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PLOS ONE · Couple
Pourquoi des couples nigérians installés aux États-Unis et au Canada se défont-ils de l’intérieur sans forcément divorcer ? Une équipe de recherche a interrogé quinze personnes sur ce qu’elles observent autour d’elles. Dix thèmes ressortent : rôles de genre bousculés par l’emploi des femmes, obligations envers la famille élargie, surmenage, souffrance tue, maltraitance, infidélité, statut migratoire et prière comme seul recours.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Les causes perçues de l’insatisfaction conjugale chez les personnes immigrées nigérianes en Amérique du Nord : une étude qualitative, par Jochebed Ade-Oshifogun, Augusta Olaore et Kwabena Adu Agyemang, publié dans PLOS ONE (Public Library of Science) (2025), doi : 10.1371/journal.pone.0327551, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les tableaux sont présentés sous forme de listes ; les déclarations de l’original (remerciements, disponibilité des données, financement, liens d’intérêts) sont reprises dans les notes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Cette étude déplace l’attention de la dissolution vers l’insatisfaction.
Jochebed Ade-Oshifogun, Augusta Olaore et Kwabena Adu Agyemang
Résumé
L’insatisfaction conjugale chez les personnes immigrées nigérianes en Amérique du Nord (NINA, Nigerian immigrants in North America) naît d’une interaction complexe entre transitions culturelles, stress d’acculturation et pressions socio-économiques. Cette étude transversale a suivi une approche phénoménologique et les lignes directrices des critères consolidés pour la publication de la recherche qualitative (COREQ) afin d’examiner les causes perçues de l’insatisfaction conjugale chez les NINA, au moyen d’entretiens approfondis avec 15 personnes résidant aux États-Unis et au Canada. Les personnes participantes étaient des adultes ayant vécu au moins un an en Amérique du Nord avec une personne nigériane à qui elles étaient mariées. Dix thèmes sont ressortis de l’analyse des données, qui mettent en évidence les principales difficultés conjugales rencontrées par les couples immigrés nigérians en Amérique du Nord. Il s’agit notamment des conflits culturels entre valeurs patriarcales et valeurs égalitaires, du stress financier, de l’insécurité de l’emploi et des obligations envers la famille élargie. D’autres difficultés tiennent aux normes sociales qui découragent la discussion ouverte, aux expériences de maltraitance, au manque de compétences relationnelles, à la pression des pairs et de la société, à l’infidélité, aux conflits autour de l’éducation des enfants, au stress lié à l’immigration et à un recours excessif à la prière sans interventions concrètes. Ces résultats soulignent la nécessité, pour cette population, de systèmes de soutien attentifs à la culture et de politiques visant à offrir un accompagnement conjugal culturellement adapté, des programmes d’éducation financière et des services de soutien en santé mentale accessibles et sensibles à la culture.
Le mariage est une institution fondamentale qui façonne les structures sociales dans le monde entier. La satisfaction conjugale est une construction dynamique influencée par des facteurs individuels, interpersonnels et sociétaux, parmi lesquels les traits de personnalité, la spiritualité, la communication, l’intimité et la santé mentale. La recherche souligne l’effet de variables sociodémographiques comme la profession, la durée du mariage, l’âge, le nombre d’enfants et la stabilité financière sur la satisfaction conjugale. L’expérience des personnes immigrées nigérianes en Amérique du Nord (NINA) offre un éclairage singulier pour examiner les difficultés qui surgissent dans les relations conjugales dans un contexte d’adaptation culturelle, d’acculturation et de bouleversements socio-économiques. Contrairement à la satisfaction conjugale, largement étudiée, l’insatisfaction conjugale, stade qui précède l’instabilité conjugale et une éventuelle dissolution, reste peu explorée, en particulier dans la population NINA. Comprendre les causes perçues de l’insatisfaction conjugale est essentiel pour prévenir les ruptures conjugales et favoriser des relations plus saines au sein de cette communauté immigrée.
Le passage des normes culturelles nigérianes aux attentes de la société nord-américaine (NA) pose aux personnes immigrées nigérianes des difficultés particulières, notamment en ce qui concerne les rôles de genre, les attentes financières et les systèmes de soutien. Le stress d’acculturation, l’évolution des rapports de genre, l’instabilité financière et l’isolement social ont été identifiés comme des facteurs clés de l’insatisfaction conjugale dans les populations immigrées [1,2]. La culture nigériane, majoritairement patriarcale, impose des rôles de genre traditionnels, qui se heurtent souvent aux normes plus égalitaires en vigueur en Amérique du Nord. La Politique nationale révisée du Nigeria en matière de genre (2021) montre comment les structures patriarcales perpétuent les inégalités fondées sur le genre, en renforçant la domination masculine et la subordination féminine. Si ces normes restent ancrées dans les communautés nigérianes, l’environnement nord-américain remet en cause ces conventions, ce qui entraîne souvent des conflits dans les relations conjugales [3].
En outre, la culture nigériane est profondément enracinée dans des structures de soutien communautaire qui favorisent le bien-être financier et émotionnel. Le caractère collectiviste de la société nigériane fait que les réseaux familiaux et communautaires apportent un soutien économique et social, notamment une aide pour la garde des enfants, les obligations financières et la médiation des conflits [4]. L’absence de ces réseaux de soutien traditionnels en Amérique du Nord aggrave les tensions conjugales, en particulier pour les femmes immigrées nigérianes, qui peuvent avoir du mal à concilier les attentes culturelles et les normes de leur nouvelle société [5]. De plus, les pressions économiques, dont l’attente de transferts d’argent vers la famille élargie restée au Nigeria, font peser un stress supplémentaire sur les relations conjugales. Selon les rapports de la Banque mondiale, les personnes immigrées nigérianes contribuent fortement aux transferts de fonds, qui ont atteint 19,55 milliards de dollars en 2022, ce qui souligne les charges financières susceptibles de mettre à mal l’harmonie conjugale [6].
Les difficultés économiques que rencontrent les personnes immigrées nigérianes en Amérique du Nord sont aggravées par les inégalités d’accès à l’emploi, le sous-emploi et les préjugés raciaux dans les pratiques d’embauche [7]. Beaucoup de personnes immigrées nigérianes subissent un déclassement professionnel faute de reconnaissance de leurs diplômes étrangers, ce qui limite leurs possibilités d’emploi et accentue les difficultés financières. Des études ont relié les difficultés financières à l’insatisfaction conjugale, en désignant l’instabilité économique comme l’une des principales causes de stress et de discorde dans les couples immigrés [2]. En outre, les déséquilibres de pouvoir dans les relations conjugales se traduisent souvent par une dépendance financière, qui renforce les dynamiques patriarcales et contribue à la violence entre partenaires intimes (VPI) [7].
Une littérature de plus en plus abondante examine l’insatisfaction conjugale, mais la plupart des études portent sur la dissolution du mariage, en particulier le divorce, plutôt que sur l’insatisfaction en tant que problème durable [1]. Des facteurs culturels et économiques dissuadent souvent les personnes immigrées nigérianes d’engager une procédure de divorce, si bien que beaucoup restent dans un mariage malheureux en raison d’obligations familiales, de soucis financiers ou de convictions religieuses [2]. Pourtant, comme l’insatisfaction conjugale précède souvent le divorce, elle demeure un domaine d’étude essentiel [7].
Dans cette étude, l’insatisfaction conjugale désigne toute perception ou expérience négative persistante au sein de la relation conjugale qui porte atteinte au bien-être émotionnel et physique, à l’épanouissement ou au sentiment de lien. Elle peut comporter une déconnexion émotionnelle, des attentes non satisfaites, des conflits de rôles de genre, une communication défaillante ou un stress cumulé résultant de dynamiques interpersonnelles ou de facteurs structurels [8,9].
La recherche existante met en lumière divers facteurs qui influent sur l’instabilité conjugale chez les personnes immigrées nigérianes, mais il subsiste une lacune importante dans la compréhension de l’apparition précoce de l’insatisfaction. Gbadegesin et Adefi relient les normes patriarcales des mariages de couples immigrés nigérians à la violence conjugale et à la discorde conjugale, sans examiner comment l’insatisfaction naît et évolue au fil du temps [10]. De même, Ekwemalor et Ezeobele étudient le stress lié à l’immigration et ses effets sur la santé mentale et la dynamique familiale, mais négligent la manière dont ces facteurs de stress contribuent à une insatisfaction conjugale persistante [11]. Sheykhi analyse les tendances mondiales du divorce sous l’effet de la modernisation, sans aborder l’insatisfaction sous-jacente qui précède la séparation [12]. Enfin, Sbarra et al. s’intéressent aux conséquences psychologiques et émotionnelles du divorce, mais cette équipe met l’accent sur l’après-divorce plutôt que sur la progression de l’insatisfaction qui mène à la rupture conjugale [13].
La recherche existante examine principalement la discorde conjugale, le divorce et les conséquences de l’après-divorce, en négligeant l’accumulation progressive d’insatisfaction qui précède la séparation. Cette étude déplace l’attention de la dissolution vers l’insatisfaction, en explorant la façon dont les personnes immigrées nigérianes traversent la discorde conjugale dans un paysage culturel étranger. Compte tenu de ces lacunes de la littérature, il est urgent de mener des recherches qui examinent les premiers signes et la progression de l’insatisfaction conjugale chez les couples immigrés nigérians. Comprendre l’intersection entre attentes culturelles, stress de l’immigration et dynamiques relationnelles peut fournir des éclairages précieux pour les stratégies de prévention et les interventions. Cette étude vise à combler cette lacune en explorant les expériences nuancées de l’insatisfaction conjugale dans cette population avant qu’elle ne débouche sur un divorce ou une séparation.
La plupart des recherches sur la satisfaction et l’insatisfaction conjugales portent sur des populations occidentales, et les études sur les personnes immigrées africaines en Amérique du Nord sont rares. Les études sur les relations conjugales nigérianes explorent surtout les rôles de genre, le patriarcat et les attentes financières au Nigeria, mais n’examinent pas comment ces dynamiques évoluent après la migration [4,5]. Si les études sur l’acculturation abordent les structures familiales immigrées, on comprend mal son effet précis sur l’insatisfaction conjugale chez les personnes immigrées nigérianes.
En outre, la recherche sur l’instabilité conjugale met souvent l’accent sur le divorce et les séparations légales, en négligeant l’insatisfaction durable sans rupture [1]. Beaucoup de couples immigrés nigérians, tenus par les normes culturelles et les contraintes économiques, restent dans un mariage insatisfaisant malgré d’importantes tensions conjugales [2]. La persistance de la détresse conjugale sans séparation montre la nécessité d’étudier l’insatisfaction comme un problème à part entière.
Cette étude comble cette lacune en explorant les causes perçues de l’insatisfaction conjugale chez les personnes immigrées nigérianes en Amérique du Nord. Le choix de s’intéresser aux expériences perçues plutôt qu’aux expériences vécues repose sur l’idée que, dans les communautés immigrées, les expériences sont souvent partagées collectivement et que les observations sociales, en particulier au sein de la famille élargie et des réseaux communautaires, façonnent fortement les perceptions individuelles des dynamiques conjugales. Comme le note Uzun, « au cœur de ces diverses communautés immigrées se trouve le rôle de la mémoire collective dans la préservation de leurs identités, de leurs histoires et de leurs expériences partagées propres [14] ». Cette approche réduit aussi le risque de stigmatisation, car les personnes participantes peuvent se sentir plus à l’aise pour évoquer des observations générales que des expériences personnelles. Cho souligne que le traumatisme migratoire est par nature collectif et interculturel, ce qui renforce la nécessité de méthodologies attentives à la culture [15]. Ainsi, en se centrant sur les perceptions, cette étude s’accorde avec des normes culturelles qui peuvent décourager la révélation directe de l’insatisfaction conjugale, tout en produisant des éclairages significatifs [16].
Par une approche qualitative, elle saisit des expériences vécues perçues, en éclairant les facteurs culturels, économiques et interpersonnels qui contribuent à la détresse conjugale. Les résultats serviront à concevoir des interventions culturellement adaptées pour atténuer l’insatisfaction et favoriser des relations plus saines dans cette population.
Cette étude a utilisé une approche de recherche qualitative transversale pour examiner les causes perçues de l’insatisfaction conjugale chez les personnes immigrées nigérianes en Amérique du Nord. Cette étude qualitative s’est appuyée sur un guide d’entretien semi-directif pour explorer les perceptions et les expériences des personnes participantes quant aux facteurs qui contribuent à l’insatisfaction conjugale chez les personnes immigrées nigérianes en Amérique du Nord. Cette approche phénoménologique explore les expériences vécues observées et leur signification du point de vue d’une personne [17]. Elle saisit de manière significative l’essence des expériences des personnes par une méthode réflexive et interprétative. La méthodologie de Van Manen associe des dimensions existentielles et herméneutiques, ce qui permet une compréhension approfondie des récits personnels et de leur signification [17]. Cette approche phénoménologique explore les expériences vécues observées et leur signification du point de vue d’une personne [17]. Elle saisit de manière significative l’essence des expériences des personnes par une méthode réflexive et interprétative.
Un échantillonnage raisonné a permis de recruter des personnes aux États-Unis et au Canada selon les critères d’inclusion suivants : (a) être une personne immigrée nigériane résidant en Amérique du Nord ; (b) être ou avoir été en couple marié avec une autre personne immigrée nigériane en Amérique du Nord ; (c) maîtriser l’anglais ; et (d) vivre en Amérique du Nord depuis au moins un an. Le recrutement s’est fait par l’intermédiaire d’organisations communautaires, d’Églises, d’envois de courriels et du bouche-à-oreille. Au total, 25 personnes se sont portées volontaires pour l’étude.
Bien que les personnes participantes aient été recrutées dans deux pays nord-américains différents, les États-Unis et le Canada, nous avons mené l’analyse de façon globale, car ces deux pays présentent d’importantes similitudes socioculturelles [18]. Ce sont deux pays occidentaux d’accueil de l’immigration, aux valeurs comparables en matière d’individualisme, de rôles de genre et de dynamiques familiales, qui façonnent la manière dont les problèmes conjugaux sont vécus et interprétés. Ces deux pays sont aussi les destinations d’immigration privilégiées des personnes nigérianes qui s’installent en Amérique du Nord [19,20].
La sélection des personnes participantes s’est faite à l’aide d’une liste de contrôle fondée sur les critères d’inclusion. Après l’obtention d’un consentement écrit par courriel, les données ont été recueillies par un entretien semi-directif entre juillet 2021 et septembre 2021. Chaque entretien a duré de 60 à 90 minutes et s’est déroulé en audio sur la plateforme Zoom, les personnes participantes utilisant des pseudonymes pour protéger leur identité. Le choix de la plateforme tenait au confinement lié à la pandémie de COVID-19 et au fait que les personnes participantes vivaient dans plusieurs États américains et provinces canadiennes.
Tous les entretiens ont été menés par des chercheuses formées, ayant déjà l’expérience du travail auprès de populations immigrées. Bien que des différences de genre aient pu exister entre les intervieweuses et certaines personnes participantes, tout a été fait pour que ces personnes se sentent à l’aise et respectées tout au long du processus, et aucune inquiétude n’a été exprimée quant au genre des intervieweuses. Les entretiens ont été menés sur Zoom sans vidéo, afin de préserver l’anonymat des personnes participantes et de favoriser un dialogue ouvert. Chaque séance s’est déroulée dans l’intimité du domicile de la personne participante, à l’heure de son choix, pour garantir la confidentialité et le confort. Les personnes participantes ont été informées qu’elles pouvaient interrompre ou arrêter l’entretien à tout moment. À la fin de chaque séance, elles ont été informées que l’équipe de recherche pouvait, au besoin, les orienter vers des services de santé mentale et un accompagnement psychologique. L’un des membres de l’équipe de recherche exerce dans le domaine de la santé mentale.
Le guide d’entretien semi-directif a été élaboré à partir d’une revue de la littérature, des résultats d’une étude antérieure de l’équipe de recherche [16] et de consultations avec des spécialistes du domaine. Le guide d’entretien comprenait des questions sur la fréquence de l’insatisfaction conjugale dans cette population et sur ce que les personnes participantes percevaient comme des facteurs qui y contribuent. Si les personnes participantes ne mentionnaient pas certains facteurs clés issus de la revue de la littérature, la personne qui menait l’entretien pouvait les orienter vers ces facteurs pour savoir si elles les jugeaient pertinents. Les questions étaient ouvertes, afin que les personnes participantes puissent exprimer librement leurs perceptions. Le guide d’entretien couvrait des domaines clés comme les questions culturelles, l’instabilité financière, la violence conjugale et les conflits de rôles de genre. Les entretiens ont été enregistrés en audio avec le consentement des personnes participantes et retranscrits mot pour mot pour l’analyse. Lorsque la personne participante était mariée, un seul des deux membres du couple a été interviewé, en privé. Bien que 25 personnes se soient portées volontaires, nous avons mené et analysé les entretiens en parallèle, en évaluant la saturation toutes les trois transcriptions. La saturation a été atteinte au 12e entretien, aucun nouveau concept n’apparaissant au-delà. Toutefois, pour garantir la confirmabilité et la profondeur, le recueil des données s’est poursuivi jusqu’à ce que 15 personnes aient été interviewées. Au total, 15 personnes ont mené à terme le processus d’entretien.
Cette étude a utilisé un devis phénoménologique descriptif pour examiner les perceptions et les expériences des NINA quant aux facteurs qui contribuent à l’insatisfaction conjugale. Enracinée dans l’œuvre philosophique de Husserl, la phénoménologie met l’accent sur l’exploration de la manière dont les phénomènes sont vécus tels qu’ils apparaissent aux personnes [21]. La phénoménologie descriptive exige de l’équipe de recherche qu’elle adopte une attitude phénoménologique en mettant entre parenthèses ses biais personnels, ses préconceptions et son attitude naturelle, afin de rester pleinement ouverte aux expériences vécues des personnes participantes [22]. L’équipe de recherche a pratiqué cette mise entre parenthèses par l’autoréflexion, la tenue d’un journal et un retour régulier sur cette mise entre parenthèses pendant le recueil et l’analyse des données.
La phénoménologie descriptive convient particulièrement pour obtenir des personnes participantes des descriptions détaillées et pour dégager les éléments essentiels d’un phénomène tel que le vivent différentes personnes. Cette méthodologie a été jugée idéale pour cette étude en raison du peu de recherches antérieures. Elle permet de mieux comprendre des phénomènes mal connus en se concentrant sur les caractéristiques distinctes et communes des expériences des personnes participantes.
L’étude a suivi le cadre d’analyse des données de Giorgi, une approche inspirée de Husserl, qui apporte rigueur et transparence à la recherche phénoménologique [22]. Ce cadre garantit que les résultats représentent fidèlement les descriptions des personnes participantes, en préservant sans altération les significations qu’elles visaient. Cette approche correspond à l’objectif de l’étude, qui est de rester au plus près des expériences vécues des personnes participantes [22]. Des données qualitatives provenant de diverses sources, notamment des notes de terrain, des mémos, des observations et des entretiens, ont servi à l’analyse. Les enregistrements des entretiens ont été retranscrits mot pour mot pour une analyse détaillée. Les données recueillies ont ensuite été comparées et analysées pour dégager des régularités émergentes à l’aide du logiciel NVivo. Les trois membres de l’équipe de recherche ont analysé les données séparément avant de comparer leurs interprétations. Mener d’abord des analyses séparées a renforcé la fiabilité, la crédibilité et la rigueur en réduisant les biais individuels, en assurant la triangulation, en consolidant la confiance dans les résultats et en favorisant la réflexivité [23].
La première phase a consisté en lectures répétées pour repérer les énoncés significatifs. Dans NVivo, nous avons organisé et catégorisé systématiquement les données pour dégager les thèmes clés à partir des transcriptions et des notes de terrain importées. Par un codage initial (ouvert), nous avons mis en évidence les segments de texte pertinents et leur avons attribué des étiquettes descriptives (nœuds) en fonction des régularités émergentes. Ensuite, un codage axial a permis de regrouper les codes apparentés en catégories plus larges, en affinant les liens entre les concepts. Enfin, nous avons mené une analyse thématique, en dégageant des thèmes transversaux et en veillant à ce qu’ils représentent fidèlement les expériences des personnes participantes.
Les résultats ont été confrontés aux données d’origine pour en garantir l’exactitude et le juste reflet des expériences des personnes participantes. La validation par les personnes participantes et le débriefing entre pairs au sein de l’équipe de recherche ont servi à valider nos interprétations. Les résultats ont été présentés sous forme narrative, et des citations ont été choisies pour étayer les résultats.
La crédibilité a été établie par un engagement prolongé avec les données et par des descriptions détaillées et complètes. Pour garantir la qualité et la fiabilité des données, l’équipe de recherche a mis en œuvre des stratégies comme la constitution d’une piste de vérification et la tenue d’un journal réflexif. Elle s’est servie de la piste de vérification pour préserver l’intégrité des données, en documentant minutieusement les données au moyen de mémos et du codage.
L’approbation éthique a été obtenue auprès du comité d’éthique institutionnel (IRB) de l’Université Andrews (protocole IRB no 21-071). Après la présentation de l’étude et les réponses aux questions des personnes participantes, un consentement éclairé écrit a été obtenu de chacune d’elles. La confidentialité et le droit de se retirer de l’étude à tout moment, sans conséquence, leur ont été garantis. La confidentialité a été préservée par l’usage de pseudonymes.
Tous les entretiens Zoom ont été réalisés avec les comptes Zoom sous licence de l’université, conformes aux politiques institutionnelles de protection des données et protégés par un chiffrement de bout en bout. Les entretiens étaient uniquement audio, sans vidéo ni nom d’affichage, pour renforcer l’anonymat. Les enregistrements ont été sauvegardés localement sur des disques sécurisés et chiffrés de l’université, et non sur le nuage de Zoom. Des pseudonymes ont été utilisés tout au long du traitement des données et de la présentation des résultats. Tous les fichiers électroniques étaient protégés par mot de passe, chiffrés et accessibles uniquement à l’équipe de recherche habilitée.
Le tableau 1 présente les caractéristiques démographiques des quinze personnes participantes. La plupart sont mariées (93,3 %) et la plupart résident aux États-Unis (60,0 %). La plupart des personnes participantes sont des femmes (66,7 %) et se sont mariées au Nigeria (73,3 %). Le tableau 2 présente l’âge moyen des personnes participantes, la durée de leur mariage et le temps passé en Amérique du Nord.
Tableau 1 — Caractéristiques démographiques des personnes participantes
Tableau 2 — Moyenne et écart type des variables démographiques
Les personnes participantes à l’étude étaient pour l’essentiel des personnes immigrées nigérianes d’âge moyen, la plupart âgées de 31 à 60 ans. La majorité étaient des femmes, mariées et vivant en couple. Recueillir à la fois des points de vue masculins et féminins a offert une perspective équilibrée, fondée sur les expériences actuelles de personnes mariées vivant ensemble. Beaucoup s’étaient mariées au Nigeria avant de migrer en Amérique du Nord, ce qui reflète un lien fort entre les relations conjugales d’avant la migration et l’expérience vécue dans un nouveau cadre. La plupart résidaient aux États-Unis, un groupe plus restreint vivant au Canada. Bien que les personnes participantes aient vécu dans deux pays, leurs expériences étaient semblables, ce qui a permis une description détaillée des expériences des NINA dans les deux pays.
Nous avons posé cette question aux personnes participantes : « À votre avis, l’insatisfaction conjugale est-elle fréquente chez les NINA ? » Neuf personnes sur 15 ont répondu que l’insatisfaction conjugale est fréquente chez les personnes immigrées nigérianes en Amérique du Nord. Les 6 autres y ont fait allusion indirectement, sans s’engager à dire qu’elle était fréquente. L’une des personnes participantes a évoqué le fait que des couples mariés peuvent connaître une insatisfaction conjugale avant d’immigrer en Amérique du Nord, mais qu’ils s’y sentent enhardis à divorcer ou à se séparer.
L’analyse a fait ressortir dix thèmes et huit sous-thèmes, présentés dans le tableau 3. L’étude a mis en évidence plusieurs facteurs perçus comme causes d’insatisfaction conjugale chez les NINA. Parmi eux figurent les conflits culturels, en particulier autour des rôles de genre, qui créent des tensions lorsque les valeurs patriarcales traditionnelles se heurtent aux normes nord-américaines d’égalité entre les genres. Le stress financier, lié au chômage, au sous-emploi et à l’obligation de soutenir la famille élargie restée au Nigeria, accroît la pression sur les relations conjugales. L’isolement social dû au manque de soutien familial aggrave encore ces difficultés, tandis que le stress d’acculturation, lié à l’adaptation à une nouvelle culture, provoque des malentendus entre les membres du couple. La maltraitance, émotionnelle comme physique, et l’infidélité ressortent aussi comme des causes majeures d’insatisfaction conjugale, des questions liées à l’immigration, comme les différences de statut de visa, contribuant à l’instabilité conjugale. L’étude a également montré qu’un manque de compétences conjugales essentielles, comme la communication, le respect et l’intimité sexuelle, privait les NINA des ressources nécessaires pour faire face au stress de l’émigration et de l’adaptation, ce qui aggravait l’insatisfaction conjugale. Les sections suivantes présentent et discutent les résultats de chaque thème.
Tableau 3 — Thèmes et sous-thèmes identifiés
Nombre de personnes participantes ayant évoqué chaque thème ou sous-thème (%).
Les 15 personnes participantes signalent toutes que des questions culturelles influent sur les relations au sein des couples immigrés nigérians. Elles ont observé que les différences culturelles entre l’Amérique du Nord et le Nigeria entraînent souvent des malentendus et un choc culturel, à mesure que les deux membres du couple s’adaptent à leur nouvel environnement. Les facteurs culturels perçus par les personnes participantes comme ayant un effet sur l’insatisfaction conjugale sont les questions de genre, les questions liées à la famille élargie, l’acculturation, la mentalité culturelle et le soutien social insuffisant. Ces facteurs sont décrits ci-dessous :
Quatorze des 15 personnes participantes ont désigné la culture patriarcale du Nigeria comme une source majeure de conflit pour les couples immigrés. Elles ont décrit les hommes nigérians comme dominants dans les relations et les femmes comme soumises, quel que soit leur niveau d’études. Ces personnes ont noté que les femmes étaient souvent exclues des décisions familiales. Elles ont en outre observé que beaucoup de couples immigrés nigérians se conforment sans les remettre en question à des pratiques culturelles patriarcales, ces normes étant profondément ancrées depuis leur éducation, ce qui conduit à l’insatisfaction conjugale et à des conflits culturels. Les personnes participantes ont expliqué qu’au Nigeria, les hommes disposent d’une grande autonomie dans le mariage sans être questionnés par leurs épouses. En Amérique du Nord, en revanche, les femmes sont plus enclines à contester l’autorité masculine, ce qui peut intimider des hommes nigérians habitués aux rôles de genre traditionnels. Selon elles, cette résistance des femmes crée souvent des tensions qui contribuent à l’insatisfaction conjugale.
Huit personnes participantes ont observé que la plupart des garçons nigérians sont élevés, culturellement, à l’écart des tâches ménagères, en raison de la vision traditionnelle de l’homme pourvoyeur et de la femme au foyer. De ce fait, une femme nigériane immigrée en Amérique du Nord, sans aide à domicile, peut avoir du mal à assumer toutes les tâches ménagères, ce qui mène à l’insatisfaction conjugale ou à une souffrance silencieuse. Les personnes participantes ont rapporté que, dans la culture patriarcale nigériane, l’homme a généralement le dernier mot sur la plupart des questions familiales. Dans la diaspora, cependant, le pouvoir de gain d’une femme peut modifier la dynamique de décision, au risque de remettre en cause le rôle traditionnel de l’homme et de blesser son ego culturel. Les personnes participantes ont par ailleurs observé que, comme les hommes nigérians ne sont souvent pas élevés pour participer aux tâches ménagères, la responsabilité de concilier travail et vie domestique pèse lourdement sur les femmes. Cette charge supplémentaire conduit fréquemment au stress et à l’insatisfaction conjugale.
Dans son éducation, l’homme comprend que c’est à la femme de faire les tâches ménagères. En tant qu’homme, je comprends que ma femme doit laver mes vêtements, servir les repas, aller au marché et s’occuper des enfants. C’est l’éducation de certains hommes quand ils grandissent et se marient, alors ils ont du mal à voir et à apprécier quoi que ce soit de différent. P12
On entend des histoires d’infirmières : dès qu’elles gagnent plus que les hommes, ils ont le sentiment que la femme va commencer à les commander, ou que la femme veut être l’homme parce qu’elle gagne plus, et toutes les luttes d’ego commencent. Tout ça parce que la femme gagne plus d’argent. Les hommes se sentent menacés ; ils ne sont pas contents que cela arrive. P11
Quatorze personnes participantes ont rapporté que le rôle traditionnel des femmes nigérianes, qui consiste à s’occuper des enfants et à tenir la maison, est souvent sous-estimé par leur conjoint, ce qui suscite l’insatisfaction des femmes. Pour les femmes nigérianes immigrées en Amérique du Nord, ce manque de reconnaissance est particulièrement frustrant, car elles cherchent à être reconnues comme des personnes productives et estimées, à l’image des autres femmes de leur nouvel environnement. Les personnes participantes ont noté que l’Amérique du Nord offre un climat plus favorable à l’émancipation des femmes, qui contraste fortement avec les normes patriarcales nigérianes. Elles ont observé qu’en Amérique du Nord, les femmes ont une plus grande autonomie, y compris la possibilité de divorcer ou de faire partir leur mari du foyer. Cela diffère nettement de la culture patriarcale nigériane, où les hommes exercent souvent une autorité sans contrôle, qui conduit parfois à des maltraitances sans conséquence ou presque.
Quatorze personnes participantes ont observé une inversion des rôles en Amérique du Nord, où les femmes assument de plus en plus le rôle de soutien de famille et attendent de leur mari qu’il partage les responsabilités domestiques. Selon leur perception, cette inversion des rôles laissait beaucoup d’hommes nigérians dans un sentiment d’impuissance. Ce déplacement des rapports de pouvoir, alimenté par l’emploi et l’émancipation des femmes, suscite souvent chez les hommes nigérians un sentiment de manque de respect et d’insatisfaction, qui crée des conflits et des tentatives pour forcer les femmes à la soumission. Pour les femmes qui n’adoptent pas pleinement cette liberté et cette émancipation nouvelles, le mari peut continuer d’attendre une relation de subordination, ce qui conduit à une souffrance silencieuse chez les femmes qui résistent à ce changement culturel.
Au Nigeria, les gens réfléchissent à deux fois avant de vouloir se séparer : qu’est-ce que les gens vont dire ? Oh, qu’est-ce que ma mère va dire… mais ici, les gens ne pensent pas à ce que les autres diront, ou alors on va simplement au tribunal, on entre au tribunal, ou on envoie un papier disant qu’on veut se séparer. Donc je pense qu’il y a plus de liberté, plus de latitude pour faire ce qu’on veut ici qu’au Nigeria, à cause des lois. P5
Les attentes qui vont avec le fait de vivre dans un autre environnement culturel. Ça touche les attentes de rôle et qui doit faire quoi ; on travaille et on n’a pas d’aide. Au Nigeria, les rôles et les responsabilités ne sont pas aussi flous. La femme tient la maison ; même si elle travaille, c’est toujours elle qui fait tourner la maison au Nigeria. La plupart du temps, l’homme pense que son travail consiste à subvenir aux besoins de la famille tant qu’il ramène l’argent. Ça devrait aller, euh, alors quand ils arrivent ici, ce n’est pas comme ça : les hommes sont censés participer aussi à la tenue de la maison et aux devoirs scolaires, s’occuper des enfants, alors ils ont un choc culturel. La plupart ne s’y préparent pas, donc quand ils arrivent, c’est un grand sujet d’insatisfaction, où la femme a le sentiment que tu ne peux pas tout me laisser. P12
Douze personnes participantes ont désigné les exigences de la famille élargie comme un facteur qui contribue aux questions culturelles vécues après l’immigration en Amérique du Nord. Elles ont rapporté que la culture nigériane valorise la dépendance financière à l’égard des familles immigrées qui ont « réussi », ce qui pousse les personnes nigérianes d’Amérique du Nord à soutenir leurs proches restés au Nigeria, souvent au détriment du bien-être financier de leur propre famille nucléaire. Dans ce contexte, la famille élargie comprend la belle-famille, les parents éloignés et même des personnes qui se considèrent comme de la famille. Les personnes participantes ont en outre observé que les normes culturelles nigérianes veulent que les enfants prennent soin de leurs parents âgés et leur obéissent, même à l’âge adulte. Cette attente selon laquelle les NINA prennent en charge les membres de la famille élargie est très stressante pour les jeunes couples NINA, en particulier lorsqu’ils accueillent en même temps deux beaux-parents dans leur foyer nord-américain. Les personnes participantes ont rapporté que lorsque des beaux-parents viennent en visite ou s’installent aux États-Unis chez leurs enfants, leur présence peut créer des tensions dans le couple, en particulier lorsque le mari fait passer l’avis de ses parents avant celui de sa femme dans les décisions. Certains beaux-parents exercent une forte emprise sur les mariages de couples immigrés nigérians en renforçant les attentes culturelles, notamment les rôles de genre traditionnels, les obligations financières et les dynamiques relationnelles, ce qui conduit souvent à l’insatisfaction conjugale. Les personnes participantes ont aussi noté que lorsque la belle-famille désapprouve l’un des membres du couple, cela intensifie encore les tensions et l’insatisfaction conjugales.
La belle-mère s’attend à ce que son fils rentre du travail, croise les jambes devant la télé et se fasse servir avec tout le monde. Vous savez, ça ne marche pas comme ça ici (en Amérique du Nord). Elles voient leurs petits-enfants mettre le linge à la machine, repasser ou laver la vaisselle. Oh, mon Dieu, « won ti fi iya je. won ti fi ori e gba paro » (On le torture. On a échangé son destin). P9
Dans notre culture, on attend de l’homme qu’il subvienne aux besoins de la famille élargie. On attend des hommes qu’ils prennent soin de leur mère et de leur père quand ceux-ci atteignent un certain âge, ce qui est normal. C’est accepté. C’est une attente générale, qu’on vive ici ou qu’on vive là-bas. Mais ce sont les autres, les tantes, les oncles, les frères et sœurs, et il faut payer leurs frais de scolarité. C’est là que ça devient épuisant pour certains de ces jeunes couples. P10
Six personnes participantes ont désigné l’assimilation à la culture américaine comme une source de stress dans les relations conjugales. Elles ont observé que l’exposition aux valeurs américaines, en particulier celles qui mettent l’accent sur la liberté individuelle, peut déplacer les frontières culturelles, les couples se sentant libres d’agir sans les contraintes traditionnelles des normes nigérianes. Ce déplacement crée parfois des tensions lorsque l’un des membres du couple adopte certains aspects de la culture américaine tandis que l’autre conserve les attentes nigérianes traditionnelles. Par exemple, les personnes participantes ont noté que l’influence d’Hollywood introduit des comportements comme le fait, pour un homme, d’ouvrir la portière de la voiture à son épouse, un geste peu courant dans la culture nigériane. Lorsqu’un des partenaires adopte ces comportements et l’autre non, il peut en résulter des malentendus et une insatisfaction conjugale.
De plus en plus de gens se rendaient compte, ou modelaient tout simplement leur mariage sur ce qu’ils voient peut-être chez eux. Puis, quand ils entrent dans une autre culture où le mariage et les rôles conjugaux sont un peu différents, ça déstabilise tout le monde. P4
Cinq personnes participantes ont souligné des mentalités culturelles profondément ancrées qui entrent en conflit avec les normes nord-américaines et créent des conflits et de l’insatisfaction dans le couple. Ces mentalités comprennent (a) les obligations financières envers la famille élargie restée au Nigeria, parfois prioritaires sur les besoins de la famille nucléaire ; (b) la conviction qu’après un divorce, c’est la femme qui doit quitter le domicile et non l’homme ; (c) la présomption de domination masculine dans les relations, en particulier dans les décisions financières ; et (d) l’attente que les parents continuent d’orienter et d’influencer les relations de leurs enfants mariés. Selon la perception des personnes participantes, ces valeurs culturelles, profondément enracinées dans leur éducation, se heurtent souvent aux normes sociales nord-américaines, ce qui entraîne des conflits intérieurs et relationnels qui persistent longtemps après l’immigration et causent l’insatisfaction conjugale.
Mais ce n’est pas la mentalité au Nigeria ; aussi horrible que soit l’homme, c’est la femme qui partira au bout du compte (après un divorce). P9
Trois personnes participantes ont souligné le contraste frappant entre le Nigeria et l’Amérique du Nord quant aux systèmes de soutien dont disposent les familles, notamment pour la garde des enfants. Elles ont rapporté qu’au Nigeria, la famille élargie et les réseaux communautaires apportent une aide substantielle pour la garde des enfants et la médiation conjugale. En Amérique du Nord, ont-elles observé, beaucoup vivent dans l’isolement l’éducation des enfants et la résolution des problèmes conjugaux, le soutien se limitant généralement aux quelques personnes qui ont des proches, comme leurs parents, vivant à proximité pour aider à garder les enfants. Ce manque de soutien crée un stress supplémentaire dans la relation conjugale.
La grande différence, c’est l’aide qu’on a avec les enfants au Nigeria ; on a la famille et les amis autour de soi. Ici, on est seul, à part les quelques personnes qui ont la chance d’avoir leurs parents avec elles pour les aider avec les enfants. P8
Les personnes immigrées nigérianes en Amérique du Nord (NINA) font face à des conflits culturels qui contribuent à l’insatisfaction conjugale. Ce problème n’est pas propre aux NINA : l’équipe de Sim et al. a rapporté des difficultés d’adaptation culturelle semblables chez des couples immigrés mexicains [24].
Une autre source d’insatisfaction conjugale relevée dans notre étude tient aux attentes culturelles divergentes après un divorce. Au Nigeria, il est d’usage que la femme quitte le domicile conjugal, en renonçant à ses droits de propriété et à ce qui lui revient [25]. À l’inverse, les lois nord-américaines permettent souvent à la femme de rester au domicile et garantissent un partage équitable des biens. Cette inversion des rôles peut susciter de la frustration chez les hommes nigérians, ce qui les dissuade parfois de demander le divorce et accentue les tensions conjugales, au risque de mener à la violence entre partenaires intimes (VPI). Pendant ce temps, les femmes nigérianes en Amérique du Nord peuvent se sentir plus en mesure d’exprimer leur insatisfaction grâce à des protections juridiques favorables à l’égalité entre les genres.
Les obligations culturelles, comme le soutien que les enfants adultes doivent à leurs parents vieillissants, mettent aussi à rude épreuve les mariages NINA. Concilier la prise en charge des parents, sur place ou par un soutien financier, entre souvent en concurrence avec les priorités du couple, ce qui accroît l’insatisfaction.
En outre, les attentes patriarcales de la culture nigériane se heurtent souvent aux normes nord-américaines. Les hommes peuvent attendre de leur épouse qu’elle assume les tâches domestiques quelle que soit sa situation professionnelle, alors que les valeurs nord-américaines mettent l’accent sur le partage des responsabilités et l’égalité entre les genres. Lorsque les femmes deviennent la principale source de revenus, cette inversion des rôles peut remettre en cause les dynamiques traditionnelles et contribuer aux tensions conjugales.
Les questions professionnelles et financières relevées par les 15 personnes participantes se déclinent en trois sous-thèmes, les pressions financières, le surmenage et les choix de carrière, décrits ci-dessous :
Quatorze personnes participantes ont désigné la pression financière comme un facteur important d’insatisfaction conjugale chez les NINA. Selon leurs observations, ces pressions touchent surtout l’estime de soi des hommes nigérians et les conduisent souvent à travailler à l’excès pour gagner davantage. Elles ont rapporté que, dans bien des cas, les femmes nigérianes en Amérique du Nord obtiennent plus facilement que les hommes des emplois mieux rémunérés, ce qui peut susciter jalousie et envie dans le couple. Les personnes participantes ont noté que certains hommes nigérians peinent à trouver un emploi correspondant à leurs diplômes et peuvent refuser des emplois de statut inférieur ou subalternes, préférant rester sans emploi. Même avec une résidence légale, ils ne sont perçus que comme ayant des chances modérées d’obtenir des postes bien rémunérés. De ce fait, certains hommes cherchent un emploi loin de chez eux pour mieux gagner leur vie, ce qui entraîne une séparation physique prolongée et une tension supplémentaire dans le couple.
Donc, quand les gens viennent au Canada, quand ils arrivent et qu’ils ne trouvent pas le genre d’emploi qu’ils veulent, ils sont sous-employés. Oh, ça les rend malheureux dans leur carrière, ça les rend grincheux, impossibles à raisonner, et tout ça. Ensuite, ça se répercute sur la relation conjugale, par exemple si l’homme est sous-employé et n’est pas content du genre de travail qu’il fait. La femme se trouve avoir une meilleure période dans sa carrière, et là on voit la jalousie, on voit l’envie. Ça aurait dû être moi. Pourquoi ce n’est pas moi qui vais payer le crédit immobilier ? Le crédit n’était pas à mon nom, etc. P11
Les 14 personnes participantes ont aussi rapporté que lorsque les femmes nigérianes gagnent plus que leur mari, elles s’attendent souvent à avoir leur mot à dire dans les décisions financières de la famille, ce qui provoque des conflits. Dans les foyers nigérians traditionnels, ont observé les personnes participantes, ce sont généralement les hommes qui sont les principaux soutiens de famille. Le déplacement des rapports financiers après l’immigration blesserait l’ego des hommes, ce qui contribue à l’insatisfaction conjugale. En réaction, certains hommes chercheraient à afficher une image d’aisance. Pour maintenir cette façade malgré des revenus plus faibles, ils travaillent souvent de longues heures. Mais sous la pression économique, cette illusion tend à s’effondrer, ce qui accroît l’insatisfaction conjugale.
Les hommes ne sont pas honnêtes avec eux-mêmes. Ils veulent projeter une certaine image alors qu’ils souffrent en coulisses. Ça vient de cet état d’esprit qui veut qu’on doive faire mieux que le voisin. P10
Autre facteur d’insatisfaction conjugale rapporté par huit personnes participantes : l’absence de comptes bancaires joints dans les couples nigérians, qui entraînait des désaccords financiers et un manque de transparence. Ce secret autour des finances aboutirait souvent à des conflits sur les dépenses et l’épargne. Les personnes participantes ont souligné que les NINA connaissent des pressions financières supplémentaires, notamment le paiement de factures, peu courant au Nigeria, et l’obligation de soutenir les membres de la famille élargie restés au Nigeria. Selon elles, des tensions peuvent naître si le mari prend de l’argent à sa femme pour l’envoyer à sa famille élargie, ou si l’un des deux, en particulier certaines femmes nigérianes, dépense de manière inconsidérée, ce qui met encore à mal la relation conjugale.
Au Nigeria, quand on construit une maison, c’est sa maison, la voiture est sa voiture, le terrain est son terrain, des choses, vous savez, qu’on n’a pas à payer tous les mois ou à rembourser par un crédit. C’est ce que je voulais dire, donc il y a plus de responsabilités financières ici. …… C’est donc ce que je voulais dire en disant qu’il y a plus de factures à payer tous les mois en Amérique du Nord qu’au Nigeria. P5
C’était une famille à faibles revenus qui venait d’arriver en Amérique du Nord, le mari rentrait au pays (au Nigeria), et l’argent qu’il dépensait là-bas était scandaleux. Il a acheté le dernier modèle d’une voiture, dans les 6 millions de nairas. Et moi, je me disais : pour quoi faire ? Pour qui tu achètes ça ? Pourquoi tu fais ça ? Pourquoi faire une chose pareille ? Pourquoi dépenser autant d’argent pour avoir cette voiture ? Juste pour la frime ? Au bout du compte, tu ne pourras peut-être même pas la revendre. P12
Sept des 15 personnes participantes ont souligné que beaucoup de personnes nigérianes en Amérique du Nord sont souvent animées par un désir de réussite et d’aisance, sous l’influence de leurs pairs. Cette aspiration conduirait fréquemment à travailler à l’excès pour maintenir un train de vie fastueux, ce qui réduit le temps consacré à la relation conjugale, en particulier à l’intimité émotionnelle et sexuelle. Selon les personnes participantes, cette pression à « vivre en grand » comme les autres est une difficulté courante chez les NINA. Il a été rapporté que les deux partenaires sont souvent débordés par les exigences du travail, ce qui crée du stress à la maison. Cette tension serait particulièrement forte pour les femmes, que les personnes participantes décrivent comme assumant généralement l’essentiel des soins aux enfants et des tâches domestiques en plus de leur emploi, ce qui aggrave encore l’insatisfaction dans le couple.
Je pense que c’est pareil pour l’homme et pour la femme, l’expérience est à peu près la même. Je travaille, et l’homme travaille aussi. La femme a le sentiment qu’on l’a laissée seule s’occuper des enfants. Bien sûr, ça se joue différemment ici, parce que ça veut dire qu’elle les dépose à l’école, puis, juste après l’école, elle les aide à faire leurs devoirs et les emmène à d’autres activités, elle s’occupe de les nourrir, de les habiller, et elle veille à peu près à ce que ses enfants n’aient pas l’air négligés. Quand ils sortent, elle a son travail à côté, et elle doit montrer au travail que tout va à peu près bien. Évidemment, quand le mari rentre, la femme est épuisée, alors elle ne peut même pas fonctionner ni remplir ses devoirs conjugaux aussi bien ou aussi souvent que le mari le voudrait. P4
Parce qu’au Nigeria, on aime les belles choses, vous savez, on veut mener une vie fastueuse. Vous savez, on veut réussir ; on a beaucoup de curiosité, et en Amérique du Nord, on a tellement d’occasions d’exceller dans notre carrière, comparé au Nigeria. Alors quiconque vient ici et voit cette chance veut la saisir ; on veut se lancer et en tirer ce qu’on peut. Sans se rendre compte que ça nous éloigne de notre capacité à satisfaire l’autre, en tant que mari et femme. P5
Cinq personnes participantes ont indiqué que vivre en Amérique du Nord facilite l’indépendance financière, en particulier dans les professions de santé comme les soins infirmiers. Elles ont noté que, dans cette région, les hommes nigérians soutiennent généralement les études d’infirmière de leur épouse. Les personnes participantes ont cependant observé un changement d’attitude chez les épouses après la formation, l’autonomie financière remettant en cause les rôles conjugaux nigérians traditionnels et soulevant des questions sur la volonté initiale de partager les responsabilités financières. Elles ont aussi souligné que la profession infirmière est à la fois très recherchée et exposée chez les personnes immigrées nigérianes en Amérique du Nord (NINA).
Je veux dire, il y a, surtout les infirmières venues du Nigeria, les femmes. La plupart du temps, les gens disent que les soins infirmiers, c’est là qu’est l’argent. Pendant leur formation d’infirmière, leur mari payait les factures et tout le reste, en veillant à ce que tout se passe bien. Quand elles terminent leurs études d’infirmière et réussissent leur examen, automatiquement, l’homme se dit qu’au moins maintenant elles gagnent de l’argent, donc qu’au moins elles peuvent participer à la solution financière de la famille. P2
Les récits des personnes participantes éclairent l’effet considérable des choix de carrière, des pressions financières et du surmenage sur la satisfaction conjugale des NINA. L’un des sous-thèmes marquants est le choix de carrière, en particulier dans le domaine de la santé, où les hommes nigérians soutiennent souvent leur épouse pendant sa formation d’infirmière. Toutefois, le déplacement des rapports financiers après la formation, les femmes accédant à l’indépendance financière, remet en cause les rôles conjugaux nigérians traditionnels. Ce changement de rôle financier a été relevé dans la littérature, selon laquelle l’évolution du pouvoir économique au sein du couple conduit souvent à des conflits à mesure que les femmes immigrées, en particulier les infirmières, gagnent en autonomie financière [26]. Le stress financier, notamment chez les hommes nigérians confrontés au sous-emploi ou au chômage, crée souvent des déséquilibres économiques entre les membres du couple, qui suscitent des sentiments d’insuffisance et de jalousie. Cette inégalité peut conduire au secret financier, car les comptes joints sont rares dans la culture nigériane, où les hommes sont traditionnellement les pourvoyeurs et où les charges financières sont plus légères puisque la plupart des biens se paient comptant plutôt que par des factures récurrentes. Après l’émigration, les écarts de revenus et les désaccords sur les dépenses à partir des comptes joints accroissent les tensions, en particulier en l’absence de consensus sur les décisions financières. En outre, l’obligation de soutenir la famille élargie restée au Nigeria exacerbe les conflits, surtout si la famille de l’un reçoit plus de soutien financier que celle de l’autre.
Autre constat : le désir de « vivre en grand » chez les NINA pèse sur la satisfaction conjugale en poussant les deux partenaires au surmenage. Beaucoup ressentent une forte pression sociale nigériane pour atteindre un niveau de vie élevé, sous l’influence de la réussite et du mode de vie de leur entourage. Cette quête de réussite et d’une « vie fastueuse » peut aussi détourner l’attention de l’entretien d’une relation conjugale solide, comme on le voit dans l’expérience de la personne participante P5. Cette ambition conduit aussi les deux partenaires à travailler de longues heures, parfois en cumulant plusieurs emplois, pour atteindre ces objectifs. Cette aspiration à « vivre en grand » crée un cercle où les objectifs financiers passent avant les besoins émotionnels et relationnels du couple. Les longues heures et la forte charge de travail mènent fréquemment à l’épuisement professionnel, ce qui réduit le temps et l’énergie consacrés à la vie de famille. L’équipe de Gopalan et al. a constaté que les conflits travail-famille, en particulier chez les personnes immigrées, diminuent souvent la satisfaction conjugale en créant du stress et une distance émotionnelle entre partenaires [27].
Les femmes nigérianes font face à la difficulté supplémentaire de concilier rôle professionnel et tâches domestiques, ce qui entraîne un fort épuisement. Ajala montre comment la « double journée » de gestion du travail et du foyer affecte la capacité des femmes à s’investir pleinement dans leur relation, ce qui mène à l’insatisfaction conjugale lorsque les deux partenaires en ressentent les effets [28]. Cet équilibre des rôles rejoint l’expérience de la personne participante P4, qui a noté qu’après une longue journée à jongler entre travail et tâches parentales, beaucoup de femmes sont trop épuisées pour répondre aux attentes d’intimité de leur partenaire. L’accent culturel mis sur la réussite financière accentue aussi cette tension. Beaucoup de personnes immigrées nigérianes font passer la réussite économique en priorité, parfois avant la vie de famille, ce qui aggrave encore l’insatisfaction conjugale [29]. L’étude de Molina montre comment le conflit travail-famille, intensifié par la recherche de la réussite professionnelle, nuit aux relations personnelles, d’où la nécessité d’un équilibre pour préserver l’harmonie familiale. Hines explique comment les personnes immigrées en quête du « rêve américain » se coupent souvent des systèmes de soutien familial sur lesquels elles s’appuyaient auparavant [30]. Cet isolement accroît la charge mentale et émotionnelle du surmenage et met encore davantage à l’épreuve la satisfaction conjugale [31].
Le thème « souffrir en silence » est ressorti des réponses de 14 personnes participantes. Elles ont rapporté que les femmes nigérianes en Amérique du Nord endurent souvent des épreuves dans leur mariage sans chercher d’aide, car les normes sociales nigérianes les découragent d’évoquer publiquement la maltraitance ou les problèmes conjugaux. La peur de la stigmatisation et l’inquiétude face aux conséquences juridiques auxquelles leur mari pourrait s’exposer en Amérique du Nord empêcheraient beaucoup de femmes de « laver leur linge sale en public ». Les 14 personnes participantes estimaient toutes que les thérapeutes et les spécialistes du conseil conjugal d’Amérique du Nord, peu familiers des valeurs culturelles nigérianes, ont tendance à recommander le divorce ou la séparation, ce qui va à l’encontre des traditions nigérianes, qui insistent sur la préservation du mariage et sur le fait d’endurer la souffrance pour le bien des enfants et pour répondre aux attentes sociales.
Les 14 personnes participantes ont aussi noté l’absence des aînés, des membres du lignage et de la famille élargie qui, traditionnellement, interviennent et assurent la médiation dans les conflits conjugaux au Nigeria. Sans ces systèmes de soutien en Amérique du Nord, ont-elles observé, les femmes nigérianes peuvent être plus ouvertes à l’accompagnement conjugal, tandis que les hommes nigérians sont en général réticents à parler de leurs problèmes conjugaux.
Avec la mentalité des personnes nigérianes qui partent à l’étranger, l’une des pires choses qu’on puisse faire, c’est d’appeler la police contre la personne qu’on a épousée. Alors certaines femmes essaient de préserver la paix et ne signalent pas certaines de ces maltraitances. P3
Au Canada. Je regrette de le dire, mais d’après mon expérience, ils (les services de conseil) ne sont pas pour le mariage. Alors, comme ils ne sont pas pour le mariage, au moindre signalement de la moindre apparence de maltraitance, ils sont prêts à encourager les partenaires à mettre fin au mariage. P11
L’homme nigérian ne doit pas être une « Sisi ». Parce qu’ils trouvent insultant que quelqu’un d’autre s’assoie de l’autre côté de la table pour leur parler de leur mariage, alors j’ai l’impression qu’un bon nombre d’hommes nigérians n’en sont pas encore là, qu’ils ne peuvent pas s’asseoir face à quelqu’un qui fait du conseil ou de la thérapie, je pense que ça blesse beaucoup leur ego. P4
Dans notre étude, « souffrir en silence » désigne le fait d’endurer une douleur ou une lutte profondes sans partager ouvertement son expérience. Ce silence naît souvent de pressions sociales, culturelles, économiques et religieuses, qui peuvent amener les partenaires des couples immigrés nigérians à taire leurs difficultés, même face à des problèmes de santé mentale. Les attentes traditionnelles envers les femmes nigérianes mettent l’accent sur la soumission et la préservation de l’harmonie familiale, quelles que soient les épreuves personnelles, les problèmes conjugaux se réglant généralement en privé, à l’abri du regard public [31]. Dénoncer la maltraitance conjugale, la violence ou l’infidélité est souvent perçu comme un signe de faiblesse, de déloyauté ou d’échec [31].
Les convictions religieuses jouent aussi un rôle important dans les mariages nigérians comme facteur de silence, les couples étant encouragés à prier plutôt qu’à chercher une aide extérieure en cas de conflit conjugal. Cette approche peut prolonger le silence, les personnes continuant de prier pour une solution, parfois sans résultat tangible [32]. En outre, la peur du jugement social et l’implication de la famille élargie, qui peut prôner le silence et l’endurance, contribuent à la tendance de l’un des partenaires, ou des deux, à souffrir en silence [33]. D’autres facteurs, dont les épreuves endurées pour préserver les enfants de la stigmatisation d’un « foyer brisé » et les difficultés émotionnelles liées à l’infidélité ou à la polygamie, sont mis en avant dans l’exploration que fait Siddiq des combats des femmes. Ces questions expliquent en partie pourquoi les couples nigérians peuvent « souffrir en silence » [34].
Douze personnes participantes ont décrit la maltraitance comme une cause importante d’insatisfaction conjugale perçue chez les NINA. Cette maltraitance était décrite comme physique, émotionnelle et verbale, et conduisant parfois à l’homicide. Parmi les causes de la maltraitance évoquées figurent les difficultés financières, le stress professionnel, la faible estime de soi des hommes et l’indépendance financière des femmes. Les personnes participantes percevaient la maltraitance comme fréquente chez les infirmières. Les hommes NINA encouragent généralement leur épouse à devenir infirmière en Amérique du Nord en raison du niveau de revenus de cette profession. Ce déséquilibre de revenus mènerait à l’intimidation financière et à la maltraitance de la part de l’homme. Les personnes participantes ont rapporté que, selon leur perception, la maltraitance au sein des couples immigrés nigérians n’est généralement pas signalée, par peur des représailles, de l’effet sur le statut migratoire et de l’inconnu quant à la réaction des forces de l’ordre au signalement. Elles ont décrit ce phénomène comme une « souffrance en silence » qui peut mener à l’homicide. Par exemple, une personne participante a observé ce qui suit :
Je me souviens d’une affaire au Canada où un homme a poignardé sa femme. J’ai entendu l’homme dire qu’il avait d’abord tiré sur la femme au visage, que la femme n’était pas morte, mais que l’ambulance était arrivée, et il a dit non, je ne vais pas m’arrêter. Je vais la tuer et me tuer. Il a dit que depuis qu’elle était devenue infirmière, elle ne le respectait plus, et qu’elle ne le laissait pas faire ses prières ni donner de l’argent à sa famille. P1
Les douze personnes participantes ont aussi décrit les conséquences perçues de la maltraitance, en soulignant son effet sur la famille élargie. Elles ont noté le coût émotionnel et physique pour les enfants, qui peut contribuer à perpétuer la maltraitance dans les générations futures. Selon les personnes participantes, la maltraitance peut commencer avant l’émigration du couple, mais elle est aggravée par le stress d’un nouvel environnement et de toutes ses difficultés.
Au Nigeria, certaines personnes, en grandissant, ont vu leur père le faire en toute impunité. Beaucoup d’enfants ont vu leur mère subir ça, pas seulement de la violence physique mais aussi de la violence émotionnelle. Et, je regrette de le dire, la violence émotionnelle est pire que la violence physique. Par exemple,
insulter une femme sur son corps, « o kan tobi » (Tu es grosse pour rien). P8
L’insatisfaction conjugale chez les NINA découle souvent de situations de maltraitance conjugale, qui peuvent prendre la forme d’agressions physiques, émotionnelles ou verbales. Dans les cas graves, ces maltraitances peuvent aboutir à des issues tragiques, jusqu’à l’homicide [35]. Les facteurs de stress liés à l’immigration relevés dans notre étude, comme les différences culturelles, les pressions financières et le surmenage, conduisent parfois des personnes à reporter leurs frustrations sur leur partenaire, ce qui donne lieu à des comportements maltraitants. Des études suggèrent que des stratégies d’adaptation limitées et une mauvaise gestion du stress aggravent ces conflits dans les mariages de couples immigrés nigérians [36].
Onze personnes participantes percevaient le manque de compétences relationnelles comme un facteur majeur d’insatisfaction conjugale chez les NINA. Elles ont souligné des déficits d’empathie, de communication, de hiérarchisation des priorités et de respect, beaucoup de couples se concentrant sur les questions d’immigration, le travail, la garde des enfants et l’éducation plutôt que sur l’entretien de leur relation conjugale. Les personnes participantes ont aussi observé que l’incapacité à concilier ces responsabilités menait souvent à une déconnexion émotionnelle. Une préparation au mariage insuffisante, en particulier l’accompagnement lacunaire offert par les autorités religieuses nigérianes, laisserait selon elles beaucoup de couples mal préparés aux réalités du mariage. Les compétences dans la relation sexuelle étaient un autre sujet de préoccupation, les couples peinant à composer avec des différences de préférences et de limites. Le poids supplémentaire de la migration, qui pesait sur les responsabilités domestiques, et l’instabilité financière perturberaient l’intimité. Ce manque de préparation et les difficultés conjugales persistantes conduiraient finalement beaucoup de NINA à l’insatisfaction conjugale, dans leur parcours sur le terrain étranger de l’Amérique du Nord.
La culture elle-même, c’est que dans notre culture, on ne prépare pas nos enfants à une union. On les prépare à un mariage, pas à une union.
Et quand je dis que ce n’est pas pour une union, traditionnellement, on encourage les enfants à faire des études, ce qui est bien. Ensuite, l’étape suivante, c’est de les encourager à trouver un partenaire de vie et simplement à se marier, sans vraiment prendre le temps de leur apprendre ce que signifie s’engager envers quelqu’un pour la vie. P10
Il est apparu qu’il manquait aux NINA certaines compétences conjugales clés qui pourraient atténuer les difficultés de la migration en Amérique du Nord. L’un de ces déficits est le manque de respect envers un mari sans emploi lorsque l’épouse est la principale source de revenus ou gagne plus que son mari, ce qui remet en cause les rôles de genre traditionnels. Les travaux de l’équipe d’Akanle et al. indiquent que les épouses qui deviennent soutien de famille peuvent se montrer moins affectueuses, ce qui mène à l’insatisfaction conjugale [33]. En outre, beaucoup de couples nigérians ne sont pas préparés aux difficultés conjugales particulières qu’ils rencontrent en Amérique du Nord, faute d’une préparation au mariage suffisante, souvent assurée au Nigeria par des autorités religieuses qui n’ont pas toujours de formation au conseil conjugal professionnel. Par ailleurs, l’exposition à des préférences sexuelles diverses en Amérique du Nord, par opposition aux pratiques sexuelles majoritairement conservatrices au Nigeria, peut causer une insatisfaction conjugale chez les NINA lorsque les membres du couple divergent dans leurs attentes et leurs désirs sexuels. Alabi et Olonade attestent qu’historiquement, les couples nigérians ont des convictions conservatrices sur la sexualité et les comportements sexuels, convictions que la modernité et l’exposition aux mentalités des pays riches mettent à l’épreuve [37].
Huit personnes participantes ont observé que l’influence de tiers, pairs et films, peut provoquer l’insatisfaction conjugale. Elles ont décrit comment l’esprit de compétition, le besoin de « faire aussi bien que les voisins », poussait des femmes à dépenser davantage et à comparer leur mari à d’autres hommes, en attendant de lui qu’il fournisse tout ce qu’exigeait cette compétition.
Il ne pouvait pas encore acheter de maison, et cette jeune femme avait des amies qui parlaient de leur maison, de leur jardin et de leur piscine. Pourtant, elle ne pouvait pas en parler à ce niveau avec elles, et elle était malheureuse, alors toi (le mari), tu dois faire quelque chose ; tu dois trouver une maison. P6
Les personnes immigrées nigérianes cherchent souvent à imiter leurs pairs, au sein comme en dehors de leur communauté culturelle, en particulier quant au type de logement, à la voiture et au mode de vie, destinations de vacances à la mode comprises. Pour se maintenir à ce niveau, certaines travaillent à l’excès afin de s’offrir ce mode de vie, en s’efforçant de « faire aussi bien que les voisins ». L’influence des représentations hollywoodiennes du couple a également été relevée, car elles contrastent souvent avec les attentes culturelles nigérianes, ce qui entraîne parfois des conflits conjugaux. Arthur décrit cette tension comme un affrontement entre les réalités de la vie américaine et le désir, chez la personne immigrée, de préserver une identité culturelle africaine tout en poursuivant le rêve américain [38].
Sept personnes participantes ont déclaré que la polygamie, admise par la culture nigériane mais interdite par les lois nord-américaines, sert d’excuse aux hommes, mais pas aux femmes, pour être infidèles. Elles ont observé que des couples ont plusieurs partenaires même lorsqu’ils sont séparés mais vivent encore sous le même toit. Le manque de satisfaction ou d’attention sexuelle, la privation, la fatigue, les relations à distance dues au travail et les déconnexions émotionnelles ont aussi été cités comme causes d’infidélité.
La culture, encore une fois, trouve des excuses aux hommes quand ils trompent leur femme, depuis le temps où un homme le fait et c’est juste, ah, vous savez, « Okunrin lo’nse » (C’est un homme, et les hommes font ça), il faut lui pardonner et toutes ces bêtises. Mais quand une femme le fait, il n’y a pas de pardon possible. P8
Cette étude montre comment des normes culturelles, comme l’acceptation de la polygamie dans la culture nigériane, croisent les restrictions juridiques nord-américaines pour influencer les perceptions de l’infidélité chez les personnes immigrées nigérianes. Au Nigeria, le droit coutumier autorisait la polygamie [39]. Après l’immigration aux États-Unis, en raison des lois restrictives sur la polygamie, certains hommes nigérians poursuivent des relations extraconjugales, ce qui suscite l’insatisfaction de leur épouse. Ces normes culturelles concordent avec des études récentes qui montrent que les croyances culturelles sur la polygamie peuvent persister après la migration et affecter les dynamiques conjugales [40,41]. Les personnes participantes ont souligné que la séparation émotionnelle, où les membres du couple restent sous le même toit pour des raisons financières ou par peur du jugement, permet l’infidélité tout en préservant l’apparence d’un mariage stable. Cette déconnexion émotionnelle conduit souvent à l’insatisfaction sexuelle et met encore davantage les relations à l’épreuve.
Cinq personnes participantes ont observé que les pratiques éducatives différentes entre le Nigeria et l’Amérique du Nord, ainsi que les difficultés des femmes à assumer la prise en charge des enfants, contribuent à l’insatisfaction conjugale. L’absence du père, retenu hors du foyer par le surmenage, les disputes constantes et les malentendus entre les membres du couple pèseraient lourdement sur les enfants de la famille. En outre, lorsque le père est sans emploi, les enfants cherchent du travail pour aider leurs parents, ce qui entretient les tensions et le stress chez eux.
Leur fils de 13 ans a dit qu’il lui fallait un travail cet été, donc il veut sortir de la maison et ne veut pas rester à la maison avec papa. Papa ne va pas travailler ; son papa est à la maison. Alors cet enfant veut aller chercher un travail. Si l’enfant veut travailler, combien d’heures va-t-il travailler par jour ? Vous voulez dire qu’il va gagner un peu d’argent, et les enfants savent déjà qu’il y a des tensions à la maison. P11
D’accord. Mais elle est tellement épuisée intérieurement qu’elle n’a pas de temps pour ses enfants. J’ai regardé son mode de vie, et les deux parents travaillent sérieusement pour faire face à certaines obligations financières. Mais on s’aperçoit qu’il n’y a pas de temps pour les enfants. Chaque fois qu’on voit les enfants, même la mère, elle pleure, et elle dit, euh, je ne sais pas dans quoi je me suis embarquée. Je travaille. J’ai essayé de me tuer, et pourtant je ne vois même pas à quoi sert mon travail, je ne le vois même pas. J’ai l’impression que mes enfants sont comme des bêtes. Ils ne se tiennent pas bien du tout. P1
Les couples nigérians en Amérique du Nord connaissent souvent des tensions conjugales à propos de la discipline des enfants, en particulier des châtiments corporels. Au Nigeria, les châtiments corporels sont culturellement acceptés et légalement autorisés, alors que les lois nord-américaines de protection de l’enfance les interdisent en général [42]. Ce fossé juridique et culturel peut provoquer des conflits dans les familles immigrées, l’un des membres du couple pouvant privilégier les pratiques traditionnelles tandis que l’autre préfère suivre les normes locales pour éviter des répercussions juridiques, ce qui pèse sur la satisfaction conjugale globale. Cela n’est pas propre à la seule culture nigériane : l’équipe de Wang et al. a observé une relation bidirectionnelle entre stress parental et satisfaction conjugale dans des couples chinois [43].
Quatre personnes participantes ont expliqué comment les questions liées à l’immigration peuvent créer un stress important dans le couple. Les mariages arrangés à des fins d’immigration, les différences de statut migratoire et les difficultés de régularisation ont été désignés comme des facteurs de stress clés qui affectent la satisfaction conjugale des couples NINA. Ces questions entraînent souvent des reproches incessants, des conflits et une mauvaise communication entre les membres du couple. Les personnes participantes ont en outre observé que beaucoup de personnes ne signalent pas la violence conjugale par crainte de compromettre leurs chances d’obtenir la citoyenneté, et choisissent plutôt de cacher la maltraitance pour protéger leur projet migratoire.
Les personnes participantes ont aussi souligné que beaucoup de personnes immigrées ne sont pas préparées aux exigences culturelles, financières, psychologiques et spirituelles de la vie en Amérique du Nord. Dès leur arrivée, elles se rendent vite compte de la nécessité de travailler dur et d’être autonomes, ce qui entraîne un choc culturel. Cet écart entre attentes et réalité aboutirait souvent à de la frustration, de la dépression et des tensions émotionnelles dans les familles, qui affectent les relations de couple comme les relations avec les enfants.
L’homme n’est pas régularisé, alors que la femme l’est. Elle est citoyenne depuis de nombreuses années. Elle dit, chaque fois qu’il y a un problème, va voir chez tes semblables comment ils font. C’est comme ça que font les autres hommes ? Regarde depuis combien de temps tu es ici ; tu n’es même pas citoyen. Alors c’est une situation frustrante. P6
Quand l’homme arrive ici, comme ils ne peuvent pas obtenir de visa d’immigrant, l’homme fait un mariage arrangé. Alors la venue de l’épouse a été une grosse erreur, parce qu’il essayait d’épouser une autre personne pour pouvoir obtenir un visa. P15
Au Canada, la violence et la maltraitance ne sont généralement pas signalées. On ne le fait pas d’une manière qui ferait intervenir la police, même quand l’homme maltraite la femme. La femme ne veut pas signaler, simplement parce que quand on arrive au Canada avec la résidence permanente, il faut rester trois ans d’affilée avant d’obtenir la citoyenneté. Pour les personnes nigérianes qui arrivent ici, la citoyenneté, c’est l’objectif. Donc elles ne veulent rien faire qui puisse compromettre ça, simplement parce qu’elles ne veulent pas que la personne qu’elles ont épousée ait un casier judiciaire. P11
Les résultats de cette étude montrent comment les facteurs de stress liés à l’immigration influent sur l’insatisfaction conjugale chez les NINA. Les personnes participantes ont évoqué la nécessité d’épouser une personne de nationalité nord-américaine pour régulariser sa situation par le mariage. Certaines personnes nigérianes peuvent taire leur situation matrimoniale au Nigeria et choisir d’épouser une personne d’Amérique du Nord, au détriment des deux, la personne nigériane comme la personne nord-américaine, ce qui provoque des conflits conjugaux. Ces facteurs de stress concordent avec des études plus récentes, qui soulignent le rôle de la citoyenneté dans le choix de la personne à épouser chez les personnes immigrées [44]. La peur de l’expulsion, chez le membre du couple dont le statut dépend de l’autre, ou la crainte de compromettre son dossier d’immigration tant que le statut n’est pas accordé, empêche souvent de signaler la violence conjugale, ce qui conduit à dissimuler toute maltraitance pour protéger ses perspectives d’immigration [45]. Outre les difficultés juridiques et migratoires, les personnes participantes ont décrit une préparation insuffisante à l’immigration, qui mène à un décalage entre attentes et réalité [46]. Cette expérience d’attentes déçues fait écho à la littérature actuelle, qui décrit comment les personnes immigrées doivent s’intégrer dans leur pays d’accueil par étapes positionnelles et progressives [47]. Les attentes déçues entraînent un stress qui nuit à la santé mentale des personnes immigrées, avec souvent des problèmes comme l’anxiété, la détresse psychologique et des difficultés d’accès à des soins de santé équitables [48].
Trois personnes participantes ont désigné les convictions religieuses, comme le soutien à la polygamie et à l’infidélité, comme un facteur clé d’insatisfaction conjugale. Les pratiques religieuses, comme le pouvoir de la prière, ont aussi été décrites comme une ressource pour traverser et résoudre les difficultés conjugales. Toutefois, selon les personnes participantes, après l’émigration en Amérique du Nord, les NINA se sont rendu compte que le pouvoir de la prière ne suffisait pas à guérir des relations toxiques. Cela contraste avec le conseil religieux souvent donné au Nigeria : prier davantage sans chercher d’autre intervention. Les personnes participantes ont en outre observé que les pratiques sociales nigérianes permettent aux hommes d’être infidèles en s’appuyant sur la croyance islamique, tandis que les femmes ne le peuvent pas et s’en remettent plutôt à la foi et à la prière pour endurer toute souffrance émotionnelle.
Commençons par la religion ; certains hommes musulmans ont l’impression de vouloir une deuxième épouse, peu importe où ils se trouvent. J’ai pris une deuxième épouse parce que je suis musulman. Mon père a épousé trois femmes et pourrait en épouser quatre, et je suis musulman. C’est l’homme qui parle à sa femme : tu le savais avant, et je peux décider d’épouser deux ou trois femmes, voilà l’excuse de l’infidélité. La religion musulmane, dans le contexte nigérian, nourrit l’infidélité. P8
Mais quand je suis arrivée ici, j’ai découvert que quand on est dans une relation toxique, on ne peut pas guérir tant qu’on y est, mais notre religion, là-bas au Nigeria, va vous dire, ne vous inquiétez pas, restez-y, priez davantage. P12
La religiosité et la spiritualité influent fortement sur la satisfaction conjugale chez les NINA, en façonnant souvent les attentes et les réponses au conflit. Le recours traditionnel à la prière comme seule intervention, ou les justifications religieuses, comme celle de la polygamie (Coran, sourate 4, verset 3), peuvent parfois légitimer l’infidélité ou ne pas traiter des problèmes plus profonds. L’exposition aux méthodes occidentales de conseil conduit à remettre en question la posture religieuse traditionnelle du recours à la seule prière, ce qui introduit des tensions dans les couples et aggrave l’insatisfaction.
La force de cette étude tient à son exploration approfondie des perceptions des expériences diverses des communautés immigrées nigérianes à travers l’Amérique du Nord, en intégrant les éclairages de personnes participantes établies aux États-Unis et au Canada. En examinant les facteurs culturels et contextuels en jeu, elle éclaire une question souvent négligée et comble efficacement une lacune importante dans la compréhension de cette population peu étudiée. Il faut cependant reconnaître que cette focalisation limite principalement les résultats à la population nigériane. Malgré la taille relativement modeste de l’échantillon, 15 personnes, la profondeur des entretiens individuels fournit des éclairages riches et nuancés sur les éléments culturels qui alimentent le stress conjugal dans cette communauté. Comme souvent dans les études qualitatives, cette taille d’échantillon limitée restreint la généralisabilité des résultats.
Néanmoins, le fait que la plupart des personnes participantes soient mariées et vivent en couple permet d’examiner en profondeur l’insatisfaction conjugale, ce qui rend les résultats très pertinents. Toutefois, cette focalisation pourrait devoir intégrer les points de vue précieux de personnes divorcées ou séparées. Bien que le groupe de personnes participantes ait compté plus de femmes que d’hommes, l’inclusion de voix masculines enrichit l’analyse et offre une vision plus équilibrée des dynamiques conjugales. En outre, le fait que la plupart des personnes participantes aient entre 40 et 60 ans garantit que les éclairages partagés reposent sur des perceptions mûries d’expériences vécues. Cette combinaison de facteurs contribue à la pertinence et à la portée des résultats pour comprendre la complexité des relations conjugales dans cette population.
Une limite possible de cette étude tient au recrutement de personnes participantes dans deux contextes nationaux différents, le Canada et les États-Unis. Si cela pouvait introduire une variabilité due aux différences entre les systèmes migratoires et sociaux, notre analyse n’a révélé aucune différence systématique dans les réponses qui puisse être attribuée au pays de résidence. Au contraire, des thèmes cohérents sont ressortis dans les deux groupes, ce qui souligne l’influence dominante d’un arrière-plan culturel et d’une identité immigrée partagés sur les différences de politiques nationales. Les études futures gagneraient néanmoins à examiner plus explicitement les nuances propres à chaque pays, en particulier là où les différences institutionnelles ou politiques peuvent affecter les dynamiques conjugales.
Les personnes participantes de cette étude étaient hétérogènes quant à leurs caractéristiques sociodémographiques, notamment l’âge, la durée du mariage et la durée de séjour en Amérique du Nord. Si cette diversité peut limiter la possibilité de généraliser les résultats à des sous-populations précises, elle a aussi enrichi les données en offrant un large éventail de points de vue sur l’insatisfaction conjugale. La cohérence des thèmes à travers des profils variés suggère des facteurs culturels et expérientiels communs aux personnes immigrées nigérianes, même si d’autres analyses par sous-groupes pourraient être utiles dans de futures recherches.
Cette étude a examiné les multiples facteurs qui contribuent à l’insatisfaction conjugale chez les personnes immigrées nigérianes en Amérique du Nord. Ses résultats mettent en lumière l’interaction entre dynamiques culturelles, financières, sociales et relationnelles. Les rôles de genre traditionnels nigérians se heurtent souvent aux normes égalitaires de l’Amérique du Nord, ce qui crée des conflits autour des responsabilités domestiques, des décisions économiques et des rapports de pouvoir. Le stress financier, lié au sous-emploi des hommes et à l’obligation de soutenir la famille élargie, conduit au surmenage et aggrave encore les tensions relationnelles. À l’inverse, l’absence des réseaux de soutien de la famille élargie renforce le sentiment d’isolement et le stress.
En outre, les difficultés d’adaptation culturelle, dont l’évolution des attentes relationnelles et les déficits de communication, amplifient l’insatisfaction conjugale. Ces facteurs de stress soulignent la nécessité d’interventions et de systèmes de soutien adaptés pour renforcer la satisfaction conjugale et le bien-être dans cette population. Les résultats de cette étude apportent des éclairages précieux aux responsables politiques, aux spécialistes du conseil et aux responsables communautaires qui envisagent de soutenir des dynamiques conjugales plus saines dans les populations immigrées, en particulier nigérianes.
Complexe Systémique : à retenir
L’intérêt de cette étude tient d’abord à son objet : non pas le divorce, mais l’insatisfaction qui s’installe et dure, dans des couples que la culture, l’argent et le statut migratoire retiennent ensemble. Pour une lecture systémique, la migration y apparaît comme une perturbation qui déplace tout l’équilibre du système : l’emploi des femmes, souvent infirmières, inverse la hiérarchie des revenus, la famille élargie reste présente par les transferts d’argent et par les beaux-parents, et les tiers régulateurs d’autrefois, aînés et lignage, ont disparu. Le silence devient alors la règle, d’autant que la thérapie est perçue comme favorable à la séparation. Pour la clinique, cela invite à travailler la loyauté à la famille d’origine, les rôles et l’argent sans se poser d’emblée en arbitre de la rupture, et à chercher dans la communauté les relais qui manquent. Les limites sont nettes : quinze personnes, des perceptions plutôt que des vécus, des chiffres parfois incohérents dans les tableaux. À lire avec l’article sur l’adaptation culturelle de la thérapie de couple centrée sur l’émotion en Ouganda, et avec l’article sur les mobilités et les migrations en approche systémique.
Notes de l’original
Remerciements. L’équipe de recherche souhaite saluer la contribution de Jean Cadet (direction du département de santé publique et enseignement, Université Andrews) et de Joan Aina (enseignement associé, Université Andrews) lors de la planification initiale de cette étude. Elle remercie aussi Alyssa Sussdorf et Ashley Ellis, de l’Université Andrews, alors en études de deuxième cycle, pour la transcription et la mise en forme des transcriptions originales en vue de l’analyse. Elle est reconnaissante aux quinze personnes participantes pour leur temps et la richesse de leur contribution à la compréhension de ce phénomène.
Disponibilité des données. Les données qui fondent les résultats de cette étude figurent dans l’article. Pour des raisons éthiques et de confidentialité, les transcriptions complètes des entretiens ne sont pas publiques. Des extraits anonymisés ou des données supplémentaires peuvent toutefois être fournis sur demande raisonnable auprès de la personne responsable de la correspondance, sous réserve de l’accord du comité d’éthique institutionnel. Les équipes qui remplissent les critères d’accès aux données confidentielles peuvent contacter le service d’accès aux données institutionnelles de l’Université Andrews (irb@andrews.edu).
Financement. Subvention reçue par JBA, numéro 11-2011-xxxx-75-201172. Organisme de financement : Université Andrews, Berrien Springs (Michigan), subvention de recherche destinée au corps enseignant (https://www.andrews.edu/services/research/faculty_resources/faculty_research_grants/index.html). L’organisme de financement n’a joué aucun rôle dans la conception de l’étude, le recueil et l’analyse des données, la décision de publier ou la préparation du manuscrit.
Liens d’intérêts. L’équipe de recherche déclare n’avoir aucun lien d’intérêts.
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Traduction non officielle en français de Les causes perçues de l’insatisfaction conjugale chez les personnes immigrées nigérianes en Amérique du Nord : une étude qualitative, par Jochebed Ade-Oshifogun, Augusta Olaore et Kwabena Adu Agyemang, PLOS ONE, vol. 20, no 8, e0327551 (2025), doi : 10.1371/journal.pone.0327551, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableaux présentés en listes). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « Perceived causes of marital dissatisfaction among Nigerian immigrants in North America: A qualitative study », publié dans PLOS ONE (2025) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Ade-Oshifogun, J., Olaore, A., et Agyemang, K. A. (2025). Les causes perçues de l’insatisfaction conjugale chez les personnes immigrées nigérianes en Amérique du Nord : une étude qualitative (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/les-causes-percues-de-l-insatisfaction-conjugale-chez-les-personnes-immigrees-nigerianes (Œuvre originale publiée en 2025 dans PLOS ONE, 20(8), e0327551 (2025) ; republiée en 2025 par PLOS ONE, https://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0327551)
Pour aller plus loin