Métier · Posture
Autorité, responsabilité, pouvoir, légitimité : quatre qualités qui fondent la posture de celui ou celle qui intervient, comme les quatre pieds d’une table. Elles s’imbriquent les unes dans les autres — et quand l’une manque, l’édifice penche toujours du même côté.
On peut voir ces quatre piliers comme des qualités humaines incarnées par l’intervenant auprès des personnes qu’il accompagne. Quand quelqu’un est solidement centré sur chacune d’elles, cela produit déjà, en soi, des effets thérapeutiques : la posture parle avant les techniques.
Et leur intérêt ne se limite pas au cadre de la thérapie. Ce sont des repères précieux pour comprendre une famille, une institution, une entreprise : partout où quelqu’un exerce une fonction auprès d’autres personnes.
La crédibilité que l’on s’accorde à soi-même.
La capacité d’assumer les conséquences de ses actes.
La capacité de produire un effet, un écart entre l’avant et l’après.
La place reconnue et accordée par la collectivité.
L’autorité, ici, n’a rien à voir avec le fait de commander. C’est la crédibilité que l’intervenant s’accorde à lui-même : une forme d’autovalidation. Elle vient de soi, elle est autogénérée ; personne ne peut la transmettre de l’extérieur, et elle se gagne ou se perd au fil des validations que l’on s’accorde. Deux sources l’alimentent : la connaissance et l’expérience.
Ce sont tous les apprentissages effectués par une personne, grâce aux opportunités qui se sont présentées à elle et à travers lesquelles un enseignement a pu être reçu. Être exposé à un savoir ne suffit pas : encore faut-il être en mesure de l’assimiler et de l’intégrer. Des troubles des apprentissages peuvent y faire obstacle. Mais le contexte de vie aussi : un enfant qui doit contribuer à faire manger sa famille le soir n’est pas disponible de la même manière pour acquérir des connaissances théoriques.
Cette connaissance est un véritable patrimoine, mais un patrimoine à manier avec philosophie : elle dépend éminemment du contexte. Ce qui fait autorité à un moment du cycle de vie peut ne plus rien valoir à un autre. Je peux savoir comment éduquer un jeune enfant et me retrouver totalement démuni à l’adolescence. Et si je change brutalement de monde — quelqu’un qui passe du jour au lendemain d’un milieu populaire à une fortune considérable, ou l’inverse —, une partie des connaissances accumulées ne me sert plus à rien ; dans le pire des cas, elle me rend inadapté au nouveau contexte.
L’expérience, c’est la connaissance éprouvée dans la pratique. Elle se réfère à tous les apprentissages réalisés à travers les essais, les erreurs, les échecs : une connaissance empirique, qui ne s’acquiert que dans l’exercice. Pensez à Seul au monde, où Tom Hanks, naufragé, finit par dessiner un visage sur un ballon qu’il baptise Wilson : jour après jour, il apprend de ses erreurs, traverse des colères et des frustrations, et c’est cela — et non un savoir théorique — qui lui apprend à survivre. Ou pensez aux candidats d’émissions d’aventure : certains se sont entraînés des mois à faire du feu chez eux, dans le sud de la France, et découvrent en arrivant sur une île tropicale que l’humidité, le bois disponible et la fatigue changent complètement l’équation.
Les deux sources sont indispensables : la connaissance seule, sans la pratique, ne donne pas d’autorité, et l’expérience seule, sans la connaissance, reste un peu aveugle. D’où l’importance de continuer à se former, à lire, à se maintenir en état d’alerte intellectuelle. L’expérience de vie de l’intervenant, elle, est toujours une alliée puissante : elle vient renforcer son autorité aux côtés de ses connaissances. C’est aussi vrai en institution : un directeur qui permet à ses équipes de se former augmente leur autorité.
La responsabilité, c’est la capacité d’assumer les conséquences de ses actes : remplir ses engagements, se porter garant pour soi-même ou pour d’autres. Un parent assume la responsabilité des actes commis par ses enfants ; un dirigeant, celle des actes commis par les personnes qui travaillent avec lui. C’est une position, et une posture de maturité.
Il ne faut surtout pas confondre responsabilité et culpabilité. Dire de quelqu’un qu’il est responsable, c’est lui reconnaître une qualité, pas le désigner comme coupable. Celui qui en est doué anticipe les conséquences de ses actes, de ses paroles et de ses comportements sur les autres.
En thérapie, on travaille toujours à rendre les personnes aussi responsables que possible, en fonction des capacités de chacun : cette qualité est directement liée à la capacité de remise en question et donc d’action. Pour agir, pour changer, il faut se sentir responsable. Si j’attribue sans cesse aux autres la responsabilité de mes comportements, de mes attitudes, de ma manière de parler ou de mon agressivité, alors il m’est impossible de me remettre en question — et donc de changer quoi que ce soit.
Le pouvoir, c’est la capacité de produire un effet, de créer un écart entre l’avant et l’après l’intervention. Un influenceur a du pouvoir : ce qu’il dit ou montre a un impact sur les gens. Et l’on peut dire, sans que ce soit choquant, que le thérapeute doit avoir un certain pouvoir : sinon, ce qu’il fait ou ce qu’il dit n’aurait aucun effet sur les personnes qui viennent consulter.
Ce pouvoir implique évidemment de grandes responsabilités, et il est rigoureusement encadré par l’éthique et la déontologie. Le pouvoir exercé par l’intervenant a toujours vocation à améliorer les choses : c’est justement parce que nos actes ont des conséquences qu’il doit être tenu.
Là où l’autorité est autogénérée, la légitimité, elle, est accordée par la société. Elle renvoie à la position légale, au statut, à la place reconnue par la collectivité et qui attribue une fonction sociale. La légitimité professionnelle peut être sanctionnée par un diplôme, un certificat, la reconnaissance d’un centre d’enseignement ou celle des collègues.
Elle se lit tout aussi bien dans les autres sphères, et la famille recomposée en offre l’illustration la plus limpide : une belle-mère peut avoir l’autorité, la responsabilité et le pouvoir, sans avoir la légitimité. Les enfants jouent en général admirablement bien de cette faille, avec le fameux « tu n’es pas mon père », « tu n’es pas ma mère ». Le beau-parent tient en réalité sa légitimité de la validation des parents. Pour prendre une métaphore d’outre-Manche : si les parents sont les rois, le beau-parent est Premier ministre. Il peut avoir beaucoup de pouvoir, de responsabilité et d’autorité, mais ce sont les détenteurs de la Couronne qui décident de la légitimité qu’ils lui accordent. Certaines personnes viennent d’ailleurs consulter parce qu’elles traversent une crise de légitimité, ou une crise d’autorité — et les deux sont souvent liées.
Les quatre piliers ne valent pas séparément : ce sont leurs combinaisons qui font la posture. Et les déséquilibres portent des noms très précis.
D’où un principe simple, et très utile à garder en tête : ne jamais accepter une responsabilité dont on n’a pas le pouvoir associé.
Ces quatre piliers ne sont pas l’apanage de l’intervenant : ils font partie de la matière transmise aux personnes accompagnées. Toute l’intervention vise à permettre, à chacun des protagonistes impliqués, le plein exercice de l’autorité, de la responsabilité, du pouvoir et de la légitimité.
À retenir
L’autorité pour agir. La responsabilité pour assumer. Le pouvoir pour transformer et produire des effets. La légitimité pour revendiquer le droit de réaliser les actions utiles, pour soi ou pour les siens.
S’il s’agit d’une famille, parents comme enfants doivent pouvoir assumer pleinement leur position, chacun dans son rôle et dans la mesure de ses possibilités. S’il s’agit d’une institution, le principe vaut pour le dirigeant, le cadre, l’employé comme l’usager du système. Et cette transmission ne fonctionne qu’à une condition : que l’intervenant, le premier, incarne les quatre.
Comment citer cet article
Besse, J. (2022, 2 janvier). Les 4 piliers de l'intervenant. Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/les-4-piliers-de-l-intervenant
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