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Heliyon · Travail social
Que disent les rapports des équipes andalouses de protection de l’enfance sur les familles qu’elles accompagnent ? L’équipe de Susana Martí-García a codé 26 rapports interdisciplinaires de la province de Huelva à partir des catégories du génogramme de McGoldrick et Gerson. La négligence s’impose comme le nœud central, prise dans des répétitions transgénérationnelles, l’inadaptation au cycle de vie, la précarité économique et les violences de genre.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Analyse structurelle et fonctionnelle des cas de traitement familial suivis par le système public des services sociaux, par Susana Martí-García, Fernando Relinque-Medina, Manuela Ángela Fernández-Borrero et Octavio Vázquez-Aguado, publié dans Heliyon (Elsevier) (2021), doi : 10.1016/j.heliyon.2021.e06825, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les deux tableaux sont présentés sous forme de listes (codes du tableau 2 traduits) ; les notes et les déclarations de fin d’article sont regroupées dans les notes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
La négligence est l’élément central de ce type de familles, de même que l’inadaptation au cycle de vie du système familial.
Susana Martí-García, Fernando Relinque-Medina, Manuela Ángela Fernández-Borrero et Octavio Vázquez-Aguado
Résumé
Ce travail visait à analyser, selon une approche structurelle et fonctionnelle, les familles en situation de risque ou de défaut de protection suivies par les équipes de traitement familial intégrées au système public des services sociaux. Des méthodes et des techniques de recherche qualitatives ont été appliquées pour cela à 26 rapports interdisciplinaires produits dans les cas d’intervention familiale les plus représentatifs.
Des résultats significatifs ont été obtenus, qui décrivent les structures familiales, l’adaptation au cycle de vie, la répétition des schémas d’une génération à l’autre, les événements de vie et le fonctionnement familial, ainsi que les schémas relationnels. Les données montrent qu’il s’agit de familles aux problèmes communs, liés principalement au comportement des enfants et à la couverture des besoins fondamentaux. La négligence est l’élément central de ce type de familles, de même que l’inadaptation au cycle de vie du système familial. Le tout à partir de schémas de répétition de liens dysfonctionnels.
La famille, en tant qu’institution sociale, malgré les transformations historiques qu’elle a connues, demeure le contexte approprié pour répondre aux besoins évolutifs et développementaux des personnes, et constitue l’environnement idéal pour la croissance et le développement de l’enfant. C’est pourquoi le contexte domestique et la responsabilité parentale prennent une importance croissante comme sources premières des soins à l’enfant (López, 2008 ; Cojocaru et Cojocaru, 2011). Pourtant, tous les systèmes familiaux ne développent pas leurs compétences de façon adéquate, et ils peuvent devenir des contextes de risque ou de menace pour le bien-être des enfants, surtout en présence de facteurs de risque qui influent sur l’apparition de différentes formes de maltraitance (Fedor, 2011 ; Rodrigo et al., 2009).
En Espagne, l’intervention du système de protection de l’enfance visait ce type de famille, dans les situations graves où des mesures de prise en charge pour défaut de protection (desamparo) sont mises en place. À partir des années 1990, l’attention s’est étendue aux familles en situation de risque, qu’il soit léger, modéré ou grave. Avec cette évolution ont aussi été intégrées de nouvelles visions et orientations associant l’intervention à des mesures d’aide, de soutien et de prévention (Casares, 2017).
Cet article présente l’analyse structurelle et fonctionnelle des familles qui font l’objet de l’intervention des équipes provinciales de traitement familial intégrées au système de protection de l’enfance d’Andalousie (Espagne)1. Les composantes figurant dans les rapports de l’équipe interdisciplinaire y sont analysées. Ces rapports contribuent au diagnostic professionnel et aux propositions d’intervention à mettre en œuvre.
Il s’agit d’une avancée dans la connaissance des familles avec lesquelles travaillent ces équipes, puisqu’elle identifie, par une démarche scientifique, leur structure et leur fonctionnement de base. Cette démarche n’avait jamais été menée dans ces équipes régionales de traitement, dans la région où elles exercent leurs fonctions professionnelles. Cette analyse permettra d’identifier des éléments dysfonctionnels partagés, ainsi que des aspects clés qui facilitent le travail de ces équipes à partir d’une compréhension et d’une vision communes de la réalité avec laquelle elles travaillent.
L’approche s’inscrit dans une conception systémique et écologique de la famille (Espinal et al., 2006), qui comprend le caractère holistique de son fonctionnement, tant pour les éléments de protection que pour les facteurs associés aux situations de risque de différents niveaux de gravité. Elle intègre l’analyse de composantes structurelles et d’éléments fonctionnels liés à la dynamique et aux problèmes familiaux, ainsi que des schémas relationnels intrafamiliaux et des interactions avec l’environnement, dans des processus de morphogenèse et d’adaptation.
Les services sociaux d’Andalousie2 distinguent deux situations défavorables dans lesquelles des enfants peuvent se trouver au sein de leur noyau familial : le risque (niveau moyen de défaut de protection) ou le délaissement (niveau grave de défaut de protection). Le Programme de traitement des familles avec enfants mineurs en situation de risque ou de défaut de protection3 s’efforce de répondre à ces problèmes familiaux dans le cadre des compétences du système de protection de l’enfance au niveau local, où se situent les équipes de traitement familial (ci-après ETF). Ce sont des équipes interdisciplinaires composées de trois membres issus du travail social, de la psychologie et de l’éducation sociale. Ces équipes mènent des actions de prévention et de protection, en intervenant de façon globale sur le système familial et même, si nécessaire, sur son contexte. Pour cela, elles travaillent en coordination avec d’autres systèmes publics et acteurs sociaux, comme les systèmes éducatif et sanitaire ou les organisations du tiers secteur.
Les ETF travaillent au moyen de deux sous-programmes : le sous-programme Risque ou défaut de protection et le sous-programme Réunification. Le premier concerne les interventions dans des situations familiales marquées par des carences ou des difficultés à satisfaire les besoins des enfants pour un développement optimal, sans qu’il soit nécessaire de les séparer de leur système familial. Le sous-programme Réunification s’applique au travail avec les familles qui ont connu la mise en œuvre d’une mesure de protection antérieure de séparation des enfants de leur noyau familial.
Les ETF disposent de rapports établis par chaque membre de l’équipe d’intervention, ainsi que d’un rapport interdisciplinaire. Ce document est essentiel dans le processus d’intervention, car il offre une vision complète et commune de la situation familiale, ainsi qu’une synthèse diagnostique et une évaluation globales et des propositions d’intervention.
La famille est l’unité relationnelle de base de la société et remplit différentes fonctions, parmi lesquelles se distinguent celles qui ont des objectifs de nature intrafamiliale, visant le développement et la protection de ses membres, et d’autres, de type extrafamilial, qui cherchent à s’inscrire dans une culture et à la transmettre.
Dans une perspective fonctionnelle et relationnelle, la famille est un agent de socialisation primaire qui relie la personne à son environnement et favorise ainsi son intégration sociale (Rodrigo et Palacios, 1998). En ce sens, la théorie écologique de Bronfenbrenner (1979) tente d’expliquer le comportement des personnes en les mettant en relation avec leur contexte, le comportement étant compris comme une conséquence de cette interaction. Ainsi, les besoins et les problèmes liés à l’interaction quotidienne qu’une famille peut présenter peuvent être de divers types, parmi lesquels se distinguent les besoins et problèmes relationnels (microsystème) et contextuels (exosystème et macrosystème).
Dans une conception systémique, la famille est comprise comme un système qui comprend un ensemble de situations émotionnelles, intellectuelles et sentimentales qui s’organisent au fil du temps sur plusieurs générations (Giberti, 2005). Les familles peuvent se développer de manière appropriée et dans une relation optimale avec leur contexte, ou il peut exister des situations dans lesquelles elles peuvent être considérées comme multiproblématiques.
Pour Cancrini (1995, cité dans Rodríguez, 2003), les caractéristiques qui définissent les familles multiproblématiques tiennent à la présence simultanée, chez deux membres ou plus de la même famille, de comportements problématiques structurés, stables dans le temps et assez graves pour exiger une intervention extérieure. On y relève une insuffisance grave, en particulier de la part des figures parentales, des activités fonctionnelles et expressives nécessaires pour assurer un bon déroulement de la vie familiale. En outre, ces familles se caractérisent par une relation chronique de dépendance envers les services de soutien aux familles et par le développement de comportements symptomatiques.
Linares (1997, cité dans Rodríguez, 2003) avertit que ces familles multiproblématiques ne devraient pas être vues seulement comme des déserts relationnels, car il existe aussi des mécanismes de compensation. Lorsque détérioration et disharmonie coïncident, l’écosystème ne reste pas passif et met en route des processus de protection qui garantissent la continuité de la vie familiale, éléments pertinents pour les processus d’intervention familiale.
McGoldrick et Gerson (1985) ont proposé une catégorisation d’éléments utiles à l’analyse et à l’intervention familiale, facteurs qui ont été pris pour objet d’analyse dans ce travail.
Ces éléments comprennent la structure familiale, qui reflète la composition et la configuration du système familial. L’adaptation au cycle de vie, qui se voit dans l’ajustement de situations de base de la dynamique familiale. La répétition des schémas d’une génération à l’autre, qui concerne les schémas familiaux transmis de génération en génération, et pour laquelle il est intéressant de repérer les schémas les plus répétés. Selon McGoldrick et Gerson, il existe deux types de schémas : les schémas symptomatiques, qui touchent aux aspects comportementaux d’un ou de plusieurs membres du système ; et les schémas de lien, qui se reflètent dans les différents liens d’interaction établis au niveau intrafamilial. D’autres éléments sont les événements de vie et le fonctionnement familial, qui englobent la relation entre les événements de la vie individuelle, familiale, sociale, économique et politique, rapportés à l’effet qu’ils ont sur la famille, une série de problèmes généraux et spécifiques naissant dans chaque système du fait de cette interconnexion. Et enfin, les schémas relationnels et les triangles, qui touchent aux relations familiales. Ils prennent différentes formes et présentent différentes caractéristiques, les plus fréquents étant l’union, la fusion, le conflit, la mise à distance et la rupture. Quant aux triangles, McGoldrick et Gerson expliquent que la famille peut être comprise comme une série de triangulations interconnectées. On y distingue les types de triangles suivants : (1) le triangle parental de base, avec un ou plusieurs enfants ; (2) le triangle pervers, qui se produit lorsqu’une coalition se forme entre des membres de niveaux hiérarchiques différents pour attaquer un tiers ; (3) le triangle auxiliaire, composé d’un seul parent, d’un enfant et d’un autre membre de la famille.
Dans cette étude, à partir d’une conception systémique et en réunissant des éléments de McGoldrick et Gerson (1985), l’analyse considère une partie structurelle et une partie fonctionnelle, ou ce que Castellón et Ledesma (2012) ont appelé structure et dynamique. La partie structurelle renvoie aux éléments de composition de la famille, ainsi qu’à la présence de situations liées à la formation, à l’économie, au travail et à la structure familiale elle-même. La partie fonctionnelle comprend des aspects liés à la dynamique familiale transgénérationnelle, qui inclut l’adaptation au cycle de vie, la répétition des schémas d’une génération à l’autre, et les événements de vie et le fonctionnement familial. S’y ajoute une autre dimension, qui comprend les aspects relationnels.
Cette analyse permet d’approfondir la connaissance des milieux familiaux dans lesquels se développent des enfants et des adolescents, et dont les conditions peuvent causer des dommages importants, à court, moyen et/ou long terme, à leur bien-être et à leur développement. Étudier et comprendre ces réalités est donc indispensable pour relier la structure et les événements familiaux au contexte social, économique et politique dans lequel ils se produisent. Cela permet en outre de connaître les forces et les faiblesses pour guider la prise de décision professionnelle.
Cette étude cherche à répondre à des questions comme : existe-t-il des éléments liés dans les structures des familles en situation de risque ou de défaut de protection ; quelles sont les dynamiques dysfonctionnelles ou problématiques les plus présentes ; comment se manifestent les schémas relationnels familiaux des membres des familles suivies par les ETF ; entre autres questions.
L’hypothèse initiale retenue est l’existence d’éléments structurels et fonctionnels communs dans ces familles suivies par les équipes professionnelles.
L’objectif général de cette recherche est par ailleurs d’étudier les caractéristiques structurelles et fonctionnelles des familles faisant l’objet d’une intervention pour risque ou pour défaut de protection de la part des équipes de traitement familial de la province de Huelva. Les objectifs spécifiques sont, d’abord, de dégager le profil structurel des familles suivies, puis d’explorer la dynamique fonctionnelle de ces familles et, enfin, d’analyser les schémas relationnels et triangulaires qui touchent au fonctionnement familial.
Tout cela permettra de souligner la pertinence des informations recueillies et analysées à partir des rapports professionnels pour l’élaboration des mesures et des processus d’intervention familiale.
Dans cette étude, l’objet d’analyse est constitué par les familles avec enfants mineurs ayant connu un processus d’intervention dans 13 ETF. Ces familles ont été étudiées au moyen du rapport technique interdisciplinaire : au total, 26 rapports familiaux ont été analysés, dont 13 relevant du sous-programme Risque et 13 du sous-programme Réunification, tous appartenant au Programme de traitement des familles avec enfants mineurs en situation de risque ou de défaut de protection. Ces rapports s’échelonnent de décembre 2010 à janvier 2017. Ils ont été choisis par chaque équipe interdisciplinaire comme les plus représentatifs de son domaine d’intervention.
Les instruments de base de l’analyse sont les rapports interdisciplinaires des situations familiales. Ces rapports ont une structure composée des éléments communs suivants : (1) données d’identification des enfants ; (2) composition de la famille ; (3) synthèse et évaluation diagnostique interdisciplinaire globale ; et (4) proposition d’action à mener.
La stratégie méthodologique employée a été qualitative, fondée sur la catégorisation et le codage des informations contenues dans les rapports, et sur la construction de réseaux sémantiques pour obtenir des résultats et élaborer une théorie. Les catégories d’analyse, appuyées sur le cadre théorique, sont celles présentées dans le tableau 1. Au sein de chaque catégorie ont été attribués des codes, qui ont servi de base à l’établissement des réseaux sémantiques.
Tableau 1 — Catégories d’analyse
On a suivi une combinaison de logique inductive et de logique déductive : dans un premier temps, un codage déductif fondé sur des catégories explorées théoriquement a été réalisé pour une première systématisation des informations.
L’analyse a ensuite été orientée par un codage ouvert, selon une logique inductive. Ce travail s’appuie sur la théorie ancrée (Grounded Theory), qui est la meilleure façon de représenter la réalité sociale, puisque l’explication théorique émane des données (Andréu, García-Nieto et Pérez, 2007). Cette théorie, bien qu’elle privilégie au départ l’approche inductive, envisage la possibilité d’établir un modèle mixte, déductif dans un premier temps, mais inductif, générant de nouvelles explications et théories, au deuxième et dernier niveau, ce qui confère au processus sa circularité (San Martín, 2014).
Dans le processus de codage théorique, une fois les codes établis, la seconde étape d’analyse a déterminé l’appartenance de ces codes à différentes catégories théoriques, en reliant catégories et sous-catégories dans un processus de codage axial. Enfin, des informations conditionnelles/causales ont été produites, à la suite d’un codage sélectif des nœuds les plus significatifs selon leur densité dans le réseau, c’est-à-dire leur relation avec les autres codes existant dans le réseau. Pour cela, une analyse de réseau à structure hiérarchique et une sélection descendante (causes) (conséquences) ont été réalisées, selon une logique descendante.
Tous les rapports interdisciplinaires ont été analysés avec le logiciel qualitatif Atlas.ti, version 8. Ce logiciel a structuré les informations en un réseau qui a facilité l’analyse structurelle sémantique des données. Il convient de noter qu’une saturation des informations a été atteinte avant la fin de l’ensemble du processus, à peu près au moment où la moitié des rapports avaient été analysés.
Les résultats sont présentés selon la logique des objectifs proposés. Dans cet ordre, les codes les plus pertinents figurent dans le tableau 2.
Tableau 2 — Codes par catégorie d’analyse, selon leur densité
Dimension, codes (traduits) et densité entre parenthèses.
L’analyse a produit au total 181 codes, regroupés en 23 groupes et 64 réseaux. À l’exception de la dimension structurelle, pour laquelle des analyses descriptives sont présentées, les autres résultats présentent, pour chaque dimension, les codes et les réseaux de plus forte densité, qui s’imposent comme les éléments les plus pertinents extraits du discours. En analyse qualitative, le terme de densité désigne le nombre de relations qu’un code entretient avec d’autres codes contenus dans le discours.
L’analyse du réseau de codes de cette dimension a montré qu’il s’agit de familles parmi lesquelles se distinguent les familles recomposées et les familles monoparentales, ces dernières formées à la suite d’une séparation du couple ou du décès du père. Le rôle de soin repose principalement sur la figure maternelle.
Les familles monoparentales sont liées à des situations de travail temporaire. Pour les aspects professionnels et économiques des autres cas, les données montrent qu’il s’agit de familles où dominent les situations de chômage ou de travail sans contrat. À ces circonstances s’ajoute la perception de prestations économiques, parmi lesquelles prédomine la pension non contributive4, parfois complétée par un travail sans contrat, l’aide économique familiale5 et la prestation pour enfant à charge6.
Par ailleurs, pour ce qui est du profil de formation, les familles se situent à des niveaux d’études primaires ou intermédiaires.
Dans cette dimension d’analyse, il faut souligner le code d’inadaptation parentale au cycle de vie (densité 9). Ce code englobe tous les éléments qui s’inscrivent dans le cycle de vie individuel et familial. Les données montrent que les principales causes de cette inadaptation tiennent à des problèmes comme un trouble de santé mentale parental, l’addiction de la mère aux drogues et à l’alcool et le dysfonctionnement des rôles.
Du fait de cette inadaptation apparaissent des problèmes familiaux liés au comportement des enfants, à l’établissement de règles et de limites inappropriées par les figures parentales et à la non-couverture des besoins fondamentaux des enfants. Il faut souligner que, dans les familles monoparentales, le défaut d’adaptation au cycle de vie se manifeste généralement avec une plus grande intensité. Tout cela tient à des schémas de répétition de liens dysfonctionnels au fil des générations familiales.
Pour ce qui est de la répétition des schémas, il faut souligner ceux de type lien dysfonctionnel (densité 20). Ce type de lien établit un engrenage de causes et de conséquences qui se répètent d’une génération à l’autre. Il part fondamentalement de causes comme des schémas de violence de genre, la discorde ou un conflit relationnel parental, distant ou pauvre, de la part des figures parentales et de membres de la famille élargie. D’autres causes sont l’absence de conscience parentale de la situation familiale défavorable et la délégitimation de la mère. Cette dernière est généralement le fait de la figure paternelle, puisqu’elle est associée à des situations de violence de genre.
Ces liens et ces problèmes produisent aussi un schéma de conséquences dans les familles, comme des liens marqués par la négligence et la violence domestique, ainsi que des problèmes de comportement des enfants et de constitution appropriée des normes et des limites. Comme le montrent les données, la famille monoparentale apparaît comme une conséquence associée à la répétition de schémas de liens dysfonctionnels.
Enfin, comme on l’a vu au point précédent, l’inadaptation au cycle de vie qui en découle apparaît de manière généralisée chez les figures parentales.
D’après les résultats obtenus, les problèmes familiaux les plus marquants sont liés au comportement des enfants (densité 17), à la couverture de leurs besoins fondamentaux (densité 11) et au manque de conscience des problèmes familiaux chez les figures parentales (densité 10).
Pour les difficultés de comportement des enfants dans les cas analysés, le réseau fait apparaître des causes principalement associées à des problèmes d’addiction aux drogues et à l’alcool, accompagnés de délits contre la santé publique et de peines de prison prononcées contre les figures parentales, et enfin au fait de vivre dans un contexte inadéquat qui influe négativement sur ce problème de comportement. Les schémas de lien qui génèrent discorde ou conflit, ainsi que la triangulation parentale, qui concerne l’union entre le père et la mère autour du soin d’un enfant, sont les deux types de relations qui agissent le plus comme causes des problèmes de comportement des enfants.
Les conséquences de ces comportements défavorables touchent des problèmes comme l’établissement correct des normes et des limites, l’absentéisme scolaire et les plaintes du voisinage. Il se crée un système familial défavorable, marqué par la violence domestique et inscrit dans un cycle d’inadaptation généralisée au cycle de vie, avec des schémas de répétition liés à des schémas dysfonctionnels et symptomatiques associés à l’addiction aux substances.
Quant au code qui rassemble les citations sur la non-couverture des besoins fondamentaux, les données montrent que les causes de cette situation sont liées à d’autres difficultés qui tiennent à l’inadaptation parentale au cycle de vie en général, au manque de soutien familial et de l’environnement, à l’insalubrité du logement et à l’insuffisance des ressources économiques, qui génère en outre des dettes. Parmi les problèmes qui touchent aussi à la santé se distinguent le manque d’hygiène et l’alimentation déficiente des enfants. Ces difficultés produisent un schéma de lien parental négligent, et l’on note que le code correspondant à la famille monoparentale apparaît associé comme cause de ce problème de couverture des besoins fondamentaux.
Enfin, le manque de conscience, chez les parents, de l’existence de problèmes dans le système a pour principales causes des problèmes liés à la santé mentale des deux parents et leur manque d’intérêt et de collaboration. Ces circonstances, jointes à ce manque de conscience, entraînent l’apparition de schémas négligents, la répétition de schémas de liens de dysfonctionnement familial et la chronicisation du problème. Tous ces éléments conduisent à un processus qui aboutit à une proposition de non-réunification par les ETF.
Les analyses ont montré que le schéma relationnel défini par la négligence est le code qui revêt le plus d’importance, et aussi celui qui a la plus forte densité de l’ensemble des codes extraits (densité 28). Parmi les causes du réseau hiérarchique ressortent, avec la plus forte densité, les problèmes de couverture des besoins fondamentaux, ainsi que le fait que les parents n’aient pas conscience de l’existence de problèmes. S’y ajoutent les codes de soutien familial insuffisant et de dysfonctionnement du rôle des enfants, qui assument généralement des rôles d’adultes. Enfin, une autre cause à signaler est le problème d’addiction à l’alcool de la figure maternelle. Quant aux conséquences de ces situations de négligence, le code le plus significatif montre qu’il s’agit d’une situation qui se répète de manière transgénérationnelle, d’une génération à l’autre. S’y ajoute la conséquence directe que ces situations débouchent sur des processus de violence domestique et sur la difficulté à poser des règles et des limites. Les codes relatifs à l’absentéisme scolaire et aux problèmes d’implication parentale dans l’intervention professionnelle apparaissent aussi comme des conséquences de ces situations de négligence.
Le code de violence domestique (densité 9) est significatif dans cette dimension. Les principales causes de cette violence sont l’existence d’une négligence antérieure et des schémas relationnels dysfonctionnels répétés dans les familles. D’autres causes, moins liées à d’autres codes, apparaissent aussi, comme l’existence de problèmes liés à des délits, la délégitimation de la mère par le père et des relations triangulaires perverses. Les conséquences se traduisent par des problèmes de comportement des enfants et par des situations d’absentéisme scolaire.
Enfin, les relations de violence de genre (densité 8) reposent principalement sur des causes qui tiennent à la dépendance de la mère envers son partenaire et à des schémas de violence de genre dans d’autres relations antérieures du père. Les conséquences de ce type de violence au sein de la famille sont, chez la mère, des problèmes de délégitimation, de santé mentale et des tentatives de suicide. Elle produit aussi, de manière générale, des schémas de mise à distance du père à l’égard de ses enfants. En outre, elle figure parmi les causes de la séparation du couple. Ce schéma de comportement est associé à la production de schémas de répétition de liens de dysfonctionnement familial au fil des générations.
Les familles étudiées se caractérisent par une série de problèmes communs à tous les cas. D’un côté, il faut souligner la place que prend la négligence parentale dans les résultats : elle devient un élément central de la structure opérationnelle des ETF, ce qui permet de répondre aux questions de recherche et aux hypothèses posées.
Il s’agit de systèmes dans lesquels les parents établissent une interaction intrafamiliale fondée principalement sur la non-satisfaction des besoins fondamentaux de leurs enfants, l’une des conséquences les plus significatives dans ce contexte étant les problèmes de comportement des enfants. Tout cela est généralement vécu par les parents sans conscience de la situation, fait qui peut être mis en relation avec la répétition de schémas relationnels établis au fil des générations, qui produisent dans le système des situations d’apparente normalité dans des conduites en réalité dysfonctionnelles. À partir de cette dysfonctionnalité se constituent des familles en situation de risque psychosocial (Rodrigo et al., 2008).
Ces problèmes sont aussi liés à des composantes externes comme l’instabilité de l’emploi et l’insuffisance des ressources économiques. Il ne fait aucun doute que la crise économique que connaît l’Espagne depuis 2008 a entraîné un besoin accru d’accès des familles au système public des services sociaux et une complexité croissante des cas, sans oublier la chronicisation progressive des cas et les situations de dépendance à l’égard de ce système apparues au cours de la dernière décennie (Garcés, 2012 ; Laparra et Pérez, 2012). Des mesures économiques de protection ont été mises en place pour le milieu familial, mais elles se sont révélées insuffisantes pour surmonter l’état de crise des foyers espagnols (Navarro et Clua-Losada, 2012 ; Lima, 2016). Ces circonstances psychosociales défavorables ont ainsi trouvé leur exutoire dans la famille elle-même, et d’abord dans ses ressources de soutien, ce qui a accru encore davantage les situations de risque ou de défaut de protection dans les systèmes familiaux qui, surtout lorsqu’ils sont monoparentaux, peuvent manquer de ce type de soutien informel, comme le montrent les familles étudiées dans ce travail.
Par ailleurs, les résultats obtenus révèlent que des schémas relationnels s’établissent au fil des générations, qui ont particulièrement à voir avec des situations de violence domestique et de violence de genre. Ce sont deux problèmes importants dans le travail d’intervention des ETF. C’est dans ce type d’interaction qu’apparaît le plus grand nombre de triangulations, même si leur nombre n’a pas été significatif dans l’analyse. La violence domestique est un phénomène social controversé apparu récemment dans les recherches sur la famille, principalement en raison de la difficulté à circonscrire les comportements violents dans un contexte privé comme la famille. Ce problème peut concerner n’importe quel membre du noyau familial ; autrement dit, il s’agit d’une violence exercée au sein de la famille aussi bien par des adultes que par des enfants (González, 2012 ; Fedor, 2011).
Quant à la violence de genre à l’égard des femmes, il faut noter qu’elle a progressivement augmenté en Espagne, au point de devenir un problème social majeur.
Selon les dernières données du système de suivi intégral des cas de violence de genre (système VioGén) (Ministerio del Interior del Gobierno de España, 2018), l’Espagne compte actuellement 476 718 victimes au total, dont 112 358 en Andalousie, chiffre qui place cette communauté autonome en tête de ce rapport statistique. Cela se reflète aussi dans les rapports analysés, où de nombreuses femmes membres de ces familles subissent des situations de violence de genre.
L’analyse menée dans ce travail met en évidence les éléments essentiels et communs qui apparaissent dans les cas suivis par les ETF, ce qui offre l’occasion de produire des changements et/ou des améliorations dans la prise de décision professionnelle, avec des conséquences directes sur l’intervention professionnelle auprès des familles.
La structure monoparentale actuelle, associée à des difficultés économiques dues à l’emploi temporaire et au fait d’être une femme (facteur de risque et d’exclusion dans bien des cas), doit être considérée comme un élément de vulnérabilité dans l’intervention familiale. De même, les services publics doivent tenir compte de ces résultats dans la planification de leurs interventions. C’est un fait que ce type d’équipes familiales intervient lorsque les situations de risque se sont déjà produites, mais l’ensemble du système des services sociaux doit travailler non seulement à réparer, mais aussi à prévenir, à partir de la connaissance de ces caractéristiques structurelles, mais surtout fonctionnelles. Des résultats directs ont été dégagés concernant la négligence, les addictions et les schémas parentaux erronés, auxquels s’ajoute le manque de conscience de ces schémas. Le travail en réseau, coordonné avec les systèmes et les services éducatifs et sanitaires, est essentiel pour réduire le nombre de cas qui parviennent à ces équipes familiales.
Il est d’une importance capitale que ces équipes et d’autres équipes professionnelles disposent d’informations sur la structure et le fonctionnement des familles usagères, afin de mener un travail plus efficace et plus efficient en agissant sur les situations qui constituent l’axe des problèmes familiaux. On connaît ainsi la vulnérabilité économique partagée, ainsi que le manque de conscience qu’ont les parents de leurs propres manières d’agir erronées. Le contexte d’intervention auprès des familles se caractérise pourtant par la concentration des efforts sur la prise en charge et le traitement, des aspects comme l’évaluation et la recherche restant au second plan, malgré quelques tentatives de systématisation (Arruabarrena et De Paúl, 2002 ; Rodríguez et al., 2006).
Pour conclure, soulignons que le travail mené par ces ETF est fondamental et nécessaire, d’autant plus qu’il est mené par une équipe de travail interdisciplinaire. Cette organisation de l’intervention familiale agit à partir d’un plan intégral, dynamique, adaptatif et ouvert, en lien, comme le disent Hidalgo et al. (2009), avec les caractéristiques qui définissent les systèmes familiaux.
La famille constitue, de manière universelle, un agent social et un générateur de changements clés dans le développement individuel et social des personnes (Escartín, 1992 ; Rodrigo et Palacios, 1998) ; cette considération devrait suffire aux organismes publics pour miser, à travers les politiques sociales, sur l’importance de la protection de la famille, de l’enfance et de l’adolescence. Le tout à un niveau prioritaire et novateur, et dans une optique préventive et promotionnelle plutôt que palliative et punitive (Menéndez et al., 2012).
Cette étude a constitué une analyse qualitative qui pourrait être complétée par une analyse quantitative des caractéristiques sociodémographiques des familles suivies, afin d’obtenir une image plus complète du profil des cas suivis.
Cette recherche peut néanmoins servir de base à de futures études portant sur l’intervention familiale et la prise de décision professionnelle dans les services sociaux publics, et garantissant des politiques et des actions fondées sur des données probantes, susceptibles de conduire à des interventions plus efficaces et plus efficientes.
Il importe de souligner que l’étude porte sur une analyse synchronique de 26 rapports familiaux, ce qui peut constituer une limite, puisqu’elle montre une réalité figée dans le temps, susceptible d’évoluer ; il serait nécessaire de prolonger l’étude selon une méthodologie diachronique, qui s’adapte aux changements progressifs de la société en général et du groupe étudié en particulier.
Il serait intéressant de pouvoir comparer les propositions d’intervention des différents profils professionnels qui composent les équipes de traitement familial (psychologie, travail social et éducation sociale), et de relier leurs décisions d’intervention au type de familles ou aux caractéristiques dégagées par cette étude.
De même, selon Huynh (2020), la pandémie de COVID-19 et le nouveau contexte socioculturel auquel doivent faire face les familles en situation de risque social ouvrent la nécessité de recherches futures analysant l’objet d’étude de cet article à l’ère post-COVID.
Complexe Systémique : à retenir
L’intérêt de l’étude est méthodologique autant que clinique : elle applique les catégories du génogramme de McGoldrick et Gerson, structure, cycle de vie, répétitions, événements, triangles, non pas à des familles rencontrées, mais aux rapports que les équipes écrivent sur elles. On y lit une carte des problèmes qui se répondent : négligence, inadaptation au cycle de vie, violences, absentéisme, précarité. Pour la pratique systémique, deux lectures s’imposent. D’un côté, penser la négligence comme un schéma relationnel transmis plutôt que comme une faute individuelle ouvre la voie à un travail transgénérationnel et à la prévention. De l’autre, le corpus est un discours professionnel, choisi par les équipes elles-mêmes, centré sur les déficits ; les familles n’y parlent pas, et le lien entre monoparentalité, pauvreté et risque appelle une vigilance pour ne pas faire porter aux mères ce qui relève aussi des politiques sociales. Les ressources et mécanismes de compensation évoqués par Linares restent peu visibles dans les résultats. À lire avec l’article sur les soins sur mesure pour les familles aux problèmes multiples, et avec l’article sur le passage du génogramme au génographe.
Notes de l’original
1 Pour des informations sur les services sociaux locaux en Espagne, voir Pastor et Sánchez (2014).
2 Loi 9/2016 du 27 décembre sur les services sociaux d’Andalousie (Ley 9/2016, de 27 de diciembre, de Servicios Sociales de Andalucía).
3 Réglementé et géré par le décret 494/2015 du 1er décembre.
4 Les pensions de retraite et d’invalidité non contributives sont accordées aux personnes qui n’ont pas suffisamment cotisé à la sécurité sociale pour obtenir une pension contributive.
5 L’aide économique familiale est une prestation temporaire accordée aux familles avec enfants à charge en situation de vulnérabilité financière, qui ne leur permet pas de couvrir les besoins fondamentaux de leurs enfants.
6 La prestation pour enfant à charge est une prestation économique accordée à la naissance ou à l’arrivée d’un nouvel enfant. Son attribution est réservée à des situations de vulnérabilité particulière.
Contributions. Susana Martí-García, Fernando Relinque-Medina, Manuela Ángela Fernández-Borrero et Octavio Vázquez-Aguado : conception et devis de l’étude ; réalisation de l’étude ; analyse et interprétation des données ; apport de matériel, d’outils d’analyse ou de données ; rédaction de l’article.
Financement. Ce travail a été soutenu par le ministère de l’Éducation, de la Culture et du Sport du gouvernement espagnol, au titre du programme national de formation des enseignants-chercheurs universitaires (FPU15/03909).
Disponibilité des données. Les données utilisées sont confidentielles.
Liens d’intérêts. L’équipe de recherche déclare n’avoir aucun lien d’intérêts.
Informations complémentaires. Aucune information complémentaire n’est disponible pour cet article.
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Traduction non officielle en français de Analyse structurelle et fonctionnelle des cas de traitement familial suivis par le système public des services sociaux, par Susana Martí-García, Fernando Relinque-Medina, Manuela Ángela Fernández-Borrero et Octavio Vázquez-Aguado, Heliyon, vol. 7, no 5, e06825 (2021), doi : 10.1016/j.heliyon.2021.e06825, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableaux présentés en listes). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « Structural and functional analysis of cases of family treatment treated in the public social services system », publié dans Heliyon (2021) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Martí-García, S., Relinque-Medina, F., Fernández-Borrero, M. Á., et Vázquez-Aguado, O. (2021). Analyse structurelle et fonctionnelle des cas de traitement familial suivis par le système public des services sociaux (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/analyse-structurelle-et-fonctionnelle-des-cas-de-traitement-familial-suivis-par-le-systeme (Œuvre originale publiée en 2021 dans Heliyon, 7(5), e06825 (2021) ; republiée en 2021 par Heliyon, https://www.cell.com/heliyon/fulltext/S2405-8440(21)00928-2)
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