Family Process · Thérapie familiale

Une analyse conversationnelle des reprises du thérapeute dans les réunions de réseau du dialogue ouvert

« Elle riait plus, avant. » — « Ah, elle riait plus, avant. » Les textes du dialogue ouvert conseillent de reprendre mot pour mot les paroles de la famille, pour écouter sans interpréter. Ben Ong, Scott Barnes et Niels Buus ont repéré 160 de ces reprises dans quatorze heures de séances filmées à Sydney et les ont étudiées à la loupe de l’analyse conversationnelle. Une reprise peut ouvrir la parole, mais aussi clore un échange, demander une simple répétition ou détourner une dispute. Et le choix du mot repris est déjà une décision thérapeutique.

Auteurs Ben Ong (université Monash), Scott Barnes (université Macquarie), Niels Buus (université Monash, université du Danemark du Sud)Première publication Family Process, 1er mars 2024Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Une analyse conversationnelle des reprises du thérapeute dans les réunions de réseau du dialogue ouvert, par Ben Ong, Scott Barnes et Niels Buus, publié dans Family Process (Wiley) (2024), doi : 10.1111/famp.12852, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les huit extraits de séance sont reproduits en image, dans leur transcription originale en anglais, et suivis d’une traduction des répliques. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Si reprendre les mots des personnes suivies peut atténuer l’autorité thérapeutique, le moment choisi pour employer une reprise façonne activement la direction de l’interaction.

Ben Ong, Scott Barnes et Niels Buus

Résumé

Les écrits sur les approches de dialogue ouvert auprès des familles traversant une détresse psychique soulignent l’importance, pour les thérapeutes, de reprendre mot pour mot les paroles de la famille. Ces reprises sont censées montrer l’écoute des thérapeutes et encourager l’élaboration sans imposer à la famille d’interprétations ou de conclusions thérapeutiques. Ces recommandations n’ont pas fait l’objet d’une investigation interactionnelle rigoureuse. Dans cette étude, nous avons employé l’analyse conversationnelle pour analyser 160 exemples de thérapeutes reprenant les propos antérieurs de la famille, tirés de 14 heures de séances de dialogue ouvert enregistrées en vidéo. Nous avons constaté que ces reprises avaient des fonctions semblables à celles déjà décrites par la recherche en analyse conversationnelle, comme amorcer une réparation, marquer la réception et demander une élaboration, ainsi que des exemples de reprises survenant en chevauchement avec la parole des personnes suivies. Les écrits sur le dialogue ouvert présentent donc une vision simplifiée de l’usage des reprises dans les séances cliniques de dialogue ouvert. Conformément aux écrits dialogiques, les reprises peuvent susciter une élaboration avec un apport thérapeutique limité ; mais elles reflètent une sélection et servent, dans une certaine mesure, à diriger et à guider la conversation. Ainsi, si reprendre les mots des personnes suivies peut atténuer l’autorité thérapeutique, le moment choisi pour employer une reprise façonne activement la direction de l’interaction.

Note de traduction. Les extraits de séance sont reproduits tels quels, en anglais, selon les conventions de transcription de l’analyse conversationnelle (notation de Jefferson) : les crochets marquent les chevauchements, les chiffres entre parenthèses les silences en secondes, les deux-points l’allongement d’un son, le soulignement l’accentuation ; la reprise étudiée est en gras italique, la première occurrence en gras. Une traduction des répliques suit chaque extrait. Les mots anglais repris par les thérapeutes sont cités en italique, avec leur traduction.

Introduction

Les approches de dialogue ouvert auprès des familles reposent sur plusieurs principes qui mettent l’accent sur la réceptivité des thérapeutes, la continuité de l’équipe soignante et la promotion du dialogue (Haarakangas et al., 2007 ; Seikkula et Arnkil, 2006). Les thérapeutes adoptent une posture dialogique caractérisée par la collaboration et l’ouverture aux points de vue de la famille (Galbusera et Kyselo, 2018). L’ouverture comprend l’encouragement et l’appréciation de l’expression de multiples perspectives de la personne suivie et de sa famille, sans viser le consensus ni même un changement des comportements qui influent sur la santé (Buus et al., 2020 ; Galbusera et Kyselo, 2018). Il s’agit plutôt d’adopter une position de tolérance à l’incertitude, en retenant ses propres idées de diagnostic ou de formulation et en encourageant le développement des compréhensions propres à la famille (Haarakangas et al., 2007). Les descriptions du dialogue ouvert tendent à se centrer sur l’état d’esprit des thérapeutes dans le travail avec les familles, et l’on a peu écrit sur la manière dont les thérapeutes peuvent concrètement produire des interactions dialogiques en pratique (Ong et Buus, 2021). Une exception est la recommandation explicite de reprendre, en séance, les propos antérieurs du réseau familial.

Dans la théorie du dialogue ouvert, l’usage des reprises par les thérapeutes repose sur l’intention de susciter l’élaboration et la poursuite du dialogue autour des compréhensions singulières de chaque personne suivie, tout en réduisant l’influence thérapeutique sur la trajectoire et le contenu de la conversation thérapeutique (Olson et al., 2014 ; Rober et Seltzer, 2010). Pour cela, il est conseillé aux thérapeutes de relier leurs mots à ceux de la personne suivie et de sa famille en « intégrant le langage familier des membres du réseau » (Seikkula et Trimble, 2005, p. 462) dans leurs propres réponses et questions. Cela montrerait une « écoute réceptive », une écoute sans ordre du jour qui permet aux personnes suivies d’exprimer des histoires importantes jamais partagées jusque-là (Olson et al., 2014, p. 14).

Outre l’intégration des mots des personnes suivies, il est conseillé aux thérapeutes de reprendre effectivement mot pour mot leurs propos antérieurs pour les encourager à développer un sujet particulier (Seikkula, 2011). Dans l’extrait ci-dessous, Seikkula (2011, p. 190) donne deux exemples d’une personne thérapeute (T1) reprenant les mots d’une personne suivie (M).

« M : Je n’ai jamais eu de reconnaissance.

T1 : Vous n’avez jamais eu de reconnaissance ?

M : Toute ma vie, j’ai connu l’exclusion dans la famille. Enfin, je veux me débarrasser de ce fouillis symbiotique.

T1 : Vous avez dit : “Toute ma vie, j’ai connu l’exclusion dans la famille.” Puis vous avez dit : “Enfin, je veux me débarrasser de ce fouillis symbiotique.” On dirait que vous dites deux choses en même temps ?

M : … oui… c’est ce que j’ai dit… Mais pour l’instant je ne peux rien dire de plus là-dessus.

T1 : … ouais. »

Cet extrait donne deux exemples de la manière dont on peut employer les reprises en dialogue ouvert. Il y a des reprises mot pour mot qui, à de petits ajouts près, occupent tout le tour de parole de T1. C’est le cas de la première réponse de T1, « Vous n’avez jamais eu de reconnaissance ? », qui suscite chez M une élaboration sur son exclusion de la famille. Le tour suivant de T1 comporte une autre reprise mot pour mot des paroles de M, mais celle-ci n’occupe pas tout le tour : elle est intégrée à une réponse plus longue : « Vous avez dit : “Toute ma vie, j’ai connu l’exclusion dans la famille.” Puis vous avez dit : “Enfin, je veux me débarrasser de ce fouillis symbiotique.” On dirait que vous dites deux choses en même temps ? » Ce type de reprise est une expression citative (Knol et al., 2020) qui comporte une composante initiale, « vous avez dit que… », qui marque plus nettement le début de la reprise, et une composante finale, « On dirait que vous dites deux choses en même temps ? », qui appelle plus explicitement une réponse développée.

En résumé, il est conseillé aux thérapeutes du dialogue ouvert de concevoir leurs réponses de manière à s’aligner sur les propos des personnes suivies, à en intégrer et à en reprendre des éléments. Ces réponses sont censées donner à ces personnes l’occasion d’entendre leurs mots qui leur sont renvoyés, d’y réfléchir, et d’élaborer sur des questions peut-être jamais abordées auparavant. Comme le montrent les exemples ci-dessus, ces reprises peuvent prendre deux formes. Elles peuvent être des reprises des mots de la personne suivie qui occupent tout un tour de parole, ou des citations de ses propos intégrées à un énoncé ou à une question plus longs. Si la littérature dialogique a théorisé les fonctions des reprises, par les thérapeutes, des propos antérieurs des personnes suivies, ces fonctions n’ont pas été étudiées empiriquement. Il est donc nécessaire d’examiner comment les reprises sont employées, et comment on y répond, dans de vraies conversations thérapeutiques, pour savoir si elles remplissent effectivement les fonctions théorisées et/ou si elles ont d’autres usages.

L’analyse conversationnelle (AC) est une méthode de recherche qui examine des séquences d’interaction pour identifier des pratiques conversationnelles et les actions sociales qu’elles accomplissent (Goodwin et Heritage, 1990 ; Heritage, 1984b). L’AC a servi à étudier des pratiques conversationnelles ordinaires ainsi que des conversations institutionnelles comme la psychothérapie (Peräkylä, 2012) et la thérapie familiale (Ong et al., 2020a, 2020b ; Tseliou, 2013). Par exemple, Muntigl et Horvath (2016) ont analysé l’ouverture d’une séance de thérapie familiale structurale menée par Salvador Minuchin. Leur analyse a montré comment Minuchin cherchait à réparer une rupture de l’alliance thérapeutique avec une mère en revendiquant une « nervosité » semblable, en soulignant son autorité parentale et en donnant un cadre positif à ses décisions éducatives. À propos des réflexions en dialogue ouvert, Schriver et al. (2022) ont montré comment les thérapeutes tentent de manifester de l’empathie en décrivant leurs réactions corporelles, en s’imaginant à la place des personnes suivies et en revendiquant l’appartenance à une catégorie de rôle semblable à la leur. En se centrant sur les micro-détails de la conversation, l’AC peut donc fournir une analyse plus fine des reprises des thérapeutes, d’un point de vue interactionnel extérieur à la théorisation du dialogue ouvert.

Les recherches antérieures en AC ont montré que les reprises peuvent remplir diverses fonctions selon leur position séquentielle. Les reprises des propos antérieurs d’une autre personne répondent inévitablement à ces propos. Ces reprises au tour suivant, si elles sont dites avec une intonation finale montante, ont un caractère « interrogatif » (Kim, 2002) et peuvent amorcer une réparation portant sur un problème d’audition ou de compréhension (Robinson et Kevoe-Feldman, 2010 ; Schegloff, 1996, 1997 ; Schegloff et al., 1977). Elles peuvent aussi demander confirmation au locuteur précédent, ou manifester la position du locuteur à l’égard de l’énoncé précédent, par exemple un désaccord (Kim, 2002). Les reprises en deuxième position avec une intonation finale descendante ont d’autres fonctions. Elles peuvent confirmer et enregistrer la réception du tour précédent (Puchta et al., 2004 ; Schegloff, 1996, 1997), manifester un accord (Kim, 2002) ou solliciter du locuteur précédent un développement et des informations supplémentaires (Brown, 1998 ; Kim, 2002 ; Knol et al., 2020). Les reprises qui suivent un tour de réponse (en troisième position) accomplissent d’autres actions et peuvent manifester la réception ou la prise en compte d’une réponse précédente (Schegloff, 1996, 1997). Les reprises de réception en troisième position peuvent rester sans réponse et clore une séquence, entraîner des réponses de confirmation (Schegloff, 1997), ou être traitées par les destinataires comme amorçant la réparation d’un problème d’audition, d’élocution ou de compréhension (Hayashi et al., 2013). Les reprises ont donc de multiples fonctions et ne peuvent être comprises par leur seule forme ou leur seule position séquentielle. Une analyse plus complète doit considérer les actions qu’une reprise implique et la manière dont le destinataire y répond.

En psychothérapie, Knol et al. (2020) ont décrit les reprises des thérapeutes comme un effet miroir qui renvoie à la personne suivie ses propres propos. Comme les recommandations du dialogue ouvert, cette étude soutient que, contrairement aux formulations (Antaki, 2008), les reprises ne transforment pas ses propos, et évitent ainsi les interprétations thérapeutiques et réduisent les biais possibles. Les reprises miroirs choisissaient plutôt une expression saillante ou citaient ses propos antérieurs, ce qui désignait des thèmes antérieurs à développer et fonctionnait comme une demande plus explicite de développement. Ces reprises miroirs facilitaient la poursuite de l’exploration tout en donnant du travail thérapeutique une image non directive et impartiale.

Dans cette étude, nous nous centrons spécifiquement sur les reprises, par les thérapeutes, des propos antérieurs de la famille qui occupent tout leur tour de parole. Ces reprises sont une pratique clairement délimitée et représentent un échantillon plus facile à analyser. À l’aide de l’analyse conversationnelle, nous cherchons à examiner les différentes fonctions des reprises des thérapeutes et à considérer leur effet sur les séquences d’interaction dans les réunions de dialogue ouvert.

Méthode

Données et éthique

Les données de cette étude comprenaient quatorze heures de séances de dialogue ouvert enregistrées en vidéo dans un service de santé mentale pour jeunes de l’ouest de Sydney (Nouvelle-Galles du Sud, Australie). L’échantillon comprenait des thérapeutes (n = 12), des personnes suivies et leurs réseaux, dont des membres de la famille et d’autres spécialistes (n = 36). La majorité des thérapeutes (n = 10) avaient au moins deux ans d’expérience du dialogue ouvert, avec une formation de base et une supervision régulière. Sept suivaient une formation avancée en dialogue ouvert, pour la pratique thérapeutique ou pour l’enseignement. Les deux autres avaient reçu une initiation informelle au dialogue ouvert auprès de pairs ayant plus d’expérience. Les séances de dialogue ouvert n’ont pas de forme d’« intervention » particulière en tant que telle ; elles se centrent sur les préoccupations présentées par la famille, les thérapeutes cherchant à garder un état d’esprit ouvert à la compréhension des expériences de la famille (Olson et al., 2014 ; Ong et Buus, 2021).

La personne qui signe en premier a sollicité les thérapeutes susceptibles de participer et leur a présenté l’étude. Les thérapeutes qui le souhaitaient ont alors rempli un formulaire de consentement et identifié des personnes suivies et des réseaux susceptibles de participer. Cette même personne a donné des informations plus détaillées aux personnes suivies et aux familles qui le souhaitaient. La participation était volontaire, et la collecte des données n’a commencé qu’après le recueil du consentement éclairé écrit de toutes les personnes participantes. Les séances ont été filmées par trois caméras placées en différents points de la pièce, pour saisir les aspects verbaux et corporels des interactions. L’étude a été approuvée par le comité d’éthique du district sanitaire local de Nepean Blue Mountains (référence HREC/17/NEPEAN/135) avant le début de la collecte. Les informations identifiantes des extraits présentés ont été modifiées par l’emploi de pseudonymes pour garantir l’anonymat.

Processus d’analyse

Les données vidéo ont été transcrites selon les conventions de l’analyse conversationnelle (Hepburn et Bolden, 2017). Nous avons ensuite cherché à repérer toutes les occurrences de reprises, par les thérapeutes, des propos des personnes suivies occupant la totalité du tour de parole de la personne thérapeute (à de petits ajouts près), en excluant les reprises par les thérapeutes de leurs propres propos. Il s’agissait de saisir les types de reprises dont parlent les écrits sur le dialogue ouvert. Suivant les définitions de Schegloff (1997) et de Rossi (2020), nous avons retenu les reprises lexicales complètes et partielles, y compris les reprises comportant des changements de référence, de déixis, d’intonation ou de prosodie, et les reprises survenant dans les quelques tours qui suivent la première occurrence. Si notre point de départ était une pratique conversationnelle définie à l’avance, les reprises, nous n’avons pas abordé les données avec une idée préétablie de leur fonction.

Nous avons repéré 160 occurrences de thérapeutes reprenant les mots de personnes suivies. Chaque exemple a été analysé ligne par ligne, en examinant les propos qui précédaient la reprise, la manière dont la reprise elle-même était produite (quels mots étaient choisis et comment ils étaient dits sur le plan prosodique) et la réponse qui la suivait. Nous avons ainsi analysé la ou les actions antérieures qui conduisaient à l’action visée, la reprise, et la manière dont on y répondait (Peräkylä, 2019). La fonction de chaque reprise est comprise à partir de l’analyse de la réponse des personnes suivies. C’est ce qu’on appelle en AC la preuve par le tour suivant : l’action ou la fonction d’une pratique conversationnelle ne réside pas dans l’intention ou dans les attributs de la pratique elle-même, mais dans la manière dont les autres personnes présentes la comprennent et y répondent (Potter, 1996). Nos analyses des reprises ont été comparées et regroupées selon les fonctions semblables qu’elles remplissaient. Nous présentons ci-dessous des exemples des différents types de reprises identifiés dans les données ; tous les extraits ont été analysés par toute l’équipe, et l’analyse présentée reflète notre analyse commune des données.

Résultats

Nous avons constaté que les reprises des thérapeutes remplissaient diverses fonctions interactionnelles. Nous présentons d’abord les reprises qui amorçaient une réparation et celles qui fonctionnaient comme des accusés de réception. Nous présentons ensuite les reprises qui désignaient des thèmes à développer, et nous examinons comment l’équivocité de certaines reprises permet des réponses diverses. Ces types de reprises étaient conformes aux recommandations du dialogue ouvert de reprendre les mots de la famille pour encourager l’élaboration. Nous présentons enfin des reprises survenant hors des points de transition pertinents (les endroits où un changement de locuteur peut se produire), qui n’interrompaient pas le tour en cours. Dans les extraits qui suivent, les reprises des thérapeutes sont en gras italique et la première occurrence en gras. Selon les conventions de la thérapie familiale, les personnes sont désignées par leur rôle familial, par exemple Grand-mère, Père, etc., et les enfants par ordre d’âge, par exemple Enfant 1, Enfant 2, etc. Dans l’analyse, toutes les personnes qui ne sont pas thérapeutes sont appelées « personnes suivies » (« clients » dans l’original).

Les reprises comme hétéro-amorces de réparation

En AC, la réparation désigne un ensemble de pratiques qui interrompent la progression d’une conversation pour traiter des problèmes d’élocution, d’audition ou de compréhension (Hayashi et al., 2013 ; Schegloff et al., 1977). Nous avons constaté que l’une des fonctions des reprises des thérapeutes est l’hétéro-amorce de réparation, c’est-à-dire une réparation amorcée par une autre personne que celle qui a produit la source du problème (Hayashi et al., 2013 ; Schegloff et al., 1977). Dans l’extrait 1, Thérapeute 1 emploie une reprise qui aboutit à une solution de réparation fournie par la locutrice précédente, la Grand-mère.

Extrait 1 (S6.rpt3)

Extrait 1, transcription originale en anglais selon les conventions de l’analyse conversationnelle
GMO : grand-mère ; CH1 : enfant 1 (Gregory) ; CH4 : enfant 4 ; TH1 : thérapeute 1 ; TH2 : thérapeute 2.

Traduction des répliques

1-3 GMO : Alors, vous voudriez… les enfants… genre… Sam… Gregory, qu’on organise une autre nuit ?

5 CH4 : Ouais.

6 GMO : Ouais ?

7 TH1 : Another [une autre]… (regard vers GMO)

9 GMO : Nuit.

10 TH1 : Une autre nuit. Ouais.

11 TH2 : Mm ?

À la ligne 1, la Grand-mère demande aux enfants si cela leur plairait que leur frère Gregory (qui vit chez un autre membre de la famille) leur rende visite une nuit de plus par semaine. La Grand-mère dit d’abord « Sam » (un autre frère) et se reprend elle-même en disant « Gregory ». L’Enfant 4 répond « ouais » (ligne 5), puis la Grand-mère confirme par « ouais ». À la ligne 7, Thérapeute 1 amorce une réparation par une reprise de another (« une autre ») qui renvoie au tour de la Grand-mère à la ligne 3. Cette reprise comporte un allongement de la dernière syllabe de another, avec une intonation plate et un regard vers la Grand-mère, qui est ainsi choisie comme destinataire. Cette reprise montre que Thérapeute 1 a bien reçu la première partie du tour et situe la source du problème après another (Walker et Benjamin, 2017). La Grand-mère répond en complétant la reprise de son tour initial, commencée par Thérapeute 1, par night (« nuit »). La Grand-mère traite la reprise de Thérapeute 1 comme l’amorce d’une réparation d’audition, en fournissant la solution de réparation « nuit ». Elle ne la traite pas comme l’amorce d’une réparation de compréhension, sinon elle aurait expliqué le sens de ses propos ou en aurait rendu compte. Thérapeute 1 accuse réception de la solution de réparation par une reprise de réception, another night (« une autre nuit », voir plus loin), et un « ouais » de confirmation.

Comme le montre cet exemple, les reprises des thérapeutes qui amorcent une réparation d’audition sont suivies de réponses minimales des personnes suivies, qui fournissent seulement la partie de leur tour identifiée comme non entendue. Elles servent donc à maintenir l’intersubjectivité, la compréhension partagée (Albert et de Ruiter, 2018) ; mais elles ne suscitent pas d’expansion ni d’élaboration comme le proposent les écrits sur le dialogue ouvert.

Dans l’extrait 2, la reprise de Thérapeute 2 amorce elle aussi une réparation, mais cette fois la réparation signale un problème de compréhension plutôt que d’audition. Dans ces situations, la personne suivie procède à une forme d’élaboration, contrairement aux réponses minimales des réparations d’audition. Au début de l’extrait 2, la Mère a décrit une bagarre entre sa fille, la Cliente, et la sœur de celle-ci (Samantha), qui a conduit la Cliente devant le tribunal.

Extrait 2 (S5.rpt1)

Extrait 2, transcription originale en anglais selon les conventions de l’analyse conversationnelle
MOT : mère ; CLT : cliente ; TH1 : thérapeute 1 ; TH2 : thérapeute 2.

Traduction des répliques

1-4 MOT : Alors, nous sommes allées au tribunal et… l’AVO a été accordée, donc maintenant elle n’a le droit d’aller nulle part près de chez son père.

6 MOT : [Ni près de sa sœur ou de sa grand-mère.]

7 CLT : [Ni de mon McDonald’s du coin.]

8 (1,0) (T1 et T2 regardent la cliente)

13 TH2 : Or your local McDonald’s [ni de ton McDonald’s du coin].

14-15 MOT : Samantha travaille au McDonald’s du coin.

16 TH2 : Oh.

17 TH1 : D’accord.

Aux lignes 1-4, la Mère décrit l’issue de l’audience, une AVO (Apprehended Violence Order, ordonnance de protection contre les violences) : la Cliente n’a pas le droit de s’approcher de chez son père (où l’incident a eu lieu). À la ligne 6, la Mère ajoute qu’une autre condition de l’AVO est que la Cliente n’a pas le droit de s’approcher de sa sœur ou de sa grand-mère. En chevauchement, la Cliente ajoute qu’elle n’a pas non plus le droit de s’approcher du « McDonald’s du coin » (ligne 7). Suit un silence (ligne 8), pendant lequel Thérapeute 2 regarde la cliente. Aucune clarification ne vient de la Cliente et, à la ligne 13, Thérapeute 2 reprend or your local McDonald’s (« ni de ton McDonald’s du coin »), avec une intonation légèrement montante et un regard vers la cliente. C’est une reprise complète du tour de la Cliente, qui écarte un problème d’audition de Thérapeute 2 et signale plutôt un problème de compréhension de l’ensemble du tour (Robinson et Kevoe-Feldman, 2010). À la ligne 14, la Mère traite cette reprise comme l’amorce d’une réparation qui demande une explication, et répond que Samantha, la sœur de la Cliente, travaille au McDonald’s du coin (comme on l’a vu à la ligne 6, la cliente n’a pas le droit de s’approcher de sa sœur). Thérapeute 2 ignorait apparemment que Samantha travaillait au McDonald’s du coin, et cette asymétrie épistémique (différence de savoir) entre la famille et Thérapeute 2 (ainsi que la reprise complète, qui écarte un problème d’audition) permet à la Mère d’attribuer à la reprise de Thérapeute 2 la valeur d’une amorce de réparation de compréhension (Robinson, 2013). À la ligne 16, Thérapeute 2 répond par un marqueur de changement d’état, « oh », qui indique que la réponse de la Mère était une information nouvelle (Heritage, 1984a) et que la reprise de la ligne 13 cherchait bien une réparation de compréhension. La reprise des mots de la cliente et l’asymétrie épistémique suffisent à amorcer avec succès une séquence de réparation, bien que la source du problème ait été énoncée par la Cliente et que la solution ait été fournie par la Mère. Contrairement à la réponse minimale de l’extrait 1, cette forme de réparation suscite une élaboration et une information nouvelle que Thérapeute 2 ignorait. Si la réponse de la Mère apportait à Thérapeute 2 une information nouvelle, il s’agissait d’une information factuelle qui n’a pas suscité d’autre discussion ou dialogue entre les membres de la famille.

Les reprises comme accusés de réception en troisième position

Les thérapeutes employaient aussi des reprises pour manifester la prise en compte et la réception des propos précédents, et pour clore des séquences (Schegloff, 2007). Ces exemples surviennent généralement en troisième position, en clôture d’une séquence composée d’une question posée en thérapie, d’une réponse d’un membre de la famille et d’une reprise. Dans l’extrait 1 (plus haut), la première reprise de Thérapeute 1, another (ligne 7), amorce une séquence de réparation portant sur un problème d’audition. Une fois la solution fournie par la Grand-mère à la ligne 9, Thérapeute 1 reprend tout le tour, another night (ligne 10), manifestant la réception de la solution de réparation.

Dans l’extrait 3, Thérapeute demande à la Cliente si elle est en 9e année de scolarité (ligne 2). La Cliente répond par une infirmation, indiquant qu’elle est en 8e année. Thérapeute en accuse réception par une reprise, year eight (« 8e année »). Suit un silence, avant que Thérapeute n’aborde un nouveau thème (données non présentées).

Extrait 3 (S11.rpt1)

Extrait 3, transcription originale en anglais selon les conventions de l’analyse conversationnelle
THP : thérapeute ; CLT : cliente.

Traduction des répliques

2 THP : Tu es en 9e année [maintenant ?]

3 CLT : [8e] année.

4 THP : Year eight [8e année].

Cet exemple montre l’usage de la reprise en troisième position pour signaler la réception ou la prise en compte de la réponse du membre de la famille. Ces reprises montrent que les propos du membre de la famille ont bien été entendus et ne conduisent pas à des séquences de réparation, même si la reprise se termine par une intonation légèrement montante (comme dans l’extrait 2). Cela peut s’expliquer par la position séquentielle de la reprise et par la distribution symétrique du savoir qui lui est associée. La question initiale implique une position épistémique basse : poser une question, c’est se positionner comme en sachant moins que le destinataire, qui occupe alors une position épistémique, « sachante », plus forte. Une fois que le destinataire a répondu, la distribution du savoir est plus symétrique (Heritage et Raymond, 2005). La reprise qui suit survient dans une position séquentielle après que la personne thérapeute a été « informée », et manifeste la réception de cette information nouvelle.

Les reprises qui désignent des thèmes et suscitent l’élaboration

D’autres reprises des thérapeutes servaient à désigner des thèmes à développer. Dans ces contextes, la reprise suivait une forme d’affirmation ou de récit d’un membre de la famille, désignait un thème à développer, et ouvrait une séquence comportant une élaboration supplémentaire du locuteur précédent. Dans l’extrait 4, la reprise de Thérapeute 1 suscite des réponses d’élaboration de plusieurs membres de la famille. Au début de l’extrait, l’Enfant 4 décrit les changements chez sa sœur (la cliente) depuis que celle-ci est en détresse psychique.

Extrait 4 (S4.rpt12)

Extrait 4, transcription originale en anglais selon les conventions de l’analyse conversationnelle
CH1 : enfant 1 ; CH2 : enfant 2 ; CH4 : enfant 4 ; MOT : mère ; TH1 : thérapeute 1.

Traduction des répliques

1 CH4 : Je sais pas, elle riait plus, avant.

3 CH4 : [Pour moi.]

4 CH1 : [Ouais.]

5 TH1 : Ah, she used to laugh more [elle riait plus, avant].

6 MOT : [Mmm.]

7 CH1 : [Et ses câlins] sont différents aussi.

8-9 CH4 : [Elle rit] encore, mais… c’est juste…

10 CH1 : [C’est vraiment bizarre.]

12 CH4 : [C’est un rire bizarre.]

13 CH2 : [C’est différent.]

À la ligne 1, l’Enfant 4 déclare que sa sœur (désignée comme la cliente) riait davantage avant. Après un silence, l’Enfant 4 ajoute un incrément, « pour moi », soulignant que ses propos relevaient de sa propre observation. Cela se produit en chevauchement avec sa sœur aînée (CH1, qui n’est pas la cliente), qui approuve d’un « ouais ». À la ligne 5, Thérapeute 1 commence par « ah », un marqueur de changement d’état qui suggère la réception d’une information nouvelle ou une nouvelle compréhension (Heritage, 1984a), et poursuit par une reprise des mots de l’Enfant 4, she used to laugh more (« elle riait plus, avant »). Trois personnes répondent en succession rapide. La Mère répond par un « mm » allongé, à l’intonation plate, sans rien ajouter. En chevauchement (ligne 7), l’Enfant 1 ajoute que les câlins de la cliente sont aussi différents. L’Enfant 4 répond en chevauchement avec l’Enfant 1 que sa sœur rit encore (ligne 8). Cela précise sa position antérieure en suggérant qu’elle riait davantage dans le passé. Après quelques silences dans le tour de l’Enfant 4 (lignes 8-9), l’Enfant 1 ajoute en chevauchement que le rire de la cliente est « vraiment bizarre ». L’Enfant 4 approuve à la ligne 12 : « c’est un rire bizarre ».

La reprise de Thérapeute 1 a une dimension projective : elle choisit une partie des propos de l’Enfant 4 et en fait un thème à développer. Les destinataires la traitent comme appelant une réponse, avec des réponses de plusieurs membres de la famille : une confirmation possible de la Mère, une information supplémentaire de l’Enfant 1 et une précision de l’Enfant 4. La reprise désignait donc un thème à discuter et suscitait l’élaboration, sans préciser le type ou le format de réponse attendu, favorisant ainsi la souplesse des réponses (Enfield, 2017).

Dans l’extrait 5, la reprise de Thérapeute 1 survient en troisième position avec une intonation descendante, comme les reprises en troisième position qui manifestent une réception. Pourtant, après un silence, le locuteur précédent donne des détails supplémentaires, traitant ainsi la reprise comme un contexte pertinent pour élaborer. Juste avant l’extrait, l’Enfant 2 a dit qu’il avait un gros truc à dire, mais, à la ligne 1, il refuse d’en dire plus (« laisse tomber »). L’extrait commence avec le Beau-père qui demande à l’Enfant 2 d’en dire plus.

Extrait 5 (S9.rpt4)

Extrait 5, transcription originale en anglais selon les conventions de l’analyse conversationnelle
CH2 : enfant 2 ; SFA : beau-père ; TH1 : thérapeute 1.

Traduction des répliques

1-2 SFA : Non, c’est quoi ton gros truc ? Tu as dit qu’il y avait un gros truc.

4-5 TH1 : [Euh, il y a]… ouais… ah… il y a un gros truc ?

6 CH2 : La communication.

8 TH1 : Communication [la communication].

9 SFA : [(D’accord.)]

10 (0,8) (SFA et TH1 continuent de regarder CH2)

11 CH2 : (…) On ne se parle pas.

12 TH1 : Ouais.

14-17 CH2 : Et… ça… ça ne se passe pas bien, [genre] tout part en vrille.

Aux lignes 3 et 4, l’Enfant 2 et Thérapeute 1 parlent en même temps. Le tour de l’Enfant 2 est inaudible et il l’abandonne. Thérapeute 1 hésite brièvement après le chevauchement et reformule à son compte la question précédente du Beau-père : « il y a un gros truc ? » Comme pour les questions de primauté épistémique (Heritage et Raymond, 2005 ; Thompson et al., 2015), cette reformulation à son compte implique que la question vient de Thérapeute 1 de manière indépendante, et que Thérapeute 1 dispose d’une primauté déontique, d’une autorité pour diriger la séance. À la ligne 6, l’Enfant 2 répond : « la communication ». Il y a un silence avant que Thérapeute 1 ne reprenne communication avec une intonation descendante à la ligne 8 (comme dans l’extrait 1, ligne 10). Le Beau-père accuse lui aussi réception, « d’accord », en chevauchement avec Thérapeute 1. L’Enfant 2 traite la reprise comme un contexte pertinent pour élaborer, en répondant par des détails : quand la famille ne se parle pas, « tout part en vrille » (lignes 14-17). Comme on l’a vu, les reprises en troisième position peuvent manifester la réception de l’information précédente et clore la discussion sur le thème (Schegloff, 2007). Mais, comme le montre l’extrait 5, les reprises en troisième position sont potentiellement équivoques et peuvent clore ou prolonger une séquence (Schegloff, 2007).

L’extrait 6 montre comment l’équivocité des reprises peut ne pas produire la réponse attendue, Thérapeute enchaînant alors sur un autre énoncé qui suscite l’élaboration. L’extrait 6 commence alors que le Client parle de ses difficultés avec l’alimentation et de son anxiété.

Extrait 6 (S1.R1)

Extrait 6, transcription originale en anglais selon les conventions de l’analyse conversationnelle
CLT : client ; FAT : père ; THP : thérapeute.

Traduction des répliques

1-2 CLT : Euh, je mangeais, et… j’allais bien.

4 THP : Tu… you’d be alright [tu allais bien].

5 CLT : Ouais.

7 THP : Tu te remettais.

9 THP : Genre…

10-13 CLT : Non, je… je mangeais, et après je ne m’inquiétais plus de ce que je mangeais, ou quoi que ce soit, et j’avais l’impression de manger correctement.

15 THP : Mm.

À la ligne 1, le Client dit qu’il mangeait et qu’ensuite il allait bien. Suit un long silence de 1,4 seconde (ligne 3), ponctué de hochements de tête de Thérapeute. À la ligne 4, Thérapeute commence un tour par you’d get (« tu… »), qui annonce un résumé ou une formulation du tour précédent du Client. Mais Thérapeute se reprend et dit you’d be alright (« tu allais bien »), une reprise des mots du Client avec une intonation légèrement montante. À la ligne 5, le Client traite la reprise comme une demande de confirmation (et non d’élaboration) en répondant « ouais », sans rien ajouter. Cette confirmation ne semble pas être ce que cherchait Thérapeute, car après un silence (ligne 6), Thérapeute ajoute you’d recover (« tu te remettais »), qui donne une autre description de l’état du Client que « aller bien ». D’abord, le Client ne reprend pas, et Thérapeute commence un autre tour par « genre » à la ligne 9, qui annonce une autoréparation ou une clarification. À la ligne 10, le Client interrompt Thérapeute et rejette l’interprétation « tu te remettais » en développant : il mangeait et ensuite il ne s’inquiétait plus de ce qu’il mangeait. La reprise initiale de Thérapeute reçoit un « ouais » du Client, ce qui suggère que le client a compris la reprise comme une demande de confirmation. Thérapeute, de son côté, n’accuse pas réception de la confirmation du Client et répond en révisant son tour, traitant ainsi la confirmation du Client comme insuffisante. On voit donc ici comment l’indétermination de certaines reprises peut conduire à plusieurs tentatives pour obtenir de la personne suivie une parole plus élaborée.

Les reprises comme accusés de réception hors des points de transition pertinents

Dans les extraits suivants, nous présentons des reprises des thérapeutes hors des points de transition pertinents. Les points de transition pertinents sont les moments où un changement de locuteur est normativement attendu (mais peut ou non se produire ; Schegloff, 2007). Les reprises qui ne survenaient pas à un point de transition pertinent (ou juste après) se produisaient en chevauchement avec la parole d’un membre de la famille. Ces reprises survenaient dans deux contextes différents et ne suscitaient pas de réponse explicite. Dans le premier, la reprise porte sur un mot, en chevauchement avec le locuteur en cours. Dans le second, elle porte sur un mot du tour du locuteur précédent, en chevauchement avec un nouveau locuteur. L’extrait 7 est un exemple de reprise par Thérapeute en chevauchement avec la parole du locuteur en cours, hors d’un point de transition pertinent. Elle est suivie d’un silence sans réponse, avant que la Mère ne prenne la parole d’elle-même pour répondre au tour précédent de la Cliente. Juste avant l’extrait, la Mère a suggéré que la Cliente trouve utile de parler à sa thérapeute et de faire des « plans ». À partir de la ligne 1, la Cliente répond que rien ne semble sortir de ces plans.

Extrait 7 (S5.rpt9)

Extrait 7, transcription originale en anglais selon les conventions de l’analyse conversationnelle
CLT : cliente ; THP : thérapeute 2 ; MOT : mère.

Traduction des répliques

1-6 CLT : Mais genre… le truc, c’est que le plan d’action, genre, ne se met jamais en place, ou… rien… il est juste dit… et puis c’est tout, genre, il est dit, et… [rien d’autre ne se passe.]

7 THP : [Gets said] [il est dit] (regard vers la cliente, hochements de tête lents)

8 (1,3)

9-11 MOT : Eh bien, d’habitude, c’est parce que notre famille nous sort un drame incroyable pour tout faire capoter.

Aux lignes 4-6, la Cliente dit que le plan d’action « est juste dit » et qu’il n’en résulte rien. À la ligne 7, Thérapeute reprend gets said (« il est dit ») en chevauchement avec la fin du tour de la Cliente, « rien d’autre ne se passe », à un endroit où le tour de la Cliente n’est pas encore achevé. La reprise est dite d’une voix bien audible, avec une accentuation sur said, un regard vers la Cliente et de lents hochements de tête. Suit un silence de 1,3 seconde à la ligne 8, avant que la Mère ne dise que la famille crée d’habitude une sorte de drame, raison pour laquelle les plans ne sont pas appliqués. La reprise de Thérapeute survient hors d’un point de transition pertinent, et personne n’y répond ; Thérapeute ne la répète pas et ne révise pas son tour pour obtenir une réponse pendant le long silence de la ligne 8. C’est aux propos précédents de la Cliente, et non à la reprise de Thérapeute, que la Mère répond. La reprise n’est donc traitée ni comme l’amorce d’une réparation ni comme une demande d’élaboration ; avec les lents hochements de tête et l’absence de suite de la part de Thérapeute, elle semble fonctionner comme un accusé de réception des propos de la Cliente qui n’appelle pas normativement de réponse orale.

Dans l’extrait 8, la reprise de Thérapeute hors d’un point de transition pertinent survient en chevauchement avec le tour du locuteur suivant. Mais plutôt qu’un accusé de réception, comme dans l’extrait précédent, la reprise sert à revenir au thème précédent et à éviter une dispute possible. L’extrait commence avec la Mère qui dit que le Client n’a pas participé au programme scolaire lorsqu’il était hospitalisé, parce qu’« il n’aimait pas les profs, là-bas ».

Extrait 8 (S10.rpt4)

Extrait 8, transcription originale en anglais selon les conventions de l’analyse conversationnelle
MOT : mère ; CLT : client ; FAT : père ; TH1 : thérapeute 1 ; TH2 : thérapeute 2.

Traduction des répliques

1 MOT : Il n’aimait pas les profs, là-bas ?

3 CLT : Et leurs règles.

5 MOT : Et leurs règles.

6 (0,7) (regard mutuel entre CLT et MOT)

7 MOT : Tu peux leur dire pourquoi.

8-12 FAT : Ne regarde pas [maman, il faut que tu regardes les autres] personnes qui sont là ; maman ne [va pas être ta sauveuse], [alors] tu sais, tu parles…

10 MOT : [C’est… toi…]

13 TH1 : [Their rules] [leurs règles] (regard vers CLT ; CLT regarde TH1)

14 TH2 : Hm.

15 FAT : … aux gens, [(et ils) vont t’aider.]

16-18 CLT : [Ouais, genre…] si t’as des cicatrices et tout, faut les cacher vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

À la ligne 3, le Client ajoute un incrément au tour de la Mère : il n’aimait pas l’école à cause de « leurs règles ». Après un silence, la Mère enjoint au Client de parler (ligne 7). À la ligne 8, le Père enjoint au Client de regarder les thérapeutes plutôt que sa Mère, en ajoutant que sa Mère ne sera pas sa sauveuse, allusion au fait que le Client ne parle pas pour lui-même. La reprise par Thérapeute 1, à la ligne 13, de their rules (« leurs règles »), accentuée et allongée, survient en chevauchement avec les propos du Père, le regard tourné vers le Client. Cette reprise fait un thème des propos antérieurs sur « leurs règles » et entre en concurrence avec le tour du Père (Schegloff, 2000). Le Client est interpellé simultanément par le Père, qui lui dit de parler aux thérapeutes, et par Thérapeute 1, qui l’invite à parler du thème précédent, « leurs règles ». La reprise de Thérapeute 1 détourne aussi le Client de la réponse à la réprimande du Père et d’une dispute possible. La reprise remplit donc deux fonctions : une demande d’élaboration et l’évitement d’une trajectoire conversationnelle susceptible de déboucher sur un conflit ouvert.

Discussion

Dans cette étude, les reprises des thérapeutes remplissaient une grande variété de fonctions interactionnelles, comme amorcer une réparation, marquer la réception, désigner un thème à discuter et détourner la conversation d’un terrain non souhaité. Si ces reprises ressemblent à celles repérées dans la conversation ordinaire, elles sont employées pour atteindre des objectifs institutionnels situés, propres à une approche de dialogue ouvert. Par exemple, en employant des reprises pour amorcer une réparation et pour manifester la réception, les thérapeutes montrent aussi une écoute attentive des propos des personnes suivies, repris ensuite dans leurs réponses.

De même, les reprises servaient à créer des contextes séquentiels qui encouragent des réponses élaborées de la part des personnes suivies, sans recourir à une action ou à une pratique qui contraindrait davantage la réponse (par exemple un tour interrogatif). Ces reprises fonctionnent comme une incitation minimale qui prolonge le thème de la conversation et offre au destinataire un plus large éventail de réponses possibles, dans un champ thématique déterminé par les thérapeutes. Ces usages des reprises par les thérapeutes sont étroitement alignés sur la littérature du dialogue ouvert, qui conseille aux thérapeutes d’intégrer et de reprendre les mots de la famille pour encourager l’élaboration.

Lorsque les reprises hors des points de transition pertinents surviennent pendant la parole du même locuteur que la première occurrence, elles ne reçoivent généralement pas de réponse et n’affectent pas la trajectoire séquentielle du tour. Elles fonctionnent donc comme des accusés de réception d’une partie du tour en cours, qui n’appellent pas de réponse. Lorsque les reprises hors des points de transition pertinents survenaient pendant la parole du locuteur suivant, leur fonction était moins constante. Dans l’extrait 8, la reprise entrait en concurrence avec un autre locuteur et remplissait une double fonction : demander une élaboration sur un thème thérapeutiquement pertinent et détourner la conversation d’une dispute possible. Les reprises hors des points de transition pertinents n’interrompent généralement pas la progression de la conversation et manifestent la réception, la prise en compte et l’attention thérapeutique portée aux propos du réseau en train de se dérouler. En ce sens, elles sont cohérentes avec une approche de dialogue ouvert, mais elles ne conduisent généralement pas à l’élaboration que proposent les écrits sur les reprises en dialogue ouvert.

Des recherches antérieures en AC sur le dialogue ouvert ont montré que les thérapeutes emploient différentes pratiques qui produisent des effets semblables. Par exemple, Ong et al. (2021b) décrivent comment les thérapeutes utilisent l’expression « je me demande » pour susciter des prises de position des membres de la famille. Ces formes de construction des tours permettent aux destinataires des réponses variées et atténuent, dans une certaine mesure, l’autorité thérapeutique. Ces résultats rejoignent aussi les travaux de Knol et al. (2020), qui décrivent comment les reprises miroirs des psychothérapeutes servent de demandes d’élaboration qui évitent d’ajouter une interprétation thérapeutique.

Nos résultats suggèrent que l’usage des reprises proposé pour la pratique du dialogue ouvert donne une vision simplifiée de l’emploi des reprises dans les conversations thérapeutiques réelles, car les reprises remplissent diverses fonctions dont les descriptions actuelles de la pratique dialogique ne rendent pas compte. Par exemple, les reprises des thérapeutes ne sont pas un renvoi neutre, en miroir, des mots de la famille. Elles choisissent et désignent certaines parties des propos précédents pour qu’ils soient développés, et reflètent ainsi une part de décision professionnelle, qui oriente à son tour la conversation dans certaines directions. Cela les rapproche d’autres réponses thérapeutiques comme les formulations, qui fournissent un résumé ou une « conclusion » des propos de la personne suivie (Antaki, 2008 ; Antaki et al., 2005). Des recherches antérieures en AC ont de même montré que les thérapeutes du dialogue ouvert choisissent certaines parties des propos précédents, parfois avec des interprétations, et en excluent d’autres, pour susciter des prises de position de différentes personnes (Ong et al., 2021b ; Rossen et al., 2020 ; Schriver et al., 2019). Ainsi, si l’usage des reprises limite les réponses des thérapeutes aux mots mêmes des personnes suivies, il implique tout de même un exercice de l’autorité, par la sélection et l’orientation de la conversation.

Implications pour la pratique

Cette étude montre qu’il faut confronter les descriptions théoriques de la pratique thérapeutique aux interactions conversationnelles réelles pour valider les fonctions qu’elles leur prêtent (Peräkylä et Vehviläinen, 2003). Le dialogue ouvert met l’accent sur une approche collaborative qui fait passer les perspectives de la famille avant celles des thérapeutes. Pourtant, même dans des pratiques apparemment souhaitables comme les reprises, une part de sélection, de direction de la séance et d’exercice de l’autorité par les thérapeutes est inévitable. Les descriptions actuelles du dialogue ouvert ne traitent pas suffisamment de l’autorité thérapeutique ni des bénéfices potentiels d’un contrôle de la séance pour favoriser le dialogue (Ong et al., 2021a, 2021b). Les descriptions théoriques actuelles du dialogue ouvert consistent surtout en idéaux, tandis que les comptes rendus plus pratiques et pragmatiques restent relativement peu développés. Pour la clinique, cela signifie que les idéaux théoriques du dialogue ouvert doivent être tempérés par la réalité de l’autorité et du pouvoir thérapeutiques dans les conversations thérapeutiques. Quelle que soit leur approche thérapeutique, nous recommandons aux thérapeutes de garder à l’esprit les recommandations des modèles théoriques et de les éprouver au regard de leurs expériences thérapeutiques réelles.

Cette recherche montre qu’une pratique conversationnelle comme la reprise ne produit pas un seul type d’effet. Les thérapeutes doivent donc surveiller la position séquentielle de leurs reprises. Après une question factuelle directe, une reprise de la réponse peut manifester la réception de cette information et clore la conversation. Quand une personne suivie a terminé un tour de parole, une reprise peut l’inciter à développer un thème particulier, tout en lui laissant de la souplesse dans sa manière de répondre. Autrement dit, la reprise n’oriente pas la personne vers un type de réponse particulier ni vers une réponse ciblée. Dans cette situation, une reprise peut donc prolonger la conversation sur un thème désigné, mais elle n’est peut-être pas utile s’il s’agit d’obtenir une information précise. Cette fonction équivoque des reprises peut aussi être utile pour choisir un locuteur particulier alors que plusieurs personnes se disputent la parole. Les thérapeutes peuvent ainsi désigner à la fois un thème et un locuteur sans clore explicitement un thème ni réprimander un locuteur qui interrompt. Les reprises peuvent donc aider à diriger la conversation tout en limitant les risques de rompre l’engagement des familles.

Limites

Une limite de cette étude tient à ce que les thérapeutes de l’étude, malgré leur expérience de l’approche du dialogue ouvert, suivaient une formation avancée au moment de la collecte des données. Ces résultats peuvent donc représenter une étape de leur processus d’appropriation d’une approche dialogique et une attention aux conseils prescriptifs actuels. Cela renvoie à une question plus large : qu’est-ce qui constitue les pratiques essentielles d’une approche dialogique, en l’absence actuelle de critères de fidélité reconnus et opérationnalisés ? Nous présentons donc ces résultats comme une indication des pratiques réelles de thérapeutes qui s’engagent dans une manière dialogique de travailler. D’autres recherches pourraient établir si ces pratiques sont aussi employées par des thérapeutes ayant plus d’expérience et si d’autres fonctions des reprises apparaissent. Comme nous étudiions l’usage des reprises lexicales dont parle la littérature théorique sur le dialogue ouvert, nous avons privilégié la production verbale des reprises, avec moins d’attention aux ressources multimodales de l’interaction. La recherche en AC multimodale peut apporter des éclairages plus détaillés sur les actions communicatives, y compris les reprises corporelles (Mondada, 2018). Cela reste à étudier.

Les textes fondateurs du dialogue ouvert ont encouragé l’usage des reprises parce qu’elles sont censées permettre à la personne suivie d’entendre ses propres mots et d’y réfléchir (Haarakangas et al., 2007 ; Olson et al., 2014 ; Seikkula, 2011 ; Seikkula et Arnkil, 2006 ; Seikkula et Trimble, 2005). La recherche en AC se centre sur les détails observables de la conversation, et toute inférence sur les processus de pensée internes des personnes présentes doit s’appuyer sur leurs interactions manifestes. Cette étude ne pouvait pas évaluer dans quelle mesure les reprises encourageaient la réflexion intérieure des personnes suivies. Nous avons pu montrer que certaines reprises pouvaient susciter une élaboration et des détails supplémentaires sur les propos précédents de la famille, mais pas que cette élaboration était liée à des réflexions intérieures ou à de nouvelles prises de conscience. Cette question pourrait être traitée par de futures recherches en AC, éventuellement complétées par d’autres méthodes pour étudier les processus de pensée internes des personnes participantes.

En examinant l’usage des reprises des thérapeutes dans des conversations thérapeutiques réelles, nous avons cherché à montrer les diverses manières dont les reprises peuvent être employées, à des fins thérapeutiques théorisées comme pour d’autres fonctions conversationnelles. Une description fine des implications normatives des pratiques conversationnelles peut donner aux thérapeutes une compréhension du répertoire de pratiques pertinentes pour le dialogue ouvert, à mettre ensuite en œuvre de manière sensible au contexte. Nous espérons ainsi contribuer à une compréhension plus nuancée du travail conversationnel accompli en thérapie, et mettre en évidence les limites de présupposés sur les fonctions de différentes pratiques conversationnelles qui ne s’appuient pas sur des résultats empiriques quant à leur organisation.

Complexe Systémique : à retenir

Cet article fait ce que la littérature du dialogue ouvert fait rarement : il regarde ce qui se passe vraiment, ligne par ligne, quand une personne thérapeute reprend les mots d’une famille. La leçon principale tient dans la notion de « preuve par le tour suivant » : une reprise n’a pas de fonction en soi, elle a celle que lui donne la réponse. La même reprise peut ouvrir un développement (« elle riait plus, avant » fait parler trois enfants à la fois), clore une question factuelle (« 8e année ») ou n’obtenir qu’un « ouais », comme dans l’extrait 6 où, faute d’une réponse développée, Thérapeute finit par proposer sa propre formule, « tu te remettais », aussitôt corrigée par le jeune homme. L’extrait 8 est le plus fin : reprendre « leurs règles » permet d’inviter l’adolescent à parler sans contredire le père qui le sermonne. La conclusion ne condamne pas la reprise, elle la désidéalise : choisir un mot, c’est déjà diriger, et mieux vaut le savoir. Limites : thérapeutes en formation, analyse surtout verbale, rien sur la réflexion intérieure que les reprises sont censées susciter. À lire avec l’étude de la même équipe sur les stagiaires, où l’on apprend à « tenir les idées avec légèreté », et avec l’étude de cas sur le partage des réflexions en réunion de réseau.

Notes de l’original

Remerciements. Ben Ong et Niels Buus bénéficient du soutien généreux de l’Open Dialogue Centre de Sydney. Publication en accès ouvert rendue possible par l’université Monash, dans le cadre de l’accord Wiley-université Monash conclu via le Council of Australian University Librarians.

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Traduction non officielle en français de Une analyse conversationnelle des reprises du thérapeute dans les réunions de réseau du dialogue ouvert, par Ben Ong, Scott Barnes et Niels Buus, Family Process, vol. 63 (2024), doi : 10.1111/famp.12852, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (extraits reproduits en anglais, avec traduction des répliques). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « A conversation analysis of therapist repeats in open dialogue network meetings », publié dans Family Process (2024) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Comment citer cet article

Ong, B., Barnes, S., & Buus, N. (2024). Une analyse conversationnelle des reprises du thérapeute dans les réunions de réseau du dialogue ouvert (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/une-analyse-conversationnelle-des-reprises-du-therapeute-dans-les-reunions-de-reseau-du-dialogue-ouvert (Œuvre originale publiée en 2024 dans Family Process, 63(1) (2024) ; republiée en 2024 par Family Process, https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1111/famp.12852)

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