Journal of Family Issues · Deuil

Portraits de la vie après la perte : comprendre la perte d’un parent dans son contexte social

Perdre un parent entre 18 et 28 ans, à l’âge où l’on construit sa vie d’adulte, reste peu étudié. À partir d’entretiens approfondis avec quatre jeunes adultes de Delhi, cette étude phénoménologique montre comment le deuil se vit dans la famille et sous le regard social : rôles redistribués, fils aînés qui prennent la place du parent disparu, culpabilité de ne pas pleurer « comme il faut ».

Auteurs Tanya Ann Antony (École de psychologie, Trinity College Dublin, Irlande) ; Bhumika Kapoor (département de psychologie, Jesus and Mary College, université de Delhi, New Delhi, Inde)Première publication Journal of Family Issues, 2 octobre 2023Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Portraits de la vie après la perte : comprendre la perte d’un parent dans son contexte social, par Tanya Ann Antony et Bhumika Kapoor, publié dans Journal of Family Issues (SAGE) (2024), doi : 10.1177/0192513x231204981, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les déclarations de fin d’article (remerciements, liens d’intérêts, financement) sont regroupées dans les notes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Faire face à la perte d’un parent s’est fait au sein de réseaux de relations, dans la famille et en dehors, et sous l’influence des attentes sociales relatives au deuil.

Tanya Ann Antony et Bhumika Kapoor

Résumé

La perte d’un parent, à tout âge, est une transition de vie qui apporte des changements sans précédent. Vivre cette perte à l’âge adulte émergent peut être particulièrement éprouvant en raison des nombreuses conséquences propres à cette étape de la vie. La recherche existante a laissé de côté l’expérience des jeunes en deuil d’un parent. La présente étude cherche donc à combler cette lacune en s’intéressant à l’expérience de jeunes adultes émergents confrontés à la perte d’un parent, en particulier à leur cheminement pour faire face à la perte et à la manière dont le deuil s’est déployé dans un contexte social. Dans cette recherche exploratoire, quatre personnes âgées de 18 à 28 ans ont été interrogées et les données ont été soumises à une analyse phénoménologique interprétative. Trois thèmes principaux se sont dégagés des données : les premiers jours après la perte, des réalités relationnelles qui changent, et faire face au deuil dans le contexte d’autrui. Les limites et les implications de l’étude sont discutées.

Mots-clés : deuil, chagrin, perte d’un parent, ajustement face au deuil (coping), adultes émergents

Introduction

La vie apporte, à différents moments, l’expérience inévitable de la perte d’un être cher. La manière dont chaque personne vit la perte et y fait face varie selon une multitude de facteurs. Le chagrin du deuil représente traditionnellement une réaction universelle à la perte, ou au deuil ; on l’observe dans toutes les cultures et tout au long de l’histoire humaine. Il est inévitable et peut être vu comme « le moyen naturel » (Gross, 2018, p. 5) de nous aider à accepter la mort d’un être cher.

Perte, chagrin et manifestations du deuil

Bien que les termes bereavement (la perte d’un proche) et grief (le chagrin du deuil) aient été employés comme synonymes dans la littérature, leurs sens diffèrent nettement. Dans The Psychology of Grief, Gross (2018) définit le bereavement comme la perte, par la mort, d’une personne à laquelle on était lié affectivement ou qui occupait une place importante dans sa vie. Le grief, en revanche, désigne la manière dont on répond à cette perte ; il comprend des réponses émotionnelles, cognitives, spirituelles, comportementales et fonctionnelles variées après la perte d’une personne importante (Zisook & Shear, 2009). L’expression du chagrin, appelée mourning, les manifestations du deuil (Özel & Özkan, 2020), est largement influencée par des facteurs sociaux et culturels, comme les rôles de genre et les croyances religieuses, ainsi que par des rituels, dont les funérailles, les abstinences, etc.

Théories du deuil et de l’ajustement

Les travaux du champ des études sur la mort ont contribué à l’élaboration de diverses théories et idées sur le processus du deuil.

L’approche psychanalytique du deuil, fondée sur la théorie de Freud (1958), suppose que la tâche première du deuil consiste à renoncer progressivement à l’attachement psychique à la personne décédée. Dans sa revue de l’hypothèse du travail de deuil (grief work hypothesis, GWH), Margaret Stroebe (1993) a remis en question l’importance du travail de deuil pour faire face à la perte. Ses recherches ont révélé l’absence de preuves scientifiques de la GWH. Elle souligne aussi les différences interculturelles dans la manière de vivre le deuil d’une société à l’autre. La redéfinition du travail de deuil par Stroebe comme « un processus cognitif impliquant la confrontation avec les pensées relatives à la personne décédée, à l’expérience de la perte et au monde transformé dans lequel la personne endeuillée doit désormais vivre, et leur restructuration » (p. 33) rejette l’existence d’un processus normal ou standard.

Selon la perspective des modèles par étapes, la réponse psychologique naturelle à la perte suppose une progression séquentielle par des étapes précises. Ce modèle a toutefois été critiqué, car il est interprété comme prescrivant la réponse au deuil (voir Avis et al., 2021 ; Strobe et al., 2017).

Bowlby et Parkes (Bowlby, 1961, 1980 ; Parkes, 1972 ; Parkes & Weiss, 1983) ont proposé la première théorie du deuil par étapes, qui en comprenait quatre : les phases de l’engourdissement, du désir ardent et de la recherche, de la désorganisation et du désespoir, et de la réorganisation. Une autre théorie répandue est celle des cinq étapes du deuil de Kübler-Ross (1969) : le déni, la colère, le marchandage, la dépression et enfin l’acceptation. Les preuves empiriques en faveur de la théorie des étapes du deuil de Kübler-Ross sont minimes. Les études menées donnent des résultats contrastés : certaines n’apportent pas de soutien à la théorie (par ex. McCoyd et al., 2023), d’autres trouvent des éléments en sa faveur (par ex. Meuser & Marwit, 2001). Holland et Neimeyer (2010) ont examiné la relation entre plusieurs indicateurs du deuil et le temps écoulé depuis la perte, tout en cherchant à éclairer le rôle d’une perspective orientée vers le sens. Les résultats n’ont pas validé la théorie des étapes, sans pour autant la contredire entièrement. On observait un schéma général dans lequel la détresse liée au deuil et l’acceptation augmentaient et diminuaient de façon asynchrone. En outre, la construction de sens s’est révélée un meilleur prédicteur des indicateurs du deuil que le temps écoulé depuis la perte. Les recherches portant sur le deuil et sur l’adaptation des personnes aux restrictions pendant la pandémie de COVID-19 ont elles aussi recouru à divers modèles par étapes du deuil pour donner sens aux pertes et aux transitions (par ex. Mortazavi et al., 2020 ; Valliani & Mughal, 2022).

Plus récemment, la théorie de la transition psychosociale est passée au premier plan. Les transitions psychosociales (TPS) sont des événements de vie qui obligent les personnes à réviser leurs présupposés sur le monde, qui ont des implications durables et qui surviennent sur une période relativement courte (Caplan, 1961 ; Rahe, 1979). Le « monde présumé » (assumptive world), fait des attentes que les personnes tiennent pour vraies, est souvent invalidé au cours d’une TPS. La mort d’un être cher tend à démentir les divers présupposés qui sous-tendent différents aspects de la vie, et le monde familier devient un monde étranger (Gross, 2018). Pour éviter que l’angoisse croissante ne devienne désorganisatrice, les personnes endeuillées recourent à divers mécanismes d’ajustement, comme l’évitement ou le déni (Parkes, 1988).

Worden (1991) a conceptualisé le deuil comme un processus actif composé de quatre tâches : reconnaître et accepter la réalité de la mort, traverser la douleur du deuil, s’adapter à un monde sans la personne décédée et, enfin, trouver un lien durable avec elle. Ces tâches ne suivent pas nécessairement un ordre prescrit et laissent à la personne endeuillée une certaine maîtrise. Un autre modèle est le modèle du double processus proposé par Schut (1999), applicable à des pertes variées, qui distingue deux catégories de facteurs de stress : ceux orientés vers la perte et ceux orientés vers la restauration. L’orientation vers la perte désigne l’attention que la personne endeuillée porte à certains aspects de l’expérience de la perte, c’est-à-dire au facteur de stress principal, ainsi que son évaluation et son élaboration de ces aspects ; elle implique le travail de deuil. L’orientation vers la restauration, en revanche, renvoie à l’attention portée aux facteurs de stress secondaires, qui sont les conséquences du deuil. Il peut être nécessaire de restructurer sa vie après la perte, en se concentrant sur ce qu’il faut gérer et sur la manière de le faire (Gross, 2018). Les deux orientations peuvent être liées à des issues comme la détresse et l’anxiété, tout en participant à l’ajustement. Le processus dynamique qui consiste à prêter attention aux deux types de facteurs de stress ou à les éviter est appelé oscillation (Stroebe & Schut, 1999). Son principe sous-jacent est que la personne en deuil affronte par moments certains aspects de la perte et, à d’autres moments, les évite pour se concentrer sur les tâches de restauration, et inversement. L’ajustement adaptatif comprend donc un processus de régulation complexe fait de confrontation et d’évitement, l’oscillation entre les deux étant essentielle.

Vivre le deuil en relation avec les autres

Au sein du système familial, les relations entre les sous-systèmes et à l’intérieur de chacun d’eux peuvent se modifier après la perte d’un parent, comme le suggèrent l’hypothèse de la solidarité et celle du maintien des liens familiaux (kin-keeping) proposées par Kalmijn et Leopold (2019). Selon l’hypothèse de la solidarité, la mort d’un parent renforce la cohésion au sein de la fratrie, dont les membres comptent les uns sur les autres pour un soutien social et pratique, et se rassemblent aussi pour parvenir à une plus grande solidarité intergénérationnelle avec le parent survivant. L’hypothèse du maintien des liens familiaux, à l’inverse, affirme que la mort du second parent s’accompagne d’une cohésion plus faible dans la fratrie, puisque la force d’intégration qui existait jusque-là a disparu.

L’expérience du deuil est souvent influencée par le contexte sociétal dans lequel chaque personne se situe, qui pose des cadres implicites ou explicites pour pleurer la perte d’un être cher. Dans leur étude sur le contexte social du deuil tel que le vivent des filles adultes, Klapper et al. (1994) ont constaté que les attentes et les normes sociales conduisaient les filles en deuil à contrôler le ressenti et l’expression de leur chagrin, en modifiant souvent leurs émotions. Elles vivaient aussi un deuil anticipé avant la perte d’un parent et jugeaient leur chagrin égoïste, car désirer la présence du parent qui allait mourir était compris comme une manière de prolonger sa souffrance. L’élaboration du deuil se fait aussi différemment selon les contextes relationnels. Par exemple, Pressman & Bonnano (2007) ont découvert que les personnes élaboraient leur deuil en famille ou seules plus qu’entre amis, mais il a été supposé que leurs amitiés contribuaient à la poursuite des activités habituelles et à la réintégration sociale.

Une étude de Skalski et al. (2022) sur le deuil pendant la pandémie de COVID-19 en Pologne a constaté que le soutien social perçu et la résilience étaient corrélés entre eux et liés à des niveaux plus faibles de deuil dysfonctionnel. Des recherches limitées ont montré que diverses formes de soutien social, dont celui des pairs, de personnes mentores et des parents, aident à faire face au deuil (Sharp et al., 2018). Toutefois, contrairement à une idée répandue, la recherche existante indique aussi qu’il n’y a pas d’interaction significative entre le soutien social et les issues du deuil (par ex. Stroebe et al., 2005 ; Wagø et al., 2017).

Justification de la présente étude

La perte d’un parent à l’âge adulte est vue comme une étape inévitable du cycle de la vie, et la croyance selon laquelle elle serait normative et survenant en son temps contribue à en faire un deuil non reconnu (disenfranchised grief) (Abrams et Arnett, 2013). Contrairement à cette croyance dominante concernant la perte d’un parent à l’âge adulte, perdre un parent à l’âge adulte émergent n’est ni normatif ni « en son temps », et pourtant l’expérience de cette population a été négligée par la recherche disponible. Explorer des expériences singulières de la perte permettra une compréhension approfondie des diverses manières dont les personnes rencontrent la perte. Arentt (2000, 2004) a proposé la phase développementale de l’âge adulte émergent comme un âge marqué par de nombreux défis propres aux personnes qui traversent cette étape de la vie. La relation bidirectionnelle entre les conséquences naturelles de cet âge et le deuil associé à la mort d’un parent présentait un intérêt central et a conduit à choisir les adultes émergents comme population de la présente étude.

Une revue de la littérature a montré la prédominance de recherches recourant à des modes d’enquête quantitatifs et le caractère minime des explorations qualitatives de l’expérience vécue de la perte d’un parent. Une approche qualitative facilitera une telle investigation et éclairera les divers domaines façonnés par l’expérience de la perte et qui l’influencent. Dans le contexte indien en particulier, la recherche (par ex. Bhana, 2007 ; Kaneez, 2015) dans le champ des études sur la mort porte surtout sur le deuil périnatal et sur l’expérience des veuves, tandis que la perte d’un parent telle que la vivent de jeunes adultes reste à explorer. La présente étude vise à combler ces lacunes de la littérature et à découvrir comment des personnes d’horizons divers, dans le contexte indien, vivent la perte d’un parent.

Méthode

Objet

La présente étude visait à explorer l’expérience de jeunes adultes émergents confrontés à la perte d’un parent, et les manières dont ces personnes construisent du sens à ce sujet.

Objectifs de recherche

  • (i) Comprendre l’expérience de jeunes adultes émergents qui font face à la perte d’un parent.
  • (ii) Explorer l’impact de la mort d’un parent sur les relations de la personne endeuillée avec les autres.

Recherche qualitative

La présente étude a adopté une approche qualitative, car celle-ci donne accès à des domaines autrement complexes et impénétrables. Le caractère détaillé et interactif du recueil des données, qui suppose une communication riche de sens entre la personne qui mène la recherche et les personnes participantes, centrée sur l’établissement d’une compréhension et d’une collaboration, rend la méthodologie qualitative d’autant plus utile (Buckle et al., 2010). Dans la recherche sur le deuil en particulier, une approche qualitative facilite l’exploration des questions liées au sens, à l’expérience et à la compréhension après une perte, et permet aux personnes participantes d’apporter un éclairage plus profond que celui auquel les méthodes quantitatives donneraient accès. Elle a donc été jugée la méthode la plus appropriée pour comprendre le problème étudié.

Analyse phénoménologique interprétative

L’analyse phénoménologique interprétative (Interpretative Phenomenological Analysis, IPA) cherche « à explorer en détail la manière dont les personnes participantes donnent sens à leur monde personnel et social » (Smith & Osborn, 2007, p. 53). C’est une approche de recherche qualitative, expérientielle et psychologique influencée par trois fondements philosophiques clés : la phénoménologie, l’herméneutique et l’idiographie (Smith et al., 2009).

La méthode d’analyse de l’IPA a été retenue pour la présente étude parce qu’elle est cohérente avec la question et les objectifs de recherche. Le souci qu’a l’IPA d’explorer en détail l’expérience vécue la rend particulièrement adaptée à l’étude, car elle aide à comprendre comment les personnes participantes donnent sens à leur expérience singulière de la perte et du deuil. Compte tenu de l’accent que met l’IPA sur le particulier, et du caractère relativement rare de la perte d’un parent à l’âge adulte émergent, la méthode permet d’approfondir le récit propre à chaque personne participante en restant attentive à la spécificité de chaque expérience et en situant chaque personne dans un contexte particulier. Elle permet aussi à la personne qui mène la recherche d’adopter une position socioconstructionniste, selon laquelle il existe des réalités multiples, chaque personne participante ayant sa propre réalité.

Personnes participantes

L’échantillon de la présente étude se composait de quatre personnes (deux hommes et deux femmes) âgées de 18 à 28 ans, l’âge moyen de l’échantillon étant de 24 ans. Chaque personne participante avait perdu un parent un à cinq ans avant le recueil des données. Trois étaient en études, une avait un emploi. Les personnes participantes venaient d’horizons religieux divers : une agnostique, une musulmane et deux catholiques. Quant à la composition familiale, l’une venait d’un foyer à enfant unique, tandis que les trois autres avaient un ou plusieurs frères et sœurs. L’échantillon a été recruté par échantillonnage raisonné.

Les critères d’inclusion de l’échantillon étaient les suivants : hommes et femmes âgés de 18 à 28 ans ayant perdu l’un de leurs parents au cours des un à cinq dernières années. Cette tranche d’âge a été choisie parce que les personnes qui s’y situent traversent la phase développementale de l’âge adulte émergent et font face à divers défis propres à cette période de la vie. Proposé par Arnett et al. (2004), l’âge adulte émergent, qui s’étend de 18 à 28 ans, est un âge d’une importance et de changements profonds pour la plupart des jeunes des pays industrialisés. Face aux défis de cet âge, la perte d’un parent ne peut que créer des pressions supplémentaires et avoir un impact important sur divers domaines de la vie. En outre, l’expérience même de la perte est vraisemblablement influencée par les évolutions de la vie de la personne, caractéristiques de la phase de l’âge adulte émergent.

Les critères d’exclusion visaient les personnes ayant perdu un parent moins d’un an ou plus de cinq ans avant le recueil des données. La personne qui menait la recherche a choisi l’intervalle d’un à cinq ans après la perte, en supposant qu’en deçà d’un an la mort du parent serait trop proche : les personnes risqueraient de ne pas être à l’aise pour parler de la perte et de ne pas pouvoir dire comment elles y ont fait face, du fait de son caractère récent. La limite supérieure de cinq ans a été fixée parce que l’expérience de personnes ayant vécu la perte plus de cinq ans avant le recueil des données pourrait être trop diverse et trop différente de celle de personnes l’ayant vécue plus récemment. Les personnes ayant perdu leurs deux parents ont aussi été exclues de l’étude.

Procédure

La méthode de recueil des données retenue pour la présente étude était l’entretien, défini par Kvale et Brinkmann (2008) comme une méthode visant à recueillir la description que les personnes interrogées font de leur monde vécu, afin d’interpréter le sens des phénomènes étudiés. Elle a été choisie pour sa capacité à créer un cadre personnel et sûr où les personnes participantes pourraient livrer en détail leur histoire face à la perte d’un parent, ce qui apporte un éclairage plus riche. Elle leur permettait d’exprimer librement et en confiance leurs pensées et leurs sentiments dans un cadre individuel. Au regard de la méthode d’analyse IPA retenue, l’entretien en face à face permettait aussi de prendre en compte le comportement non verbal et le paralangage des personnes participantes. Diverses considérations éthiques ont été gardées à l’esprit tout au long de l’étude. La participation à cette recherche était entièrement volontaire et aucune contrainte n’a été exercée. Les personnes participantes étaient libres de se retirer à tout moment. Elles devaient remplir un formulaire de consentement éclairé, et l’entretien ne commençait qu’après s’être assuré qu’elles avaient pleinement compris ce que la participation impliquait. Pour préserver la confidentialité, un pseudonyme a été attribué à chaque personne, et seule la personne qui menait la recherche avait accès aux enregistrements. Elle restait attentive au langage corporel des personnes participantes ; si l’une d’elles semblait en détresse ou mal à l’aise pendant l’entretien, l’entretien était interrompu et il lui était proposé d’y mettre fin. En outre, le guide d’entretien était construit de façon à laisser d’abord à la personne participante et à la personne qui menait l’entretien le temps d’établir un lien, et les déclencheurs émotionnels étaient réduits au minimum grâce à un ordonnancement soigneux des questions. Une liste de services de santé mentale dans différents quartiers de Delhi, auxquels les personnes participantes pouvaient s’adresser si elles en ressentaient le besoin, leur a été remise, ainsi que des ressources en ligne pour les aider à faire face à la détresse qu’elles pourraient ressentir.

Élaboration du guide d’entretien et étude pilote

À partir de la revue de la littérature et des objectifs de l’étude, les domaines sur lesquels porterait la présente étude ont été arrêtés et un guide d’entretien a été formulé. Deux entretiens pilotes ont ensuite été menés pour évaluer la faisabilité de la méthode d’entretien ainsi que la pertinence des questions du guide. Ces entretiens pilotes ont été réalisés avec des personnes qui avaient répondu à l’appel à participation et qui remplissaient les critères d’inclusion. Cependant, les deux personnes interrogées venaient de milieux familiaux présentant des caractéristiques distinctes qui les différenciaient des autres personnes participantes ; leurs données n’ont donc pas été incluses dans l’étude. Par ailleurs, le guide a aussi été relu par des spécialistes du domaine, dont les suggestions ont été dûment intégrées. Le guide d’entretien final comprenait quatre dimensions : (i) l’expérience immédiate, (ii) l’impact sur les relations, (iii) faire face à la perte et (iv) aller de l’avant.

Recueil des données

Après les entretiens pilotes, le recueil des données a commencé. Un message a été diffusé sur diverses plateformes de réseaux sociaux pour recruter des personnes participantes. Une fois informées de l’étude et après avoir consenti à y participer, elles devaient remplir un formulaire sociodémographique en ligne.

Le lieu des entretiens a été choisi en tenant compte de l’endroit où les personnes participantes se sentiraient à l’aise pour parler d’un sujet aussi sensible que leur expérience de la perte. On a veillé à ce que le lieu ne soit ni bruyant ni fréquenté, afin qu’elles puissent exprimer librement leurs pensées et leurs sentiments dans un espace sûr, avec un minimum de distractions et sans appréhender la présence d’autres personnes.

Après l’entretien, une liste de ressources leur a été remise pour qu’elles puissent chercher une aide professionnelle si elles en ressentaient le besoin.

Analyse des données

Si la recherche en IPA s’intéresse avant tout à l’expérience vécue de la personne participante et à la manière dont elle lui donne sens, le résultat final est toujours le compte rendu de la façon dont la personne qui analyse donne sens aux processus par lesquels les personnes participantes donnent sens à leur expérience, d’où la double herméneutique (Smith et al., 2009). L’analyse est donc le produit conjoint de la personne qui analyse et de la personne participante. Les étapes proposées par Smith et al. (2009) ont été suivies pour analyser les données de la présente étude.

Résultats et discussion

Donner sens aux données

Si la perte d’un parent est considérée comme une part naturelle du cycle de la vie, la vivre à l’âge adulte émergent entraîne dans de multiples sphères de la vie des conséquences dont aucune préparation ne peut effacer l’impact. Le bouleversement soudain que provoque une telle transition de vie pousse la personne endeuillée à faire face à ses émotions, au système familial transformé et à l’ensemble des changements survenus dans sa vie, tout en affrontant les défis propres à son étape de vie. Pourtant, la littérature récente du champ des études sur la mort et le deuil a ignoré la population des jeunes et leur expérience de la perte d’un parent. L’analyse des données de la présente recherche a fait apparaître quatre thèmes principaux, avec des thèmes secondaires sous-jacents. Il s’agit des thèmes suivants : les premiers jours après la perte, des réalités relationnelles qui changent et faire face au deuil dans le contexte d’autrui. Ils sont développés et discutés ci-dessous. Par souci de confidentialité, un pseudonyme a été attribué à chaque personne participante : Alan (28 ans), Maheen (24 ans), Arun (24 ans) et Mona (19 ans).

Thème 1 : les premiers jours après la perte

Ce thème porte sur l’expérience des personnes participantes pendant les premiers jours qui ont suivi la perte d’un parent. Elles ont rapporté que ces premiers jours avaient été marqués par toute une gamme d’émotions et d’événements ; toutes semblaient en garder un souvenir vif et se rappelaient comment les événements s’étaient enchaînés. Chacune a répondu de façon qui lui était propre aux divers défis, fonctionnels et émotionnels, avec quelques points communs quant aux émotions ressenties, à la manière de les gérer, et aux responsabilités et changements immédiats dans leur vie.

La réponse émotionnelle à la perte

Les réactions des personnes participantes à la perte dépendaient des circonstances entourant la mort de leur parent. Les parents d’Alan, de Maheen et de Mona, aujourd’hui décédés, vivaient avec un cancer depuis longtemps avant leur mort.

La période précédant la perte, pendant laquelle la maladie du parent occupait une place particulièrement saillante, a permis à ces personnes de se préparer à ce qu’elles voyaient comme une conséquence inévitable de la maladie. Cette préparation a facilité le processus d’acceptation qui a suivi la mort de leur parent. Interrogée sur son expérience immédiate, Maheen a déclaré :

« Mais je pense que ça n’a sans doute pas été si dur pour moi, parce que je crois qu’au moment où quelqu’un te dit que quelqu’un a un cancer, tu comprends en quelque sorte que la mort est imminente. »

Cette acceptation prématurée de la mort « imminente » de leur parent, particulièrement visible chez Alan et Maheen, peut aussi avoir été une tentative de se protéger de la perte à venir et de la douleur qui suivrait, et d’éviter que leurs espoirs ne soient anéantis. L’acceptation a donc agi comme une défense non seulement contre le deuil anticipé, mais aussi contre le deuil qui aurait suivi la perte de leur parent. Cette manière d’aborder la perte a préparé le terrain aux défenses qu’elles ont utilisées pour faire face à la perte de leur parent.

Pour Mona, depuis le diagnostic de leucémie de sa mère, huit ans avant sa mort, vivre avec la maladie de sa mère était devenu un mode de vie qu’elle ne connaissait que trop bien. Elle a reconnu que l’idée de perdre sa mère avait constamment plané dans son esprit pendant une grande partie de son enfance et de son adolescence. Pourtant, lorsqu’elle a appris sa mort, elle a eu du mal à accepter la perte comme une réalité, car, bien qu’elle s’y attendît, elle ne la voyait pas comme quelque chose qui lui arriverait réellement.

À la différence des autres personnes participantes, bien que le père d’Arun ait été malade dans les semaines précédant la perte, souffrant d’une jaunisse et de lésions du foie, Arun ne s’attendait pas à ce que son père meure de sa maladie. Au souvenir du moment où ils ont appris la perte, l’incrédulité et le choc caractérisaient l’expérience de Mona comme celle d’Arun. Interrogé sur ses pensées et ses sentiments d’alors, Arun a déclaré :

« J’étais sidéré, parce que j’avais… genre… je devais avoir environ 19 ans à ce moment-là […] c’est quelque chose que, tu sais, j’aurai beau essayer, je ne pourrai pas l’expliquer complètement, je veux dire ce que je traversais, parce que ça se passait tellement jaldi, jaldi (vite) et on n’avait pas le temps de, tu sais, comprendre. »

Ce choc a fait obstacle à l’acceptation par Arun de la mort de son père et lui a rendu difficile la compréhension de la réalité de la perte. La perte était inattendue, et le sentiment d’Arun de ne pas être prêt à affronter un tel événement de vie se lit dans l’insistance qu’il met sur son âge à ce moment-là. Il a ainsi reconnu qu’il avait d’abord marchandé avec l’autre possibilité, celle où son père aurait été sauvé sans une erreur d’inattention commise par le personnel médical. Les premières étapes des réactions d’Arun à la perte sont donc conformes au modèle des étapes du deuil de Kübler-Ross (1969), le déni et l’incrédulité étant suivis du marchandage.

Voir pour la première fois le corps de leur parent a suscité des émotions et des pensées semblables chez Maheen et Arun, qui ont eu du mal à faire face à l’idée que le corps de leur père était désormais sans vie. Arun a éprouvé des sentiments contradictoires de fierté et de détresse en prenant conscience du départ de son père du monde physique, comme le reflète cette déclaration :

« … la chose la plus dure que j’ai eu à faire, tu sais, c’est quand le corps est arrivé chez nous, j’ai dû, tu sais, enlever cette barbe et c’était très triste. Je veux dire, j’ai eu l’occasion, tu sais, de tailler la barbe de mon papa, mais quand finalement tu réalises qu’il n’est plus là, tu sais, c’était une expérience tellement douloureuse. »

Une autre émotion prédominante était la culpabilité, rapportée par Maheen et Mona. Ayant été exposées à des modèles du deuil où la rumination et la tristesse étaient les seules émotions visibles, continuer sa vie quotidienne, ressentir des émotions positives et ne pas vivre de réaction de deuil extrême suscitaient chez elles un sentiment de culpabilité, comme en témoigne ce commentaire de Mona :

« Ce que j’associerais à, genre, la période immédiate, genre la semaine ou les deux semaines d’après, c’était genre ce sentiment de culpabilité vraiment bizarre chaque fois que j’essayais de profiter de quelque chose. »

Cette culpabilité était ressentie du fait d’attentes intériorisées sur la manière dont on devrait réagir au deuil, ce qui créait une dissonance entre leurs attentes et leur comportement. Maheen, toutefois, éprouvait aussi de la culpabilité parce qu’elle se reprochait la mort de son père, s’attribuant la responsabilité des événements qui avaient conduit à sa dernière urgence médicale. Cette culpabilité avait des effets particulièrement écrasants la nuit, entraînant des troubles du sommeil et des cauchemars, que Maheen gérait en se distrayant avec des séries télévisées avant d’aller se coucher.

S’adapter à une réalité transformée

Dans les récits de toutes les personnes participantes sur les jours qui ont immédiatement suivi la perte, leur implication dans les rituels liés à la mort occupait une place importante : organiser les funérailles, se rendre dans une autre ville pour l’inhumation, prendre des dispositions pour accueillir les invités, entre autres. Les pensées liées à la perte n’occupaient donc pas leur esprit, comme le révèle Alan :

« Les 3-4 premiers jours toh genre, il y a tellement de rituels, tellement de gens autour, tu n’as pas de temps pour toi. Il faut voir les proches qui arrivent, qui repartent, organiser tout ça. […] la crémation et tout ce qu’on doit faire. L’idée de l’avoir perdue ne me venait pas à l’esprit… »

Pour Alan, Maheen et Arun, qui occupaient le rang d’aîné dans leur fratrie, l’annonce de la perte a sonné comme un appel à rester solides pour leur parent devenu veuf ou veuve, un comportement né de leur sollicitude empathique à son égard. Leur préoccupation immédiate était de protéger leur parent et de soutenir leur famille. Apprendre la mort de son père a immédiatement tourné l’attention d’Arun vers sa mère, comme il l’a révélé :

« Quand mon papa est mort, cette nuit-là même, moi, mon frère et ma mère, on était tous, ma mère dormait entre nous deux et on lui tenait les deux mains et on lui a dit qu’on était là pour elle. »

Reprendre la vie ordinaire une fois les rituels accomplis exigeait de s’adapter à une nouvelle vie sans la personne décédée. Maheen se voyait souvent rappeler l’absence de son père parce qu’elle s’attendait à le voir dans des lieux familiers, un comportement de recherche qui, ses attentes étant déçues, lui faisait prendre conscience de la perte.

« Au début, pendant quelques mois peut-être… donc je priais, on fait le namaaz, donc l’endroit où je faisais le namaaz, c’était là où se trouvait son côté du lit […]. Chaque fois que j’allais prier, je voyais que bon, personne n’est là, et ça me frappait. Ça ne me frappe plus. »

Chaque personne participante a adopté des approches différentes pour faire face à sa nouvelle situation, recourant tantôt à un ajustement centré sur le problème, tantôt à un ajustement centré sur l’émotion. Au fil de l’entretien, le récit de Maheen a confirmé une approche orientée vers l’évitement, née peut-être de ses efforts pour se protéger de la profondeur des émotions qu’elle ressent réellement face à la perte et de la crainte de ne pas savoir comment gérer ces émotions. L’expérience de Mona était influencée par divers facteurs de stress présents à ce moment-là, dont ses examens à venir et ses pensées au sujet de sa mère. Sa famille a immédiatement essayé d’instaurer une routine, comme elle l’a dit :

« Le soir même (après les funérailles), on est rentrés à la maison et on a en quelque sorte essayé de retrouver une sorte de routine. »

Comme pour Mona, le deuil des autres personnes participantes a lui aussi pris la forme d’une orientation vers la restauration, avec des oscillations occasionnelles vers l’orientation vers la perte. Les personnes participantes ont rapporté éviter de ressasser la perte et se concentrer sur l’adaptation à leur réalité transformée, malgré des difficultés occasionnelles à reconnaître la continuité de la vie. Cette oscillation est conforme au modèle du double processus proposé par Stroebe & Schut, 1999, selon lequel une personne endeuillée s’engage dans un processus dynamique de confrontation ou d’évitement des facteurs de stress orientés vers la perte et de ceux orientés vers la restauration à différents moments, une fluctuation qui est la clé d’un ajustement adaptatif.

En outre, la mort de leur parent a entraîné certaines responsabilités financières et des conséquences secondaires, comme des relations modifiées, une redistribution des tâches dans la famille, des changements de comportement des membres de la famille et la perte des divers rôles que tenait le parent décédé. Un résultat singulier de cette étude est que, malgré ces récits sur la façon dont leur vie avait changé, les quatre personnes participantes ont affirmé que la perte n’avait entraîné aucun changement significatif et observable dans leur quotidien. L’incohérence entre ce qu’elles disaient des changements survenus et l’absence de changement qu’elles percevaient suggère des tentatives de nier le changement. Cela peut aussi être attribué à une difficulté à se rappeler les changements, en raison du bouleversement émotionnel et mental qui a marqué leur expérience initiale. Les études sur la mémoire des événements autobiographiques ont montré une plus grande tendance à se rappeler les souvenirs positifs que les souvenirs négatifs (par ex. Linton, 1975 ; White, 2002). Par ailleurs, les changements survenus ont pu être propres à certains domaines plutôt que constituer une transformation générale de toutes les sphères de la vie. Bonanno (2019) suggère que le fait de pouvoir traverser avec sérénité un événement traumatique ou douloureux laisse supposer que l’événement n’était pas particulièrement grave. Cela pourrait expliquer l’absence perçue de changements significatifs.

Thème 2 : des réalités relationnelles qui changent

Perdre un parent équivalait à perdre un pilier dans la structure de la famille comme dans sa vie personnelle. La perte s’est donc accompagnée de modifications majeures des dynamiques relationnelles de chaque personne participante, au sein de la famille et au-delà.

Des dynamiques familiales transformées

Les personnes participantes ont rapporté que la perte d’un membre de la famille proche avait entraîné, sous une forme ou une autre, des changements sans précédent dans l’environnement familial. Une transformation observable des rôles tenus par les membres de la famille apparaissait dans les transcriptions de toutes les personnes participantes.

Alan et Arun, en tant qu’aînés de la famille, ont pris la responsabilité de remplacer le parent décédé. Ils ont reconnu une inversion des rôles entre le parent survivant et l’enfant, telle qu’ils ressentaient le besoin de protéger leur famille. C’était un résultat marquant de la thèse de Work (2013) sur l’expérience du deuil masculin, dans laquelle les participants ressentaient une responsabilité écrasante liée au rôle du fils aîné, une tendance qu’ils ont appelée le « syndrome du fils aîné ». Conformément à ces résultats, Alan et Arun estimaient eux aussi qu’en leur qualité de fils aînés, il leur revenait de prendre soin de la famille en l’absence de leur parent décédé. Si Arun se préoccupait davantage de l’état émotionnel de sa mère, dans le cas d’Alan, ce rôle l’appelait à être une figure protectrice pour son frère et sa sœur. C’est ce que reflète sa réponse à la question de savoir comment son rôle a changé dans la famille :

« En gros, ce que mes parents ont fait pour nous, c’est à moi de le faire maintenant. C’est moi qui dois m’occuper de tout. Celui qui prend soin, ça doit être moi, un tuteur, un frère, un fils, ça doit être moi. »

L’expérience d’Alan présente un cas de parentification, et son rôle de pourvoyeur de soins dans sa famille a supplanté tout le reste. Comme on le voit tout au long de son récit, son expérience de la perte, des premiers jours jusqu’à aujourd’hui, est interprétée à travers le prisme de ce rôle.

Toutes les personnes participantes avaient aussi en commun une redistribution des responsabilités, les membres de la famille prenant en charge différentes tâches qui relevaient auparavant du parent décédé, comme les démarches financières. Cela correspond à la troisième tâche du deuil décrite par Worden (1991) : s’adapter à un monde sans la personne décédée en reconnaissant les rôles qu’elle tenait et en acquérant de nouvelles compétences pour assumer ces rôles.

Comme Arun, Maheen éprouvait elle aussi une sollicitude empathique envers sa mère et s’est engagée à être pour elle un pilier émotionnel, ce qui a fini par renforcer leur relation, devenue plus ouverte et plus intime. Le regard de sa mère, qui voyait Maheen comme plus mûre, a lui aussi contribué à élargir les limites de la relation mère-fille. Parlant de sa relation avec sa mère, Maheen a déclaré :

« Je pense qu’elle a aussi commencé à se confier à moi sur beaucoup de choses, pas seulement sur sa relation avec mon père, mais en général sur des choses de la famille dont on ne parle pas avec ses enfants. »

Cela rejoint le résultat de Scott (2007) selon lequel les enfants tendent à mieux comprendre leurs parents et le concept de mort après le décès d’un parent, ce qui renforce le sentiment de lien avec la personne décédée et facilite l’acceptation.

Arun, Maheen et Mona ressentaient le besoin de tenir compagnie à leur parent et de combler le vide laissé par le parent décédé dans la vie du parent vivant. Cela a approfondi le lien parent-enfant, la relation prenant des formes différentes dans chaque cas.

Pour Arun, ce fut l’occasion de faire découvrir à sa mère des idées nouvelles pour elle et qui la rendraient plus accueillante envers son mode de vie, révélant une influence nouvelle, ouvertement bidirectionnelle, dans leur relation. Sa famille a aussi connu une évolution vers une identité familiale plus forte et une plus grande cohésion entre lui, son frère et sa mère, la famille étant vue comme le groupe d’appartenance, un changement positif qui leur permet de rester indifférents au jugement social. Après la perte, Arun s’est aussi rapproché de son frère et semble se voir comme une figure protectrice pour lui, peut-être parce qu’il a reconnu la douleur de son frère d’avoir perdu son père.

Mona, elle aussi, fait état de modifications de ses relations avec son père et sa grand-mère. Piliers l’un pour l’autre dans le malheur, Mona et son père ont vu leur lien se resserrer du fait de leur expérience partagée de la maladie et de la mort de sa mère. Dans leur recherche sur la manière de repenser la maladie terminale (parental terminal illness, PTI) et la mort d’un parent vécues à l’adolescence, Cafferky et al. (2018) ont constaté qu’une relation renforcée avec le parent vivant et en bonne santé, marquée par une communication plus efficace, est associée à la PTI dans la famille. De même, Mona a révélé que la relation ouverte et détendue qu’elle a avec son père ressemble beaucoup à n’importe quelle amitié. Autre singularité de l’expérience de Mona, contraire à celle des autres personnes participantes : une dépendance accrue envers sa famille. À ce sujet, Mona a dit :

« Je suis devenue beaucoup plus dépendante de la maison. Genre… dans, genre, peut-être 6 mois après la mort de ma mère, quand ta mère meurt, tu deviens un peu paranoïaque au sujet de la mort de tout le monde. c’est genre, bon, c’est quelque chose qui peut vraiment arriver… »

Cette dépendance semble née de la prise de conscience du caractère éphémère de la vie ; une fois que la mort est devenue pour elle une réalité, elle est devenue le prisme à travers lequel elle voyait la maladie et a aussi contribué à une peur accrue de perdre son père, sa principale source de soutien et tout ce qui lui est familier.

L’expérience d’Alan quant à ses relations familiales était elle aussi singulière : les premiers jours après la mort de sa mère ont créé une certaine distance dans sa relation avec ses frère et sœur, du fait de leur préférence pour vivre la perte chacun de son côté. Avec le temps, les relations familiales ont un peu changé, les membres se rapprochant pour réduire le vide créé. Toutefois, la perte du lien entre les membres de la famille et la perte de sa confidente restent marquées.

Outre le fait que les enfants prennent le rôle de leurs parents, toutes les personnes participantes ont observé un autre changement : les parents vivants tentaient de tenir de différentes manières le rôle du parent décédé. Par exemple, la mère de Maheen a tenu le rôle de protectrice ; la mère d’Arun a adopté des traits de son père et a essayé d’être plus permissive ; pour Mona et Alan, cela a pris la forme de marques fréquentes de sollicitude de la part du parent, un comportement auparavant assumé par leur mère.

Parmi les pertes secondaires dans le contexte familial vécues par les personnes participantes figurent une perte de structure dans sa vie, rapportée par Mona, et la perte d’une figure protectrice entraînant une plus grande vulnérabilité, ressentie par Maheen.

Les relations au-delà de la famille

Les effets de la perte ne se limitaient pas aux relations familiales qui changeaient ; ils débordaient aussi sur les relations que les personnes participantes entretenaient avec des personnes extérieures à leur famille, dont la famille élargie et le cercle amical.

Maheen, Arun et Alan ont fait état d’un regard social modifié, Alan et Maheen subissant la pression sociale du mariage. Interrogé sur d’éventuels changements notables dans la manière dont les autres percevaient sa famille, Alan a révélé :

« Chaque fois, qui que ce soit, n’importe qui nous rencontre, on mentionne toujours une chose : “Mariez votre fils.” Parce qu’on dit toujours qu’il faut une femme à la maison. »

Pour Alan comme pour Maheen, cette pression vient de la croyance qu’il faut quelqu’un pour tenir le rôle du parent décédé. Dans le cas de Maheen aussi, on perçoit le besoin de trouver un chef de famille masculin pour prendre les décisions importantes. Ces conseils non sollicités de personnes extérieures sur des questions de sa vie sont vus comme une ingérence qui la mécontente visiblement. La famille d’Arun a elle aussi été soumise au jugement social, son entourage tendant à voir sa famille à travers le prisme de la mort de son père, ce qui conforte l’idée que la structure familiale sert souvent d’indice pour les stéréotypes (Bryan et al., 1986). Ce fut le cas, par exemple, lorsque sa mère s’est coupé les cheveux court et que les gens l’ont jugée pour cela, la méprisant peut-être de s’intéresser à la mode alors qu’elle avait perdu son mari.

Quant aux amitiés, Maheen a fait face à la perte en élargissant son cercle social, ce qui a donné lieu à des amitiés auxquelles elle tient beaucoup aujourd’hui. Cela suggère des tentatives pour combler le vide créé dans sa vie et pour se distraire de la douleur. Un autre facteur qui a poussé Maheen à chercher de nouvelles amitiés était la place saillante de la perte dans ses anciennes amitiés, visible dans le comportement changé de son entourage amical, devenu trop précautionneux en sa présence, ce qui l’a incitée à se créer une réalité indépendante de la perte. Parlant du besoin de nouer de nouvelles amitiés, Maheen a dit :

« À ce moment-là, mon seul objectif était d’être avec des gens qui ne me connaissent pas vraiment, qui ne savent pas que j’ai perdu quelqu’un, pour qu’ils ne soient pas sans arrêt à me demander “pourquoi tu es triste” ou que je ne me sente pas sans arrêt coupable si j’étais heureuse. »

Arun, en revanche, a connu des changements contrastés dans ses relations. La perte s’est accompagnée de la fin d’une amitié qui lui était chère, en raison de l’incapacité de la personne concernée à le soutenir dans l’épreuve, une expérience fréquente chez les personnes endeuillées. Par ailleurs, il a aussi vu se renforcer ses relations existantes, son cercle social devenant une source de soutien inconditionnel, comme il l’a révélé :

« Il y a quelqu’un que je connais depuis l’enfance, mais on ne se parlait plus. Mais, comme je te l’ai dit, on a déménagé. Alors on est redevenus bons amis et puis notre amitié s’est renforcée. Les gens nous ont beaucoup soutenus. »

Au vu des circonstances de vie de Mona au moment de la perte, ses préoccupations dans ses amitiés lui étaient propres. Ce qui occupait le devant de la scène dans son expérience de son cercle social, c’étaient ses questions autour de la féminité : la mort de sa mère l’a conduite à ressentir l’absence d’une influence féminine essentielle et à se tourner vers ses nouvelles amitiés comme sources de repères féminins. Le besoin d’identification et d’attachement à la mère, qui sert de guide au développement des filles, a été étayé par la recherche existante (Douglass, 2005 ; Miller, 1986), ce qui fait écho aux appréhensions de Mona à ce sujet.

Mona appréciait particulièrement ses amitiés avec des personnes venant de familles monoparentales, conformément au résultat de Worden (1996) selon lequel les amitiés avec d’autres enfants endeuillés sont particulièrement aidantes et compréhensives par rapport à celles nouées avec des enfants non endeuillés.

Thème 3 : faire face au deuil dans le contexte d’autrui

Le cheminement face à la perte d’un parent ne s’est pas fait dans une bulle, indépendamment des autres. Au contraire, faire face à la perte d’un parent s’est fait au sein de réseaux de relations, dans la famille et en dehors, et sous l’influence des attentes sociales relatives au deuil. La présence d’autres personnes a considérablement influé sur l’expérience des personnes participantes face à la perte, cette influence étant saillante dans les premiers jours et ayant des effets durables aujourd’hui.

Faire face au deuil au sein de la famille

Les expériences des personnes participantes différaient selon que l’ajustement de leur famille était un processus collectif ou se déroulait au niveau individuel pour chaque membre. Dans la famille d’Alan, le deuil était considéré comme l’expérience de chacun, et ses membres ont d’abord fait face à la perte en s’isolant les uns des autres. Toutefois, la visibilité criante de l’absence de sa mère les a rapprochés pour faire face au vide dans la famille. Ils continuent pourtant d’éviter les conversations sur la perte, dans une tentative délibérée d’éviter une rechute dans le chagrin. Répondant à la question de savoir comment sa famille avait réagi à la perte, Alan a révélé :

« En fait, on ne s’est jamais assis pour en parler… on est arrivés à la conclusion que la perte avait eu lieu, après ça une semaine ou un mois, puis retour à la vie normale. On n’en a toujours pas parlé après ça »

Comme dans la famille d’Alan, même si l’état émotionnel des membres de la famille était interdépendant dans les premiers jours, Maheen, son frère et sa sœur ont, de leur côté, vécu leur deuil individuellement, et elle ignorait assez largement comment ils vivaient leur chagrin. Elle était néanmoins fière de la capacité de rebond de son frère et de sa sœur : son frère a réussi à organiser les rituels funéraires et sa sœur a pu passer ses examens, des choses qui leur ont offert à tous deux des diversions. Si leur ajustement était relativement déconnecté de celui de Maheen, celui de sa mère était indissociable de sa propre expérience. L’attention qu’elle consacrait à sa mère a créé un cercle d’ajustement dans lequel protéger sa mère la protégeait de sa propre douleur. Maheen et sa mère éprouvant toutes deux une culpabilité liée aux moments qui ont précédé la mort de son père, sa mère est devenue un symbole de ses propres émotions, ce qui lui a permis de considérer ses émotions du point de vue d’une autre et d’en voir le caractère irrationnel. Interrogée sur la manière dont elle avait géré sa propre culpabilité, Maheen a déclaré :

« Je pense qu’une fois que j’ai commencé à apaiser ma maman au sujet de ses sentiments de culpabilité, ça m’a fait du bien à moi aussi. Je veux dire, ça devait arriver d’une manière ou d’une autre. »

À la différence de Maheen et d’Alan, Mona et Arun voyaient leur deuil comme une expérience collective au sein de la famille. Pour Mona et son père, faire face à la perte était un processus interdépendant : elle se tournait vers son père pour être guidée et puisait sa force en lui, tout en se voyant comme une diversion au chagrin de son père. Elle trouvait du réconfort à partager avec lui ses sentiments sur la perte, une ouverture qui constitue une aide efficace pour faire face (Thompson et al., 2011). L’approche de son père face à la perte était centrée sur le problème, et le voir rester fort face à la perte l’a peut-être encouragée à faire de même.

Tout au long de son entretien, Arun a parlé de son expérience de la perte dans le contexte de sa famille, ce qui suggère l’importance de la famille dans le deuil (Thompson et al., 2011). Il y avait parfois un décalage entre les approches adoptées par lui et par sa mère pour faire face, visible lorsqu’Arun raconte sa réaction de deuil différée :

« Je suis sorti de la salle d’examen, j’avais rendu copie blanche, je suis monté dans la voiture et je me suis mis à pleurer, j’ai beaucoup pleuré ce jour-là, je m’en souviens. […] On était genre, tu sais, notre mère nous avait dit que rien ne devait nous perturber, alors voilà. »

Sa mère mettait l’accent sur un ajustement centré sur le problème et renforçait chez son fils une façade solide. Le soutien réciproque au sein de la famille et le recours à la foi, qui les a rapprochés, ont beaucoup compté pour les aider à faire face à la perte, un processus qui s’est fait naturellement avec le temps.

Le rôle du soutien social

Le soutien que les personnes participantes ont reçu de leur entourage, qu’il s’agisse de la famille élargie, du milieu de travail ou du cercle amical, a facilité leur ajustement à la perte, car elles pouvaient partager leur chagrin avec leur entourage. Des personnes extérieures à la famille proche ont apporté leur aide dans les premiers jours, en aidant la famille à organiser les rituels funéraires, en offrant un soutien émotionnel et en partageant des responsabilités avec les personnes endeuillées. La recherche existante offre des points de vue contrastés sur le rôle du soutien social dans le processus de deuil : certains travaux soulignent son importance pour répondre aux besoins émotionnels et matériels des personnes endeuillées (par ex. Dopp & Cain, 2012 ; Sandler, 2001), d’autres affirment qu’il n’aide pas nécessairement à faire face (par ex. Stroebe et al., 2005).

Alan et Arun ont trouvé des sources de soutien dans leurs groupes religieux. L’investissement d’Arun dans les activités de l’église l’a conduit à passer plus de temps avec des membres de son église, qui ont été pour lui des piliers dans la perte et lui ont aussi offert un soutien matériel. Arun a aussi reçu un soutien inconditionnel de sources inattendues, comme une amitié d’enfance, et sa famille et lui ont été bouleversés par cette réaction, comme il l’explique :

« Humko kuch karne ka mauka hi nahi mila (on n’a eu l’occasion de rien faire), ils ont tous pris les responsabilités de très bonne manière, de ramener le corps de la morgue chez nous jusqu’à l’emmener au cimetière, ils ont tout fait. Les gens nous ont beaucoup soutenus »

Même si les offres d’aide explicites ont cessé, la présence d’une famille qui le soutient permet aussi à Alan de faire face au vide. Ainsi, s’il continue de ressentir l’absence de sa mère dans sa vie, avoir la famille élargie autour de lui l’empêche de se sentir seul.

La famille élargie a aussi joué un rôle dans les premières expériences de Maheen. Elle a servi de diversion temporaire à la perte et a allégé l’atmosphère dans les jours qui ont immédiatement suivi. Comme Alan, Maheen a aussi remarqué une diminution des offres de soutien au fil du temps, qu’elle attribuait à l’empathie des gens envers le souhait de sa famille d’éviter le sujet de la perte. À la question de savoir comment les gens avaient réagi à la nouvelle du décès de son père, Maheen a répondu :

« Bien sûr, tout le monde a été gentil et au début les gens essayaient de prendre régulièrement des nouvelles… Ils essayaient de passer et de tenir compagnie, mais je pense qu’avec le temps, encore une fois, la vie continue, non, et tout le monde est occupé. En plus, je pense que les gens comprennent aussi que ce n’est pas quelque chose dont j’ai vraiment envie de parler, alors eux aussi commencent à éviter le sujet. »

Maheen a aussi fait face en nouant de nouvelles relations pour combler le vide créé par la perte, tandis que ses anciennes amitiés restaient des sources constantes de soutien. Contrairement à ce que Mona attendait, le comportement de son cercle amical envers elle n’a pas changé et ce cercle lui a servi de lien avec la réalité. Interrogée sur son expérience immédiate, Mona a dit :

« J’apprécie vraiment que personne n’en ait fait toute une histoire, que personne ne m’ait traitée comme si j’étais bizarre, ils ont juste dit, genre, quoi de neuf, connard, et ont juste fait avec tout ça, et c’était vraiment assez sympa. »

Le soutien inattendu et constant que Mona a reçu sur une longue période l’a amenée à comprendre les vies humaines comme se chevauchant, à partir de la prise de conscience que les gens se souciaient sincèrement d’elle et de sa famille, ce qu’elle a été assez surprise de découvrir. Le soutien reçu l’a donc aussi aidée à donner sens à son expérience.

Les influences sociales sur l’ajustement

Les idées répandues dans la société et propagées par les médias exercent une influence majeure sur le comportement humain, et c’est aussi le cas pour la réponse des personnes à la mort. Le contexte social influence fortement la manière dont on porte le deuil et dont on fait face au chagrin, le soutien perçu, la famille et les prescriptions culturelles relatives au deuil jouant un rôle important dans les choix faits pour y faire face (Bhana, 2007). Les entretiens ont montré à quel point la socialisation influençait aussi la relation des personnes participantes au deuil.

Les représentations sociales des réactions de deuil appropriées étaient particulièrement présentes dans les récits de Maheen, de Mona et d’Arun. Les entretiens de Maheen et de Mona laissaient voir l’intériorisation de ces attentes et de ces modèles sociaux, qui entraînait un sentiment de culpabilité de ne pas correspondre à ces idéaux. Le désir d’échapper à cette culpabilité, qu’elle ressentait le plus intensément dans ses interactions avec son cercle amical, a conduit Maheen à nouer de nouvelles relations marquées par un certain anonymat, créant un espace où elle pouvait ressentir et exprimer des émotions positives sans répercussions sociales. Cette culpabilité intériorisée a pu rendre difficile pour Maheen l’acceptation du fait de continuer sa vie, comme le montrent certaines des questions existentielles auxquelles elle était confrontée.

La culpabilité de Mona est née de la dissonance qu’elle constatait entre sa réaction et les modèles de deuil qu’elle avait observés dans les médias. Mona a révélé comment elle avait abordé ses sentiments de culpabilité, en disant :

« Je veux dire, à la télé, tout le monde pleurait juste pendant plusieurs jours, puis l’intrigue continuait, mais moi je me disais que ce n’est pas ce que je ressens, il n’y avait aucune sorte de modèle du genre “salut, voilà comment on réagit quand on perd son parent” et euh, finalement, quand j’ai compris que, genre, tu sais, quelle que soit ma réaction, il n’y a pas de mauvaise façon de réagir, je ne devrais pas me sentir obligée de pleurer tout le temps. »

La socialisation par les médias a créé des scripts du deuil, conduisant à l’attente que les personnes en deuil soient incapables de poursuivre leur vie et ressassent plutôt la perte pendant longtemps. Cette croyance a largement contribué aux sentiments de Mona et l’a convaincue que les émotions positives étaient inacceptables. Mona croyait peut-être que sa réaction reflétait ce qu’elle ressentait pour sa mère, et son incapacité à s’identifier à son seul point de référence en matière de deuil l’a conduite à interroger ses sentiments pour sa mère. La littérature liée à l’hypothèse du travail de deuil (par ex. Raphael, 1984) a suggéré que les personnes peu affectées par le deuil sont émotionnellement distantes, ce qui indiquerait une relation superficielle ou conflictuelle avec la personne décédée. Bonanno (2019) a toutefois contesté cette idée en en tirant le corollaire selon lequel les personnes résilientes seraient peut-être particulièrement saines, ce qui suggère une relation exceptionnellement saine avec l’être cher disparu.

Alan et Arun, en revanche, ont fait face aux pressions sociales attachées à leur rôle de fils aîné. Alan a exprimé qu’on lui avait refusé la possibilité de reconnaître et d’admettre ses émotions, parce que les responsabilités liées au soin de sa famille sont devenues son devoir immédiat. Ce fardeau de responsabilité a aussi été confié à Arun, qui s’est exprimé ainsi sur les pressions liées à son rôle :

« Je me souviens qu’en tant qu’aîné, je n’étais pas censé pleurer. Évidemment que je vais pleurer, mais la société pense que, tu sais, c’est toi qui dois t’occuper de notre famille… »

Selon Arun, la société néglige souvent le soin de soi chez les personnes endeuillées. Il semblait nourrir une certaine colère envers les sources de cette pression exercée sur lui, qui le poussait à se hisser à la hauteur de normes irréalistes de gardien de sa famille, alors qu’il était lui-même submergé par le chagrin.

Un autre défi auquel Alan et Arun ont été confrontés était de se conformer à la construction sociale de la masculinité. Celle-ci les a amenés à cacher la douleur qu’ils ressentaient et, dans l’expérience d’Arun, a empêché l’expression manifeste du chagrin. Ces conditions l’ont conduit à restreindre ses réactions de deuil à la seule sphère privée de sa vie et à paraître fort en apparence, ce qui concorde avec les résultats de Work (2013) selon lesquels les hommes choisissent activement quand et où exprimer leur chagrin. Tout au long de l’entretien, Alan n’a cessé de souligner que « tout est normal », ce qui peut s’expliquer de deux manières : son genre, qui l’a socialisé à cacher les émotions désagréables qu’il ressent, et l’accent mis sur le positif l’y aide ; ou son rang dans la fratrie, qui fait peser sur lui la pression de veiller au bon fonctionnement de sa famille. Creighton et al. (2013) ont découvert dans leur étude que de jeunes hommes endeuillés incarnaient l’une de trois identités masculines : « l’aventurier », « la figure paternelle » et « l’allumeur de réverbères ». Dans la présente étude aussi, on voit Alan et Arun endosser l’identité de la figure paternelle, en se considérant comme responsables de leur famille, ainsi que celle de l’allumeur de réverbères, en espérant être des modèles pour les autres, comme le montre le désir d’Arun d’aider d’autres personnes en deuil.

Une différence de genre manifeste dans les réactions de deuil jugées appropriées est présentée par Maheen, qui a révélé que la société approuve particulièrement les réactions émotionnelles des femmes, ce qui les oblige à affronter leurs émotions, à l’inverse de ce que rapportent Alan et Arun.

Forces et limites de la présente étude

La présente recherche sur l’expérience de la perte d’un parent chez des adultes émergents présentait des forces et des limites identifiables. La méthodologie qualitative a permis une compréhension approfondie de l’expérience vécue de jeunes faisant face à la perte. Le cadre de l’entretien a donné aux personnes participantes l’occasion de partager leur expérience, ce que la plupart ont dit n’avoir jamais fait auparavant à ce point. La conversation et l’introspection dans lesquelles elles se sont engagées ont amené certaines d’entre elles à interroger leurs idées sur l’émotivité et à envisager de s’ouvrir davantage aux autres au sujet de la perte. La méthode d’analyse IPA a servi l’objectif d’une exploration détaillée de l’expérience singulière de la perte chez des adultes émergents et de la manière dont ces personnes lui donnent sens.

Bien que la personne qui menait la recherche ait tenté de tenir compte des appartenances religieuses, l’impossibilité de mener les entretiens restants a entraîné l’absence de récits de personnes appartenant à certains groupes religieux. Seul un contexte urbain a été exploré dans la présente étude, laissant de côté l’expérience de personnes d’autres milieux.

Implications de l’étude

La prédominance des travaux quantitatifs dans le champ des études sur la mort témoigne du manque d’explorations approfondies de l’expérience vécue du deuil, une lacune de la recherche que la présente étude a contribué à combler. En outre, cette étude s’est intéressée à la population des adultes émergents, dont l’expérience de la perte d’un parent avait jusqu’ici été négligée. Les personnes participantes ont montré combien vivre la perte à l’âge adulte émergent avait des conséquences particulières : un déplacement des priorités, avec la prise de conscience de la nécessité de s’intéresser à d’autres questions de la vie que les études et la carrière ; la reconnaissance de sa dépendance envers la famille et de l’importance d’être autonome à cette étape de la vie ; et la manière dont la croissance personnelle propre à cet âge a permis à la perte de devenir une expérience d’apprentissage.

La présente étude a mis au jour des écarts entre la manière dont les personnes participantes ont vécu les changements de leur vie après la mort de leur parent et la manière dont elles s’en souviennent, ce qui indique de possibles tentatives de nier le changement ou la difficulté à se rappeler ce qu’était leur vie avant et après la perte. Il convient aussi de noter comment la relation entre le parent survivant et l’enfant s’est transformée, la compagnie, la dépendance et la prise de nouveaux rôles dans la famille marquant la nouvelle dynamique relationnelle. Cette étude a situé la perte d’un parent et le deuil dans le contexte social indien et a repéré les manières dont les croyances et les normes sociales influencent l’expérience de l’ajustement à la perte. Les personnes participantes ont éclairé la force avec laquelle les médias et les rôles de genre influencent la manière dont elles vivent leur deuil et dont elles le comprennent. Le deuil apparaît comme vécu individuellement et souvent dans l’isolement ; le soutien social et le deuil collectif entre membres de la famille ont toutefois aussi façonné l’expérience de la perte des personnes participantes.

Les résultats ont révélé chez les jeunes une résilience innée pour faire face au deuil, la continuité de la vie et les responsabilités de chacun dans la famille et au-delà jouant un rôle important dans cet ajustement. Les résultats de la présente étude ouvrent quelques pistes pour la recherche future, d’autant que la perte d’un parent à l’âge adulte émergent et au début de l’âge adulte reste à explorer pleinement. L’étude des différences religieuses dans l’ajustement, au sein de la diversité du contexte indien, pourrait profiter à la recherche dans le champ des études sur la mort. La recherche pourrait aussi porter sur la manière dont les modèles proposés par les médias influencent les idées sur la perte et sur le processus d’ajustement. Par ailleurs, la recherche future gagnerait à comprendre comment la perte d’un parent conduit à l’expression du deuil au sein de la famille et comment les différents membres y font face dans le contexte familial. Les différences de genre dans l’ajustement à la mort d’un parent à l’âge adulte émergent pourraient aussi être explorées.

Conclusion

La présente étude visait à explorer l’expérience de jeunes adultes confrontés à la perte d’un parent, en cherchant à comprendre leur expérience de l’ajustement à la perte, l’impact de la perte sur les relations de leur vie et la manière dont ces personnes ont donné sens à la perte. Il s’agissait d’une enquête qualitative reposant sur l’entretien comme méthode de recueil des données et sur l’analyse phénoménologique interprétative comme méthode d’analyse. L’analyse a fait apparaître quatre thèmes principaux : les premiers jours après la perte, des réalités relationnelles qui changent et faire face au deuil dans le contexte d’autrui.

Les ressemblances et les particularités présentes dans les récits des personnes participantes sur la perte d’un parent ont été mises en évidence. Faire face à la perte s’est révélé un processus souvent inscrit dans diverses relations, le soutien familial et social ayant des conséquences favorables à cet égard, conformément aux résultats antérieurs sur l’importance du soutien face au deuil (par ex. Bhana, 2007 ; Thompson et al., 2011). Sans que ce soit un processus délibéré, les personnes participantes semblent avoir donné sens à la perte, pour s’accommoder d’une vie sans la personne décédée. L’étude ouvre des perspectives pour la recherche future dans un domaine où la littérature existante est limitée.

Complexe Systémique : à retenir

Cette petite étude indienne a le mérite de déplacer le regard : le deuil d’un parent n’y est pas un travail intrapsychique solitaire, mais une réorganisation du système familial sous contrainte sociale. On y retrouve des mouvements familiers à la thérapie familiale : la parentification du fils aîné, que l’entourage et les normes de masculinité installent dans le rôle du parent disparu ; le rapprochement entre l’enfant et le parent survivant, qui devient confident ou compagnon ; la pression pour combler la place vide (« mariez votre fils ») ; le silence gardé pour ne pas « rechuter ». Le modèle du double processus aide à lire ces oscillations sans les pathologiser. Les limites sont nettes : quatre entretiens, un milieu urbain, une analyse menée par une seule personne et une discussion qui décrit plus qu’elle ne problématise. Pour la clinique, la question devient : qui porte quoi depuis la mort, quelles loyautés et quelles injonctions de genre s’exercent, quels récits du « bon deuil » circulent dans la famille et dans les médias ? À lire avec l’article sur les dynamiques familiales dans le processus de deuil, et avec l’article sur les pratiques familiales après la mort d’un frère ou d’une sœur.

Notes de l’original

Remerciements. L’équipe de recherche exprime sa gratitude aux personnes participantes de cette étude, qui lui ont confié des détails intimes et émotionnellement bouleversants de leur vie malgré la difficulté de le faire. Leurs contributions ont fait de cette recherche ce qu’elle est, et l’équipe leur en est extrêmement reconnaissante.

Liens d’intérêts. L’équipe de recherche ne déclare aucun conflit d’intérêts potentiel concernant la recherche, la rédaction et/ou la publication de cet article.

Financement. L’équipe de recherche n’a reçu aucun soutien financier pour la recherche, la rédaction et/ou la publication de cet article.

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Traduction non officielle en français de Portraits de la vie après la perte : comprendre la perte d’un parent dans son contexte social, par Tanya Ann Antony et Bhumika Kapoor, Journal of Family Issues, vol. 45, no 10, p. 2473-2499 (2024), doi : 10.1177/0192513x231204981, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (déclarations regroupées dans les notes). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Portraits of Life After Loss: Understanding Parental Loss Within A Social Context », publié dans Journal of Family Issues (2024) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Comment citer cet article

Antony, T. A., et Kapoor, B. (2024). Portraits de la vie après la perte : comprendre la perte d’un parent dans son contexte social (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/portraits-de-la-vie-apres-la-perte-comprendre-la-perte-d-un-parent-dans-son-contexte (Œuvre originale publiée en 2023 dans Journal of Family Issues, 45(10), 2473-2499 (2024) ; republiée en 2024 par Journal of Family Issues, https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/0192513X231204981)

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