortes exigences de conformité aux règles (Wells 2011), qui l’a amenée à vivre les messages critiques comme injustes (Lieggohio et Caragata 2015). Cette situation semble produire un basculement de son sentiment de soi. Au lieu de continuer à s’efforcer d’occuper une position maternelle valorisée, Molly a adopté un soi plus passif et indécis, dominé par la peur de perdre la garde.

Mary faisait partie des mères qui ont contacté la protection de l’enfance juste après la naissance, car elle devait assumer seule les soins de son enfant, né de façon imprévue et prématurément. Elle a d’abord reçu un soutien bon et pertinent pour l’aider à gérer sa nouvelle situation de vie. La qualité de leur relation a toutefois changé, en partie parce que la protection de l’enfance a peu à peu commencé à mettre en doute sa compétence maternelle. Mary décrivait sa relation actuelle avec la protection de l’enfance comme centrée avant tout sur l’« interaction problématique » entre elle et son premier enfant. Elle sait que sa maladie douloureuse chronique et ses problèmes psychosociaux l’épuisent et la rendent, certains jours, peu tolérante au bruit. Pourtant, lorsqu’elle parle de l’interaction entre elle et l’enfant, elle se réfère surtout à la manière dont les équipes du service social ont défini une relation problématique, oscillant entre le bon et le mauvais au gré des variations de son état de santé. En soulignant que cette évaluation relève du point de vue des équipes du service social, la mère semble prendre ses distances avec le sentiment d’être perçue comme responsable des difficultés relationnelles avec son enfant. Elle sait que la protection de l’enfance reste préoccupée par la relation mère-enfant et trouve cette situation frustrante : « Quoi que je fasse, rien n’est jamais bien pour eux. » À ses yeux, son investissement dans le bien-être de son enfant a été désapprouvé par la protection de l’enfance, au lieu d’être tenue responsable des problèmes. L’histoire de Mary montre comment les mères et les enfants tendent à être vus par le service de protection de l’enfance dans une perspective qui blâme la mère (par exemple Gillingham et Bromfield 2008 ; Jackson et Mannix 2004).

Jane est une mère qui a raconté son expérience de la perte de la garde de son enfant. Son récit met en lumière à quel point elle a été ébranlée lorsque ses pratiques maternelles ont été remises en question peu après la naissance, et comment un placement non consenti de l’enfant en famille d’accueil a été mis en œuvre : « J’étais en pleine dépression post-partum, alors c’était psychologiquement très difficile, et me battre deux fois au tribunal sans arriver à rien l’était tout autant. » Elle n’a reçu, dit-elle, aucun soutien du père de l’enfant, et elle critique l’absence de mesures de la protection de l’enfance avant le placement. Elle a souligné sa propre frustration à l’égard de la protection de l’enfance à l’époque : « J’ai demandé une maison maternelle, et je ne l’ai pas eue… c’était un refus catégorique, alors je n’ai pas eu l’impression qu’ils essayaient. » Au moment de l’entretien, elle disait avoir accepté la situation et sa position de simple mère visiteuse. Elle soulignait toutefois que passer du temps avec son enfant comptait beaucoup pour leur relation actuelle et pour préserver une bonne relation mère-enfant à l’avenir : « … quand je passe la porte et qu’il me fait un câlin, il sait qui je suis, et c’est parce que j’ai été là. » D’un côté, le combat de Jane pour son enfant au fil de deux procès est l’histoire d’une tentative de restaurer la « position allant de soi » de la relation mère-enfant culturellement dominante (Snowdon et Kotzé 2012, p. 145). De l’autre, elle exprime aussi comment l’acceptation d’une « maternité à distance » constitue la mise en acte d’un choix moral, qui réalise l’intérêt supérieur de son enfant conformément aux discours sur la bonne maternité (Smart et Neale 1999).

Jill a elle aussi déclaré que la protection de l’enfance avait commencé à remettre en question ses pratiques parentales et la situation de l’enfant quelques mois après la naissance. Elle vivait alors avec le père de l’enfant, connu pour être violent. Bien qu’elle vive dans cette situation difficile, qu’elle doive assumer seule toute l’éducation et se sente « assez triste », elle estimait que ses pratiques de soin étaient suffisamment bonnes. Pourtant, après un signalement à la protection de l’enfance et les rencontres qui ont suivi, la situation de l’enfant a été jugée très préoccupante. La protection de l’enfance a estimé que l’enfant devait être placé en famille d’accueil si Jill ne quittait pas son petit ami. Jill a dit avoir profondément regretté d’être placée devant cet ultimatum. Quitter son petit ami n’était pas une option pour elle à ce moment-là, si bien qu’elle a confié l’enfant pour un placement temporaire, avec l’objectif de le récupérer si la situation s’améliorait. Pour tenter d’oublier ce qu’elle décrivait comme une perte douloureuse, elle s’est remise à boire et à faire la fête, non sans malaise. Bien qu’elle se sente encore dépendante de son petit ami, sa tristesse et sa peur de perdre définitivement la garde l’ont décidée à changer : « Il fallait que je me reprenne en main. » Conformément à son ambition déclarée de retrouver son rôle de mère, elle a arrêté de boire et s’est mise à chercher du travail. Après avoir trouvé un emploi et un logement, Jill a récupéré la garde de son enfant. Cela impliquait que la protection de l’enfance lui reconnaissait de s’être conformée à son idéologie de ce que signifie être une bonne mère (Herland et Helgeland 2014). Elle tend néanmoins à osciller entre une position où le maternage est quelque peu pesant et une position où il est quelque chose qu’elle a délibérément choisi, comme le montrent des remarques telles que « Ça paraît peut-être un peu plus facile que ça ne l’est… ça s’est plutôt bien passé » et « Ça demande beaucoup d’être une mère seule ». Ces remarques peuvent toutefois aussi montrer la mise en acte d’un soi de jeune mère fort et puissant (Baker 2009).

Le récit que fait Juliet de sa pratique maternelle montre une entrée progressive dans la pleine responsabilité. Elle est tombée enceinte alors qu’elle vivait en famille d’accueil et y est restée avec son enfant pendant environ un an. Elle a raconté comment elle s’était, à bien des égards, mise en retrait du rôle maternel, ses parents d’accueil prenant la responsabilité : « Ils étaient plus parents que moi. » Juliet donne sens à cette situation en réfléchissant à l’effet de son âge à l’époque : « J’étais peut-être un peu trop jeune ». Plus tard, elle a été encouragée à prendre soin de l’enfant elle-même de manière plus active. Conformément aux études qui montrent que l’accueil familial peut être reconnu comme important lorsqu’on devient jeune mère (par exemple Aparicio et al. 2015), Juliet donnait sens à son processus d’identité maternelle en soulignant combien cette semi-dépendance provisoire à l’égard de ses parents d’accueil l’avait aidée à apprendre un maternage responsable : « J’ai appris à me comporter vraiment envers les autres…. pas juste à faire des trips d’ego ». Elle avait quitté la famille d’accueil plusieurs années auparavant, était mariée et avait cinq enfants au moment de l’enquête. Elle disait qu’un maternage responsable peut être fatigant, bien que nécessaire. Dans son contact actuel avec la protection de l’enfance, motivé par une inquiétude au sujet de son aîné, Juliet estimait toujours ne pas être reconnue comme une mère responsable par les équipes du service social. Elle avait le sentiment que ses pratiques maternelles étaient remises en question et que cette remise en question était renforcée par les visites de routine du service social pour vérifier comment allait l’enfant. Juliet disait voir l’inquiétude de la protection de l’enfance comme une forme d’incompétence institutionnelle et comme une méfiance à son égard en tant qu’ancienne enfant placée.

Contrairement à ces cinq mères dont la relation avec la protection de l’enfance, selon leurs récits, s’est peu à peu tendue à mesure que leurs pratiques maternelles étaient remises en question, les deux autres mères ont vécu un contact plus positif avec la protection de l’enfance. Si elles avaient le sentiment que la protection de l’enfance soutenait à la fois les parents et les enfants, elles avaient hésité à prendre contact au départ.

Mina est l’une de ces mères. Au moment de l’enquête, elle vivait sa situation de soin comme stressante. D’abord, elle devait gérer le quotidien avec deux enfants qui demandaient beaucoup de suivi de la part de leurs deux parents et de l’école maternelle. Ensuite, elle devait jongler entre son propre travail à temps partiel et des difficultés financières, tandis que son mari travaillait souvent loin de la maison. Mina trouvait que l’école maternelle en faisait trop peu pour ses enfants en matière d’aménagements et de suivi, « alors j’ai contacté la protection de l’enfance ». Elle leur a demandé de l’accompagner aux réunions avec l’école maternelle et a constaté que cette collaboration avec la protection de l’enfance améliorait la situation des enfants. Pour elle, la protection de l’enfance était un lieu où s’adresser en cas de besoin de soutien et de conseils. Mina soulignait qu’elle et son mari tenaient à chercher de l’aide, y compris sous forme de conseil familial.

Megan, mère de cinq enfants, vivait elle aussi une situation parentale stressante. Elle s’est inquiétée très tôt pour son aîné et avait été en contact avec plusieurs spécialistes du système de santé sans recevoir d’aide. On lui disait toujours d’attendre : « Ils ont réagi bien trop tard ; s’ils avaient fait les choses un peu plus tôt, alors certains problèmes auraient peut-être été plus simples, pour nous et pour l’enfant. » Pour faire face à cette situation de soin exigeante, on a conseillé aux parents de contacter la protection de l’enfance. La mère hésitait, en raison du contact qu’elle avait eu avec les services de protection de l’enfance dans sa jeunesse, mais elle avait eu plus récemment l’occasion de s’engager avec d’autres services de protection de l’enfance : « On s’est mis d’accord sur tout avec la protection de l’enfance ». Elle a ajouté : « Si j’ai un doute sur quoi que ce soit, je peux les appeler. » La famille a reçu diverses formes de soutien : cours sur la parentalité, conseil, mesures de répit et aide financière. Elle a clairement dit que la protection de l’enfance les voyait se battre et que les mesures reçues avaient amélioré la vie de toute la famille.

Les deux mères voient leur relation avec la protection de l’enfance comme un contrat volontaire auquel elles peuvent mettre fin quand elles le souhaitent. Megan l’a formulé en évoquant la manière dont le couple avait pris l’initiative du contact : « C’est nous qui avons demandé de l’aide, et tout ça… et on peut y mettre fin nous-mêmes si on veut… donc, en quelque sorte, c’est nous qui décidons de tout le dispositif. » Mina comme Megan présentent donc leurs pratiques maternelles comme « suffisamment bonnes », du point de vue de la protection de l’enfance.

Les deux mères qui ont vécu une relation de collaboration avec la protection de l’enfance insistent beaucoup sur la manière dont elles ont sollicité différentes formes d’aide pour faire face à une situation familiale difficile, et peuvent en cela agir conformément à un maternage responsable (Hays 1996).

D’une manière générale, la position des parents est plus ambiguë en cas de collaboration avec la protection de l’enfance, car on peut les définir comme faisant partie des difficultés de l’enfant. Les parents apparaissent alors à la fois comme des partenaires de collaboration de première importance et comme des partenaires dont la place risque d’être dévalorisée lorsque la protection de l’enfance évalue leur parentalité (Midjo 2017).

3.3. S’efforcer d’assurer le quotidien : la responsabilité maternelle élargie

Les récits des mères accordaient une grande attention à la situation de vie concrète de la famille, en montrant que leur responsabilité de jeunes mères impliquait de nombreuses activités et tâches allant bien au-delà des seuls soins aux enfants. Cette partie rapporte ce que les mères racontaient de leurs inquiétudes face à la situation, des obstacles qu’elles rencontraient pour la changer et de leur engagement pour tenter de réduire les effets néfastes d’un faible niveau d’études, de problèmes de santé, d’un lien fragile avec le marché du travail et de difficultés financières aux conséquences sur leur logement.

Cinq des sept mères n’ont pas terminé le lycée, et toutes les sept ont décrit leur vie professionnelle comme peu stable. Un faible niveau d’études et une capacité de travail réduite en raison des soins aux enfants ou de problèmes de santé étaient vécus comme des obstacles à leur contribution à l’amélioration de la situation financière de leur famille. La plupart des mères ont fait part de leur intention de terminer leurs études ou de poursuivre une formation pour améliorer leurs chances sur le marché du travail. Elles vivaient pourtant leurs responsabilités parentales comme un frein à la réalisation de leurs ambitions. Julia, par exemple, voyait dans son propre travail à temps partiel, et surtout dans le travail de son partenaire, une raison importante de différer ses propres projets d’études : « … il travaille loin de la maison pour gagner plus d’argent… pour essayer de ne pas s’endetter encore plus ».

Les récits des mères sur les obstacles à la réalisation de leurs propres projets de vie en matière d’études et de travail comprenaient des expériences de douleur physique et de charge psychosociale, conformément à la mesure CAF évoquée plus haut. C’est le cas de Mary, qui a une maladie grave et « une petite dépression » qui rendent certains jours difficiles à gérer. Megan a elle aussi du mal dans sa vie professionnelle en raison de ses problèmes d’anxiété et de dépression. Cette situation est présentée comme la raison pour laquelle elle espère retrouver une pension d’invalidité, car « alors je sais que j’aurai de l’argent tous les mois…. et que je n’aurai pas à y penser. »2

La plupart des familles de cette étude connaissent ce que les mères décrivent comme des difficultés économiques, source d’inquiétude au quotidien. Trois mères perçoivent une pension d’invalidité en raison de graves problèmes de santé. Les quatre autres mères travaillent à temps partiel, mais ont aussi connu des périodes sans emploi en raison de leurs responsabilités parentales, de leurs propres problèmes de santé ou de difficultés à trouver du travail. Mina, qui a dû arrêter de travailler à cause des problèmes de ses enfants, a dit : « Je devais juste rester à la maison, on a perdu beaucoup d’argent, et c’était comme un cercle vicieux… oui, c’était une période difficile. » Quatre mères vivent avec un partenaire, dont trois ont un emploi stable. Pourtant, une seule mère décrivait l’économie familiale comme bonne, tandis que les trois autres évoquaient de graves difficultés financières dues aux lourdes dettes contractées pour l’achat d’une maison. Megan est l’une d’elles :

« On avait acheté une maison là-bas… mais on avait des problèmes d’argent et tout… alors on a dû vendre…. on gère tout nous-mêmes… une vente volontaire…. maintenant on loue une maison, mais on doit bientôt déménager ailleurs. »

Une autre mère, aux préoccupations économiques multiples, a dit : « Je crois… qu’on est en faillite… on doit maintenant essayer d’obtenir l’aide d’une société de prêt privée. »

Les récits des mères révélaient aussi un stress financier lié aux frais de garde et aux autres dépenses liées aux enfants.

Un thème central lié aux difficultés économiques évoquées par les mères est leur situation de logement. L’histoire de Megan montre comment la famille a dû vendre pour des raisons financières la maison qu’elle avait achetée, et toutes les mères sauf une ont connu les difficultés liées à la location, qui implique souvent des baux de courte durée, des changements fréquents de logement et la nécessité de déménager d’un logement à l’autre avec les enfants.

Peu de mères peuvent compter sur le soutien de leur famille d’origine, mais la plupart de leurs partenaires ont une famille que les mères décrivent comme une aide importante, tant pour les dettes que pour les problèmes de logement. La plupart des mères bénéficiaient d’aides de la protection de l’enfance pour couvrir les frais de garde et d’activités de loisirs. Certaines recevaient aussi une aide financière du système d’aide sociale lorsqu’elles ne pouvaient pas payer toutes les dépenses courantes. Toutes n’ont cependant pas reçu l’aide demandée, ce qui les conduisait à juger injuste l’évaluation de leur situation financière. C’est le cas de Mina, qui s’est vu refuser l’aide financière dont sa famille avait besoin : « Ils ont dit que je ne pouvais pas recevoir plus parce que je gagnais trop. »

Toute aide financière est cependant temporaire, ce qui implique que les familles qui connaissent des difficultés économiques durables auront moins de possibilités de faire des choix de vie (Dawson 2012, p. 313). Une vie marquée par les difficultés économiques et les besoins d’aide financière qu’évoquent les mères semble, conformément à Andelic et al. (2019), vécue comme stigmatisante, y compris sur le plan de la responsabilité morale.

Les récits des sept mères sur la situation de vie complexe de la famille montrent un quotidien fait d’efforts et de stress, avec des problèmes à différents niveaux. La pauvreté fait partie de la lutte quotidienne des familles, mais des questions structurelles qui dépassent la capacité de résolution des services sont aussi évoquées (voir Kojan et Fauske 2011). Ces deux aspects sont typiques de la situation de soin aux enfants dont elles assument la responsabilité principale. Les mères peuvent, en ce sens, être décrites comme pratiquant un maternage responsable, en prenant soin non seulement de leurs enfants, mais de toute la famille.

Toutefois, lorsqu’on ne prête pas attention aux facteurs contextuels et situationnels ni à la manière dont ils influent sur les pratiques maternelles, l’incapacité à se conformer à des normes parentales idéalisées risque d’être comprise et traitée comme une simple incapacité individuelle, et de nourrir des croyances stéréotypées sur une parentalité déficitaire et sur l’altérisation (Fauske et al. 2018).

4. Discussion

Cet article avait pour but de faire émerger et de discuter la manière dont de jeunes mères en contact avec les services de protection de l’enfance en Norvège racontaient leurs difficultés aux différentes étapes du passage à l’âge adulte et à la maternité. Il visait aussi à faire émerger et à discuter la manière dont les mères racontaient leurs interactions avec les services de protection de l’enfance.

Bien que les histoires des mères diffèrent, elles contrastent avec les jugements sociaux dominants qui valorisent une parentalité tardive et planifiée (Schwiter 2011 ; Webb 2006), et leur entrée dans les rôles adultes peut ainsi être comprise comme à la fois déviante et accélérée (Lee 2014).

Leur enfance et leur adolescence, par exemple, ont été marquées par des difficultés et des problèmes majeurs, y compris des années de lycée compliquées. Ces années ont été caractérisées par les fêtes et l’abus d’alcool, mais aussi par une quête de reconnaissance sociale.

À l’exception de trois de nos informatrices, qui dans leurs récits ont fortement valorisé le soutien reçu de leur famille d’accueil pendant la grossesse puis après, même une fois formellement sorties du dispositif de placement, les mères avaient généralement eu le sentiment d’être livrées à elles-mêmes, sans le soutien intergénérationnel qu’implique la notion d’interdépendance, ce qui contraste fortement avec les conceptions dominantes de l’indépendance et de l’accomplissement de soi (Boddy et al. 2020). On rencontre ici un certain décalage entre nos résultats et l’idéal du modèle nordique de protection de l’enfance, qui vise à éviter que des enfants qui grandissent avec des risques psychosociaux ne développent plus tard des problèmes de bien-être et de qualité de vie. Autour des mères qui ont participé à notre étude, il n’existait aucun dispositif régulier, malgré des conditions de croissance et des années de transition difficiles.

L’article n’avait que partiellement pour but d’explorer les interactions des mères avec les services de protection de l’enfance. Pourtant, leurs récits de leurs années de mères en contact avec ces services rendent visible la complexité d’une pratique maternelle faite d’efforts au long cours pour obtenir une aide pertinente, porteuse de sens et efficace pour leurs enfants, en particulier les aînés. En se battant pour obtenir une aide et un soutien adéquats et pour être reconnues comme des mères « suffisamment bonnes », certaines participantes semblaient voir la protection de l’enfance comme une institution potentiellement dangereuse et stigmatisante, d’où leur réticence à prendre contact.

Les jeunes mères issues d’un milieu défavorisé, ayant connu une grossesse précoce et en contact avec la protection de l’enfance risquent d’être considérées comme incapables d’évaluer les besoins de leurs enfants. Elles tendent plutôt à être vues comme ayant besoin d’une guidance parentale issue des régimes de savoir professionnels (Hays 1996 ; Lee 2014). Jugées à l’aune de la distinction binaire entre « bonne » et « mauvaise » maternité, elles risquent même d’être désignées comme de mauvaises mères (Hays 1996 ; May 2008), et de devenir ainsi une partie du problème (Gillies 2005 ; Fletcher et al. 2008 ; Gaudie et al. 2010 ; Brännström et al. 2015). Certes, deux des mères de notre échantillon ont déclaré que la guidance reçue leur avait été utile, en leur donnant quelques outils pour gérer des situations de soin et d’éducation difficiles. Les cinq autres, en revanche, semblaient prises dans une série d’échecs continus. Leurs tentatives de développer une pratique de soin conforme aux attentes normatives transmises par les équipes du service social étaient souvent désapprouvées par la protection de l’enfance. Les services de protection de l’enfance pourraient donc ne pas être sensibles aux différents contextes ni aux aspects processuels et pratiques de la parentalité (Juhl 2017). Un regard des autorités de protection de l’enfance sur le contexte social, matériel et politique de la mère semble absent des récits, ce qui fait courir le risque que les complexités quotidiennes de longue date et le réseau de problèmes en partie insolubles dans lequel les mères sont prises soient conceptualisés comme des incapacités personnelles, en particulier des incapacités maternelles. D’autres recherches sur les parents en contact avec la protection de l’enfance suggèrent que les discours dominants qui orientent les pratiques et les efforts sont décontextualisés et pensés dans une perspective de classe moyenne sur la bonne maternité (Hays 1996). Autrement dit, la distinction entre individualisation « désencastrée » et « encastrée » introduite par Dawson (2012, p. 313) tend à être ignorée. Selon Dawson, l’individualisation « désencastrée » résulte de choix individuels, tandis que l’individualisation « encastrée » est liée à des caractéristiques structurelles comme la classe et le capital social, qui influent sur les possibilités de faire des choix de vie (Dawson 2012, p. 313).

La guidance et le soutien parentaux décontextualisés que reçoivent les mères peuvent ainsi les éloigner de leur situation de vie et de leur propre conception du soin (Fauske et al. 2018 ; Andrews 2002). Il est intéressant de noter que, lorsqu’elles parlaient de leurs difficultés avec leurs enfants comme avec leur parentalité, les mères n’accordaient que peu ou pas d’attention aux conditions socio-économiques et matérielles de la famille pour expliquer ces difficultés. La tendance à se conformer au régime discursif dominant, qui conçoit le maternage comme une responsabilité individuelle, fondée sur l’acteur et privée de son contexte social (Gillies 2008), peut donc toucher aussi bien les mères que les équipes de l’aide à l’enfance.

Toutes les mères qui ont participé à l’étude se positionnaient conformément aux discours de la « bonne mère » lorsqu’elles parlaient de leurs stratégies pour ne pas baisser les bras et chercher de l’aide pour les problèmes de leurs enfants, malgré de nombreux obstacles (Gillies 2005). Les récits des mères décrivant leurs interactions avec la protection de l’enfance comme bonnes ou difficiles correspondaient à la manière dont les équipes du service social, selon ces récits, leur témoignaient du respect ou du mépris. La manière dont on donne sens aux difficultés et aux problèmes que vivent les parents ne tient pas seulement au sentiment de respect ou de mépris : elle peut, d’après les récits, être décisive pour obtenir un soutien pertinent et efficace. Rompre avec leur vie antérieure et se transformer pour endosser une identité de mère n’a pas été un choix simple pour toutes. Quelques mères ont d’abord eu tendance à se sentir prises entre deux mondes différents (DeVito 2010), dans lesquels elles acceptaient différents modes de garde comme solutions pour leurs enfants. En récupérant la garde de l’enfant et en accomplissant une maternité normative, conforme aux attentes dominantes envers une mère responsable, elles ont aussi fait preuve d’une « carrière morale » (Goffman 1963).

Pourtant, lorsqu’elles mettaient en avant les difficultés de leur adolescence et de leur vie de jeunes mères, elles se présentaient à la fois comme des combattantes et des survivantes face à un quotidien compliqué et exigeant. Vu sous cet angle, il existe une contradiction possible entre les attentes de comportements de recherche d’aide qui caractérisent « la bonne mère » et la manière dont elles ont vécu leurs rencontres avec les services lorsqu’elles demandaient aide et soutien de façon affirmée.

Les expériences vécues par les mères au tout début de la transition ont motivé des changements radicaux de mode de vie chez ces jeunes femmes, qui ont réduit leur consommation d’alcool et pris leurs distances avec un réseau à risque, un changement que l’on peut qualifier de « tournant » (Rutter 1996). Bien que non planifiée, la grossesse était décrite comme une période de responsabilité croissante envers l’enfant à venir, ce qui semble concorder avec d’autres études montrant que la parentalité précoce peut faire naître un nouveau sens des responsabilités (Duncan 2007 ; Connolly et al. 2012). Les récits des soins apportés au nouveau-né, même avec peu ou pas de soutien de la famille ou de la protection de l’enfance, peuvent être compris comme une adaptation évidente et rapide aux attentes morales, normativement réglées, d’un maternage responsable (May 2008). Toutefois, si la plupart des mères insistaient davantage sur la façon dont leurs problèmes s’accompagnaient de colère, de tristesse et de résignation, elles éprouvaient aussi de la satisfaction lorsque leurs efforts aboutissaient à une aide de qualité. Les pratiques parentales apparaissaient alors liées à d’autres pratiques et influencées par elles (Finch 2007 ; Juhl 2017), en particulier les pratiques de la protection de l’enfance, mais aussi l’éducation, la vie professionnelle et d’autres dispositifs de protection sociale.

Au bout du compte, les mères font donc aussi apparaître une tendance à l’autosoutien. Dans les entretiens de parcours de vie, elles se sont concentrées sur le rôle et les pratiques maternels et ont décrit un processus de transformation qui part d’un soi incertain et dépendant et passe, par une accumulation progressive d’expériences, à un soi qui prend en main la vie de toute la famille (Miller 2007). On voit ici se manifester une position d’agentivité croissante.

5. Forces et limites

Il faut reconnaître que cette recherche ne porte que sur sept mères. Bien que les mères vivent dans des communes différentes et aient donc été en contact avec des services de protection de l’enfance différents, les résultats ne permettent pas de généraliser à la population, mais ils peuvent compléter les recherches antérieures. D’autres limites peuvent tenir au fait que les histoires sont racontées rétrospectivement. Les personnes chargées des entretiens avaient pour consigne d’éviter d’orienter les récits, afin de laisser s’exprimer la voix des mères. Cela peut toutefois relever de l’illusion sur un thème au caractère fortement discursif. Les résultats n’en sont pas moins intéressants, car ils éclairent la complexité du passage à l’âge adulte des jeunes femmes mieux que l’entretien conventionnel. Toutes ces femmes sauf une avaient un passé difficile et sont tombées enceintes accidentellement. L’article a aussi pour force une portée narrative qui englobe le tout début de leur passage à l’âge adulte. De manière tout à fait inattendue s’est dessiné un contraste entre turbulence et absence de direction d’un côté, et autodétermination relative de l’autre, qui peut servir d’« intrigue » au sens de la théorie narrative.

6. Conclusions

Selon, en partie, la manière dont les mères de notre étude ont vécu la prise de contact avec la protection de l’enfance et l’obtention d’une aide et d’un soutien adéquats de sa part, leurs histoires parlent d’efforts au long cours pour mener une vie décente et de luttes pour obtenir de l’aide. Cela inclut des expériences avec différentes institutions d’aide et leurs propres problèmes de santé. Ainsi, les récits suggèrent que les désavantages cumulés touchant des facteurs comme la parentalité, les études, la vie professionnelle, le logement et les réseaux sociaux étaient susceptibles de s’aggraver, même après que les mères eurent décidé d’endosser le rôle maternel de manière socialement acceptable. Parmi les mesures susceptibles de prévenir ou d’atténuer cette tendance, on pourrait notamment prolonger la durée de prise en charge des jeunes en transition (Putnam-Holstein et al. 2016). Les services de protection de l’enfance peuvent aussi y contribuer largement en reconnaissant à la fois la complexité des expériences passées et présentes de ces femmes, leur risque de désavantage cumulé et leurs forces, c’est-à-dire en tenant compte du contexte de vie plus large des mères lorsqu’ils évaluent des pratiques maternelles « suffisamment bonnes ». Par ailleurs, des initiatives qui faciliteraient l’achèvement des études et allégeraient les difficultés rencontrées sur le marché du travail par les mères et leurs partenaires pourraient être précieuses.

Complexe Systémique : à retenir

Sept récits suffisent à montrer ce que la protection de l’enfance risque de ne pas voir : la maternité de ces jeunes femmes ne se joue pas seulement dans la relation à l’enfant, mais dans tout un contexte de dettes, de logements précaires, d’études interrompues et de santé fragile. Les mères racontent un tournant net, la grossesse qui met fin aux fêtes, puis un long combat pour être reconnues « suffisamment bonnes ». Le point le plus utile pour la clinique tient à la relation avec les services : là où le soutien s’est mué en évaluation, la confiance s’est retournée en peur de perdre la garde ; là où les mères ont pu garder l’initiative du contact, la collaboration a tenu. Pour une lecture systémique, l’article invite à réintroduire le contexte dans l’évaluation des compétences parentales et à repérer comment une guidance décontextualisée renvoie aux mères une incapacité individuelle. Limites : sept entretiens rétrospectifs, sans le regard des pères ni celui des équipes, dans un cadre norvégien. À lire avec l’article sur le paradoxe du soutien familial pour les jeunes mères, et avec l’article sur la résistance parentale dans les relations contraintes de protection de l’enfance.

Notes de l’original

1 CAF : www.everychildmatters.gov.uk, Department for Education and Skills, 2006.

2 C’est la participante qui souligne.

Contributions. La personne qui signe en premier, A.J., a eu la responsabilité principale de la rédaction des versions successives et de la soumission du manuscrit. L’analyse des données a été menée par A.J. avec la deuxième personne signataire. La deuxième personne signataire, T.M., a contribué à l’analyse ainsi qu’à toutes les versions de l’article et au manuscrit soumis. La troisième personne signataire, H.F., qui dirige le projet de recherche plus large dont est issue cette étude, a révisé en profondeur les versions de l’article et porté un regard critique d’ensemble sur le manuscrit soumis. Toute l’équipe a lu et approuvé la version publiée du manuscrit.

Financement. Cette recherche, c’est-à-dire la rédaction de cet article, n’a reçu aucun financement extérieur.

Remerciements. L’équipe remercie les participantes de l’étude ainsi que les personnes qui ont évalué l’article pour leurs conseils fructueux.

Liens d’intérêts. L’équipe déclare n’avoir aucun lien d’intérêts.

Références

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Traduction non officielle en français de La maternité en contexte : entretiens de parcours de vie avec de jeunes mères en contact avec la protection de l’enfance, par Anne Juberg, Turid Midjo et Halvor Fauske, Social Sciences, vol. 9, no 12, 236 (2020), doi : 10.3390/socsci9120236, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence. Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Motherhood in Context—Life Course Interviews with Young Mothers in Contact with Child Welfare », publié dans Social Sciences (2020) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Comment citer cet article

Juberg, A., Midjo, T., et Fauske, H. (2020). La maternité en contexte : entretiens de parcours de vie avec de jeunes mères en contact avec la protection de l’enfance (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/la-maternite-en-contexte-entretiens-de-parcours-de-vie-avec-de-jeunes-meres-en-contact (Œuvre originale publiée en 2020 dans Social Sciences, 9(12), 236 (2020) ; republiée en 2020 par Social Sciences, https://www.mdpi.com/2076-0760/9/12/236)

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