Family Process · Thérapie familiale

Anatomie du recadrage relationnel en thérapie familiale basée sur l’attachement

« Je dépose mon fils à 15 h et je le reprends à 16 h. » Comment convaincre une famille qui vient pour un adolescent déprimé ou suicidaire que la thérapie portera sur les liens ? Tara Santens, Chen Chu-Chun, Suzanne Levy, Guy Diamond et Guy Bosmans (KU Leuven, ABFT International Training Institute, université de Pennsylvanie) décomposent la première séance de l’ABFT, filmée dans 47 familles, et mesurent ce qui fait accepter un contrat de réparation relationnelle.

Auteurs Tara Santens, Chen Chu-Chun et Guy Bosmans (groupe de recherche en psychologie clinique, KU Leuven) ; Suzanne Levy et Guy Diamond (ABFT International Training Institute, Philadelphie ; Perelman School of Medicine, université de Pennsylvanie)Première publication Family Process, 14 mai 2026Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Anatomie du recadrage relationnel en thérapie familiale basée sur l’attachement, par Tara Santens, Chen Chu-Chun, Suzanne Levy, Guy Diamond et Guy Bosmans, publié dans Family Process (Wiley) (2026), doi : 10.1111/famp.70155, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Un nuage de points (figure 1) n’est pas reproduit ; les tableaux sont présentés sous forme de listes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

La résistance à l’objectif relationnel ne fait pas obstacle à la thérapie : c’est la thérapie.

Tara Santens, Chen Chu-Chun, Suzanne Levy, Guy Diamond et Guy Bosmans

Résumé

En thérapie familiale basée sur l’attachement (ABFT, attachment-based family therapy), la première tâche décisive consiste à déplacer l’objectif du traitement : non plus l’adolescent comme problème, mais le renforcement des relations familiales comme solution. Aucune recherche n’a exploré si ce « recadrage relationnel » fonctionne, comment il fonctionne et pour qui. Nous avons évalué le recadrage relationnel auprès de 47 familles recevant l’ABFT pour des adolescents déprimés et suicidaires. Nous avons codé des marqueurs pour repérer les phases de recadrage et de contractualisation de l’intervention. Nous avons codé deux éléments clés du processus : le contenu et l’affect. Nous avons évalué si la mesure dans laquelle les membres de la famille abordaient les thèmes de la phase de recadrage (ruptures relationnelles et émotions plus douces) était associée à l’acceptation de l’objectif du contrat. Nous avons exploré si le style d’attachement, la dépression parentale autodéclarée et le conflit familial rapporté par l’adolescent étaient associés à l’acceptation d’un contrat pour une thérapie centrée sur la relation. Les marqueurs du début des phases de recadrage et de contractualisation ont pu être repérés de façon fiable. La mesure dans laquelle adolescents et parents s’engageaient dans la discussion des thèmes du recadrage était associée à l’acceptation de l’objectif du contrat par les parents. Le style d’attachement détaché des adolescents n’était pas associé à leur engagement dans les thèmes du recadrage, mais à une moindre acceptation de l’objectif du contrat. Le style d’attachement préoccupé des adolescents était associé à un engagement plus fort dans les thèmes du recadrage, mais pas à l’acceptation des objectifs du contrat. La dépression parentale et le conflit familial rapporté par l’adolescent n’étaient pas liés à l’acceptation du recadrage relationnel. Cette étude devrait aider les thérapeutes à comprendre des stratégies précises pour donner à la thérapie un cadre de réparation relationnelle, et encourager les chercheurs à étudier les processus subtils à l’œuvre dans une thérapie efficace.

Mots-clés : ABFT, attachement, thérapie familiale, recherche sur les processus, recadrage relationnel

1. Introduction

Pour beaucoup de thérapeutes familiaux, quel que soit leur modèle, le premier défi est d’amener parents et jeunes à accepter une thérapie familiale plutôt qu’individuelle. Souvent, un parent appelle pour un rendez-vous et dit : « Je dépose mon fils à 15 h et je le reprends à 16 h. » Les parents pensent souvent que l’adolescent est le problème, et les adolescents ne veulent souvent pas du tout être en thérapie, et certainement pas avec leurs parents. Alors, comment « vendre » la thérapie familiale ? Comment convaincre les membres de la famille de s’engager dans un traitement qui fait porter à chacun la responsabilité du changement ? En thérapie familiale basée sur l’attachement (ABFT), le recadrage relationnel peut aider à relever ce défi.

Le recadrage est une stratégie d’intervention employée dans de nombreuses écoles de thérapie. « Le sens de tout événement dépend du “cadre” dans lequel nous le percevons. Quand nous changeons le cadre, nous changeons le sens » (Bandler et Grinder 1975, 5). Les thérapeutes cognitivo-comportementaux comme psychodynamiques aident leurs clients à élargir ou à modifier leurs vues ou leurs attributions sur un problème, pour le voir sous un angle nouveau (par exemple Throop 2013). Les thérapeutes familiaux utilisent le recadrage pour déplacer l’attention du conflit intrapsychique vers le conflit interpersonnel. Le recadrage a généralement consisté à passer de « le jeune est le problème » à « les relations familiales sont le problème » (Nichols et Schwartz 2009). Cet héritage remonte aux années 1940, quand Leo Kanner, psychiatre à Johns Hopkins, avançait que l’autisme et la schizophrénie résultaient en partie de la « mère réfrigérateur » (Eisenberg et Kanner 1956, 10). Malheureusement, cette conception a valu à la thérapie familiale une réputation dont elle souffre encore dans le champ de la santé mentale : nous serions les thérapeutes qui accusent les parents. Les thérapeutes familiaux marchent effectivement sur une ligne étroite, entre proposer un cadre systémique et laisser entendre que « l’enfant n’est pas le problème, ce sont les parents ».

La notion de recadrage a une longue histoire en thérapie familiale (Newsome et al. 2019). Minuchin (1974) définissait le recadrage comme le fait de redéfinir les symptômes ou le comportement (on parle souvent de réétiquetage) pour créer de nouvelles possibilités de changement ou renforcer la réponse émotionnelle des clients. Haley et Richeport-Haley (2004) voyaient dans le recadrage le moyen d’aider les clients à dépasser le désespoir pour éprouver un certain pouvoir d’agir sur le changement. De même, Watzlawick et al. (1974) considéraient le recadrage comme un processus qui change la manière dont les personnes voient et vivent une situation, sur le plan cognitif comme émotionnel. Les thérapeutes familiaux utilisent donc le recadrage pour déplacer l’attribution ou le modèle explicatif du comportement d’une personne : « Il ne fugue pas parce qu’il vous déteste. Il fugue parce qu’il a l’impression d’être un fardeau pour vous. » Le recadrage peut aussi servir à déplacer l’attention des membres de la famille du fonctionnement individuel vers les circonstances du contexte : « Je sais que votre fille semble déprimée, mais je me demande si tout le monde ne se sent pas déprimé depuis le divorce. »

Vu la place centrale du recadrage en thérapie familiale, il existe étonnamment peu de recherches pour évaluer et comprendre ce processus thérapeutique. Quelques études intéressantes ont néanmoins été menées. Robbins et al. (1996) ont par exemple constaté que, de toutes les interventions du thérapeute, seul le recadrage du comportement négatif de l’adolescent suscitait des réponses positives de celui-ci. Moran et al. (2005) ont constaté que, lorsque le thérapeute employait des recadrages relationnels dès la première séance, les parents décrivaient plus volontiers les problèmes en termes de circonstances relationnelles plutôt que de facteurs propres à l’enfant. Dans une étude sur la colère non résolue envers les figures d’attachement, une séquence associant un recadrage relationnel d’ABFT et une intervention de la chaise vide a accru la tristesse adaptative et réduit la colère inadaptée (Tsvieli et al. 2020). Hogue et al. (2019) ont recherché les techniques d’intervention communes à trois traitements systémiques d’inspiration structurale, validés empiriquement, pour des jeunes délinquants et consommateurs de substances. Le recadrage figurait parmi les quatre stratégies d’intervention principales présentes dans les trois modèles. Ces études suggèrent que le recadrage peut et doit être davantage étudié.

La thérapie familiale basée sur l’attachement (ABFT) utilise le recadrage d’une manière un peu différente d’autres modèles de thérapie familiale. L’ABFT est apparue en 2014 comme une alternative aux thérapies familiales centrées sur le comportement ; elle s’attache davantage à la croissance psychologique, au traitement émotionnel, aux traumatismes relationnels et à l’amélioration des interactions qui favorisent un attachement sécure. L’ABFT intègre la théorie de l’attachement (Bowlby 1969) et la théorie du traitement émotionnel (Greenberg 2010) sur une base de thérapie familiale structurale. Ce modèle validé empiriquement s’est montré efficace auprès d’adolescents aux prises avec la dépression, le suicide, le traumatisme et la boulimie, ainsi qu’auprès d’enfants plus jeunes et de jeunes adultes (voir la revue de Diamond et al. 2021). Plutôt que de se concentrer sur les problèmes de comportement du quotidien, l’ABFT vise à réparer les ruptures relationnelles parent-enfant qui ont abîmé la base sécure de la vie familiale. Ces ruptures peuvent résulter de processus familiaux, comme un conflit élevé et peu de chaleur, ou d’événements familiaux, comme un deuil, des maltraitances, un abandon ou de la négligence. Aborder et réparer ces ruptures peut restaurer la sécurité de l’attachement et ses nombreux bénéfices pour le développement.

Le recadrage est l’objet principal de la première séance d’ABFT. Plutôt qu’une intervention ou une technique ponctuelle, il pose les fondations des objectifs de la thérapie. Le recadrage fait passer l’objectif de « réparer l’adolescent » à « réparer les relations familiales ». Les thérapeutes défendent l’idée que réparer les ruptures et améliorer la sécurité ressentie réduira le conflit : « Je pense que si vous et votre fille vous sentiez plus proches, plus en confiance l’un avec l’autre, certains de ces conflits du quotidien pourraient diminuer. » Cela remplit la fonction traditionnelle du recadrage, passer de l’individuel au relationnel, tout en aidant à éviter de blâmer les parents. En s’appuyant sur la théorie de l’attachement, l’ABFT mobilise les parents comme agents curatifs du changement : « Maman, Papa, vous n’êtes pas le problème, vous êtes le remède ! » L’amour et le lien deviennent les objectifs du traitement.

La théorie de l’attachement guide ce processus de recadrage (Bowlby 1969). Quand des enfants à l’attachement sécure se sentent menacés ou en détresse, ils se tournent instinctivement vers leurs parents pour être protégés et soutenus. Les parents deviennent instinctivement protecteurs, réceptifs et disponibles sur le plan émotionnel. L’enfant a un désir inhérent d’être pris en charge, et les parents un instinct de prendre soin (Bosmans et al. 2022, 2020). De nombreuses recherches suggèrent que les enfants qui grandissent dans un environnement familial de base sécure s’appuient sur leurs parents pour faire face à l’adversité, montrent davantage de résilience émotionnelle et cognitive, et ont de meilleures relations interpersonnelles avec leurs pairs et leurs partenaires amoureux tout au long de la vie (Mikulincer et Shaver 2020).

L’intervention de recadrage relationnel (ou tâche) comporte quatre phases bien définies : l’affiliation, la définition du problème, le recadrage et la contractualisation (tableau 1). La phase de recadrage (environ 40 minutes après le début de la séance) commence quand le thérapeute demande à l’adolescent : « Quand tu te sens si déprimé ou suicidaire, pourquoi ne vas-tu pas voir tes parents pour qu’ils t’aident ? » La conversation passe des problèmes de comportement à la confiance, à la sécurité et au soutien dans la famille. Dans cette phase, le thérapeute cherche les processus (par exemple une critique sévère) ou les événements (par exemple un divorce) qui ont abîmé la confiance. Lors de cette première séance, il ne creuse pas en profondeur ces ruptures, mais recueille assez d’informations pour mettre en lumière la conséquence de ces conflits : le manque de lien et de cohésion entre les membres de la famille. Il pourrait dire : « Écoutez, un divorce, ça peut être compliqué, et nous pourrons démêler tout ça plus tard. Mais visiblement, depuis le divorce, vous deux ne vous sentez plus proches. » Le thérapeute cherche alors à amplifier le désir instinctif, mais oublié ou étouffé, d’une meilleure relation.

Tableau 1 — Les quatre phases de la tâche de recadrage relationnel

  • Affiliation. Marqueur du thérapeute : « Prenons un peu de temps pour discuter, que je puisse faire votre connaissance. »
  • Définition du problème. Marqueur du thérapeute : « Bien, dites-moi pourquoi vous êtes là aujourd’hui et comment je peux vous aider. »
  • Recadrage. Marqueur du thérapeute : « Quand tu es dans ta chambre à penser à te faire du mal, pourquoi ne vas-tu pas voir tes parents ? » Cibles du processus : pour le contenu, passer du contrôle du comportement aux ruptures de la sécurité familiale ; pour l’affect, passer de la colère et de l’indifférence au désir de lien et à l’amour.
  • Contractualisation. Marqueur du thérapeute : « Alors, qu’en diriez-vous si, dans un premier temps, cette thérapie se concentrait sur la réparation ou le renforcement des relations dans la famille ? » Cibles du processus : pour le contenu, passer de la gestion du comportement à la réparation des relations ; pour l’affect, passer de la colère et de l’indifférence à l’espoir.

Le recadrage utilise plusieurs « leviers » pour aider à déplacer l’objectif de la thérapie (voir tableau 2). Au niveau du contenu, nous déplaçons la conversation des problèmes de comportement (par exemple les tâches ménagères, les pairs, l’école) vers les problèmes interpersonnels de la famille (divorce, maladie d’un parent, perte de confiance, etc.). Au niveau de l’affect, nous passons des émotions de rejet (par exemple la colère, la frustration, l’indifférence) à des émotions plus vulnérables (par exemple l’amour, le désir de lien, la tristesse). Quand ces déplacements du contenu et de l’affect se produisent, le thérapeute commence la phase de contractualisation. Au niveau du contenu, il fait passer l’objectif du traitement de « réparer l’adolescent » à « réparer la sécurité relationnelle ». Au niveau de l’affect, il fait passer le désespoir et la résignation vers l’espoir et l’optimisme. Il pourrait dire : « On dirait que le divorce a été dur pour tout le monde, mais ce qui m’inquiète, c’est que vous et votre fille ne vous sentez plus proches… Qu’en penseriez-vous si cette thérapie se concentrait sur la réparation de cette distance entre vous deux ? »

Tableau 2 — Contenu et affect pendant les phases de recadrage et de contrat

  • Contenu du recadrage. Indicateur : repérer et discuter les ruptures d’attachement. Cotation : 0 à 3.
  • Affect du recadrage. Indicateur : exprimer des émotions vulnérables comme le désir de lien ou la tristesse. Cotation : 0 à 4.
  • Contenu du contrat. Indicateur : accepter la réparation relationnelle comme objet de la thérapie. Cotation : 0 à 3.
  • Affect du contrat. Indicateur : exprimer ou montrer un certain espoir que les relations puissent s’améliorer. Cotation : 0 à 4.

1.1 Objectifs de l’étude

Les trois objectifs de cette étude visent à décomposer, opérationnaliser, mesurer et tester certains des éléments centraux de l’intervention de recadrage. Pour l’objectif 1, nous avons testé si nous pouvions opérationnaliser et coder les phases de recadrage et de contractualisation de l’intervention d’ensemble. Nous avons ensuite cherché à opérationnaliser et à coder de façon fiable les cibles de l’intervention relatives à l’affect et au contenu dans chacune de ces deux phases. Nous avons codé dans quelle mesure les membres de la famille s’engageaient dans les cibles de chaque phase (phase de recadrage) ou les acceptaient (phase de contrat). Pour l’objectif 2, nous avons exploré si l’engagement dans le processus de recadrage était associé à l’acceptation d’objectifs de réparation relationnelle (contractualisation). Pour l’objectif 3, nous avons exploré si des caractéristiques initiales du patient ou du parent prédisaient la manière dont les patients répondraient aux interventions. Nous avons exploré trois modérateurs potentiels. D’abord, nous avons regardé si l’état d’esprit de l’adolescent quant à l’attachement, mesuré par l’entretien d’attachement adulte (AAI ; George et al. 1985), pouvait influer sur le processus de recadrage. S’intéresser aux représentations d’attachement des adolescents a une pertinence particulière pour cette étude. Les adolescents à l’attachement sécure comptent avec confiance sur la disponibilité et la réceptivité de leurs parents, alors que les adolescents insécures s’attendent à des réponses de rejet ou incohérentes. Ces attentes organisent à leur tour des stratégies différentes pour préserver la relation quand l’adolescent est en détresse (Kobak et Bosmans 2019). Les adolescents sécures sont plus enclins à signaler leur détresse et à se tourner vers leurs parents pour être soutenus.

Les adolescents détachés, eux, sont plus enclins à détourner leur attention de leurs parents et à minimiser leur détresse quand ils sont en détresse. Les adolescents préoccupés amplifient les signaux de détresse, mais sont moins susceptibles d’être réconfortés par le contact avec les figures de soin (Cassidy 1994). On pouvait donc s’attendre à ce que les adolescents détachés résistent à la discussion des ruptures relationnelles parent-adolescent (recadrage). À l’inverse, les adolescents préoccupés pourraient résister à l’offre de réparation de l’attachement (contrat), avec colère et résistance (Cassidy 1994). Ces réponses complexes, éclairées par l’attachement, peuvent compliquer les tentatives du thérapeute pour conduire les membres de la famille vers des émotions plus douces et plus vulnérables (Kobak et Bosmans 2019).

Nous avons en outre examiné le conflit familial rapporté par les parents et par l’adolescent, et la dépression parentale rapportée par les parents, deux facteurs courants associés à la détresse de l’enfant et à une mauvaise réponse au traitement (Engelhard et al. 2022). Nous avons supposé qu’un conflit familial élevé pourrait gêner les tentatives du thérapeute pour faire émerger des émotions plus vulnérables et le désir d’attachement. Nous avons supposé que la dépression parentale pourrait atténuer l’accordage émotionnel des parents aux besoins des adolescents (Joormann et Stanton 2016), et donc freiner l’acceptation des objectifs de réparation relationnelle du recadrage.

2. Méthode

2.1 Participants

L’échantillon se composait d’enregistrements vidéo de séances d’ABFT issus d’un essai clinique randomisé financé par le National Institute of Mental Health, qui comparait l’ABFT à une thérapie individuelle non directive pour le traitement de la dépression et du suicide à l’adolescence (Diamond et al. 2019). Au moment de cette sous-étude, 47 cas d’ABFT étaient disponibles. Les adolescents avaient de 12 à 18 ans (M = 14,89 ; ET = 1,66). 83 % étaient des filles, 40 % étaient blancs, 9,1 % hispaniques, et 16 (34,0 %) avaient déjà fait une tentative de suicide. Le revenu familial allait de 5 000 à 105 000 dollars (M = 53 963 dollars ; ET = 35 153 dollars). La séance de recadrage relationnel réunissait l’adolescent et sa mère (n = 26), son père (n = 4), ses deux parents (n = 13), son père et une belle-mère (n = 2), sa mère et un beau-père (n = 1), ou une grand-mère (n = 1). Tous les thérapeutes avaient au moins un master, étaient formés aux procédures de l’ABFT et s’y conformaient (Ibrahim et al. 2022). Au moins un parent (ou la principale figure de soin) participait au programme de traitement avec l’adolescent. Tous les participants ont donné leur consentement éclairé par écrit.

2.2 Mesures

2.2.1 Système de codage du recadrage relationnel

Parfois, les chercheurs sur les processus peuvent reprendre dans d’autres études des mesures de processus bien établies (par exemple l’adoucissement émotionnel) pour les utiliser dans de nouvelles études. D’autres fois, les chercheurs développent des mesures qui saisissent les caractéristiques propres à un modèle. Suivant cette seconde approche, nous avons développé le système de codage du recadrage relationnel. Nous y avons opérationnalisé les quatre phases de la tâche de recadrage relationnel : affiliation, définition du problème, recadrage relationnel et contrat relationnel. Puis nous avons opérationnalisé les cibles de processus, le contenu et l’affect, dans les deux dernières phases. Ces éléments figurent dans le tableau 1. Définir ces unités d’étude (les phases) et ces cibles de processus (affect et contenu) est une étape courante de la recherche sur les processus de changement en psychothérapie (Greenberg 1986).

2.2.2 Procédures de codage

2.2.2.1 Codage des phases

Deux étudiants de premier cycle en psychologie, sans expérience de la thérapie, ont été formés, par la personne qui signe l’article en premier, à partir de 28 enregistrements d’ABFT issus d’une étude antérieure (Diamond et al. 2014). Ils ont ensuite codé le recadrage relationnel (toutes les premières séances) de l’ABFT. Les codeurs repéraient le marqueur qui ouvrait chaque phase. Chaque évaluateur a codé chaque enregistrement deux fois : une fois en se concentrant sur l’adolescent, une fois sur le parent.

2.2.3 Codage de l’affect et du contenu

Une fois capables de repérer et d’isoler les phases, nous avons développé des codes pour évaluer les éléments clés du processus dans les deux dernières phases : le contenu et l’affect. Pour ces cibles, nous avons demandé aux évaluateurs de juger si, à la fin de la phase, l’adolescent et le parent s’étaient engagés dans l’exploration du contenu et de l’affect visés par le recadrage, et dans quelle mesure ils semblaient accepter que la thérapie porte sur la réparation relationnelle.

Nous avons fait une version des codes pour l’adolescent et une pour le parent, afin de saisir les différences subtiles attendues (tableau 2). Toutes les échelles de contenu allaient de 0 à 3 (0 = refuse la discussion ou nie le désir d’attachement ; 3 = reconnaissance et accord clairs sur le fait que l’attachement manque). Les échelles d’affect allaient de 0 à 4 (0 = affect inapproprié ; 3 = engagement émotionnel clair et direct ; résonance avec un approfondissement émotionnel). Les scores d’affect de la sous-échelle du contrat allaient de l’affect négatif (0) à un affect positif net, comme l’espoir, le soulagement ou l’enthousiasme (3).

Nous avons ensuite codé les enregistrements vidéo pour repérer les déplacements du contenu et de l’affect. Nous avons formé sept étudiants à coder des séances de recadrage à partir d’enregistrements archivés de la tâche 1 issus d’une étude antérieure. Après la formation, nous avons réparti au hasard les 47 enregistrements de la tâche 1 de l’étude de Diamond et al. (2019) entre les codeurs, chaque enregistrement étant codé par au moins trois étudiants. Les étudiants visionnaient chaque enregistrement deux fois : une fois pour coder l’adolescent, une fois pour coder les parents. Nous avons alterné au hasard l’ordre, adolescent ou parent d’abord, pour éviter tout biais d’ordre. En outre, quand c’était possible, les phases de recadrage et de contractualisation d’un même enregistrement étaient codées par des codeurs différents. Si un même codeur évaluait les deux phases d’un même enregistrement, il évaluait toujours la contractualisation en premier. Les codeurs devaient aussi noter la raison du score choisi. Pendant le codage, nous nous sommes réunis quatre fois en groupe pour prévenir la dérive des évaluateurs, en discutant des enregistrements compliqués et en cherchant un consensus.

2.2.4 Entretien d’attachement adulte

Nous avons utilisé l’AAI (George et al. 1985) pour évaluer l’état d’esprit des adolescents quant à l’attachement. Les entretiens étaient transcrits et triés par des évaluateurs à l’aide du Q-set de l’AAI en 100 items (Kobak et Zajac 2011). Les deux évaluateurs avaient suivi des ateliers de codage de l’AAI et réussi les tests de fidélité avec Mary Main et Erik Hesse. Vingt et une transcriptions ont été codées par les deux évaluateurs, qui ont atteint 81 % d’accord sur les trois grandes catégories autonome/sécure, détaché et préoccupé. Les codeurs ont aussi trié le Q-set en 100 items, corrélé aux prototypes détaché et préoccupé. Ces corrélations donnent un indice dimensionnel pour les états d’esprit détaché (M = 0,23 ; étendue de −0,65 à 0,78) et préoccupé (M = 0,03 ; étendue de −0,55 à 0,72). Les corrélations inter-évaluateurs pour les dimensions détachée et préoccupée étaient respectivement de 0,82 et 0,74. Les stratégies détachées consistent à utiliser des stratégies d’évitement ou de diversion pour détourner l’attention des vulnérabilités liées à l’attachement, alors que les sujets préoccupés ont tendance à s’empêtrer dans les thèmes de l’entretien (Hesse 2008). La sécurité de l’adolescent à l’AAI se marque par une « liberté d’évaluer » les thèmes de l’attachement, et se manifeste par un discours coopératif ou cohérent face au protocole structuré de l’enquêteur sur les thèmes et souvenirs d’attachement.

2.2.5 Autoévaluation du fonctionnement familial

Les adolescents ont évalué le conflit familial avec le Self-Report of Family Functioning (SRFF ; Bloom 1985). Le SRFF comporte 15 items et évalue le niveau de conflit familial, la cohésion familiale et les styles familiaux démocratiques. Nous n’avons utilisé que les scores de conflit familial. Cette échelle comprend cinq items (par exemple « Nous nous disputons beaucoup dans notre famille ») et les participants répondent de 1 (jamais vrai) à 4 (tout à fait vrai).

2.2.6 Dépression parentale

Pour évaluer la dépression parentale, nous avons utilisé l’Inventaire de dépression de Beck (BDI-II ; Beck et al. 1996), 21 questions cotées sur 4 points (de 0 à 3), où les participants rapportent eux-mêmes leurs symptômes dépressifs des deux dernières semaines. Les questions portent sur des symptômes psychologiques (par exemple l’impuissance, la perte d’intérêt) et physiques (par exemple les changements de sommeil ou d’appétit) au cours des deux dernières semaines. Le score total va de 0 à 63. Un score plus élevé indique des symptômes plus sévères.

2.3 Procédures

Nous avons recueilli les mesures initiales des participants (AAI, SRFF et BDI-II) à l’entrée dans l’essai clinique randomisé. Les participants ont consenti à l’enregistrement vidéo de leurs séances. L’étude a été approuvée par le comité d’éthique institutionnel de l’université Drexel.

2.4 Analyses

Pour l’objectif 1, nous avons calculé la fidélité inter-évaluateurs avec le coefficient de corrélation intraclasse (CCI). Nous avons utilisé les scores de deux codeurs principaux, en reprenant le score d’un troisième codeur en cas de score manquant.

Pour l’objectif 2, nous avons testé si la réussite des thérapeutes à faire émerger le contenu et l’affect visés pendant la phase de recadrage rendait la famille plus réceptive au contenu et à l’affect visés de la phase de contrat, et plus disposée à les accepter. Nous avons réalisé une analyse de corrélation de Pearson entre les composantes du recadrage relationnel (processus) et du contrat (résultat). Nous avons calculé les intervalles de confiance à 95 % par une procédure de bootstrap (k = 5 000 rééchantillonnages). La réceptivité des adolescents et celle des parents ont été analysées et mises en relation.

Pour l’objectif 3, nous avons testé si l’attachement de l’adolescent, le conflit familial et la dépression parentale prédisaient la réceptivité de l’adolescent et des parents aux comportements de recadrage relationnel pendant le processus de recadrage et l’issue du contrat. Nous avons pour cela réalisé une analyse de corrélation de Pearson, avec des intervalles de confiance à 95 % calculés par bootstrap (5 000 rééchantillonnages). Toutes les analyses statistiques ont été faites avec IBM SPSS Statistics, version 27.

3. Résultats

3.1 Objectif 1a : fidélité inter-évaluateurs des phases du recadrage relationnel

Les résultats montrent que les différentes phases de la séance peuvent être opérationnalisées de façon fiable comme des phases indépendantes du processus thérapeutique. Les CCI étaient excellents pour les marqueurs : affiliation (1,00), histoire de la dépression (1,00), recadrage (1,00) et contrat (0,99). Ces valeurs semblent élevées, mais elles traduisent le fait que la tâche de recadrage relationnel en ABFT est clairement structurée et offre un cadre pour la conduite de la tâche.

3.2 Objectif 1b : codage du contenu et de l’affect dans les phases de recadrage et de contrat

Nous avons évalué la fidélité des codes d’affect et de contenu en calculant l’accord inter-observateurs sur 30 enregistrements codés deux fois. Les CCI étaient élevés pour toutes les échelles adolescent et parent (0,83 ≤ CCI(2,2) ≤ 0,99 ; voir tableau 3), à l’exception de CCI modérés pour les scores d’affect pendant la composante contrat chez les mères (CCI(2,2) = 0,69) et les pères (CCI(2,2) = 0,53). Ces résultats suggèrent que la réceptivité des membres de la famille pendant les composantes critiques de la tâche peut être opérationnalisée et mesurée de façon fiable.

Tableau 3 — Coefficients de corrélation intraclasse de l’instrument de codage de la tâche 1

  • Adolescents. Contenu du recadrage : 0,86 ; affect du recadrage : 0,86 ; contenu du contrat : 0,88 ; affect du contrat : 0,92.
  • Mères. Contenu du recadrage : 0,92 ; affect du recadrage : 0,87 ; contenu du contrat : 0,87 ; affect du contrat : 0,69.
  • Pères. Contenu du recadrage : 0,89 ; affect du recadrage : 0,83 ; contenu du contrat : 0,99 ; affect du contrat : 0,53.

3.3 Objectif 2 : associations entre la phase de recadrage et la phase de contrat

Les analyses de corrélation ont montré un recouvrement important entre les échelles (avec des corrélations allant jusqu’à r = 0,70 pour le processus et le contrat chez l’adolescent). En outre, les analyses factorielles appuyaient un modèle plus parcimonieux, combinant les échelles. Cette décision a réduit le nombre de tests statistiques et donc accru la prudence des tests d’hypothèses. Nous avons donc combiné les scores de contenu et d’affect en un score total pour chacune des phases de recadrage et de contrat, séparément pour les adolescents et pour les parents. Les corrélations de Pearson entre les réponses des parents au processus de recadrage et au contrat étaient positives et statistiquement significatives (tableau 4 ; voir aussi la figure 1). Les scores de recadrage et de contrat des adolescents n’étaient pas corrélés (B = 0,22 ; ES = 0,13 ; IC 95 % = −0,04 < B < 0,43). Ceux des parents l’étaient (B = 0,43 ; ES = 0,12 ; IC 95 % = 0,11 < B < 0,70). Quand les parents avaient des scores totaux plus élevés dans la phase de recadrage, ils avaient plus de chances d’avoir des scores totaux plus élevés dans la phase de contractualisation. Les scores des adolescents dans la phase de recadrage étaient associés à ceux des parents dans la même phase (B = 0,49 ; ES = 0,12 ; IC 95 % = 0,16 < B < 0,80), des scores plus élevés chez les adolescents allant avec des scores plus élevés chez les parents. De même, les scores des adolescents dans la phase de contractualisation étaient associés à ceux des parents (B = 0,40 ; ES = 0,12 ; IC 95 % = 0,16 < B < 0,66). En outre, quand les adolescents avaient des scores plus élevés dans la phase de recadrage (par exemple davantage d’attention aux ruptures d’attachement et d’expression d’émotions plus douces), les parents avaient plus de chances d’avoir des scores plus élevés dans la phase de contractualisation, c’est-à-dire d’accepter les objectifs relationnels de la thérapie (B = 0,37 ; ES = 0,11 ; IC 95 % = 0,13 < B < 0,60). Enfin, les scores des parents dans la phase de recadrage n’étaient pas liés aux scores de contractualisation des adolescents (B = 0,14 ; ES = 0,15 ; IC 95 % = −0,13 < B < 0,39).

Tableau 4 — Corrélations de Pearson entre le recadrage relationnel et le contrat chez les adolescents et les parents

  • Contrat des adolescents et recadrage des adolescents : 0,25.
  • Recadrage des parents et recadrage des adolescents : 0,53** ; et contrat des adolescents : 0,15.
  • Contrat des parents et recadrage des adolescents : 0,47** ; et contrat des adolescents : 0,43** ; et recadrage des parents : 0,50**.

Note : ** p < 0,01 (bilatéral).

Figure 1. Nuages de points des corrélations entre les scores de recadrage et de contrat des parents et des adolescents. Figure non reproduite.

3.4 Objectif 3 : prédicteurs initiaux des phases de recadrage et de contrat

Les adolescents aux représentations d’attachement détachées n’avaient pas significativement plus de chances d’obtenir des scores plus bas dans la phase de recadrage, même si la valeur de régression non standardisée restait dans les bornes de l’IC à 95 % obtenu par bootstrap (B = −0,57 ; ES = 0,30 ; IC 95 % = −1,18 < B < −0,01). En outre, un style détaché était associé négativement et significativement à l’acceptation du contrat relationnel par les adolescents (B = −0,82 ; ES = 0,24 ; IC 95 % = −1,25 < B < −0,42 ; tableau 5). À l’inverse, l’attachement préoccupé était lié à un engagement accru des adolescents dans la phase de recadrage (déplacement du contenu et de l’affect ; B = 0,83 ; ES = 0,37 ; IC 95 % = 0,29 < B < 1,41), mais n’était pas lié à l’acceptation du contrat relationnel (B = 0,49 ; ES = 0,12 ; IC 95 % = 0,16 < B < 0,80). Le style d’attachement de l’adolescent n’était pas lié à la réponse des parents aux processus de recadrage ou de contractualisation.

Tableau 5 — Corrélations de Pearson entre attachement, conflit familial, symptômes dépressifs parentaux et réponse aux interventions de recadrage et de contrat

  • Attachement détaché. Adolescents : recadrage −0,27, contrat −0,45**. Parents : recadrage 0,01, contrat −0,30.
  • Attachement préoccupé. Adolescents : recadrage 0,32*, contrat −0,03. Parents : recadrage 0,16, contrat 0,00.
  • Conflit familial. Adolescents : recadrage 0,03, contrat −0,42**. Parents : recadrage −0,04, contrat −0,06.
  • Symptômes dépressifs parentaux. Adolescents : recadrage 0,25, contrat 0,10. Parents : recadrage 0,22, contrat 0,22.

Note : * p < 0,05 (bilatéral) ; ** p < 0,01 (bilatéral).

Le conflit familial évalué par l’adolescent n’était pas lié à l’acceptation de la phase de recadrage, mais était lié négativement à l’acceptation de la phase de contrat par les adolescents (B = −0,50 ; ES = 0,16 ; IC 95 % = −0,73 < B < −0,26). Plus le conflit était élevé, moins l’adolescent était enclin à accepter que la thérapie porte sur la relation (tableau 5). Aucun lien n’a été trouvé avec les scores des parents pour le recadrage ou la contractualisation relationnelle. Enfin, il n’y avait pas de corrélation significative entre les symptômes dépressifs des parents et les réponses des adolescents ou des parents aux phases de recadrage ou de contractualisation. Toutefois, pour l’analyse portant sur les scores de recadrage des adolescents, la valeur de régression non standardisée restait dans les bornes de l’IC à 95 % obtenu par bootstrap (B = 0,44 ; ES = 0,26 ; IC 95 % = 0,01 < B < 0,92). Cela suggère que les adolescents dont les parents sont plus déprimés répondent mieux à la phase de recadrage relationnel de la tâche.

4. Discussion

Dans cette étude, nous avons exploré le processus et le résultat de la tâche de recadrage relationnel, la séance initiale de l’ABFT. D’abord, nous avons décomposé l’intervention en quatre phases. Puis nous avons cherché si l’intervention produisait les déplacements de contenu et d’affect jugés nécessaires à sa réussite. La réussite de l’intervention était définie comme un degré élevé d’acceptation du contrat relationnel : améliorer les relations plutôt que contrôler le comportement. Pour mesurer tout cela, nous avons créé un nouvel instrument de codage évaluant la réceptivité des adolescents et des parents aux phases de recadrage et de contrat de la tâche. Nous avons en outre exploré des prédicteurs possibles de cette réceptivité, dont les représentations d’attachement des adolescents, le conflit familial et les symptômes dépressifs des parents.

Les résultats suggèrent que nous pouvons repérer de façon fiable les quatre phases de la tâche de recadrage relationnel de l’ABFT. Nous avons aussi pu mesurer de façon fiable les réponses de contenu et d’affect de l’adolescent et des parents à chaque composante du recadrage relationnel. L’engagement des adolescents dans la phase de recadrage et leur acceptation du contrat relationnel étaient liés à l’engagement des parents et à leur acceptation du processus et du contrat. En outre, la qualité de l’attachement des adolescents et le conflit familial perçu prédisaient leur réceptivité pendant la tâche de recadrage relationnel.

4.1 Objectifs 1a et 1b : fidélité inter-évaluateurs du système de codage de la tâche de recadrage relationnel

D’abord, nous avons constaté que nous pouvions opérationnaliser et coder de façon fiable les quatre phases de la tâche de recadrage relationnel (objectif 1a). Opérationnaliser ces éléments de la thérapie était indispensable pour étudier la structure et le mécanisme de la tâche. Ces résultats suggèrent aussi que, même si la psychothérapie peut être un processus insaisissable, il est possible d’y trouver des structures répétitives qui saisissent les éléments centraux d’un moment thérapeutique. Nous encourageons d’autres chercheurs, et même les thérapeutes, à réfléchir aux éléments communs de leurs stratégies thérapeutiques, comme moyen d’intensifier, de suivre, de répéter et d’enseigner ce qu’ils font.

Pour l’objectif 1b, nous avons constaté que nous pouvions opérationnaliser de façon fiable deux des cibles de processus (affect et contenu) dans les deux dernières phases de la tâche. Pour la plupart des échelles, les CCI étaient élevés, ce qui suggère qu’il est possible de repérer comment parents et adolescents répondent à ces phases. Les codeurs ont eu plus de mal à évaluer de façon fiable l’affect des parents pendant le contrat relationnel. Il se peut que les déplacements affectifs des adultes pendant cette phase soient plus complexes et plus variés que ceux des adolescents. Par exemple, les adolescents sont soit en colère, soit en retrait. Les parents, eux, peuvent être à la fois inquiets, effrayés, en colère, frustrés et tristes, ce qui rend difficile de repérer clairement les déplacements affectifs. Toutefois, ces résultats peuvent aussi refléter un artefact statistique. Vu le nombre d’analyses réalisées, ces valeurs plus basses pourraient traduire une variation aléatoire plutôt qu’un problème systématique de fidélité.

4.2 Objectif 2 : associations entre la phase de recadrage et la phase de contrat

Les données suggèrent que, chez les adolescents, l’association entre l’engagement dans la discussion des ruptures relationnelles et l’acceptation du contrat de traitement relationnel n’était pas significative. Cela suggère que, même quand les adolescents répondent mal au recadrage (peu de déplacement du contenu et de l’affect), ils peuvent rester ouverts à une thérapie centrée sur la réparation de leur relation avec leurs parents (phase de contrat). Les thérapeutes ne devraient donc pas renoncer trop vite. De Jonge et al. (2022) ont d’ailleurs montré que les adolescents continuent de désirer le soutien de leurs parents pour faire face aux difficultés de la vie. Ainsi, même quand leurs liens d’attachement sont rompus, les adolescents gardent un fort désir de voir leurs relations avec leurs parents restaurées (Verhees et al. 2022). Cela semble se refléter dans leur acceptation du contrat relationnel, quelle que soit la qualité du processus de recadrage.

À l’inverse, les parents qui s’engageaient davantage dans le contenu et l’affect du processus de recadrage (un déplacement vers les ruptures et une émotion plus douce) avaient plus de chances d’accepter le contrat relationnel. Ce résultat souligne l’importance, pour les parents, de déplacer le contenu et d’approfondir l’émotion pendant le recadrage. Reconnaître et amplifier la tristesse ou la déception des parents face aux ruptures d’attachement avec leur adolescent semble un préalable important à leur acceptation du contrat relationnel. En outre, l’engagement des parents dans les thèmes du recadrage était lié positivement à l’engagement des adolescents dans ce processus. Cela suggère que, quand les adolescents s’adoucissent et deviennent plus vulnérables, cela active chez les parents le désir de prendre soin de leur enfant, ce qui les aide à accepter que la thérapie porte sur la réparation relationnelle. De plus, l’acceptation du contrat relationnel par les parents était associée à celle des adolescents. Là encore, quand les adolescents s’engagent dans le processus thérapeutique, les parents deviennent plus réceptifs à l’orientation relationnelle de l’intervention.

4.3 Objectif 3 : prédicteurs du processus de recadrage relationnel et du contrat

Nous avons constaté que les trois modérateurs (orientation d’attachement de l’adolescent, conflit familial rapporté par l’adolescent et symptômes dépressifs rapportés par les parents) prédisaient la réceptivité des adolescents au processus de recadrage relationnel et leur acceptation du contrat relationnel. Ces modérateurs n’avaient aucun lien avec l’engagement des parents dans la tâche. Les états d’esprit détachés des adolescents étaient liés négativement à leur réceptivité aux phases de recadrage et de contrat. Les adolescents détachés hésitaient davantage à parler de leurs déceptions relationnelles et étaient moins réceptifs à une thérapie centrée sur la réparation relationnelle. Les jeunes détachés tendent à restreindre leur désir d’amour et d’attention et peuvent se présenter comme défensifs et indifférents : ce n’est donc pas surprenant (Kobak et Zajac 2011). Mais cela ne fait pas obstacle à la thérapie : c’est la thérapie. Dans la tâche II, l’alliance avec le jeune, nous nous concentrerons davantage sur la blessure, la colère et le désespoir qui nourrissent son indifférence relationnelle (c’est-à-dire sa protection).

L’attachement préoccupé était lui aussi associé à la réponse au traitement. Fait intéressant, les jeunes préoccupés s’engageaient plus volontiers dans le processus émotionnel de discussion des ruptures relationnelles. Ils hésitaient en revanche davantage face au contrat relationnel. Là encore, cela concorde avec notre compréhension de l’attachement préoccupé. Ces adolescents expriment plus facilement des émotions vulnérables de blessure et de déception (Verhees et al. 2021), ce qui facilite le processus de recadrage relationnel. En général, ils ont soif de soutien et de compréhension. Mais ils restent effrayés à l’idée d’être blessés de nouveau, ce qui peut contribuer à leur réticence envers le contrat de réparation relationnelle. Chercher à comprendre, formuler, exprimer et travailler l’ambivalence à l’idée de faire de nouveau confiance aux parents est la cible principale du travail dans le modèle ABFT.

Le constat que l’attachement des adolescents n’était pas lié à la réponse des parents au processus de recadrage et au contrat relationnel doit être considéré avec prudence. L’échantillon était petit, ce qui a pu laisser certaines associations non détectées. Toutefois, s’il se confirme, ce constat pourrait être vu comme porteur d’espoir : les parents avaient autant de chances de bien répondre à la tâche de recadrage relationnel que l’adolescent ait un style d’attachement sécure ou insécure.

Un conflit familial plus élevé rapporté par l’adolescent augmentait la résistance au contrat relationnel chez les adolescents, mais pas chez les parents. Le conflit familial pourrait accroître la crainte des adolescents que leurs parents ne changent pas. Des chercheurs ont soutenu que le conflit familial masque le désir de proximité derrière une forte peur du rejet (Kobak et Bosmans 2019). Il est donc possible que les adolescents de familles très conflictuelles gardent leur peur et leurs doutes quand les thérapeutes les invitent à travailler à se rapprocher de leurs parents (contrat relationnel). L’absence d’association entre conflit familial et contrat relationnel chez les parents doit être considérée avec prudence, car des échantillons plus grands auraient pu détecter de petits effets. En outre, les résultats différents pourraient refléter des biais de déclaration, voire des écarts entre répondants (par exemple Ehrlich et al. 2016). À ce stade, les scores suggèrent que le conflit familial pèse moins sur l’acceptation du contrat relationnel par les parents. Un conflit familial élevé est difficile à gérer dans la salle, mais ne devrait pas dissuader les thérapeutes de poursuivre l’objectif d’améliorer l’amour et la confiance.

Enfin, la dépression parentale n’était au départ associée à aucune des dimensions du recadrage. Toutefois, après bootstrap, l’association entre la dépression parentale et la réponse des adolescents à la phase de recadrage est apparue significative : la dépression parentale augmentait la réponse positive des adolescents à la discussion des ruptures et à l’expression d’émotions vulnérables. Cela pourrait tenir au fait que les adolescents de parents déprimés ne veulent généralement pas accabler leurs parents et répriment donc leurs besoins émotionnels. Le processus de recadrage leur donne la permission d’exprimer des émotions vulnérables jusque-là évitées. Si l’on rapproche cela de notre constat selon lequel l’engagement de l’adolescent dans la tâche améliore celui des parents, l’engagement de l’adolescent pourrait aider à contrebalancer la tendance de la dépression à accroître la résistance des parents au traitement (Ofonedu et al. 2017). Des recherches supplémentaires sont nécessaires pour voir si cet effet se reproduit et en comprendre le sens. De telles recherches devraient aussi porter sur d’autres indices de psychopathologie parentale, mais la présente étude suggère qu’au moins pour engager une ABFT, les symptômes dépressifs des parents ne sont pas un obstacle direct aux objectifs du traitement.

5. Limites

Plusieurs limites doivent être reconnues. D’abord, nous nous sommes concentrés uniquement sur la première séance de l’ABFT, la tâche de recadrage relationnel. Dans la pratique, nous savons qu’en ABFT le développement des thèmes relationnels et l’engagement dans la réparation relationnelle évoluent sur plusieurs séances : ils restent l’objet des quatre premières tâches. La première séance n’est que le début de cette conversation. Nous n’avons aussi examiné que des résultats proximaux, à la fin de la première séance. Dans un autre article, nous explorons comment l’engagement dans le recadrage et l’acceptation du contrat pourraient prédire l’issue du traitement (Bergers et al. 2021). Néanmoins, décomposer et étudier cette étape initiale complexe de l’intervention éclaire de façon utile des processus que le thérapeute peut mobiliser pour penser son intervention. Ensuite, nous n’avons testé que quelques variables préalables à la thérapie (le style d’attachement de l’adolescent, le conflit familial, les symptômes dépressifs des parents). D’autres variables pourraient mieux prédire quelles familles s’engagent dans le recadrage relationnel ou y résistent. Troisièmement, nous avons développé un nouveau système de codage pour ce projet, plutôt que d’utiliser des outils bien validés mesurant des processus psychothérapeutiques bien établis. Nous aurions pu utiliser des outils de traitement émotionnel ou des mesures de l’alliance. Mais nous voulions un outil au plus près des phénomènes cliniques précis qui représentent le modèle de changement proposé. Nous aurions aussi pu choisir un outil centré sur l’interaction entre membres de la famille plutôt que sur les seuls processus individuels. Mais, dans la thérapie, nous suivons les réponses individuelles pour choisir des stratégies d’intervention qui facilitent de meilleures interactions. Nous avons été satisfaits de la bonne fidélité inter-évaluateurs de nos mesures, qui suggère que les construits étudiés étaient bien opérationnalisés.

Enfin, nous savons que des études sur de petits échantillons comme celle-ci peuvent limiter ce que l’on peut trouver. De plus, la plupart des analyses étaient corrélationnelles, ce qui n’implique pas de causalité. Nous en parlons en termes de causalité en raison de la séquence temporelle des phases : le recadrage précède la contractualisation. L’intuition clinique suggère que ce que nous faisons d’abord influe sur ce que nous faisons ensuite.

6. Implications et pistes pour l’avenir

La tâche de recadrage relationnel encourage les thérapeutes à travailler plus vite et plus en profondeur. Dès la première séance, nous centrons les conversations sur les ruptures relationnelles qui ont miné la confiance et la coopération. Si la feuille de route de la tâche I est claire, les réponses idiosyncrasiques des membres de la famille compliquent la conduite de la séance. L’ABFT encourage les thérapeutes à avoir une intention claire quant à l’objectif de la thérapie, puis à s’appuyer sur l’histoire et l’expérience de la famille pour l’atteindre. La résistance à l’objectif relationnel ne fait pas obstacle à la thérapie : c’est la thérapie. La question de ce qui fait obstacle à la confiance et à l’amour organise tout le cours du traitement. Il ressort de ces données que la réponse précoce des parents à cette orientation ne dépend pas de celle des adolescents, mais qu’elle se renforce quand l’adolescent répond positivement.

En outre, nos analyses montrent que l’attachement insécure des adolescents informe leurs réponses au processus de recadrage relationnel et au contrat. Cela encourage les thérapeutes à soutenir avec plus de sensibilité les peurs d’attachement des adolescents et à leur donner espoir et motivation pour la réparation relationnelle. Fait intéressant, nous n’avons pas constaté que le conflit familial et les symptômes dépressifs des parents freinaient l’engagement dans le recadrage et la contractualisation. De quoi rassurer les thérapeutes qui craignent que la thérapie familiale en général, et l’ABFT en particulier, soit plus difficile dans les familles très conflictuelles ou avec un parent déprimé.

Complexe Systémique : à retenir

Le recadrage est un geste fondateur de la thérapie systémique, de Watzlawick à Minuchin, et presque jamais mesuré. Cette étude a le mérite de le prendre au sérieux : elle en fait une séquence observable, en quatre phases repérables avec une fidélité quasi parfaite, et distingue ce qui bouge dans le contenu (des disputes de comportement aux ruptures de confiance) et dans l’affect (de la colère au désir de lien). Le résultat le plus parlant est circulaire : quand l’adolescent s’adoucit, les parents acceptent plus volontiers de travailler sur la relation, alors que l’adolescent, lui, peut accepter le contrat même s’il a peu bougé pendant le recadrage. D’où le conseil de ne pas renoncer trop vite, et la belle formule sur la résistance, qui « est la thérapie ». Les limites sont celles d’une première étude : 47 familles, des corrélations, un outil de codage maison et des conflits d’intérêts déclarés, les auteurs formant à la méthode qu’ils évaluent. À lire avec l’article sur la connotation positive, cousine milanaise du recadrage, et avec l’article sur l’idéation suicidaire des jeunes et le climat familial, qui éclaire le terrain clinique de cette étude.

Notes de l’original

Financement. Ce travail a été soutenu par le National Institute of Mental Health, NCT01537419.

Conflits d’intérêts. Tara Santens fait partie du personnel du centre de formation à la thérapie familiale basée sur l’attachement de Louvain, que dirige Guy Bosmans. Guy Diamond et Suzanne Levy sont financés par l’ABFT International Training Institute de Philadelphie ; ces deux personnes perçoivent aussi des droits d’auteur sur le manuel de traitement de l’ABFT et des honoraires pour des conférences privées sur l’ABFT.

Remerciements. La relecture finale du document a été faite par Claude AI.

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Traduction non officielle en français de Anatomie du recadrage relationnel en thérapie familiale basée sur l’attachement, par Tara Santens, Chen Chu-Chun, Suzanne Levy, Guy Diamond et Guy Bosmans, Family Process, vol. 65 (2026), doi : 10.1111/famp.70155, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (figure non reproduite). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Anatomy of the Relational Reframe in Attachment‐Based Family Therapy », publié dans Family Process (2026) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Comment citer cet article

Santens, T., Chu-Chun, C., Levy, S., Diamond, G., et Bosmans, G. (2026). Anatomie du recadrage relationnel en thérapie familiale basée sur l’attachement (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/anatomie-du-recadrage-relationnel-en-therapie-familiale-basee-sur-l-attachement (Œuvre originale publiée en 2026 dans Family Process, 65 (2026) ; republiée en 2026 par Family Process, https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1111/famp.70155)

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