Red Sistémica · Psychothérapie
Les sentiments du thérapeute sont importants pour la bonne marche des cas comme pour la propre santé au travail des thérapeutes. Les thérapies ont été décrites de différentes façons : comme résolution de problèmes, comme développement humain, comme stratégies, comme structures, etc. Ce récit propose une lecture complémentaire de toutes ces autres : la cartographie des sentiments du thérapeute, dans leur référence à de multiples contextes. La proposition se fonde sur ceci : le thérapeute est la ressource la plus à portée de main pour être modifiée, de sorte que cette modification aide à changer le système thérapeutique. Les sentiments du thérapeute, vus comme des patterns ou des hologrammes, pourraient servir de pas dans la co-construction d’écologies alternatives.
« Faire de la thérapie est une chose bien trop sérieuse pour ne pas la prendre avec humour. »
Lino Guevara
Je ferai, en guise d’introduction, une approche du thème des sentiments, et je rapporterai des exemples susceptibles de surgir dans les différents domaines d’appartenance des thérapeutes.
Pour utiliser le sens le plus large du terme « sentiments » de façon opératoire, et pour les besoins de cette causerie, je vous propose la définition suivante :
« les sentiments sont ce que tout le monde entend par là ». Contentons-nous pour l’instant de cette tautologie. Voilà longtemps que la systémique s’est éloignée de ces zones d’ambiguïté, en se rapprochant davantage des mathématiques et en se fiant davantage à l’observable, aux conduites. Elle a bien fait. En partie parce qu’il lui fallait manier des langages formalisables, conformément à la tradition scientifique.
Je dois dire cependant que je me souviens d’une conversation avec le Dr Hugo Cowes, sémiologue, où nous parlions des sciences dures et des sciences molles, et de la physique des relations, et où il m’a dit soudain : « la seule discipline qui parle de la réalité, c’est la poésie ». Je m’en souviens maintenant parce que je crois moi aussi, comme tout le monde, que les sentiments sont des réalités très importantes.
Je suis d’accord avec mon ami : parler des sentiments relève du domaine de la poésie, laquelle s’occupe d’ailleurs fort bien de la question. Pensons à notre Pablo Neruda.
Mais comme les sentiments sont une chose sérieuse, il faut en parler, même s’il nous faut traverser des zones imprécises. Imprécise est la notion qui leur est liée, la notion d’« âme ». Pour dire l’âme, les Guaranis disaient « soleil de la poitrine », et pour dire ami ils disaient « mon autre cœur ». Et c’est par là que se promènent les sentiments : au cœur des systèmes thérapeutiques ; dans la « bonne » ou la « mauvaise » disposition des personnes qui consultent, et dans les résonances des personnes consultées. Le terme de « joining » renvoie aux sentiments. Ainsi lorsque l’on dit que le calibrage adéquat de la relation thérapeutique est le préalable d’une intervention heureuse. Mais un bon « joining » contribue aussi à la santé au travail des thérapeutes. On sait que faire de la thérapie implique un travail complexe d’administration de ses propres émotions au service de la thérapie, de l’équipe et de sa croissance personnelle. C’est un travail complexe, et il l’est en partie parce que la question des sentiments a été traitée comme une « boîte noire » dans la théorie systémique. Nous reprenons une fois de plus, à présent, la tâche de formaliser des valeurs émotionnelles. Nous commençons à y mettre des mots.
Du temps où, venant de la psychanalyse, nous ne savions pas nommer les relations interpersonnelles, nous avions coutume de faire un geste de la main qui les représentait. Ce geste est tombé en désuétude, peut-être parce que nous avons appris à nommer l’interaction. Nous avons créé les mots nécessaires. Il nous faut maintenant apprendre à nommer les sentiments. Et en attendant, nous faisons des gestes (je me souviens de Carmine Saccu, dans un atelier, demandant à un thérapeute comment il s’était senti pendant l’entretien, et le faisant en bougeant la main à hauteur de l’épigastre) — bien que les sentiments puissent aussi se promener plus haut ou plus bas.
Dans cet exposé, je parlerai des sentiments du thérapeute systémique en racontant quelques faits et quelques sentiments tels que les thérapeutes pourraient les percevoir dans leur travail. Je le ferai parfois sous la forme de réflexions sur ma propre expérience, et avec de la curiosité pour les vôtres. Je commenterai des aspects de la profession, des thérapies, des équipes et des institutions comme sources de sentiments pour les thérapeutes.
C’est une profession fascinante. Elle peut être angoissante aussi. Nous avançons souvent sur des sables mouvants. Elle demande en outre une certaine capacité de sacrifice, si l’on s’intéresse aux contextes de découverte. Il se peut que l’on se retrouve à contre-courant de telle ou telle institution, dans des parcours quasi contre-culturels. Quand on « choisit la profession psy », on croit que l’on acquerra d’abord une connaissance, puis qu’on l’appliquera, tout simplement. Au moment de recevoir son diplôme, on soupçonne avec un certain effarement que l’on va être diplômé sans posséder la connaissance achevée. L’effarement est alors suivi de la panique. Il faut déjà travailler pour subsister. On sent que l’on n’a pas la moindre idée de la manière dont s’exerce cette profession, et il est déjà trop tard : on est tombé dans le piège, il faut commencer à construire presque à partir de zéro la connaissance nécessaire à son travail concret — tout en travaillant, en recevant des êtres humains ! On a à peine la consolation de quelque amulette, comme les classifications des maladies (je me souviens très bien de la façon dont j’expliquais aux premières personnes que je recevais la structure de l’appareil psychique). Mais le défi finit par être séduisant, et là, oui, on se retrouve pris au piège, sans issue, même si la pathologie supposée qui aurait conduit à choisir ce métier est déjà résolue. Et l’amour des mystères demeure, avec cette « vocation à faire défaillir les apparences », comme dit Lacan. Ainsi donc, cette profession consiste à travailler « comme psy » ! Or les institutions paient pour la réalisation de tâches qu’elles déterminent, et sollicitent un profil professionnel apte à cette fin. Cela se rapprochera ou non de l’idéal que chaque thérapeute se fait de sa profession. La population qui consulte, de son côté, fait comme si elle s’adaptait aux cadres institutionnels, mais elle se promène avec tout son système de croyances sur le dos, plus ou moins dissimulé, et configure pour sa part un certain profil de la demande. Au milieu du sandwich, les professionnels tâchent de s’accrocher à leur source de travail, tâchent de répondre à la commande de l’institution et à la demande des gens, et en plus, comme si tout cela ne suffisait pas, mesdames et messieurs, doivent écouter l’appel de la jungle de leurs propres théories, techniques et croyances. De sorte qu’à première vue, le ressenti thérapeutique a à voir avec le degré de cohérence obtenu selon que toutes ces demandes sont plus ou moins bien harmonisées. Parfois à merveille, parfois en jonglant : il faut jongler avec les mythes sur le tomber malade et le guérir, avec la communauté scientifique, avec sa propre famille, etc. Ainsi, ce que l’on exerce, dans ce rôle héroïque de thérapeute, c’est l’apprentissage de sa profession.
Dans mon cas particulier, après quelques années de péripéties, entre faire de la communauté thérapeutique et survivre aux gouvernements militaires des années 1960, j’ai jeté l’ancre à Neuquén en 1972. Entre conquête de l’Ouest et exil précoce. Le congrès de 1970 m’avait légitimé la pratique de la thérapie familiale que nous menions en cachette des chaires universitaires, et j’ai organisé mon auto-apprentissage, tel que je continue de le faire aujourd’hui. J’utilise le procédé qui consiste à revoir, à la fin de chaque année, toute la casuistique reçue. L’évaluation des thérapies me permet de découvrir quel type de schéma ou de modèle j’ai employé l’année précédente. Je détermine des erreurs et je construis des corrections ; j’obtiens aussi quelques quantifications. Par exemple, si je prends les dix dernières années (de 1980 à 1990), j’observe que j’ai indiqué chaque année 60 % de thérapies familiales et de couple, et 30 % de thérapies individuelles, toujours avec un modèle systémique. Les 10 % restants se répartissent entre interventions auprès d’institutions, expertises en droit du travail, etc. Ainsi, durant ces presque vingt dernières années, j’ai travaillé en choisissant comme axe principal ce modèle en construction permanente qui apparaissait au fil des évaluations rétrospectives ; autrement dit, j’ai tenté de construire une épistémologie aussi indépendante que possible, la même pour tous les cas, quel que soit le lieu où je recevais et quelle que soit la rémunération. J’ai imposé cette condition dans les occasions où j’ai travaillé pour des institutions publiques (ce qui a été possible dans une ville de dimensions limitées et située à l’intérieur du pays). C’est-à-dire que j’ai privilégié l’aspect de recherche clinique de la tâche.
Utiliser un modèle en construction permanente procure la satisfaction de la liberté, mais aussi une certaine attente, le plaisir de la découverte, l’horreur de l’erreur, la passion de connaître. Je dis bien : des sentiments. Quelle que soit la manière dont vous travaillez, cette manière engendre chez vous divers sentiments. Rendons justice : on apprend de son travail et de celui des collègues, qui apprennent à leur tour et font preuve de générosité. J’ai eu la chance d’apprendre bien des choses de bien des gens ; l’expérience d’apprentissage la plus importante a été l’association avec le Dr Escot, aujourd’hui installé en France.
Pendant quinze ans, nous avons été superviseurs l’un de l’autre ; cothérapeutes et confidents. Je partage actuellement la tâche avec ma compagne Mary Raña, ainsi qu’avec Elsa Peralta, Alicia Stuller, Pablo Idiazábal et María Virginia Aguirre (de Córdoba). Les idées heureuses sortent de la tâche partagée. Nous partageons aussi tant d’affects. Je parle de sentiments, et d’apprentissage. Il me satisfait de penser à la « recirculation » des sentiments et des idées, à la manière de Boscolo et Cecchin dans leur travail de formation.
Toute vie humaine, bien regardée, a beaucoup de la tragédie. Si, face au cas qui nous consulte, nous n’avons pas éprouvé la dimension de drame de cette vie, c’est que nous n’avons pas encore pris contact. Nous devons aussi en éprouver la dimension de tendresse, ou le fait qu’il s’agisse d’une comédie d’intrigues. Mais au-delà du ridicule, de l’absurde ou du sublime, nous prenons part chaque heure à un drame profond, différent, original. Aussi faire de la thérapie est-il une chose bien trop sérieuse pour ne pas la prendre avec humour. Je crois que c’est pour cela que l’humour est nécessaire en thérapie : non comme catharsis, à la manière du bloc opératoire, non comme camouflage, mais l’humour comme forme de la connaissance, comme belvédère épistémologique. C’est que nous avons l’habitude de nous occuper des thèmes extérieurs : l’amour, la mort, la folie. Dans notre travail, il est fréquent qu’il y ait une certaine tension.
Comment nous engager émotionnellement sans perdre l’autonomie de jugement ? Dans la tension-transaction de la consultation, les personnes qui consultent et celles qui sont consultées cherchent l’équilibre entre être et appartenir, à chaque ineffable moment qui leur est donné.
Il n’arrive pas seulement que les thérapeutes contaminent les cas avec leur histoire ; les cas peuvent aussi les contaminer. Les caractéristiques des cas peuvent déterminer chez les thérapeutes des sentiments d’infériorité, de supériorité, de confusion, ou d’autres distorsions. En particulier, certains isomorphismes entre des traits partiels de chaque cas et les aspects correspondants de questions très prégnantes pour leur existence déterminent chez ces thérapeutes des fascinations, des biais et des échos. Comme on dit couramment, on peut rester « collé » ou « chargé ».
J’ai été frappé par une certaine hâte des thérapeutes à s’éloigner du cabinet à la fin de la journée. La précipitation avec laquelle nous, thérapeutes, filons parfois de l’institution après le dernier entretien du jour (le dossier clinique du dernier entretien reste non rédigé). Parfois cette précipitation ne sert pas à grand-chose car, une fois dans la rue, nous avons de nouveau oublié où nous avons laissé la voiture. Et il faut alors faire ces promenades dissimulées, comme si l’on regardait les vitrines, pour que le monsieur du kiosque n’aille pas commenter : « Docteur ! Vous avez encore oublié où vous aviez garé la voiture ? Qu’est-ce qu’ils ont donc dans la tête, ces psychologues ? »
Si long que soit le trajet du retour, il se peut que nous emportions les problèmes du travail. Et il peut y avoir des échos domestiques, une contamination de nos propres relations familiales par des restes de cas. On ne peut pas toujours laisser les problèmes du travail au travail. Il est possible que nos familles reçoivent des demandes exacerbées ou d’autres projections. De diverses manières, notre travail peut être un travail insalubre. Mary Raña me disait, dans un intervalle de la tâche : « Jusqu’où dois-je supporter les rebuffades de ce patient mal élevé ? » Et nous pensions à la vulnérabilité des thérapeutes. Il faut parfois poser des limites pour se défendre. À l’inverse, dans d’autres cas, un élargissement des sentiments des thérapeutes peut être requis pour pouvoir traiter, par exemple, des familles comportant des membres abuseurs et des membres abusés. Et il faut s’entraîner pour dépasser les préjugés raciaux ou de genre. Comment amener les gens à changer, tout en les respectant ?
Dans les cas opposés, quand la relation avec les personnes qui consultent est précieuse et de surcroît gratifiante, il nous faut, en mettant fin au traitement, affronter la perte : nous devons nous séparer. Il en coûte de se séparer.
Le premier objectif de l’entretien familial (disait Minuchin à l’aube de la thérapie familiale), le premier objectif, c’est que la famille revienne au prochain entretien. Aujourd’hui, je dirais que le second objectif est d’obtenir, en thérapie, que l’on accepte que la famille ne revienne plus, une fois résolu le problème convenu au départ.
Il y a aussi des pertes, des séparations aussi, d’avec les collègues, les personnes en formation, etc. On ne peut pas s’impliquer et se désimpliquer comme on change de vêtements.
Il se peut alors que la personne du thérapeute soit limitée, réprimée dans son travail. Et il se peut que le travail du thérapeute soit trop présent dans sa vie.
À retenir
Les thérapeutes ne contaminent pas seulement les cas avec leur histoire : les cas les contaminent aussi. Les isomorphismes entre un trait du cas et une question vive de leur existence produisent fascinations, biais et échos — et il n’existe pas de sas qui permettrait de s’impliquer puis de se désimpliquer comme on change de vêtements.
L’équipe fournit des visions binoculaires qui compensent parfois ces biais individuels, mais, comme cela a été signalé dans d’autres communications, l’équipe, en tant qu’ensemble, peut elle aussi se prendre au piège de manières repérables.
L’équipe fait recirculer les sentiments. Pour obtenir un bon climat de travail, il est possible que l’équipe ait besoin d’une étape sociale avant de commencer le pré-entretien, en guise d’échauffement pour l’assemblage. Dans ces premiers moments, chaque membre donne plus ou moins informellement ses nouvelles du jour : ses proches, ses peurs, ses désirs et ses réalisations. Cette mise à jour permet à l’équipe d’habiliter et d’intégrer ses membres. Ensuite, à la sortie de l’entretien, pour les dialogues de supervision, une information précieuse pour commencer à penser est : « Comment te sens-tu ? » Ce qui revient à dire : comment confluent les influences de la famille et le type d’échos qu’elles réveillent en toi ? Comment se sent-on d’un côté et de l’autre du miroir ? (même si l’on dit « j’ai observé », « je pense », c’est « j’ai senti », « je sens ».) À la fin d’un dialogue de supervision, un indicateur du fait que l’équipe a trouvé des formulations satisfaisantes, c’est que la personne qui mène l’entretien ait perdu l’impulsion d’y revenir en hâte, auprès de la famille. Il faut avoir la conviction des formulations construites pour que l’intervention soit convaincante et que l’on reste en paix une fois la famille partie.
Très brièvement : on peut utiliser un modèle systémique « à la Haley » et se préoccuper non de ses propres sentiments, mais des stratégies adéquates à la résolution du problème. Si nous valorisons le travail « à la Erickson », nous considérerons minutieusement les sentiments des personnes qui consultent, et non les nôtres. Pourtant, les sentiments du thérapeute existent (voyez plutôt Michelle Ritterman). Avec Mony Elkaïm, nous incorporerons la notion de « résonances ». Le grand Whitaker, opérationnalisant ses propres sentiments, considère que si cela ne lui sert pas, s’il n’en jouit pas, la thérapie n’a pas de sens.
Dans mon expérience, la facilité avec laquelle les grandes figures m’ont influencé est remarquable. J’ai été fanatique interactionnel, stratégique et structural, expérientiel et hypnothérapeute, milanais et « à la romaine ». Je n’ai pu divorcer d’aucune d’entre elles ! Et pire encore : je ne peux pas m’empêcher de construire mes propres constructions.
Le contact avec les familles ou les personnes est un contact émotionnel mobilisateur. Pendant les entretiens, il se peut que nous parlions de nous-mêmes ou que nous ne le fassions pas, selon le modèle théorique que nous sommes en train d’expérimenter. Nous pourrons utiliser des exemples tirés de nos propres vies et de nos propres familles, ou nous ne le ferons pas. Mais il y a toujours une certaine dose de répression des sentiments propres. Que le miroir nous protège ou que nous soyons en direct avec les gens. Nous n’avons pas (et il est bon qu’il en soit ainsi) liberté d’expression. Comme au théâtre, notre jeu doit s’ajuster davantage au personnage requis par le scénario qui se déroule qu’au désir de l’interprète, de sorte que le temps de travail peut devenir, dangereusement, à certaines occasions, un temps mis entre parenthèses de notre vie.
Plus les heures de travail s’accumulent, plus l’exposition à mille stimulations et à mille répressions grandit. Les émotions familiales et leurs résonances surstimulent la personne thérapeute, qui devra exercer un contrôle bien plus grand que dans un échange social ordinaire.
Je me demande si ce n’est pas pour cela que ma femme dit que parler de moi-même est mon sujet préféré.
La rémunération de la tâche thérapeutique peut prendre la forme d’un salaire, d’un paiement à la prestation, des obras sociales (les caisses de santé), d’une captation de clientèle, de coopératives, de fondations, etc. — toutes sont imparfaites. Cette question du paiement des thérapeutes devrait être incluse dans les évaluations et dans nos échanges. Il peut y avoir de l’exploitation ; la sous-rémunération est fréquente. Sous prétexte de formation, il y a des services qui exploitent. Les hôpitaux exigent des quantités, des statistiques. Ou bien, à l’autre extrême, il y a trop d’influence de la rémunération sur l’épistémologie. La classe supérieure, les gens qui paient le mieux, finit souvent par s’approprier une partie des thérapeutes, qui passe ainsi du statut de freelance à celui de quasi-salariat.
Il est rare de voir rémunéré le temps du travail en équipe, ou le temps pour lire, pour se former, etc. Et nous, thérapeutes, ne nous sentons bien que lorsque nous éprouvons que nous pouvons nous former en permanence.
La rémunération ne constitue pas seulement une reconnaissance professionnelle : elle met en colère quand elle ne suffit pas, ou elle peut être source d’insatisfaction. Je n’ai pas la solution à ce problème, mais je suis certain que les revenus économiques ont à voir avec les sentiments du thérapeute.
Je ne sais pas si les politiques de santé engendrent chez vous des sentiments ; chez moi, oui. Parfois je m’identifie totalement au Minuchin de Family Kaleidoscope. En vingt-cinq ans de psychiatrie, j’ai passé mon temps à essayer de convaincre les gens de l’absence de maladie mentale, et à essayer de convaincre les institutions de ne pas diviser les familles. Les programmes destinés à des pathologies spécifiques, entendues comme individuelles, produisent dans les réseaux sociaux des déchirures qui ne se réparent pas. Combien d’ateliers Jorge Colapinto devra-t-il encore animer pour nous raconter qu’à New York, son agence travaille à réunir les membres des familles qui se trouvent séparées parce que le programme de l’enfant emmène l’enfant, le programme de la femme emmène la femme, celui de l’homme aussi — et que le logement, une fois vide, est récupéré par l’office du logement. Comme corollaire, si quelqu’un de la famille peut revenir, il n’y a plus où aller. Il vaut donc mieux participer à l’élaboration de politiques adéquates et des lois correspondantes. Il ne s’agit pas de s’opposer simplement aux institutions. Il ne s’agit pas davantage d’exécuter simplement des politiques partisanes déguisées en bien commun.
Le thérapeute, comme personne, vit ses circonstances, qui engendrent elles aussi des sentiments.
En Argentine, nous savons qu’aujourd’hui les problèmes des gens ont trait à la survie immédiate. « Plus de vingt millions de personnes » n’ont pas de quoi vivre dans notre pays. « Quelques millions parcourent les centres touristiques. » Tout le pays a souffert du terrorisme d’État, et maintenant du néolibéralisme. Il y a cependant dans notre pays une conscience croissante de la nécessité de l’éthique et une participation plus grande aux questions politiques : commence la fin des népotismes provinciaux, une certaine démocratisation des corps intermédiaires, les diverses marches. On réduit à présent la taille de l’État, et il y a là quelque chose de bon, mais il n’est pas possible d’abdiquer les responsabilités de l’État en matière d’éducation et de santé, par exemple, si nous voulons ressembler à un pays développé.
Sur le plan international, nous avons vécu dans la terreur, cet été, la guerre du Golfe. Ce sont des sentiments. Que nous n’aurions pas voulu vivre. Mais nous sommes sur la même planète. Il faut y penser beaucoup. C’est-à-dire, si nous voulons aller de l’histoire concrète à la pratique thérapeutique, et si nous voulons co-construire et non pas seulement répliquer.
Je ne crois pas que nous soyons devant la fin de l’histoire, comme certains le disent. Je crois en revanche que s’effondrent les murs qui nous empêchaient de voir au-delà, et que les solutions dépendront beaucoup d’accords et de planifications locales. Cela a à voir avec nous, car peut-être commence l’ère (selon les mots de Minuchin) où l’on verra davantage les relations, davantage ce qui relie, la solidarité et la responsabilité, au lieu de nous centrer sur l’individuel, la territorialité, la discrimination et l’agression.
J’ai passé sommairement en revue quelques événements et quelques sentiments que le thérapeute peut percevoir. Peut-être n’ai-je dit jusqu’ici que deux choses :
1) que le thérapeute est une personne ; 2) que les sentiments sont variables. Au double sens du terme : ils sont variables, mais ils sont aussi une variable à prendre en compte pour de nouvelles formalisations.
Travailler habituellement dans des zones d’incertitude est parfois agréable ; nous pouvons le voir du point de vue de la possibilité de créer. Nous jouissons de l’euphorie de la créativité. D’autres fois non : nous souffrons simplement l’incertitude. Il est important de pondérer les conduites et les faits, mais il ne s’agit pas pour autant que la subjectivité reste du domaine de ce que l’on peut esquiver ou de ce qui dérange. Il y aura des choses difficiles à mesurer, comme la passion de guérir. Mais bien des choses pourraient être formalisées ; il faut continuer, sinon nous ne pouvons ni évaluer ni apprendre. Car l’expérience que donnent les années aide, mais malheureusement l’expérience est « un aller simple ». Elle sert à mieux tolérer certaines choses, par exemple que la plupart des hypothèses que nous formons doivent être corrigées. Ou, selon les termes de Whitaker : « la seule chose que le thérapeute puisse choisir, c’est la manière dont il va se tromper ». Mais on a dit aussi : il ne suffit pas, en thérapie, d’avouer sa confusion. Par ailleurs, je ne suis pas sûr que la seule chose à faire soit de perturber. Je préfère les formulations positives. Il est certain qu’il y a quelque chose de cela — on perturbe et le système se réorganise —, mais je préfère décrire, sans esquiver les sentiments, les formes qui aident les gens à voir si nous parvenons, collectivement, à gagner en liberté, en responsabilité et en lien.
Car pendant que nous défions les personnes qui nous consultent, le défi, pour nous, est de préserver notre intégrité et de continuer à étudier, à grandir et à jouir de notre travail. Car il existe ces moments glorieux où, enfin, nous comprenons. Où tout s’est refermé, où il n’y a plus de symptôme et où tout s’unit magnifiquement en une unique configuration générale de sens : le cas, l’équipe, les personnes qui observent et nous-mêmes. Cela se sent, ici. C’est fantastique. C’est un grand plaisir. Mais cela ne se produit pas tout le temps. Il restera bien des mystères.
Pour Einstein, « la chose la plus belle que nous puissions éprouver, c’est le mystérieux. Il est la source de tout art et de toute science véritables. »
Pour conclure : les thérapeutes travaillent, ont des familles, appartiennent à des équipes, à des institutions, à des théories. Il y a des sentiments partout. Or, en schématisant « à la Bateson », nous dirions que, tandis que la conscience (les mots, le formel) ne nous permet de voir que des portions de circuits écologiques, les sentiments, eux, sont des patterns. « Comme nous vivons dans un monde de structures en circuit, c’est la reconnaissance de cette circularité qui constitue la sagesse. » « Sur cette planète, l’amour ne peut survivre (je suis ici Bateson) que si la sagesse acquiert une voix plus efficace. »
Et, en paraphrasant : quelle sorte de correction obtiendrait-on quant à l’orientation de la sagesse, si l’on prenait en considération les sentiments du thérapeute ?
Les thérapies ont été décrites comme résolution de problèmes, comme le fait que la solution est le problème, comme croissance, etc. Parmi ces multiples sentiers, il serait intéressant de construire aussi les thérapies avec l’itinéraire des sentiments du thérapeute, en leurs différents moments, avec leurs multiples voix. Nous obtiendrions ainsi des cartes complémentaires qui, à côté de celles que nous dressons habituellement, nous aideraient peut-être à éclairer nos chemins. Un chemin de complexités entre le déterminisme et le hasard, entre la turbulence et la sérénité, entre la rigueur et l’imagination.
« La seule chose que le thérapeute puisse choisir, c’est la manière dont il va se tromper. »
Carl Whitaker, cité par l’auteur
Note de l’original
(*) Ce travail a été publié dans le n° 17 de Perspectivas Sistémicas (juillet-août 1991) et présenté auparavant lors des 2es Journées systémiques d’échange systémique, qui se sont tenues les 2, 3 et 4 mai 1991 dans la ville de Córdoba. Un public nombreux et la qualité des travaux ont fait de cette rencontre un événement important dans le champ de la thérapie systémique. Perspectivas Sistémicas y était présente par l’intermédiaire de son représentant à Córdoba, le Dr Guillermo « Willy » Visotsky, qui nous envoie ce riche matériel de son choix. Nous soulignons également la bonne organisation de l’événement par son principal animateur, Mauricio Salgado, récemment décédé, prestigieux thérapeute familial de cette ville de l’intérieur du pays : que ce bref commentaire vaille comme un tardif mais sincère et sensible hommage posthume à un collègue estimé.
Qui est Lino Guevara
(1) Le Dr Lino Guevara a été directeur du Centre de thérapie familiale de Neuquén. Il est directeur de l’enseignement du Centro de Estudios Sistémicos (CES).
Cet article est la traduction française de « En torno a la cuestión de los sentimientos del terapeuta sistémico », publié par Red Sistémica (première parution : Perspectivas Sistémicas, n° 17, juillet-août 1991). Traduit et republié avec l’accord de la revue.
Lire l’article originalComment citer cet article
Guevara, L. (2022). Autour de la question des sentiments du thérapeute systémique (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/autour-de-la-question-des-sentiments-du-therapeute-systemique (Œuvre originale publiée en 1991 dans Perspectivas Sistémicas, n° 17, juillet-août 1991 ; republiée en 2022 par Red Sistémica, https://redsistemica.ar/2022/06/21/en-torno-a-la-cuestion-de-los-sentimientos-del-terapeuta-sistemico/)
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