Family Relations · Famille
Six hommes de 30 à 66 ans racontent ce que l’incarcération de leur père a fait à leur vie. Au fil de trois entretiens d’inspiration psychanalytique avec chacun, l’équipe de Senan Tuohy-Hamill fait apparaître un père « liminal », ni tout à fait présent ni tout à fait absent, une douleur tenue à distance, une stigmatisation qui dure et la nécessité de grandir trop vite.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de « Le père liminal » : une étude qualitative de l’expérience d’hommes dont le père a été incarcéré, par Senan Tuohy-Hamill, John O’Connor et Paul Murphy, publié dans Family Relations (Wiley) (2026), doi : 10.1111/fare.70224, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Le tableau est présenté sous forme de liste ; les citations des participants sont traduites. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
L’incarcération paternelle peut être vécue comme une forme de perte qui colore puissamment la vie émotionnelle et la trajectoire des fils à mesure qu’ils deviennent adultes.
Senan Tuohy-Hamill, John O’Connor et Paul Murphy
Résumé
Objectif. Cette étude a exploré l’expérience vécue du fait de grandir avec un père incarcéré, du point de vue de fils devenus adultes.
Contexte. Des recherches antérieures ont montré que l’incarcération paternelle a un effet important sur le bien-être émotionnel des fils qui restent. Peu de recherches examinent toutefois les conséquences à long terme de cette expérience, du point de vue du fils devenu adulte.
Méthode. Six participants, âgés de 30 à 66 ans, ont pris part à cette recherche qualitative, qui comportait trois entretiens d’environ une heure par participant, inspirés de principes psychanalytiques. Les données recueillies et analysées comprenaient le contenu verbal, les réactions émotionnelles et la communication non verbale, toutes considérées dans le contexte de la rencontre relationnelle entre la personne qui mène l’entretien et celle qui est interrogée.
Résultats. Quatre thèmes ont été dégagés : « Le père liminal : l’absence douloureuse et la présence psychique » ; « Protéger l’intérieur : composer avec la douleur émotionnelle et les stratégies de mise à distance » ; « Repoussés vers les marges : affronter le stigmate carcéral et élaborer le rejet social » ; et « Tenir bon : perdre l’innocence et créer du sens ». Les participants ont décrit les effets en ricochet, en vagues, voire en tsunami, de l’incarcération de leur père. Cela recouvrait la façon dont ils ont vécu leur père comme une présence liminale pendant et après l’incarcération, leur recours à des processus psychiques d’autoprotection ou de défense, et la manière dont ils ont intégré cette expérience à la construction de leur sentiment de soi ou de leur identité.
Conclusion. L’incarcération paternelle peut être vécue comme une forme de perte qui colore puissamment la vie émotionnelle et la trajectoire des fils à mesure qu’ils deviennent adultes.
Implications. Les visites en prison devraient davantage favoriser le lien père-fils, par exemple en multipliant les occasions de lien en dehors du parloir.
La littérature reconnaît largement que l’incarcération paternelle a des effets en ricochet sur la vie des enfants et des familles qui restent (par exemple, Arditti et Johnson, 2022 ; Besemer et al., 2019 ; Breen, 2008 ; Gilani, 2020 ; Lee et Wildeman, 2021 ; Luk et al., 2023 ; Murray et Farrington, 2008 ; Poehlmann-Tynan et Turney, 2021 ; Venema et al., 2022 ; Zhang et Flynn, 2025) et qu’elle constitue une expérience négative de l’enfance (Felitti et al., 1998), qui entraîne un sentiment accru de menace, de l’hypervigilance et des relations sociales dysfonctionnelles (Miller et al., 2011). D’après les statistiques de Children of Prisoners Europe (2021), environ 680 000 enfants sont séparés de leur père en raison d’une incarcération en Europe, ce qui représente un nombre considérable d’enfants exposés au risque de problèmes de santé physique et mentale à long terme. Ces conséquences peuvent être influencées par les attentes et les normes relatives à la paternité, car ce sont souvent les normes et les attentes culturelles sur ce qu’est un père et sur ce qu’il fait qui déterminent la manière dont un enfant vit son absence.
Il importe d’exposer brièvement une compréhension des normes et des pratiques paternelles pour examiner comment le fait de ne pas y répondre, du fait de l’incarcération, influe sur le bien-être émotionnel de l’enfant. Ces normes peuvent varier et aller des masculinités du soutien de famille, peut-être associées à la masculinité hégémonique, à des masculinités plus attentionnées, qui consistent à être présent, à soutenir la mère et à s’impliquer davantage sur le plan émotionnel que les pères des générations précédentes (Dermott, 2014 ; Hanlon, 2012). Quand des pères ne sont pas à la hauteur des attentes de leurs enfants, façonnées par les attentes sociales et culturelles, les enfants peuvent le vivre comme un traumatisme (Brown-Weinstock et al., 2023). Des pères biologiques peuvent ne pas gagner le statut de « père » aux yeux de leurs enfants s’ils ne remplissent pas les obligations attendues d’eux (Brown-Weinstock et al., 2023). Les pères sont souvent présentés comme essentiels au bien-être de leur enfant (Randles, 2020), ce qui reflète une idéologie essentialiste du genre, liée à des attentes de comportements et de pratiques déterminés. Cette vision essentialiste est pourtant mal étayée (Randles, 2020) et néglige les facteurs plus larges de l’origine ethnoraciale, de la classe sociale et de la marginalisation dans les conséquences du fait d’avoir un père incarcéré. Mais ce qui semble compter ici, c’est que la société et les familles présentent ou perçoivent souvent le père comme essentiel au bien-être de l’enfant, ce qui influera à son tour sur la manière dont l’enfant vit son absence due à l’incarcération, que le père soit réellement essentiel ou non au développement de l’enfant.
Si les conceptions culturelles de la paternité évoluent vers des pères de plus en plus impliqués dans la vie de leurs enfants, les pratiques paternelles réelles ne suivent pas toujours (Dermott, 2014). La tension créée par cette contradiction risque d’accentuer la douleur de la séparation d’avec le père incarcéré, en creusant l’écart entre idéal et réalité. Même chez les pères qui souhaitent s’impliquer davantage et assumer un rôle de soin plus important, les rôles parentaux plus traditionnels ont tendance à reprendre le dessus, ce qu’aggravent des facteurs sociaux plus larges comme les exigences professionnelles et la faiblesse des congés de paternité (Miller, 2010), ce qui laisse penser que les pères continuent de construire leur identité paternelle autour de l’idée centrale de pourvoyeur.
La paternité ne peut se comprendre en dehors des constructions de la masculinité et de la manière dont celle-ci s’entrelace avec les conceptions du soin. Les pères (et les hommes en général) héritent de modèles de masculinité hégémonique, centrés sur l’affirmation de soi, l’agressivité, le stoïcisme et la domination sur les femmes (Connell et Messerschmidt, 2005). Des pères ont montré qu’il était possible d’adopter des versions plus attentionnées de la masculinité (Miller, 2010), que des forces sociales plus larges peuvent entraver. Hanlon (2012), qui tire ses résultats d’une série d’entretiens approfondis menés en Irlande avec des hommes pour explorer leur idée du « soin », a relevé la tension entre les attentes d’avoir un emploi et d’être productif tout en s’engageant dans un soin impliqué. Cette lutte pour concilier les normes hégémoniques et les normes de sollicitude, et la façon dont les pères la résolvent, influe sur leur implication auprès de leurs enfants (Petts et al., 2018). Au vu des normes dominantes de masculinité et de paternité, traversées par une tension manifeste, on comprend que des pères absents parce qu’incarcérés puissent blesser doublement les enfants qui restent, puisqu’ils « échouent » sur deux fronts : pourvoir aux besoins et s’impliquer émotionnellement. L’incarcération limite radicalement les possibilités pour les pères d’être à la hauteur des versions traditionnelles ou modernes de la masculinité et de la paternité, ce qui accroît la probabilité que les enfants vivent la séparation d’avec le père comme douloureuse, faute pour lui de pouvoir subvenir à leurs besoins sur les plans émotionnel et financier, et entraîne tout un éventail d’expériences difficiles.
Les enfants peuvent connaître de nombreuses difficultés après l’incarcération d’un parent, comme la dépression, des comportements agressifs, le repli et la régression (Murray, 2005), une hausse importante des comportements agressifs et des difficultés d’attention chez les enfants dont le père est incarcéré (Geller et al., 2012), et des perturbations de leur développement scolaire et cognitif (Fox et al., 2023 ; Haskins, 2016). Le risque de se retrouver sans domicile est aussi accru pour l’enfant (Wildeman, 2013), de même que la perturbation de processus développementaux clés entre parent et enfant (Arditti, 2016).
Une revue exploratoire des points de vue de jeunes sur l’incarcération parentale (Zhang et Flynn, 2025) a décrit un éventail d’expériences difficiles, comme la séparation et le manque de contacts significatifs, la parentification, le secret ou le fait de ne pas partager ses sentiments, la stigmatisation et les stéréotypes, et un sentiment d’impuissance. Bien que 12 des articles examinés aient porté précisément sur l’expérience de l’enfant dont le père est incarcéré, aucune étude n’a porté spécifiquement sur l’expérience du fils. Domżalska (2022) a relevé les réactions émotionnelles suivantes chez les enfants face à l’incarcération d’un parent : le regret, la colère, la tristesse et la honte, ainsi que des sentiments ambivalents à l’égard des contacts. La recherche indique que les enfants doivent apprendre à gérer le secret, la honte et la stigmatisation liés à l’incarcération de leur parent (McGinley et Jones, 2018).
Concernant l’effet spécifique d’un père incarcéré, une étude portant sur 35 enfants (dont 19 garçons) a montré que les enfants présentaient des taux élevés de stress post-traumatique, de symptômes intériorisés et extériorisés, de perte ambiguë et d’ambiguïté des frontières (Bocknek et al., 2009). La théorie de la perte ambiguë (Boss, 1999) pose que l’incertitude ou le manque d’informations sur le statut d’un être cher, présent ou absent, vivant ou mort, peut être traumatisant pour les familles, qui doivent vivre avec le « paradoxe de l’absence et de la présence » (Boss, 2007, p. 105). L’ambiguïté des frontières se définit comme « un état dans lequel les membres de la famille sont incertains quant à leur perception de qui fait partie ou non de la famille et de qui assume quels rôles et quelles tâches au sein du système familial » (Boss et Greenberg, 1984, p. 536). Cela peut perturber la dynamique familiale et entraîner ensuite dysfonctionnement et stress (Dyer et al., 2012).
L’absence du père due à l’incarcération a des conséquences sur le développement à plus long terme, l’incarcération paternelle dans la petite enfance étant prédictive de comportements de transgression des règles à l’adolescence (Del Toro et al., 2023). Ces résultats trouvent un écho dans les recherches de Bradshaw et al. (2021) et de Turney (2022), qui illustrent le lien entre incarcération paternelle et difficultés émotionnelles et comportementales. Une revue d’Herreros-Fraile et al. (2023), qui documentait elle aussi l’effet négatif de l’incarcération paternelle sur le devenir des enfants, a souligné l’importance du stade de développement : les jeunes enfants (de 0 à 6 ans) connaissent davantage de difficultés cognitives et scolaires, les enfants plus âgés (de 6 à 11 ans) davantage de difficultés intériorisées et extériorisées, et, à l’adolescence, les conduites à risque sont plus fréquentes.
Outre l’exploration de cette expérience du point de vue de l’enfant, au moment où elle se produit, plusieurs études l’ont examinée rétrospectivement, en interrogeant des adultes sur l’effet de l’incarcération d’un parent pendant leur enfance (par exemple, Deacon, 2023 ; Kautz, 2017 ; Luther, 2015). Deacon (2023) a relevé chez les enfants des expériences négatives des visites en prison, des contacts de qualité insuffisante avec le parent incarcéré, le sentiment d’être l’objet d’un jugement et un soutien insuffisant. L’étude de Kautz (2017) portait sur les conséquences émotionnelles de l’incarcération, parmi lesquelles l’incrédulité et le déni, la confusion, la peur, la tristesse, la colère, l’impuissance, l’ambivalence et l’acceptation. King et al. (2024), dans leur étude auprès d’adultes dont un parent avait été incarcéré pendant l’enfance, ont décrit comment ces personnes s’étaient débattues avec la perte ambiguë, avaient composé avec la stigmatisation et donné sens à leurs expériences. Luther (2015) a constaté que la résilience des enfants dont un parent est incarcéré est favorisée par un soutien social adéquat de la part de personnes bienveillantes.
D’autres facteurs favorisent la résilience et une adaptation positive chez les enfants : des soins sensibles et réactifs, des relations proches avec les figures de soin et de bonnes relations avec d’autres adultes de leur entourage (Johnson et Arditti, 2023), ce qui rejoint les résultats de Weidberg (2017, qui compte aussi le soutien des pairs parmi les facteurs de résilience) et de Luther (2015). Quand les enfants font partie d’un groupe social, cela atténue l’effet de l’incarcération paternelle, soutient leur développement prosocial pendant l’enfance et l’adolescence et les protège de la stigmatisation et des stéréotypes (Bradshaw et al., 2024). Dans l’ensemble, une grande partie des recherches antérieures a examiné l’effet sur l’enfance du fait d’avoir un père incarcéré, y compris l’effet à court terme ou plus immédiat de son absence sur l’enfant et la famille, sans nécessairement prendre en compte les effets profonds et à plus long terme.
Les recherches présentées jusqu’ici ont porté sur l’expérience de l’enfant, sans distinction de genre. Or un père incarcéré peut avoir des significations et des connotations particulières, ainsi que des effets propres, pour les garçons. La séparation due à l’incarcération parentale est un fort prédicteur de comportements antisociaux ultérieurs chez les garçons, ainsi que d’une hausse des problèmes intériorisés (Murray, 2005 ; Murray et Farrington, 2008) ; le premier de ces résultats rejoint les observations cliniques de Sack (1977) sur six familles, dans lesquelles les garçons ont commencé à manifester des comportements agressifs et antisociaux dans le contexte de l’incarcération de leur père. Selon l’interprétation de Sack, ces garçons s’identifiaient aux aspects « négatifs » de leur père pour faire face à sa perte et maintenir la relation avec ce père désormais absent. L’incarcération paternelle a des effets sur les problèmes d’attention et l’agressivité des garçons, au-delà de ses effets sur les filles (Geller et al., 2012), et augmente la probabilité qu’ils soient poursuivis pour délinquance (Olsen, 2022).
Une revue complète des effets de l’incarcération parentale sur les enfants (Murray et Farrington, 2008) a montré que, pour rendre compte des mécanismes qui conduisent à des effets défavorables chez l’enfant, la recherche mobilise un éventail de perspectives théoriques qui comprend les théories du trauma et de l’attachement, les théories de l’apprentissage social et les théories de la stigmatisation et de l’étiquetage.
La théorie psychanalytique n’est cependant pas mentionnée dans cette revue, alors qu’il existe une riche littérature sur le rôle du père dans le développement de l’enfant. La théorie psychanalytique offre un regard singulier sur l’expérience d’avoir un parent incarcéré, en particulier un père. Elle permet de creuser l’expérience vécue de l’incarcération parentale en privilégiant la production de connaissances qui a lieu dans une rencontre relationnelle, sans imposer de catégories ni chercher à quantifier ce que dit la personne interrogée (Kvale, 1999). Elle le fait tout en conservant un niveau d’analyse et d’interprétation, de réflexion sur la manière dont les données sont recueillies, et en interrogeant la validité des connaissances présentées (Kvale, 1999). C’est pourquoi elle constitue un regard adapté pour explorer l’expérience d’avoir un père incarcéré, car elle éclairera probablement des aspects de cette expérience jusqu’ici inexplorés chez les enfants qui restent.
Dans sa revue de l’effet de l’absence du père dans une perspective psychanalytique, Jones (2007) a décrit les fonctions clés du père pour l’enfant en développement : être une autre figure d’attachement, faciliter la séparation et l’individuation, être intégré comme une partie du soi de l’enfant, assurer une fonction contenante pour la dyade mère-enfant, aider à réguler les pulsions agressives et sexuelles, et développer la capacité de l’enfant à tolérer et à gérer des relations multiples. En son absence, il est probable que ces processus et ces fonctions soient touchés. L’absence du père peut conduire à la faim de père (father hunger ; Herzog, 2013), un état dans lequel peut exister une aspiration inconsciente intense à une figure paternelle, en même temps qu’un sentiment de vide dans le monde interne. Cela peut aller de pair avec l’expérience d’une « blessure paternelle » (Miller, 2013). Les fils en sont touchés d’une manière particulière, car il leur manque un modèle de la façon d’être un homme dans le monde, ce qui peut entraîner des difficultés dans les relations intimes et dans la construction d’une estime de soi positive (Balcom, 1998), dans la mise en œuvre de leurs rôles de genre, et dans le franchissement de seuils développementaux clés comme l’adolescence, l’entrée dans l’âge adulte et, plus tard, la paternité (Miller, 2013). Une fois adultes, ils tendent à répondre à cette perte de deux manières : par la répudiation, le désaveu et le déni de leur père et de ce qu’il représente, ou par une suridentification au père idéalisé (Balcom, 1998).
Les études antérieures ont exploré l’effet d’un père incarcéré soit sous l’angle de l’attachement et du trauma (par exemple, Poehlmann-Tynan et al., 2017), soit sous celui de la stigmatisation et des difficultés économiques (par exemple, McGinley et Jones, 2018 ; Shaw, 2023), soit encore du point de vue de l’enfant aux prises avec la perte ambiguë et l’ambiguïté des frontières (par exemple, Bocknek et al., 2009). La recherche s’est surtout intéressée aux expériences des enfants (au moment où elles se produisent ou rétrospectivement) ou à leur devenir comportemental, émotionnel, social et cognitif en général. Peu de recherches ont cependant exploré l’expérience propre du fils adulte qui a grandi avec un père incarcéré. Nous savons que l’incarcération d’un père peut nuire au développement d’un enfant, avec des effets propres chez le garçon en développement. Or les recherches antérieures ont eu tendance à explorer cette question sous un angle cognitif ou explicite, qui privilégie le sens manifeste au détriment du sens latent, à l’aide d’enquêtes, d’échelles, d’observations ou d’un bref processus d’entretien. Elles se sont surtout intéressées à l’effet plus immédiat, dans l’enfance, du père incarcéré et absent. La question posée par cette recherche est la suivante : comment l’absence d’un père due à l’incarcération influe-t-elle sur le développement du fils, sur son monde interne et sur ses relations à lui-même et aux autres, tel qu’il y réfléchit à l’âge adulte ? Elle porte sur l’effet à moyen et à long terme de cette expérience. Cette étude s’intéresse au travail d’élaboration du sens accompli par les participants, en recourant à une approche psychanalytique à entretiens multiples pour accéder aux significations implicites et aux schémas relationnels qui sous-tendent cette expérience.
Les participants n’ont pas été recrutés par l’intermédiaire d’un service ou d’un organisme particulier. Le recrutement était ouvert aux personnes vivant au Royaume-Uni (Irlande du Nord comprise) et en République d’Irlande, en raison de leur proximité culturelle et géographique et de leur langue commune. La recherche a été annoncée sur des forums en ligne, par des affiches à l’université, sur les réseaux sociaux et par l’intermédiaire de divers organismes de soutien aux familles de personnes détenues. Pouvaient participer les personnes qui remplissaient les critères suivants : a) être un homme adulte ayant vécu l’absence de son père (lui-même adulte au moment de l’incarcération) pendant l’enfance ou l’adolescence durant au moins un an ; b) vivre au Royaume-Uni ou en Irlande ; et c) être disposé à participer à trois entretiens d’une heure. Le seuil d’absence paternelle a été fixé à un an, car une absence plus longue semble accroître les effets négatifs pour les enfants qui restent (Swisher et Shaw-Smith, 2015), une année constituant une période importante dans le développement d’un enfant. Au total, six personnes ont manifesté leur intérêt pour la participation. Pour préserver l’anonymat, des pseudonymes ont été attribués : Robert, Ben, Fiachra, Glen, Paul et Harry. Leur âge allait de 30 à 66 ans. Deux participants vivaient au Royaume-Uni et les autres en Irlande. Bien qu’aucun n’ait été recruté par l’intermédiaire d’un service, ils ont fait état d’antécédents d’abus de drogues et d’alcool, passés et actuels, de traumatismes multiples, de difficultés de santé mentale et d’idées suicidaires.
Sur les six, Ben et Glen avaient encore leur père en vie. Avant l’incarcération, tous les pères des participants sauf un (celui de Glen) vivaient au foyer et en couple avec leur mère. Après l’incarcération, les parents de Robert, de Fiachra et de Harry se sont séparés, tandis que ceux de Ben et de Paul sont restés ensemble. Deux participants n’avaient pas d’enfants (Robert et Ben). Fiachra a trois fils, Glen deux beaux-enfants, Paul deux enfants, dont un enfant décédé, et Harry trois enfants. Le tableau 1 décrit le moment et la durée de l’incarcération. Pour certains participants, le père a été incarcéré à plusieurs reprises.
Tableau 1 — Moment et durée de l’incarcération
Au moment des entretiens, Robert était célibataire, Ben dans une relation de longue durée, Fiachra divorcé, Paul ne s’était jamais marié mais était séparé de la mère de ses enfants, et Harry vivait une relation de longue durée (avec une autre personne que la mère de ses enfants).
L’étude a reçu l’approbation du comité d’éthique de la recherche de l’université. Chaque participant s’est vu proposer une séance de débriefing avec une personne conseillère clinique (titulaire d’un diplôme de psychologie clinique, qui signe l’article en troisième). Aucun n’y a toutefois eu recours. Une liste de ressources de soutien a aussi été remise à la fin du processus. Le consentement éclairé de chaque participant a été recueilli au début de l’étude, ainsi que son accord pour que la recherche soit publiée dans une revue scientifique.
L’approche utilisée dans cette étude était qualitative, inspirée du format de la consultation psychanalytique (Cartwright, 2004 ; Holmes, 2013 ; Kvale, 1999) et adossée à un ensemble de théories psychanalytiques qui se sont intéressées à la façon dont le matériel émerge dans le cadre d’une consultation ouverte. Elle comportait trois entretiens d’environ une heure, espacés sur une période de 3 à 15 semaines. Il a été démontré que la répétition des entretiens qualitatifs facilite le rapport et la confiance, suscite la réflexivité, contribue à des données plus nuancées et rend la recherche plus éthique, puisqu’elle accroît l’attention de l’équipe de recherche envers les participants (Goyes et Sandberg, 2025). Des entretiens multiples permettent de créer un espace liminal dans lequel de nouvelles significations peuvent être coconstruites (De Luca Picione et Valsiner, 2017). Les entretiens ont été menés selon des modalités diverses et dans plusieurs contextes : en présentiel et en ligne, à l’université, et pour certains au domicile des participants ou dans un lieu proche. Des émotions fortes peuvent être suscitées même en ligne (Eichenberger et Boswell, 2024 ; Sayers, 2021), ce qui rend ce mode adapté à cette étude. Les entretiens en ligne et en présentiel ont été utilisés pour améliorer l’accessibilité et respecter les préférences des participants. La modalité privilégiée était néanmoins le présentiel, car le cadre en ligne se prête peut-être moins à un lien émotionnel profond et reproduit difficilement l’expérience de la présence physique (Maroti et al., 2026).
Une fois leur intérêt manifesté, les participants ont reçu une notice d’information et un formulaire de consentement à lire et à signer avant le premier entretien. Lors du premier entretien, ils ont été informés du but de la recherche et du fait qu’il y aurait trois entretiens ouverts, sans format fixe. Des données sociodémographiques leur ont ensuite été demandées. Après quoi, ils ont été invités à parler librement des pensées et des sentiments qui leur venaient à l’esprit en lien avec le sujet de la recherche. Des questions servaient à orienter l’exploration quand un participant semblait bloqué. Des notes sur les pensées, les sentiments et les impressions étaient prises juste après chaque entretien, mais pas pendant. Au deuxième entretien, on demandait aux participants s’ils avaient réfléchi au matériel du premier entretien et on les invitait à continuer de partager ce qui leur venait à l’esprit. Des questions et des commentaires servaient à favoriser l’exploration, par exemple : « Comment l’incarcération de votre père vous a-t-elle affecté, vous et la famille ? » ou « Parlez-moi davantage de ce qu’a été cette expérience pour vous dans l’enfance. » Il importe toutefois de noter qu’il n’est pas conforme à l’épistémologie de cette recherche (c’est-à-dire une connaissance produite relationnellement, propre à chaque rencontre) de fournir des relances et des questions standardisées : elles sont nées de manière organique au cours de chaque entretien. Proche de l’idée d’entretien actif (Holstein et Gubrium, 1995), cette méthode considère la connaissance comme quelque chose qui se crée dans une interaction particulière entre la personne qui mène la recherche et le participant. La connaissance n’attend pas, tapie dans le participant, d’être extraite par les bonnes questions : elle est produite en collaboration. L’accent porte sur le processus par lequel on parvient au sens et à la connaissance. Enfin, lors du troisième entretien, on demandait aux participants de réfléchir au processus de recherche et à ce qu’avait été le fait de parler longuement de ce sujet, ainsi qu’à tout ce qui leur venait à l’esprit et qu’ils n’avaient pas encore partagé. Au besoin, une fiche de débriefing leur était remise et le lien était fait avec la personne conseillère clinique. Idéalement, les entretiens avaient lieu à une ou deux semaines d’intervalle, ce qui n’a pas toujours été possible en raison de la situation des participants.
Les données recueillies comprenaient le contenu verbal, les réactions émotionnelles et la communication non verbale, ainsi que les réactions de transfert et de contre-transfert, c’est-à-dire les sentiments et les réactions suscités à la fois chez la personne interrogée et chez le chercheur. Le chercheur principal a mené les entretiens et rédigé l’article. La personne qui signe en deuxième a joué un rôle décisif dans l’analyse et l’interprétation des données recueillies.
L’analyse était d’inspiration psychanalytique (Cartwright, 2004 ; Holmes, 2013 ; Kvale, 1999). Le but principal du format d’entretien était de rendre possible l’analyse du sens implicite, des dynamiques relationnelles et des processus intrapsychiques, qui peuvent échapper à d’autres formats d’entretien. Plusieurs présupposés théoriques sous-tendent l’analyse (Cartwright, 2004) : a) la construction du sens, b) la nature associative du matériel d’entretien, c) le contexte et d) les impressions encore informes de transfert et de contre-transfert. La construction du sens renvoie à la manière dont le sens se coconstruit autour d’un thème donné dans une rencontre relationnelle. La nature associative de l’entretien renvoie au fait que pensées et affects sont souvent liés entre eux, souvent de manière inconsciente. Le contexte est déterminant pour l’interprétation ; ici, le format d’entretien concentre l’attention sur un thème précis et facilite l’évocation des associations qui s’y rattachent. Le contexte renvoie à la façon dont l’entretien est vécu dans la pièce par la personne qui le mène (c’est-à-dire la façon dont les choses sont entendues sur le moment, par opposition à la façon dont elles sont entendues à l’écoute d’un enregistrement), ainsi qu’à la manière dont le contexte de l’entretien (c’est-à-dire l’ensemble des facteurs internes et externes) pèse sur la façon dont un participant communique et dont il est compris. On peut y voir le contexte familial, social et culturel dans lequel le participant s’inscrit, ainsi que le contexte propre à l’entretien. Enfin, les impressions de transfert et de contre-transfert renvoient à l’usage des états affectifs de la personne qui mène l’entretien pour donner sens au matériel, même dans le temps réduit des entretiens.
L’analyse a suivi les étapes décrites par Cartwright (2004). Avant, pendant et après chaque entretien, une attention soutenue a été portée aux états affectifs (Holmes, 2013) et aux perceptions (qui pouvaient signaler un matériel important). Par exemple, le chercheur a ressenti une forte tristesse en écoutant un participant parler de manière détachée d’expériences difficiles de son enfance. Alors que le participant ne semblait pas éprouver de tristesse en les racontant, le chercheur a remarqué ce sentiment de tristesse (une réaction contre-transférentielle) et s’est demandé s’il signalait un matériel potentiellement important, peut-être une tristesse jamais accueillie ni élaborée. Cette méthode, qui consiste à mettre en correspondance des impressions contre-transférentielles marquantes et le matériel verbal, a été utilisée avec tous les participants, appuyée par un journal réflexif ainsi que par une supervision individuelle et de groupe. Puis la familiarisation avec le matériel d’entretien s’est faite par la transcription, l’écoute répétée et la lecture répétée des transcriptions. Tout au long de ce processus, des récits centraux ont été recherchés, ce qui impliquait une exposition répétée à la totalité du matériel d’entretien, puis sa mise en correspondance avec des impressions contre-transférentielles et transférentielles marquantes. Enfin, la représentation interne du monde de la personne interrogée a été explorée, ainsi que la manière dont le soi a intériorisé certaines expériences et figures clés, ce qui ouvrait une fenêtre sur ses processus intrapsychiques. Un journal réflexif a été tenu tout au long du processus de recherche (entretiens, analyse et rédaction) pour consigner les pensées et les sentiments qui surgissaient et noter tout biais du chercheur (Cartwright, 2004). La supervision de groupe et individuelle a joué un rôle essentiel dans l’élaboration et la clarification des thèmes émergents, par la discussion des pensées, des sentiments et des impressions suscités pendant les entretiens et l’analyse. Cette élaboration des thèmes est issue de lectures répétées des transcriptions et de la consultation des notes prises avant et après chaque entretien, individuellement et en supervision. Une attention particulière a été portée aux mots ou expressions marquants et évocateurs, aux messages ou récits centraux émergeant dans et entre les récits des participants, et à l’évolution de la relation entre la personne qui mène l’entretien et la personne interrogée (Cartwright, 2004), avec une curiosité pour les pensées ou sentiments suscités par cette relation (c’est-à-dire le transfert et le contre-transfert). Par exemple, si une idée, un sentiment ou un récit revenait à plusieurs reprises au fil de l’analyse, il était noté comme thème émergent possible, puis mis en regard des récits d’autres participants, discuté en supervision et comparé aux pensées et impressions initiales consignées dans le journal réflexif.
Pour limiter le biais de l’observateur (Cartwright, 2004), le chercheur principal a mis entre parenthèses ses motivations, ses intérêts et son expérience de vie (Tufford et Newman, 2012), en notant qu’il avait auparavant travaillé en milieu carcéral auprès de pères et qu’il s’intéressait donc naturellement aux dynamiques père-fils et à la manière dont l’incarcération les affecte. De même, le chercheur principal s’intéressait à la masculinité et à la façon dont elle se manifeste ou change avec le temps. En tant que chercheur masculin ayant eu une figure paternelle, il abordait cette recherche d’une position d’initié à certains égards, mais restait extérieur du fait de son parcours de vie (son père n’a jamais été incarcéré ni absent). Le biais de l’observateur a été atténué par la supervision individuelle et de groupe, ainsi que par un journal réflexif. Pour rester attentif à son propre intérêt pour la relation avec son père et à la façon dont il pouvait colorer le processus de recherche, il a suivi une thérapie personnelle régulière pendant toute la durée de l’étude afin de mieux prendre conscience de ces conflits et sentiments personnels et de les mettre entre parenthèses.
Pour chaque participant, l’effet du fait de grandir avec un père incarcéré se traduisait par un éventail d’expériences intrapsychiques et interpersonnelles. Que les participants se soient identifiés à leur père ou désidentifiés de lui, celui-ci semblait hanter ou régir leur vie de diverses manières. Faute d’avoir vécu une base de sécurité au foyer, les participants semblaient perdus dans le monde, à ses marges, en quête d’un lieu de sécurité psychique. Ils ont décrit la nécessité de tenir bon face à l’effet psychique de l’absence de leur père, de grandir vite, et la perte de leur innocence d’enfant au passage. Le contenu comme le déroulement des entretiens ont nourri l’analyse, qui a abouti à l’identification de quatre thèmes principaux, présentés ci-dessous. Ce sont toutefois surtout des données verbales qui sont présentées, car il importe d’ancrer les thèmes dans ce que les participants ont réellement dit pour que leur voix soit fidèlement représentée. L’interprétation de ces citations, en lien avec les recherches et les théories pertinentes, sera proposée dans la discussion.
Ce thème traduit la présence du père dans la vie de chaque participant, de la personne qu’il était, qu’il aurait pu être ou qu’il aurait dû être, une image rémanente qui semblait hanter leur vie présente. Le père semblait occuper un espace liminal dans les récits des participants : un état d’ambiguïté produit par son statut de détenu. Les participants ont décrit leurs efforts pour donner sens à l’absence de leur père et à son effet sur leur parcours de vie singulier, certains s’identifiant à ce que leur père était dans le monde, y compris à ses actes sanctionnés, ou s’en désidentifiant. Certains participants ont décrit une image plus bienveillante, qui ne reflétait peut-être pas toujours leur père dans sa totalité.
Les participants parlaient de leur père de manières variées. Robert a décrit son père avec richesse, expliquant qu’il le gardait au premier plan de son esprit et s’en servait souvent comme guide : « Je me sers souvent de lui pour prendre des décisions. Comment il ferait ça ? Pourquoi il a réagi comme ça ? » (Robert, entretien 1). Il soulignait pourtant en même temps qu’il avait « pris le chemin inverse » de son père, en « essayant de briser ce cycle » (Robert, entretien 3). Robert avait tendance à se concentrer sur les qualités admirables de son père et soulignait le caractère particulier de leur relation : « J’étais extrêmement attaché à lui, même si je ne le voyais pas beaucoup » (Robert, entretien 1). Mais il prenait aussi ses distances avec les pires aspects de son père, ce que reflète son usage du « tu » pour décrire « la réactivité ou l’agressivité » de son père : « tu n’aimes pas ça, d’une certaine façon tu détestes ça » (Robert, entretien 1).
Fiachra a décrit une image négative de son père, un « agresseur » qui, même s’il avait « fait amende honorable dans sa propre tête, n’a jamais essayé de faire amende honorable envers sa famille » (Fiachra, entretien 2). Fiachra voyait son père comme « l’opposé de tout ce que j’étais ou que je suis devenu. Quelqu’un que je ne pouvais pas admirer, dont je ne pouvais pas dire c’est mon père » (Fiachra, entretien 3). Fiachra avait tendance à souligner ses propres qualités sans mentionner ses défauts, comme s’il cherchait à mettre en avant toutes les façons dont il n’avait pas été façonné par l’héritage de son père. Cela semblait influer sur la façon dont il voulait que ses propres enfants le voient : « Et je me souviens d’avoir eu une conversation avec eux… Est-ce que vous avez déjà entendu quelqu’un dire du mal de moi ? Et ils ont dit non, jamais, et j’ai dit, bon, peut-être que ça vous dit quelque chose… de qui je suis et de mon caractère » (Fiachra, entretien 2).
Paul, comme Robert, remarquait les ressemblances entre son père et lui, même s’il semblait les considérer avec plus d’ambivalence. Au départ, il exprimait un jugement sévère sur les gens qui laissent derrière eux leurs responsabilités familiales en faisant un travail dangereux : « Pourquoi putain tu te maries, mec, on pourrait y rester… et c’est égoïste d’avoir une famille et de faire ce genre de boulot » (Paul, entretien 1). Au troisième entretien, pourtant, il reconnaissait que « d’un autre côté, j’ai abandonné ma famille », en le présentant comme une façon de protéger ses enfants pour qu’ils ne soient pas « abîmés et foutus en l’air » (Paul, entretien 3), et en reconnaissant que ses actes faisaient écho à l’abandon de la famille qu’il attribuait à son père quand celui-ci était allé en prison, alors que « [nous] aurions dû être la priorité » (Paul, entretien 1). Peut-être pour cette raison, et à cause de son manque d’« instinct paternel » (Paul, entretien 3), il semblait chercher à empêcher la transmission d’une paternité dysfonctionnelle, ce que l’on retrouve aussi chez Harry : « Il y avait des aspects où je sentais que j’avais été abîmé par mon éducation et que je ne voulais pas imposer à [mes enfants] » (Harry, entretien 3). Leur expérience d’avoir été élevés par un père assombrissait leur attitude à l’égard de leur propre paternité.
Les participants ont raconté comment ils étaient devenus « sauvages » (Harry), « destructeurs » (Robert), « violents » (Ben) et « anti-flics » (Glen), reproduisant certains des comportements et attitudes les plus antisociaux de leur père. Il semblait que la plupart des participants voyaient en eux des échos de leur père, malgré son absence relative dans leur vie : « Je crois que l’éducation compte beaucoup plus que l’inné. Pourtant, il y a plein de choses qui reflètent cette espèce de… transmission génétique de lui à moi, c’est dingue » (Glen, entretien 1). Que les participants aient voulu ou non que la présence (ou l’absence) de leur père les influence, elle les a influencés, même s’il s’agissait de s’en éloigner : « Il était vraiment à l’opposé de tout ce que je défends » (Fiachra, entretien 1). Les participants semblaient décrire leur père comme un guide, à la fois pour ce qu’il faut faire et pour ce qu’il ne faut pas faire : « J’ai vu ce qu’est le contraire de la liberté quand mon père était enfermé à [la prison]… et je me suis dit… putain, non, je n’irai pas là-bas » (Paul, entretien 1).
Les participants éprouvaient un mélange de sentiments à l’égard de la présence de leur père et de son rôle de « père ». Glen et Harry, bien qu’à des étapes de vie et à des âges différents, l’un ayant encore son père et l’autre non, entretenaient tous deux une relation avec leur père qui n’était pas celle d’un fils avec un père, mais plutôt avec un « oncle bizarre » (Glen, entretien 1) ou un « étranger », avec une « énorme distance » entre eux (Harry, entretien 1). Pour Harry, cette relation d’« étranger » avait commencé dès le moment de l’incarcération, quand il a décrit le fossé qui venait de se creuser entre eux, en sachant « que tu vas quitter ce parloir et qu’il ne viendra pas avec toi » (Harry, entretien 1). Il n’a pas pu combler cet écart après l’incarcération, notant l’« énorme distance entre [eux] » et reconnaissant qu’« une fois que ce lien a été rompu… il ne serait jamais réparé » (Harry, entretien 1).
Glen vivait une ambivalence à l’égard de son père, disant qu’il le « respectait en tant qu’homme » (Glen, entretien 1), qu’il l’« aime bien, d’une façon bizarre » (Glen, entretien 1), mais que c’était une « personne horrible » (Glen, entretien 3) dans l’« ombre » (Glen, entretien 1) de qui il s’était senti pendant ses jeunes années. Robert exprimait une ambivalence semblable, faite de sentiments contradictoires de colère et d’amour : « Quand je sais certaines des choses qu’il a faites à ma famille, c’est sans doute la seule personne que je frapperais… [rires] et ensuite je le prendrais dans mes bras » (Robert, entretien 2). Même Fiachra, bien qu’il « [le tienne] pour responsable de l’éclatement de la famille » (Fiachra, entretien 1), reconnaissait la façon dont son père avait influé sur son parcours de vie : « Est-ce que mon père m’a aidé ? Oui, énormément, mais d’une façon qu’il ne saura jamais » (Fiachra, entretien 2).
La présence du père s’est amenuisée quand l’incarcération a commencé, les participants se souvenant d’avoir ressenti la perte et la distance lors des visites : « Le truc le plus étrange au monde, c’est de t’asseoir avec ton père… et puis tu repars. Tu n’as plus ce contact, tout ça c’est fini, tout ce que tu avais » (Harry, entretien 1). Les barrières physiques ou les séparations, qui faisaient que « tu n’avais pas le droit de passer de l’autre côté pour le prendre dans tes bras » (Ben, entretien 2), empêchaient d’éprouver physiquement la présence du père. Paul a décrit comment son père était « toujours dans une cage » quand ils lui rendaient visite, et qu’il fallait utiliser « le téléphone et juste parler à travers ça » (Paul, entretien 1). Sa présence semblait s’estomper ou devenir plus difficile à atteindre, même s’ils pouvaient le voir et lui parler : « C’était presque comme si mon père était mort, mais que je n’avais pas le droit de faire son deuil » (Ben, entretien 1). C’était comme si l’enfermement s’étendait aussi aux participants, de sorte que père et fils se trouvaient en un sens tous deux « derrière les barreaux », incapables de vraiment se rejoindre. Il semblait que ces sentiments de perte et de distance, dont les barreaux de la cage de la prison sont l’image, continuaient de contraindre la relation père-fils même après l’incarcération, imposant entre père et fils une distance qui, pour certains participants, paraissait infranchissable. Les participants ont dit ne pas pouvoir s’engager pleinement avec leur père, la cage tenant lieu de représentation de la barrière psychique qui se dressait désormais entre eux.
Ce thème traduit le processus de mise à distance que les participants appliquaient à leur monde émotionnel intérieur et les façons dont ils se protégeaient de ce qui était trop douloureux à éprouver. Cette mise à distance ou cette déconnexion prenait différentes formes. Les participants ont décrit comment elle avait affecté leurs relations intimes, en les poussant à se tenir à distance des autres ou à s’empêtrer dans des relations dysfonctionnelles. Il semblait que, par moments, les participants voulaient s’abriter derrière un mur de protection psychique, ce que révélaient à la fois la manière dont ils racontaient leurs expériences et la manière dont ils étaient perçus dans la rencontre relationnelle de l’entretien. Il y avait pourtant des moments où les participants parvenaient à reconnaître ce processus et à toucher une douleur émotionnelle qui semblait enfouie depuis longtemps.
Ce thème est peut-être le mieux résumé par l’idée de la « forteresse de solitude » (Paul, entretien 2), qui renvoie au refuge de Superman, loin des exigences de la civilisation, où aucune blessure ne peut vous atteindre : « J’ai cette capacité unique de repousser les choses, de les mettre dans une boîte, de les pousser au fond et de les laisser là jusqu’à ce que je sois prêt à m’en occuper, ou pas » (Paul, entretien 2). Le chercheur se sentait parfois buter contre le mur d’une forteresse avec certains participants, au point qu’ils ne pouvaient pas aller plus loin quand il les questionnait, évoquant le « mur de briques dans ma tête. Je ne veux juste pas aller au-delà de ce point » (Ben, entretien 2). Chez d’autres, ce blocage était plus subtil, comme la tendance de Paul à rire chaque fois que nous abordions des sujets émotionnellement difficiles : « Je ne sais pas comment m’exprimer là, je ne sais pas ce que je… il faut que tu me donnes une piste, que tu m’indiques une direction que je peux viser [petit rire] » (Paul, entretien 3), ou celle de Glen à parler des actes sanctionnés de son père sur un ton amusé et léger : « Si je ne me marre pas de ce que j’ai vécu, putain, je vais finir par me mettre à pleurer » (Glen, entretien 2). Ben a comparé l’entretien à un interrogatoire : « Je crois que ce serait plus adapté à une pièce blanche… J’ai été pas mal interrogé par les flics aussi, ça ressemble beaucoup plus à ça qu’à un journaliste » (Ben, entretien 3). Cela a suscité chez le chercheur un fort sentiment de culpabilité, ainsi qu’une méfiance accrue à l’idée de questionner au-delà du « mur de briques ».
Les participants ont évoqué les conséquences de cette mise à distance de leur monde intérieur. Robert a raconté qu’il s’était « fait interner [lui-même] en psychiatrie » au début de l’âge adulte, en notant que « si tu gardes tout en bouteille, tu n’es qu’une grosse bouteille en verre, et un jour elle explose » (Robert, entretien 1). Paul aussi reconnaissait la façon dont il refoulait sa vie émotionnelle : « Le problème, quand tu as autant de petites boîtes de Pandore compartimentées, c’est qu’un jour elles vont forcément exploser » (Paul, entretien 2). Il semblait que cette distance intérieure s’accompagnait d’un besoin de présenter de soi une image qui ne reflétait pas toujours l’expérience intérieure : « Et parfois on finit par se croire quand on met un masque, c’est une partie du problème » (Ben, entretien 3). Cette protection de soi semblait s’étendre aux relations intimes, la dépendance émotionnelle étant évoquée comme menaçante et contraignante : « Je ne peux pas… me poser, je n’y arrive pas… je grimpais aux murs, putain » (Paul, entretien 1). Robert a évoqué sa propre méfiance envers les relations, en la reliant à sa peur de reproduire les comportements de son père : « Je ne suis… pas en couple… je ne voudrais pas du contrôle qu’une femme aurait », de peur de « [réagir] peut-être de la même façon [que son père] » (Robert, entretien 2).
Le format d’entretien a confronté les participants à la distance et au silence qu’ils avaient mis entre eux et leurs premières expériences douloureuses. Parler longuement d’eux-mêmes semblait réduire cette distance : « Vous me poussez vers les parties inconfortables auxquelles je ne veux pas penser. Rien que le silence peut faire ça » (Ben, entretien 3). Fiachra a pris conscience, pendant les entretiens, qu’il avait « refoulé tellement de choses », qu’il avait « compartimenté » (Fiachra, entretien 2) ses expériences, mais il ne mesurait l’ampleur de ce phénomène qu’en parlant avec le chercheur. Les participants ont raconté comment ils avaient « effacé » (Robert, entretien 1) ou « occulté » (Paul, entretien 1) des souvenirs douloureux, « [voulant] parfois que le temps passe » et « [voulant] que ça devienne un souvenir lointain » (Harry, entretien 2). Le besoin de se tenir à distance des expériences douloureuses semblait conduire les participants à « construire [leurs] propres cages » (Harry, entretien 2), ce qui indique que cette distance et cette déconnexion avaient un coût, celui de l’enfermement.
L’espace offert pour parler de l’expérience de l’incarcération de leur père, bien que difficile, semblait important pour les participants, qui pouvaient ainsi mettre des mots sur quelque chose qu’ils n’avaient jamais formulé ou dont ils n’avaient pas conscience : « Être de l’autre côté de la table à parler autant, c’est dur… quand je me suis cogné à ces murs, c’était la première fois que je me rendais vraiment compte que le mur était presque totalement impénétrable » (Ben, entretien 3). Même si cet espace de parole était vécu comme inconfortable ou menaçant, les participants semblaient vouloir formuler leurs expériences pour qu’« un autre gamin ne se retrouve pas assis… ici, comme moi maintenant, dans 20 ans, à parler à quelqu’un comme vous et à dire exactement la même chose » (Ben, entretien 3). Les participants semblaient vouloir dépasser ce mur défensif et contribuer à un changement positif pour les personnes qui traversent une expérience semblable : « Si on continue à cacher ces trucs sous le tapis, si on les relègue dans l’histoire sans jamais gratter dessous, il n’y aura jamais un moment où les gens sauront peut-être s’y prendre de manière plus fluide » (Harry, entretien 2). Le besoin de rester à distance changeait à mesure que l’enfance s’éloignait : « Tu passes par ces périodes où tu effaces peut-être tout et tu mets ça de côté. Et puis un jour, il faut juste que tu en parles vraiment » (Robert, entretien 2).
Ce thème décrit les manières dont les participants se sont sentis aliénés, détachés et isolés des autres. Les participants ont décrit le fait d’être repoussés vers les marges, vécu à la fois comme une contrainte imposée et comme quelque chose à embrasser. L’ombre de l’incarcération de leur père et l’expérience de stigmatisation qui en a résulté ont pesé sur leur enfance et se sont prolongées à l’âge adulte. Il s’y ajoutait un sentiment de méfiance et de soupçon, enraciné dans leur propre expérience d’avoir été rejetés.
Les participants ont évoqué le sentiment d’être aliénés de la société, soit par choix, soit parce qu’ils avaient été poussés vers les marges, en particulier après l’incarcération de leur père. Chez certains, ce sentiment d’être « au bord de la vie » (Harry, entretien 2) précédait toutefois l’incarcération de leur père, puisqu’« il n’y avait jamais eu de normalité en tant que famille » (Glen, entretien 2), en lien avec le mode de vie général de la famille, dicté par l’influence du père : « Tous ceux qu’on connaissait vivaient en dehors de ce qu’on appelle une vie normale… on n’était pas normaux » (Ben, entretien 1). Cela s’est encore amplifié après l’incarcération, les participants racontant avoir été injustement « étiquetés » et « ostracisés » (Ben, entretien 1) et transformés en « parias » (Harry, entretien 1), au lieu d’être vus pour ce qu’ils étaient.
Certains participants ont pris le chemin « sauvage » (Robert, entretien 1) après l’incarcération de leur père, en embrassant la marge : « J’ai… été étiqueté, et j’ai… fini par adhérer moi-même à cette étiquette. Les gens partaient du principe que j’allais devenir comme mon père. Alors j’ai commencé à me comporter comme lui, alors que je ne l’avais jamais fait jusque-là » (Ben, entretien 1).
Le chercheur a eu le sentiment d’être un « étranger » face à l’expérience de la marge vécue par les participants, comme s’il était placé dans la position de quelqu’un de l’intérieur, conventionnel, appartenant à la société « normale », qui ne comprendrait pas forcément : « Ce qui est bizarre, c’est que probablement de votre point de vue, [les pères absents] ce ne serait pas quelque chose de normal » (Robert, entretien 3). Ce sentiment d’être mis à l’écart par rapport aux participants semblait renvoyer à une perception ressentie de ce qu’avait été, pour eux, le fait d’être mis à l’écart après l’incarcération de leur père.
Paul et Harry se sont tous deux sentis fortement stigmatisés en tant que fils de prisonniers politiques : « On avait des manifestants devant l’école qui nous emmerdaient pendant le procès de mon père… On n’était que des gamins, putain » (Paul, entretien 3). Harry a raconté comment sa vie avait été « passée au crible et discréditée », alors qu’il était un enfant qui « n’avait jamais rien fait de mal. Et d’un coup, maintenant, tu es entièrement en faute… d’un coup, tu es persona non grata » (Harry, entretien 1). Paul partageait un sentiment semblable : « Sincèrement, je n’ai jamais eu l’impression de trouver ma place dans la société normale » (Paul, entretien 1). Ils ont réagi en s’éloignant de ces lieux stigmatisés : « Je suis parti en mer vers 17 ans… c’était une bonne façon de mettre de la distance entre moi et cet endroit » (Harry, entretien 2). Paul a évoqué des périodes d’appartenance, où il trouvait des groupes en marge de la vie : « La scène punk a toujours été très accueillante » (Paul, entretien 1). Harry et Paul ont tous deux décrit avoir trouvé des espaces où ils pouvaient développer un sentiment d’eux-mêmes hors du carcan du jugement d’autrui, au lieu d’être « subis » et « supportés » (Harry, entretien 2) par leur entourage : « Tu commences à découvrir que tu n’es pas ce sale petit connard d’Irlandais que ces gens te hurlent » (Harry, entretien 2). Harry avait pourtant toujours l’impression de porter ce fardeau de stigmatisation : « Tu portes ça toute ta vie… et tu aurais beau vouloir t’en débarrasser, tu ne peux pas t’empêcher d’en garder une partie » (Harry, entretien 1). Cela laissait Harry « toujours sur la défensive… et ça [l’]a suivi jusqu’à aujourd’hui » face à ce que les autres pourraient dire ou penser de lui, en raison de l’héritage de l’incarcération de son père, un sentiment que partageait Ben lorsqu’il a confié sa peur du « sentiment d’être différent à nouveau » (Ben, entretien 2).
Ben a parlé de la façon dont il se sentait coincé entre deux mondes, sans se sentir chez lui dans aucun : « Mais ici, j’ai constamment l’impression de devoir encore jouer ce personnage en deux parties… J’adore être un inconnu, un visage parmi des millions de gens, ça rend tout tellement plus facile » (Ben, entretien 1). Ben voulait échapper à son histoire et pensait que partir physiquement à l’étranger était la façon d’y parvenir, mais au moment des entretiens il se sentait « complètement perdu », comme s’il était « dans l’espace » (Ben, entretien 3).
Ces expériences de mise à l’écart s’accompagnaient d’une « méfiance accrue envers toute personne en position d’autorité » (Ben, entretien 1) et d’une désillusion à l’égard de personnes qu’ils avaient auparavant admirées : « Je veux dire, on les voit comme des figures paternelles, mais ce ne sont pas des figures paternelles » (Robert, entretien 2). Paul reconnaissait qu’il était « malsain d’être tout seul », mais se sentait aussi « désabusé très vite » quand il fréquentait d’autres personnes (Paul, entretien 3). Il semblait que les participants attendaient davantage des personnes qu’ils admiraient, dans leur enfance comme à l’âge adulte, certains devant affronter la déception de la désillusion : « C’était très décevant de comprendre que ces gens n’étaient que des connards sous des formes différentes » (Ben, entretien 1).
Tous les participants ne se sont cependant pas sentis repoussés vers les marges1. Le « réseau » social attentif de Glen (Glen, entretien 2) et son grand-père, « qui était comme [son] père » (Glen, entretien 1), semblaient le protéger du sentiment d’isolement social qui imprégnait les récits d’autres participants, ce que reflète son sentiment actuel d’appartenance : « Je n’ai autour de moi que des gens qui me soutiennent vraiment, qui m’aiment et qui apportent quelque chose de positif à ma vie » (Glen, entretien 2). Même si Ben se sentait coincé entre deux mondes, il avait trouvé un lieu d’appartenance dans sa relation de longue durée : « J’ai toujours un peu mis un mur entre moi et à peu près tout le monde jusqu’à ce que je rencontre ma copine, elle m’a aidé à abattre tout ça » (Ben, entretien 2). Bien que Robert se soit parfois senti comme « l’original » de sa communauté quand il était enfant, il avait continué à y vivre, notant que « c’est la route vers laquelle tu reviens toujours, pour une raison ou une autre » et se sentant désormais « proche des gens » (Robert, entretien 1) ; il restait cependant méfiant à l’égard des relations intimes.
Contrairement à leurs premières expériences de mise à l’écart, certains participants semblaient y avoir remédié en vieillissant. Fiachra insistait fortement sur l’importance de ses propres enfants et sur la création d’un environnement bienveillant et accueillant : « J’ai toujours essayé de m’assurer de subvenir à leurs besoins quand ils avaient besoin de quelque chose. Et c’est sans doute à cause de la mauvaise relation que j’avais avec mon père, que je n’ai pas voulu ça pour eux » (Fiachra, entretien 2). Avec les participants qui avaient trouvé leur place dans le monde, le chercheur a ressenti un fort sentiment de contentement : « J’ai jeté l’ancre là-bas, j’ai tout fait, je construis des choses, et je crois que je vis une assez belle vie » (Harry, entretien 2). À l’inverse, chez ceux qui dérivaient encore ou n’étaient pas vraiment posés, une lueur de solitude et d’incertitude traversait leurs récits : « Ouais, juste perdu, juste perdu en ce moment. Perdu sur qui je suis » (Ben, entretien 3).
Ce thème décrit la nécessité pour les participants de tenir bon face à l’effet de l’incarcération de leur père. Il reflète aussi les difficultés qu’ils ont eues à tenir bon et ce qu’on attendait d’eux dans ce processus. Pour la plupart, l’incarcération de leur père a été un événement qui a changé leur vie et bouleversé irrévocablement le système familial : « En tant que famille, on a explosé », laissant la vie familiale sans « une certaine substance, il manquait un cadre » (Harry, entretien 1). Dans ce vide, tenir bon semblait la seule manière de faire face, les participants ayant le sentiment d’avoir « grandi très vite » (Fiachra, entretien 1). Ben sentait qu’il « devait prendre les choses en main, sinon ça allait empirer » (Ben, entretien 2). Certains participants ont fait face en affichant une « façade » (Ben, entretien 2), en recourant à la violence, en « [l’]effaçant pendant longtemps » (Robert, entretien 1), ou en devenant farouchement « indépendants » et « l’homme de la maison » (Paul, entretien 3).
Certains participants ont ainsi ressenti le besoin de prendre le rôle de leur père, un rôle parfois contesté au retour de celui-ci : « Il s’est mis à jouer la figure paternelle autoritaire… C’est moi qui ai été l’homme de la maison, c’est moi qui ai tenu le coup ici pendant que tu étais dedans » (Paul, entretien 1). Ben aussi a montré à son père qu’il « n’était plus le même gamin que celui qu’il avait laissé en partant quatre ans plus tôt », en étant « violent envers lui » (Ben, entretien 2). La dynamique a aussi changé envers leur mère et leurs frères et sœurs. Glen a dit s’être senti comme un « sauveur » à l’égard de sa mère, qu’il voyait comme une « femme vraiment vulnérable » (Glen, entretien 2). Ben et Fiachra ont tous deux ressenti le besoin d’être le « protecteur » (Fiachra, entretien 1) de leurs frères et sœurs plus jeunes : « Il fallait que je sois le plus fou, comme ça les gens me laisseraient tranquille et laisseraient mon frère tranquille, et on aurait ce niveau de protection » (Ben, entretien 2). Les participants ont décrit une perte de l’innocence de l’enfance et une exposition brutale aux épreuves des adultes : « J’avais conscience de trucs bizarres dès mon plus jeune âge », comme de « faire le tour d’un magasin avec elle en me disant qu’on n’a pas beaucoup d’argent » (Glen, entretien 3). Harry se souvenait de « quelqu’un qui regardait mes photos de classe de cette époque et qui m’a dit tu as arrêté de sourire, tu faisais juste une grimace à l’objectif, il n’y avait pas de sourire. … On grandit vite dans cette situation » (Harry, entretien 1).
Ce désir de tenir bon face à la douleur de l’incarcération de leur père et à son effet sur leur famille signifiait que la vulnérabilité devait être refoulée. Les participants évoquaient souvent sur un ton détaché des expériences précoces difficiles, en se rappelant les événements mais pas les émotions. Mais derrière cet extérieur « calme et maître de soi » (Robert, entretien 1), des lueurs de vulnérabilité se manifestaient, comme lorsque Harry a eu les larmes aux yeux en parlant des injustices du monde, en les reliant à sa propre expérience d’enfant innocent, arraché à l’innocence sans avoir son mot à dire : « Les gens sont entraînés dans des choses dans lesquelles ils n’ont aucune envie d’être entraînés ou sur lesquelles ils n’ont aucune prise. Voilà, c’est ça le problème pour moi » (Harry, entretien 1). Ce sentiment d’injustice, de « pourquoi moi ? », se retrouvait dans les récits de Paul et de Fiachra sur la façon dont ils avaient été éloignés de leur milieu de vie, Paul dans un centre de détention pour mineurs et Fiachra dans un foyer, sans avoir leur mot à dire : « J’avais juste l’impression que c’est arrivé à mon père et que c’est arrivé à moi, pourquoi ? Je ne comprenais pas » (Paul, entretien 2) ; « personne ne m’a jamais donné l’occasion de pouvoir répondre » (Fiachra, entretien 3). Les participants ont dû, par nécessité, tenir bon et grandir avant l’heure. Ils n’avaient pas le sentiment d’avoir le choix : « Qu’est-ce que tu veux faire d’autre ? Il n’y avait personne d’autre pour aider » (Ben, entretien 2).
Il semblait que tenir bon avait été nécessaire pour les participants et les avait façonnés en profondeur : « Ça a clairement eu un impact énorme sur la façon dont j’ai été façonné, formé, et sur qui je suis maintenant » (Fiachra, entretien 2). Bien qu’il leur ait manqué ce « berceau familial où se reposer » (Harry, entretien 2), tous les participants faisaient preuve d’une forme de résilience, qui suscitait chez le chercheur une admiration sensible. Cette résilience se reflétait dans la manière dont ils avaient accepté leurs premières expériences et dont celles-ci avaient orienté leur attitude envers la vie : « Est-ce que ça m’agace ? Non. Ça a fait de moi qui je suis et ce que je suis, et ça me permet d’être assez philosophe sur la vie, tu sais, que ce n’est pas une question d’avoir les meilleures chances du monde, tu sais, tu vas devoir faire avec ce que tu as » (Harry, entretien 1).
Les participants semblaient reprendre le contrôle de leurs conditions de vie et commencer à les façonner de manière qui ait du sens pour eux, en empruntant délibérément une autre voie, déterminés à changer les choses pour des personnes dans des situations semblables (même s’ils ont parfois été désillusionnés par la suite) : « Je veux qu’ils aient ce que je n’ai pas eu, je suppose, c’est-à-dire quelqu’un qui se batte pour eux. Et c’est pour ça que je suis entré dans [ce métier]. C’est un peu pour ça aussi que ça m’a épuisé » (Ben, entretien 2). Certains participants ont trouvé des façons de continuer à tenir bon dans leur vie d’adulte, par le travail dans le cas de Harry : « J’avais tendance, tu sais, à m’enfouir là-dedans et à devenir… enveloppé dedans… absorbé par ton travail » (Harry, entretien 2). Pour Robert, c’était la quête de justice au nom de son père qui semblait l’aider à tenir bon face à toute cette douleur, même s’il reconnaissait que cette quête ne réglerait pas forcément tout : « Tu as tendance à bloquer d’autres choses, comme regarder des photos de lui ou entendre des histoires entre-temps… parce que tu sens qu’il y a eu une injustice, alors tu… te dis que si tu obtiens justice… tout ira bien. C’est un de ces trucs, sans doute pas » (Robert, entretien 3).
Tenir bon avait un coût. C’était comme si les participants devaient traverser leurs premières expériences et prendre assez de distance pour pouvoir enfin affronter la douleur qu’ils avaient mise de côté : « Il n’y a jamais eu de moment, des années avant, où j’étais… à l’aise pour en parler. C’était trop proche de moi à ce moment-là » (Harry, entretien 2). La stratégie de Ben, qui consistait à être celui sur qui l’on peut compter et qui se débrouille seul, utile dans ses jeunes années, semblait s’être retournée contre lui à l’âge adulte, puisqu’il a connu des idées suicidaires et une addiction, ce qui a créé un clivage en lui : « J’ai toujours eu l’impression de mentir un peu à tout le monde, parce que je fais semblant que tout va bien, que tout est bien, mais je souffre toujours de problèmes d’addiction, j’ai toujours les mêmes problèmes de santé mentale que quand j’étais gamin, je les ai juste enterrés sous une fausse réussite » (Ben, entretien 1).
Certains voyaient cependant l’incarcération de leur père comme un mal nécessaire. Ben a expliqué que « la prison a été la meilleure chose qui soit arrivée à [mon père], parce qu’elle lui a donné le temps de réfléchir à tous les problèmes sur lesquels il devait réfléchir, et il en est sorti complètement différent » (Ben, entretien 1). Pour Fiachra, l’éloignement de son père du milieu familial était une nécessité pour leur sécurité, en raison des « abus subis par [ses] sœurs » (Fiachra, entretien 1). Glen a livré son jugement honnête sur l’incarcération de son père : « J’ai toujours un peu pensé qu’ils faisaient sans doute ce qu’il fallait en l’enfermant » (Glen, entretien 1), Harry notant lui aussi qu’« à certains égards, [on] était mieux sans lui » (Harry, entretien 3).
Les quatre thèmes, « Le père liminal », « Protéger l’intérieur », « Repoussés vers les marges » et « Tenir bon », semblent refléter le bouleversement important du monde psychique des participants après l’incarcération de leur père, à la fois dans la façon dont ils s’y sont confrontés pendant leur enfance et dans la façon dont elle a modifié leur mode de relation à eux-mêmes et aux autres, plus tard, à l’âge adulte. Le père liminal renvoie à l’espace que le père occupait à la frontière entre présence et absence pendant et après son incarcération, ainsi qu’à la manière dont les participants se sont identifiés à leur père ou désidentifiés de lui. Protéger l’intérieur décrit comment les participants se sont protégés d’expériences intérieures douloureuses. Repoussés vers les marges décrit les manières dont ils se sont sentis en marge de la vie. Enfin, Tenir bon illustre comment les participants ont fait face à l’incarcération de leur père, en grandissant tôt, en réprimant leur vulnérabilité et en perdant leur innocence au passage. Pris ensemble, ces thèmes indiquent que les participants semblent avoir vécu leur père comme une présence liminale pendant et après son incarcération. Son incarcération les a contraints à demeurer dans un espace en bordure des choses, a façonné les manières dont ils se protégeaient de la douleur émotionnelle et a créé le besoin de tenir bon face au tumulte de cette expérience. Les résultats seront discutés au regard des recherches antérieures et de ce qu’ils apportent à la compréhension de l’expérience des fils face à l’incarcération paternelle.
Les résultats prolongent les recherches antérieures sur la perte ambiguë (par exemple, Bocknek et al., 2009 ; King et al., 2024), la stigmatisation (par exemple, McGinley et Jones, 2018), la gestion d’émotions intenses (par exemple, Kautz, 2017), le fait de grandir vite ou la parentification (par exemple, Zhang et Flynn, 2025), et la résilience ou le fait de « tenir bon » (par exemple, Johnson et Arditti, 2023). Par exemple, si les recherches et la théorisation antérieures sur la perte ambiguë ont montré combien il est douloureux pour les familles de composer avec la « présence-absence » paradoxale d’un parent incarcéré (Bocknek et al., 2009 ; Boss, 1999 ; King et al., 2024), les résultats de cette recherche révèlent ce qu’est, de l’intérieur, l’expérience de cette perte du point de vue du fils, et comment elle façonne ensuite le développement de son identité. Repoussés vers les marges se rattache aux recherches antérieures sur la perte des liens sociaux et l’imposition d’un stigmate (par exemple, Breen, 2008 ; McGinley et Jones, 2018 ; Zhang et Flynn, 2025). Alors que les recherches antérieures examinent l’expérience de la stigmatisation au moment où elle se produit pour la famille et l’enfant, les présents résultats décrivent la manière dont la stigmatisation a été vécue comme une peine imposée aux participants eux-mêmes, une peine qui continuait de résonner en eux aujourd’hui encore, laissant certains dans un état d’entre-deux. En ce sens, la stigmatisation était intimement liée à la liminalité de leur père. La relation père-fils a été à certains égards repoussée vers les marges, tout en prenant une place croissante dans la vie psychique des participants et dans la formation de leur structure de caractère, ce qui illustre le paradoxe de l’absence-présence évoqué plus haut. Dans ce processus, la méfiance envers les autres a grandi, en particulier envers les personnes en position d’autorité, ce qui fait écho aux résultats de Miller et al. (2011), selon lesquels des expériences précoces négatives peuvent entraîner une vigilance accrue à la menace, de la méfiance et des relations sociales dysfonctionnelles.
Ces changements interpersonnels s’accompagnaient d’un changement intrapersonnel, au sens où celui-ci concerne l’expérience que la personne fait d’elle-même, sa relation à elle-même et la relation entre les parties du soi. Protéger l’intérieur reflète la manière dont les participants se sont défendus contre la douleur émotionnelle de l’incarcération de leur père, défense qui s’est muée en stratégie générale contre les émotions douloureuses. Peut-être pour gérer l’intensité de ces expériences précoces, les participants recouraient à divers processus défensifs, comme l’isolation de l’affect (se souvenir des faits, mais non de l’émotion des événements anciens), l’idéalisation et la dévalorisation (placer leur père sur un piédestal ou voir en lui la source de tous leurs problèmes ; Freud, 1966) ou l’identification à l’agresseur (Ferenczi, 1988 ; Howell, 2014). Cela rejoint les observations de Sack (1977) sur les comportements agressifs de fils de pères incarcérés. Comme de nombreux participants avaient été exposés aux comportements violents ou antisociaux de leur père avant l’incarcération, il est probable que cela ait suscité une angoisse à laquelle ils ont répondu en s’alignant sur ces traits de leur père, en particulier dans leurs premières années, ou, dans d’autres cas, en l’idéalisant (Frosh, 2012). De même, ce sentiment d’identification à certains aspects de leur père a pu servir à combler la distance et l’angoisse suscitées par son incarcération.
Les participants ont pu hériter de certains scénarios de masculinité de leur père et de la culture plus large (Connell et Messerschmidt, 2005). Ce sentiment d’identification à certains aspects de leur père a pu les conduire à privilégier les manières de faire face à l’émotion décrites plus haut, alignées sur une version plus hégémonique de la masculinité, qui les empêchait d’exprimer et de ressentir pleinement la douleur de leurs premières expériences ; ce scénario a toutefois commencé à se modifier chez certains avec l’âge, laissant émerger un rapport différent et plus expressif à l’émotion, qui reflète peut-être une masculinité plus attentionnée (Miller, 2010).
Le père liminal et Tenir bon ouvrent de nouvelles manières de comprendre ce qu’est cette expérience. Les participants semblaient vivre un sentiment persistant de perte ambiguë (Bocknek et al., 2009 ; Boss, 1999, 2007 ; King et al., 2024) face à l’incarcération de leur père et à ses effets en ricochet sur leur vie. L’incarcération a poussé leur père dans un espace liminal, qui a changé la dynamique père-fils, une liminalité qui semblait perdurer après l’incarcération. Il y avait pour les participants un sentiment de perte floue : leur père était réduit à l’espace contraint du parloir et n’était plus une présence physique dans leur vie quotidienne. C’était comme si chaque participant avait porté le deuil de quelque chose (Baker, 2001 ; Berzoff, 2003 ; Freud, 1917 ; Kernberg, 2010) quand son père est allé en prison : les attentes d’une relation père-fils idéale, un changement de l’image de leur père (désormais un « criminel »), un changement de sa présence physique tangible. Leur père existait désormais dans un espace transitionnel, laissant les participants aux prises avec l’« énigme de la présence absente » (Taiana, 2014). Eux aussi ont été placés dans un état d’entre-deux, aux frontières de leur ancienne vie, comme le montre Repoussés vers les marges.
Il semble que, même si leur père restait en vie, l’incarcération ait tué une part de lui ou de leur relation dans leur esprit, ce qui a conduit à une expérience de perte et de deuil. Il restait aux participants une sorte de « blessure paternelle » (Miller, 2013), une empreinte douloureuse de son absence, dont les répercussions se prolongeaient à l’âge adulte. Une blessure paternelle peut se définir comme un « conflit intériorisé et non résolu entre père et fils » (Diamond, 2007, p. 161), provoqué par l’absence physique ou émotionnelle du père. On peut aussi considérer que la liminalité du père l’a empêché de gagner le statut de « père » aux yeux de ses fils, faute d’avoir répondu à certaines attentes d’implication et de présence (Brown-Weinstock et al., 2023). L’incapacité du père à s’impliquer et à pourvoir aux besoins, selon les normes dominantes de paternité et de masculinité (Dermott, 2014 ; Hanlon, 2012 ; Randles, 2020), a pu influer sur ces sentiments de perte. Le caractère ambigu et socialement sanctionné de la perte semblait laisser aux participants cette blessure intérieure, à laquelle ils répondaient par des processus défensifs comme ceux décrits plus haut, ainsi que par la répudiation, le désaveu, l’idéalisation et la suridentification (Balcom, 1998).
La présence subtile du père semblait avoir des conséquences interpersonnelles, en particulier dans les relations intimes, en influant sur leur manière d’être en relation avec les autres (Jones, 2007) ainsi que sur leur peur d’être eux-mêmes des pères dysfonctionnels. Certains avaient réussi à dépasser ces peurs et vivaient des relations de longue durée, tandis que d’autres semblaient plus réticents à s’engager dans ces liens. La peur de l’enchevêtrement émotionnel, une faible estime de soi ou le besoin d’être le protecteur ou le sauveur caractérisaient les récits des participants et influaient sur leur manière de vivre leurs relations intimes (Balcom, 1998). Sans la présence d’un père, la capacité à tolérer et à gérer des relations multiples semblait devenir plus difficile pour les participants (Jones, 2007).
Ces façons de réagir ont toutefois pu être aussi des façons d’élaborer cette perte et d’entrer dans le processus de deuil. Comme Baker (2001) et Kernberg (2010) l’ont montré dans leur description psychanalytique de la perte, le deuil comporte souvent une intériorisation progressive de la relation soi-autre (ici, la relation père-fils), un attachement interne qui se maintient tout au long de la vie et peut orienter la trajectoire de vie, la formation de l’identité et les valeurs. À l’image des observations de Fraiberg et al. (1975) sur la manière dont les parents peuvent faire entrer des expériences relationnelles passées dans leurs rencontres avec leurs enfants, les participants de cette étude semblaient porter en eux cet attachement interne à leur père et s’en servir comme guide pour leurs relations et leur philosophie de vie, pour ce qu’il faut faire comme pour ce qu’il faut éviter. Le père, malgré son absence, semble s’intérioriser dans le monde psychique des participants (Jones, 2007).
Dans ce contexte, Tenir bon représente la façon dont les participants, poussés au-delà d’un seuil vers un espace psychique obscur et inconnu après l’incarcération de leur père, ont affronté ce bouleversement déconcertant en intériorisant leur relation « perdue » avec leur père et en la laissant influer sur la formation de leur identité et sur ce qu’ils jugeaient important dans la vie (King et al., 2024). Pour certains, cela voulait dire s’identifier à lui et presque prendre sa place dans le système familial (par exemple, Ben, Paul, Glen). Pour d’autres, cela voulait dire se servir de lui comme d’un guide intérieur pour naviguer dans les relations et les difficultés de la vie (par exemple, Robert). Ou encore, cela voulait dire utiliser cette image paternelle intérieure comme un symbole négatif contre lequel se définir (par exemple, Fiachra). Peut-être cette incorporation du père dans le monde interne et dans le sentiment d’identité en construction a-t-elle permis aux participants de maintenir un lien affectif avec lui. Il semble que la présence-absence du père soit restée avec les participants pour le reste de leur vie, comme si « l’ombre de l’objet [le père] était tombée sur le moi [le fils] » (Freud, 1917).
L’une des forces de cette recherche tient au recours à des entretiens multiples, ce qui rejoint les résultats de Goyes et Sandberg (2025). Ce choix a permis à davantage de confiance de s’instaurer entre le chercheur et chaque participant, et donc d’accroître la richesse et la finesse des données disponibles pour l’analyse. Une limite tient peut-être au fait que tous les participants venaient de familles nucléaires de type occidental, ce qui a pu influer sur leur expérience de l’incarcération de leur père, par comparaison avec des systèmes de parenté où de nombreux adultes partagent la responsabilité de s’occuper des enfants.
Les recherches futures devraient prendre en compte l’effet de l’étape de vie sur l’élaboration de cette expérience. Il se peut que l’étape du développement de vie (Erikson, 1994) influe sur la manière dont les participants donnent sens à cette expérience. Dans cette étude, il était clair que certains participants en étaient au début de l’élaboration, tandis que d’autres avaient déjà trouvé une forme de paix avec elle. Il semble très probable que l’effet de l’absence du père pour les participants de cette étude, ainsi que pour les hommes en général dont le père a été incarcéré pendant une période substantielle et clé de leur enfance, soit aussi lié au contexte familial et social plus large dans lequel elle s’est produite, notamment à la capacité de la famille à élaborer la perte et à la disponibilité d’expériences compensatoires et substitutives. De même, la diversité des types d’infraction a pu influer sur l’expérience de l’incarcération du père (par exemple, violences sexuelles par opposition à incarcération politique), ce qui justifie d’explorer l’effet du type d’infraction sur l’expérience vécue des fils. Dans cette étude, certains participants (par exemple, Harry et Paul) estimaient que leur père avait été incarcéré à tort, ce qui a pu produire une expérience qualitativement différente du fait d’avoir un père incarcéré, par opposition à Fiachra, dont le père avait commis des violences sexuelles, qui tendent à entraîner une stigmatisation plus lourde (Harper et al., 2024).
Pour les équipes cliniques qui travaillent avec des fils et des familles touchés par l’incarcération paternelle, les implications sont les suivantes : a) l’incarcération entraîne un changement fondamental de la relation père-fils, vécu comme une perte qui peut avoir des effets à long terme, et comprendre l’effet de ce changement est donc essentiel pour comprendre comment ce public se rapporte à sa vie émotionnelle et aux autres ; b) les fils de personnes détenues peuvent recourir à un éventail de processus défensifs pour gérer la douleur émotionnelle et maintenir le lien avec leur père, mais ces processus peuvent aussi entraver l’expression de leur vulnérabilité et leur confiance, ce qui signifie qu’il faut davantage de temps pour construire une relation thérapeutique ; et c) la stigmatisation (et le sentiment d’aliénation qui en résulte) se prolonge dans la vie adulte, ce qui laisse penser que, pour la clinique auprès de ce public, il importe d’explorer les échos de la stigmatisation dans le présent, mais aussi de s’attaquer dès l’enfance à la stigmatisation et au sentiment de déconnexion, peut-être en veillant à inclure ces fils dans des groupes sociaux où ils se sentent appartenir (Bradshaw et al., 2024). Par exemple, des services destinés aux familles de personnes détenues, comme Care After Prison (s. d.) et le Bedford Row Family Project (2021), proposent actuellement des soutiens aux membres des familles. Ces services pourraient envisager d’élargir leur mission à des groupes sociaux spécifiques pour les enfants de personnes détenues, centrés sur des activités partagées qui permettent de nouer des relations significatives entre pairs et qui traitent la stigmatisation, la solitude et les difficultés émotionnelles, animés par des équipes cliniques formées.
Les prisons gagneraient aussi à favoriser davantage la relation père-fils, afin d’atténuer le sentiment de perte des fils qui restent. Il pourrait s’agir de rendre les prisons plus accueillantes pour les enfants et de permettre davantage de contacts entre pères incarcérés et fils. Un projet théâtral mené à bien en 2024 à la prison de Mountjoy, à Dublin, a donné à des hommes détenus, dont certains étaient pères, la possibilité de créer et de jouer un spectacle illustrant leurs expériences d’oppression et leur désir de briser le cycle du trauma pour leurs propres enfants (Ruane et Dyas, 2024). Ce projet (qui s’adressait spécifiquement aux hommes détenus) leur a permis d’accéder à un état de vulnérabilité, qui leur a permis de se lier plus profondément à leur famille. C’est un exemple d’une autre manière d’organiser les visites : les jeunes enfants pourraient-ils participer aux projets dans lesquels leur père est engagé, ou y assister ? Existe-t-il une possibilité que des projets innovants comme celui-ci favorisent l’approfondissement des liens père-fils ?
La politique actuelle du service pénitentiaire irlandais prévoit que les personnes détenues ont droit à une visite physique par semaine, mais la réalité est tout autre (Chambers, 2023). Le service pénitentiaire irlandais devrait s’efforcer de garantir le respect de sa politique et des exigences légales. La nature des visites en prison pourrait aussi changer, par exemple en élargissant et en déployant des programmes comme le programme Parenting Inside mené par le Bedford Row Family Project (2021), en insistant sur la possibilité de vivre, entre pères incarcérés et fils, des expériences favorables au développement (par exemple, jeux physiques, activités communes, contact physique approprié et lien, pour réduire le sentiment de liminalité du père). Les équipes qui travaillent avec ces familles, en particulier avec les fils, devraient prendre en compte le rôle du modelage, de la reconnaissance et de la verbalisation des émotions, pour aider ces fils à traverser les sentiments profonds et conflictuels suscités par l’incarcération de leur père.
En conclusion, cette recherche visait à explorer l’expérience vécue du fait de grandir avec un père incarcéré, du point de vue de fils devenus adultes. L’adoption d’une approche qualitative d’inspiration psychanalytique a permis de dégager quatre thèmes centraux : le père liminal, protéger l’intérieur, repoussés vers les marges et tenir bon. Dans les récits des participants, le sentiment de perte provoqué par l’incarcération de leur père s’est propagé tout au long de leur vie, en orientant leurs décisions et leurs valeurs à mesure qu’ils devenaient adultes, et a eu toute une série d’autres effets, comme la persistance de la stigmatisation et le besoin de se défendre contre les aspects douloureux de cette expérience.
Cette étude souligne la nécessité de prêter davantage attention à la manière dont l’incarcération paternelle peut être vécue comme un sentiment de perte persistante par les fils qui restent, d’une manière qui va au-delà d’une simple expérience de perte ambiguë et semble au contraire façonner en profondeur leur manière caractéristique d’être au monde, comme le montre la façon dont les participants ont décrit l’usage de leur père comme modèle de ce qu’il faut faire et de ce qu’il faut éviter, et la façon dont sa présence subtile continuait d’occuper leur esprit au présent. Compte tenu des effets profonds et durables de l’incarcération paternelle, il semble important de donner aux fils de pères incarcérés la possibilité de réduire la liminalité de la présence de leur père. Cela pourrait passer par des changements des pratiques carcérales qui permettent davantage de contacts et d’engagement avec le père incarcéré, de façon à lui permettre de conserver une partie de son rôle dans le système familial, et donc son rôle de « père » auprès de son fils, fût-ce sous une forme modifiée. Notre étude apporte une compréhension nouvelle et plus profonde de ce qu’est l’expérience de l’incarcération paternelle du point de vue du fils adulte, et offre un autre regard pour évaluer l’effet de l’incarcération paternelle sur les fils.
Complexe Systémique : à retenir
L’article éclaire une population peu visible en consultation : des hommes adultes qui viennent pour une addiction, une dépression ou des difficultés de couple sans relier d’eux-mêmes leur histoire à l’incarcération de leur père. La notion de père liminal prolonge la perte ambiguë décrite par Boss et rappelle, dans une lecture systémique, que l’absent continue d’organiser le système : identifications et contre-identifications, parentification du fils devenu « homme de la maison », peur de répéter avec ses propres enfants. Pour la pratique, trois repères se dégagent : explorer le lien au père incarcéré même quand il paraît clos, prendre le temps qu’exigent les défenses (humour, murs, détachement), et travailler les échos présents du stigmate. Les propositions sur les parloirs et les groupes de pairs intéressent aussi les services qui accompagnent les familles. Les limites sont celles d’une étude à six participants aux parcours marqués par des traumatismes multiples, dans un contexte irlandais et britannique où les infractions paternelles vont de la détention de stupéfiants aux violences sexuelles et aux condamnations politiques ; l’interprétation repose largement sur le contre-transfert d’un seul chercheur. À lire avec la revue sur la thérapie relationnelle après l’incarcération, et avec l’article sur la nouvelle paternité.
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Traduction non officielle en français de « Le père liminal » : une étude qualitative de l’expérience d’hommes dont le père a été incarcéré, par Senan Tuohy-Hamill, John O’Connor et Paul Murphy, Family Relations, publication en ligne anticipée (2026), doi : 10.1111/fare.70224, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableau présenté en liste). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « “The Liminal Father”: A qualitative study exploring men's experiences of paternal imprisonment », publié dans Family Relations (2026) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Tuohy-Hamill, S., O’Connor, J., et Murphy, P. (2026). « Le père liminal » : une étude qualitative de l’expérience d’hommes dont le père a été incarcéré (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/le-pere-liminal-etude-qualitative-de-l-experience-d-hommes-dont-le-pere-a-ete-incarcere (Œuvre originale publiée en 2026 dans Family Relations, publication en ligne anticipée, e70224 (2026) ; republiée en 2026 par Family Relations, https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1111/fare.70224)
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