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Family Relations · Famille

Enfants adultes et divorce tardif des parents en Israël : une perspective dyadique et familiale

Que vivent les enfants déjà adultes quand leurs parents divorcent après 60 ans ? En interrogeant séparément 51 membres de familles israéliennes, parents et enfants, l’équipe de Yafit Cohen décrit les rôles endossés pendant et après le divorce : soutenir, faire la médiation, pousser, éviter, puis s’inquiéter et tenir compagnie. Une double inversion des rôles, arrivée plus tôt que prévu.

Auteurs Yafit Cohen (école de travail social, université de Haïfa), Naor Demeter (département d’ergothérapie, université de Haïfa) et Chaya Koren (école de travail social et centre d’étude de la société, université de Haïfa), IsraëlPremière publication Family Relations, 24 janvier 2024Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Enfants adultes et divorce tardif des parents en Israël : une perspective dyadique et familiale, par Yafit Cohen, Naor Demeter et Chaya Koren, publié dans Family Relations (Wiley) (2024), doi : 10.1111/fare.12998, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Le tableau des données démographiques est présenté sous forme de liste. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Les enfants adultes percevaient les rôles reçus comme une charge arrivée plus tôt que prévu.

Yafit Cohen, Naor Demeter et Chaya Koren

Résumé

Objectifs. Dans cette étude, l’équipe de recherche a examiné l’expérience des enfants adultes pendant et après le divorce tardif de leurs parents. L’étude adopte une perspective familiale et dyadique. La théorie des systèmes familiaux y est utilisée de manière heuristique.

Contexte. Le divorce tardif est en hausse en raison d’une légitimité sociale accrue du divorce et de l’allongement de l’espérance de vie. À mesure que les parents vieillissent, leurs enfants adultes s’impliquent davantage dans leur vie. On attend donc des enfants adultes qu’ils assument des rôles lors des transitions de vie de leurs parents, comme le divorce tardif. Or les études antérieures renseignent peu sur l’expérience des enfants adultes face au divorce tardif de leurs parents, en particulier dans une perspective dyadique et familiale.

Méthode. Des entretiens qualitatifs semi-directifs approfondis ont été menés séparément avec 51 personnes (28 enfants adultes, 23 parents), réparties en sept unités familiales (n = 33) et neuf dyades parent-enfant (n = 18). On a eu recours à l’analyse thématique et à l’analyse dyadique des entretiens.

Résultats. Pendant le divorce, les enfants adultes ont vécu des rôles significatifs : soutenir leurs parents, faire la médiation entre eux ou les pousser à mener le divorce à son terme. Une partie de ces enfants a évité de s’impliquer. Les parents ont décrit les rôles attribués à leurs enfants adultes et leurs conséquences. Après le divorce, les enfants adultes ont continué à soutenir leurs parents, vivant une inversion des rôles plus tôt que prévu. Leurs nouveaux rôles consistaient notamment à soulager la solitude, à s’inquiéter et à prodiguer des soins.

Conclusion. Les rôles vécus par les enfants adultes révèlent des défis particuliers pour la relation entre enfants adultes et parents après le divorce tardif de ces derniers, ce qui influe sur le système familial.

Implications. Conceptualiser les rôles des enfants adultes et leurs implications pour les systèmes familiaux enrichit les connaissances théoriques. Le conseil familial devrait fournir aux familles des outils adaptés pour faire face à ces conséquences. Les responsables politiques et les programmes de formation en thérapie familiale devraient prendre en compte les conséquences du divorce tardif.

Avec l’allongement de l’espérance de vie, les enfants adultes s’engagent davantage auprès de leurs parents vieillissants (Connidis, 2020). Cette réalité peut conduire à une inversion des rôles à mesure que les parents avancent en âge et que leurs capacités physiques et mentales changent (par exemple Rossi et Rossi, 2018). Le divorce tardif progresse lui aussi dans les pays occidentaux, en raison de l’allongement de l’espérance de vie et de l’évolution des représentations sociales. Parallèlement à ces tendances, le divorce est de plus en plus vu comme une occasion d’autodétermination plutôt que comme un échec. Alors que le taux de divorce des jeunes adultes reste stable, la hausse du divorce tardif, en particulier chez les personnes de 65 ans et plus, soulève des questions sur la manière dont elles vivront leur vieillesse et sur les conséquences pour les individus et les familles (Brown et Lin, 2022).

Les conséquences du divorce tardif ont reçu peu d’attention empirique (Tosi et van den Broek, 2020). Il est particulièrement important d’examiner l’expérience des enfants adultes, en raison des conséquences possibles pour le bien-être des individus et pour le système familial. Notre objectif est d’examiner l’expérience que font les enfants adultes du divorce tardif de leurs parents, dans une perspective familiale et dyadique, en nous appuyant sur le cadre des systèmes familiaux couramment utilisé dans la recherche en gérontologie familiale (Humble et al., 2020).

Les liens entre enfants adultes et parents vieillissants

Les liens familiaux entre enfants adultes et parents sont particulièrement importants dans la seconde moitié de la vie et deviennent une source de soutien importante pour les deux parties (Fingerman et al., 2020). Ces liens impliquent généralement des échanges de soutien fréquents (Connidis, 2020). Les parents aident habituellement leurs enfants adultes, surtout lorsque ces derniers traversent des difficultés (Gilligan et al., 2017). Mais à mesure qu’ils vieillissent, les parents s’attendent à recevoir du soutien de leurs enfants (Kim et al., 2017). Il peut en résulter une inversion des rôles, qui se manifeste par des soins personnels apportés aux parents (Rossi et Rossi, 2018). Des tendances démographiques comme la longévité et la hausse des taux de divorce indiquent que les liens entre enfants adultes et parents sont désormais plus fréquents que toute autre relation à l’âge adulte. Dès lors, une transition de vie individuelle comme le divorce se traduit par des changements complexes dans le soutien intergénérationnel (Fingerman et al., 2020), avec des conséquences dans tous les domaines de la vie.

Le divorce tardif et les enfants adultes

Le divorce est un événement qui bouleverse la vie et un processus éprouvant pour toute la famille (Spremo, 2020). Il a été largement étudié dans les familles avec de jeunes enfants et des adolescents de moins de 18 ans (Lange et al., 2022), mais on en sait moins sur l’expérience que font les enfants adultes du divorce tardif de leurs parents (Lin et al., 2022). Par ailleurs, le divorce tardif est généralement défini comme un divorce survenant à 50 ans ou plus (Brown et Lin, 2022). Les connaissances sur le divorce dans les tranches d’âge plus élevées (60 ans ou plus) et sur ses conséquences pour les enfants adultes sont plus rares. Le divorce a été reconceptualisé comme un processus qui commence généralement des années avant la dissolution légale et se prolonge des années après (Tullius et al., 2022). Au cours des dernières décennies, on a réuni beaucoup d’informations sur les effets négatifs du divorce sur le bien-être des jeunes enfants et sur les principaux facteurs qui les déterminent (Amato, 2014), ainsi que sur les conséquences, à l’âge adulte, d’un divorce vécu jeune (Demir-Dagdas, 2021).

Le divorce tardif touche les personnes qui divorcent ainsi que leurs enfants adultes et les générations suivantes (Shanholz et al., 2021). Ses effets sur les enfants adultes sont importants et pèsent sur les relations et les rôles familiaux (Abetz et Wang, 2017). Les enfants adultes peuvent se heurter au défi particulier d’aider des parents vivant dans deux foyers et de devoir apporter un soutien émotionnel, social ou financier (Abetz et Wang, 2017). Des études ont mis en évidence les effets négatifs de relations tendues entre parents et enfants adultes (âgés de 18 ans ou plus) au moment du divorce parental, alors même que ces enfants sont adultes et ne vivent plus avec leurs parents. Tous les enfants adultes n’ont cependant pas décrit la même expérience, et l’effet négatif ne durait pas nécessairement de nombreuses années (Greenwood, 2014).

Les recherches antérieures sur les enfants adultes de parents divorcés se sont concentrées sur l’effet du divorce sur des troubles comme la dépression et l’anxiété chez ces enfants (Sands et al., 2017). D’autres études ont examiné les changements dans les responsabilités filiales des enfants adultes, notamment la nécessité d’apporter un soutien émotionnel, social ou financier aux parents vieillissants (Abetz et Wang, 2017), ainsi que l’influence négative sur la relation des enfants adultes avec leurs parents vieillissants (Tosi et Gähler, 2016). Des études plus récentes ont montré que le divorce tardif n’a pas les mêmes effets sur la relation des enfants adultes avec le père et avec la mère. La fréquence des contacts des pères avec leurs enfants adultes diminuait, mais leur soutien financier augmentait. Le divorce tardif ne modifiait en revanche ni la proximité des mères avec leurs enfants adultes ni leur soutien financier. Il augmentait les interactions entre elles et leurs enfants, la probabilité de contacts fréquents doublant après le divorce (Lin et al., 2022). Des études ont repéré les difficultés que rencontrent les enfants adultes après le divorce tardif de leurs parents : relations parents-enfants tendues, besoins non satisfaits des enfants adultes et effets sur leur bien-être psychologique (Mikucki-Enyart et al., 2018). Le divorce tardif a toutefois aussi des effets positifs, comme le développement de modes sains de résilience et de croissance (Abetz et Wang, 2017 ; Mikucki-Enyart et al., 2018). On manque néanmoins d’informations sur ses effets sur les enfants adultes lorsque les parents divorcent à 60 ans ou plus, après un long mariage consacré en partie à élever leurs enfants. Pour approfondir la question, nous avons appliqué une analyse familiale et dyadique à une recherche empirique menée en Israël.

Le divorce tardif en Israël

Les taux de divorce en Israël sont faibles par rapport à ceux d’autres pays occidentaux : le taux brut de divorce, défini comme le nombre de divorces dans l’année pour 1 000 personnes, était de 1,7 en 2016, contre une moyenne de 2,0 dans l’Organisation de coopération et de développement économiques (2019). Le taux de divorce à 55 ans ou plus a plus que doublé entre 1996 et 2019, passant de 1,6 % à 4,1 % (Bureau central des statistiques d’Israël [ICBS], 2021). Parmi les personnes de 60 ans ou plus, 67 % sont mariées ; 90,8 % d’entre elles en sont à leur premier mariage, et 96,1 % ont des enfants (ICBS, 2021). En même temps que l’espérance de vie des personnes de 65 ans ou plus s’allonge (Shnoor et Cohen, 2022), Israël devient une société plus individualiste (Berkovitch et Manor, 2022). Ces tendances peuvent influer sur le sentiment de responsabilité des enfants adultes à l’égard du soutien de leurs parents vieillissants lors d’une transition de vie comme le divorce. D’un autre côté, Israël est une société davantage tournée vers la famille, avec de fortes loyautés familiales (Fogiel-Bijaoui et Rutlinger-Renewer, 2013). Cette réalité complexe peut créer des conflits entre les enfants adultes et leurs parents et alourdir la charge qui pèse sur les enfants adultes.

Les rares recherches sur le divorce tardif en Israël ont porté sur ses causes (Rokach et al., 2004) et sur ses conséquences pour les relations entre grands-parents et petits-enfants (Even-Zohar, 2022), alors que l’expérience des enfants adultes est moins documentée. Une recherche sur cette expérience peut donc aider à repérer des mécanismes susceptibles d’aider la pratique en gérontologie familiale à accompagner l’adaptation des enfants adultes à la nouvelle réalité familiale après le divorce tardif de leurs parents.

Un cadre systémique familial

Les systèmes familiaux constituent un cadre théorique fréquemment utilisé dans la recherche en gérontologie familiale (Bowen, 1978 ; Humble et al., 2020). Dans cette théorie, les relations familiales se comprennent le mieux en considérant la famille comme un ensemble de sous-systèmes. Le divorce tardif est un événement de vie qui modifie le système familial (Van Gasse et Mortelmans, 2020). On peut donc s’attendre à ce que le système principal des parents et les sous-systèmes des enfants adultes changent à la suite du divorce. Ces changements peuvent inclure la création de nouveaux systèmes et sous-systèmes.

Dans cette étude, nous appliquons cette perspective aux conséquences du divorce tardif pour les enfants adultes, en tenant compte des effets conjoints du sous-système des parents divorcés et du sous-système des enfants adultes. Les principaux éléments du système familial, dont la structure, les relations, les rôles et les frontières, sont examinés dans le contexte du divorce tardif. Cela correspond à notre objectif et à la question de recherche : comment les enfants adultes vivent-ils le divorce tardif de leurs parents ? Nous utilisons une perspective familiale et dyadique, présentée dans la section suivante, pour construire les prémisses théoriques de l’étude et analyser les résultats empiriques.

Méthode

Les données de cet article proviennent d’une vaste étude qualitative par entretiens, financée par la Fondation israélienne pour la science (ISF no 811/19) et intitulée « Le sens et l’expérience du divorce tardif : une perspective dyadique, de genre et intergénérationnelle sur l’(ex-)famille ». Cette étude plus large visait à examiner les expériences du divorce tardif en étudiant des unités familiales et en dégageant des perspectives individuelles, de genre, dyadiques et familiales. Les questions de recherche portaient sur le moment du divorce, survenu dans la vieillesse, sur son contexte socioculturel, sur les différences de genre et entre générations dans l’expérience vécue, et sur les conséquences du divorce tardif.

Nous avons suivi les principes de l’analyse thématique, qui s’intéresse à la construction du sens à partir des informations fournies par les personnes participantes (Braun et Clark, 2013). Disposer d’informations suffisantes est important et équivaut bien à une question de nombre. Nous avons aussi eu recours à l’analyse dyadique des entretiens, qui consiste à repérer les contrastes et les recoupements, les concordances et les discordances au sein des dyades (Eisikovits et Koren, 2010).

Personnes participantes

La population de l’étude était constituée de familles et de dyades réunissant des enfants adultes et leurs parents, le premier divorce des parents étant survenu à 60 ans ou plus, après un long mariage consacré en partie à élever leurs enfants. C’est le type de famille le plus courant pour cette cohorte en Israël. Le critère d’âge de 60 ans ou plus visait à saisir des transitions de vie typiques de cette cohorte, comme le départ des enfants du foyer.

Les données de deux sous-échantillons ont été utilisées. Le premier comprenait sept unités familiales. Chaque unité familiale comprenait les deux parents (n = 14) et de un à quatre enfants adultes (n = 19), soit 33 personnes au total. Le second comprenait neuf dyades enfant adulte-parent ; chaque dyade réunissait un parent et un enfant adulte (n = 18 personnes). Au total, 51 personnes ont donc été interrogées (n = 14 + 9 = 23 parents ; n = 19 + 9 = 28 enfants adultes). Les enfants adultes avaient entre 19 et 40 ans au moment du divorce de leurs parents. La plupart des parents (n = 19) ont divorcé à 60 ans ou plus. Quatre parents ont divorcé entre 56 et 59 ans. Leur inclusion s’explique par la difficulté à recruter les deux membres de l’ex-couple et par le fait que l’autre membre du couple avait 60 ans ou plus au moment du divorce. Tous les divorces étaient intervenus après un long mariage, d’une durée de 29 à 45 ans. Voir le tableau 1 pour les données démographiques. Le nombre de personnes participantes a été déterminé selon le principe de saturation des données, lorsque les informations se répétaient (Braun et Clarke, 2013).

Tableau 1 — Données démographiques

  • Effectifs. G1 + G2 : n = 51 ; G1 (parents) : n = 23, dont 12 pères et 11 mères ; G2 (enfants adultes) : n = 28, dont 15 fils et 13 filles.
  • Âge à l’entretien. Parents : 60-75 ans (pères 61-75, mères 60-74) ; enfants adultes : 27-47 ans (fils 27-47, filles 27-46).
  • Âge au divorce. Parents : 56-59 ans, 4 (pères 1, mères 3) ; 60-64 ans, 17 (pères 10, mères 7) ; 65 ans et plus, 2 (pères 1, mères 1). Enfants adultes : 19-40 ans (fils 19-40, filles 24-39).
  • Années écoulées depuis le divorce (parents). 0-5 ans : 11 (pères 7, mères 4) ; 5,5-10 ans : 8 (pères 3, mères 5) ; plus de 10 ans : 4 (pères 2, mères 2).
  • Années de mariage (parents). 29-45 ans (pères 29-42, mères 32-45).
  • Situation conjugale, célibat. Parents : sans objet ; enfants adultes : 6 (fils 3, filles 3).
  • Situation conjugale, mariage. Parents : 1 (pères 1, mères 0) ; enfants adultes : 15 (fils 9, filles 6).
  • Situation conjugale, divorce. Parents : 23 (pères 12, mères 11) ; enfants adultes : 3 (fils 1, filles 2).
  • Situation conjugale, relation de couple. Parents : 9 (pères 8, mères 1) ; enfants adultes : 5 (fils 3, filles 2).

Note. G1 = génération des parents ; G2 = génération des enfants adultes. Pour la situation conjugale, le total de G2 est n = 29 et celui des fils n = 16, car un fils est divorcé et également en couple.

Personnes participantes et déroulement de l’étude

Le recrutement s’est appuyé notamment sur une campagne Facebook sponsorisée, qui offrait aux personnes intéressées la possibilité de prendre contact avec un membre de l’équipe de recherche. La participation était volontaire et non rémunérée. Elle était confirmée en fonction de l’âge au moment du divorce, au terme d’un premier mariage de longue durée, et du fait d’avoir des enfants adultes au moment du divorce. Les parents ont recruté leurs enfants adultes. Un entretien séparé avec chaque personne était programmé après que les objectifs de l’étude lui avaient été expliqués et qu’elle avait donné son consentement verbal lors du premier appel téléphonique. En outre, comme l’avait recommandé le comité d’éthique, un consentement enregistré de la voix de la personne, sans mention de son nom, a été recueilli auprès de toutes les personnes interrogées au début de l’entretien, afin de garantir la confidentialité. L’étude a reçu l’approbation éthique (no 011/20) du comité d’éthique de la faculté de l’université de Haïfa. La confidentialité a été garantie après que les objectifs de l’étude ont été expliqués aux personnes participantes. Les données démographiques susceptibles de permettre leur identification ont été modifiées ou supprimées des résultats présentés ici. Le matériel de l’étude est constitué d’entretiens qualitatifs en hébreu et n’est pas accessible, pour des raisons éthiques, afin de protéger la vie privée des personnes participantes.

La collecte des données, assurée par l’équipe d’assistance de recherche et la personne responsable scientifique de l’étude, s’est déroulée entre février et octobre 2020. Avant l’apparition de la COVID-19 en Israël, nous avons mené des entretiens en présentiel, au domicile des personnes ou dans un café, selon leur choix. Après sept entretiens, nous avons toutefois dû passer aux entretiens en ligne pendant les confinements. Lorsque les entretiens en présentiel sont redevenus possibles, les personnes participantes ont pu choisir entre présentiel et ligne. Fait intéressant, bien que les entretiens en présentiel soient généralement jugés préférables (Davies et al., 2020), nous n’avons pas relevé de différence significative de richesse, de profondeur et d’ouverture des données entre nos entretiens en ligne et en présentiel. Cela suggère que la qualité de l’interaction entre la personne interrogée et la personne qui mène l’entretien (Kvale et Brinkmann, 2009) compte peut-être davantage que le lieu ou le support de l’entretien.

L’outil de recherche, un guide d’entretien semi-directif adapté aux deux générations, comprenait la question d’ouverture suivante : « Dites-moi ce que votre divorce tardif / le divorce tardif de vos parents représente pour vous. » D’autres questions ouvertes portaient sur la vie conjugale, le divorce tardif, la vieillesse, le genre et les relations intergénérationnelles, du point de vue de chaque génération. Des questions de clarification étaient posées si nécessaire (Kvale et Brikmann, 2009). Les entretiens ont été menés séparément avec chaque personne, en hébreu ; ils ont duré entre 1 heure et 3 heures et demie et ont été enregistrés en audio, puis transcrits mot à mot pour l’analyse. Les entretiens en ligne sur Zoom ont été enregistrés en vidéo et en audio. Pour des raisons éthiques, les enregistrements vidéo ont été supprimés immédiatement après l’entretien. Les citations utilisées dans cet article ont été traduites en anglais par la personne responsable de la correspondance (C. K.), qui est bilingue, puis vérifiées par les deux autres membres de l’équipe.

Analyse

L’analyse a reposé sur les principes de l’analyse thématique inductive (Braun et Clarke, 2013) et de l’analyse dyadique des entretiens (Eisikovits et Koren, 2010). Les données ont été organisées à l’aide de feuilles de calcul Microsoft Office Excel et de documents Word pour les entretiens, en utilisant les fonctions « numéros de ligne » et « nouveau commentaire ». Les six étapes suivantes ont été mises en œuvre :

  1. La familiarisation avec les données s’est faite en lisant et relisant chaque entretien et en rédigeant des notes sur les sujets qui revenaient régulièrement dans les entretiens.
  2. Des codes initiaux ont été générés de manière systématique sur l’ensemble des entretiens, en rassemblant les données pertinentes pour chaque code afin de repérer les thèmes centraux. L’élaboration des thèmes a reposé sur un codage inclusif et exhaustif (Braun et Clarke, 2013). Le codage a été effectué à la main, et la même importance a été accordée à chaque élément de données. Les expériences que les enfants adultes ont faites du divorce de leurs parents ont été considérées comme significatives. Au sein de ces expériences, un thème central a émergé : l’implication des enfants adultes dans le divorce, qui se manifestait par les rôles endossés pendant et après celui-ci.
  3. Le thème central a été réexaminé et affiné au moyen d’un codage sélectif (Braun et Clarke, 2013). Pour cela, on a repéré toutes les citations concernant les rôles joués par les enfants adultes pendant et après le divorce, décrits par chacun des membres des unités familiales ou des dyades parent-enfant. Une partie des enfants adultes employait directement le terme de rôle, une autre décrivait indirectement les rôles endossés ou attribués par leurs parents, en décrivant de manière riche des expériences liées à leur implication dans le divorce. Les parents ont décrit les rôles imposés à leurs enfants adultes, intentionnellement ou non, ainsi que leur regard rétrospectif sur ces rôles.
  4. Toutes les citations concernant les rôles joués par les enfants adultes ont été organisées dans un tableau, par unité familiale et par dyade parent-enfant. Cette analyse a consisté à surligner toutes les références directes et indirectes aux rôles dans ces citations et à dégager un résumé concis de l’ensemble des points de vue des membres de la famille ou de la dyade parent-enfant.
  5. Les types de rôles joués par les enfants adultes ont été repérés et nommés (par exemple éviter, soutenir ; voir les résultats). Le moment où ces rôles étaient exercés a été déterminé (c’est-à-dire pendant le divorce et/ou après le divorce).
  6. Une analyse intégrative des rôles a été rédigée à partir de l’analyse dyadique des entretiens, avec une attention particulière aux recoupements, aux contrastes, aux concordances et aux discordances entre les expériences des membres de la dyade ou de la famille (Eisikovits et Koren, 2010).

Fiabilité

La fiabilité a été assurée (Merriam et Tisdell, 2015) par des réunions régulières de l’équipe de recherche, afin de présenter des descriptions riches et denses, de traiter les complexités de l’analyse, de résoudre les désaccords et de favoriser la réflexivité. Elle a aussi été assurée par la triangulation des données au sein des unités dyadiques et familiales et entre elles. Une piste d’audit a été constituée en rendant compte en détail des méthodes, des procédures et des décisions, et une variation maximale a été recherchée dans les données dyadiques et familiales.

Résultats

Cette section illustre les rôles que vivent les enfants adultes pendant et après le divorce tardif de leurs parents, en relevant les contrastes, les recoupements, les concordances et les discordances entre l’expérience des enfants et celle des parents, ainsi que les conséquences pour les relations familiales et pour les émotions des enfants adultes.

Les rôles vécus par les enfants adultes pendant le divorce tardif : soutenir, faire la médiation, pousser, éviter

Les processus de divorce tardif peuvent durer de nombreuses années en raison de l’indécision, de différends financiers et/ou émotionnels au sein du couple, ou du refus de l’une des parties de divorcer. Tous les enfants adultes ont eu le sentiment de jouer un rôle important pendant le processus de divorce : soutenir leurs parents ou faire la médiation entre eux, exprimer une position, ou éviter toute implication. Les parents ont également décrit les rôles qu’ils ont choisi d’attribuer (ou non) à leurs enfants pendant le processus de divorce et les conséquences de ce choix.

Quatre rôles ont été repérés : a) soutenir : les enfants adultes soutiennent leurs parents sur le plan émotionnel et matériel ; b) faire la médiation : les enfants adultes font la médiation entre leurs parents pendant le processus de divorce ; c) pousser : les enfants adultes encouragent leurs parents à mener le divorce à son terme ; et d) éviter : les enfants adultes choisissent de ne pas s’impliquer. Une partie des rôles a été choisie par les enfants, une autre leur a été attribuée par leurs parents.

Soutenir

Une partie des enfants adultes a décrit s’être vu attribuer des rôles non désirés, en particulier celui de soutenir émotionnellement leurs parents.

Soutien émotionnel

Environ un tiers des personnes participantes ont décrit ce rôle. Les enfants adultes se sont trouvés, de manière inattendue, sommés de soutenir émotionnellement leurs parents pendant le processus de divorce et après, notamment en entendant sur le mariage des détails intimes qu’il aurait mieux valu, à leurs yeux, ignorer. Ce rôle a fait peser une charge émotionnelle sur les enfants adultes et, dans certains cas, a créé de la distance entre les membres de la famille. Il était surtout attribué aux filles par les mères.

La difficulté qu’éprouvent des enfants à composer avec leurs parents pendant le processus de divorce, et la réflexivité de parents quant au tort émotionnel causé en impliquant leurs enfants, sont illustrées par l’une des familles. La fille aînée a décrit sa difficulté émotionnelle face aux sentiments de sa mère à l’égard de son père :

Avec ma mère et sa colère sans fin contre mon père, et ses grossièretés sans fin sur mon père, ça allait, au début on pouvait le contenir et le comprendre, mais à un moment donné, ça suffit, nous sommes ses enfants aussi. Je veux dire, on ne peut pas [écouter ça]. Je pense que si nous avions été plus jeunes à l’époque, ça aurait vraiment conduit à une aliénation parentale. Mais nous étions déjà plus âgés à ce moment-là.

La fille a décrit les conséquences de ce rôle sur sa relation avec sa mère, marquée par des ruptures, des disputes et des conflits qui ont conduit à une prise de distance émotionnelle :

Après la séparation de mes parents… elle [ma mère] m’a appelée un jour… elle s’est mise à crier au téléphone qu’elle est seule, qu’elle est comme un chien, qu’elle est seule, qu’elle est ceci, et bla-bla-bla. Et je me suis mise en colère, je lui ai dit : « Écoute, je ne suis pas ton punching-ball. Genre, arrête de me crier dessus comme ça, arrête de me parler comme ça. Ce n’est pas moi qui l’ai fait, ce n’est pas moi qui te l’ai fait. » Et je ne sais pas, à partir de là, elle s’est fâchée et elle a menacé de couper les ponts avec moi, je lui ai dit : « Tu sais quoi ? Coupe-les. » … Mais depuis, je garde mes distances avec elle, genre, émotionnellement.

L’expérience de la fille cadette rejoignait celle de sa sœur : elle a elle aussi parlé de disputes et de rupture avec la mère, ainsi que des attentes élevées de ses parents quant à son soutien, qui la mettaient dans une position inconfortable :

Ma mère m’a abreuvée de beaucoup de venin sur mon père… elle déversait sa colère surtout sur moi et ma sœur. … Je me suis beaucoup disputée avec elle, jusqu’à ce que je comprenne qu’il fallait simplement que je la remette à sa place. … Je lui ai dit sans équivoque que si elle voulait garder le contact avec moi, elle [devait] arrêter, qu’elle devait aller en thérapie, qu’elle ne se défoulerait plus sur moi, que je ne l’accepterais pas. … À cause de toute la douleur que ma mère a vécue… je sentais constamment que je devais être là pour elle. J’avais l’impression que si je ne faisais pas ce qu’ils me demandaient, si je ne venais pas dîner, je les blesserais.

La mère, divorcée depuis 9 ans après 32 ans de mariage, avec trois enfants adultes, a dit regretter son comportement :

Je l’ai [ma fille] terriblement impliquée dans ce qui se passait, dans les trahisons et tout ça. Ça lui a fait du mal, elle m’a dit : « Je ne suis pas ton amie, arrête de me raconter, ça ne m’intéresse pas. Ce n’est pas que ça ne m’intéresse pas, je ne veux pas savoir, je ne peux pas t’aider. » Oui, j’ai fait des erreurs avec le temps, parce que non, je ne me suis pas rendu compte que j’avais besoin d’aller voir, peut-être, un psychologue, peut-être de laisser sortir les choses. Et elle a toujours été comme une bouée de sauvetage pour moi… Il s’avère que ce n’est pas comme ça, parce que les mères n’ont pas le droit d’impliquer autant leurs enfants, il s’avère que ça ne leur fait aucun bien, ça a créé une distance entre nous.

Soutien pratique

Ce rôle correspondait aux demandes d’aide pratique adressées par les parents à leurs enfants pendant le processus de divorce, comme l’a décrit une famille composée de deux parents, dont le divorce remontait à 10 ans après 40 ans de mariage, et de trois enfants.

Le père a décrit comment l’implication pratique de son fils avait provoqué des tensions familiales : « Il y a eu un peu de tension, parce que j’ai demandé à mon fils de partager les biens entre nous, en raison de sa profession… et après qu’elle [mon ex-femme] a dit oui, elle a soudain mis en doute son intégrité. » La fille cadette a ajouté son expérience d’implication dans des questions pratiques, comme les finances, et la nécessité de partager un appartement avec son père pendant le processus de divorce :

Le fait qu’on était, genre, plus âgés, faisait qu’on ne nous a rien épargné. Genre, on était impliqués dans les raisons, on était impliqués dans les disputes, on était impliqués dans les finances… et mon père est carrément venu vivre avec moi dans un appartement. Parce que c’était notre appartement, genre, celui de la famille. De fil en aiguille, mon père et moi avons vécu ensemble pendant environ six mois, pendant que mes parents divorçaient.

La fille a ensuite décrit l’implication des enfants dans les aspects pratiques et la manière dont la proposition financière de son frère pour régler le divorce a suscité de la colère dans la famille :

Personne n’est venu mettre les choses sur la table, et puis il y a eu cette tentative de notre part, c’est surtout mon frère qui a mené cette démarche pour régler ça sans tribunaux, sans avocats. Genre, mon frère a fait une vraie proposition financière pour cette affaire, et ma mère a refusé. Et alors ça nous a beaucoup remués… et ça nous a mis en colère, que genre on ne puisse pas clore ça, genre, en famille, on sentait qu’on pouvait le mener à une bonne fin.

Ces citations illustrent la possibilité que des parents se tournent vers leurs enfants adultes pour obtenir de l’aide sur des questions pratiques pendant le processus de divorce, en fonction des compétences de ces enfants. Elles illustrent en outre les divergences d’opinion possibles entre les membres de l’ex-couple quant à l’implication de leurs enfants.

Faire la médiation

Environ un quart des personnes participantes ont décrit ce rôle. Les enfants adultes qui l’occupaient tentaient de faire la médiation entre leurs parents et de les aider à mener le processus de divorce à son terme dans la dignité, avec le moins de dommages émotionnels ou financiers possible. Des enfants mettaient à profit leur formation professionnelle ou leurs qualités personnelles pour aider leurs parents pendant le processus. Une famille composée de deux parents et de quatre fils illustre la manière dont des enfants adultes ont pris une part active à la médiation, alors même que leurs parents affirmaient ne pas vouloir les impliquer. Le divorce des parents remontait à 11 ans ; la mère avait engagé le divorce après 40 ans de mariage, en raison d’une crise de confiance mutuelle sur des questions d’argent. Comme le processus de divorce impliquait de régler des questions financières, les fils ont endossé le rôle de médiateurs.

Les deux parents ont expliqué avoir pris la décision consciente de ne pas impliquer les enfants, afin qu’ils ne soient pas contraints de prendre position. Le père :

Les enfants n’ont vraiment pas essayé de [nous] influencer, parce que nous voulions [divorcer], la décision était de ne pas partager cette question avec eux. Je veux dire, chez nous, un divorce est un divorce, mais les enfants sont des enfants, étaient des enfants et restent des enfants. … Je ne veux pas les mettre dans une situation où ils prennent position d’un côté ou de l’autre, c’est injuste.

La mère renforce la position du père en soulignant que les enfants ne sont pas intervenus : « Nos enfants, pendant toute l’histoire, ils étaient umnikim [littéralement « de l’ONU », c’est-à-dire neutres] et ne sont pas intervenus, ni de mon côté ni du sien, c’est tout à leur honneur et à notre honneur, on peut dire que nous avons essayé aussi. Ils n’ont pas pris parti. » Les enfants, à l’inverse, ont eu le sentiment de servir d’intermédiaires entre leurs parents, bien que ceux-ci n’aient pas voulu les impliquer. Le deuxième fils a expliqué que, même si les parents ne voulaient pas qu’ils interviennent, les fils leur avaient fait comprendre qu’ils n’étaient plus de jeunes enfants, ce qui les avait apaisés :

Nous avons dû servir d’intermédiaires, parce qu’ils ne pouvaient pas se parler… J’étais une sorte de, je ne dirai pas médiateur, parce que je ne le suis pas, ce n’était pas mon rôle de faire la médiation, mais j’étais une sorte de canal pour transmettre les informations et un canal pour faire passer les messages… Donc, ma part consistait à essayer d’expliquer l’autre côté à chacune des parties. … De leur côté, ils ne voulaient pas non plus trop impliquer aucun des enfants dans la plupart des situations. Ils ont fait de très, très gros efforts pendant tout le processus pour que nous ne soyons pas impliqués. Et je me souviens aussi d’une conversation où nous leur avons dit que nous sommes impliqués parce que nous sommes leurs enfants et que nous ne sommes pas de petits enfants, que nous comprenons la question, alors ils se sont un peu détendus.

Le quatrième fils a ajouté que, bien que les parents n’aient pas voulu impliquer les enfants, il avait ressenti le besoin d’essayer de rapprocher leurs positions, en raison de sa personnalité :

Surtout pendant ces deux années très chargées [le processus de divorce], j’ai ressenti un très fort besoin de venir essayer de faire la médiation. Et souvent, ce n’était pas parce qu’ils me mettaient au milieu, je veux dire… ils avaient leurs fardeaux qui ressortaient tout le temps, mais j’ai aussi eu une très grande part dans la position dans laquelle je me suis mis. Je veux dire, c’est moi qui ai développé les conversations [avec les parents] et qui ai essayé d’apaiser les esprits de chacune des parties.

Ce fils a ensuite décrit un sentiment d’être tiraillé entre ses parents, même en essayant de garder une position neutre, ce qu’il a vécu comme difficile :

Les deux premières années…, c’était très difficile, parce que j’avais l’impression d’être au milieu. … Leur présenter vraiment l’autre côté, bien sûr, ce qui a probablement provoqué des disputes, et des disputes animées, bien des fois. La plupart du temps, ça restait dans les limites de la compréhension ; parfois ça s’échauffait davantage. Mais je l’ai fait parce que ce n’était pas toujours facile, même pour moi, mais d’un autre côté je sentais que c’était important, parce que personne d’autre ne le ferait. … Si je continuais à me mettre au milieu, c’est parce que je me disais qu’ils ne faisaient pas seulement du mal à l’autre, ils se faisaient du mal à eux-mêmes, du point de vue de leur regard sur les choses. Et ça a été très, très dur pour moi.

Ces exemples montrent que, même lorsque des enfants ont volontairement pris une part active à la médiation pendant le divorce, malgré l’opposition de leurs parents, cette position a été vécue comme difficile. Dans certains cas, il y avait un écart entre la perception des parents et celle des enfants quant à l’implication de ces derniers dans le divorce de leurs parents.

Pousser

Moins d’un cinquième des personnes participantes ont décrit ce rôle. Plutôt que d’hésiter à exprimer leur position sur la nécessité du divorce, ces enfants adultes ont pris le rôle d’encourager l’un des parents à divorcer, en raison de la souffrance observée au fil des ans. C’est ce qu’illustre une famille composée de deux parents et de trois enfants adultes. Au moment de l’entretien, le divorce des parents remontait à 6 ans, après 42 ans de mariage, en raison d’un épuisement conjugal et d’infidélités mutuelles.

Le père a déclaré que ses enfants avaient essayé de le convaincre de divorcer, en raison de la relation troublée du couple :

Les amis voyaient, voyaient, voyaient, et moi je ne voyais pas [le comportement de la mère]. Jusqu’au jour où mon fils m’a dit : « Papa, maman te maltraite, pourquoi tu ne pars pas ? » … Les enfants étaient déjà adultes. Ma fille a dit : « Il est temps que vous divorciez, c’est bien que vous ayez divorcé », elle nous a écrit une lettre extraordinaire, approfondie, sur les raisons pour lesquelles il fallait divorcer, et le plus tôt serait le mieux.

Le fils a confirmé avoir fait pression sur ses parents pour qu’ils divorcent, allant même jusqu’à poser un ultimatum sur leur présence à son mariage : « J’étais content qu’ils divorcent. Je leur ai dit que s’ils ne signaient pas [les papiers du] divorce, ils n’étaient pas invités à mon mariage… Ils se lançaient dans des disputes tellement stupides. Pour moi, [le divorce a été] un soulagement. » Les pressions de ce fils sur ses parents illustrent un haut niveau d’implication dans le divorce et la capacité des enfants adultes à influencer les décisions de leurs parents, à la différence des enfants qui vivent le divorce plus jeunes.

Éviter

Environ un cinquième des personnes participantes ont décrit ce rôle. À la différence des rôles précédents, caractérisés par un certain degré d’implication, des enfants ont décidé d’éviter de prendre part au processus de divorce, comme l’illustre un fils dont les parents avaient divorcé 4 ans plus tôt, après 36 ans de mariage :

Je me suis détaché émotionnellement du processus, parce que je le voyais comme quelque chose qui leur appartient ; nous ne sommes plus à un âge où ça m’affecte trop, peut-être que ça m’affectera plus tard, mais pour l’instant non. Je n’avais pas l’impression que ça changeait beaucoup notre mode de vie.

Cette citation souligne ce que signifie le divorce tardif lorsque les enfants mènent leur propre vie et sont capables d’éviter de s’impliquer dans le divorce de leurs parents.

Un autre exemple de tentative d’éviter l’implication, et de ses conséquences, est celui d’une fille dont les parents ont divorcé 3 ans avant l’entretien, après 28 ans de mariage. Elle a décrit le sentiment d’être « prise entre deux feux » et a expliqué qu’il était important pour elle de ne pas prendre parti. Cette position neutre a toutefois blessé sa mère :

Je n’aimais pas la guerre des versions ; je croyais les deux. Chacun avec sa propre expérience et chacun avec sa façon d’interpréter les choses, et c’était clair pour moi qu’il y avait aussi un manque de communication, et c’était clair aussi que je les aime tous les deux, et je n’ai pas cherché à prendre l’un ou l’autre en défaut ou en flagrant délit de mensonge. … Et elle [ma mère] ne comprenait pas que je ne prenne pas parti, elle l’a pris personnellement, elle a été blessée que je ne prenne pas parti.

Ces exemples illustrent la difficulté d’essayer d’éviter l’implication, face aux attentes des parents qui voulaient que leurs enfants prennent position. Une partie des enfants adultes a vécu un tiraillement entre les deux parents, malgré les efforts pour garder une position neutre, chacun des parents tirant de son côté, ce qui était émotionnellement épuisant pour les enfants.

Les rôles vécus par les enfants adultes après le divorce tardif

Les enfants adultes ont évoqué des rôles qui se sont poursuivis après le divorce, ainsi que de nouveaux rôles. Tous ces rôles sont liés à des attentes de soins qui commencent plus tôt que prévu, avec la charge plus lourde de devoir soutenir chaque parent séparément. Soutenir est le rôle qui s’est poursuivi ; les nouveaux rôles consistaient à s’inquiéter et à soulager la solitude.

Un rôle qui se poursuit

Soutenir

Environ la moitié des enfants adultes ont continué à soutenir leurs parents sur les plans émotionnel et fonctionnel après le divorce. Un fils, dont les parents ont divorcé après 41 ans de mariage, a expliqué :

C’est très difficile de faire ce basculement, et tout à coup tu deviens l’adulte responsable dans le système… c’était dur, je m’attendais à prendre soin d’eux à un âge plus avancé, et maintenant je suis là à apporter un soutien émotionnel à lui et à elle… prendre soin d’eux a commencé plus tôt ; jusque-là, ils s’avaient l’un l’autre… quand l’un d’eux a besoin de quelque chose, l’autre aide ; [maintenant] ça te retombe dessus, tu commences à prendre soin de tes parents plus tôt. Je m’attendais à ce qu’ils m’accordent au moins 10 à 20 ans de plus.

En plus de la difficulté émotionnelle, le fils a décrit la difficulté pratique d’aider ses deux parents dans leurs foyers séparés :

Il faut s’occuper de deux points de chute. Ce n’est pas comme si tu réparais un climatiseur et qu’ensuite tu avais la paix ; ça peut être, juste un exemple, une situation d’été où, autrefois, si les parents vieillissent dans une même maison… [maintenant] il y a une panne de climatiseur, et deux semaines plus tard tu [t’occupes d’]un autre climatiseur.

De nouveaux rôles

S’inquiéter

Environ un quart des enfants adultes ont décrit ce rôle. Ces enfants adultes éprouvent une inquiétude constante pour leurs parents qui vieillissent en vivant chacun de son côté. Un fils, dont les parents avaient divorcé 8 ans plus tôt après 45 ans de mariage, a souligné l’alourdissement de la charge de soins et une inquiétude permanente, surtout pour sa mère :

En ce moment, ma mère est seule, et elle va aussi se coucher seule, et elle se réveillera seule le matin. Et parfois, même quand on vit dans la tension avec quelqu’un, qu’on ne vit pas bien avec quelqu’un, il y a quelqu’un, et maintenant que ce quelqu’un est parti, l’inquiétude, la charge qui me retombe dessus depuis le divorce est beaucoup plus lourde. Pas seulement pour moi, mais pour moi et mes frères. Une lourde charge. Je parle à ma mère à peu près tous les jours depuis. Mon portable n’est jamais en mode silencieux la nuit.

Soulager la solitude

Environ un quart des enfants adultes ont endossé ce rôle. Ces enfants adultes se sentent responsables de soulager la solitude de leurs parents et de leur tenir compagnie, surtout pendant les fêtes et les week-ends. Une fille décrit la nécessité de prendre soin de sa mère avec le mot « faire du baby-sitting », ce qui indique une inversion des rôles après le divorce :

Qu’est-ce que la compagne de mon père m’a dit la première fois que je l’ai rencontrée ? Elle m’a dit : « au moins, tu n’as à faire du baby-sitting qu’avec maman », parce que… elle voulait dire que papa va bien, il a une compagne, il n’est pas seul. Et c’est vrai, je comprends aujourd’hui à quel point c’est vrai, parce que vraiment, depuis, on fait en quelque sorte du baby-sitting avec maman. Comme s’il fallait constamment s’assurer qu’elle n’est pas seule pendant les fêtes et qu’elle va bien, et où elle est, et comment elle se sent, et si elle est seule.

Un autre exemple du sentiment de responsabilité des enfants à l’égard de la solitude de leurs parents est donné par un fils dont les parents avaient divorcé 14 ans plus tôt, après 34 ans de mariage. Le fils explique que le divorce tardif peut causer aux parents une détresse émotionnelle qui demande à être reconnue :

Dès lors que c’est la vieillesse, l’inquiétude pour les parents et pour celui qui a été le plus blessé par l’histoire, l’aider et le soutenir. Tu passes du statut de leur enfant, et eux mes parents, à celui où c’est moi qui prends soin d’eux… nous soutenons les parents, et ce ne sont pas eux, en tant que parents, qui nous soutiennent en tant qu’enfants… mon père l’a très, très mal vécu, il a passé un très, très mauvais moment. Je l’ai emmené avec moi [en voyage] quand c’est arrivé [le divorce]… il y a l’inquiétude : qui va chez papa tous les soirs ? et comment l’aider à affronter la difficulté d’être seul entre quatre murs… il y a eu des moments difficiles, tout à coup tu vois le parent qui a toujours été là, tout à coup il est dans une situation où c’est toi qui le soutiens.

Ces exemples illustrent la double inquiétude pour les parents : sur le plan fonctionnel, du fait de la vie en solo, et sur le plan émotionnel, en raison d’une solitude possible. En somme, l’alourdissement de la charge lié à la nécessité de prodiguer des soins fait du divorce tardif une expérience émotionnelle et fonctionnelle complexe. Une partie des rôles décrits a créé une charge émotionnelle et pratique. C’était particulièrement le cas des rôles de soutien et de médiation pendant le divorce, du rôle de soutien qui s’est poursuivi et des nouveaux rôles consistant à s’inquiéter et à soulager la solitude après le divorce, alors que les rôles consistant à pousser ou à éviter étaient moins lourds. Ces difficultés émotionnelles et les mécanismes mis en place pour y faire face ont façonné la relation avec les parents, pour le meilleur ou pour le pire.

Les conséquences des rôles des enfants adultes pour la relation parent-enfant

Comme on l’a vu, les différents rôles que les enfants adultes ont endossés ou qui leur ont été attribués ont eu un effet sur la relation parent-enfant. La plupart de ces conséquences étaient négatives, surtout pendant le processus de divorce : sentiments négatifs et distance entre parents et enfants. Certaines étaient toutefois positives, au sens où elles ont rapproché parents et enfants.

La plupart des enfants adultes qui assumaient le rôle de soutien ou de médiation ont décrit la distance qui s’était installée avec leur parent, et les émotions négatives qui étaient apparues, comme la frustration et la colère, en raison de l’absence de limites chez les parents et de la difficulté émotionnelle des enfants à y faire face. Avec le temps, cependant, les enfants ont appris à poser des limites, et les relations se sont stabilisées. Les enfants adultes qui ont pris le rôle de pousser ou d’éviter ont décrit moins de conséquences sur leur relation avec leurs parents, du fait d’une moindre implication émotionnelle dans le divorce.

Une unité familiale composée de deux parents, dont le divorce remontait à trois ans après 35 ans de mariage, et de trois enfants illustre la manière dont le rôle de soutien (émotionnel et pratique) a mis à mal la relation parent-enfant. Un fils a décrit sa colère envers son père à cause du nouveau rôle de soutien qu’il avait dû endosser et de la difficulté émotionnelle à contenir les attentes de sa mère :

Ma mère était très blessée et vraiment, genre, dans une tempête émotionnelle, et c’était très dur pour moi de contenir ça, de comprendre tout simplement ce qui se passait. … Et je suis le seul à vivre à la maison avec ma mère, alors j’ai absorbé beaucoup de sa tristesse, de sa colère, de son venin contre mon père… mon frère et moi, une fois, genre, on en est arrivés au point où on l’a vraiment arrêtée et on lui a dit : « Tu as beau être notre mère et tout, c’est notre père, et il y a des limites : tu ne peux pas parler de lui comme tu veux, et ça nous fait mal. »

Outre la difficulté émotionnelle, la nécessité d’apporter une aide pratique à la mère a suscité colère et frustration envers le père :

C’est aussi quelque chose qui m’a mis très en colère contre mon père, genre, que je sois devenu l’homme de la maison. Je devais m’occuper de la maison maintenant. Que ce soit les réparations à la maison, les courses, sortir les poubelles et aider maman… il n’y avait que moi qui vivais avec elle, et se lever pour voir maman pleurer le matin, ou rentrer à la maison et maman fait la vaisselle en pleurant, ce n’est pas, ce n’était pas vraiment drôle, c’est le moins qu’on puisse dire. Et faire le psy pour ma mère, du genre « tout ira bien, tout ira bien, et ça va passer », et c’est comme la regarder passer de l’état : « j’espère que ça ira » à « ça ira » puis à « ça va maintenant », ce qui, genre, a pris énormément de temps.

Dans certains cas exceptionnels, toutefois, le divorce a eu un effet positif sur la relation parent-enfant, comme l’illustre un fils qui avait pris le rôle de médiateur :

Quand ils se sont séparés, ils ont juste… ma relation avec mon père s’est tout simplement améliorée. Le niveau de communication a augmenté… la communication est bien meilleure. Et je pense qu’ils se sont tous les deux calmés. Je communique mieux avec chacun d’eux. Je veux dire, ils ont compris après de nombreuses années, si j’essaie d’en tirer une conclusion, que… ce n’est pas bon pour eux d’être ensemble, et chacun se construit [son propre] monde maintenant. … Je parle beaucoup plus avec mon père. Je le vois plus et je lui parle beaucoup plus. Sur le plan émotionnel aussi, donc, donc on s’est rapprochés. Tout à coup, tu entends parler de ses difficultés. Et de ce qui lui arrive. Et tu apprends que la réalité est beaucoup plus complexe.

Les rôles qui se sont poursuivis après le divorce ont créé une charge émotionnelle et pratique pour les enfants adultes, sans pour autant mettre à mal les relations avec les parents, car la relation s’est stabilisée depuis le divorce.

Discussion

Nos résultats ont porté sur les rôles des enfants adultes pendant et après le divorce tardif de leurs parents en Israël, dans une perspective familiale et dyadique. Cette analyse a mis en évidence les contrastes, les recoupements, les concordances et les discordances entre les points de vue des enfants adultes et ceux de leurs parents. Cela rejoint la perspective des systèmes familiaux (Bowen, 1978 ; Minuchin, 2018). La possibilité d’explorer les perspectives familiales et dyadiques sur le processus de divorce pourrait être un indicateur solide de l’adaptabilité et du fonctionnement de la famille (Abetz et Wang, 2017). Dans cette section, nous examinons comment ces rôles façonnent les relations, la structure et les frontières familiales. Cela peut indiquer des orientations pour les pratiques, les interventions et les services en gérontologie familiale.

L’éclatement de la structure du système familial en sous-systèmes parent-enfant et en triangles

À tout âge, le divorce modifie la structure familiale et perturbe l’équilibre de la famille. Les relations familiales et l’implication des enfants dans les conflits conjugaux peuvent conduire à la formation de sous-systèmes et de triangles entre différents membres de la famille (Minuchin, 2018). Nos résultats montrent que les relations conjugales après un divorce tardif peuvent faire éclater le système familial en sous-systèmes et en coalitions parent-enfant, parce que les enfants ont atteint une maturité suffisante pour prendre position. En outre, des parents attendent de leurs enfants une coalition contre l’autre parent. Ces changements de structure familiale entraînent d’autres changements dans les relations et les frontières, que les enfants adultes prennent parti ou non.

Relations et frontières familiales : le passage d’un modèle autoritaire à un modèle égalitaire

Après un divorce tardif, les familles connaissent souvent des changements susceptibles de mettre à mal la relation parent-enfant (Mikucki-Enyart et al., 2018). Par exemple, des études indiquent que les interactions entre les mères et leurs enfants adultes doublent avec le divorce tardif (Lin et al., 2022). Une autre étude a montré que la moitié des enfants adultes faisaient état d’une relation tendue avec l’un de leurs parents ou les deux, ou avec des membres de leur fratrie, pendant le processus de divorce (Greenwood, 2014). Dans cette étude, les enfants adultes ont décrit le passage de relations d’autorité entre parents et enfants à des relations plus égalitaires. Le choix de parents d’impliquer leurs enfants dans le processus de divorce a sapé leur autorité parentale. Des enfants ont eu le sentiment que leurs parents les traitaient en confidents plutôt qu’en enfants. Il leur a donc fallu poser des limites à leurs parents quant au partage de détails personnels sur le divorce. Cela concorde avec les résultats d’autres études selon lesquels, alors que les jeunes enfants de parents divorcés sont souvent protégés de nombreux détails, les enfants adultes ne bénéficient pas de la même protection (Leustek et Theiss, 2017). Comme d’autres études (Greenwood, 2014), nous avons constaté que les relations familiales intergénérationnelles étaient abîmées, en particulier dans les situations où les enfants devaient faire la médiation pour leurs parents ou répondre à leurs besoins émotionnels. Cette nouvelle réalité modifie les rôles des enfants adultes.

Une double inversion des rôles dans le divorce tardif

Les rôles des enfants adultes pendant et après le divorce sont analysés à trois niveaux : fonctionnel et comportemental, émotionnel, et cognitif et perceptif.

Niveau fonctionnel et comportemental

Le fonctionnement des enfants adultes se reflétait dans les rôles endossés pendant et après le divorce. Ces rôles étaient possibles du fait de la maturité des enfants adultes. Cependant, même lorsque les enfants préféraient éviter de s’impliquer, c’était parfois impossible, car leurs parents les impliquaient malgré tout en partageant leurs émotions et en attendant de leurs enfants un soutien émotionnel et matériel. L’effet des conflits parentaux sur la relation parent-enfant est appelé débordement (spillover) (Erel et Burman, 1995). Le conflit parental peut conduire les enfants à endosser des rôles de médiation ou à apporter du réconfort émotionnel à leurs parents en raison des tensions conjugales (Abetz et Wang, 2017). Cette inversion des rôles est appelée parentification : une inversion fonctionnelle ou émotionnelle des rôles familiaux. L’enfant endosse des rôles parentaux envers ses parents ou d’autres membres de la famille, en sacrifiant ses propres besoins personnels (Böszörményi-Nagy et Spark, 1973). La parentification instrumentale peut consister à prendre en charge les problèmes médicaux d’un parent, tandis que la parentification émotionnelle correspond aux situations où l’enfant joue un rôle d’apaisement, de médiation ou de conseil. Les enfants adultes de cette étude ont décrit leur rôle davantage comme une parentification émotionnelle. Toutefois, à mesure que les parents vieillissent, l’inversion des rôles se produit indépendamment du divorce, en raison de changements de santé et/ou fonctionnels qui exigent les soins et l’aide des enfants. L’inversion des rôles liée au vieillissement, à la suite d’un divorce, soulève de nouvelles questions sur la répartition des responsabilités familiales et touche profondément le fonctionnement des enfants adultes.

Niveau émotionnel

Plusieurs difficultés émotionnelles sont apparues : a) contenir les émotions négatives des parents envers leur ex-conjoint pendant et après le divorce ; comme pour le divorce à un âge jeune, le soutien émotionnel était plus fréquent des filles envers les mères. En outre, les mères ont plus souvent que les pères tendance à parentifier leurs enfants (Peris et al., 2008) ; b) la frustration du tiraillement entre les deux parents et de vivre un conflit de loyauté, même en essayant de garder une position neutre : les enfants adultes rapportent une expérience négative lorsqu’on les place au milieu, ce qui met à mal la relation parent-enfant et affecte leur bien-être général (Peris et al., 2008) ; c) soulager la solitude des parents : nos résultats montrent que les enfants adultes peuvent eux aussi éprouver de la solitude, du fait de la nouvelle réalité qui les oblige à naviguer entre leurs parents.

Niveau cognitif et perceptif

Les enfants adultes percevaient les rôles reçus comme une charge arrivée plus tôt que prévu. Leurs propos comportaient des expressions comme « faire du baby-sitting » ou « élever ses parents », ce qui indique un rôle vécu comme parental et perçoivent leurs parents comme ayant besoin d’être pris en charge comme des enfants. Ces résultats révèlent l’écart entre les attentes des parents et les ressources des enfants adultes.

Les écarts entre les attentes des parents et les ressources de leurs enfants adultes

Un événement qui bouleverse la vie, comme le divorce, combiné au vieillissement, peut créer de multiples difficultés pour les membres de la famille et affecter leur bien-être. Les enfants adultes ont décrit les attentes croissantes de leurs parents en matière de soutien émotionnel et pratique, ainsi que leurs propres difficultés à répondre à ces attentes. Les rôles reçus par les enfants adultes après le divorce sont arrivés trop tôt, à un moment où ces enfants comptaient encore recevoir du soutien. Ces rôles ont été vécus comme complexes, dans la mesure où ces enfants ne disposent pas nécessairement des ressources nécessaires pour répondre aux attentes de leurs parents. Les attentes des parents, conjuguées aux rôles des enfants adultes, reflètent des valeurs familiales qui sont des aspects culturels de la société israélienne (Berkovitch et Manor, 2022).

Limites

Les limites sont liées au recrutement, effectué au moyen de la plateforme Facebook. Seules les personnes divorcées ayant accès aux réseaux sociaux pouvaient donc participer à cette étude. Une autre limite tient à la difficulté de recruter des familles entières. Des membres des ex-couples ne souhaitaient pas impliquer leurs enfants adultes dans l’étude en leur demandant d’y participer. C’est pourquoi l’échantillon comprend, à côté des unités familiales, des dyades parent-enfant. Les points de vue des autres parents et des membres de la fratrie auraient peut-être apporté des éclairages supplémentaires. En outre, l’annonce de recrutement s’adressait aux parents et non directement à leurs enfants adultes. De nouveaux éclairages auraient donc pu émerger chez des enfants adultes ayant pris l’initiative de participer à l’étude et de recruter leurs parents. Une autre limite tient à l’hétérogénéité du temps écoulé depuis le divorce, de quelques années à plus d’une décennie, ce qui peut influer sur le regard porté après le divorce. Cette diversité de points de vue a néanmoins enrichi l’ensemble des résultats et la conclusion de l’étude. De plus, des échantillons plus variés quant au nombre d’années écoulées depuis le divorce peuvent nettement améliorer notre compréhension des implications à long terme (Greenwood, 2014). Enfin, les résultats valent pour des sociétés qui, comme Israël, se situent entre tradition et modernité, alors que l’absence d’études similaires dans des sociétés aux caractéristiques culturelles différentes limite les possibilités de comparaison.

Conclusion et recherches futures

Le divorce tardif et le processus de vieillissement créent des défis particuliers et complexes pour les deux générations. Cette étude révèle les difficultés possibles dans les relations entre enfants adultes et parents après un divorce tardif, en mettant en lumière les écarts entre les attentes des parents pendant et après le divorce tardif et les ressources dont disposent les enfants adultes pour soutenir leurs parents. Cette réalité souligne la difficulté spécifique que peuvent éprouver les enfants adultes face au divorce tardif de leurs parents. En outre, une perspective familiale et dyadique offre une vision globale de l’unité familiale et peut apporter des éclairages riches sur la manière dont parents et enfants adultes perçoivent ensemble les circonstances du divorce (Abetz et Wang, 2017), avec des implications pour les relations familiales. S’intéresser à une société tournée vers la famille comme Israël, où les membres de la famille comptent fortement sur le soutien les uns des autres, révèle des aspects culturels qui influent sur les attentes et les responsabilités des membres de la famille. Nos résultats pourraient s’appliquer à des sociétés aux caractéristiques culturelles similaires. Des études semblables dans des sociétés culturellement différentes d’Israël permettraient des comparaisons. Étant donné qu’avec l’essor du divorce tardif, le nombre d’enfants adultes qui vivent le divorce de leurs parents va augmenter, la recherche future devrait explorer davantage d’unités familiales incluant tous les membres de la famille, afin de recueillir davantage de points de vue sur les conséquences pour les enfants adultes, y compris en matière de santé mentale. Par ailleurs, des études pourraient se centrer sur le point de vue des enfants adultes sans recruter d’abord leurs parents, afin d’élargir le regard aux enfants adultes qui ne sont pas en contact avec leurs parents. De telles recherches pourraient porter sur l’impact à long terme du divorce sur les enfants adultes (Abetz et Wang, 2017), ainsi que sur des questions importantes, comme la manière dont les différents rôles des enfants adultes se poursuivent ou changent dans le grand âge, la manière dont ces rôles affectent les relations familiales, y compris avec les petits-enfants, et la question de savoir si les petits-enfants adultes endossent également différents types de rôles après le divorce de leurs grands-parents. Enfin, une question importante pour la recherche est de savoir comment former les équipes professionnelles à aider les enfants adultes à alléger leur charge, qui devrait s’alourdir après un divorce tardif.

Implications théoriques et pratiques

Comprendre l’expérience complexe que font les enfants adultes du divorce tardif de leurs parents enrichit les connaissances théoriques en études familiales, grâce à la conceptualisation de leurs rôles pendant et après le divorce tardif, y compris de leurs conséquences et implications pour le système familial. On peut en déduire les rôles que les enfants adultes sont appelés à remplir lors d’autres transitions de vie importantes de leurs parents, comme le veuvage, qui peut lui aussi entraîner un sentiment de solitude et un besoin de soutien du côté des parents, et alourdir la charge des enfants adultes.

Pour la thérapie familiale, les implications pratiques consistent notamment à mettre l’accent sur les conséquences du divorce tardif dans les programmes de formation et dans les interventions visant à atténuer les tensions qu’il entraîne (Amato, 2014), en portant une attention particulière aux relations entre parents et enfants adultes. Les équipes de conseil familial devraient recevoir une formation pour aider ces familles, sensibiliser les parents divorcés à la charge qui risque de peser sur leurs enfants et leur donner des outils pour traverser le processus de divorce sans nuire à leur relation avec leurs enfants adultes. Les enfants adultes devraient se voir proposer des outils pour faire face à la charge émotionnelle et pratique qui peut se développer, ainsi qu’à l’influence possible sur les relations avec la famille élargie, comme les relations entre grands-parents et petits-enfants. En outre, ces conséquences montrent la nécessité de former les thérapeutes de famille à fournir aux familles des outils spécifiques pour traiter les écarts entre les attentes des parents divorcés et les ressources émotionnelles et matérielles des enfants pour les soutenir. Ces programmes de formation devraient tenir compte des aspects culturels susceptibles d’influer sur les rôles des enfants adultes. Cela pourrait passer par des groupes de soutien et par la thérapie familiale. Enfin, les responsables politiques et les services aux familles devraient accorder une attention particulière au phénomène du divorce tardif, afin de garantir le bien-être de ces familles.

Complexe Systémique : à retenir

L’étude comble un angle mort : quand des parents divorcent après 60 ans, les enfants ne sont plus des enfants, et c’est précisément ce qui les expose. L’âge adulte leur vaut des confidences, des arbitrages financiers, un appartement à partager, puis la solitude d’un parent vieillissant. Pour la clinique systémique, on retiendra la lecture en triangles et en coalitions, l’aplatissement de la hiérarchie générationnelle et surtout la « double inversion » des rôles : une parentification émotionnelle pendant le divorce, puis une prise en charge précoce, dédoublée entre deux foyers. Le recueil séparé des récits de parents et d’enfants de la même famille montre bien les écarts de perception, par exemple des parents qui pensaient avoir tenu leurs enfants à l’écart. Les limites sont celles d’un échantillon qualitatif de 51 personnes recrutées via Facebook et par l’intermédiaire des parents, dans le contexte israélien, sans intervention évaluée : les recommandations restent générales. À lire avec l’article sur la parentification, et avec l’article sur les relations sociales des divorces très conflictuels.

Références

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Traduction non officielle en français de Enfants adultes et divorce tardif des parents en Israël : une perspective dyadique et familiale, par Yafit Cohen, Naor Demeter et Chaya Koren, Family Relations, vol. 73, no 3 (2024), doi : 10.1111/fare.12998, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableau présenté en liste). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Being adult children of late‐life divorced parents in Israel: A dyadic/familial perspective », publié dans Family Relations (2024) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Comment citer cet article

Cohen, Y., Demeter, N., et Koren, C. (2024). Enfants adultes et divorce tardif des parents en Israël : une perspective dyadique et familiale (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/enfants-adultes-et-divorce-tardif-des-parents-en-israel-une-perspective-dyadique (Œuvre originale publiée en 2024 dans Family Relations, 73(3), 2193-2211 (2024) ; republiée en 2024 par Family Relations, https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1111/fare.12998)

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