Journal of Child & Adolescent Trauma · Violences
En Finlande, quinze parents qui ont subi enfants à la fois la maltraitance et les violences entre leurs parents écrivent leur histoire. Trois parcours composites en ressortent : une rupture précoce et décidée, une lutte de tous les jours contre le passé, et une maltraitance répétée puis travaillée. Rompre le cycle des violences de couple ne suffit pas à rompre celui de la maltraitance : ce qui compte, c’est la façon dont les traumas relationnels sont reconnus et intégrés au récit de soi.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Récits sur la rupture du cycle de la violence intergénérationnelle dans les familles : des chemins différents, un même but, par Laura Mielityinen, Taina Laajasalo et Eija Paavilainen, publié dans Journal of Child & Adolescent Trauma (Springer) (2026), doi : 10.1007/s40653-026-00961-9, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Le schéma de la figure 1 est reproduit en anglais ; les déclarations de fin d’article sont regroupées dans les notes ; le matériel supplémentaire (tableaux des thèmes) n’est pas repris. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Rompre un cycle, comme celui des VPI, ne met pas automatiquement fin à un autre, comme celui de la maltraitance des enfants.
Laura Mielityinen, Taina Laajasalo et Eija Paavilainen
Résumé
La violence intergénérationnelle dans les familles est bien documentée, mais la recherche s’appuie souvent sur des méthodes quantitatives qui négligent la complexité de l’expérience vécue. Les études qualitatives portant sur des parents exposés à la fois aux violences entre partenaires intimes (VPI) et à la maltraitance dans l’enfance restent rares. Cette étude examine les récits de parents finlandais afin d’explorer comment des parents ayant connu dans l’enfance à la fois la maltraitance et l’exposition aux VPI racontent la continuité ou le changement intergénérationnel de la violence, et lui donnent sens. Les données se composent de 15 récits écrits, analysés au moyen de méthodes narratives, dont des récits composites et des personnages fictifs destinés à synthétiser les témoignages et à mettre en relief des configurations thématiques. Nos résultats remettent en cause l’idée d’un cycle de préjudice simple et linéaire. La transmission intergénérationnelle apparaît plutôt comme un processus dynamique et probabiliste. Rompre un cycle, comme celui des VPI, ne met pas automatiquement fin à un autre, comme celui de la maltraitance des enfants. Ce qui semble compter, c’est la manière dont chaque personne donne sens aux traumas relationnels et les intègre à son histoire de vie. Lorsque ces expériences sont reconnues et élaborées, les parents peuvent avancer vers un attachement sécure acquis, qui transforme à la fois la parentalité et les relations de couple. Ensemble, ces constats soulignent la nécessité de stratégies de prévention qui aillent au-delà de l’exposition, en mettant l’accent sur le soutien précoce à l’attachement et sur des interventions qui associent la capacité d’agir personnelle et la réécriture des expériences d’enfance à des ressources extérieures, telles que des relations sûres et un accompagnement professionnel.
Mots-clés : violences entre partenaires intimes ; maltraitance des enfants ; transmission intergénérationnelle de la violence ; analyse narrative
La recherche met régulièrement en évidence la cooccurrence des violences entre partenaires intimes (VPI) et de la maltraitance des enfants au sein d’une même unité familiale (Herbert et al., 2023 ; Mielityinen et al., 2024). Elle suggère aussi que les personnes exposées à la violence dans l’enfance, qu’elles aient subi de la maltraitance ou été témoins de VPI, courent un risque accru de reproduire ces schémas à l’âge adulte, notamment en exerçant des VPI ou de la maltraitance envers des enfants, ou en subissant des VPI dans leurs propres relations intimes (Assink et al., 2018 ; Curtis et al., 2023). En outre, des études indiquent que la double exposition, à la maltraitance et aux VPI, pendant l’enfance amplifie encore ce risque : ces personnes sont nettement plus susceptibles d’exercer ou de subir des violences plus tard dans leur vie que celles qui n’ont été exposées qu’à une seule forme de violence (Herbert et al., 2023 ; Hultmann et al., 2020 ; Shields et al., 2020).
Les études existantes apportent des données quantitatives importantes sur la prévalence de la cooccurrence des VPI et de la maltraitance des enfants au sein d’un même système familial, et sur la probabilité que l’une de ces formes de violence persiste et se transmette d’une génération à l’autre (Madigan et al., 2019). Elles repèrent en outre des facteurs de risque (par exemple l’anxiété maternelle) et des facteurs de protection (par exemple le soutien social) décisifs qui influencent ces trajectoires, ainsi que les conséquences défavorables associées à la cooccurrence (Hultmann et al., 2020 ; Meng et al., 2018). Si la transmission intergénérationnelle de chacune de ces formes de violence est en général bien étudiée, les études qualitatives menées auprès de parents qui, durant leurs années de formation, ont à la fois été exposés aux VPI (y compris de manière directe ou indirecte : en être témoin, les entendre ou en avoir connaissance d’une autre façon au sein du foyer) et subi de la maltraitance sont particulièrement rares. On sait donc très peu de chose sur la question de savoir si, et comment, la cooccurrence elle-même contribue aux trajectoires intergénérationnelles. C’est une lacune notable, puisque la cooccurrence est souvent décrite comme un facteur de risque cumulé (Hultmann et al., 2020) et que ces expériences entraînent souvent, on le sait, une dysrégulation émotionnelle, des attachements insécures et des comportements appris qui banalisent la violence (Oliveros & Coleman, 2021 ; Papalia & Widom, 2024 ; Zhang et al., 2023). L’enquête qualitative met au centre la voix et l’expérience vécue des parents ; elle approfondirait ainsi notre compréhension de la manière dont les parents interprètent leur propre victimisation dans l’enfance, faite de VPI et de maltraitance concomitantes, et lui attribuent un sens. Les expériences subjectives et les réflexions des parents sont essentielles pour éclairer la conception, la mise en œuvre et l’évaluation des stratégies de prévention et d’intervention visant à réduire la violence dans les familles.
Cette étude visait à explorer les récits écrits de parents sur leur victimisation dans l’enfance, à la fois par les VPI et par la maltraitance. Elle a recouru à des méthodes qualitatives, et plus précisément à une analyse narrative fondée sur des récits rédigés par les personnes elles-mêmes, ce qui a permis aux parents de formuler leur propre histoire avec leurs propres mots et d’explorer de façon nuancée l’expérience subjective de parents victimes de violences.
Dans de nombreuses familles, les enfants sont exposés simultanément à plusieurs formes de préjudice (Finkelhor et al., 2007). Ils peuvent non seulement subir une maltraitance directe, définie comme des actes d’abus ou de négligence qui portent atteinte au bien-être physique, émotionnel ou développemental de l’enfant, mais aussi être témoins de violences entre les personnes qui prennent soin d’eux. Les VPI, qui se manifestent par des agressions physiques, des violences psychologiques et des comportements de contrôle, sont de plus en plus reconnues comme une forme de maltraitance émotionnelle aux conséquences psychologiques aussi graves que celles de la maltraitance directe, même lorsque l’enfant n’en est pas la cible immédiate (Bogat et al., 2023).
La recherche indique un chevauchement important entre les expériences directes de maltraitance des enfants et leur exposition aux VPI au sein d’un même foyer (Herbert et al., 2023 ; Mielityinen et al., 2024). Outre le fait que la cooccurrence est fréquente, ses effets sont étendus, de longue portée et souvent plus graves que ceux de l’exposition à une seule forme de violence (Finkelhor et al., 2007 ; Hultmann et al., 2020). Cette exposition cumulée est associée à des risques accrus de symptômes traumatiques (Cruz et al., 2022 ; Hultmann et al., 2020) ainsi qu’à des difficultés relationnelles et parentales (Lünneman et al., 2019 ; Taccini et al., 2025). On a aussi constaté qu’elle intensifie les risques de désorganisation de l’attachement, caractérisée par des comportements contradictoires ou confus dans les relations proches, qui découlent souvent de la peur et de l’absence de réponse cohérente de la figure de soin (Cicchetti & Doyle, 2016), ainsi qu’une vulnérabilité accrue à une victimisation future et au passage à l’acte violent (Brown et al., 2021 ; Chen, 2024).
La recherche montre régulièrement que l’exposition à la violence dans l’enfance accroît le risque d’exercer comme de subir des violences familiales plus tard dans la vie (Lünnemann et al., 2019 ; Madigan et al., 2019 ; van IJzendoorn et al., 2020). Ce processus, appelé transmission intergénérationnelle de la violence (Haselschwerdt et al., 2017 ; Taccini et al., 2025), peut passer par la répétition directe de la maltraitance (Madigan et al., 2019) ou par une probabilité accrue d’être impliqué dans des VPI comme victime ou comme auteur (Shields et al., 2020), ce qui constitue une transmission intergénérationnelle si des enfants sont ensuite exposés à cette violence. Des données méta-analytiques indiquent que les enfants de parents maltraités ont près de trois fois plus de risques de subir eux-mêmes de la maltraitance (Assink et al., 2018), et des études longitudinales relient la maltraitance dans l’enfance à un risque accru de VPI à l’âge adulte (Curtis et al., 2023).
Plusieurs voies peuvent expliquer la transmission intergénérationnelle de la violence dans les familles. La perspective de l’apprentissage social (Akers, 1998 ; Bandura, 1977) suggère que les enfants exposés à la violence dans leur famille d’origine peuvent en venir à considérer ces comportements comme des manières acceptables de nouer et d’entretenir des relations proches. Avec le temps, ces schémas appris peuvent se manifester à l’âge adulte, soit dans des relations parent-enfant violentes, soit dans des relations de couple violentes. D’autres cadres explicatifs mettent l’accent sur l’effet cumulatif du trauma (Gélinas et al., 2025) : les adversités répétées s’additionnent au fil du temps et perturbent la régulation émotionnelle et les schémas relationnels, ce qui accroît le risque de transmettre des comportements violents à la génération suivante (Oliveros & Coleman, 2021).
Par ailleurs, la maltraitance des enfants et les VPI sont régulièrement associées à l’attachement insécure (Baer & Matinez, 2006 ; Cicchetti & Doyle, 2016 ; Lo et al., 2019). La théorie de l’attachement offre un cadre précieux pour comprendre comment la victimisation dans l’enfance et le trauma relationnel précoce peuvent se transmettre d’une génération à l’autre. Selon Bowlby (1969), l’attachement, façonné par la réceptivité de la figure de soin aux besoins de l’enfant, constitue le socle de la régulation émotionnelle et du sentiment de sécurité de l’enfant. Les figures d’attachement sécures aident à réguler la détresse émotionnelle (Bowlby, 1969), tandis que l’attachement insécure est lié à des difficultés de régulation des émotions. Les personnes présentant une anxiété d’attachement, marquée par la peur du rejet ou de l’abandon, tendent à être émotionnellement réactives, tandis que celles qui présentent un évitement de l’attachement, caractérisé par un malaise face à la proximité et une tendance à réprimer les émotions, répriment leurs émotions et prennent de la distance avec les autres (Conway et al., 2024 ; Domic-Siede et al., 2024).
Les perturbations de l’attachement débordent souvent sur la parentalité, l’attachement insécure étant lié à des soins moins sensibles et moins constants (Conway et al., 2024 ; Nichol et al., 2025). L’attachement désorganisé, caractérisé par des comportements contradictoires ou craintifs enracinés dans un trauma non résolu, est particulièrement associé à des soins marqués par la peur et l’imprévisibilité (Baer & Martinez, 2006 ; Lo et al., 2019). Ces schémas interfèrent souvent avec la fonction réflexive des parents, c’est-à-dire la capacité de comprendre les comportements en fonction des états mentaux sous-jacents, ce qui compromet à son tour leur capacité à répondre de façon appropriée aux émotions des enfants (Fonagy & Target, 1997). Lorsque la fonction réflexive est altérée, la probabilité d’une parentalité dysfonctionnelle augmente et, dans certains cas, celle-ci peut aller jusqu’à la maltraitance.
Malgré l’abondance des données sur la perpétuation de la violence dans les familles, d’autres données montrent que de nombreux parents ayant un passé de maltraitance ne maltraitent pas leurs enfants (Greene et al., 2020 ; Haselschwerdt et al., 2017 ; Taccini et al., 2025) ; de même, les parents qui ont été exposés aux VPI dans le foyer de leur enfance ne reportent pas toujours ces schémas dans leurs relations de couple (Curtis et al., 2023). Ces données suggèrent que la victimisation dans l’enfance n’est qu’un facteur de risque parmi d’autres, susceptible d’agir aux côtés d’autres facteurs de risque. Ces autres facteurs, tels que le stress parental et une faible capacité paternelle de reconnaissance des émotions (Liel et al., 2022), peuvent avoir autant, voire plus d’importance que l’exposition à la violence et constituer des prédicteurs indépendants d’antécédents de violence parentale. L’association entre victimisation dans l’enfance et violence ultérieure semble donc probabiliste plutôt que déterministe (Assink et al., 2018 ; Haselschwerdt et al., 2017), et des facteurs de protection mis en place en temps utile peuvent modérer et prévenir les conséquences de la victimisation dans l’enfance (Meng et al., 2018 ; Taccini et al., 2025). Fait important, certaines personnes développent à l’âge adulte un style d’attachement sécure, malgré une expérience précoce insécure ou défavorable (Filosa et al., 2024 ; Roisman et al., 2002).
La recherche sur la transmission intergénérationnelle des VPI et de la maltraitance des enfants a largement recouru à des méthodes quantitatives, apportant ainsi des éclairages précieux sur la probabilité de cooccurrence des VPI et de la maltraitance dans les familles et sur la manière dont chacune de ces formes de violence persiste d’une génération à l’autre (Madigan et al., 2019). Ces études repèrent aussi des facteurs de risque et de protection clés qui façonnent ces trajectoires (Liel et al., 2022 ; Meng et al., 2018). Cependant, la cooccurrence et sa transmission sont des phénomènes complexes, souvent négligés dans les données administratives (Mielityinen et al., 2025) et difficiles à saisir par les approches quantitatives classiques (Haselschwerd et al., 2017 ; Madigan et al., 2019). S’il existe des études qualitatives (voir par exemple Ciydem & Demirbilek, 2025 ; Haselschwerdt et al., 2017), elles explorent rarement la manière dont la double exposition est interprétée et transmise d’une génération à l’autre (Taccini et al., 2025), si bien qu’on ignore si la double exposition joue un rôle dans la transmission intergénérationnelle, et lequel. De plus, rares sont celles qui ont placé au centre la voix narrative des parents eux-mêmes, alors que saisir les points de vue subjectifs est essentiel pour repérer les facteurs perçus comme contribuant à la perpétuation ou à la rupture. En outre, le rôle de l’attachement, décisif pour la régulation émotionnelle et la résilience relationnelle des enfants comme des adultes, a reçu très peu d’attention : la recherche existante porte principalement sur l’attachement parent-enfant (par exemple Conway et al., 2024 ; Lo et al., 2019) et néglige son influence sur les relations de couple et la coparentalité.
La psychologie narrative offre un cadre pour combler ces lacunes, en examinant comment les personnes donnent sens à leur vie au moyen d’histoires intériorisées et évolutives qui relient les expériences passées à l’identité présente et aux avenirs imaginés (McAdams, 2013). Dans la théorie de l’identité narrative de McAdams, ces histoires servent de structures de construction de sens à travers lesquelles les personnes interprètent l’adversité, la cohérence et le changement au fil du temps (McAdams & McClean., 2013). Cette perspective met en lumière la manière dont les personnes se positionnent par rapport à des expériences antérieures, comme la maltraitance et l’exposition aux VPI dans l’enfance, et dont elles en tirent des explications à la continuité, à la rupture ou à la transformation d’une génération à l’autre. La psychologie narrative fournit ainsi une grille conceptuelle pour saisir des interprétations subjectives que les approches quantitatives négligent souvent.
Cette étude comble des lacunes de la littérature actuelle en examinant comment des parents qui ont connu dans l’enfance à la fois la maltraitance et l’exposition aux VPI racontent la transmission intergénérationnelle. Pour répondre à cet objectif, l’étude pose la question suivante : comment des parents ayant connu dans l’enfance à la fois la maltraitance et l’exposition aux VPI racontent-ils la continuité ou le changement intergénérationnel de la violence, et comment lui donnent-ils sens ? L’étude examine les processus d’interprétation et de construction de sens par lesquels les personnes se positionnent par rapport à leur passé, en particulier les significations qu’elles attribuent à la continuité et au changement d’une génération à l’autre. En analysant des récits écrits par les personnes elles-mêmes, l’étude accède à des formes de réflexivité et de présentation de soi qui peuvent ne pas émerger dans un cadre dialogique. Cette approche offre une compréhension nuancée à la fois des vulnérabilités qui perpétuent la violence et des forces qui favorisent la résilience et les conduites de rupture du cycle, et apporte ainsi de nouvelles perspectives pour encourager la prévention et l’intervention.
Les données examinées dans cette étude sont un ensemble de récits écrits de parents finlandais ayant subi dans l’enfance à la fois de la maltraitance physique et des VPI physiques entre leurs parents. Un appel ouvert a été lancé pour inviter des parents à partager leur expérience de la violence physique dans leur famille d’enfance et dans leur famille actuelle. Bien que l’objet principal ait été l’expérience de la violence physique dans l’enfance et à l’âge adulte, rien ne dissuadait les personnes participantes de décrire des expériences de violence psychologique. Cette approche tient compte du fait que la violence psychologique est souvent inhérente aux situations de violence physique (Hart et al., 1996) et que les questions sur la violence physique suscitent fréquemment des récits qui révèlent aussi un préjudice psychologique. L’invitation comprenait une série de questions de contexte destinées à recueillir des précisions sur les relations des parents avec les membres de la famille qui avaient subi des violences. Ces questions de contexte étaient facultatives, ce qui permettait aux personnes participantes de se concentrer sur leur récit, puisque la recherche narrative s’intéresse à la construction de sens et non à l’uniformité de l’échantillon (Riessman, 2008).
Des consignes d’écriture ont été rédigées pour encourager les parents à partager leur histoire de façon détaillée. Comme l’étude cherchait à explorer à la fois la poursuite et l’arrêt de la violence d’une génération à l’autre, deux types de consignes étaient nécessaires : l’une destinée aux personnes qui connaissaient des schémas de violence persistants dans leur vie familiale actuelle, l’autre conçue pour celles qui estimaient avoir rompu l’un des cycles de violence, ou les deux. Ces consignes étaient les suivantes : « Comment percevez-vous le lien entre les expériences de violence dans votre famille d’enfance et la violence physique qui se produit dans votre famille actuelle ? », « Selon vous, quels facteurs sont associés à la poursuite de la violence de votre famille d’enfance à votre famille actuelle ? », « Si vous avez réussi à rompre l’un des cycles de violence, ou les deux, qu’est-ce qui, selon vous, explique votre capacité à éviter de perpétuer vous-même la violence ? » et « Comment percevez-vous le lien entre vos expériences de violence dans votre famille d’enfance et l’absence de violence dans votre famille actuelle ? ».
Les données ont été recueillies entre octobre 2024 et mars 2025 au moyen de deux plateformes sécurisées : Penna, qui fait partie des Archives finlandaises des données en sciences sociales (Finnish Social Service Data Archive), et LimeSurvey, une application d’enquête en ligne gratuite et libre. Le lien vers ces plateformes a été diffusé sur les réseaux sociaux (Twitter, Facebook et Instagram), par des réseaux à la fois professionnels et personnels. Des parents ont aussi été recrutés par l’intermédiaire de journaux nationaux et de panneaux d’affichage. Tous les parents (biologiques ou non) âgés de plus de 18 ans étaient invités à écrire. Il en est résulté un échantillon autosélectionné de 15 parents et de leurs récits, de longueur variable. La longueur totale du texte était de 20 pages (Times New Roman, corps 12).
Huit des 15 parents ont indiqué leur âge, qui variait de 25 à 64 ans. Huit des parents étaient des femmes ; les autres n’ont pas indiqué leur genre. Neuf des parents ont déclaré vivre dans une famille nucléaire (deux conjoints et leurs enfants communs), un dans une famille monoparentale (une seule personne en charge des enfants) et deux dans une famille recomposée (deux conjoints, les enfants n’étant pas tous communs), tandis qu’un parent a déclaré une autre situation familiale que celles mentionnées ci-dessus. Restaient deux parents qui n’ont pas précisé leur situation familiale. Aucune information sur la nationalité n’a été demandée, mais tous les récits étaient rédigés en finnois.
L’étude a été approuvée par le comité d’éthique local (numéro d’approbation 30/2024) et a respecté les lignes directrices éthiques du Conseil national finlandais pour l’intégrité de la recherche. L’équipe de recherche a présenté l’étude et précisé, dans l’annonce de recherche, le droit de se retirer à tout moment, en rappelant ce droit par écrit avant que les parents ne soumettent leur récit. Le consentement éclairé a ainsi été obtenu de toutes les personnes participantes, à qui l’on a assuré que leurs réponses seraient utilisées uniquement à des fins de recherche. Penna et LimeSurvey sont des plateformes sécurisées qui garantissent la confidentialité des personnes participantes.
Les données ont été conservées dans le fichier réseau personnel de la personne qui signe en premier, protégé par une authentification à deux facteurs. Toutes les informations identifiantes (noms, adresses, etc.) ont été supprimées avant la conservation et l’analyse. Les récits étant anonymes, l’équipe de recherche n’était ni tenue ni en mesure de signaler aux autorités les situations de maltraitance d’enfants. Enfin, plusieurs ressources d’aide étaient indiquées à la fin de l’appel à récits ; les parents pouvaient s’y adresser s’ils éprouvaient, après l’écriture, des émotions ou des difficultés dont ils souhaitaient parler davantage.
L’équipe de recherche a pratiqué une réflexivité active tout au long de l’étude, en reconnaissant que l’interprétation des récits est façonnée par la position et le rôle analytique de chaque membre de l’équipe (Soedirgo & Glas, 2020). La personne qui signe en premier était principalement chargée de l’analyse des données, ainsi que de l’élaboration de l’approche méthodologique et de la présentation des résultats. Ce rôle central dans la construction des récits composites exigeait une réflexion critique continue sur la manière dont les présupposés personnels, les orientations théoriques et les connaissances préalables sur la violence intergénérationnelle pouvaient influencer les décisions et les interprétations analytiques. Une attention particulière a été portée à la préservation de la voix des personnes participantes lors de la construction des récits composites, en équilibrant l’abstraction interprétative et la fidélité aux témoignages d’origine.
La réflexivité a été exercée de façon itérative pendant l’analyse, par la rédaction de mémos et une autoréflexion continue, en particulier quant à la manière dont étaient repérés et interprétés les schémas de continuité, de rupture et de responsabilité. Pour assurer la rigueur de l’analyse, les interprétations émergentes et les constructions narratives ont été régulièrement discutées avec les autres membres de l’équipe, qui ont apporté d’autres points de vue, des questions critiques et des clarifications conceptuelles. Ce processus collaboratif a permis de questionner les présupposés tenus pour acquis et de garantir que l’analyse restait ancrée dans les données plutôt que dans une seule grille d’interprétation.
Cette étude s’appuie sur des concepts issus des travaux narratifs de Riessman (2008), de Wertz et al. (2011), de Willis (2019) et de Johnston (2024). Dans le prolongement de la posture interprétative de Riessman, l’analyse porte sur la manière dont les personnes qui racontent donnent sens à leur passé plutôt que sur la simple reproduction des événements, en étant attentive à la forme, à la fonction et à la signification de leurs récits. En tant qu’équipe de recherche, nous portons la responsabilité éthique de re-présenter avec soin la voix des personnes participantes tout en restituant la richesse et la complexité de leurs points de vue. Conformément à la psychologie narrative, qui conçoit les histoires personnelles comme des structures évolutives de construction de sens à travers lesquelles les personnes interprètent leur passé et se positionnent dans le temps (McAdams, 2013 ; McAdams & McLean, 2013), cette approche met l’accent sur la manière dont les constructions narratives formulent l’identité, la capacité d’agir et la continuité ou le changement perçus. Le recours aux récits composites (Johnston, 2024 ; Wertz et al., 2011 ; Willis, 2019) soutient en outre cette visée interprétative, en intégrant plusieurs témoignages dans des trames communes tout en préservant le fil et la complexité du récit. Ensemble, ces approches narratives permettent une analyse attentive à la manière dont les parents construisent du sens, se positionnent dans le temps et racontent la continuité ou le changement perçus dans la transmission intergénérationnelle de la violence.
L’analyse a suivi plusieurs étapes clés, illustrées à la figure 1.
Les récits ont d’abord été transférés dans Atlas.ti version 24. Nous leur avons attribué des numéros et des couleurs différentes pour pouvoir les suivre pendant le processus d’analyse. La première étape a consisté à lire les récits à plusieurs reprises pour se familiariser avec leur contenu et comprendre en profondeur la manière dont les parents racontaient leur expérience. Cette première phase a permis de repérer deux trames distinctes : (1) des récits dans lesquels le cycle intergénérationnel de la violence avait été rompu et où aucune violence (ni VPI ni maltraitance) ne s’était jamais produite dans la famille actuelle du parent (11 récits), et (2) des récits dans lesquels le cycle intergénérationnel de la maltraitance s’était poursuivi, le parent ayant maltraité ou maltraitant encore ses enfants (4 récits). Comme indiqué plus haut, aucun des parents n’a écrit avoir subi ou exercé des VPI dans sa famille actuelle. À partir de cette étape, les récits ont été répartis et analysés selon ces deux trames.
L’étape suivante a consisté en un codage ouvert au moyen de codes à la fois descriptifs et structurels, appliqué séparément à chaque trame mais selon la même procédure. L’analyse portait d’abord sur le contenu des récits : ce que les parents écrivaient de la transmission intergénérationnelle et des facteurs qu’ils percevaient comme contribuant à sa poursuite ou à sa rupture. Comme les récits étaient centrés sur les expériences précoces et la parentalité d’aujourd’hui, la temporalité est naturellement devenue centrale, attirant l’attention non seulement sur ce qui était raconté, mais aussi sur la manière dont les parents agençaient les événements, se positionnaient par rapport à leur passé et construisaient du sens dans le temps. Conformément à la perspective de la psychologie narrative, l’analyse a donc porté à la fois sur le contenu et sur la forme : ce qui s’était passé, et la manière dont l’histoire avait été composée pour donner sens à cette expérience. Les questions directrices étaient notamment les suivantes : comment les parents se positionnent-ils par rapport à leurs expériences passées ? Quelles significations attribuent-ils à ces expériences dans le contexte de la transmission intergénérationnelle ? Comment décrivent-ils la continuité ou le changement d’une génération à l’autre ? Et quels facteurs individuels, relationnels ou sociétaux contribuent à la poursuite ou à la rupture ? Des codes inductifs ont été attribués aux segments de texte significatifs, afin que la voix des parents guide le processus d’analyse.
Après ce codage initial, nous avons placé tous les codes dans un réseau pour en visualiser la répartition. Deux trames distinctes ayant déjà été repérées, les codes issus des histoires dans lesquelles le cycle avait été rompu ont été placés dans un réseau, et ceux issus des histoires dans lesquelles la maltraitance s’était poursuivie dans l’autre. Cette étape a fait passer l’analyse du codage à l’élaboration et à l’interprétation thématiques. L’idée était de chercher des expériences et des schémas partagés qui trouvaient un écho d’un récit à l’autre au sein des trames, et d’examiner si les histoires individuelles devenaient des histoires collectives.
L’analyse thématique a mis au jour plusieurs thèmes récurrents dans les récits, montrant comment certaines structures et certains schémas s’exprimaient dans différents témoignages. Parmi les onze récits décrivant la rupture du cycle intergénérationnel de la violence, deux parcours narratifs distincts sont apparus. Cinq récits décrivaient une capacité d’agir morale précoce et consciente et un rejet relativement aisé de la violence, tandis que six dépeignaient l’effort soutenu nécessaire pour être parent à rebours de son passé, accompagné de transformations émotionnelles, cognitives et relationnelles. Les récits décrivant la poursuite de la maltraitance formaient un seul parcours. Au total, ces analyses ont abouti à trois parcours narratifs.
Une fois les trois parcours établis, l’analyse est revenue aux textes d’origine et aux codes associés à chaque parcours afin d’approfondir l’interprétation et de construire un récit composite pour chaque groupe. Ces récits composites synthétisent des éléments clés communs à plusieurs témoignages et présentent des protagonistes fictifs ancrés dans les données. Ils ne représentent aucune personne participante en particulier, mais saisissent les thèmes centraux, la tonalité narrative et les changements identitaires propres à chaque parcours. Comme la phase 4 reposait sur le codage ouvert et la comparaison thématique, les récits composites étaient directement reliés aux schémas repérés à la phase précédente, ce qui assure un lien transparent entre les récits sources et les constructions finales. Bien que les récits aient été de longueur variable, les récits composites ont été ancrés dans leur contenu de fond plutôt que dans leur uniformité formelle. On a veillé à ce qu’aucun récit plus long ne façonne de manière disproportionnée le témoignage du seul fait qu’il contenait davantage de matériau. Chaque récit d’origine a contribué sur le plan thématique, et les significations centrales des témoignages plus courts ont été intégrées à l’analyse à parts égales. Toutes les citations sont tirées mot pour mot des récits des parents, la seule transformation consistant à intégrer des éléments de plusieurs témoignages dans une même trame. Les citations ont été traduites en anglais au moyen du programme eTranslation de la Commission européenne. Pour la clarté du récit, le pronom « elle » (she) est utilisé dans les récits composites à la troisième personne ; il s’agit d’une convention narrative qui ne reflète pas le genre réel des personnes participantes. Chaque récit composite commence par une brève description des récits individuels sur lesquels il repose, et les thèmes caractéristiques de chaque parcours sont présentés dans les tableaux supplémentaires 1, 2 et 3.

Aucun des parents n’a écrit sur des VPI physiques dans sa famille actuelle. Onze récits décrivaient des cheminements par lesquels les parents étaient parvenus à rompre à la fois le cycle de la maltraitance et celui des VPI. Quatre récits décrivaient des cheminements dans lesquels les parents avaient exercé, ou exerçaient encore, de la maltraitance physique envers leurs enfants.
Trois récits composites ont été créés à partir des données. Ils illustrent les différents types de récits que construisent les parents ayant connu dans l’enfance à la fois la maltraitance et les VPI pour formuler la transmission intergénérationnelle de la violence. Nous appelons ces récits composites des parcours, non seulement par convention méthodologique, mais aussi en raison des données elles-mêmes, qui indiquaient que les récits des parents se déroulaient comme des cheminements distincts, chacun représentant une trajectoire différente. Le terme « parcours » est utilisé pour souligner leur caractère processuel et illustrer ce qui les distingue les uns des autres.
Le parcours d’Anita est une construction composite qui synthétise les récits de quatre personnes. Dans chacun de ces récits, les parents avaient réussi à rompre les deux cycles, et il n’y avait ni maltraitance ni VPI dans leur famille actuelle. Ces parents avaient subi des punitions physiques dans leur propre famille, comme des pincements, la bouche lavée au savon et des coups de lanière. La négligence apparaissait dans les moments où les adultes qui s’occupaient d’eux les laissaient seuls ou se retiraient émotionnellement. Les conflits parentaux comprenaient des cris, des insultes et, à l’occasion, des affrontements physiques.
Pour Anita, le rejet de la violence a été une décision claire, précoce et consciente plutôt qu’un cheminement progressif. Pour elle, cette position était définitive et se suffisait à elle-même. Son identité s’était donc fermement construite tôt dans la vie, avant de devenir parent, et en nette opposition avec sa propre victimisation. Elle voulait agir à l’opposé de la manière dont elle avait été élevée : « J’ai décidé dès ma jeunesse, à l’adolescence, que je ne voulais pas le genre de vie qu’avaient été mon enfance et mon adolescence. […] Il était clair que je ferais les choses tout autrement que mes parents. Ce serait étrange d’être violente. »
Anita sentait que son engagement en faveur de la non-violence faisait partie intégrante de son identité : une orientation innée plutôt qu’une transformation apprise ou durement conquise. Elle racontait s’être toujours sentie non violente et avoir toujours su que la violence était mal. Anita reliait cette conscience à des expériences précoces de régulation émotionnelle, à une sensibilité à la douleur et à un tempérament qui résistait à la rage. Elle avait reporté cette régulation émotionnelle apprise tôt dans sa propre parentalité, marquée par un engagement non violent : « C’est peut-être aussi une question de capacité à faire une pause entre l’émotion et l’action, pour que l’impulsion ne se transforme pas immédiatement en comportement. […] J’ai dû lui dire [à mon enfant] bien des fois de ne pas frapper, en lui expliquant que ça fait mal. Et j’ai souvent dû l’aider à réguler des émotions fortes pour éviter qu’elles n’éclatent physiquement contre les autres. »
Anita racontait son enfance avec retenue émotionnelle. Son récit de victimisation ressemble davantage à un inventaire factuel qu’à un souvenir chargé d’émotion : « Enfant, j’ai connu les coups de lanière, la bouche lavée au savon, les cheveux tirés. » De même, lorsqu’elle décrivait la négligence et l’exposition aux VPI, elle gardait un ton descriptif. Ainsi, plutôt que d’exprimer un trauma, Anita formulait une conscience claire que son éducation avait été défaillante sur les plans émotionnel et éthique. Elle continuait néanmoins d’entretenir une relation proche avec ses parents : « J’aurais aimé qu’elle s’excuse pour ce qu’elle a fait. Ça ne m’a pas causé de trauma. J’ai toujours eu une bonne relation avec mes parents. »
Anita a fait le choix conscient de devenir parent plus tard dans sa vie. Ce fut pour elle un choix réfléchi, qui favorisait la maturité émotionnelle et la cohérence avec des valeurs non violentes : « J’ai beaucoup lu de littérature sur la parentalité et j’ai cherché à la fois le soutien de pairs et l’aide de professionnels, auprès des centres de santé maternelle et infantile comme des services de conseil familial. »
Anita se présentait comme une actrice de sa propre vie, qui en gardait la maîtrise. Bien qu’elle ait bénéficié tôt d’un soutien relationnel de la part de sa fratrie et de ses grands-parents pendant qu’elle construisait son identité non violente au cours de ses années de formation, ce soutien venait renforcer sa résilience, et elle ne dépendait pas de ces personnes importantes. Dans le même sens, des enseignantes lui ont offert un nouveau modèle de féminité : « J’avais plusieurs facteurs de protection dans mon enfance : des grands-parents merveilleusement aimants et une demi-sœur aînée. J’ai aussi croisé de merveilleuses enseignantes qui incarnaient une autre façon d’être femme. Elles me faisaient des compliments, et ma confiance en moi s’en est trouvée renforcée. »
Au moment de fonder sa propre famille, Anita a délibérément choisi des relations sûres, qu’il s’agisse de la personne qui allait partager sa vie ou de la famille de celle-ci. Anita a construit des relations de couple fondées sur une dynamique douce et respectueuse, en contraste avec sa propre éducation : « Mon conjoint vient d’une famille complètement différente, normale et sûre, ce qui a aussi aidé à construire une vie plus sûre pour notre famille. Ma belle-mère m’a servi d’exemple, et j’ai pu voir une manière plus douce d’agir. »
Anita avait une conscience aiguë de la nature intergénérationnelle de la violence. Plutôt que de raconter la violence comme un fait isolé ou purement personnel, Anita la replaçait dans un continuum de préjudice hérité et de continuité culturelle, une tradition façonnée par les normes disciplinaires rurales et les conditions sociales de l’après-guerre. Elle écrivait : « Mes deux parents avaient subi de graves violences disciplinaires enfants, à la campagne, après la guerre. » Cependant, au lieu d’en imputer la seule responsabilité à ces normes historiques et culturelles, elle écrivait que la violence qu’elle avait subie enfant tenait à l’incapacité de ses parents à l’élever correctement : « Déjà enfant, je pensais que c’était [la violence] de l’incompétence parentale et la répétition de l’histoire de ma mère. » Contrairement à ses parents, qui se contentaient de transmettre la violence comme un moyen appris d’élever les enfants, Anita a pris les choses en main et rompu le cycle de la maltraitance. Elle disait être fière de sa propre parentalité et de voir son enfant devenir un parent sensible ; voir cela se refléter dans l’éducation de ses petits-enfants renforçait son sentiment de transmission et de réussite, surtout en contraste avec la violence et la négligence émotionnelle qu’elle avait connues dans son enfance : « Maintenant, c’est le moment de suivre mon premier petit-enfant et la parentalité sensible de mon enfant envers lui. Lui aussi a réfléchi à la manière dont il a été élevé et pratique son propre style d’éducation, tendre, doux et pourtant ferme. »
Le parcours d’Erika est une construction composite assemblée à partir de sept récits individuels. Dans tous ces récits, les parents étaient parvenus à rompre les deux cycles, et ni maltraitance ni VPI n’étaient présentes dans leur famille actuelle. Ces parents avaient subi des actes graves de violence physique, comme des passages à tabac, des étranglements et des coups de lanière. Ces actes de violence psychologique et l’exposition à des VPI à la fois émotionnelles et physiques ont joué un rôle important dans la création d’un climat envahissant de peur, d’instabilité et de détresse émotionnelle.
Pour Erika, rompre le cycle a été un processus continu, qui demandait un effort constant pour être parent à rebours du passé. Elle soulignait le travail émotionnel et cognitif nécessaire pour désapprendre des schémas nocifs et rejeter les modèles parentaux observés dans son enfance : « Rompre le cycle a exigé un effort conscient, de la réflexion et de l’apprentissage. Je ne dis pas que la décision de renoncer aux punitions physiques a toujours été facile. J’ai décidé d’être un meilleur parent que ceux que j’ai eus. » Cela signifiait en outre qu’elle devait réfléchir activement à ses expériences passées, reconnaître consciemment les risques et choisir la maîtrise de soi. Erika racontait comment elle avait « été tentée d’attraper par les cheveux [son] tout-petit en pleine rage » et comment elle avait appris à se mettre en retrait dans ces situations : « Quand mes enfants m’adressent de la colère, je remarque que cela provoque aussi de la colère en moi. Dans ces situations, je me mets en retrait. Le plus important a été de reconnaître ces situations à risque, de m’arrêter et de trouver une autre façon d’agir. J’insisterais sur le fait qu’il aurait été bien plus facile de suivre l’exemple des parents, car cela vient instinctivement, comme un réflexe, sans réfléchir. »
Le climat émotionnel du foyer d’enfance d’Erika, marqué par l’hypervigilance et l’insécurité émotionnelle, a façonné son monde émotionnel intérieur d’enfant. Elle parle d’« être comme un ressort tendu » et explique qu’elle ne pouvait jamais savoir avec certitude pourquoi sa mère ou son père était en colère contre elle, ni ce qu’elle avait encore fait de mal : « S’il n’y avait aucune raison de “discipline”, alors [mon] père en inventait une. Parfois, on entendait déjà le volume monter depuis nos chambres. À ce moment-là, on commençait à ranger la chambre en silence, pour qu’il y ait le moins possible de cris et d’objets à nous jeter dessus. Mais ça ne servait à rien. » L’insécurité de l’enfance était encore renforcée par une répression émotionnelle imposée, et elle racontait avoir été forcée de cacher ses sentiments et ses réactions émotionnelles : « Mon père ne supportait pas les pleurs inutiles. Il disait qu’il allait nous donner une vraie raison de pleurer s’il pensait qu’on pleurait pour rien. J’étais punie quand je montrais des émotions négatives. J’ai appris à ne pas réagir tant que je n’étais pas en sécurité. » Outre la maltraitance émotionnelle directe dans son foyer d’enfance, Erika se souvenait des VPI émotionnelles et physiques qui intensifiaient encore le climat de peur et d’angoisse : « Quelque chose s’est brisé en moi quand j’ai vu ma mère frapper mon père à la tête avec une bouteille de bière, et la bouteille s’est cassée sous le choc. Je n’ai jamais eu aussi peur. C’était comme si le sol de mon monde s’était dérobé. » L’alcool et les difficultés financières contribuaient parfois à ces situations. Erika reconnaissait aussi que la violence était souvent cachée aux autres : « Mon père m’a dit d’aller dans une autre pièce et m’a plaqué un sourire sur le visage d’une gifle. Il fallait retourner au salon comme si de rien n’était. » On l’intimidait parfois pour qu’elle se taise face aux services de protection de l’enfance.
Erika racontait comment la froideur et la distance émotionnelles avaient persisté à l’âge adulte, ce qui lui faisait craindre de ne pas pouvoir donner à ses propres enfants une affection physique et émotionnelle : « Parfois, je me sens comme une mère froide. J’ai peur que mes enfants aient besoin de plus d’affection physique que je ne peux leur en donner. » Erika a suivi une thérapie pour travailler ces inquiétudes. Elle a aussi cherché de l’aide auprès du centre de santé maternelle et infantile, car elle craignait de traiter ses enfants avec colère et brusquerie, puisque c’était ainsi que ses parents avaient réagi : « Même si les pleurs de l’enfant sont pénibles, j’essaie de comprendre et de le prendre dans mes bras. Je n’ai jamais connu ça de la part de mes parents, alors j’ai dû apprendre toutes ces compétences par moi-même. » Elle utilisait délibérément des gestes concrets et des techniques parentales comme stratégies à la fois de protection et de réparation, en particulier lorsque son aîné était un tout-petit au tempérament fougueux : « Je ne sais pas trop quels nerfs cela [tenir un enfant en colère] mettait le plus à l’épreuve : les miens ou ceux de mon enfant. En partie, ces moments m’ont probablement guérie, moi aussi. » En outre, Erika avait délibérément choisi une personne émotionnellement sûre pour partager sa vie, qui partageait les mêmes valeurs et pratiques parentales, fondées sur la réflexion, la réceptivité émotionnelle, le respect de l’autonomie de l’enfant, des limites sans intimidation et le travail émotionnel.
À l’âge adulte, Erika naviguait entre l’amertume et les liens familiaux : elle entretenait une relation proche avec ses parents, sans pour autant avoir tourné la page : « J’ai presque laissé derrière moi l’amertume liée à mes expériences d’enfance et aux actes de ma mère (et de mon père), mais je ne leur ai pas pardonné. Je pense que j’ai le droit d’être en colère. Des excuses de mes parents m’aideraient ; elles me permettraient peut-être de me sentir vraiment vue. » Erika avait une compréhension nuancée de la manière dont la violence disciplinaire s’inscrivait dans un héritage socioculturel plus large, et elle citait le proverbe finlandais « Qui aime bien châtie bien » (littéralement : « Qui épargne la verge hait son enfant ») pour replacer dans leur contexte les pratiques disciplinaires de la génération de ses parents. Erika notait aussi comment la violence s’étendait aux relations au sein de la fratrie dans sa famille d’enfance : « Je suis moi-même devenue violente envers mes frères et sœurs, enfant sensible que j’étais, à cause de mes expériences de violence dans l’enfance, puisqu’on nous laissait régler nos disputes à coups de poing. »
Erika était extrêmement fière d’avoir su interrompre le cycle de la violence et les pratiques parentales nocives, malgré la lutte que cela avait exigée. Elle admirait ses propres réussites et sa capacité à offrir à ses enfants l’enfance qu’elle aurait voulue et méritée : « Par exemple, quand j’écoute les gloussements et les cris de mes enfants, quand je les regarde exprimer leur déception à propos de quelque chose, ou quand je ramasse ce qu’ils ont laissé traîner dans le salon ou la cuisine, je me dis : j’ai réussi. J’y suis arrivée. »
Le parcours de Kira est un récit composite construit à partir de quatre récits. Ces parents avaient exercé, ou exerçaient, de la maltraitance physique envers leurs enfants, poursuivant ainsi la maltraitance d’une génération à l’autre. Tous avaient rompu la transmission des VPI. Ces parents avaient subi à la fois des violences disciplinaires, comme des fessées et des cheveux tirés, et une maltraitance grave, comme des coups de ceinture en cuir et des coups. La violence émotionnelle et l’insécurité déstabilisaient encore leur environnement familial. Les VPI n’étaient évoquées que brièvement.
Kira mettait en balance son trauma d’enfance et la violence qu’elle avait reportée dans sa famille actuelle. Ainsi, pour Kira, les expériences de l’enfance n’étaient pas de simples incidents d’arrière-plan ; elles étaient fondatrices de tout son parcours vers l’âge adulte et lui imposaient un lourd fardeau émotionnel : « Je reconnais que cette même ombre et cette même obscurité ont toujours été en moi, enfant, un fardeau énorme et dominant qui a assombri toute ma vie. Elles s’estompent maintenant que je suis adulte et que j’y travaille. Mais elles sont prêtes à agir s’il le faut. Les blessures psychiques ne guérissent jamais, et je porte encore le fardeau à cause de ce que mes parents ont fait. »
L’enfance de Kira a été marquée par la répression émotionnelle. Elle explique qu’elle devait cacher ses émotions pour éviter la violence, ainsi que la souffrance que la violence causait. Désormais adulte, elle affrontait ses émotions d’enfance : « Enfant, je n’avais pas le droit d’exprimer mes propres sentiments. Il fallait tout enfouir au plus profond. Caché. Maintenant, je peux commencer à les mettre au jour, à y faire face par moi-même, et à prendre soin avec douceur de l’enfant en moi. » En outre, Kira a connu la négligence et l’insécurité dans son enfance : « On m’abandonnait seule à la maison, et on me laissait croire que ma mère ne reviendrait plus du tout. » Elle ajoute plus loin : « Je devais souvent aller à l’arbre chez ma grand-mère et cueillir une branche de bouleau pour ma mère. La verge était toujours près de la porte de la cuisine ; elle servait à menacer. » La menace était une manière courante de contrôler les enfants dans sa famille d’enfance.
À l’âge adulte, Kira se débattait avec le contrôle et la régulation des émotions. Elle essayait constamment d’apprendre des stratégies d’adaptation non violentes et la gestion de la colère dans les situations où elle sentait sa colère monter : « J’essaie de diriger cette obscurité, cette rage et cette colère de façon à ce qu’elles ne visent pas mes enfants. J’essayais de retenir le sentiment assez longtemps pour poser l’enfant par terre ou sur le canapé, et ensuite je jetais des objets à la place. Je désamorce ma colère en frappant le sol de mes mains et en criant. » Elle s’interrogeait elle-même sur ces méthodes de substitution : « Est-ce que mes enfants trouvent cela [frapper le sol] effrayant par moments ? Probablement. Est-ce que cela les traumatise ? Peut-être, dans une certaine mesure. » Elle essayait pourtant de mettre des mots sur ses émotions et ses actes auprès de ses enfants, pour qu’ils comprennent que sa rage n’était pas de leur faute.
Malgré ses efforts pour contenir sa propre violence, Kira recourait parfois aux mêmes schémas nocifs que ses parents. Elle giflait ses enfants, leur tirait les cheveux et les bousculait. Kira voyait clairement le lien entre ses actes et la violence qu’elle avait subie dans son enfance : « Je reconnais souvent la situation où mes parents auraient fait quelque chose. Une fois, j’ai fini par faire la même chose que mon père. » Kira reconnaissait aussi comment sa réaction émotionnelle aux pleurs de son enfant était affectée par ses expériences d’enfance : « J’avais en moi ce sentiment : “Toi non plus, tu n’as pas le droit de pleurer, parce que moi non plus, je n’avais pas le droit.” »
La maltraitance physique survenait en général lorsqu’elle sentait que la pression était devenue écrasante : « … finalement, une situation avec un enfant récalcitrant a dégénéré en violence. » Outre la violence physique, Kira avait crié sur ses enfants et menacé de les abandonner. Elle se souvenait d’avoir eu des accès de rage incontrôlables lorsque l’un de ses enfants était bébé.
La réaction de Kira à ces épisodes violents était en général le remords et la peur : « Ensuite, j’ai pleuré et je me suis excusée auprès de l’enfant. Je le regrette profondément. Ça m’a toujours fait peur. » Cependant, Kira minimisait aussi certains de ses actes en disant qu’elle n’usait pas de violence en permanence, mais seulement de temps à autre. Elle soulignait aussi n’avoir jamais rien fait qui aurait laissé une marque ou fait très mal aux enfants.
Kira reconnaissait quelques tournants sur son chemin vers la rupture du cycle de la maltraitance. L’un d’eux a été le moment où sa belle-mère a remis en question sa façon de crier sur ses enfants : « Un autre adulte m’a dit que ce n’était pas normal, et que c’était mal. J’ai demandé de l’aide et j’ai rompu le cycle de la violence. » Elle reconnaissait aussi que la résistance de ses enfants à obéir l’avait obligée à apprendre de nouvelles approches, et elle insistait sur le chemin de guérison toujours en cours : « Je n’ai pas d’autre choix que de poursuivre le travail que j’ai commencé. La route est longue et caillouteuse, et je continue de prendre soin de moi. »
Même si le parcours de Kira était encore en cours, elle se montrait optimiste quant à son avenir et à celui de ses enfants. Elle exprimait aussi sa gratitude d’avoir pu apprendre des pratiques parentales non violentes, qu’elle présentait à la fois comme une réussite personnelle et comme un tournant relationnel : « Aujourd’hui, je suis heureuse et reconnaissante d’avoir eu à apprendre un comportement non violent. J’ai une relation plus saine avec mes enfants que celle que mes parents ont avec moi. J’espère pouvoir alléger ce fardeau pour que mes propres enfants aient un peu plus de chances de rompre le cycle du trauma. »
Cette étude visait à explorer comment des parents ayant connu dans l’enfance à la fois la maltraitance et l’exposition aux VPI racontent la transmission intergénérationnelle de la violence et lui donnent sens. Ancrée dans la psychologie narrative, l’analyse montre comment la construction de sens, le positionnement temporel et la construction identitaire des parents éclairent à la fois les vulnérabilités qui entretiennent les schémas intergénérationnels de violence et les forces qui facilitent la résilience et la rupture du cycle (cf. McAdams, 2013 ; McAdams & McLean, 2013). Toujours en accord avec la psychologie narrative, les récits montrent que les processus intergénérationnels se déploient non seulement à travers les comportements, mais aussi à travers les histoires que les parents racontent sur eux-mêmes et la manière dont ils interprètent le passé, situent le soi présent et imaginent des avenirs possibles (Riessman, 2008).
Les 15 parents qui ont participé à cette étude ont décrit la violence intergénérationnelle selon trois parcours narratifs distincts. Les parents des premier et deuxième parcours sont parvenus à se libérer des deux cycles : celui des VPI et celui de la maltraitance des enfants. Les parents du troisième parcours ont poursuivi le cycle de la maltraitance, mais rompu celui des VPI. Cette répartition confirme des données antérieures selon lesquelles les personnes qui subissent la violence durant leurs années de formation ne la perpétuent pas toutes à l’âge adulte (Curtis et al., 2023 ; Greene et al., 2020). Cependant, comme la maltraitance des enfants s’est transmise dans quatre récits, les résultats soulignent aussi que, avec d’autres facteurs de risque connus (Liel et al., 2022), la victimisation dans l’enfance reste un prédicteur de la persistance de la maltraitance d’une génération à l’autre (Madigan et al., 2019 ; van IJzendoorn et al., 2020). Les efforts de prévention et d’intervention devraient donc continuer de mettre l’accent sur ce risque, tout en étant attentifs à la manière dont les parents interprètent leurs expériences précoces et les intègrent à leur identité parentale actuelle.
Les résultats remettent en question les modèles simplifiés de transmission intergénérationnelle, en montrant que l’arrêt des VPI ne met pas automatiquement fin à la maltraitance des enfants. Alors que la recherche antérieure a souligné que la maltraitance et l’exposition aux VPI dans l’enfance accroissent la probabilité de VPI à l’âge adulte (Assink et al., 2018 ; Curtis et al., 2023 ; Shields et al., 2020), les récits recueillis ici suggèrent des parcours plus nuancés, dans lesquels des expériences relationnelles correctrices, comme des choix délibérés de partenaire, peuvent réduire les risques à la fois de VPI et de maltraitance des enfants. Ces choix peuvent réorganiser l’attachement et favoriser une sécurité acquise (Bowlby, 1969 ; Iyengar et al., 2019 ; Roisman et al., 2002), interrompant ainsi la transmission. Dans le même temps, il importe d’interpréter avec prudence l’accent mis sur le choix du partenaire. Les VPI ne sont pas toujours prévisibles, et des relations d’abord non violentes peuvent le devenir avec le temps. Présenter l’absence de VPI principalement en termes de choix individuel du partenaire risque de laisser entendre que la responsabilité d’éviter la violence incombe à la personne. Ces récits peuvent plutôt refléter une combinaison de décisions délibérées, de dynamiques relationnelles et de facteurs contingents qui échappent au contrôle des personnes. Bien que les VPI et la maltraitance des enfants surviennent souvent ensemble (Herbert et al., 2023 ; Mielityinen et al., 2024), la complexité mise en lumière dans ces récits souligne aussi qu’elles relèvent de dynamiques différentes, qui appellent des interventions ciblées en même temps qu’une perspective globale. Comme la plupart des études antérieures ont examiné séparément les VPI et la maltraitance des enfants, les parcours distincts révélés ici soulignent l’importance analytique d’étudier la double exposition comme un contexte intergénérationnel spécifique.
En s’appuyant sur des récits rédigés par les personnes elles-mêmes, méthode rarement employée dans la recherche sur la transmission intergénérationnelle, cette étude met au premier plan les cadres d’interprétation propres aux parents et dégage des éclairages sur la manière dont ils donnent sens à la violence et à son arrêt, plutôt que d’imposer des catégories définies de l’extérieur (Johnston, 2024 ; Riessman, 2008 ; Wertz et al., 2011 ; Willis, 2019). Le parcours d’Anita illustre une posture d’autrice précoce : un engagement identitaire délibéré à rejeter la violence et à être parent autrement, forgé avant la parentalité et raconté avec une aisance et une cohérence relatives. Le parcours d’Erika illustre une réécriture continue, car la douleur de l’enfance refait souvent surface dans les moments difficiles de la vie de parent, ce qui exige une autorégulation et une réflexion délibérées pour résister aux schémas intériorisés (Gélinas et al., 2025 ; Greene et al., 2020 ; Taccini et al., 2025). La capacité à faire une pause entre la provocation émotionnelle et la réponse traduit la mentalisation et un attachement sécure acquis (Fonagy & Target, 1997 ; Roisman et al., 2002), des capacités remarquables compte tenu de son environnement précoce marqué par la peur et la répression émotionnelle.
Pour Erika, prendre soin est devenu à la fois protecteur et réparateur, avec l’appui de stratégies comme la thérapie, le choix délibéré de la personne partageant sa vie et des pratiques parentales orientées vers le réconfort. Ces expériences relationnelles correctrices facilitent la réorganisation des attachements, le passage de l’insécurité à la sécurité et l’interruption de la transmission du trauma (Filosa et al., 2024 ; Nichol et al., 2025). Les vulnérabilités liées à l’attachement aggravent encore ces difficultés. Les styles d’attachement insécures sont associés à une régulation moins efficace sous stress (Domic-Siede et al., 2024), et des données méta-analytiques confirment que l’attachement adulte insécure accroît significativement le risque de maltraitance des enfants (Lo et al., 2019). La recherche montre régulièrement que l’insécurité de l’attachement liée à la maltraitance médiatise le lien entre le trauma précoce et les comportements violents ultérieurs (Cicchetti & Doyle, 2016 ; Meinck et al., 2025 ; Papalia & Widom, 2024). Ces schémas non seulement entravent l’accordage émotionnel, mais perpétuent aussi des dynamiques relationnelles marquées par l’évitement ou la désorganisation (van IJzendoorn et al., 1999), renforçant la transmission intergénérationnelle de la violence.
Le parcours de Kira illustre la manière dont la maltraitance peut persister d’une génération à l’autre, en donnant corps aux mécanismes décrits par la théorie de l’apprentissage social (Akers, 1998 ; Bandura, 1977) et documentés par la recherche longitudinale (Shields et al., 2020) ainsi que par une revue réaliste récente (Meinck et al., 2025). Les comportements nocifs autrefois subis se répètent lorsque les efforts pour gérer les déclencheurs émotionnels et réguler le comportement fléchissent, souvent sous l’effet du stress, ce qui explique pourquoi les déficits de compétences socio-émotionnelles restent parmi les facteurs de risque les plus importants de la maltraitance intergénérationnelle (Corso et al., 2025). Grâce à la thérapie et aux interventions, Kira a acquis des compétences de régulation émotionnelle qui l’ont aidée à traduire ses intentions parentales en pratiques constantes.
Ensemble, ces parcours montrent qu’il n’existe pas de modèle universel pour prévenir la transmission intergénérationnelle de la violence. Cette variabilité des trajectoires concorde avec des données récentes soulignant que la transmission intergénérationnelle de la violence opère par des mécanismes dépendants du contexte et par des processus relationnels, qui conduisent à la fois à la continuité et à la rupture d’une génération à l’autre (Meinck et al., 2025 ; Woollett et al., 2025). Les efforts de prévention et d’intervention doivent au contraire être adaptés, et l’expérience d’Erika souligne combien les efforts de prévention doivent s’adresser à la famille entière : renforcer l’attachement, enseigner des compétences parentales et cultiver des mécanismes d’adaptation pour soutenir une parentalité non violente (Backhaus et al., 2023 ; Bernard et al., 2012). Des parents comme Kira luttent constamment pour se dégager d’un trauma passé, ce qui indique qu’ils ont besoin d’un soutien durable aux différentes étapes de la parentalité. Cela met en évidence l’importance de mesures préventives, comme la thérapie et l’accompagnement par des professionnels de santé, en particulier dans les centres de santé infantile, ainsi que d’interventions en temps utile (Dierkhising et al., 2019 ; Meng et al., 2018).
Au-delà des stratégies comportementales, cette étude introduit une dimension de psychologie narrative. Kira illustre la manière dont les parents qui perpétuent la maltraitance n’évoquaient que brièvement leur exposition aux VPI dans l’enfance, ce qui suggère qu’ils ne lui ont peut-être pas attribué de signification narrative importante, tandis que ceux qui ont rompu le cycle s’en souvenaient comme d’une expérience émotionnellement marquante. Cela suggère que des formes de violence concomitantes peuvent être liées sur le plan comportemental, mais cloisonnées sur le plan psychologique. Lorsque l’exposition est reconnue et intégrée narrativement à une histoire de vie cohérente, la fonction réflexive, c’est-à-dire la capacité de comprendre son propre comportement et celui de l’enfant en fonction des états mentaux sous-jacents (Fonagy & Target, 1997), et l’attachement sécure acquis (Filosa et al., 2024 ; Roisman et al., 2002) semblent plus susceptibles de se développer, ce qui réduit le risque. Le facteur décisif n’est donc peut-être pas la simple exposition, mais la mesure dans laquelle les traumas relationnels sont reconnus, élaborés émotionnellement et intégrés à un récit d’attachement cohérent (voir aussi Woollett et al., 2025), un processus cohérent avec les données montrant que l’insécurité de l’attachement médiatise les liens entre maltraitance précoce et violence relationnelle ultérieure (Cicchetti & Doyle, 2016 ; Papalia & Widom, 2023). Ces difficultés découlent souvent d’histoires développementales marquées par la négligence, la répression émotionnelle et les comportements menaçants, qui compromettent l’attachement sécure et une régulation efficace (Baer & Martinez, 2017 ; Gélinas et al., 2025 ; Lo et al., 2019 ; Woollett et al., 2025).
Dans le même temps, les parents situent souvent leurs expériences dans un contexte sociohistorique plus large, en reconnaissant que leurs propres parents avaient eux aussi subi de la maltraitance, une expérience banalisée et socialement acceptée pendant leur enfance. Ces réflexions montrent comment les récits personnels s’inscrivent dans des trames sociohistoriques plus larges, ce qui met en lumière la dimension culturelle de l’identité narrative (McAdams, 2013). Ensemble, ces résultats soulignent que le trauma intergénérationnel se manifeste par des parcours comportementaux et psychologiques complexes (Greene et al., 2020), qui appellent des actions de prévention et des interventions à la fois favorables à des choix de partenaire sûrs et propices à un retour réflexif sur la victimisation dans l’enfance, susceptible d’aider les parents à symboliser, organiser et réécrire leurs expériences traumatiques.
Il convient de signaler certaines limites de cette recherche. Premièrement, bien que les récits aient été riches en contenu, les détails de contexte ont été obtenus par des questions facultatives, et les informations disponibles variaient d’une personne participante à l’autre. Cette hétérogénéité limite la comparabilité des récits et la description de l’échantillon, même si une telle variation est courante et acceptable en recherche narrative, où la construction de sens importe davantage que l’exhaustivité démographique. En outre, comme les huit parents ayant indiqué leur genre étaient des femmes, la recherche future devrait chercher à approfondir notre compréhension du point de vue des pères, d’autant que les parents de cette étude ont souligné le rôle de la personne partageant leur vie dans la création d’un environnement sûr pour eux-mêmes et pour leurs enfants. Deuxièmement, l’accent mis sur la violence physique peut restreindre l’éventail des schémas intergénérationnels repérés, puisqu’il ne saisit pas pleinement les continuités possibles des formes non physiques de violence, comme la maltraitance émotionnelle ou psychologique. De plus, aucune des personnes participantes n’a déclaré être impliquée dans des VPI dans ses relations adultes, ce qui limite la portée des résultats quant aux parcours de transmission intergénérationnelle persistante des VPI et met plutôt en lumière des processus de négociation du risque et d’interruption possible.
Troisièmement, des événements traumatiques ou chargés d’émotion peuvent être remémorés de manière inexacte, en particulier lorsqu’ils sont façonnés par un trauma non résolu ou par une élaboration défensive. Cela souligne l’importance d’intégrer le point de vue des enfants, qui vivent ces dynamiques familiales au présent et peuvent offrir des éclairages plus immédiats et plus ancrés dans le contexte sur les expériences de violence intergénérationnelle. En outre, les récits reflètent ce que les personnes participantes choisissent de partager, et elles peuvent omettre ou déformer certaines expériences. Les témoignages de cette étude reflétaient aussi largement une orientation vers la rupture ou l’interruption des cycles de violence, ce qui suggère un possible biais d’autosélection et limite la compréhension des trajectoires où la violence est banalisée ou non remise en question.
Enfin, les parents peuvent se présenter comme compétents ou moralement responsables et minimiser des comportements nocifs. Cela est toutefois plus probable en situation d’entretien, où certaines personnes peuvent avoir du mal à partager leur expérience en face à face en raison de la honte, de normes culturelles ou d’un débordement émotionnel. L’une des forces majeures de cette étude tient à l’approche narrative, qui a permis aux parents de réfléchir plus librement et plus profondément à leur histoire, faisant souvent apparaître des contradictions, une complexité émotionnelle et des tournants clés. Elle a aussi permis aux parents de raconter des expériences de maltraitance émotionnelle, généralement au cœur de la violence physique ; dans ce contexte, cependant, ils les ont relatées de leur propre initiative. Cela souligne la nécessité d’élargir notre compréhension de la transmission intergénérationnelle aux dimensions émotionnelles du trauma, souvent moins visibles mais profondément marquantes.
Cette étude conforte les données antérieures selon lesquelles la transmission intergénérationnelle de la violence est probabiliste plutôt que déterministe, tout en soulignant que la victimisation dans l’enfance reste un facteur de risque important de maltraitance ultérieure envers des enfants. En outre, les résultats indiquent que la transmission intergénérationnelle est façonnée non seulement par l’exposition à des formes de violence concomitantes, mais plus encore par la manière dont ces traumas relationnels sont compris et intégrés à un récit d’attachement cohérent. Lorsque la maltraitance comme les VPI sont reconnues et intégrées de façon signifiante à ce récit, les personnes peuvent avancer vers un attachement sécure acquis, en tant que parents comme en tant que partenaires. Ce processus permet de réparer les pratiques parentales et favorise un environnement plus sûr et plus bienveillant pour toute la famille. Pour certaines personnes, les schémas d’attachement insécures formés tôt dans la vie rendent écrasants les efforts quotidiens pour équilibrer le stress et réguler les émotions, ce qui les conduit à recourir à la violence et à répéter les comportements nocifs qu’elles ont autrefois subis. Les implications de l’étude pour la pratique plaident donc pour une double approche. D’une part, les efforts de prévention et d’intervention visant le changement de comportement sont essentiels : ils comprennent le soutien du couple et des professionnels ainsi que le renforcement des compétences parentales et de régulation émotionnelle. D’autre part, la motivation intérieure ainsi que la capacité des parents, et la possibilité qui leur est donnée, de réécrire leurs expériences d’enfance peuvent aider à interrompre, et finalement à faire cesser, la transmission intergénérationnelle de la violence.
Complexe Systémique : à retenir
L’article intéresse la clinique systémique parce qu’il refuse le « cycle » comme destin. Les récits montrent deux transmissions distinctes : la violence de couple peut s’arrêter alors que la maltraitance des enfants se répète, comme si les deux expériences restaient séparées dans la mémoire. Chez les parents qui ont rompu les deux cycles, l’exposition aux violences entre leurs parents a été reconnue et chargée de sens ; chez ceux qui maltraitent encore, elle n’est évoquée qu’en passant. Pour la thérapie, la question n’est donc pas seulement « qu’avez-vous vécu ? » mais « quelle place cela prend-il dans votre histoire ? ». Les appuis relationnels comptent aussi : une belle-famille qui montre une autre manière de faire, une belle-mère qui nomme l’inacceptable, des consultations de santé infantile. L’équipe met elle-même en garde contre une lecture qui ferait du « bon choix de partenaire » une responsabilité individuelle. Les limites sont celles de l’autosélection : quinze récits écrits, surtout de femmes, orientés vers la rupture. À lire avec l’étude sur la manière dont des futurs parents perçoivent la transmission de la violence, et avec l’article sur l’ajustement du couple à la parentalité après une maltraitance subie dans l’enfance.
Notes de l’original
Remerciements. L’équipe de recherche remercie toutes les personnes qui ont partagé leur expérience de la violence intergénérationnelle.
Financement. Le financement du libre accès a été assuré par l’université de Tampere (y compris l’hôpital universitaire de Tampere). Ce travail a bénéficié du soutien du Conseil de la recherche stratégique (SRC).
Approbation éthique et consentement à participer. L’étude a été approuvée par le comité d’éthique local (numéro d’approbation 30/2024). Toutes les méthodes ont été appliquées conformément aux lignes directrices et réglementations en vigueur, et aux lignes directrices éthiques du Conseil national finlandais pour l’intégrité de la recherche. Le consentement éclairé a été obtenu de toutes les personnes ayant participé à l’étude.
Consentement à la publication. Les personnes participantes ont donné leur consentement éclairé à l’utilisation anonymisée de leurs données dans des publications de recherche.
Déclaration sur l’IA. Microsoft Copilot a été utilisé pour aider à la révision linguistique du manuscrit, notamment pour améliorer la grammaire, la clarté et la lisibilité. Tout le contenu scientifique, les interprétations, les analyses et les conclusions ont été élaborés et vérifiés par l’équipe de recherche.
Liens d’intérêts. L’équipe de recherche ne déclare aucun lien d’intérêts.
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Traduction non officielle en français de Récits sur la rupture du cycle de la violence intergénérationnelle dans les familles : des chemins différents, un même but, par Laura Mielityinen, Taina Laajasalo et Eija Paavilainen, Journal of Child & Adolescent Trauma, publication en ligne anticipée (2026), doi : 10.1007/s40653-026-00961-9, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence. Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « Narratives about Breaking the Cycle of Intergenerational Violence in Families: Different Routes, Same Goal », publié dans Journal of Child & Adolescent Trauma (2026) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Mielityinen, L., Laajasalo, T., et Paavilainen, E. (2026). Récits sur la rupture du cycle de la violence intergénérationnelle dans les familles : des chemins différents, un même but (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/recits-sur-la-rupture-du-cycle-de-la-violence-intergenerationnelle-dans-les-familles (Œuvre originale publiée en 2026 dans Journal of Child & Adolescent Trauma (2026), publication en ligne anticipée ; republiée en 2026 par Journal of Child & Adolescent Trauma, https://link.springer.com/article/10.1007/s40653-026-00961-9)
Pour aller plus loin