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Clinical Social Work Journal · Travail social

Conceptions, normes et valeurs dans le travail de protection de l’enfance auprès des familles à risque : une analyse de journaux tenus en travail social

En Suède, trois personnes chargées d’un programme de protection de l’enfance ont tenu pendant deux ans un journal sur quinze familles dont les mères avaient un diagnostic psychiatrique. Lu à la lumière du pouvoir pastoral de Foucault, ce matériau rare montre une aide qui se mue en discipline : allaitement, sommeil, entrée à la crèche, tout est normé. Les pères, même quand ils sont une ressource, restent hors du cadre.

Auteurs Annelie Björkhagen Turesson (Faculté de la santé et de la société, université de Malmö, Suède)Première publication Clinical Social Work Journal, 11 septembre 2019Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Conceptions, normes et valeurs dans le travail de protection de l’enfance auprès des familles à risque : une analyse de journaux tenus en travail social, par Annelie Björkhagen Turesson, publié dans Clinical Social Work Journal (Springer) (2020), doi : 10.1007/s10615-019-00720-4, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les déclarations de fin d’article sont regroupées dans les notes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Même la bonne volonté et les meilleures intentions peuvent se transformer en un exercice abusif du pouvoir.

Annelie Björkhagen Turesson

Résumé

Parce que les conceptions, les normes et les valeurs qui gouvernent le travail de protection de l’enfance sont difficiles à saisir, la recherche en discute rarement. Cette étude s’appuie sur des journaux tenus par trois personnes du travail social à propos de 15 familles qui faisaient l’objet d’interventions des services de protection de l’enfance en Suède. Dans ces 15 familles, toutes les mères avaient reçu un diagnostic de trouble psychique. Les journaux consignent à la fois les événements marquants de la vie des familles et les sentiments et les perceptions des personnes qui les ont tenus sur leur propre travail. Cet article discute quatre thèmes : le double visage de Janus des services de protection de l’enfance, la condition de client et ses conditions, les services de protection de l’enfance et la bonne ou la mauvaise parentalité, et les pères. Les résultats montrent que les familles ont été soumises à une discipline étendue. Les journaux expriment aussi de forts jugements de valeur sur la manière dont les enfants devraient être élevés. Les désirs et les souhaits des parents ont été redéfinis par le travail social, ce qui a privé les parents de tout pouvoir. Les pères ont été marginalisés, si bien qu’une ressource importante au sein des familles a été perdue. Les parents ont réagi à cet exercice du pouvoir en partie en cherchant à y échapper, en partie en s’y adaptant. En somme, la volonté d’aider s’est, dans certains cas, transformée en un exercice abusif du pouvoir.

Mots-clés : famille à risque, services de protection de l’enfance, normes et valeurs, condition de client, parentalité

Introduction

Les services suédois de protection de l’enfance regroupent les efforts organisés de la société en faveur des enfants en danger. Ils constituent l’un des plus vastes domaines des services sociaux en Suède, et leur travail touche aux aspects centraux de la vie familiale. Historiquement, ces services ont une longue tradition d’exercice du pouvoir et du contrôle sur les individus comme sur la famille (Höjer 2012). La rencontre entre le travail social et les parents est au cœur de ce travail. Comme le domaine est encadré par de strictes règles de confidentialité, il existe peu d’occasions d’avoir un aperçu du travail concret. Si un certain nombre d’études se sont attachées à décrire la voix des travailleurs sociaux (Pincus et Minahan 1973 ; Shulman 2012), ce n’est qu’à la fin des années 1970 que l’intérêt pour la voix des personnes suivies s’est accru. Dans le sillage de l’ouvrage pionnier de Mayer et Timms (1970), The Client Speaks, plusieurs études ont interrogé des personnes usagères sur leur expérience des services sociaux (Cree et Davis 2007 ; Smith 2004 ; Spratt et Callan 2004).

Cet article vise à aller un pas plus loin, en tentant de cerner les conceptions, les normes et les valeurs qui sous-tendent les paroles et les écrits qui gouvernent le travail des services de protection de l’enfance. Les données proviennent de journaux dans lesquels des membres d’une équipe de travail social ont écrit sur leur travail avec des familles à risque. Éclairer et discuter la culture du traitement, c’est-à-dire ce qui advient sous l’effet des lois et des règlements, est extrêmement important, tant du point de vue des personnes suivies que de celui de la profession elle-même. À ce jour, peu d’études, voire aucune, n’ont mis au jour les idées et les valeurs qui gouvernent la pratique quotidienne du travail social en protection de l’enfance à partir des récits écrits que le travail social fait de sa propre pratique. Ces récits ne seront pas considérés comme l’expression des idées et des valeurs de chaque personne prise isolément. Ils représentent plutôt une culture, qui ne peut être comprise indépendamment du contexte organisationnel et institutionnel dans lequel fonctionne cette institution de l’État-providence.

Les familles et les services de protection de l’enfance

Les familles à risque constituent un groupe particulièrement vulnérable dans le champ du travail social. Des études ont montré que de nombreux parents éprouvent un fort sentiment de peur et d’humiliation dans leurs contacts avec les services de protection de l’enfance, et que ces sentiments sont souvent les plus intenses durant la phase initiale (Buckley et al. 2011 ; Dale 2004 ; Diorio 1992 ; Dumbrill 2006). Une partie des parents a le sentiment que ces services disposent de pouvoirs illimités, qui peuvent conduire au placement des enfants (Ayon et al. 2010 ; Dumbrill 2006) et au rejet des définitions que les parents donnent de leurs propres besoins d’aide (Lipsky 2010 ; Lundström et Sunesson 2006). Plusieurs études ont aussi relevé d’autres difficultés que les parents peuvent rencontrer avec les services de protection de l’enfance. Une étude norvégienne a constaté que les parents portent le jugement le plus négatif lorsque le travail social ignore ou redéfinit leurs problèmes (Ylvisåker 2013).

Des équipes de travail social ont également décrit à quel point la crainte des parents de se voir retirer leurs enfants pèse sur leur travail avec ces familles (Križ et al. 2012). Dans d’autres études, des équipes de travail social ont décrit la complexité de leur métier et le conflit qu’elles peuvent ressentir entre le rôle de protection des enfants et celui d’aide aux parents. Pour faire face à cette ambiguïté difficile, le travail social peut choisir de se concentrer sur les aspects bureaucratiques de la tâche plutôt que de construire une relation susceptible de créer les conditions du changement (Lipsky 2010 ; Trotter 2015).

Dans le même temps, des études ont aussi permis de repérer des facteurs qui peuvent faire progresser ce travail. La recherche a soutenu que la qualité de la relation entre les parents et la personne chargée du suivi est d’une importance centrale (De Boer et Coady 2007 ; Maiter et al. 2006). Il peut falloir longtemps aux parents pour faire confiance à cette personne, si bien que le travail exige souvent une grande persévérance de la part du travail social. La recherche a aussi souligné l’importance de la clarté des informations données aux parents, car elle crée un sentiment de sécurité dans une situation où leur vie a été bouleversée (Gallagher et al. 2011). D’autres études ont décrit combien la fiabilité du travail social importe : se rendre aux rendez-vous prévus, passer les appels promis, maîtriser son domaine et savoir s’écarter de la procédure bureaucratique quand c’est nécessaire (Buckley et al. 2011 ; Dale 2004 ; Spratt et Callan 2004). Une étude menée aux États-Unis a repéré trois facteurs centraux qui suscitent l’engagement des parents et leur volonté de changer : la compétence du personnel, de bonnes capacités de communication, et une aide à la fois émotionnelle et concrète apportée aux parents (Schreiber et al. 2013). La même étude a aussi souligné l’importance d’une attitude empathique de la part de la personne chargée du suivi, qui peut en partie compenser les aspects du travail de protection de l’enfance vécus comme difficiles. Une étude canadienne a constaté que l’usage que le travail social faisait de son pouvoir dans ses contacts avec les parents déterminait la façon dont les parents choisissaient de répondre à une intervention. Si les familles se sentaient contraintes, ou avaient le sentiment que la personne chargée du suivi avait manqué de tact, les parents réagissaient soit en la contestant, soit en jouant le jeu et en faisant semblant de coopérer (Dumbrill 2006). Une étude norvégienne a constaté que les parents avaient une opinion positive du travail social lorsqu’on leur donnait l’occasion de formuler leur propre histoire de vie. Parents et équipes de travail social s’accordent à dire qu’un bon travail social exige sensibilité et empathie, et que les personnes qui demandent de l’aide puissent définir elles-mêmes leurs problèmes (Ylvisåker 2013).

Les familles dans le contexte de l’État-providence suédois

Les familles de cette étude s’inscrivent dans le contexte de l’État-providence suédois. La Suède a un régime de protection sociale universel, qui donne à la population droit à des prestations non soumises à conditions de ressources, comme les allocations familiales (Esping-Andersen 2016). L’État-providence suédois poursuit à la fois des objectifs d’égalité sociale et d’égalité entre les sexes, et la Suède compte la plus forte proportion de femmes dans la population active de l’Union européenne (Galte Schermer 2017). La majorité des enfants d’âge préscolaire fréquentent une structure d’accueil de la petite enfance, fortement subventionnée. Les soins aux enfants ont donc lieu non seulement dans la famille, mais aussi dans d’autres contextes (Andersson et al. 1996).

Bien que l’État-providence suédois vise l’égalité entre les sexes, la recherche a pu repérer dans le champ du travail social deux discours distincts, fondés sur une vision bio-psychologique des parents : la mauvaise mère et le père absent. La recherche a aussi relevé une cécité au genre dans la pratique du travail social : le genre n’est pas toujours relié à la situation de vie des personnes suivies ni analysé en fonction de celle-ci (Dominelli 2002 ; Herz 2012). Quant à l’ethnicité, elle est souvent assimilée à l’origine, ce qui rattache le concept à la position de l’autre. Il s’ensuit que les aspects liés à l’ethnicité suédoise deviennent invisibles et sont reproduits comme la norme (Herz 2012).

L’État-providence s’est construit au moyen de vastes réformes, mises en œuvre pour l’essentiel au cours du XXe siècle, qui ont donné à l’État une position forte vis-à-vis de la famille. Les enfants sont devenus un intérêt collectif ; en investissant dans de bonnes conditions d’enfance, l’État investissait aussi dans un avenir meilleur pour l’ensemble du pays (Börjesson 2008 ; Ohrlander 1992).

Pour garantir de bonnes conditions d’enfance, les familles avaient besoin d’être guidées et éduquées, en particulier les mères, et surtout les mères pauvres. Les services de protection de l’enfance avaient un rôle important à jouer dans ce travail. La législation qui a régi ces services pendant la plus grande partie du XXe siècle trouvait son origine dans des idées sur l’influence négative que la classe populaire exerçait sur ses enfants (Höjer 2012).

Si le secteur suédois de la protection de l’enfance se concentre sur le soutien aux familles, il comporte aussi des éléments de contrôle et de contrainte. Les organismes publics en contact avec des enfants ont l’obligation de faire un signalement s’ils soupçonnent qu’un enfant vit dans un environnement nuisible. Les services de protection de l’enfance, qui relèvent des commissions municipales d’action sociale, sont ensuite tenus d’enquêter sur la situation de la famille. Cet exercice de l’autorité publique s’appuie sur la loi sur les services sociaux (SFS 2001:453). Lorsque la situation familiale est assez grave pour constituer un risque pour la santé et le développement de l’enfant, la commission d’action sociale peut demander le placement de l’enfant au titre de la loi sur la prise en charge des jeunes (dispositions spéciales). Le recours à cette forme de prise en charge contrainte est décidé par un tribunal, et l’une de ses conditions importantes est que la famille ne consente pas de son plein gré aux interventions (SFS 1990:52).

Les services de protection de l’enfance dans un cadre théorique

Le but principal des services de protection de l’enfance est d’apporter de l’aide. Ils sont en outre conçus pour former et socialiser les familles afin qu’elles s’insèrent dans la société. Cette forme de travail social consiste à distinguer ce qui est normal et bon de ce qui est anormal et mauvais (Hasenfeld 2009 ; Payne 2006). Il faut pour cela des groupes professionnels dotés de connaissances et d’une sensibilité morale, capables de définir à la fois la nature des phénomènes et des individus et la raison pour laquelle ils sont ce qu’ils sont : un groupe de gardiens de la morale, comme le sont le travail social ou le clergé (Becker 1963).

Au départ, le langage employé dans ce champ avait un ton ouvertement moralisateur, mais il a été de plus en plus remplacé par un vocabulaire psychologisé, qui peut néanmoins impliquer un exercice du pouvoir tout aussi étendu (King et Piper 1995 ; Ottosen 2006). Le gouvernement de la famille est devenu un domaine à part entière, qui tire sa légitimité surtout des théories psychologiques et psychiatriques. Rose (1999), en sociologie britannique, a soutenu que les enfants et l’enfance moderne constituent le domaine le plus réglementé de la société, parce que les sociétés ont pour tâche de protéger les enfants à la fois contre la maltraitance et contre les familles dysfonctionnelles. Foucault (1993) emploie dans ce domaine le concept de pouvoir pastoral, en soutenant que le pouvoir exercé dans le travail social peut être comparé à celui qu’exerçaient autrefois sur les individus les prêtres et l’Église. Ce pouvoir consistait à la fois à exercer un contrôle et à apporter une aide. Bien que l’Église ait perdu de son importance, le pouvoir pastoral survit au sein des organisations de l’État-providence (Järvinen 2002). La discipline s’impose de différentes manières selon la classe sociale à laquelle appartient une famille. Les classes supérieures sont disciplinées au moyen de systèmes de régulation, les classes populaires au moyen de la surveillance et de la punition (Donzelot 1979).

Pour que le travail social soit possible, il est essentiel que les parents se voient comme des clients ayant besoin de soutien. Il est en outre crucial qu’ils s’adaptent au modèle de traitement employé par l’organisation sociale. Le travail social consiste à transformer des personnes qui demandent de l’aide en clients. Cette pratique repose sur l’expérience, les connaissances et les conceptions du travail social, qualifiées de « doxa ». Ce terme désigne une forme de tradition silencieuse transmise au sein de l’organisation d’une génération professionnelle à la suivante (Bourdieu 1977). La « doxa » se compose des conceptions considérées comme allant de soi au sein de l’organisation, et qui pour cette raison ne sont jamais mises en discussion (Järvinen et Mik-Meyer 2003).

Commencer à se voir comme client affecte l’image de soi et l’identité. Les gens se voient à travers les yeux des autres, si bien que l’image que nous avons de nous-mêmes reflète en grande partie celle que les autres ont de nous (Mead et al. 2015). L’identité de client n’est pas moralement neutre et diffère en cela de l’identité d’une personne qui reçoit un soutien général de l’État-providence (Goffman 2014). La clientèle est considérée comme non respectable, c’est-à-dire comme ayant une faible valeur sociale et peu de légitimité. Juger si une personne est respectable ou non repose par exemple sur le comportement, la tenue, le logement, la manière de s’occuper de sa famille et d’élever ses enfants (Finch 1993 ; Skeggs 1997). Dans le contexte du travail social, on distingue aussi une clientèle méritante (respectable) d’une clientèle non méritante (non respectable). Sont jugées méritantes les personnes qui coopèrent et que l’on peut aider (Järvinen 2002).

Méthode

L’étude sur laquelle repose cet article a été financée par l’Agence suédoise de santé publique afin de tester et d’évaluer scientifiquement un nouveau modèle de traitement sur une période de deux ans. L’étude est qualitative et s’appuie sur des journaux tenus par trois personnes du travail social tout au long de la période de recherche. Un journal a été tenu pour chaque famille, et les 15 familles avec nourrisson qui ont participé au traitement ont toutes consenti à ce que ces journaux soient tenus. Leur participation au traitement n’était en rien subordonnée à leur accord pour participer à la recherche.

L’équipe avait pour consigne de noter à la fois des événements précis, comme le début ou la fin du traitement d’une famille, et d’autres éléments importants du point de vue du traitement. Les journaux devaient aussi rendre compte des sentiments et des opinions personnelles de chaque membre de l’équipe sur son travail avec les familles. Les 15 familles avaient été évaluées comme ayant grand besoin d’aide pour faire face à la tâche parentale. Le groupe de parents est très varié en âge, en origine ethnique et en niveau d’études. Une partie des parents vivait en Suède depuis relativement peu de temps. Environ la moitié des mères vivaient seules avec leurs enfants. La présence des pères dans les familles variait : dans certains cas, les pères étaient complètement absents, tandis que dans d’autres ils occupaient une place très importante dans la famille. Toutes les mères avaient un diagnostic de trouble psychique, souvent une dépression apparue pendant la grossesse. Dans une famille, la mère souffrait de troubles psychiques associés à des problèmes de consommation de substances, et dans quatre familles, associés à des problèmes de santé physique. Deux des pères souffraient de graves troubles psychiques. Des violences étaient connues dans sept des familles ; dans l’une d’elles, ces violences avaient visé à la fois la mère et l’enfant. Environ la moitié des familles avaient commencé le traitement dans la dernière phase de la grossesse ou juste après la naissance de l’enfant. Les mères étaient au centre du traitement, si bien que les journaux portent surtout sur l’interaction entre les mères et l’équipe de traitement. La décision que les parents avaient besoin de soutien avait été prise dans huit cas par les services sociaux, dans quatre cas par la psychiatrie adulte et dans trois cas par les services de santé pédiatrique.

Le traitement était volontaire au sens juridique ; mais dans la majorité des cas, l’autorité de protection de l’enfance exigeait explicitement que la famille consente à l’intervention si elle voulait continuer à s’occuper de ses enfants. L’autorité de protection de l’enfance a utilisé ses pouvoirs légaux pour amener les parents à participer, par exemple par la motivation, la négociation, le contrôle et le recours à des menaces voilées. Le traitement se déroulait en grande partie à domicile. Un élément important du modèle de traitement était sa souplesse, c’est-à-dire qu’il devait partir des besoins des familles.

Sur le plan organisationnel, l’équipe qui a mis en œuvre le traitement fait partie des services de protection de l’enfance, mais le traitement se déroulait dans un appartement mis à disposition par l’administration. Trois personnes du travail social ont mené le traitement, dont l’une avait aussi la responsabilité de diriger le travail. Les trois avaient une formation en sciences du comportement et une longue expérience du travail socio-thérapeutique.

Le matériau a été étudié par analyse thématique. L’un des avantages de l’analyse thématique est sa souplesse (Braun et Clarke 2006). L’analyse s’est déroulée en plusieurs étapes, la première consistant à coder les détails importants. L’étape suivante a consisté à voir si ces détails pouvaient être regroupés en thèmes. D’autres possibilités ont ensuite été mises à l’épreuve. À partir de ces thèmes, des théories permettant de comprendre le matériau empirique ont été retenues.

Discussion méthodologique

La méthode employée dans l’étude présente à la fois des avantages et des inconvénients. Dans l’ensemble, les journaux se sont révélés une bonne source d’information au regard des objectifs de l’étude : ils ont donné une très bonne image des conceptions et des idées qui gouvernent le travail mené avec les familles. Si la voix des parents n’a pas été entendue directement, les journaux contiennent de nombreuses descriptions de leurs pensées, de leurs perceptions et de leurs réactions. L’étude y a gagné une dimension supplémentaire.

La présentation et la publication des résultats ont exigé beaucoup de réflexion, d’une part parce que l’étude repose sur les écrits de trois personnes seulement, d’autre part parce que les familles sont dans une situation très vulnérable. C’est pourquoi un grand soin a été apporté à ce qu’aucune personne ne puisse être identifiée ni subir de préjudice. Comme l’attention porte sur l’équipe de traitement et sur son travail, j’ai choisi de présenter le matériau à l’échelle du groupe. Il importe aussi de noter que j’ai choisi de ne pas identifier ni exposer individuellement les membres de l’équipe, mais de mettre au jour certaines des valeurs et des idées que l’on peut trouver dans le champ de la protection de l’enfance. Les résultats ne sont naturellement pas représentatifs de l’ensemble du travail mené dans les services suédois de protection de l’enfance ; rien ne laisse toutefois penser qu’ils seraient atypiques ou donneraient une image biaisée. Les trois membres de l’équipe viennent de trois secteurs d’activité différents au sein des services sociaux et de la pédopsychiatrie, et n’avaient jamais travaillé ensemble auparavant. Rien dans les journaux ne semble avoir suscité de désaccord au sein de l’équipe de traitement, sauf la question de savoir dans quelle mesure les pères devaient être associés au traitement. Le matériau est abondant, et sa nature est telle qu’il n’a pas été difficile d’y repérer des valeurs et des idées centrales. Il faut toutefois rappeler que le matériau a été analysé à partir d’un cadre théorique centré sur les questions de pouvoir. D’autres aspects du travail ne sont donc pas présentés, et l’image qui ressort des résultats n’est pas exhaustive.

L’obligation de mener des recherches utiles à la société a été mise en balance avec l’obligation de protéger l’individu. La société a un intérêt considérable à étudier et à éclairer la manière dont les services de protection de l’enfance travaillent avec les familles à risque, en partie parce que ce travail s’adresse à un groupe qui se trouve dans une situation très vulnérable, en partie parce qu’il est soumis à des règles de confidentialité strictes. Ce travail se déroule donc autrement dans un environnement qui ne permet ni regard extérieur ni examen. La conception et la mise en œuvre de l’étude ont été approuvées par l’Autorité suédoise d’examen éthique de la recherche, conformément à la loi suédoise sur l’examen éthique (SFS 2003:460).

Résultats

Le double visage de Janus des services de protection de l’enfance

Les familles au centre de cet article se situent dans un champ compris entre l’État, les professions et la famille, c’est-à-dire dans un territoire social où l’État exerce des contrôles légitimes pour adapter le mode de vie des familles aux normes de la société (Donzelot 1979). Toutes les citations présentées ci-dessous sont tirées des journaux écrits par l’équipe de travail social.

Eva est une femme d’une trentaine d’années, qui a un fils prénommé Eric. Le père, Ed, vit dans la même ville, et les parents sont en contact tous les jours. Le programme pour nourrissons auquel Eva avait participé auparavant avait fait un signalement officiel de ses inquiétudes aux services de protection de l’enfance, estimant qu’Eva avait besoin d’un soutien et d’une aide à la parentalité plus importants que ce qu’il pouvait offrir. Après la rencontre de l’équipe de traitement avec Eva et Eric, l’assistante sociale a écrit dans son journal que « maman ne sait pas bien ce que les services sociaux veulent réellement obtenir avec le traitement ». Pendant cette rencontre, Eva avait aussi fait savoir qu’elle se sentait mal à l’aise avec les visites à domicile, qui sont un élément important du modèle de traitement. En exprimant ces pensées, Eva montrait que le traitement n’était pas quelque chose qu’elle avait elle-même voulu ou demandé, et qu’elle se sentait objet de ce qui se passait. Après quelques mois de traitement, le moment est venu pour l’équipe de prendre ses vacances d’été. Pendant cette période, elle voulait que la famille soit en contact avec un autre programme :

Maman et Eric doivent aller au programme estival de soutien aux familles. Eva y est très opposée ; elle m’a dit qu’elle n’avait pas besoin d’un tas d’activités pendant les vacances d’été. Je lui ai dit que c’est parce qu’Eric a besoin de sortir pour rencontrer d’autres enfants. Maman a accepté d’y aller une fois par semaine.

Cet extrait illustre le sens du concept de pouvoir pastoral : il comporte des éléments à la fois d’aide et de contrôle (Järvinen 2002). Les services de protection de l’enfance veulent garder un certain contrôle sur la famille pendant l’été, mais cela n’est pas dit explicitement. L’assistante sociale dit plutôt que la participation de la famille au programme d’été est nécessaire pour qu’Eric puisse rencontrer d’autres enfants. L’extrait révèle aussi le jeu de pouvoir qui se joue entre l’équipe de traitement et les personnes suivies : l’assistante sociale laisse à Eva une certaine marge de négociation pour ne pas perdre la relation de traitement. Et dans cette situation précise, elle ne peut pas s’appuyer sur le modèle de traitement habituel, ce qui l’empêche d’être aussi insistante dans ses exigences.

Anne se débat avec des troubles psychiques et des problèmes de consommation de substances depuis l’adolescence. Asta est son premier enfant, très attendu. Asta avait à peine plus d’un mois quand la famille a commencé le traitement. L’assistante sociale écrit dans son journal qu’Anne souhaiterait que le traitement soit plus souple et adapté à ses besoins :

La mère se demande ce qui se passera si elle sent qu’elle n’a pas besoin de notre aide pendant une année entière. Elle fait la comparaison avec sa thérapie, dans laquelle l’accent est mis sur la santé et sur le fait de s’en sortir par soi-même. Nous disons que, d’après notre expérience, le traitement n’est pas si long quand le début de la parentalité a été compliqué.

La différence d’approche entre les services de protection de l’enfance et la thérapie d’Anne tient probablement à ce que ces services doivent prendre en compte la perspective de la protection de l’enfant. Lorsque cette fonction de contrôle n’est ni décrite ni clarifiée, elle est difficile à comprendre pour les parents. L’extrait montre qu’Anne s’inquiète des conséquences possibles si elle quittait le traitement. Elle exprime une ambivalence difficile pendant toute la durée du traitement, qui se manifeste par son envie de partir, puis par ses revirements.

Chaque famille devait trouver un équilibre entre rester en traitement et risquer le placement des enfants. Cela affecte naturellement la docilité et la capacité d’adaptation des parents. L’adhésion des parents au modèle de traitement est aussi une condition importante de sa mise en œuvre. L’équipe de traitement a donc intérêt à garder des liens étroits avec l’autorité des services sociaux, afin que le pouvoir de cette administration puisse servir de moyen de pression pour que les parents poursuivent le traitement quand leur motivation faiblit :

Nous pensons qu’il est difficile de se retrouver sans appui [sans l’autorité de protection de l’enfance, précision de l’article] face à des familles difficiles si elles ne veulent pas venir /…/ alors il n’y a pas non plus de possibilité de faire pression ; nous avons eu beaucoup de familles ambivalentes au début, jusqu’à ce qu’elles aient noué une relation avec l’équipe. Ensuite, les choses avancent. On a besoin d’aide au début.

La condition de client et ses conditions

La condition de client se comprend au mieux comme un processus dans lequel les personnes sont conduites pas à pas. Ce processus peut impliquer qu’elles soient considérées comme ayant besoin d’aide, qu’elles acceptent la situation problématique telle qu’elle est construite, qu’elles reçoivent de l’aide et soient traitées (Payne 1992). Les journaux de l’équipe offrent de nombreux aperçus différents des conditions de cette condition de client. Mais on y voit aussi apparaître diverses descriptions des parents qui rabaissent leur valeur et leur légitimité. On considère les parents comme non respectables (Skeggs 1997). Leur personne et leur logement sont décrits en termes négatifs. Par exemple, bien que deux des mères aient fait des études universitaires, l’équipe porte sur elles des jugements généraux fondés uniquement sur leur statut de cliente. Le processus accentue l’asymétrie des rapports de pouvoir entre les parents et le travail social, et il renforce la légitimité de ce dernier. Il est difficile, pour le travail social, de voir que les relations sociales dont il fait partie sont produites et développées dans le cadre d’un processus institutionnel :

Ils n’ont pas l’habitude d’être avec des gens qu’ils ne connaissent pas. Ni de faire partie d’un cadre de cette manière. Pas l’habitude de devoir être quelque part à une heure donnée.

Quand nous parlons, je trouve le langage plutôt fruste. Lena n’a pas beaucoup de mots ni de nuances pour s’exprimer.

Forte odeur de cigarette, désordre, des affaires partout. Le seul endroit où s’asseoir est le lit défait.

Avant que je parte, le frère rentre à la maison. Il est grand, il a le crâne rasé et couvert d’un tatouage.

Qu’est-ce que c’est qu’une grand-mère qui achète un pack de bière pour le baptême de son petit-enfant ?

Ces extraits montrent clairement ce que l’équipe de traitement juge respectable ou non respectable (Finch 1993 ; Skeggs 1997). En matière d’attributs personnels, avoir le crâne rasé et des tatouages provocants, être mal à l’aise dans les situations sociales et avoir un vocabulaire fruste sont considérés comme non respectables. Un logement non respectable est en désordre, sale et sent la cigarette. C’est là une description stéréotypée des classes populaires vues depuis une perspective de classe moyenne.

Les parents qui sont clients depuis longtemps comprennent les conditions de ce statut. Ces parents relèvent de la clientèle « méritante » (Järvinen 2002). L’extrait suivant décrit comment Kim veut montrer que sa famille est respectable :

Kim prend soin de souligner qu’ils ont accepté de me rencontrer parce qu’ils veulent montrer qu’ils s’en sortent bien comme parents, et qu’ils veulent que je le vérifie.

L’extrait suivant montre que Cecilia est clairement assignée à un rôle de cliente, c’est-à-dire qu’elle manque de légitimité, et donc du mandat pour définir elle-même ses problèmes :

Quand il s’agit de changer un comportement, ce n’est pas la première chose que l’on fait ; il faut apprendre à se connaître. Et une fois que c’est fait, on peut assez vite sentir ce pour quoi la famille a besoin d’aide : comme l’une des mamans [Cecilia, précision de l’article] que j’ai en ce moment, qui dit qu’elle veut de l’aide pour l’alimentation et le sommeil de l’enfant. J’ai une autre idée de ce pour quoi elle a besoin d’aide, et je pense qu’ils ont pas mal de choses à changer.

Des recherches antérieures ont montré qu’il est difficile pour les parents que les problèmes qu’ils perçoivent ne soient pas pris au sérieux, mais ignorés ou redéfinis (Ylvisåker 2013).

Lena a 19 ans ; c’est la plus jeune mère à avoir participé au traitement. Lena et sa propre famille d’origine font l’objet de diverses interventions des services sociaux depuis de nombreuses années. Elle manifeste une forte résistance lors des visites à domicile de l’assistante sociale :

Je crois que je le dis quatre fois : « Il [son enfant] est dans une drôle de position, suspendu comme ça sur ton ventre. » Elle n’écoute pas ; ou plutôt elle écoute sans doute, mais elle ne me demande pas ce que je veux dire. Elle ne change pas sa position. On dirait une petite adolescente très têtue. Et elle a accepté le traitement, mais elle a annulé les premières séances.

Lena est vue comme ce que l’on a appelé une cliente non méritante (Järvinen 2002) : elle oppose une forte résistance au type d’ajustement qu’exige le statut de client, en annulant des rendez-vous et en n’écoutant pas les conseils qu’on lui donne. Peu après, Lena a déménagé avec sa famille dans une autre ville et a abandonné le traitement.

Un élément important du modèle de traitement est que les enfants entrent en structure d’accueil préscolaire vers l’âge d’un an. C’est d’une part la norme en Suède, et d’autre part, dans de bonnes conditions, l’accueil préscolaire est considéré comme capable de compenser les insuffisances parentales (Broberg et al. 2012). Dans la plupart des cas, les parents voient l’accueil préscolaire d’un bon œil, mais Eva et Ed avaient d’autres projets. Eva voulait reprendre ses études universitaires et Ed voulait prendre davantage en charge son fils, Eric, en prenant un congé parental.

L’assistante sociale avait organisé une rencontre à la structure préscolaire pour convaincre les parents que leur proposition n’était pas dans l’intérêt supérieur d’Eric :

En moins d’une heure, j’avais fixé un nouveau rendez-vous à la structure préscolaire ; mais une fois sur place, Ed demande : « Est-ce qu’on peut dire non ? » C’est comme ça que la conversation a commencé. Mon premier sentiment, c’est que j’ai honte : qu’est-ce que j’ai déclenché, où est-ce que ça va mener, et qu’est-ce que l’équipe éducative va penser ? Mais nous échangeons un rapide regard et essayons de nous épauler dans la conversation pour voir sur quoi porte la résistance des parents. Je crois qu’il s’agit d’un manque de communication entre les parents, et que le papa commence à se rendre compte qu’il y a des gens qui peuvent prendre des décisions sur lui et sur la vie de son enfant.

Le travail de protection de l’enfance est une pratique très complexe, et l’équipe de traitement porte la responsabilité ultime de protéger les enfants et de garantir leur droit à la vie et à un développement favorable. Dans ce cas, toutefois, la position adoptée par l’équipe est difficile à comprendre puisque, d’après les informations du service de santé infantile, la santé, la croissance et le développement d’Eric sont tous bons. Si l’assistante sociale prend position sur cette question, c’est peut-être en partie parce que l’accueil préscolaire fait partie du modèle de traitement, et en partie parce qu’elle reste enfermée dans sa perception selon laquelle les parents ont de faibles capacités parentales. Il se peut en outre qu’elle ait du mal à prendre en compte des informations qui suggèrent le contraire.

L’extrait ci-dessus montre aussi qu’Ed n’a pas encore développé une identité de client bien nette. Il se tient plutôt encore quelque part à la périphérie : il n’est pas sûr de son propre mandat. L’extrait montre en outre que le désir exprimé par Ed de prendre un congé parental est redéfini comme un problème de communication entre les parents. Cette transformation de l’expression des désirs des parents en problème psychologique rend la famille impuissante face aux services de protection de l’enfance. Ed se retrouve dans le rôle de client alors qu’on ne lui connaît aucun problème : une sorte d’effet de contagion. Il faut donc évaluer les capacités parentales d’Ed :

Et quand je viens chez eux le mois suivant, il reste à la maison et il est assez actif. Et je ne crois pas qu’il joue la comédie ; il est plutôt clair qu’il veut se montrer, et puis il dit : « Ça ne suffit pas ? » Je réponds : « Non, ce que nous voulons, c’est une journée entière avec nous. » Et nous comptons ensuite mettre en place un programme qui nous permette de voir ses capacités parentales. Nous devons le faire d’une manière ou d’une autre. On dirait qu’il est inquiet, et c’est ce que nous voulons. Donc, c’est plutôt bien. Puis il s’en va en disant : « Ça vous va, maintenant ? » Je dis : « Oui. »

Ed se débat pour se libérer de cette condition de client qui lui est imposée. Il doit faire la preuve d’une bonne parentalité quand l’assistante sociale vient au domicile mener son évaluation. Dumbrill (2006) soutient que les personnes suivies peuvent faire face à leur rôle de client en jouant le jeu et en faisant semblant de coopérer. L’extrait montre que l’assistante sociale voit en Ed un client « méritant » (Järvinen 2002), parce qu’il dit partager le regard de l’organisation sur lui-même et sur sa famille, ce qui, selon Bourdieu (1977), constitue aussi une condition fondamentale pour qu’un traitement soit praticable.

Les services de protection de l’enfance et la bonne et la mauvaise parentalité

L’extrait suivant montre que les services de protection de l’enfance voient d’un mauvais œil que Cecilia continue d’allaiter aussi longtemps. Son enfant a plus d’un an :

Je pense par exemple au fait que, selon moi, Cecilia devrait arrêter d’allaiter, mais on ne peut pas dire ça ; c’est pourtant le genre de chose à laquelle je pense. Je l’ai vue trois ou quatre fois avant de pouvoir le lui dire.

Lorsqu’on compare des extraits des journaux avec les informations que le secteur de la santé donne aux parents que l’on ne considère pas à risque, la différence est nette :

C’est vous qui décidez quand il est temps d’arrêter d’allaiter. Il n’existe pas de moment idéal pour tout le monde. Certaines arrêtent tôt, d’autres continuent pendant plusieurs années. Certaines arrêtent d’un coup, d’autres diminuent plus progressivement. Il est souvent plus facile d’arrêter l’allaitement si vous et l’enfant sentez en même temps qu’il est temps d’arrêter. (Vårdguiden [Guide des soins] 2017)

Dans l’arène culturelle du champ du traitement, l’allaitement et son « existence ou non-existence » semblent être une question encadrée par de fortes conceptions morales et par une focalisation sur la normalité. La bonne quantité d’allaitement importe, tant pour sa durée que pour son intensité. Plusieurs des journaux hebdomadaires contiennent des entrées qui montrent que l’allaitement est associé à de forts éléments de contrôle et de discipline. Dans plusieurs familles, l’allaitement est discuté sous ces différents angles. Plusieurs des mères en traitement se sont aussi vu conseiller de ne pas dormir avec leur enfant, car cela leur faciliterait l’arrêt de l’allaitement. Dans l’extrait suivant, l’assistante sociale revient sur une discussion qu’elle a eue avec l’une des mères :

Li dit que Johannes n’est pas prêt ; elle pense qu’il est trop petit pour ne pas dormir avec elle. Hum, c’est peut-être pour Li que c’est le plus difficile ? Je dis que Johannes s’en sortirait, que ça pourrait être bien pour tous les deux, mais elle ne veut pas. J’essaie encore une fois de la soutenir pour qu’elle soit cohérente.

L’un des principaux objectifs du traitement est d’amener les parents à être davantage à l’écoute de leurs enfants et de renforcer le lien et la relation entre eux. L’extrait montre que, bien que Li soit à l’écoute de son enfant et de ses besoins, l’assistante sociale s’oppose à elle. De plus, en poussant les parents à faire avec leurs enfants des choses avec lesquelles ils ne se sentent pas à l’aise, on alourdit encore la charge qui pèse sur eux. Il paraît peu probable que cela puisse aider les familles, qui vivent toutes déjà de fortes tensions. Dans ce contexte, le conseil donné à Li est contre-productif, d’autant que des études ont montré que l’allaitement comme le fait de dormir avec son enfant sont bénéfiques au lien parent-enfant, et qu’ils peuvent aussi favoriser le développement physique et psychologique et le bien-être du nourrisson (Morgan et al. 2011). Ces éléments disciplinaires se retrouvent dans les journaux de chaque membre de l’équipe de traitement ; ils sont un exemple de la doxa présente dans ce champ et transmise d’une génération d’équipes de traitement à la suivante (Bourdieu 1977).

La question de l’allaitement se pose aussi à propos d’Eva :

Eric a dormi quatre fois sans être allaité. Je me demande si maman a l’intention de continuer comme ça pendant le week-end. Elle ne sait pas, ne peut pas répondre. Je me demande si elle pense à ce qui est le mieux pour Eric. Je dis ce que je pense, et qu’elle a là une occasion de l’aider. Elle a l’air contrariée et ne veut pas arrêter elle-même.

Dans cet extrait, Eva manifeste une résistance à modifier ses habitudes d’allaitement. Le week-end, l’influence directe de l’assistante sociale sur la famille diminue, ce qui est source d’inquiétude. L’assistante sociale essaie de motiver Eva à être cohérente et lui dit qu’arrêter l’allaitement est dans l’intérêt de son enfant. Cet extrait et le suivant montrent que le contrôle exercé par l’équipe de traitement sur les parents est à la fois important et de grande portée. Il offre en outre un nouvel exemple de pouvoir pastoral et révèle que le travail social a repris le rôle de l’Église, à la fois secourable et gardienne de la morale (Foucault 1990 ; Järvinen 2002) :

J’ai demandé plusieurs fois quel type de relation ils ont : s’ils sont en couple. Mais je n’ai pas eu de réponse. Il m’arrive de m’inquiéter pour eux. Je ne sais pas à quel point ils sont ensemble ; mais, bien sûr, avoir d’autres enfants ne me semble pas une bonne idée.

L’extrait ci-dessous porte aussi sur l’allaitement, mais la situation est inversée : Lena ne veut pas allaiter son enfant, et l’assistante sociale veut qu’elle le fasse. On voit que, selon l’équipe de travail social, les mères ne devraient allaiter ni trop souvent ni trop rarement, ni trop peu de temps ni trop longtemps. Les habitudes d’allaitement des mères devraient donc rester dans un cadre de normalité étroit. Payne (2006) estime également que le travail social est une pratique qui vise à distinguer ce qui est normal et bon de ce qui est anormal et mauvais, ce qu’illustrent nombre des citations portant sur l’allaitement :

On lui a conseillé de ne pas donner le biberon, mais elle me dit que ça se passe bien ; pas besoin de toujours faire ce que disent les autres.

Anne s’inquiète parce qu’elle pense qu’Asta ne mange pas assez : elle se lasse vite d’être assise dans sa chaise haute et ne mange donc pas suffisamment. Anne essaie de compenser en lui donnant une banane pendant qu’elle joue par terre. Plusieurs membres de l’équipe de traitement décrivent cette situation comme un exemple de comportement parental problématique. On voit que la capacité à poser des limites à son enfant et à le discipliner est une part importante de ce qui est considéré comme une bonne parentalité.

Les pères

Les pères des différentes familles n’ont été associés au traitement que de façon très limitée, ce qui peut sembler illogique puisque toutes les mères ont besoin de beaucoup de soutien et d’aide en raison de leur propre mauvaise santé. C’est particulièrement frappant dans les cas où les pères sont des personnes qui vont bien et qui ont pris une part active à la vie de leurs enfants. L’assistante sociale qui dirige l’équipe de traitement s’est interrogée en ces termes sur la raison pour laquelle Peo [le père] avait été tenu à l’écart du traitement :

Le papa est un véritable atout, mais il n’a pas été autorisé à participer. Je viens moi-même d’un monde où l’on parle de la mère et de l’enfant. J’ai personnellement décidé que les pères devaient désormais être associés, mais j’ai vraiment dû travailler sur moi. Nous ne sommes pas entièrement d’accord au sein du groupe de traitement.

Les membres de l’équipe travaillent avec des familles depuis des décennies. L’extrait montre que l’équipe est guidée par la conception selon laquelle seules les mères devraient être les figures d’attachement des enfants, au moins pendant leurs premières années. L’assistante sociale décrit comment elle a pris conscience qu’il est important d’associer les pères au traitement. Elle sait cependant aussi que cette décision entre en conflit avec la culture de traitement dominante.

Dans son journal, elle évoque une leçon que l’équipe de traitement a tirée au fil de son travail, et qui a constitué pour elle une sorte de tournant. Le père a une blessure de guerre, souffre d’un TSPT et n’est pas considéré comme une ressource par les services de protection de l’enfance :

Au début, l’attention se portait beaucoup sur la mère, et tout allait très mal dans la famille. Mais ensuite, elle [l’assistante sociale] l’a appelé et a fait une évaluation. Elle a repéré que son stress était lié à l’argent, à l’appartement et au médecin. Résultat, il l’a appelée complètement à l’improviste pour lui demander si elle voulait bien l’accompagner au centre de santé. Je pense que c’est une sorte de confiance qu’il a développée envers elle parce qu’elle l’a vu comme quelqu’un qui n’est pas seulement pénible et qui a des maux de tête /…/ Ses blessures sont graves. Mais il est aussi très heureux de son garçon, et le garçon est très heureux avec lui.

La recherche a montré que lorsque le travail social répond aux besoins d’une famille, cela peut renforcer la relation, ce qui peut constituer le premier pas vers un changement dans la famille (Schreiber et al. 2013).

Discussion

Les services de protection de l’enfance accomplissent l’une des tâches les plus importantes de la société : protéger les enfants contre la négligence, la maltraitance et les autres facteurs de risque susceptibles de compromettre leur santé et leur développement. Quand ce travail fonctionne bien, il peut ouvrir aux familles de nouvelles possibilités de protéger leurs enfants des effets de conditions de vie difficiles. Mais quand il fonctionne mal, il peut entraîner des expériences négatives pour les parents comme pour les enfants.

Cet article repose sur une étude qualitative menée sur deux ans. Les données ont été recueillies au moyen de journaux dans lesquels trois personnes du travail social ont écrit sur 15 familles pendant leur traitement. Ces journaux se sont révélés une source de connaissance précieuse, parce qu’ils saisissent les conceptions, les normes et les valeurs qui gouvernent le travail mené avec les familles. Dans la plupart des cas, le travail avec chaque famille a été mené individuellement par un membre de l’équipe de traitement. L’équipe décrit pourtant une image étonnamment cohérente des idées qui gouvernent son travail. Elle décrit ce travail, ainsi que les conceptions, les normes et les valeurs qui le gouvernent, comme s’ils allaient largement de soi, ce qui suggère que ces idées font partie d’une doxa admise (Bourdieu 1977 ; Järvinen et Mik-Meyer 2003). Il importe toutefois de ne pas lire ces résultats comme l’expression du travail de trois personnes, mais plutôt comme celle d’une culture qui ne peut être comprise indépendamment du contexte organisationnel et institutionnel dans lequel fonctionne cette institution de l’État-providence.

L’un des éléments les plus importants du présent traitement est qu’il devait être souple et fondé sur les besoins de la famille. Cette étude a montré qu’il a été très difficile d’atteindre cet objectif, car le travail social s’exerce à partir de constructions de problèmes produites par l’institution et d’un modèle de traitement qui a gouverné le travail auprès des personnes suivies (Järvinen et Mik-Meyer 2003).

Si la société voyait les parents de cette étude comme des parents à risque, c’est principalement parce que toutes les mères souffraient de troubles psychiques, souvent une dépression apparue pendant la grossesse. La recherche s’accorde à dire que les enfants de parents ayant des troubles psychiques courent un risque accru de développer à leur tour des difficultés, tant dans leur développement que dans leurs capacités fonctionnelles (Lagerberg et Sundelin 2000 ; Welner et Rice 1988). Mais la recherche a aussi montré que les enfants de parents ayant des troubles psychiques ne développent pas nécessairement de difficultés. Dans une vaste étude, un tiers des enfants s’en sortaient sans aucune difficulté, et leur développement n’était pas moins bon que celui des autres une fois contrôlés les autres problèmes présents dans la famille (Rutter et Quinton 1984). C’est l’interaction entre facteurs de risque et facteurs de protection au sein de la famille qui est déterminante. Les résultats de cette étude montrent pourtant que les services de protection de l’enfance considèrent les troubles psychiques comme un facteur de risque sans prendre en compte les facteurs de protection propres à chaque famille. Cela témoigne aussi d’une mentalité pronostique : l’idée qu’il est possible de prédire quelles familles manifesteront de faibles capacités parentales (Höjer 2012).

Les résultats ont aussi montré que les parents ont réagi de différentes manières au gouvernement auquel ils étaient soumis. Cela s’est exprimé par exemple par une ambivalence troublante, les parents tentant tour à tour d’éviter le traitement et de s’adapter aux exigences qui leur étaient imposées. Une jeune mère a manifesté sa résistance en ignorant les bons conseils de l’assistante sociale, en annulant des rendez-vous, puis en quittant la ville pour pouvoir interrompre le traitement. On ne peut ignorer que la plupart des parents ne tiennent qu’à un fil, puisque le placement de leurs enfants est un risque réel, ce qui influe naturellement de diverses façons sur leur comportement.

L’attention exclusive portée aux problèmes des mères a rendu l’équipe de traitement aveugle à d’autres éléments positifs dans les familles, comme le fait que les enfants se développaient bien. Eva et sa famille, par exemple, ont été regardées avec une grande méfiance pendant le traitement comme après sa fin, alors que leur enfant, Eric, s’était très bien développé physiquement et psychologiquement selon les évaluations de sa structure préscolaire et des services de santé pédiatrique. Les services de protection de l’enfance sont restés ancrés dans leurs propres conceptions de la famille, si bien que d’autres perspectives, concurrentes, ont été écartées. Les résultats montrent en outre que ces services ont des conceptions très arrêtées sur la manière dont les enfants devraient être élevés. Les valeurs à transmettre aux parents étaient communiquées sans recul critique et se révélaient souvent contre-productives, ou sans rapport avec les problèmes pour lesquels les familles avaient besoin d’aide. Dans plusieurs familles, les pères ont été ignorés ou entravés, même dans les cas où ils constituaient un atout pour les enfants. Si les services sociaux à l’enfance marginalisent et excluent les pères, l’organisation contribue à forger chez eux l’image d’eux-mêmes selon laquelle ils ne comptent pas pour leurs enfants. Cela risque à son tour d’affecter négativement les représentations de ce que signifie être et devenir père (Bangura Andersson 2003 ; Hagström 1999).

Les familles ont aussi été soumises à une discipline étendue. Par exemple, l’équipe de traitement a cherché à influer activement sur la durée et la fréquence de l’allaitement par les mères, et sur le fait que parents et enfants dorment ensemble ou non. Cela traduit la position forte de l’État-providence vis-à-vis de la famille, et le fait que les enfants et leur éducation sont un intérêt social (Börjesson 2008 ; Ohrlander 1992). C’est en outre une illustration de la mission des services sociaux à l’enfance, qui consiste pour partie à aider les familles et pour partie à les socialiser pour qu’elles se conforment aux normes et aux valeurs de la société (Hasenfeld 2009 ; Payne 2006).

Les résultats ont aussi montré que les mères ont été problématisées et ont dû porter l’essentiel de la responsabilité du traitement, tandis que les pères étaient marginalisés par le système des services sociaux à l’enfance. Des recherches antérieures ont aussi pu établir que ces deux discours sont couramment mobilisés en travail social, ce qui peut s’expliquer par l’approche bio-psychologique des parents qui prévaut dans les services sociaux à l’enfance (Herz 2012).

Les définitions que les parents donnaient de l’aide dont ils avaient besoin ont aussi été redéfinies au profit de l’expertise incarnée par les services de protection de l’enfance, si bien que les parents ont largement perdu la maîtrise de leur propre vie. Des recherches antérieures montrent qu’il n’est pas rare que les besoins d’aide exprimés par les parents soient redéfinis lorsque la perspective de l’organisation prend le pas (Lipsky 2010 ; Lundström et Sunesson 2006).

Donzelot (1979) a soutenu que l’État se sert de la famille pour implanter des normes et des valeurs souhaitables dans la sphère sociale privée. Selon lui, cette discipline s’impose de manière différente selon les classes sociales. Cette étude montre que les normes et les valeurs que la société tente de transmettre aux parents que l’on regarde avec méfiance, c’est-à-dire que l’on juge non respectables, diffèrent de celles transmises aux parents que l’on juge respectables.

Le travail de protection de l’enfance est difficile et compliqué. En outre, il ne fait aucun doute que les personnes qui y participent ont les meilleures intentions d’aider les familles concernées. Les résultats de cette étude montrent pourtant que même la bonne volonté et les meilleures intentions peuvent se transformer en un exercice abusif du pouvoir. L’étude montre en outre qu’une discussion critique continue est indispensable au sein des services de protection de l’enfance.

Limites

Les résultats ne représentent pas l’ensemble du travail mené par les services de protection de l’enfance. Rien n’indique cependant qu’ils soient atypiques, notamment parce que les membres de l’équipe partagent largement les mêmes vues et perspectives malgré des métiers et des parcours différents dans le champ du traitement, à savoir les services sociaux et les services de santé. Pour conclure, il importe de noter que le matériau a été analysé à partir de théories du pouvoir, si bien que d’autres perspectives présentes dans le matériau n’ont été ni discutées ni rendues visibles.

Conclusion

Les journaux tenus par trois personnes du travail social à propos de familles faisant l’objet d’interventions des services suédois de protection de l’enfance permettent de mieux comprendre et connaître les conditions de la condition de client. Ces écrits montrent que l’aide apportée aux familles par les services de protection de l’enfance comportait de forts éléments de contrôle et de discipline, autrement dit ce que l’on appelle le pouvoir pastoral (Foucault 1990 ; Järvinen 2002). À travers les pensées et les réflexions mêmes de l’équipe, des limites sont posées à ce qu’elle considère comme une bonne ou une mauvaise parentalité. Ces textes montrent en outre clairement que les pères ont été marginalisés dans le traitement, parce que les mères étaient considérées comme les personnes les plus importantes dans la première année du développement des enfants.

Complexe Systémique : à retenir

L’intérêt de cette étude tient à sa source : non pas des entretiens, mais ce qu’une équipe de protection de l’enfance écrit au jour le jour sur les familles qu’elle suit. On y voit, sans fard, comment un modèle de traitement censé partir des besoins des familles finit par les redéfinir : la demande d’une mère sur le sommeil ou l’alimentation devient un symptôme, le projet d’un père de prendre un congé parental devient un « problème de communication ». Pour une lecture systémique, le rappel est précieux : l’équipe qui intervient fait partie du système qu’elle observe, et le contexte d’aide contrainte façonne ce que l’on voit de la famille. Le diagnostic psychiatrique des mères sert de grille unique, au détriment des facteurs de protection et des pères, qui sont pourtant parfois la principale ressource. L’étude a ses limites : trois personnes qui écrivent, une seule équipe, une lecture centrée sur le pouvoir qui laisse dans l’ombre ce que le travail a pu apporter. Elle invite à mettre aussi en supervision les évidences d’équipe, cette « doxa » qui ne se discute jamais. À lire avec l’article sur les pères fantômes en travail social, et avec l’article sur la maltraitance institutionnelle en protection de l’enfance.

Notes de l’original

Remerciements. Le financement de la publication en libre accès a été assuré par l’université de Malmö.

Financement. Financement de l’Agence suédoise de santé publique (subvention no 00647-2014).

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Traduction non officielle en français de Conceptions, normes et valeurs dans le travail de protection de l’enfance auprès des familles à risque : une analyse de journaux tenus en travail social, par Annelie Björkhagen Turesson, Clinical Social Work Journal, vol. 48, no 4, p. 369-379 (2020), doi : 10.1007/s10615-019-00720-4, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (déclarations regroupées dans les notes). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Conceptions, Norms, and Values in the Work of Child Protective Services with Families at Risk: An Analysis of Social Workers’ Diaries », publié dans Clinical Social Work Journal (2020) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Comment citer cet article

Björkhagen Turesson, A. (2020). Conceptions, normes et valeurs dans le travail de protection de l’enfance auprès des familles à risque : une analyse de journaux tenus en travail social (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/conceptions-normes-et-valeurs-dans-le-travail-de-protection-de-l-enfance (Œuvre originale publiée en 2019 dans Clinical Social Work Journal, 48(4), 369-379 (2020) ; republiée en 2020 par Clinical Social Work Journal, https://link.springer.com/article/10.1007/s10615-019-00720-4)

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