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Cette version a été traduite de l'anglais par Complexe Systémique avec l'aide de l'intelligence artificielle. En cas de doute, la version originale fait foi.

Thérapie brève orientée vers les solutions · Article

D’ici à là-bas et qui sait où : l’évolution continue de la thérapie brève orientée vers les solutions

En 1982, au Brief Family Therapy Center de Milwaukee, une famille énumère vingt-sept motifs de plainte en une séance, repart avec une tâche qui n’a rien à voir avec aucun d’eux, et revient deux semaines plus tard en disant que tout est réglé. De cet accident naît la thérapie brève orientée vers les solutions. Larry Hopwood et Steve de Shazer racontent ce basculement, exposent les trois prémisses qui en sont sorties, et les déroulent d’un bout à l’autre sur un cas : une femme devenue aveugle, atteinte d’un lupus, qui dit ne pas vouloir vivre ainsi.

Auteurs Larry Hopwood et Steve de Shazer, Brief Family Therapy Center, MilwaukeePremière publication Journal of Solution Focused Practices, 2021 (manuscrit écrit en 1994)Version française antérieure une traduction de ce texte a paru dans Mony Elkaïm (dir.), Thérapies familiales : les principales approches, Seuil, 1994 ; la présente version lui est étrangère et a été faite depuis l’original anglaisTraduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de From Here to There to Who Knows Where: The Continuing Evolution of Solution-Focused Brief Therapy, par Larry Hopwood et Steve de Shazer, publié dans Journal of Solution Focused Practices (2021), doi : 10.59874/001c.74983, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique en septembre 2026 à partir du seul texte anglais : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Une version française de ce texte existe par ailleurs depuis 1994, dans Thérapies familiales : les principales approches dirigé par Mony Elkaïm (Seuil) ; elle n’a pas été consultée et la traduction présentée ici lui est entièrement étrangère. Cette traduction n’a été réalisée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Note de publication

L’autorisation de publier le texte en anglais a été obtenue. Le manuscrit a été traduit et publié en français seulement, mais il avait été écrit en anglais, dans Thérapies familiales : les principales approches, M. Elkaïm (dir.), Éditions du Seuil, Paris, 1994.

Remerciements

Larry Hopwood et Steve de Shazer remercient leurs collègues Insoo Kim Berg, Scott D. Miller et Ron Wilgosh pour leur contribution à cet essai.

Contexte

Depuis 1982, Insoo Kim Berg, Steve de Shazer et leurs collègues du Brief Family Therapy Center (BFTC), à Milwaukee — avec les personnes venues consulter —, élaborent une manière de faire de la thérapie orientée vers les solutions, sensiblement différente des autres approches (Berg et Miller, 1992 ; de Shazer, 1985, 1988, 1991). Par rapport aux autres approches, il y a des différences de théorie, de postulats, de pratique, et par conséquent des différences dans la façon de conduire les séances ; les séances sont moins nombreuses1 et les intervalles entre elles plus longs (de Shazer, 1991). L’approche suppose une autre vue de la thérapie, une autre vue de la clientèle, et donc une autre vue du travail thérapeutique et de ses tâches.

Avant 1982, nous utilisions un modèle de thérapie fondé sur la résolution de problèmes, reposant sur l’idée que l’intervention thérapeutique devait s’ajuster aux schémas du problème de la personne d’une manière très particulière et très précise (de Shazer, 1982). Comme la plupart des modèles de thérapie, nous nous attachions à décrire le problème, ou la plainte de la personne, en postulant que la nature du problème — ou du moins la description des schémas du problème — déterminait ce à quoi l’intervention devait ressembler et, partant, ce à quoi la résolution finale devait ressembler. Comme beaucoup d’autres modèles, nous voyions les plaintes de la personne, et les schémas qui les entourent, continuer à se produire parce qu’elles semblaient obéir à des règles voisines de celles qui paraissent gouverner et modeler toutes les interactions humaines.

« Le problème n’est pas d’adapter la thérapie à telle ou telle classification [diagnostique], mais : quelles potentialités le patient vous révèle-t-il de sa capacité à faire ceci ou cela ? »

Milton H. Erickson (Haley, 1985, p. 126)

Là où beaucoup de thérapeutes rangent les problèmes en catégories — 1) problèmes psychologiques d’origine obscure, 2) problèmes psychologiques d’origine évidente, 3) troubles organiques, ou 4) catégories diagnostiques standard —, nous avions tendance à regrouper les cas d’après leur réponse à notre intervention initiale, en particulier d’après leur réponse aux tâches à faire chez soi que nous donnions à la fin de la séance. La forme que prenait l’intervention dépendait des séquences comportementales entourant la plainte et des significations que les personnes donnaient à leur situation.

D’une focalisation sur le problème à une focalisation sur la solution

Au milieu de l’année 1982, un cas nous a imposé de changer radicalement d’avis sur la thérapie, la clientèle, les thérapeutes, les problèmes, les plaintes et les solutions — un processus qui a demandé plusieurs années et qui se poursuit encore. Après que le thérapeute eut demandé « Qu’est-ce qui vous amène aujourd’hui ? », la mère a commencé à décrire ce qui la préoccupait mais, avant que le thérapeute ait pu obtenir une description des schémas entourant cette plainte, le père l’a interrompue. Il avait ses propres préoccupations mais, avant que le thérapeute ait pu revenir à celles de la mère ou faire décrire celles du père, l’aînée des enfants a coupé la parole avec les siennes. Au fil de la séance, les membres de la famille ont continué sur ce mode et, à la fin, la famille avait, à cinq, énuméré vingt-sept préoccupations différentes. Aucune, cependant, n’était décrite assez précisément pour que le thérapeute et son équipe puissent en faire la base d’une tâche d’intervention. (Tout thérapeute ayant reçu plus de deux ou trois familles a connu une expérience semblable.)

Il était clair, pour l’équipe derrière le miroir sans tain, que cette famille avait un « problème » : elle avait manifestement de quoi se plaindre, et sa venue en thérapie semblait justifiée. Aucune de ses préoccupations n’avait toutefois encore pris une forme utilisable comme guide d’intervention. Heureusement, une partie de l’équipe avait été marquée par les travaux de Milton H. Erickson (Haley, 1967), qui suggère que si les efforts thérapeutiques pour dissiper le flou de la personne n’ont abouti qu’à plus de flou, alors il faut faire autre chose et se montrer au moins aussi vague qu’elle l’a été : cela finira par produire au moins un peu de clarté. L’équipe a ainsi mis au point la tâche qui allait devenir la tâche formule de première séance (formula first session task, FFST) :

« D’ici à notre prochaine rencontre, nous aimerions que vous observiez, de façon à pouvoir nous en parler la prochaine fois, ce qui se passe dans votre vie que vous souhaitez voir continuer » (de Shazer, 1985).

Deux semaines plus tard, au retour de la famille, grande a été la surprise, pour mes collègues et pour moi, de l’entendre décrire vingt-sept choses différentes qui s’étaient produites et qu’elle souhaitait voir continuer. Vingt-cinq de ces vingt-sept choses se rapportaient directement aux vingt-sept préoccupations énumérées lors de la première séance. Interrogée, la famille a dit estimer résolu le problème qui l’avait amenée en thérapie, et qu’aucune autre séance n’était donc nécessaire. Six mois plus tard, vingt des vingt-sept choses énumérées à la deuxième séance étaient tenues pour continuant à se produire.

D’après notre modèle de résolution de problèmes, cette intervention n’aurait pas dû fonctionner, puisqu’elle n’était liée aux schémas d’aucune des plaintes énumérées par les membres de la famille. Et pourtant elle a fonctionné ! Nous nous trouvions donc devant un choix : a) faire comme si de rien n’était, ignorer l’épisode et le décrire comme une sorte de coup de chance ; ou b) l’examiner, et risquer ainsi de modifier, voire de rejeter, le modèle et la théorie que nous construisions depuis quinze ans. Nous avons choisi la seconde voie.

Recherche <> pratique <> théorie2

Au cours des deux années suivantes, nous avons donné cette même tâche dans des centaines de suivis — individus, couples, familles — et constaté que, dans environ 90 % des cas, les personnes rapportent qu’il s’est passé, entre la première et la deuxième séance, quelque chose qu’elles souhaitent voir continuer. (Nous nous faisions en fait une règle de donner cette tâche à la fin de la première séance, sauf très bonnes raisons de ne pas le faire : nous l’avons donnée aux deux tiers des personnes reçues pendant cette investigation. Le plus souvent, elles énuméraient de sept à onze choses lors de la deuxième séance.) Ces événements étaient fréquemment sans rapport avec les problèmes et les plaintes de la personne, et pourtant celle-ci les tenait pour une amélioration sensible : nous avons appris que ce sur quoi la clientèle se fonde pour juger que les choses vont sensiblement mieux est souvent très différent de ce sur quoi se fonderaient des thérapeutes ou des spécialistes de la recherche, ou de ce dont ces spécialistes penseraient que la clientèle devrait se servir.

À ce moment-là, nous avons perdu le lien auquel nous tenions tant entre la plainte et la solution. Si cette tâche générique peut manifestement conduire à des descriptions d’amélioration significative quelles que soient les plaintes en jeu, alors la plainte ne détermine pas le processus de solution. Le processus d’élaboration d’une solution peut s’engager sans que la thérapie sache ce qu’était le problème, et sans que les personnes s’accordent sur ce dont elles ont à se plaindre.

Cette investigation a conforté notre idée que ce que fait chacune des deux parties pendant qu’on fait de la thérapie — ce qui se passe en thérapie — importe davantage à la réussite de la thérapie que le problème, le diagnostic, la situation ou la personnalité de la personne suivie.

Les prémisses centrales

La philosophie centrale de la thérapie brève orientée vers les solutions (de Shazer, 1985, 1988, 1991) peut se résumer ainsi :

1

Si ce n’est pas cassé, ne le réparez pas3

2

Une fois que vous savez ce qui marche, faites-en davantage

3

Si cela ne marche pas, ne le refaites pas : faites autre chose

Ces trois prémisses peuvent sembler trop simples, voire simplettes, dès lors qu’il s’agit de faire de la thérapie, c’est-à-dire de faire travailler ensemble une personne thérapeute et une personne cliente (nous doutons de l’utilité d’appeler notre travail une « thérapie », mais aucune autre appellation viable ne s’impose d’évidence). Il va de soi qu’une tradition fondée sur des prémisses aussi simples passera souvent pour profondément défectueuse. La résolution de problèmes humains écrasants et chroniques ne saurait tout de même pas être aussi simple. Chose intéressante, les appliquer dans le « monde réel » de la thérapie n’a certainement rien de facile.

Prémisse 1. Si ce n’est pas cassé, ne le réparez pas

Cette prémisse est si centrale dans la vie qu’elle paraît aller de soi. À vrai dire, il ne devrait y avoir aucun besoin de l’énoncer, elle qui signifie entre autres ceci : si quelque chose n’est pas un problème pour la personne suivie et que, par conséquent, celle-ci ne s’en plaint pas, alors — si problématique que cette chose puisse paraître aux yeux de l’équipe thérapeutique ou de la « société » — cela ne regarde pas l’équipe thérapeutique. À la différence de la plupart des autres formes de thérapie, ou du moins de beaucoup d’entre elles, la thérapie brève orientée vers les solutions n’est pas normative : d’où la nécessité d’énoncer explicitement cette prémisse.

Prémisse 2. Une fois que vous savez ce qui marche, faites-en davantage

En apparence, cette prémisse devrait être si évidente que l’énoncer semble stupide. Au BFTC, nous avons découvert par hasard que, lorsqu’on le leur demande de la bonne manière et / ou au bon moment, beaucoup de personnes, peut-être la plupart, rapportent qu’il y a des moments où la plainte ou le problème ne se produit pas, alors même qu’elles avaient toutes les raisons de s’attendre à ce qu’il se produise ! Et qu’il y a des moments où, dans l’ensemble, les choses vont plutôt bien, compte tenu de leurs circonstances de vie. Ce que les personnes font durant ces moments exceptionnels est exactement ce qu’il leur faut faire davantage : continuer de faire ce qui marche.

Bien que la prémisse elle-même devrait aller sans dire, elle a des implications plus larges et s’applique aussi à la manière de faire de la thérapie. En thérapie brève, elle signifie que a) si vous connaissez une solution qui marche, n’en cherchez pas inutilement une autre : n’oubliez jamais ce qui marche ; et b) si ce que vous avez fait à la séance précédente s’est révélé efficace au jugement de la personne, alors vous devez le refaire. Il faut en outre résister à la tentation d’y ajouter quoi que ce soit.

Prémisse 3. Si cela ne marche pas, ne le refaites pas : faites autre chose

Puisque la situation problématique a été décrite simplement et clairement comme « la même fichue chose encore et encore », cette troisième prémisse semble elle aussi devoir aller de soi. Pourtant, étant donné la sagesse populaire selon laquelle « si vous ne réussissez pas du premier coup, essayez, essayez encore », on ne saurait trop insister sur cette prémisse, précisément parce qu’elle paraît aller contre le sens commun.

Il est clair que les problèmes ont des propriétés d’auto-entretien, parmi lesquelles la répétition — prétendue — des mêmes vieilles tentatives de solution qui ont échoué. De toute évidence, les choses ne marchent pas, et la prémisse 3 de la philosophie centrale suggère que, dans une telle situation problématique, quelqu’un doit faire autre chose si l’on veut qu’autre chose se produise. De fait, dès que quelqu’un, dans la situation problématique, fait quelque chose de différent — quelque chose qui ne puisse pas être vu comme « la même fichue chose encore une fois » —, le problème est en voie de résolution : ce qui était problématique devient un exemple de plus de cette suite de « fichues choses les unes après les autres » qui constitue en fait la vie normale et quotidienne.

Si aucun progrès n’a été obtenu au bout de quelques séances, nous considérons que la thérapie fait elle aussi partie de la situation problématique et qu’elle doit elle aussi faire autre chose : les études menées dans toutes les formes de thérapie ont montré que si aucun progrès n’est fait entre la cinquième et la huitième séance, il est peu probable qu’il s’en fasse jamais. Comme nous ne consacrons pas plusieurs séances à un bilan, nous estimons que si la personne ne reconnaît aucun progrès à la troisième séance, alors il faut prêter attention à la prémisse 3. Faire autre chose, côté thérapie, cela peut être : changer d’équipe, changer de pièce, changer les places, changer le membre de l’équipe qui se trouve dans la pièce, faire varier radicalement les dates et les heures de rendez-vous, changer les personnes invitées à la séance, etc. Souvent, la différence la plus efficace consiste à reconnaître devant les personnes que nous ne semblons pas les aider, et qu’il leur faut donc nous aider.

Illustration clinique

Les postulats influencent ce que l’on fait ou ne fait pas en thérapie. Le cas qui suit permet de montrer comment les postulats du thérapeute orientent sa pensée et les questions qu’il pose. La cliente est une femme mariée, mère de deux enfants adultes. Elle est devenue aveugle dix ans plus tôt des suites d’un diabète, et vient d’apprendre qu’elle a un lupus.

Première séance, ouverture

Th. — Qu’est-ce qui vous amène ici aujourd’hui ?

Cl. — Je me sens vraiment déprimée. Je ne peux plus me servir de ma main et mes jambes sont tout engourdies. Je suis engourdie dans tout le corps. Je peux commander ma main gauche, mais je n’y ai aucune sensation.

Th. — D’accord.

Cl. — Je ne peux pas téléphoner. Je dois passer par l’opératrice pour qu’elle compose les numéros. Tout cela est pénible, parce que j’avais l’habitude de faire toutes ces choses moi-même.

Th. — Oui, vous devez faire beaucoup d’ajustements, et c’est dur.

Cl. — Je ne veux pas vivre comme ça. Vraiment pas. Je n’ai pas de pensées de me tuer, mais je ne veux pas vivre comme ça non plus.

Th. — Oui. Il vous arrive beaucoup de choses en ce moment, tout cela est nouveau pour vous et c’est dur. Comment faites-vous face à tout cela ?

Cl. — Je n’y fais pas face. Je n’arrive juste pas… Je ne peux pas préparer mes repas…

Th. — Que faudrait-il qu’il se passe aujourd’hui pour que vous sentiez que nous vous avons été utiles ?

Cl. — Vous ne pouvez pas, parce que vous ne pouvez pas faire revenir les sensations.

Les personnes qui consultent ont généralement besoin d’une raison de venir en thérapie : un problème ou une plainte qu’elles ont à propos d’elles-mêmes ou de quelqu’un d’autre, ou bien un problème ou une plainte que quelqu’un d’autre a à leur propos. Sans une raison ou une justification d’être là, leur venue ne serait que de la flânerie. Cette plainte ou ce problème n’est pourtant que leur ticket d’entrée. De même, quand une voiture fait un bruit, on a une bonne raison d’aller au garage. On ne sait peut-être pas exactement ce que l’on veut faire réparer. Une fois sur place, on voudra peut-être aussi faire jeter un œil à la direction. On ne sait peut-être pas avec certitude si les deux problèmes sont liés, alors on essaie de décrire les symptômes en détail pour faciliter le diagnostic au garage. Les personnes qui viennent en psychothérapie font à peu près la même chose : elles décrivent en grand détail les problèmes qui les gênent assez pour qu’elles sentent avoir besoin d’aide. Souvent, en thérapie, on suppose que la personne est là pour être soulagée de ses symptômes, et la frustration s’installe quand ce n’est pas possible.

Dans ce cas particulier, la cliente se plaint des symptômes du lupus récemment diagnostiqué. Elle ne peut plus poursuivre certaines activités de sa vie, comme le tricot et la natation. Elle n’a plus de sensations dans les membres. Et elle ne veut pas continuer à vivre ainsi. Comme elle souffre manifestement beaucoup de la conjonction de la cécité et du lupus, tout thérapeute doté d’une once de compassion voudrait aider cette femme. Beaucoup de thérapeutes se feraient un devoir de manifester cette compassion et de faire des suggestions pour soulager ses symptômes. Mais savons-nous vraiment quelle aide elle attend de nous ? Souvent, les thérapeutes éprouvent le besoin de se précipiter pour aider la personne. Nous pourrions poser des questions pour en savoir plus sur ses plaintes physiques. Nous pourrions faire une évaluation du risque suicidaire, etc. Dans ce cas précis, le thérapeute (Ron Wilgosh)4 n’a pas exploré ces pistes. Il a plutôt écouté très attentivement le moindre indice de ce que la cliente voulait, plutôt que de ce dont elle ne voulait pas ; et, ce qui compte, il n’a pas fait le postulat qu’il savait ce qu’elle voulait. Elle s’était concentrée sur ce dont elle savait déjà être incapable. Cela ajoutait évidemment à sa frustration et limitait son espoir de changement. Continuer d’y prêter attention n’aurait fait qu’augmenter cette frustration : en agissant ainsi, le thérapeute se serait joint à elle pour faire davantage de la même chose qui ne marche pas. De fait, la cliente ne pense pas que le thérapeute puisse soulager les symptômes. Son thérapeute a donc simplement reconnu qu’il avait entendu ce qu’elle disait.

Découvrir ce que la personne veut vraiment

La plupart des thérapeutes, aux États-Unis du moins, doivent fixer des objectifs pour chaque cas, ne serait-ce que pour les assurances. Par souci de reddition de comptes, ces objectifs doivent être mesurables, ce qui veut dire en général qu’ils doivent être décrits en termes comportementaux. Peu de formes de thérapie précisent pourtant la procédure d’obtention des objectifs, ou les qualités d’objectifs bien formés (Berg et Miller, 1992 ; de Shazer, 1991). Les formulaires d’assurance comportent un espace pour les objectifs, censés faire l’objet d’un accord entre la personne suivie et la thérapie. Alors pourquoi ne pas demander simplement aux personnes quels sont leurs objectifs ? Notre expérience est que cela n’est guère productif, pour plusieurs raisons. Les personnes sont fréquemment si centrées sur le problème que les objectifs s’expriment comme l’absence de ce problème ou comme l’arrêt de quelque chose. La première formule est difficile à mesurer, et la seconde ne peut être véritablement atteinte qu’à la mort. En réalité, définir ainsi les objectifs aggrave souvent les choses, parce que cela amène la personne à se centrer davantage sur les comportements indésirables et / ou sur le problème. Souvent, ces objectifs supposent un très grand saut par rapport à la réalité présente, et ils impliquent d’ordinaire que quelqu’un d’autre change pour qu’on les atteigne. Nous croyons en outre que si la personne parvenait à exprimer autrement ce qu’elle veut, il serait bien plus facile non seulement d’atteindre l’objectif, mais aussi de savoir quand la thérapie est terminée. Cela rejoint notre troisième prémisse : le « cela » qui ne marche pas peut être la manière dont la personne pense les choses.

Comment aider au mieux la personne à penser autrement, de façon qu’elle y parvienne ? Nous avons constaté que l’usage de ce que nous appelons la question du miracle (de Shazer, 1985, 1988, 1991) libère la personne : elle peut penser des solutions dans le futur sans être encombré par les problèmes du passé et du présent. Elle s’emploie le plus justement quand la personne a eu suffisamment de temps pour décrire les raisons de sa présence en séance, c’est-à-dire la plainte ou le problème. Nous avons constaté que si la thérapie essaie de résoudre le problème trop vite — souvent en se joignant à la personne pour faire davantage de ce qui ne marche pas —, la personne continuera d’essayer de convaincre qu’elle a de bonnes raisons d’être là, en continuant de décrire le problème. De même, si l’on persiste à poser quantité de questions sur les plaintes, la personne continuera de se rendre utile en répondant davantage sur les problèmes. Si en revanche on se contente d’écouter et de faire savoir qu’on a entendu ce que la personne dit, il arrive généralement un moment où elle commence à se répéter, ou cherche du regard, en face, une indication sur la suite : faut-il faire davantage de la même chose, ou faire autre chose ? C’est le moment où poser la question du miracle nous paraît le plus approprié.

La question du miracle

Th. — Laissez-moi vous poser une question. Imaginez que ce soir vous vous couchiez et que, pendant votre sommeil, ce miracle se produise : les conséquences en sont que les problèmes qui vous amènent ici aujourd’hui sont résolus. Qu’y aurait-il de différent au matin ? Comment le sauriez-vous ?

Cl. — Je pourrais sentir mes jambes et mes mains. Je pourrais sentir de nouveau. Je pourrais me brosser les dents. Je pourrais écrire. Je pourrais lire le braille. Je pourrais faire les choses moi-même.

Th. — Hum, hum. Quoi d’autre se passerait-il qui vous ferait savoir que ce miracle est en train d’arriver ?

Cl. — Je me réveillerais, tout simplement, et je le sentirais…

Th. — Qu’est-ce que votre mari vous verrait faire de différent, qui lui ferait savoir qu’il s’est passé quelque chose pendant la nuit ?

Cl. — Je préparerais le petit-déjeuner, je composerais moi-même ce numéro de téléphone, j’appuierais moi-même sur les boutons du magnétoscope, je me brosserais les dents, je me coifferais, je ferais toutes les choses que je faisais avant.

Th. — En quoi cela serait-il différent pour lui, si vous étiez capable de faire tout cela ?

Cl. — Il n’aurait pas à me sortir mes médicaments, à me préparer mon petit-déjeuner, à verser le café, à beurrer le pain.

Th. — Hum, hum. Et en quoi cela serait-il différent pour vous, s’il n’avait pas à faire tout cela ?

Cl. — Je serais contente, parce que je le ferais moi-même.

Th. — D’accord. Comment pourrait-il voir que vous êtes contente ?

Cl. — J’aurais sans doute un grand sourire, et nous en parlerions.

La question du miracle n’est pas nécessairement un substitut à la question des objectifs ; c’est une manière d’aider les personnes à penser autrement, de façon qu’elles parviennent à des solutions qu’il leur aurait été impossible d’imaginer en se centrant sur les problèmes. Le but de la thérapie n’est pas de forcer la personne à réaliser le miracle qu’elle décrit, mais d’ouvrir quantité de possibilités nouvelles qui pourraient mener à des solutions. À ce stade, personne, ni d’un côté ni de l’autre, ne sait laquelle de ces possibilités pourrait mener à une solution. On ne sait pas ce qui marche, donc on ne sait pas de quoi faire davantage ; cela viendra plus tard. La thérapie ne s’accroche donc à aucune idée particulière et ne cherche pas à établir des priorités. Plus les exemples sont nombreux, plus la description est détaillée, et plus les réponses à la question du miracle sont de petite taille, plus la probabilité est élevée que ces comportements ou ces perceptions se soient déjà produits dans une certaine mesure, puissent se produire à l’avenir, ou puissent être remarqués comme s’étant produits. Pour maximiser les possibilités, il faut poser des questions supplémentaires afin d’aider la personne à en trouver davantage, et de plus petites. Quand les personnes avancent des réponses vastes ou impossibles — par exemple « je retrouverai les sensations dans mes jambes et mes mains » —, plutôt que de contester cette possibilité, ce qui ne pourrait que ramener la personne au problème insoluble, on peut simplement l’accepter comme un désir parfaitement légitime et poursuivre en demandant : « Quoi d’autre ? » À mesure que la conversation se poursuit, la personne parvient à penser de plus en plus de choses car, après tout, elle ne fait que faire semblant.

Comme nous ne cherchons qu’un petit changement, n’importe où dans la vie de la personne, nous ne limitons pas notre conversation à elle seule : après tout, sa vie n’est pas ainsi limitée. Nous posons donc ce que nous appelons des questions relationnelles : ce que la personne verrait faire aux autres personnes importantes de sa vie, ou ce que ces autres personnes la verraient faire, elle. Dans certains cas, la personne désignée peut ne vouloir ni attendre aucun changement de son côté, mais vouloir que quelqu’un d’autre change. Là encore, plus les réponses sont nombreuses et menues, plus leur réalité est probable. Dans ce cas, le thérapeute a continué d’explorer les différences qu’après le miracle elle remarquerait chez son mari et chez sa fille.

Chercher des solutions

Nous parlons de chercher des solutions parce que le but de la thérapie n’est pas d’être capable de définir la solution de la personne. C’est plutôt la personne qui saura quand la solution est trouvée, puisque c’est elle qui décidera qu’elle n’a plus besoin de thérapie. Mais comme les personnes ne pensent généralement pas avoir trouvé la solution avant de venir nous voir, la question est : « Comment pouvons-nous les aider ? »

Nous croyons qu’il est important d’aider les personnes à élaborer une image riche de la vie sans les problèmes, car quel que soit le moyen choisi pour y parvenir, elles ont besoin de savoir quand elles ont réussi. Par analogie, pour aller à Chicago, il faut une idée de la manière dont on saura que c’est bien Chicago. Si c’est en reconnaissant certains immeubles, il faudra peut-être voyager en voiture plutôt qu’en avion. Les diverses réponses à la question du miracle fournissent une direction, ou une vision, vers laquelle la personne peut se tourner. Avec cette nouvelle orientation, elle est mieux à même de voir des exemples de changement passés, présents et futurs. Autrement dit, il n’est pas besoin, à ce stade, de décider de faire quoi que ce soit de nouveau.

En quoi cela aide-t-il ? Parce que la personne a maintenant une meilleure image de ce qu’elle et les autres feront une fois les problèmes résolus, nous supposons qu’il y a une certaine probabilité que des parties de cette image du miracle soient en train de se produire ou se soient déjà produites. Sans le demander, on ne le découvrira jamais.

Dans une étude, nous avons posé la question suivante : qu’avez-vous remarqué de différent dans votre situation depuis que vous avez appelé pour prendre rendez-vous ? Les deux tiers des personnes ont répondu que quelque chose avait changé dans une direction positive, et toutes ont dit que ces changements étaient liés aux raisons de leur venue en thérapie et qu’elles souhaitaient les voir continuer (Weiner-Davis, de Shazer et Gingerich, 1987). D’une certaine manière, ce résultat n’est pas surprenant, puisque d’autres études ont montré que des personnes inscrites sur liste d’attente résolvent leurs problèmes sans l’aide de thérapeutes — jusqu’à 50 % du temps. Savoir que le changement d’avant-séance se produit si fréquemment nous aide à l’écouter et à le questionner d’une autre manière et à un autre moment : après la question du miracle, nous demandons « Y a-t-il des moments, aujourd’hui, où de petits morceaux de ce miracle se produisent ? » En posant la question à ce moment-là, nous ne trouvons pas seulement des exemples d’exceptions aux problèmes, mais aussi des occurrences de solutions partielles, c’est-à-dire des exceptions liées à l’objectif. Dans ce cas, la cliente a évoqué son ajustement antérieur à la cécité.

Les exceptions

Cl. — Ça a été la chose difficile que j’ai eu à traverser, quand j’ai perdu la vue. Ça a été un très gros ajustement pour moi.

Th. — Ça alors !

Cl. — Je veux dire, si ça ne m’était pas arrivé, je n’aurais pas cru qu’on puisse vraiment s’y ajuster, parce que ça a été très, très dur.

Th. — D’accord. Donc si ça ne vous était pas arrivé, vous n’auriez pas cru pouvoir vous ajuster à une chose pareille.

Cl. — C’est ça.

Th. — Comment vous êtes-vous ajustée à une chose pareille ; comment avez-vous fait ?

Cl. — Pendant une année entière, je n’ai rien fait… Je ne mangeais pas beaucoup… Je ne faisais que dormir. La seule fois où je faisais quelque chose, c’était quand je devais aller aux toilettes. Si j’avais un rendez-vous chez le médecin, je me levais, j’y allais et je rentrais. Pour l’essentiel, je restais au lit.

Th. — Après cette première année, qu’avez-vous commencé à faire qui vous a montré que vous commenciez à vous ajuster ?

Cl. — Je suis allée dans un programme pour déficients visuels, et j’ai essayé de sortir et d’aller quelque part toute seule, et j’ai marché jusqu’au magasin pour faire des courses.

Th. — Vous avez dû apprendre tout cela ?

Cl. — Oui.

Th. — Ouah !

Cl. — Et chaque fois que j’arrivais à accomplir quelque chose, j’étais vraiment contente de moi. Je le faisais jusqu’à savoir que je pouvais le faire toute seule. Je n’avais pas besoin de continuer à le faire. Alors je passais à autre chose.

Th. — Qu’avez-vous eu à apprendre d’autre à faire par vous-même, dont vous n’aviez pas l’habitude ?

Cl. — J’ai dû changer ma façon de vivre.

Une autre manière, pour la thérapie, d’aider la personne à chercher des solutions consiste à poser des questions d’échelle dès la première séance : sur une échelle de un à dix, où 10 correspond au moment où ces problèmes sont résolus et 0 au moment où ils sont à leur pire, où diriez-vous que les choses en sont aujourd’hui ? Une partie des thérapeutes hésite à poser cette question en première séance, de peur d’entendre la personne répondre par un chiffre bas. Mais l’essentiel n’est pas le chiffre lui-même : le chiffre effectif n’a pas d’importance. L’accent porte sur la direction positive ; quelle que soit la réponse de la personne, on s’enquiert de la manière dont elle est passée de zéro à ce chiffre. (Même si la personne répond « 0 », nous demanderions comment il se fait que ce ne soit pas « −1 » ou « −2 » ? Comment se fait-il que les choses n’aient pas empiré ? — ce qui implique qu’elle a fait quelque chose pour les empêcher d’empirer.) L’indication est claire : la personne a déjà commencé à résoudre son problème. Il est en outre utile de découvrir à quoi ressemblera le prochain petit pas. Il n’est pas nécessaire de demander à la personne comment y parvenir, ni de le lui dire. Même chez des personnes qui disent que leur vie est au plus mal, se représenter le prochain petit pas apporte un peu d’espoir, parce que ce petit pas est peut-être plus à leur portée que la suppression du problème présenté.

La question d’échelle

Th. — Laissez-moi vous demander : sur une échelle de zéro à 10, où zéro est la situation à son pire et 10 la manière dont votre vie peut réalistement être pour que vous vous sentiez bien et n’ayez plus besoin de venir ici, où diriez-vous que vous en êtes aujourd’hui ?

Cl. — Sans doute à un.

Th. — À un… Comment avez-vous fait, comment êtes-vous passée de zéro à un ?

Cl. — Enfin, je devrais peut-être dire que je suis à zéro.

Th. — D’accord, d’accord. Vous en êtes sûre ; vous y avez réfléchi et vous êtes à zéro.

Cl. — Oui.

Th. — Si votre mari était là et que je lui posais la même question, où penserait-il que vous en êtes sur cette échelle ? Que dirait-il ?

Cl. — Il dirait zéro, lui aussi.

Th. — Cela a l’air d’un endroit difficile où se trouver. À quoi ressemblerait un demi : qu’est-ce qui se passerait à un demi qui ne se passe pas maintenant ?

Cl. — Peut-être que je serais capable de faire un petit peu par moi-même.

Th. — Quoi, à votre avis ?

Cl. — Composer le numéro de téléphone.

Th. — Composer le numéro de téléphone. Y aurait-il autre chose qui vous dirait que vous êtes montée un peu ?

Cl. — Me brosser les dents de la main droite, parce que je suis droitière et que je ne peux rien faire de la main droite. J’ai essayé de faire les choses de la main gauche, mais c’est vraiment difficile.

Là encore, la tendance habituelle des thérapeutes serait d’essayer d’aider cette femme en lui disant quoi faire, ou en demandant à quelqu’un d’autre de l’aider. Mais est-ce là ce qu’elle veut vraiment du thérapeute ? Si l’on écoute de près, l’indication est qu’elle veut faire par elle-même, et qu’elle n’est pas vraiment sûre de ce qu’elle attend de la thérapie, sinon parler.

Ce qu’elle attend

Th. — Comment pouvons-nous vous aider avec ce que vous affrontez ?

Cl. — Je ne sais pas. Peut-être être là pour que je parle.

Th. — D’accord, en quoi cela vous aidera-t-il, de nous parler ? Quelle différence cela fera-t-il pour vous ?

Cl. — Je ne sais pas. Vous êtes quelqu’un avec qui je n’ai pas à me dire « vous êtes peut-être en train d’avoir pitié de moi ».

Th. — Hum, cela a l’air important.

Cl. — Oui, c’est très important.

Ainsi, dans le message de fin de séance, après une courte pause, nous lui demandons de nous aider à réfléchir à la manière dont le fait de parler peut aider à produire les changements qu’elle veut. Nous lui adressons aussi des compliments sur la façon dont elle a tenté de s’ajuster à cet événement et à d’autres dans sa vie. Ce message ne s’appelle plus le message d’intervention, car le mot « intervention » laisse entendre que notre visée serait d’intervenir ou de nous immiscer dans la vie des personnes que nous recevons, plutôt que de les aider à trouver leurs propres solutions.

Le message de fin de séance

Th. — Avant de terminer, j’aimerais vous transmettre quelques réflexions de l’équipe. Nous voulions tous vous dire que vous vivez en ce moment une situation très difficile, très dure. Nous sommes aussi impressionnés que vous avez été surprise de la manière dont vous vous êtes ajustée aux changements qui vous sont arrivés ; vous avez dit que vous étiez, dans la famille, celle qui avait été la plus surprise de la façon dont vous vous étiez adaptée à la cécité. Nous avons été impressionnés de voir comment vous avez su faire avec ce qui vous est arrivé et travailler ce qui vous arrive. C’est très, très dur. Nous pensons que c’est une bonne idée que vous soyez venue ici aujourd’hui. C’est un bon début pour nous, et nous avons à en apprendre davantage sur ce qui se passe pour vous. Nous aimerions vous revoir bientôt. Souhaitez-vous revenir ?

Cl. — Oui.

Évaluer les progrès

Comment savons-nous que cette approche, apparemment minimaliste, fonctionne ? Puisque nous maintenons le postulat que les personnes disposent de tous les outils nécessaires pour construire leurs propres objectifs et leurs propres solutions, il nous faut les laisser juges de leurs progrès. S’il y a eu progrès vers leurs objectifs, nous nous attendons à ce que leur vie soit meilleure. Nous commençons donc la deuxième séance et les suivantes en leur demandant :

Deuxième séance

Th. — Depuis la semaine dernière, qu’est-ce qui va mieux ? Qu’avez-vous remarqué qui se soit passé et qui aille mieux ?

Cl. — Rien ne va mieux. Enfin, je me brosse les dents.

Th. — Vous vous brossez les dents ?

Cl. — Oui, avec une brosse à dents.

Th. — Ouah !

Cl. — Et maintenant je travaille de plus en plus avec cette main gauche.

Th. — Hum, hum, et en quoi cela vous a-t-il été utile ?

Cl. — Je crois que je m’en suis mieux tirée avec la brosse qu’avec le gant… Et j’essaie de manger davantage de la main gauche, et j’ai l’impression de mettre un peu plus de nourriture sur la fourchette ou la cuillère.

Th. — Mince, vous mangez aussi bien de cette main. On dirait que vous avez travaillé dur depuis la semaine dernière.

Cl. — Oui.

Th. — Quand votre mari remarquera que vous avez fait des changements, en quoi cela changera-t-il les choses entre vous deux ?

Cl. — Cela fera juste moins de choses à faire pour moi.

Th. — Hum, hum. Et en quoi cela changera-t-il les choses entre vous deux, qu’il ait moins de choses à faire ?

Cl. — Je ne sais pas. Nous pourrons consacrer plus de temps à autre chose.

Th. — Qu’est-ce qui s’est passé d’autre qui soit différent ?

Cl. — Je ne crois pas être aussi déprimée.

Th. — Je suis curieux de savoir comment vous n’êtes pas aussi déprimée qu’avant. Qu’avez-vous fait de différent qui vous ait aidée ?

Cl. — J’imagine, essayer de faire plus de choses par moi-même.

Th. — Et cela vous a été utile ?

Cl. — Oui.

Il n’est pas rare qu’une personne réponde d’abord « rien ». Étant donné sa vue initiale, centrée sur le problème, cette réponse n’a rien d’inattendu ni de surprenant. Après tout, penser et remarquer un changement positif représente pour les personnes un déplacement assez considérable. Il leur faut un certain temps pour parvenir à penser de cette autre manière. Les thérapeutes peuvent aider en faisant preuve de patience — mot intéressant, puisque « patient » désigne d’ordinaire, en milieu médical, la personne soignée, ce qui suggère peut-être une inversion des rôles — et en laissant à la personne le temps de penser autrement. Notre expérience est qu’environ la moitié des personnes que nous recevons répondent par l’affirmative à cette question, et qu’un quart de plus le fera après un moment d’écoute qui laisse une description affirmative se développer, ou après une question supplémentaire du type « Quel a été le meilleur jour de la semaine ? » En particulier, la réponse initiale de cette cliente n’a rien d’inattendu, puisqu’elle était à zéro sur l’échelle de progression à la fin de la première séance. Cela signifie qu’à ce moment-là elle voyait 100 % de sa vie occupée par les problèmes. Nous ne pouvons donc pas attendre d’elle qu’elle voie le petit changement relatif si elle se centrait sur les problèmes : un passage de 100 % à 99 % n’est qu’un changement relatif de 1 %. En revanche, un changement de 0 % à 1 % dans la direction positive tend mathématiquement vers l’infini. Là encore, les questions du thérapeute peuvent inciter la cliente à penser autrement, de sorte qu’elle voie les changements : en suscitant davantage de parler-changement positif, en amplifiant ces changements et en les renforçant.

Nous posons généralement des questions d’échelle après cette discussion d’ouverture, afin de déterminer si les changements sont ou non liés à l’objectif : la vie peut aller mieux, mais est-ce lié à la résolution des problèmes qui ont amené ces personnes ici ? Dans ce cas, il y avait une amélioration petite mais perceptible, à la fois dans la progression vers l’objectif — la cliente disait être passée de 0 à 1,5 — et dans sa confiance dans le fait de finir par atteindre l’objectif. Les questions d’échelle aident souvent la personne à se souvenir de changements positifs supplémentaires. Ici, la cliente a raconté comment elle avait pris rendez-vous pour une manucure et s’y était rendue toute seule.

Et la personne sait généralement à quoi ressemblera l’étape suivante. Inutile de la submerger de suggestions : il suffit de la soutenir dans la direction qu’elle choisit. Bien entendu, cette direction peut changer au cours de la thérapie. Il est irréaliste d’attendre des personnes qu’elles sachent exactement, au début de la thérapie, où elles veulent aller ; si elles le savaient, elles n’auraient probablement pas besoin de thérapie. C’est pourquoi nous ne jugeons pas nécessaire de contractualiser avec les personnes a) un nombre déterminé de séances, ni b) des objectifs déterminés, ni c) la mesure des progrès sur des objectifs déterminés. Le faire reviendrait, là encore, à contraindre et à limiter les possibilités de changement.

Au bout du compte, les personnes feront assez de pas vers la construction d’une solution qui les satisfait — résoudre leurs problèmes et atteindre leurs objectifs — pour ne plus éprouver le besoin de poursuivre la thérapie. Dans ce cas particulier, cela s’est produit à la troisième séance. À ce moment-là, elle s’est donné 3,5 sur l’échelle de progression. La cliente a dit qu’elle allait « assez mieux » et qu’elle n’éprouvait pas le besoin de poursuivre la thérapie. Cet « assez mieux » comprenait le fait de sortir et de faire davantage de choses par elle-même. Bien que son « assez mieux » ne soit qu’à 3,5 sur l’échelle, le thérapeute doit accepter son jugement, même s’il pourrait vouloir davantage pour elle : puisque seule la personne peut juger que les choses vont « assez mieux », toute tentative de l’aider davantage serait intrusive et se solderait probablement par un échec (prémisse 2). Il importe de se souvenir que là où son ajustement antérieur à la cécité lui avait demandé une année rien que pour sortir de chez elle, cet ajustement-ci n’a pris que quelques semaines. Éprouver les divers changements qu’elle a faits lui a donné la confiance qu’elle pouvait être autonome. Bien entendu, l’« autonomie » signifiait pour elle ne plus avoir besoin d’être en thérapie et se remettre à faire certaines des choses qui avaient marché auparavant. Elle avait ainsi commencé à se rendre régulièrement dans un groupe de soutien et à travailler comme bénévole au téléphone sur une ligne d’écoute locale.

Conclusion

On peut décrire la thérapie brève orientée vers les solutions comme une manière d’élaborer des solutions à des problèmes humains, avec le postulat — trop souvent implicite — que n’importe quel individu placé dans la situation que la personne décrit aurait le même problème. Autrement dit, les problèmes sont vus comme d’abord situationnels et comme enchâssés dans le langage : ils résultent davantage de la situation dans laquelle les personnes se trouvent et de la définition qu’elles en donnent — c’est-à-dire de la façon dont on en parle — que d’un quelconque défaut d’ajustement sous-jacent, d’une psychopathologie ou d’un dysfonctionnement systémique qui en serait la cause (de Shazer, 1991). Ce qui vaut comme « solution », en outre, dépend du jugement des personnes, c’est-à-dire du moment où elles disent que les choses vont « assez mieux » pour que la thérapie s’arrête. Cette façon de penser suggère qu’il nous faut regarder comment nous avons ordonné le monde dans notre langage, et comment notre langage — qui nous précède — a ordonné notre monde. Autrement dit : plutôt que de chercher derrière et sous le langage qu’emploient clientèle et thérapeutes, ce langage est tout ce dont nous disposons.

De même que le « problème » a des significations différentes d’une personne à l’autre selon la différence de leurs situations, le « problème » a des significations différentes pour une même personne, parce que la situation n’est jamais la même : même les contextes varient avec le temps. Bien que notre approche soit parfois critiquée pour ne pas atteindre ni traiter « le problème », et pour ne pas pouvoir de ce fait produire d’effet durable, nous considérons qu’il est improbable qu’une approche, quelle qu’elle soit, puisse guérir « le problème », puisque « le problème » n’est jamais le même. La solution ne peut donc pas toujours être la même. Les personnes que nous recevons nous le disent souvent exactement ainsi lorsque nous leur demandons ce qui avait marché quand elles avaient déjà eu ce problème : elles nous donnent les raisons pour lesquelles ce qui « a marché avant » ne peut pas marcher maintenant. Nos études de suivi nous ont appris que les personnes ont acquis la capacité de penser autrement, de sorte qu’elles peuvent continuer à résoudre des problèmes — qu’elles les reconnaissent comme les mêmes ou comme des nouveaux. Cette différence est pour nous la mesure d’un effet durable.

Notes de l’original

1. Bien que beaucoup de modèles de thérapie brève se définissent en partie par des limites de durée ou de nombre de séances, nous n’employons aucune limite de temps. Quand on nous pose la question, nous répondons : le moins de séances possible, et pas une de plus que nécessaire. Ces cinq dernières années, nous avons eu une moyenne de 4,5 séances par cas, et 97 % des cas viennent moins de 10 séances. Nous n’avons aucun critère de sélection et nous recevons quiconque vient nous voir.

2. Le symbole <> s’emploie en chimie pour décrire une réaction qui va dans les deux sens. Le rythme est parfois plus rapide dans un sens que dans l’autre ; à d’autres moments, un équilibre s’établit où les deux — où tous — contribuent également. L’interaction entre recherche, pratique et théorie semble varier de manière comparable dans notre centre.

3. En anglais plus correct et moins familier : If it is not broken, do not fix it. Ou : si cela marche, ne le réparez pas.

4. Ron a reçu cette cliente lors d’une résidence d’un mois au BFTC. On peut le joindre au Social Work Department, St. George’s Hospital, Sutton’s Lane Hornchurch, Essex, England, RM12 6RS.

Références

Références citées et non reprises dans la bibliographie de l’original

Haley, J. (Ed.). (1967). Advanced techniques of hypnosis and therapy. New York: Grune & Stratton.

Haley, J. (Ed.) (1985). Conversations with Milton H. Erickson, M.D. Vol 1. New York: Triangle/Norton.

Weiner-Davis, M., de Shazer, S., & Gingerich, W. (1987). Using pretreatment change to construct a therapeutic solution: An exploratory study. Journal of Marital and Family Therapy, 13(4): 359-363.

Bibliographie de l’original

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Berg, I., and Hopwood, L. (1992). Doing with very little: Treatment of homeless substance abusers. Journal of Independent Social Work, 5, 3-4, 109-120.

Berg I., and Miller, S. (1992). Working with the Problem Drinker: A Solution-Focused Approach. New York: Norton.

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de Shazer, S. (1985). Keys to Solution in Brief Therapy. New York: Norton.

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de Shazer, S. (1991). Putting Difference to Work. New York: Norton.

de Shazer, S., and Berg, I. (1985). A part is not apart: Working with only one of the partners present. In Gurman, A. (ed.). Casebook of Marital Therapy. New York: Guilford.

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de Shazer, S., Berg, I. Lipsik, E., Nunnally, E., Molnar, A., Gingerich, W., and Weiner-Davis, M. (1986). Brief therapy: Focused solution development. Family Process, 25, 2, 207-222.

Miller, S. (1992). The symptoms of solution. Journal of Strategic and Systemic Therapy, 11, 1, 1-11.

Miller, S., and Berg, I. (1991). Working with the problem drinker: A solution-focused approach. Arizona Counseling Journal, 16, 1, 3-12.

Molnar, A., and de Shazer, S. (1987). Solution-focused therapy: Toward the identification of therapeutic tasks. Journal of Marital and Family Therapy, 13, 4, 349-358.

Traduction française non officielle de « From Here to There to Who Knows Where: The Continuing Evolution of Solution-Focused Brief Therapy », publié dans Journal of Solution Focused Practices (2021) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

Lire l’article original

Comment citer cet article

Hopwood, L., & de Shazer, S. (2021). D’ici à là-bas et qui sait où : l’évolution continue de la thérapie brève orientée vers les solutions (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/d-ici-a-la-bas-et-qui-sait-ou-l-evolution-continue-de-la-therapie-breve-orientee-vers-les-solutions (Œuvre originale publiée en 2021 dans Journal of Solution Focused Practices, vol. 5, n° 1, article 9 ; republiée en 2026 par Complexe Systémique, https://journalsfp.org/article/74983)

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