Dialogue ouvert · Ce que la pratique transforme

Des praticiens du dialogue ouvert racontent comment les réunions de réseau les ont transformés

Une ergothérapeute qui entend des voix, un psychiatre et une thérapeute de couple et de famille ont animé ensemble, pendant deux ans, les réunions de réseau d’une petite clinique du nord-ouest des États-Unis. Le trio prend ici la parole non pas sur ce qui a changé chez les personnes reçues, mais sur ce qui a changé en chacune des trois personnes qui animaient : ce qu’elles écoutent autrement, ce qu’elles ne peuvent plus ne pas savoir, et jusqu’à une relation familiale rompue depuis des années qui s’est rouverte. Un récit auto-ethnographique à trois voix, sur un sujet que la littérature académique aborde rarement.

Auteurs Alita Kathryn Taylor, Fletcher Brandon Taylor, Deborah Ann AndersonPublication originale Frontiers in Psychology, 3 février 2023Licence CC BY 4.0Traduction Complexe Systémique

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Practitioners of open dialogue report their personal transformations as a result of conducting network meetings, par Alita Kathryn Taylor, Fletcher Brandon Taylor et Deborah Ann Anderson, publié dans Frontiers in Psychology (2023), DOI : 10.3389/fpsyg.2022.1083996, sous licence CC BY 4.0. Le texte a été modifié : traduit en français par Complexe Systémique le 7 septembre 2026. Cette traduction n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Résumé

Dans notre pratique soignante du dialogue ouvert, nous tenons fermement à l’idée que le soutien que nous offrons aux personnes accompagnées et à leurs communautés conduira au genre de transformation personnelle durable qu’elles-mêmes considéreraient comme une amélioration. Mais quels effets les réunions de réseau du dialogue ouvert ont-elles quand il s’agit d’installer des transformations personnelles durables chez les thérapeutes qui les animent ? Ce sujet est rarement abordé, surtout dans le monde académique. Dans ce récit auto-ethnographique, une ergothérapeute qui a elle-même l’expérience du vécu, un psychiatre et une thérapeute de couple et de famille décrivent tour à tour les transformations durables que leur a apportées l’animation commune de réunions de réseau de dialogue ouvert, dans une même clinique indépendante, pendant deux ans. Notre rapport illustre le potentiel des réunions de réseau du dialogue ouvert, en particulier la profondeur et l’étendue de la transformation qui peut se produire chez toutes les personnes qui y participent.

Introduction

Comme d’autres approches postmodernes, le dialogue ouvert présuppose la cybernétique de second ordre : dans l’acte même d’observer autrui et de s’engager dans la relation pendant la thérapie, quiconque aide est inévitablement changé par le processus. Beaucoup de soin et d’attention ont été consacrés à explorer la place faite aux énoncés des personnes reçues en thérapie, et la manière dont ils sont assimilés (Anderson et Goolishian, 1992). Le dialogue intérieur qui se déroule chez les thérapeutes a lui aussi retenu l’attention, souvent sous la forme d’une microanalyse de séances menée a posteriori, centrée pour l’essentiel sur le dialogue intérieur tel qu’il est raconté après coup, à l’aide d’enregistrements (Rober, 2005 ; Seikkula et coll., 2012).

Dans ce texte, nous explorons les transformations durables qui se produisent en nous, dans notre pratique, et que nous attribuons à notre travail avec notre clientèle. C’est, à certains égards, un territoire neuf (Kahn et Fromm, 2001 ; Råbu et coll., 2011 ; McNamee, 2015 ; Hirschhorn, 2016).

De telles transformations méritent d’être examinées de plus près, car il est difficile d’accompagner une personne dans son cheminement plus loin que nous n’avons nous-mêmes avancé dans le nôtre. Carl Jung l’écrivait déjà : la rencontre de deux personnalités est comme le contact de deux substances chimiques ; s’il y a réaction, les deux sont transformées (Jung, 1933).

Dans ce récit auto-ethnographique, une ergothérapeute qui a l’expérience du vécu, une thérapeute de couple et de famille et un psychiatre racontent les transformations durables qu’a produites, chez chacune de ces trois personnes, le fait d’animer ensemble des réunions de réseau de dialogue ouvert, dans une même clinique indépendante, sur une période de deux ans. Voici nos récits.

Les mots de Deb

Ma réaction première à la formation au dialogue ouvert et à la participation aux réunions de réseau a été un profond soulagement. Le soulagement de n’être pas la seule à penser ainsi, à vouloir travailler ainsi avec les autres, et à trouver de la satisfaction dans une approche ouverte et soutenante (Morasse, 2015 ; Sandmaier, 2019).

Je suis ergothérapeute de formation. Ayant travaillé surtout en milieu psychiatrique, j’ai aussi découvert, à la fin de la cinquantaine, à quel point mes propres expériences avaient en commun avec celles qu’on étiquette « psychotiques », et j’ai trouvé le mouvement des survivants de la psychiatrie. Après cela, j’ai commencé à me former au dialogue ouvert, et je suis tombée amoureuse.

Avant d’apprendre à travailler de manière dialogique, je m’étais souvent débattue, professionnellement, avec l’injonction de maintenir une frontière stricte entre mes expériences personnelles et mon rôle professionnel. Je voyais bien qu’un certain partage de la part de l’équipe soignante pouvait détourner l’attention de la personne concernée par le problème ; mais je savais aussi que se partager soi-même avec autrui est une condition nécessaire au développement des relations. Je ne comprenais pas pourquoi une relation professionnelle serait différente. Jeune thérapeute, avec très peu de supervision directe, j’ai compris que le maintien de « frontières professionnelles » strictes gênait ma capacité à établir une alliance avec ma clientèle.

Au début de ma carrière, j’ai été stupéfaite lorsqu’une personne que je suivais m’a dit qu’elle pouvait se confier à moi parce que j’avais franchi les frontières et partagé mes propres difficultés. J’ai alors compris qu’un partage prudent de mon moi réel aidait davantage à soutenir des changements de comportement que le « traitement habituel ». À partir de mes exemples, cette personne comprenait mieux les notions dont il était question, et cela lui permettait ensuite d’agir sur elles pour modifier son propre comportement. J’ai commencé à remarquer davantage de moments de bascule chez les personnes que j’accompagnais quand je partageais que quand je ne partageais pas. Plus je partageais mon expérience authentique, avec discernement, plus les liens avec ma clientèle se renforçaient et plus mes interventions étaient efficaces.

Cela est cohérent avec la polyphonie, où toutes les « voix » sont bienvenues, qu’elles soient intérieures ou extérieures, qu’elles viennent de la personne accompagnée ou de l’équipe, qu’elles soient parlées, visuelles ou comportementales. Dans les réunions de réseau, j’ai éprouvé une sensation d’« ouverture » et d’intérêt quand je parlais de mes propres expériences. Un client, en réunion de réseau, a parlé de ses hallucinations auditives, puis de sa solitude. Je lui ai demandé s’il voulait rencontrer des personnes qui entendent des voix elles aussi ; il a accepté. Son visage s’est éclairé quand je lui ai dit que j’entendais des voix et que je lui ai proposé de partager mon expérience avec lui.

Je suis profondément touchée par la danse interactive des mots qui a lieu dans les réunions de réseau. En formation, on m’a appris que les membres de l’équipe peuvent demander à partager leurs réflexions avec les personnes reçues. Une famille demandait systématiquement à l’équipe de proposer une réflexion sur ce qui venait d’être dit. Ce n’est pas la réponse « habituelle » ni « attendue », mais dans le dialogue ouvert, tout cela fait partie de la conversation : il n’y a pas de « bonne manière » unique.

Après m’être formée et avoir participé à des réunions de réseau ces dernières années, j’ai remarqué que ma manière de conduire les conversations avait changé — en séance de thérapie, en réunion de réseau, et dans la « vraie vie ». Je suis plus susceptible d’écouter vraiment ce qui est dit, sans répéter ma réponse pendant que l’autre parle. Je cherche à reconnaître avec la personne que je l’ai comprise avant de poursuivre. Je suis bien plus susceptible de poser une question que de répondre. J’amène plus souvent de la curiosité dans la conversation : qu’en pensez-vous ? Je me demande pourquoi cela s’est produit ?

Personnellement, je me sens plus à l’aise dans les situations sociales. Je suis bien moins portée à croire que je dois dire ce qu’il faut, et plus ouverte au fait d’être dans l’instant et de savourer la conversation.

Professionnellement, je suis plus à l’aise en séance depuis que je peux lâcher l’obligation d’être l’« experte ». J’aime l’atmosphère des expériences partagées, plutôt que l’inégalité traditionnelle entre l’expertise (supposée) de la profession et l’incompétence (supposée) de quiconque n’en fait pas partie. Cette approche témoigne du respect envers toutes les personnes présentes dans la pièce ; elle paraît plus intuitive et plus vraie, et elle est presque toujours reconnue comme précieuse par les personnes qui participent.

Je me sens honorée d’être en réunion de réseau, d’y être témoin et d’y soutenir les personnes présentes dans le fait d’être authentiquement elles-mêmes. À force d’être témoin des autres et de les accepter dans le cadre des réunions de réseau, j’ai découvert que j’étais plus encline à m’offrir à moi-même le soin et la compassion que j’offre aux personnes que j’accompagne.

Les mots de Fletch

Une grande part de notre formation médicale, psychiatrie comprise, est centrée sur la reconnaissance de motifs et sur l’application d’algorithmes de traitement. Nous identifions un ou plusieurs diagnostics correspondant au mieux à une constellation de symptômes, puis nous suivons les algorithmes les plus à même de faire reculer les comportements inadaptés au profit des comportements adaptés. On peut soutenir qu’un déplacement vers des comportements adaptés est le critère orthodoxe d’un traitement réussi (Coulacoglou et Saklofske, 2017). Pendant les études de médecine, l’idée qu’une transformation personnelle positive et les comportements adaptés qui l’accompagnent puissent se produire chez la personne qui soigne pendant le traitement d’autrui n’est pour ainsi dire jamais discutée. Dans l’approche du dialogue ouvert, la principale interface entre la clinique et la personne soignée est la réunion de réseau. C’est dans ce cadre que je propose la vignette suivante d’une telle transformation personnelle.

Pendant neuf mois, nous avons animé à trois (DA, FT et AT) une série de réunions de réseau, environ deux par mois, avec une famille élargie inquiète pour l’un des siens : « Tom », vingt-cinq ans, qui disait avoir été hospitalisé plusieurs fois pour schizophrénie paranoïde. Tom venait avec sa mère, son père, ses quatre frères et sœurs et sa grand-mère maternelle, en fauteuil roulant. J’ai été frappé par les taquineries affectueuses qui circulaient entre trois générations, et par leurs discussions animées sur la meilleure manière de soutenir Tom, qui peinait à prendre soin de lui, seul dans son appartement. Il arrivait que Tom sorte de la pièce en trombe, mais il revenait généralement quelques minutes plus tard, après une cigarette, s’étant remis d’aplomb. Tour à tour, à différents moments, nous avons commenté la tension entre lui et sa mère, et le caractère guindé et maladroit de leurs échanges. Quand nous l’abordions, Tom disait qu’il ne pouvait pas en parler. Enfin, lors d’une réunion, trois mois après le début, le sujet est revenu ; il s’est tourné vers sa mère et a dit : « Maman, tu as essayé de m’empoisonner quand j’avais six ans ! Tu te souviens ? »

La mère, atterrée, a répondu : « Je ne ferais jamais une chose pareille. Comment peux-tu penser que je ferais une chose pareille ? »

« Et pourquoi as-tu essayé d’effacer ma mémoire ? », a-t-il ajouté.

La famille a peiné à concilier ces deux versions radicalement différentes de son histoire commune. Chaque membre de la famille a raconté son vécu de cette période. Au cours des mois suivants, la famille a continué de venir aux réunions au complet ; pourtant, sur ce point précis, il n’y a jamais eu de réconciliation littérale ou verbale.

Plus tard, quelqu’un a réfléchi à voix haute : « Je me demande ce que c’est, pour une mère et un fils, de continuer à se retrouver, à se parler, quand l’un est certain que l’autre l’a empoisonné. »

Pendant et après ces réunions de réseau, j’ai commencé à me demander comment je pourrais me pousser moi-même vers une acceptation des réalités multiples au sein de ma propre famille, tout en restant fidèle à mes principes fondamentaux et à ma santé mentale. J’ai un membre de ma famille qui, adolescent, dans la maison de mon enfance, avait abusé sexuellement d’un autre membre de la famille, plus jeune et mineur. Pendant des années, l’auteur des faits m’a accusé de l’infraction qu’il avait commise seul. Personne ne l’a cru. Je l’ai tenu en mépris, lui adressant à peine la parole pendant des années.

Pendant des années, j’avais ignoré ses appels répétés et je l’avais tenu à distance. Après ces réunions de réseau, j’ai commencé à répondre à ses appels, et nous avons commencé à avoir des conversations prudentes sur la vie. Nous avons déjeuné ensemble un jour, et nous avons fini par parler de paternité. Je me suis regardé écouter ses préoccupations sur l’éducation de son enfant adolescent, tout en essayant de mettre de côté le rugissement assourdissant de ma colère devant sa trahison. Depuis, nous nous sommes rapprochés.

Grâce à la famille de Tom et à d’autres comme elle, j’ai trouvé en moi une plus grande capacité à tolérer le point de vue d’une personne dont les réalités et les motifs déclarés ne me sont pas entièrement connus. Il est possible de poser des limites, respectueuses, tout en gardant ouvertes les lignes de communication, en sachant que nous ne serons peut-être jamais d’accord, de toute cette vie, sur certaines choses parmi les plus élémentaires. Si ce genre de relation est possible avec un membre de sa famille, il est possible avec n’importe qui.

Mes relations avec tout le monde se sont déplacées vers un état d’esprit plus ouvert quand les autres parlent de leurs réalités. Je peux écouter le point de vue opposé de quelqu’un et rester fermement attaché à mon système de valeurs le plus fondamental. D’une certaine manière, il en résulte, je crois, que je suis devenu un peu moins orgueilleux. Ce sont là quelques-uns des changements que j’ai remarqués depuis que je participe à l’animation de réunions de réseau de dialogue ouvert.

Les mots d’Alita

Une carrière, si l’on a de la chance, devrait être une chose que l’on entreprend avec un certain niveau d’intérêt et d’engagement — une chose où l’on peut pratiquer sa vraie nature, et, plus merveilleux encore peut-être, ses propres valeurs. La psychothérapie et le conseil, j’y suis tombée dedans en rejoignant, à seize ans, l’équipe d’écoute par les pairs de mon lycée. Parler à des camarades en crise me semblait important et nécessaire, quelque chose que j’aurais voulu avoir à ma disposition. Une valeur judéo-chrétienne dans laquelle j’ai été élevée — « traite les autres comme tu voudrais être traité » — ne devait-elle pas me rendre disponible ainsi ? Je l’ai fait. Cela m’a conduite à étudier la psychologie, en pensant que je pourrais ainsi prendre part à la guérison des autres ; peut-être même au niveau de l’« âme ». Psyché, en effet, se traduit par âme. Dans ma formation, on encourage les personnes qui exercent en santé mentale — et je devrais dire qu’il est nécessaire — à faire leur propre travail, afin d’apprendre la présence, la compétence, la conscience, et à « ne pas nuire », autant que possible. Je ne peux pas contrôler les grands systèmes qui gouvernent les politiques de santé mentale et leur mise en œuvre — pas directement, en tout cas, ni seule. Cela dit, je peux continuer à pratiquer mes valeurs dans le cadre de la psychothérapie ; et c’est même, je l’ai constaté, encore plus vrai en participant à des réunions de réseau.

Apprendre et pratiquer le dialogue ouvert — si tant est que ce soit une « chose », car c’est plutôt une attitude ou une idée tenue légèrement, où l’on fait moins et où l’on « est avec » davantage, dans quelque chose comme une « expertise bienveillante » (Minuchin, 1998) — a été, dans ma carrière, ce qui m’a aidée à être davantage en moi-même et de moi-même avec les autres, en même temps. Favoriser le dialogue exige de se faire silencieux, de laisser de la place pour méditer, d’incarner une présence silencieuse et invitante pour que les autres puissent questionner et se débattre ensemble, décider ensemble de la marche à suivre (Shotter, 1993). La pratique dialogique ne peut pas avoir lieu sans ma participation. Elle ne peut pas non plus avoir lieu, en bien des moments, quand je tente de contrôler le résultat. C’est là, philosophiquement, ontologiquement, pour moi — même si cela se discute — le point le plus important. Que la pratique dialogique ne consiste pas à contrôler le résultat est une compréhension transformatrice qu’il faut se rappeler encore et encore, avec chaque famille, chaque groupe, chaque couple, chaque entreprise, chaque équipe, chaque réunion : mes propres tentatives de contrôler ou de décider de ce qui devrait arriver et quand ne sont pas vraiment en dialogue avec les autres.

Nous sommes des êtres humains et nous naissons dans le dialogue, avec la nature, avec les autres êtres vivants, et je ne peux pas ne pas en être émue. Les réunions de réseau du dialogue ouvert sont le médicament, non le médecin qui donne quelque chose pour soigner un mal ; nous co-créons un espace pour que le langage et la compréhension émergent à leur manière, pour être témoin, pour amener mon corps, mon attention et mon temps auprès du flux des idées partagées. C’est une manière d’être radicale, et aussi la plus élémentaire (McNamee, 2015).

J’éprouve un soulagement énorme quand je co-anime des réunions de réseau, parce que je n’y amène ni ordre du jour, ni objectifs, ni besoin que quiconque aille mieux ou dépasse un symptôme. Je garde ma formation à l’arrière-plan et j’essaie de rester fraîche à chaque instant. C’est ainsi que je voudrais être accueillie en cas de crise ; alors je fais de mon mieux pour proposer et créer des voies par lesquelles les réunions de réseau pourraient devenir la norme des entreprises de guérison en santé mentale. La transformation, elle aussi, est un processus vivant, où mon propre changement n’est jamais achevé. Avant de m’appeler praticienne du dialogue ouvert, j’aurais pu croire qu’il y avait, d’une manière ou d’une autre, une fin à la guérison ; que ma profession d’aidante résolvait quelque chose ou quelqu’un, le rendait « meilleur ». Je ne peux plus désapprendre cette pratique collaborative et dialogique. Je porte légèrement le rôle d’aidante, restant invitante face aux contextes, aux dilemmes qui se renomment, laissant les situations être incomplètes, plaçant l’expertise entre la personne et son réseau — c’est-à-dire : l’expertise est la relation entre une personne et son réseau. J’ai commencé à apprendre ce qu’est l’humilité, en réalisant qu’une grande part de ma carrière en psychiatrie d’urgence a bel et bien fait du mal ; aujourd’hui, en proposant et en enseignant à d’autres l’histoire et les pratiques du dialogue ouvert, il y a peut-être là une forme de réconciliation, pour moi et pour d’autres, en même temps.

En repensant au début de ma carrière auprès de populations psychiatriques, je me rappelle de nombreux moments où j’ai participé à des soins, en milieu hospitalier, où les procédures et les décisions privilégiaient le confort des systèmes et des politiques plutôt que la devise affichée sur les posters dans les couloirs : « LES PATIENTS D’ABORD ». Disons simplement que la protection de soi l’emportait très souvent sur le risque, pour nous qui étions le personnel de l’hôpital, de faire ce qu’il fallait faire, aussi peu commode que ce fût. Parfois ces souvenirs surgissent, et il existe en moi une sorte de culpabilité — peut-être pour la manière dont j’aurais pu être vue par mes collègues, ou pour avoir agi depuis la peur d’une mauvaise évaluation ou la peur de perdre mon emploi si je défendais la voie choisie par la personne hospitalisée, celle qui dérangeait. J’ai marché sur une ligne étroite, et j’ose dire que j’ai enfoui cette blessure morale, une sorte d’effet du témoin passif : faire partie d’un système où les droits humains n’étaient pas toujours honorés, essayer de servir les personnes hospitalisées et leurs familles en ayant le sentiment d’avoir les mains liées dans le dos. Cela a laissé des traces. Puis est entré le « dialogue ouvert ».

Aujourd’hui, dans mon petit cabinet, je ressens encore cette culpabilité parfois ; ou peut-être est-ce de la douleur, ou du regret, du chagrin, pour toutes les autres personnes, à travers le temps, qui ont été accueillies par la fragmentation, tenues à l’écart du dialogue. Alors, comment être en dialogue avec cela ? Quand je participe aux énoncés des autres, dans les réunions dont je fais partie, la vérité émerge, annoncée ; le dialogue, c’est quand il y a un courant de sens qui circule parmi nous, à travers nous, entre nous (Bohm, 1996). Comment rester dans ce courant ? J’y reste parce que ne pas être en dialogue, maintenant, me semble être la mort. Je veux la vie. Je veux vivre. Même si c’est difficile, même s’il y a de la confusion sur ce que je fais, ou sur la façon dont une réunion se déroulera, ou sur la manière dont ira le soin d’une personne au réseau compliqué : c’est vivant, c’est du dialogue, et je suis ouverte. Même à l’étrange, même au singulier. Peut-être, à l’ère postmoderne des professions d’aide, trouverons-nous dans la folie la sagesse que les époques antérieures y trouvaient (Foucault, 2009).

Conclusion

Dans le cadre des réunions de réseau du dialogue ouvert, nous trois, dans notre pratique, avons attribué nos transformations personnelles, au moins en partie, à ce qui s’est passé pendant ces réunions. Un accord s’est dégagé entre nous : nos changements intérieurs étaient assez profonds pour modifier notre état d’esprit et nos comportements, même si les transformations elles-mêmes différaient. Nous partageons nos récits dans l’espoir que d’autres thérapeutes, en faisant place à d’autres voix, continueront de se laisser changer à leur tour par elles. Si nous avons pu partager ces prises de conscience, c’est pour plusieurs raisons. La formation qu’ont suivie Deb et Fletch était présentée de manière à encourager et à permettre ce type de réflexivité : la formation nous invitait à amener nos propres processus dans les discussions, au cours même de la formation. L’intervision — nos séances régulières entre nous, hors réunions de réseau, un format de supervision et de consultation entre pairs, conduit de manière dialogique — a permis d’aller plus loin dans la discussion et la réflexion, dans un environnement accueillant et soutenant. Nous avions l’ouverture et la disponibilité voulues pour des conversations transdisciplinaires, au lieu de défendre nos prés carrés professionnels respectifs.

En conclusion, notre participation aux réunions de réseau du dialogue ouvert a eu un effet positif significatif sur chaque membre du trio, professionnellement et personnellement. Deb a considérablement élargi son assurance dans l’usage d’approches ouvertes et soutenantes, et elle a pu améliorer son propre dialogue intérieur et se montrer plus secourable et plus compréhensive envers elle-même. Fletch a utilisé les compétences apprises en réunion de réseau pour nourrir sa manière de travailler, et il a transformé une relation familiale faite d’animosité de son côté en une relation où il peut tolérer les immenses différences entre eux tout en restant fidèle à ses propres valeurs. Alita a pu lâcher un besoin de contrôle, pour mieux soutenir sa clientèle et mieux vivre en accord avec ses valeurs et son éthique.

Les réunions de réseau peuvent avoir un effet profond sur toutes les personnes qui y participent, y compris celles qui les animent. Nous comprenons qu’une limite de nos récits auto-ethnographiques tient à la difficulté d’en apprécier la transposabilité à la vie d’autres thérapeutes. À mesure que les services de dialogue ouvert continuent de se développer dans le monde, poursuivre la recherche sur l’expérience des équipes cliniques en réunion de réseau pourrait mener à des recherches de résultats positifs sur la fidélisation du personnel et la qualité de vie dans les systèmes de soin, sur l’amélioration et la satisfaction de la patientèle, et peut-être sur la réduction de l’épuisement professionnel dans le champ de la santé mentale en général. Des supervisions et des formations dialogiques régulières restent continuellement nécessaires pour partager nos intuitions et nos compréhensions nouvelles sur la manière dont la conduite de réunions de réseau change les thérapeutes qui les animent (Marovic et Snyders, 2010), en gardant à l’esprit que la transformation est un processus : notre changement n’a pas de fin (Kunitz, 2007).

Note de la traduction

Les déclarations réglementaires de la revue — disponibilité des données, contributions de chaque signataire, absence de conflit d’intérêts, avertissement de l’éditeur — n’ont pas été traduites ; elles figurent dans la version originale, dont le lien se trouve en bas de page. La bibliographie est laissée en anglais, comme il est d’usage. La phrase de Carl Jung citée en introduction a été restituée en style indirect.

Références

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Hirschhorn, D. (2016). Postmodern ethics and our theories: Doing therapy versus being therapists. J. Syst. Ther. 18, 18–41. doi: 10.1521/jsyt.1999.18.4.18

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Marovic, S., Snyders, F. (2010). Cybernetics of supervision: A developmental perspective. Clin. Superv. 29, 35–50. doi: 10.1080/07325221003730277

McNamee, S. (2015). Practitioners as people: Dialogic encounters for transformation. Metalogos 28, 1–25.

Minuchin, S. (1998). Where is the family in narrative family therapy? J. Marital Fam. Ther. 24, 397–404. doi: 10.1111/j.1752-0606.1998.tb01094.x

Morasse, V. (2015). The lonely way: Reflections from a young psychologist. Mad in America.

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Sandmaier, M. (2019). When therapy changes the therapist: Five tales of self-discovery. Psychotherapy Networker.

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Traduction française non officielle de « Practitioners of open dialogue report their personal transformations as a result of conducting network meetings », publié dans Frontiers in Psychology (2023) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Comment citer cet article

Taylor, A. K., Taylor, F. B., & Anderson, D. A. (2023). Des praticiens du dialogue ouvert racontent comment les réunions de réseau les ont transformés (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/des-praticiens-du-dialogue-ouvert-racontent-comment-les-reunions-de-reseau-les-ont-transformes (Œuvre originale publiée en 2023 dans Frontiers in Psychology, vol. 13, article 1083996 ; republiée en 2026 par Complexe Systémique, https://www.frontiersin.org/journals/psychology/articles/10.3389/fpsyg.2022.1083996/full)

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