The British Journal of Social Work · Travail social

Comment les enfants deviennent invisibles dans le travail de protection de l’enfance : résultats d’une recherche sur la pratique quotidienne du travail social

En Angleterre, Harry Ferguson a accompagné des équipes de protection de l’enfance dans leurs visites à domicile, trajets en voiture compris. Le plus souvent, les enfants sont vus, écoutés, pris dans les bras. Mais quelques visites montrent comment un enfant peut devenir invisible sous les yeux mêmes de la personne chargée du suivi : colère des parents, odeurs, pression du temps, absence de soutien. Plutôt que d’enfant invisible, Ferguson propose de parler d’enfant « non porté ».

Auteurs Harry Ferguson (Centre for Social Work, université de Nottingham, Royaume-Uni)Première publication The British Journal of Social Work, 28 juin 2016Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Comment les enfants deviennent invisibles dans le travail de protection de l’enfance : résultats d’une recherche sur la pratique quotidienne du travail social, par Harry Ferguson, publié dans The British Journal of Social Work (Oxford University Press) (2017), doi : 10.1093/bjsw/bcw065, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les répliques et citations collées au texte dans la version HTML de l’éditeur sont présentées en citations détachées ; la déclaration de financement est reprise dans les notes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Les enfants avaient cessé d’exister pour elle, alors même qu’ils étaient là, juste devant elle.

Harry Ferguson

Résumé

On sait bien que, dans les affaires où des enfants maltraités sont morts, les équipes de travail social et les autres professions concernées ne sont pas parvenues à entrer réellement en relation avec ces enfants : c’est le phénomène désormais connu sous le nom d’« enfant invisible ». On comprend beaucoup moins bien à quelle fréquence et pour quelles raisons une telle invisibilité se produit lorsqu’il n’y a eu ni enquête d’envergure ni scandale. Cet article s’appuie sur une recherche qui a observé les rencontres quotidiennes entre le travail social, les enfants et les familles. Dans la plus grande partie de la pratique, les enfants étaient vus et l’on entrait en relation avec eux ; mais lors d’un petit nombre de visites à domicile, le travail social n’était pas centré sur l’enfant. L’article analyse ces situations en détail et montre comment les personnes chargées du suivi ont été submergées par l’intensité émotionnelle du travail et par des interactions complexes avec des parents en colère et réticents et avec des proches de la famille. Elles étaient aussi affectées par la culture organisationnelle, par les délais imposés à leur travail et par un soutien insuffisant pour contenir leurs émotions et penser clairement. L’impact considérable de niveaux insupportables de complexité et d’angoisse sur le travail social doit être bien davantage reconnu. L’article mobilise des théories sociologiques, psychodynamiques et systémiques pour établir comment aider les équipes à penser clairement aux enfants et à entrer en relation avec eux de la manière proche et intime qu’exige leur sécurité.

Introduction

On sait depuis plusieurs décennies que, dans les affaires de maltraitance où des enfants sont morts ou ont subi de graves préjudices, le travail social et les autres professions concernées ne sont pas entrés suffisamment en relation avec les enfants et n’ont pas compris ce qu’ils vivaient. Par exemple, Keanu Williams, deux ans, est mort en 2011 de violences physiques et de négligence, malgré l’implication importante du travail social et d’autres services, et le rapport sur sa mort a conclu que « Keanu a cessé d’être visible » (Lundberg, 2013, p. 51). On connaît et on étudie beaucoup moins dans quelle mesure les enfants deviennent « invisibles » dans la pratique quotidienne, en l’absence de drame, d’enquête d’envergure ou de scandale médiatique, et comment cela se produit. En s’appuyant sur une étude par observation participante des rencontres en face à face entre le travail social, les enfants et les familles, cet article vise à approfondir la compréhension de la manière dont les enfants deviennent invisibles dans la pratique quotidienne de la protection de l’enfance, et des raisons de ce phénomène.

Dans la plupart des situations de l’étude, les enfants étaient vus et associés d’une manière ou d’une autre par le travail social, dans le but d’établir leur bien-être et leurs besoins. Les situations où la pratique ne se centrait pas réellement sur les enfants, et où ceux-ci devenaient partiellement, voire totalement invisibles, faisaient exception (Ferguson, 2014). Cet article analyse ce qui s’est produit dans ce petit sous-ensemble de rencontres. Pour comprendre comment les besoins, voire la simple présence, des enfants peuvent passer inaperçus, il est indispensable d’examiner de près le détail des interactions entre le travail social, les enfants et les familles, ainsi que les systèmes et les cultures organisationnels dans lesquels le travail se déroule. L’analyse mobilise des perspectives sociologiques, psychodynamiques et systémiques pour penser la pratique du travail social comme le produit de l’interaction entre l’expérience vécue des équipes, leur vie émotionnelle et les effets des organisations et des systèmes dans lesquels elles travaillent (Reder et al., 1993 ; Froggett, 2012 ; Munro, 2011 ; Ruch et al., 2010 ; Trevithick, 2012). Cette approche psychosociale est absente de textes influents comme les examens de cas graves (serious case reviews) et les rapports d’enquête sur la maltraitance, et l’expérience vécue des équipes de terrain est évacuée du scénario (Ferguson, 2011). Cet article fait progresser la base de connaissances en plaçant l’expérience vécue au cœur de l’analyse de la pratique réelle du travail social, saisie en temps réel. Les données montrent comment, lorsque des enfants deviennent invisibles dans le suivi, une combinaison de processus organisationnels et de dynamiques d’interaction avec les personnes suivies conduit les équipes à vivre une surcharge émotionnelle et sensorielle et à se détacher des enfants, et aussi, de manière importante, des parents.

L’article commence par passer en revue ce que l’on sait des raisons pour lesquelles une pratique superficielle de la protection de l’enfance se produit. Il présente ensuite l’étude et ses résultats, puis l’analyse des études de cas et les enseignements qu’on peut en tirer.

Penser la manière dont les enfants deviennent invisibles

La raison la plus souvent avancée pour expliquer que des enfants que l’on sait en danger ne soient pas protégés est la rupture de la communication entre professions et services (DHSS, 1974). Une explication de plus en plus influente veut que la possibilité, pour le travail social, d’apprendre à connaître suffisamment les enfants soit limitée par l’excès d’écrits et d’autres tâches bureaucratiques, par des délais serrés pour accomplir le travail, par des charges de dossiers élevées et par l’obligation de se conformer aux procédures et aux injonctions de la hiérarchie (Broadhurst et al., 2010). Ces pressions systémiques auraient pour effet que les équipes n’ont pas le temps de développer la profondeur de relation nécessaire à la sécurité des enfants (Munro, 2011, p. 128).

Un autre domaine de préoccupation et d’analyse concerne ce qui se passe dans les interactions et les relations entre les équipes, les enfants et les familles. Les examens d’affaires où des enfants sont morts contiennent invariablement des scènes où des membres des services étaient en présence d’enfants maltraités, le plus souvent à leur domicile, sans s’approcher assez d’eux pour découvrir la maltraitance (Ferguson, 2009). La connaissance de ces scènes a joué un rôle décisif dans mon intérêt pour l’étude de ce qui se passe dans la pratique réelle en face à face, et de la manière dont il est possible de se trouver dans la même pièce que des enfants sans entrer en relation avec eux d’une façon qui révèle ce qu’ils vivent. Brandon et al. (2008) décrivent le « syndrome du nouveau départ », dans lequel le travail social prête une attention insuffisante à l’histoire des parents et aux schémas de risque présents dans les dossiers. Munro (1999) montre les formes de raisonnement qui peuvent amener les professions concernées à s’en tenir à leur évaluation initiale et à ne pas réviser leur niveau d’inquiétude malgré des informations nouvelles. Laird (2013) et Tuck (2013) montrent les niveaux élevés de conflit et de résistance dans le travail de protection de l’enfance, qui conduisent le travail social soit à éviter les parents, soit à s’identifier excessivement à eux, et à perdre de vue l’enfant (voir aussi Stanley et Goddard 2002). Selon un argument extrêmement influent, la pensée des professions de la protection de l’enfance serait gouvernée par une « règle d’optimisme », qui « consiste à adopter une position positive sur la situation d’un enfant ou sur son niveau de risque, que les éléments objectifs ou les informations disponibles n’étayent pas nécessairement » (Coventry LCSB, 2013, p. 43). Le sens de la règle d’optimisme et l’usage qui en est fait dans ces rapports sont discutés (Dingwall et al., 2014), mais la version qui l’emporte est que le travail social éviterait de « mettre fermement au défi » les parents en mettant l’accent sur leurs forces, et se garderait, par un espoir naïf, d’enquêter plus avant sur ce que vivent les enfants (Ofsted, 2010).

Ces façons de comprendre la pratique sont limitées par le fait qu’elles reposent sur des analyses rétrospectives de drames déjà survenus, ou sur des recherches portant sur un travail déjà accompli, au lieu de recueillir des données sur ce qui se passe dans la pratique en temps réel. La recherche sur les rencontres entre les équipes, les enfants et les familles brille par son absence (Broadhurst et Mason, 2014). Cet article cherche à faire progresser la compréhension en reliant des domaines trop souvent séparés dans l’analyse, et en présentant des données issues de l’observation de ce qui se passe dans les interactions entre travail social et personnes suivies, tout en prenant en compte l’effet des organisations et des systèmes sur ce qui est fait et ce qui ne l’est pas.

Étudier la pratique de la protection de l’enfance

La recherche a adopté une approche ethnographique, dans le but de s’approcher au plus près de la pratique en participant au travail social et en l’observant. La plus haute hiérarchie des deux collectivités locales où la recherche s’est déroulée a accepté d’ouvrir l’accès à leur personnel, et chaque membre des équipes pouvait choisir de coopérer ou non. Au total, vingt-quatre membres des équipes de travail social ont participé, dix-neuf femmes et cinq hommes ; trois personnes étaient issues de minorités noires ou ethniques. L’ancienneté allait de la personne tout juste diplômée à près de trente ans d’expérience. J’ai suivi les équipes dans leurs visites à domicile, en les interrogeant sur leur expérience en route vers la visite et juste après, le plus souvent dans la voiture, et en observant et en enregistrant les rencontres entre le travail social et les personnes suivies. Cela n’a été fait qu’avec le consentement de toutes les parties. La recherche a reçu l’approbation éthique de mon université et des deux collectivités locales où elle s’est déroulée. Au total, quatre-vingt-sept rencontres de pratique ont été observées et enregistrées, dont soixante et onze lors de visites à domicile ; les autres ont eu lieu dans des locaux du service social et dans des écoles. Les principales questions de recherche étaient : Que fait le travail social pour accomplir la protection de l’enfance, en particulier lors des visites à domicile ? Que dit-il aux enfants et aux parents ? Comment agit-il ? Jusqu’à quel point s’approche-t-il des enfants ? (voir Ferguson (2016a) pour un exposé complet de la méthodologie).

La recherche s’est appuyée sur des théories qui offrent des ressources pour penser l’expérience vécue de pratiques comme le travail social. L’œuvre de Freud et la théorie psychanalytique telle qu’elle a été développée par Klein (Salzberger-Wittenberg, 1970), Winnicott (1957) et Bion (1962) examinent combien il peut être difficile de penser clairement aux personnes suivies, de les « garder à l’esprit », et ce qui est nécessaire pour permettre une pensée efficace dans la relation d’aide. Dans cette perspective, les « enfants invisibles » sont ceux qui cessent d’être pensés et ne sont pas « gardés à l’esprit » par les équipes et les systèmes. Aider quelqu’un suppose une capacité à penser à cette personne et à s’accorder émotionnellement à son expérience. La pensée est influencée par plusieurs facteurs, mais l’angoisse est considérée comme particulièrement déterminante (Bower, 2005). Les professions de la protection de l’enfance éprouvent des émotions intenses, qu’il s’agisse de leur propre angoisse, peur, tristesse, espoir ou désespoir, ou des sentiments de rage, de haine, d’amour, de gratitude, etc., que les personnes suivies projettent en elles. Ces expériences émotionnelles intenses sont inévitables en travail social et en protection de l’enfance ; ce qui est décisif, c’est de savoir si elles sont gérées, et comment, d’une manière contenante qui favorise une pensée claire. Le concept de « contenance » de Bion (1962) rend compte du processus par lequel une personne digne de confiance accueille et prend en elle les émotions de la personne angoissée et les lui restitue sous une forme assimilable (comme le fait un parent avec un nourrisson, par exemple), ce qui l’aide à penser plus clairement. Faute de ce « portage », les liens entre la pensée et l’émotion se rompent, et les équipes se défendent contre des sentiments insupportables en se détachant physiquement et émotionnellement, voire en se dissociant complètement des personnes qu’elles cherchent à aider. En travail social, la supervision offre l’occasion privilégiée de contenir les expériences émotionnelles de la personne qui intervient, d’une manière qui l’aide à penser clairement, à rester centrée sur l’enfant et à apporter des soins efficaces (Ruch, 2007).

La recherche s’est aussi appuyée sur des théories qui aident à éclairer la nature de l’expérience vécue. Approfondir la compréhension de la manière dont le travail social se fait, ou ne se fait pas, exige d’analyser comment la pratique s’accomplit et se vit non seulement sur le plan des émotions et de l’esprit, mais à travers le mouvement, le corps et les sens (Pink, 2009). L’attention ne portait pas seulement sur ce qui était fait et « pensé », mais sur ce que cela faisait ressentir, en cherchant à comprendre l’expérience vécue de la pratique au moment même où elle se faisait. Cette méthode ne s’intéresse pas seulement aux dynamiques émotionnelles des interactions, mais aussi aux atmosphères, aux odeurs et aux climats des rencontres. La recherche a cherché à entrer dans le monde interne de la pratique et de la personne qui la mène, à mesure qu’elle se déplaçait dans l’espace et pénétrait dans les foyers et l’intimité des enfants et des familles, en recueillant des données sur ce qu’elle faisait, ressentait et pensait au moment où elle le faisait (Ferguson, 2016a ; 2016b). Il a fallu pour cela prendre en compte des expériences habituellement ignorées, comme les trajets ; la voiture s’est révélée un espace décisif dans lequel les équipes se préparaient aux rencontres avec les familles et y réfléchissaient ensuite. Cette approche éclaire ce qui permet à la pratique de bien se dérouler et la manière dont s’établit une relation proche et intime avec les enfants et les parents, mais aussi les situations dans lesquelles se déplacer, voir, parler, toucher et penser clairement deviennent difficiles, et la façon dont les obstacles à l’engagement sont surmontés, ou non.

Résultats : pratique intime de la protection de l’enfance et enfants invisibles

L’image d’ensemble du travail social qui se dégage de l’étude est celle d’une pratique qui atteignait différents degrés de proximité avec les enfants et les familles. Dans certains suivis courts ou longs, les relations avec les familles avaient une réelle profondeur, et les interactions avec les enfants étaient très proches et intimes. Dans ces suivis, on ne se contentait pas de parler aux enfants : on les prenait dans les bras, on les caressait pour les réconforter, on les examinait et on jouait avec eux. Les bébés et les tout-petits qui ne parlaient pas encore étaient pris dans les bras, portés et engagés dans un contact face à face, les yeux dans les yeux, et l’on communiquait avec eux par des sons et par le jeu. Les enfants de quatre ans et plus étaient vus seuls. Ce qui comptait, c’était la capacité à entrer en relation avec les enfants non seulement par la parole, mais de manière incarnée, par le toucher, le jeu et d’autres formes de mouvement (en marchant ou en voiture, par exemple), et la nécessité de pouvoir le faire dans les espaces les plus privés des gens, comme les chambres. Dans des travaux antérieurs, j’ai conceptualisé ce travail social de proximité et cette manière d’entrer en relation avec les enfants et les familles sous le nom de « pratique intime de la protection de l’enfance » (Ferguson, 2011). L’accent mis sur le visuel dans la notion d’« enfant invisible » pose problème, car on pourrait en déduire que l’objectif d’une bonne pratique devrait être son contraire : rendre les enfants visibles. La notion d’« invisibilité » a certes une certaine valeur explicative pour rendre compte de la manière dont les enfants ne sont pas « vus » par les équipes au sens le plus élémentaire, alors même qu’ils sont juste devant elles. Mais l’objectif d’une bonne pratique doit être formulé dans un langage qui intègre tous les sens et l’intimité. Les résultats de la recherche montrent que, lorsque les enfants ne font pas l’objet d’un véritable engagement, c’est l’absence d’une pratique intime, faite de contact visuel, de parole, d’écoute active, de jeu, de toucher et d’observation attentive, qui fait que des aspects essentiels de leur expérience restent inconnus. Un terme plus approprié pour désigner ce phénomène est celui d’« enfant non porté » (unheld child), qui dit l’absence de la proximité physique et émotionnelle nécessaire pour entrer vraiment dans le monde de l’enfant.

Un résultat clé concerne la complexité du travail. La visite à domicile est très différente du travail qui se fait au bureau ou en consultation, car il faut négocier avec les membres de la famille et avec les relations telles qu’elles se vivent dans leur espace, composer avec la présence d’inconnus et avec l’effet du domicile lui-même, comme les odeurs, les atmosphères (accueillantes, hostiles) et les chiens. De multiples tâches devaient être accomplies, invariablement dans des délais limités : s’entretenir avec les parents et les autres personnes qui prennent soin des enfants, parler seul à seul avec les enfants, observer les interactions entre membres de la famille, inspecter les chambres et l’état du logement, pour n’en citer que quelques-unes. Cette complexité faisait que le risque d’une pratique superficielle, non intime, était toujours présent. On a parfois observé, lors de visites à domicile, des rencontres et des atmosphères qui menaçaient de détourner l’attention de l’enfant, mais dont les personnes chargées du suivi parvenaient à se dégager, au bord de la submersion, pour mener un travail ciblé (Ferguson, 2016b). Mais dans une minorité de situations, ces difficultés n’ont pas été surmontées, ce qui a entraîné différents degrés de détachement à l’égard des enfants et d’invisibilité de ceux-ci. C’était particulièrement manifeste dans trois situations impliquant des personnes chargées du suivi et des familles différentes, sur lesquelles on s’appuiera pour illustrer les diverses dynamiques.

La première concernait une visite à domicile initiale destinée à examiner des inquiétudes au sujet de violences conjugales et d’un manque allégué de soins aux enfants, voire d’une négligence possible. L’assistante sociale a passé toute la visite à s’entretenir avec la mère dans le salon, tandis que l’enfant de trois ans en a passé la plus grande partie à l’étage, à jouer avec un autre enfant. L’assistante sociale n’est pas entrée directement en relation avec l’enfant la seule fois où il est venu dans le salon. Elle n’est pas non plus allée le voir et n’a pas inspecté les chambres des enfants, ce qu’elle faisait lorsque c’était nécessaire lors des cinq autres visites où je l’ai suivie pour la recherche. Lors de celles-ci, elle abordait les inquiétudes de façon ouverte et honnête avec les parents, avait une approche empathique et fondée sur les forces ; elle voyait les enfants seuls et les observait en interaction avec leurs parents. Ce qui a semblé la déstabiliser le plus lors de cette visite, c’est la présence d’une amie de la famille, restée dans la cuisine pendant toute la visite, sauf à un moment où elle est entrée dans le salon, a traversé la pièce, a passé la tête par la porte du couloir et a crié très fort aux enfants, à l’étage : « Tenez-vous bien, putain ! » Dès le début de la visite, la mère des enfants semblait coopérer en surface, mais l’atmosphère était gênée et un peu menaçante. L’amie de la famille n’a pas été présentée, alors que l’assistante sociale avait dû passer devant elle pour gagner le salon. Cette intervention a considérablement accru la tension. On aurait dit un acte agressif dirigé non pas vers les enfants mais vers l’assistante sociale, à qui le message « tiens-toi bien, putain » était en réalité adressé. Lors de l’entretien qui a suivi, l’assistante sociale avait le sentiment que les choses étaient confuses, inachevées, et qu’il lui fallait aller plus loin et plus profondément dans la relation avec les enfants, ce qu’elle a fait en revenant bien plus tôt que ce qu’elle s’était engagée à faire à la fin de la première visite.

Le deuxième exemple concernait une visite à domicile au cours de laquelle l’assistante sociale est entrée en relation de manière très décousue et largement détachée avec les deux enfants, âgés de dix et quatorze ans. Elle ne les a pas vus seuls pour parler de ce qu’elle considérait comme des inquiétudes assez sérieuses de négligence alléguée, alors même que leur père, dans l’un de ses rares moments de coopération manifeste, lui avait demandé si elle le souhaitait. Elle a décliné la proposition, ce qui était très inhabituel dans le contexte de l’étude, où le travail social devait en général se montrer très affirmé pour demander à voir les enfants seuls. Le père était la plupart du temps agressif, agité et très actif : il faisait notamment les cent pas devant la cheminée et balayait le salon avec une pelle et une balayette devant l’assistante sociale. Dès qu’elle est sortie du domicile, celle-ci a raconté de façon très vive combien elle s’était sentie submergée par la maison négligée, en particulier par l’odeur. Elle a dit qu’elle savait avoir été inefficace et qu’au milieu de la visite elle avait pensé partir. Elle était affectée viscéralement par le dégoût, l’angoisse et la peur. Elle a réussi à se déplacer physiquement pour inspecter la maison, mais n’a pas pu penser clairement aux enfants ni se concentrer sur eux. Parce qu’elle savait qu’elle avait perdu son sang-froid et son autorité, et que sa pratique n’était pas suffisamment centrée sur les enfants ni sur le parent, elle aussi est revenue.

La recherche a constaté non seulement que différents degrés d’intimité avec les enfants étaient atteints, mais aussi que les équipes avaient des niveaux de conscience différents de la proximité qu’elles avaient réussi à établir avec les enfants. Comme le montrent ces deux exemples, certaines personnes savaient quand elles n’avaient pas fait ce qu’elles savaient devoir faire, reconnaissaient que c’était très difficile et que leur pratique manquait de rigueur et restait inachevée. C’est dans les situations où la personne chargée du suivi n’est pas entrée en relation avec les enfants et ne savait pas, sur le moment, qu’elle ne l’avait pas fait, que l’on peut dire des enfants qu’ils sont pleinement invisibles et non portés.

Des enfants pleinement invisibles et non portés

Une situation qui illustre de façon frappante cette invisibilité totale et cette absence de portage des enfants concernait une assistante sociale suivie lors d’une visite au sujet d’une petite fille de deux ans, appelée ici Amelia, qui aurait été laissée sans surveillance et retrouvée loin de chez elle. La mère, appelée ici Mme Brown, élevait seule ses enfants ; il y avait un autre enfant, Jamie, cinq ans. La visite était annoncée, et l’assistante sociale est arrivée comme prévu à 15 h 30. Mme Brown était en pyjama et en robe de chambre ; elle a conduit l’assistante sociale dans le salon, où une autre personne adulte occupait le canapé. Mme Brown s’est assise à côté de cette autre personne et d’Amelia, tandis que Jamie était assis dans le fauteuil. L’assistante sociale a pris place dans l’autre fauteuil. J’ai pris une chaise sur le côté, en me plaçant aussi discrètement que possible pour pouvoir voir et entendre tout en restant un peu en retrait. Le logement était un logement social, très bien tenu. L’assistante sociale a commencé par lire les inquiétudes figurant sur la fiche de signalement. Contrairement à la plupart des moments d’ouverture observés dans l’étude, elle n’a pas cherché à établir un lien ni présenté sa mission comme dépassant l’enquête sur les inquiétudes signalées, par exemple comme une source d’aide possible. Entrer directement dans l’incident allégué a semblé renforcer une atmosphère d’opposition, sensible dès que l’assistante sociale avait franchi le seuil. Mme Brown a nié catégoriquement qu’Amelia ait été laissée sans surveillance et a accusé la personne qui avait fait le signalement de la persécuter. L’assistante sociale n’a pas mis en question le récit de Mme Brown et n’a pas tenté d’aborder les questions sous d’autres angles : elle est passée à autre chose.

Dès le début, l’assistante sociale a semblé incapable de trouver la moindre assurance. Elle a oublié de se présenter à Mme Brown, s’en est rendu compte onze minutes après le début de la visite et s’est excusée. Elle n’a eu absolument aucune relation avec les enfants. Bien qu’ils aient été présents tout du long, elle n’est entrée en relation directe avec eux d’aucune manière. Jamie se déplaçait de temps en temps dans la pièce, et Amelia était elle aussi active et venait souvent se blottir contre sa mère sur le canapé. Aucun des deux enfants n’a pris l’initiative d’un contact verbal ou ludique avec l’assistante sociale, qui en retour les a ignorés. Cela allait à l’encontre d’un constat de la recherche : il était courant que les équipes se servent des déplacements des enfants dans la pièce comme point de départ d’un engagement par le jeu. L’assistante sociale n’a pas non plus eu d’interaction manifeste avec l’autre personne adulte présente. Cette personne a quitté la maison et est revenue cinq minutes plus tard, mais l’assistante sociale n’a même pas saisi cette occasion pour demander à Mme Brown qui elle était ou quelle relation elle avait avec les enfants.

L’évaluation de l’assistante sociale manquait totalement de profondeur, en partie parce qu’elle a posé beaucoup de questions orientées. Par exemple, au sujet des enfants, elle a demandé : « Et leur comportement, est-ce qu’il vous inquiète ? Ils ont l’air adorables. » L’assistante sociale a posé une question raisonnable, mais l’a fait suivre d’une affirmation orientée. Mme Brown a répondu par l’affirmative (« Oui, ils sont adorables ») et, comme pour la plupart des questions, très brièvement. C’est ce que l’assistante sociale semblait souhaiter. Poser des questions orientées qui appelaient les réponses attendues permettait un engagement minimal plutôt qu’un dialogue plus long. Les manières de questionner reflétaient, consciemment et inconsciemment, les états internes de l’assistante sociale. Elle était en difficulté et voulait en finir. Une source essentielle de son malaise était que Mme Brown était manifestement en colère. L’atmosphère était tendue :

Mme Brown : Ouais, faites ce que vous voulez. Mes gosses n’ont aucun problème, je peux vous l’assurer. Mes gosses n’ont aucun problème.

L’assistante sociale : Le problème, c’est que quand on se déplace, on doit faire ces [interrompue].

Mme Brown : Ouais, c’est ce que je dis, vous pouvez faire ce que vous voulez parce que mes gosses n’ont aucun problème.

Quand il s’est agi de faire ce que l’assistante sociale voulait, en revanche, Mme Brown s’est montrée beaucoup moins disposée à coopérer. Elle a contesté la demande de l’assistante sociale de voir l’étage, voulant savoir pourquoi c’était nécessaire, et a montré le chemin avec une grande réticence. Le lit de Jamie et l’état de sa chambre semblaient confortables ; il y avait des jouets et des photos. En passant, on pouvait voir la chambre de Mme Brown, très bien tenue. Mais dans la chambre d’Amelia, son lit à barreaux était cassé, effondré. On ne pouvait pas y dormir cette nuit-là, et l’on était déjà en fin d’après-midi. L’assistante sociale n’est jamais vraiment entrée dans la chambre : elle est restée sur le seuil et a regardé à l’intérieur. Ce coup d’œil a duré quelques secondes.

Mme Brown a dit qu’Amelia avait sauté sur son lit et l’avait cassé, ce que l’assistante sociale a accepté sans chercher à en savoir davantage. Mme Brown disait peut-être la vérité, mais ce qui frappait, c’était l’absence d’une démarche d’investigation plus approfondie, qui était précisément ce pour quoi l’assistante sociale était là. Il s’agissait de la même enfant de deux ans au sujet de laquelle le signalement faisait état d’un défaut de soins, et il était raisonnable d’envisager un scénario où cette enfant recevait de moins bons soins que son frère, et que ceux que sa mère s’accordait à elle-même. Or l’assistante sociale n’a intégré aucune hypothèse de ce genre dans un dialogue plus critique avec la mère, ni ensuite dans l’entretien de recherche. Autre indice de la superficialité de l’assistante sociale : l’absence de curiosité quant à la raison pour laquelle Mme Brown était en pyjama et en robe de chambre à 15 h 30, alors qu’elle savait que l’assistante sociale devait venir, l’hypothèse évidente étant que cela pouvait signaler une dépression.

En redescendant, l’assistante sociale a mis fin à la visite, qui n’avait duré que quinze minutes et fut l’« évaluation » la plus rapide de l’étude. Interrogée dans la voiture juste après, l’assistante sociale estimait que les informations du signalement étaient probablement exactes, ce qu’elle n’a jamais dit à la mère, et rien dans son comportement ne suggérait la moindre inquiétude pour les enfants.

Les premiers mots de l’assistante sociale en quittant la maison ont porté sur Mme Brown : « Elle bouillait intérieurement, je crois qu’elle essayait de garder son calme, non ? » Il est ensuite apparu, sur le trajet du retour au bureau, que l’assistante sociale ne savait même pas si l’autre personne adulte présente dans la maison était un homme ou une femme (c’est pourquoi cette personne est désignée ici en termes neutres). Comme j’avais pensé que c’était un homme, je lui ai demandé ce qu’elle pensait de « lui » :

Je pensais que c’était une fille, mais ensuite j’ai regardé ses jambes et elles étaient très, très poilues, et alors je me suis dit que c’était peut-être un homme. Mais non, je crois que c’était une fille, mais je n’en suis pas sûre à 100 %.

En général, les équipes de la recherche étaient rigoureuses : elles demandaient les noms et adresses de toute personne présente au domicile qui semblait avoir un accès important aux enfants, afin de pouvoir faire des vérifications auprès de la police. Que cette démarche fasse défaut au point que le genre de la personne ne soit même pas clair était donc une omission frappante.

Lorsqu’on lui a demandé, dans la voiture juste après, si elle avait envisagé de parler à l’enfant de cinq ans, l’assistante sociale a répondu : « Mais oui, j’aurais, j’aurais pu, non, en fait ? Mais je n’y ai pas pensé sur le moment parce qu’il n’a que cinq ans. »

Je savais que cette assistante sociale s’était entretenue seule à seul avec un enfant de cinq ans dans une autre situation où je l’avais suivie : ce n’était donc pas une raison convaincante pour ne pas l’avoir fait. Tandis qu’elle continuait à conduire, elle a dû y réfléchir en silence et, quelques minutes après le commentaire ci-dessus, a déclaré spontanément : « Mais pour être honnête, je n’ai, je n’y ai même pas pensé, je ne sais pas pourquoi, mais je n’y ai pas pensé. »

À mesure que l’assistante sociale repensait à ce qui s’était passé pendant la visite, elle a semblé commencer à prendre conscience des enfants et de leur absence dans son attention. En sortant de la voiture au bureau, quinze minutes après la fin de la visite, elle a dit, à propos de l’enfant de cinq ans : « Je ne sais pas pourquoi je ne lui ai pas parlé ? » Elle était incapable de s’expliquer, même à elle-même, comment elle avait pu à ce point ne pas penser aux enfants et ne pas les garder à l’esprit. Dans le feu de la visite, parler avec les enfants et entrer en relation avec eux sous d’autres formes était devenu impensable, et le fait qu’elle ne s’était engagée avec eux d’aucune manière lui était, sur le moment, inconnu. Les enfants avaient cessé d’exister pour elle, alors même qu’ils étaient là, juste devant elle. C’étaient des enfants invisibles.

Se détacher des enfants : le processus de l’invisibilité et de l’absence de portage

Dans sa forme la plus complète, l’absence de relation véritable avec les enfants et le détachement à l’égard des parents impliquent que la personne chargée du suivi devienne absente sur les plans intuitif, cognitif et spirituel. Il serait facile de blâmer individuellement les membres des équipes pour de telles erreurs et de conclure à un échec dû au manque des compétences nécessaires pour faire le travail. Mais c’est une interprétation bien trop simpliste, qui se heurte aussitôt à une difficulté : les mêmes personnes, dans les exemples donnés, ont été observées à d’autres occasions, avec d’autres familles, en train de pratiquer avec compétence. Ce détachement à l’égard des enfants se produit lorsque le travail social atteint ou dépasse les limites d’angoisse et de complexité qu’il lui est possible de tolérer. Les équipes sont submergées par la pure complexité des interactions qu’elles rencontrent, par l’intensité émotionnelle du travail, par la résistance des parents et par les atmosphères tendues des foyers. Une pratique aussi détachée est profondément non réflexive, au sens où, même si la personne réfléchit superficiellement à ce qui se passe, aucune auto-observation ni pensée critique n’est à l’œuvre qui l’amènerait à ajuster son approche à la lumière de ce qu’elle vit et des raisons de sa présence. C’est dans la situation Brown que cela a été le plus complet : le travail semblait guidé par une intention (in)consciente d’en finir et de rentrer au bureau le plus vite possible. Il s’agit moins du « syndrome du nouveau départ » (Brandon et al., 2008) que d’un schéma où l’on ne démarre jamais vraiment.

Les compétences, les connaissances et le niveau de confiance des équipes comptent (Handley et Doyle, 2014), mais les situations dans lesquelles on perd les enfants de vue et où ils ne sont pas portés se comprennent mieux comme un processus d’invisibilité, né de l’interaction entre les influences organisationnelles, l’absence de contenance, et les qualités et l’expérience vécue de la personne qui intervient. Je développerai cet argument en examinant plus en détail encore la situation Brown, puisque c’est la rencontre où l’invisibilité a été la plus complète.

Le temps et la culture organisationnelle

La culture organisationnelle intervient d’abord à travers les définitions du besoin et du risque pour les enfants qui ont cours, et à travers le temps dont disposent les équipes pour y répondre. À l’échelle de l’ensemble du travail de protection de l’enfance mené, le signalement concernant la famille Brown se situait dans le bas de l’échelle du risque. Cela a pu amener l’assistante sociale à se sentir poussée à accomplir les gestes de la procédure et à repartir le plus vite possible, afin de pouvoir traiter des dossiers plus graves. Elle aurait même pu affirmer avoir accompli les tâches clés de la protection de l’enfance : les enfants ont été « vus », on a parlé avec le ou les parents, le logement a été inspecté, même si tout cela a été fait de manière totalement superficielle. Mais le degré de superficialité dans la situation Brown était inhabituel. Si les équipes avaient parfois du mal à trouver le temps de faire un travail approfondi, l’adhésion grossière à une culture du « cochage de cases », faite de pratique superficielle, n’était pas la norme dans les suivis observés par la recherche. En général, un travail plus rigoureux était mené dans des situations d’un niveau de risque comparable à celle présentée ici.

Ce qui pesait, en revanche, c’est qu’en général on passait peu de temps avec les enfants, par exemple lorsqu’ils étaient vus seuls : le plus court entretien de l’étude a duré deux minutes, la norme se situant entre cinq et quinze minutes (Ferguson, 2014). Cela suffisait parfois à établir dans quelle mesure les enfants étaient en sécurité, mais certains éléments indiquaient que le temps passé avec les enfants était davantage dicté par les exigences et les délais de l’organisation que par le temps dont la personne avait besoin pour essayer de comprendre pleinement les besoins des enfants et d’y répondre. Une dynamique clé de la manière dont certains enfants deviennent invisibles dans le travail de protection de l’enfance tient donc aux pressions systémiques qui poussent les équipes à expédier leur travail, et au peu de temps dont elles disposent en général pour rendre quelque enfant que ce soit « visible ».

Ces dimensions générales de la culture organisationnelle se jouent à travers la dynamique de ce qui se passe au bureau, et en particulier dans l’expérience que vit la personne juste avant (et après) la visite. Dans la situation Brown, l’assistante sociale avait été très occupée à la permanence depuis 8 h 30 ce matin-là, parfois au téléphone, mais surtout à l’ordinateur. Dans les nombreuses situations de l’étude où l’engagement auprès des enfants était efficace, l’encadrement aidait les équipes à préparer la rencontre avec la famille. L’assistante sociale de la famille Brown avait bien eu un échange avec la personne qui l’encadrait, qui se montrait assez cynique à l’égard de Mme Brown, sachant qu’elle n’avait pas donné suite aux signalements précédents, et s’attendait à ce qu’elle évite délibérément le travail social en étant absente. Cela a semblé envoyer l’assistante sociale en visite avec un sentiment de pessimisme et une faible motivation, ce qui explique probablement au moins en partie la lassitude et le manque d’allant de son attitude.

Dans l’étude, le trajet entre le bureau et le domicile est apparu comme un espace décisif, dans lequel les équipes pouvaient se préparer davantage à la rencontre avec l’enfant et la famille. Dans beaucoup d’autres situations, on a vu les équipes utiliser le trajet en voiture de façon créative pour se préparer à être disponibles intuitivement et émotionnellement face aux personnes suivies, et pour répéter ce qu’elles voulaient dire et faire. En route vers la visite chez les Brown, l’assistante sociale a parlé de la difficulté de passer de la permanence, du bureau et de l’écran d’ordinateur au domicile de la personne suivie et au contact humain direct, et du fait que, parfois, la charge de travail faisait qu’on ne se plongeait dans le signalement qu’une fois devant la maison. Les données confirment les recherches qui montrent comment les pressions organisationnelles obligent les équipes à prendre des raccourcis risqués (Broadhurst et al., 2010). Mais si cette assistante sociale avait réussi à lire ce signalement plus tôt, elle n’a formulé aucun plan cohérent pour la rencontre. En arrivant au domicile, son état d’esprit restait marqué par le détachement que produisent des heures passées devant l’ordinateur et le sentiment de devoir se dépêcher de rentrer au bureau pour reprendre la permanence. Elle était dans un état de préoccupation bureaucratique. Bien qu’elle ne l’ait jamais reconnu, dans sa tête, elle n’avait pas vraiment quitté le bureau. Le cœur n’y a jamais semblé être.

Dynamiques émotionnelles et interactionnelles

Comme je l’ai montré, l’état d’esprit dans lequel arrive la personne chargée du suivi lorsqu’elle voit les personnes suivies est décisif pour la nature et la qualité du travail accompli. Les trois exemples montrent comment, en entrant dans la vie (et le domicile) des personnes suivies, les réactions des équipes sont ensuite façonnées par les exigences émotionnelles et les dynamiques interactionnelles qu’elles vivent, et par l’effet du domicile ou de tout autre environnement où se déroule le travail. L’assistante sociale de la famille Brown a dû d’emblée faire face à la colère « bouillonnante » de Mme Brown. Dans toutes les situations de ce type où les enfants étaient insuffisamment vus et non portés, il y avait chez les parents et les proches de la famille une colère, une résistance et une agitation physique considérables. Lorsque ces personnes étaient inconnues de l’équipe et vécues comme distrayantes et/ou intimidantes, cela ajoutait à un climat instable et à des atmosphères agitées et menaçantes dans le foyer. Dans la situation Brown, l’effet a été que l’état d’esprit déjà accaparé par la bureaucratie et le soi détaché de l’assistante sociale se sont encore davantage mis sur la défensive, et qu’elle s’est dissociée émotionnellement non seulement des enfants, mais aussi des adultes.

L’ampleur de cette dissociation est devenue évidente lorsqu’il est apparu ensuite que l’assistante sociale de la famille Brown ne savait même pas si l’autre personne adulte présente dans la maison était un homme ou une femme, et qu’elle n’avait pas conscience que les enfants lui étaient invisibles. Une occasion décisive de repérer et de corriger une pratique aussi défensive se présente au retour au bureau. L’assistante sociale de la famille Brown a passé la tête par la porte du bureau de la personne responsable et a dit « Elle était là », à quoi on lui a répondu « Ah, d’accord », puis elle est retournée travailler à la permanence. Rien n’a donc été fait, sous la forme d’un débriefing immédiat, pour aider l’assistante sociale à donner sens à son expérience et à ramener les enfants dans sa pensée.

Conclusion

Cet article a cherché à apporter un éclairage nouveau sur la manière dont un travail de protection de l’enfance superficiel et peu sûr se produit dans la pratique quotidienne. Il a tenté de mettre en lumière les manières dont divers facteurs, et les liens entre eux, constituent l’expérience vécue de ce travail et pèsent sur la capacité des équipes à « voir » les enfants et à entrer réellement en relation avec eux. J’ai soutenu que la manière dont les enfants deviennent invisibles, et, selon ma formulation, « non portés », ne se réduit pas simplement à de « mauvaises » équipes, mais doit se comprendre comme l’interaction entre des processus organisationnels, les qualités de la personne qui intervient, son expérience viscérale et son état émotionnel lors des rencontres en face à face, et les atmosphères dans lesquelles la pratique se déroule.

Une question éthique importante se pose : l’absence de pratique centrée sur l’enfant observée lors des trois rencontres évoquées dans l’article était-elle assez préoccupante pour m’obliger à informer l’encadrement que les enfants avaient peut-être été laissés en danger ? Les questions relatives à la qualité de la pratique ont été traitées implicitement dans le processus de recherche, à travers les discussions détaillées menées avec les équipes après les visites à domicile, et souvent avec leur encadrement de proximité. Surtout, les événements relatés ici ne sont pas les seules actions entreprises dans ces situations. Cet article s’est concentré sur les interactions qui ont eu lieu avant, pendant et après des visites à domicile précises, et n’a pas analysé l’ensemble du travail consacré à chacune de ces situations. Le but était de montrer les processus et les dynamiques interactionnelles qui ont conduit, à des moments précis, à différents degrés de visibilité des enfants et de détachement à leur égard. Le rôle de la recherche n’est pas d’assurer la supervision des situations, mais la situation Brown montre comment, par des questions ouvertes posées lors de l’entretien de recherche juste après la visite, la conscience qu’avait l’assistante sociale d’avoir ignoré les enfants a commencé à changer. J’ai ensuite vérifié qu’elle avait mené un travail de suivi pour examiner plus en profondeur la sécurité des enfants.

Lorsque le travail social n’est pas entré en relation avec les enfants ou n’a pas mis les parents face à leurs responsabilités, ce n’est pas à cause d’une « règle d’optimisme » ni d’une volonté de donner la meilleure interprétation possible des événements. Cela tenait à un mélange de peur, d’autres émotions intenses, d’expériences sensorielles et de contraintes organisationnelles. Loin d’être optimistes, les situations présentées ici étaient marquées par le pessimisme à l’égard des parents, dont les récits étaient accueillis avec scepticisme. Dans les enquêtes sur des morts d’enfants et dans une bonne partie de la littérature sur la protection de l’enfance, on attribue la pratique dangereuse à des raisons exceptionnelles, plutôt que d’y voir une part de la trame même du travail (Cooper, 2005). Cet article a montré que les processus et les événements qui conduisent des enfants à devenir invisibles et non portés dans le travail de protection de l’enfance se révèlent être des processus et des événements ordinaires. Il est indispensable de reconnaître désormais le rôle décisif que jouent les expériences émotionnelles et viscérales des équipes dans le fait qu’elles n’entrent pas efficacement en relation avec les enfants et les parents.

Une voie décisive pour garantir une pratique sûre et intime de la protection de l’enfance, et pour que les enfants soient gardés à l’esprit, consiste à offrir au personnel une culture organisationnelle dans laquelle il dispose régulièrement d’occasions de réfléchir de manière critique à son expérience. Le travail est trop exigeant pour qu’une si grande part en soit accomplie en solitaire, et il faut beaucoup plus de soutien physique, sous forme de visites à domicile conjointes et de travail en binôme. Dans chaque situation, il faut aider les équipes à entrer dans un état d’esprit et une disponibilité qui leur permettent de s’engager de façon intime avec les enfants et les parents, et les aider ensuite à donner sens à ce qu’elles viennent de vivre. Comme le soutient Ruch, une telle contenance organisationnelle et un soutien émotionnellement accordé peuvent transformer les expériences de peur, d’angoisse, de colère et de frustration en « une ressource pour la pratique plutôt qu’une raison de se désengager » (Ruch, 2007, p. 377). Plus le travail social disposera de temps pour faire un travail de qualité, et d’occasions de parler, de réfléchir à ses émotions et de penser de manière critique son expérience vécue, moins les enfants risqueront de devenir non portés et invisibles.

Complexe Systémique : à retenir

Cet article déplace la question de l’« enfant invisible » : ce n’est plus l’erreur d’une personne défaillante, révélée après un drame, mais une propriété ordinaire d’un système où se rencontrent une organisation pressée, une famille en colère et une professionnelle sans appui. Le cas Brown est saisissant : en quinze minutes, la visite produit exactement l’évitement que la hiérarchie avait prédit, comme si le pessimisme du bureau avait voyagé jusqu’au salon. Pour la clinique systémique, la leçon est double. D’une part, ce que la personne qui intervient ne voit pas dit quelque chose de l’état de tout le système, et pas seulement de ses compétences. D’autre part, la contenance doit être organisée : préparation avant la visite, débriefing juste après, visites en binôme, attention aux sensations et aux atmosphères. On retiendra aussi le trajet en voiture comme espace de pensée. Les limites tiennent à l’échelle (trois visites, une seule personne qui observe) et à l’effet possible de la présence de la recherche. À lire avec l’article sur la place de l’enfant en thérapie familiale après des violences, et avec l’article sur la supervision comme pratique dispersée.

Notes de l’original

Financement. La recherche sur laquelle repose cet article a été financée par l’Economic and Social Research Council, subvention ES/J006629/1.

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Traduction non officielle en français de Comment les enfants deviennent invisibles dans le travail de protection de l’enfance : résultats d’une recherche sur la pratique quotidienne du travail social, par Harry Ferguson, The British Journal of Social Work, vol. 47, no 4, p. 1007-1023 (2017), doi : 10.1093/bjsw/bcw065, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (citations détachées, financement en note). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « How Children Become Invisible in Child Protection Work: Findings from Research into Day-to-Day Social Work Practice », publié dans The British Journal of Social Work (2017) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

Lire l’article original

Comment citer cet article

Ferguson, H. (2017). Comment les enfants deviennent invisibles dans le travail de protection de l’enfance : résultats d’une recherche sur la pratique quotidienne du travail social (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/comment-les-enfants-deviennent-invisibles-dans-le-travail-de-protection-de-l-enfance (Œuvre originale publiée en 2016 dans The British Journal of Social Work, 47(4), 1007-1023 (2017) ; republiée en 2017 par The British Journal of Social Work, https://academic.oup.com/bjsw/article/47/4/1007/2622323)

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