Journal of Solution Focused Practices · Thérapie orientée vers les solutions
Guy Shennan leur reprochait d’avoir écrit un « récit de différences » là où un « récit de ressemblance et de connexion » était possible ; le Solution-Focused Collective leur reprochait de tenir la justice sociale à distance de la pratique. Harry Korman, Peter De Jong et Sara Smock Jordan leur répondent d’un même mouvement. Ils racontent d’où leur vient l’idée qu’il y a, dans une séance orientée vers les solutions, quelque chose de visible et d’audible qui la distingue de toute autre ; ils disent pourquoi ils ne veulent pas effacer cette distinction ; et ils posent une limite : quand le thérapeute a un projet pour son client, si bon soit-il, ce n’est plus de la TBOS.
Traduction française non officielle de We Don’t Want to Blur the Boundaries: A Response to Guy Shennan and the Solution Focused Collective, par Harry Korman, Peter De Jong et Sara Smock Jordan, publié dans Journal of Solution Focused Practices (2021) sous licence CC BY 4.0. Le texte a été traduit, donc modifié, par Complexe Systémique ; des intertitres ont été ajoutés pour la lecture en ligne, l’original n’en comportait pas. Cette traduction n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ni d’éventuelles erreurs ; la version originale fait foi.
Complexe Systémique · situation du texte
En 2020, ces trois auteurs faisaient paraître dans la même revue L’élaboration théorique de Steve de Shazer, une relecture de l’œuvre entière de de Shazer d’où ils tiraient six axiomes. Deux réponses leur ont été adressées : l’une de Guy Shennan, l’autre du Solution-Focused Collective. Le texte qu’on lit ici leur répond à toutes deux et clôt l’échange. Comme la plupart des réponses publiées dans cette revue, il n’a ni résumé ni bibliographie. Les liens vers les pièces du dossier sont réunis à la fin de l’article.
« Brouiller les distinctions et les différences, dans quel but ? »
Harry Korman, Peter De Jong et Sara Smock Jordan
D’abord, nous voulons remercier Guy d’avoir commenté notre article et du soin qu’il a mis à le faire.
Guy aurait aimé que notre article porte davantage sur la manière dont la théorie de la thérapie brève orientée vers les solutions est reliée à d’autres approches et leur ressemble, et moins sur ce qui l’en distingue. Il dit que notre article aurait pu être écrit avec un « récit de ressemblance et de connexion » au lieu de la manière dont nous l’avons écrit, qui était d’écrire un « récit de différences ».
En 2006, l’un des auteurs (Harry Korman) a fait une longue promenade avec Insoo Kim Berg à Vancouver. Nous venions de passer une journée avec Janet Bavelas et ses collègues à Victoria, sur l’île de Vancouver, et nous étions l’un et l’autre fascinés par les recherches de microanalyse que Bavelas menait depuis de nombreuses années.
Nous parlions du fait que, si nous regardions ensemble une séance de thérapie, nous savions en quelques minutes à peine s’il s’agissait ou non d’une séance orientée vers les solutions. Nous le savions même si le thérapeute n’avait posé, pendant ces quelques minutes, aucune des questions typiques de l’approche. Cela nous fascinait, mais plus encore le fait que nous n’avions absolument aucune idée de la manière dont nous le savions. Que voyions-nous et qu’entendions-nous qui distinguait aussi clairement une séance orientée vers les solutions de tout le reste de ce que nous avions vu, en direct ou en vidéo ? Qu’est-ce que c’était, ÇA ? Ce que nous avions appris lors de cette visite chez Janet Bavelas, c’est que, puisque nous pouvions le voir — même sans avoir les mots ni les concepts pour décrire ce que nous voyions —, il fallait bien que ce soit quelque chose de visible ou d’audible. De là sont nées dix années de recherche en microanalyse menées par les trois auteurs avec Janet Bavelas.
Après avoir découvert et décrit ce qu’était ÇA — ÇA étant ce que la thérapie brève orientée vers les solutions a de distinctif par rapport aux autres thérapies —, nous sommes passés à d’autres choses qui nous intéressaient. Entre autres : écrire l’article sur l’élaboration théorique de de Shazer.
Nous pensons que Guy a tout à fait raison quand il dit que nous avons écrit un « récit de différences », et oui, nous aurions pu mettre l’accent sur la ressemblance et sur les liens avec d’autres modèles de thérapie. Nous avons pourtant écrit de bonne foi : en essayant de condenser les écrits de de Shazer, nous avons continué de faire ce que nous pensons qu’il faisait lui-même, à savoir souligner ce que le travail du BFTC avait d’unique. Faire l’inverse — souligner la ressemblance avec d’autres approches thérapeutiques — aurait été altérer ce que de Shazer a fait, d’une manière qui nous aurait mis très mal à l’aise.
Il nous faut cependant être honnêtes. Nous croyons bel et bien que la TBOS est différente de la plupart des autres thérapies, sinon de toutes. La façon dont les thérapeutes orientés vers les solutions choisissent avec soin ce qu’ils écoutent, ce qu’ils retiennent et ce sur quoi ils construisent, à partir de ce que le client a dit. Leurs choix lexicaux et les présupposés de leurs questions. Ce sont là les choses visibles et audibles que nous voyons et qui distinguent la TBOS de tout le reste. Cela dit, il est bien sûr possible que nous ayons lu l’œuvre de de Shazer de façon sélective, en y cueillant ce qu’il a écrit sur ce qui fait la différence et la singularité de la TBOS (biais de confirmation), et que nous ayons ainsi manqué ce qu’il a pu écrire sur ce qui la rapproche d’autres approches et l’y relie. Il faudrait que quelqu’un relise tout ce qu’il a écrit avec cette question en tête, pour y chercher des textes, des articles ou des phrases où de Shazer aurait peut-être mis l’accent sur la ressemblance et sur les liens avec les autres approches.
Encore faut-il décider, et si possible nous entendre, sur le genre de ressemblances et de liens dont nous parlons. Quand des thérapeutes d’obédiences différentes rencontrent quelqu’un pour la première fois, ils disent tous « bonjour », et tout le monde conviendra sans doute qu’il s’agit là d’une ressemblance banale. De la même façon, que deux auteurs décrivent leurs thérapies avec les mêmes mots à charge positive ne signifie pas que les modèles de thérapie soient semblables ou reliés. C’est la pratique effective — ou son enregistrement — qu’il faut regarder pour pouvoir affirmer des ressemblances et des différences. De Shazer a toujours refusé de dire quoi que ce soit de thérapies qu’il n’avait pas vues lui-même (voir Vive la difference).
Shennan suggère que nous aurions pu construire un récit de ressemblance ; il argumente que c’est possible et donne un exemple de la manière dont on peut le faire :
Guy Shennan
« […] De Shazer “commence à distinguer clairement son foyer théorique de celui des thérapies qui se concentrent sur ce qui se passe à l’intérieur du client, ce qui n’est pas observable et n’est pas centré sur l’interaction client-thérapeute” (p. 50, souligné par Shennan). Le même point sur ce que de Shazer est en train de faire ici pourrait cependant être avancé à l’intérieur d’un récit de connexion, qui pourrait comporter ceci : “il commence à allier clairement son foyer théorique à celui des thérapies qui se concentrent sur les interactions client-thérapeute, plutôt que sur ce qui se passe à l’intérieur du client, qui n’est pas observable”. »
Il a raison, bien sûr. On peut construire des récits de ressemblance, ou de singularité, ou les deux, et notre question est : « Pourquoi vouloir le faire ? » Brouiller les distinctions et les différences, dans quel but ? En cherchant dans les commentaires de Shennan la raison pour laquelle il voudrait que nous le fassions, nous trouvons, vers la fin, le passage où il indique ce qui l’a conduit à réagir à ce qu’il appelle les « aspects de récit de singularité » de notre article.
Il renvoie au « manifeste orienté vers les solutions pour le changement social (Solution-Focused Collective, 2019) ». Ce manifeste « repose sur la conviction que l’approche orientée vers les solutions a le potentiel d’être “mise au service de la poursuite de la justice sociale” ». Il poursuit : cette initiative consiste à « […] tisser des liens avec les mouvements pour la justice sociale et l’égalité, et avec les praticiens d’autres approches engagés dans ces mêmes buts, de sorte que nous apprenions les uns des autres et enrichissions mutuellement nos travaux ». La dernière phrase des commentaires de Shennan est celle-ci : « […] peut-être la construction de quelques récits de ressemblance et de connexion, ou du moins de quelques récits du à-la-fois-semblable-et-différent, aidera-t-elle à créer, entre les approches du changement, les liens et les alliances qui sont nécessaires à la construction d’un monde meilleur ».
Shennan laisse donc entendre que l’accent que nous mettons sur les différences et sur la singularité pourrait faire obstacle à la création de ces liens et de ces alliances entre approches du changement, liens nécessaires au travail pour la justice sociale auquel Shennan et le Solution-Focused Collective se sont engagés et qu’ils ont estampillé « orienté vers les solutions ». Estampillé du simple fait de nommer leurs objectifs A Solution Focused Manifesto for Social Change.
Nous saluons le souhait de Shennan de promouvoir la justice sociale dans un monde troublé, mais nous croyons que c’est là un but qu’il veut ajouter à la pratique de la TBOS. Nous n’avons rien rencontré, dans notre étude des écrits de de Shazer, qui suggère qu’il ait été favorable à ce que l’approche orientée vers les solutions soit « mise au service » d’un projet porté par le praticien, si digne soit-il. Il nous déplaît d’être mis en position d’être contre le travail politique pour la justice sociale et pour un monde meilleur, alors que nous ne sommes d’accord qu’avec la moitié du titre du manifeste. Nous pensons qu’employer l’orientation vers les solutions « dans la poursuite de la justice sociale » avec les clients, c’est faire quelque chose qui n’est pas de la thérapie brève orientée vers les solutions. Nous sommes en désaccord fondamental avec ceci, par exemple, que nous prenons dans le manifeste pour le changement social :
A Solution Focused Manifesto for Social Change
Pour réaliser nos espoirs, nous visons à développer notre pratique de sorte que…
Comme l’indique notre axiome 5 de la pensée de de Shazer, les solutions se développent « dans la direction du futur plus positif que le client veut ». Et, comme l’énonce notre axiome 6, de Shazer soulignait que ces définitions d’un futur plus positif, portées par le client, se développent en dialogue avec le praticien, autour des significations du client et dans la langue du client — pas dans celle du praticien. Nous ne comprenons pas comment un projet de justice sociale porté par le praticien pourrait s’accorder avec la pratique de la TBOS telle que de Shazer et ses collègues l’ont théorisée et pratiquée.
Pour le dire simplement : quand vous faites un travail pour la justice sociale, vous avez un projet — un résultat préféré — et, quelle que soit la valeur de ce résultat, cela rompt une manière d’être dans la relation qui est fondamentale, centrale, pour l’orientation vers les solutions. À notre sens, quand le thérapeute a un projet pour le client, il ne fait plus de thérapie brève orientée vers les solutions.
Correspondance
Harry J. Korman : harry@sikt.nu
Peter De Jong : pdejongsft@gmail.com
Sara Smock Jordan, Ph.D., LMFT : sara.jordan@unlv.edu
Complexe Systémique · toute la chaîne du débat
Ce texte est la dernière pièce d’un échange publié par le Journal of Solution Focused Practices entre 2020 et 2021. On peut le remonter dans l’ordre :
Traduction française non officielle de We Don’t Want to Blur the Boundaries: A Response to Guy Shennan and the Solution Focused Collective, par Harry Korman, Peter De Jong et Sara Smock Jordan, Journal of Solution Focused Practices, vol. 5, n° 1, 2021, 10.59874/001c.74995, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique le 7 septembre 2026 : le texte a donc été modifié, et des intertitres y ont été ajoutés. Cette traduction n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ni d’éventuelles erreurs ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « We Don’t Want to Blur the Boundaries: A Response to Guy Shennan and the Solution Focused Collective », publié dans Journal of Solution Focused Practices (2021) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Korman, H., De Jong, P., & Smock Jordan, S. (2021). Nous ne voulons pas brouiller les frontières : réponse à Guy Shennan et au Solution-Focused Collective (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/nous-ne-voulons-pas-brouiller-les-frontieres-reponse-a-shennan-et-au-collectif (Œuvre originale publiée en 2021 dans Journal of Solution Focused Practices, vol. 5, n° 1 (2021), p. 68-69 ; republiée en 2021 par Journal of Solution Focused Practices, https://journalsfp.org/article/74995)
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