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International Journal of Environmental Research and Public Health · Deuil
Un suicide ne frappe pas une personne isolée : il traverse toute une famille. À Lyon, une équipe du Centre hospitalier Le Vinatier a écouté seize membres de familles endeuillées par suicide, parfois des décennies après le décès. Six thèmes se dégagent, du choc initial aux climats de reproche et de peur, du silence aux ressources découvertes avec le temps.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Expériences vécues du deuil après suicide au sein des familles : une étude qualitative, par Clémence Creuzé, Laurène Lestienne, Maxime Vieux, Benoit Chalancon, Emmanuel Poulet et Edouard Leaune, publié dans International Journal of Environmental Research and Public Health (MDPI) (2022), doi : 10.3390/ijerph192013070, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les tableaux 1, 2 et 3 sont présentés sous forme de listes ; le résumé est découpé en rubriques ; les déclarations de fin d’article sont regroupées dans les notes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Conflits familiaux, tabous ou cohésion peuvent survenir au lendemain d’un suicide.
Clémence Creuzé, Laurène Lestienne, Maxime Vieux, Benoit Chalancon, Emmanuel Poulet et Edouard Leaune
Résumé
Contexte. La prévalence vie entière de l’exposition à un suicide dans la famille est estimée à 3,8 % dans la population générale. Les liens familiaux peuvent jouer un rôle déterminant dans l’évolution du deuil de chaque personne, à travers les dimensions interactionnelles et communicationnelles du processus de deuil au sein de la famille. La littérature sur l’expérience vécue du deuil après suicide au sein de la famille reste pourtant rare.
Méthode. Les objectifs étaient, par une approche qualitative, (a) d’évaluer l’impact du suicide sur différents types de membres de la famille, (b) d’évaluer les interactions entre les processus de deuil familial et individuel et (c) d’obtenir des éclairages précis sur les interactions familiales qui se produisent après un suicide. Une étude qualitative a été menée par entretiens semi-directifs auprès de membres de familles endeuillées par suicide. Des analyses thématiques informatisée et manuelle ont servi à l’analyse des données. Pour limiter les biais liés au devis qualitatif du recueil de données, deux mesures principales ont été prises : la triangulation et la saturation.
Résultats. Seize membres de familles endeuillées par suicide ont participé à l’étude, dont une majorité de femmes (n = 12). L’âge moyen des personnes participantes était de 56,4 ans et la durée moyenne du deuil de 10,5 ans. La plupart des personnes décédées par suicide étaient des hommes d’âge moyen, morts par pendaison ou par arme à feu. Au total, six thèmes se sont dégagés des analyses : (1) « traumatisme familial », (2) « adversité extérieure », (3) « deuil individuel et interactions familiales », (4) « processus communicationnels et relationnels au sein de la famille », (5) « aide et soutien perçus au sein de la famille » et (6) « évolution dans le temps ».
Conclusion. Le deuil après suicide a un impact important sur les interactions internes à la famille, à travers des processus émotionnels et communicationnels complexes. Conflits familiaux, tabous ou cohésion peuvent survenir au lendemain d’un suicide. Les stratégies d’ajustement familiales peuvent aussi façonner les réactions individuelles de chaque membre de la famille face au décès.
Mots-clés : suicide, deuil, famille, expérience vécue, qualitatif
Chaque suicide touche plusieurs membres de la famille de la personne décédée, à la fois sur le plan individuel et sur le plan collectif. Le psychologue Edwin Shneidman a été le premier à estimer à six le nombre de proches touchés, à partir de sa pratique clinique quotidienne [1], mais des études épidémiologiques récentes ont fourni des estimations plus précises [2,3]. Berman [2], par exemple, a montré qu’entre cinq et quinze membres de la famille sont touchés par un seul suicide dans la famille. Selon une méta-analyse récente [3], la prévalence vie entière de l’exposition à un suicide dans la famille est estimée à 3,8 % dans la population générale : près d’une personne sur 25 sera donc exposée à un suicide dans sa famille.
On sait que le deuil après suicide est associé à de nombreuses conséquences négatives, avec des effets sur la santé mentale (dépression, conduites suicidaires, anxiété, trouble de stress post-traumatique et deuil prolongé) comme sur la santé physique (douleurs chroniques, maladies cardiovasculaires, etc.) [4]. Sur le plan psychosocial, on observe un retrait social et professionnel lié à la stigmatisation et à l’impact émotionnel du processus de deuil après suicide [5]. La culpabilité, les auto-reproches et la honte sont particulièrement fréquents chez les personnes endeuillées par suicide et entravent leur capacité à évoluer dans le monde social [4]. Le soutien social est un puissant prédicteur de croissance post-traumatique chez les personnes endeuillées par suicide, ce qui souligne la nécessité de favoriser les liens sociaux dans cette population à risque [6,7]. Les liens familiaux peuvent donc jouer un rôle déterminant dans l’évolution du deuil de chaque personne, à travers les dimensions interactionnelles et communicationnelles du processus de deuil au sein de la famille [8].
La littérature sur l’impact du deuil après suicide dans la famille reste pourtant rare [8]. Seules quelques études de faible qualité ont évalué l’impact du suicide sur les membres de la famille [8], et la plupart des études publiées n’ont examiné qu’un seul type de personne endeuillée (parent, enfant, partenaire) ou ont réuni des personnes endeuillées par suicide et des personnes endeuillées par d’autres causes de mort violente [9]. Dans une étude longitudinale sur l’impact de la mort violente de jeunes âgés de 12 à 18 ans, par exemple, Lohan et Murphy [9] ont évalué la perception que les parents avaient du fonctionnement familial au lendemain du décès. Les difficultés observées comprenaient notamment une baisse de la cohésion et de l’adaptabilité familiales, sans différence entre les familles endeuillées par suicide et celles qui avaient connu d’autres causes de décès. Selon cette étude, le fonctionnement parental peut influer sur les membres survivants de la famille, en particulier les enfants, qui peuvent se trouver face à des parents moins disponibles sur le plan émotionnel [9]. Dans leur étude qualitative auprès de veuves, McNiel, Hatcher et Reubin [10] ont montré que les femmes dont le mari était mort par suicide subissaient davantage de culpabilisation et de reproches de la part de leur famille que celles qui avaient perdu leur mari dans un accident. Il est donc nécessaire de mieux comprendre l’impact du suicide sur les processus émotionnels, communicationnels et interactionnels qui se déroulent au sein d’une famille. En 2008, Cerel, Jordan et Duberstein [8] ont recommandé de mener des études qualitatives et quantitatives sur l’impact du deuil après suicide sur la famille. Aucune étude qualitative bien conçue et de haute qualité n’a pourtant été menée depuis cet appel.
Comprendre l’impact du deuil après suicide au sein des familles est essentiel, car les liens familiaux constituent le premier soutien social de nombreuses personnes endeuillées par suicide [8]. Le manque de soutien familial pourrait donc avoir des effets importants et critiques sur les membres de la famille, en particulier au regard des conséquences psychologiques et psychiatriques négatives évoquées plus haut. Évaluer comment les processus communicationnels et relationnels au sein de la famille façonnent le deuil individuel pourrait ainsi fournir des repères importants pour prévenir ces conséquences négatives et favoriser la croissance post-traumatique des membres de la famille. Dans le même temps, les processus individuels et les conséquences négatives chez les membres de la famille peuvent aussi façonner les interactions familiales en alourdissant la charge familiale globale. Les résultats d’études sur cette question pourraient donc indiquer comment aider les familles et leurs membres à faire face aux processus individuels comme familiaux du deuil après suicide.
Les objectifs étaient donc, par une approche qualitative, (a) d’évaluer l’impact du suicide sur différents types de membres de la famille, (b) d’évaluer les interactions entre les processus de deuil familial et individuel et (c) d’obtenir des éclairages précis sur les interactions familiales qui se produisent après un suicide.
Une étude qualitative a été menée par entretiens semi-directifs auprès de membres de familles endeuillées par suicide.
Les personnes participantes ont été recrutées entre septembre 2020 et janvier 2021 de trois façons : par les réseaux sociaux, par des associations dédiées aux personnes endeuillées et par le Centre de prévention du suicide rattaché au Centre hospitalier Le Vinatier (Lyon, France). Les appels à participation ont été diffusés par les réseaux sociaux et par courriel auprès des personnes susceptibles de participer. Les critères d’inclusion étaient les suivants : un deuil par suicide remontant à plus d’un an, la perte d’un membre de la famille nucléaire (enfant, frère ou sœur, parent, épouse ou mari, ou partenaire) et la maîtrise courante du français. Les personnes de moins de 18 ans, les personnes endeuillées par d’autres causes que le suicide et celles dont le deuil remontait à moins d’un an ont été exclues de l’étude.
Les entretiens semi-directifs ont été menés au Centre de prévention du suicide par la personne qui signe l’article en premier. En raison de la pandémie de COVID-19, ils ont pu se dérouler en face à face, par téléphone ou par visioconférence.
Les caractéristiques sociodémographiques suivantes ont été recueillies au début des entretiens : âge, genre, lien avec la personne décédée et durée du deuil. Des données sur le proche mort par suicide ont aussi été recueillies : genre, âge au décès et moyen du suicide. La structure familiale a également été relevée (famille nucléaire, famille séparée ou famille recomposée). Les entretiens semi-directifs ont duré chacun de 60 à 90 minutes et ont été menés par la personne qui signe l’article en premier. Chaque entretien commençait par la phrase suivante : « Comment votre famille a-t-elle vécu le deuil après suicide ? », suivie de relances ou de reformulations lorsque l’échange s’éloignait trop du sujet de recherche ou commençait à s’essouffler. Les personnes participantes étaient interrogées sur leur expérience individuelle de l’impact, sur leur famille, du décès par suicide de leur proche, notamment sur leur perception du deuil chez elles-mêmes et chez leurs proches, et sur la manière dont l’impact du deuil après suicide sur leur famille avait évolué au fil des années. Le contenu de l’entretien a été enregistré et anonymisé.
À partir des récits recueillis lors des entretiens semi-directifs, une analyse thématique a été conduite en cinq phases chronologiques, selon la démarche décrite par Sibeoni et al. [11] : (1) lecture, (2) codage descriptif, (3) codage conceptuel, (4) identification des thèmes et (5) production d’une structure thématique cohérente unique (tableau 1).
Tableau 1 — Analyse thématique d’après Sibeoni et al. [11]
Conformément à la méthode récemment développée par Renz et al. [12], deux analyses des données (manuelle et informatisée) ont été combinées pour renforcer la fiabilité des résultats. La première méthode repose sur une analyse thématique manuelle [13]. L’équipe a examiné les messages manifestes par une lecture répétée des transcriptions, afin de s’en imprégner et d’en saisir le sens d’ensemble. Cette première lecture a en outre permis de définir des catégories thématiques et formelles utiles au codage ultérieur du discours. Les unités de sens ont ensuite été identifiées de manière indépendante, catégorisées et reliées entre elles afin de dégager des axes de sens transversaux. Ce processus a permis de classer les éléments et de produire une représentation simplifiée des données brutes. L’analyse thématique informatisée avec le logiciel NVivo a été réalisée par la personne qui signe l’article en premier. NVivo est un logiciel d’analyse de données qualitatives assistée par ordinateur qui permet une enquête qualitative allant au-delà du codage, du tri et de la récupération des données [14]. L’intérêt de NVivo tient à ce qu’il permet à des équipes de recherche de synthétiser des données qualitatives de manière systématique et rigoureuse.
Pour limiter les biais liés au devis qualitatif du recueil des données, deux mesures principales ont été employées : la triangulation et la saturation.
La triangulation désigne le recours à plusieurs méthodes ou sources de données en recherche qualitative pour parvenir à une compréhension approfondie des phénomènes [15]. Denzin [16] et Patton [15] ont distingué quatre types de triangulation : (a) la triangulation des méthodes ; (b) la triangulation des analystes ; (c) la triangulation théorique ; et (d) la triangulation des sources de données. Deux types de triangulation ont été particulièrement employés dans cette étude. D’abord, le processus d’analyse a été soumis à une triangulation : l’analyse a été résumée puis discutée au sein de l’équipe. Ensuite, la triangulation des analystes et la triangulation théorique ont aussi été mobilisées, en veillant à associer des membres de l’équipe issus de plusieurs disciplines (par exemple psychologie sociale, psychiatrie, santé publique, soins infirmiers et philosophie de la santé).
La saturation est un moyen méthodologique de garantir la fiabilité et la représentativité des données recueillies par une approche qualitative, en poursuivant le recueil jusqu’à ce que de nouvelles données n’apportent plus d’éclairage nouveau au résultat de l’étude [17]. Selon la taxonomie élaborée par Saunders et al. (2018) [17], on distingue quatre types de saturation : (a) la saturation théorique (développement de catégories théoriques), (b) la saturation thématique inductive (émergence de nouveaux codes ou thèmes), (c) la saturation thématique a priori (mesure dans laquelle les codes ou thèmes identifiés sont illustrés dans les données) et (d) la saturation des données (mesure dans laquelle de nouvelles données répètent ce qui a été exprimé dans les données déjà recueillies). Vu l’homogénéité de l’échantillon (membres de familles françaises endeuillées par suicide), on s’attendait à devoir inclure de 15 à 20 personnes pour atteindre la saturation. L’étude a été close après l’inclusion de 16 personnes, les quatre types de saturation étant atteints. De fait, aucun nouveau code ni aucun nouveau thème n’a émergé lors des deux derniers entretiens (saturation théorique et thématique inductive), et les données recueillies lors de ces deux entretiens répétaient ce qu’avaient déjà rapporté les autres personnes participantes (saturation des données). En outre, la saturation thématique a priori était également atteinte, les codes et thèmes identifiés étant largement illustrés dans les données recueillies lors de l’ensemble des entretiens.
L’étude a reçu l’approbation éthique du comité d’éthique de l’université Claude Bernard Lyon 1 en juillet 2020 (n° IRB 2020-07-07-03).
Au total, 16 membres de familles endeuillées par suicide ont participé à l’étude. Les personnes participantes ont été recrutées par les réseaux sociaux (37,5 %), par des associations (31,25 %) et par le Centre de prévention du suicide (31,25 %). Il s’agissait majoritairement de femmes (75 %), endeuillées par la mort d’un enfant (50 %), d’une personne aimée (18,75 %) ou d’un frère ou d’une sœur (18,75 %). L’âge moyen des personnes participantes était de 56,4 ans et la durée moyenne du deuil après suicide de 10,5 ans. La plupart des personnes décédées étaient des hommes, morts par pendaison ou par arme à feu. Les caractéristiques des personnes participantes et des personnes de leur famille décédées par suicide figurent dans le tableau 2.
Tableau 2 — Caractéristiques des personnes participantes et des personnes de leur famille décédées par suicide
F : femme ; M : homme. CPS : Centre de prévention du suicide.
Au total, six thèmes se sont dégagés des analyses : (1) « traumatisme familial », (2) « adversité extérieure », (3) « deuil individuel et interactions familiales », (4) « processus communicationnels et relationnels au sein de la famille », (5) « aide et soutien perçus au sein de la famille » et (6) « évolution dans le temps ». Ces thèmes et leurs sous-thèmes sont décrits ci-dessous et éclairés par des citations des personnes participantes. Le nombre de personnes participantes à l’appui de chaque thème figure dans le tableau 3.
Tableau 3 — Nombre de personnes participantes à l’appui de chaque thème (total = 16)
Des termes comme « tsunami », « cataclysme », « déflagration » ou « bombe » ont été employés pour décrire l’impact du suicide sur les membres de la famille. La plupart des personnes participantes ont souligné la violence et la brutalité de l’événement pour leur famille.
« La famille l’a vécu comme une explosion […]. À l’échelle de notre famille nucléaire, on a frôlé la catastrophe pendant plusieurs mois sous l’explosion, le tsunami. C’était d’une telle violence. » (P6)
« Évidemment, ça a été un choc, et le choc, c’est comme si, dès que ses parents l’ont su, ça nous avait tous touchés, la famille, avec la même onde de choc. » (P2)
La famille a traversé un état de choc et de sidération pendant les premiers jours et les premières semaines qui ont suivi le suicide, état qui a parfois persisté pendant des mois.
« La déflagration est vraiment très dure et extrêmement douloureuse. Ça a duré entre six mois et un an. Après, dans notre famille, voilà ce qui s’est passé. Pendant six mois, tout le monde était choqué et traumatisé. On avait l’impression d’être un peu en apesanteur ; on n’est plus dans le monde réel, on est dans un monde bizarre, et c’était vrai pour toute la famille. » (P6)
L’équilibre familial a aussi été décrit comme entravé par le suicide, en raison du vide laissé par la personne décédée.
« J’ai longtemps pris des photos de nous quatre, les quatre filles qui restaient, et j’essayais toujours de mettre mes sœurs dans le même ordre, l’aînée, celle du milieu…. Chaque fois que je regarde ces photos, il n’y a pas de trou physique, mais pour moi, il manque quelque chose. » (P1)
« Après, ça a créé un vide, un déséquilibre qu’on a compensé, alors je ne sais pas s’il faut le dire comme ça, comment dire, ce vide, cette absence brutale et cette violence » (P11)
Plusieurs facteurs relevant de l’adversité vécue par les membres de la famille ont été rapportés : l’enquête de police, la gestion logistique après le décès, les difficultés matérielles et la stigmatisation sociale. L’enquête de police a suscité chez certaines familles des sentiments de culpabilité et de suspicion, surtout lorsqu’elles étaient insuffisamment informées des procédures administratives en jeu.
« Mon père et moi sommes allés ensemble au commissariat, où on a commencé à nous poser des questions très ciblées : “Que faisait votre frère ? Quel métier ? Quelles connaissances avait-il ? Quel genre de fréquentations ? Pensez-vous que des gens lui en voulaient ? Savez-vous s’il était mêlé à des choses louches ?” » (P1)
La gestion logistique au lendemain du décès a été un défi majeur pour les familles et a mobilisé les compétences individuelles de plusieurs de leurs membres.
« Mon père avait tout prévu. Il nous avait laissé tous ses codes et tous ses dossiers, pour qu’on n’ait pas à chercher partout dans ses papiers. Il avait tout répertorié dans ses dossiers, on n’avait plus qu’à exécuter. » (P10)
Des difficultés financières ont aussi été rapportées, notamment par les familles endeuillées par le suicide du père.
« Il y avait un autre problème ; c’était un problème financier pour la famille, parce qu’il n’y avait plus de revenus à la maison. » (P16)
Se battre pour obtenir une indemnisation financière et gérer les démarches administratives a été décrit comme particulièrement éprouvant.
« J’ai dû me justifier et faire preuve de violence pour obtenir les papiers, pour récupérer tout ce que je devais récupérer de l’entreprise de mon mari. J’ai dû prendre un avocat, quand même, dans toutes ces histoires, dans tous ces faits que je viens de vous raconter. » (P11)
La stigmatisation sociale a aussi été particulièrement difficile à affronter pour les familles, surtout sous forme d’autostigmatisation.
« Je pense qu’on est stigmatisés dans l’esprit de tous ceux qui sont gentiment venus vers nous ; on est stigmatisés au sens où “dans cette famille, il y a eu un suicide”. Je le sentais. » (P15)
Les personnes participantes ont fait état de l’impact majeur du deuil sur les interactions familiales, y compris sur les processus émotionnels et relationnels associés. Elles ont notamment rapporté des écarts entre les réactions et les stratégies d’ajustement individuelles des membres de la famille, sur plusieurs dimensions : réponses émotionnelles, symptômes de deuil, explications des causes du suicide et stratégies d’ajustement.
« On était quatre ; on était encore quatre filles, enfin, nous quatre, on avait une explication qui n’était vraie que pour nous. Mes sœurs, elles ont sans doute une explication à la mort de mon frère, mais on ne peut pas la confronter, parce que de toute façon, si je leur dis ce que je pense, elles vont me dire que je dis n’importe quoi, parce que ce n’est pas leur construction ; en plus, on a toutes des déformations professionnelles » (P1)
Dans certaines familles, ces écarts étaient respectés par tous les membres, tandis que dans d’autres, ces différences pouvaient conduire à des conflits et à des incompréhensions mutuelles. Le soutien social et émotionnel que les membres de la famille s’apportaient pouvait aussi être entravé par ces différences dans la manière de faire face au décès.
« Après l’enterrement, chacun a réagi un peu différemment. Certains ont eu une aide psychologique pour encaisser le choc, d’autres non. Et puis aussi, par exemple, moi je ne ressentais pas de colère, alors que dans mon cercle proche, ma mère et ma sœur, elles étaient en colère. » (P10)
Les couples étaient particulièrement vulnérables aux écarts dans les manières de faire face et à la perte du soutien mutuel qu’ils s’apportaient jusque-là.
« Environ six mois après sa mort, je me suis dit “on ne va pas pouvoir rester ensemble”, et je me suis dit “il va falloir qu’on se sépare”. Pas parce qu’on ne s’aime pas, mais parce que la souffrance de l’autre est profonde, je l’ai senti ; je me suis dit “ma femme m’entraîne dans un puits sans fond” et “si je veux survivre, il va falloir divorcer”. » (P6)
Un « climat de reproche » a été rapporté dans certaines familles, c’est-à-dire une situation où l’un ou plusieurs des membres de la famille étaient tenus pour coupables du décès.
« Ma mère était très agressive avec lui, et effectivement je savais qu’il allait mal à la fin de sa vie et qu’elle avait encore été très agressive avec lui ces derniers temps. Le sentiment qu’elle l’avait tué… et aussi le sentiment, à un moment là, c’est un peu revenu, mais pendant des années, j’ai eu le sentiment que le jour où j’ai perdu mon frère, j’ai aussi perdu ma mère, parce que c’est quelque chose que je n’arrivais pas à surmonter, l’attitude qu’elle avait eue avec lui. » (P4)
Cette situation a surtout été rapportée dans le cas de veuves tenues pour coupables du décès par leur belle-famille, ce qui a entraîné des conflits et la rupture des relations.
« Alors après, en termes de relations, avec ma belle-fille, ça va mieux parce que le temps a passé, mais au fond de moi il y a… je l’ai vue une ou deux fois ; on a un peu parlé, et elle a pleuré, en lui disant qu’effectivement je la tenais pour responsable de la mort de E… Je la tiens pour responsable du mal qu’elle a pu lui faire en le quittant, en revenant » (P5)
« Du côté de mon ex, de la famille de mon mari, c’est devenu mon ex-famille ; c’est-à-dire qu’en fait, ça a été une déchirure, une cassure. Ça a été extrêmement violent, parce que pour eux, je fais partie de la personne qui n’a pas… qui est coupable, pour dire le mot. » (P11)
Un « climat de peur » a aussi été rapporté par la majorité des personnes participantes. Les peurs évoquées comprenaient la peur du décès d’un autre membre de la famille, la peur de l’héritabilité des conduites suicidaires et la peur liée à l’établissement de nouvelles relations. La peur d’un autre suicide était notamment très répandue et conduisait à adopter des stratégies de protection envers les membres de la famille qui semblaient les plus vulnérables et/ou les plus touchés par le décès. Cette peur d’un nouveau suicide pouvait persister pendant des décennies. Nouer une nouvelle relation était décrit comme très difficile, la peur de la perte entravant fortement la capacité à créer des liens proches.
« En fait, je me suis retrouvée enceinte et là j’ai fait une crise d’angoisse, une crise ; là, j’ai commencé à imaginer que je risquais d’avoir un enfant qui ressemblerait à mon frère. Alors là, c’était un cauchemar, j’avais très peur ; j’avais tellement peur qu’en fait la grossesse n’a pas tenu. » (P3)
« Quand on dit qu’il n’y a rien de pire que de perdre un enfant, je ne vous dis pas l’impact sur la capacité à devenir parent soi-même. Je pense que c’est un message, c’est un peu lourd ; d’ailleurs, je n’ai pas d’enfants. Ce n’est pas la seule raison, mais je pense que ça en fait partie. Et puis, même au-delà, je dirais que s’attacher à quelqu’un, c’est courir le risque d’une perte, tout aussi incommensurable. Je n’y suis jamais arrivée. » (P4)
« C’était comme une épée de Damoclès au-dessus de leurs têtes, vous voyez ; c’était vraiment quelque chose (il est question d’un passage à l’acte suicidaire de sa part après le suicide de son fils) dont ils avaient peur que ça arrive. » (P2)
Le décès d’un membre de la famille par suicide peut avoir des conséquences importantes sur les processus communicationnels et relationnels qui se déroulent au sein de la famille. Parler de la mort par suicide de leur proche a été décrit comme une grande difficulté dans certaines familles, ce qui pouvait conduire à un tabou et à un silence pendant des mois ou des années.
« Pour moi, pendant longtemps, très longtemps, pendant des années, les repas de Noël ont été un enfer parce qu’il y avait le silence. On ne parlait plus, alors qu’on était une famille qui parlait beaucoup, on se disputait, on se chamaillait, on chantait… Le silence, c’était terrible, terrible, terrible. » (P1)
L’expression d’émotions, en particulier de tristesse, de culpabilité ou de colère, par certains membres de la famille peut entraver les échanges au sein de la famille, d’autres membres préférant ne pas accentuer les sentiments douloureux exprimés par les personnes les plus touchées. Des secrets de famille peuvent se constituer à la suite du tabou ou par peur d’expliquer la cause du décès aux enfants de la famille.
« C’est resté un tabou pendant très longtemps, je pense qu’on a vécu ; je ne sais pas si on appelle ça un deuil compliqué, un deuil traumatique, il y a maintenant des mots pour dire ça (…) On avait tellement mal pendant ces années-là qu’effectivement, ce n’était pas dicible. » (P4)
Partager les expériences émotionnelles liées au décès, comme le bouleversement ou la détresse émotionnelle, a été décrit comme une tâche difficile. Apporter et recevoir du soutien de la famille peut ainsi devenir difficile, certains membres de la famille ne se sentant pas à l’aise pour exprimer leurs sentiments.
« On ne veut pas faire de mal à son conjoint en le montrant, c’est un problème inextricable, on ne veut pas montrer à son conjoint, d’une manière ou d’une autre, on ne veut pas montrer à son partenaire qu’on est bouleversé. Je montais à la salle de bains et je me mettais à pleurer doucement parce que je savais que mon mari était en bas devant la télé. » (P15)
Les processus interactionnels peuvent être façonnés de différentes manières par le décès. La plupart des personnes participantes ont rapporté que le deuil après suicide avait accentué les interactions préexistantes au sein de la famille, surtout lorsqu’elles étaient déjà compliquées.
« La relation avec ma mère était déjà très complexe avant, et en fait, ça a été le truc en plus qui l’a rendue encore plus… Encore plus nouée, compliquée… Douloureuse, mais en fait on ne peut pas dire que ce soit un déclencheur ; ça fait partie d’une dynamique d’ensemble, à laquelle ce fait et son attitude avant ce fait ont largement contribué, et après aussi. » (P4)
Certaines personnes participantes ont rapporté des changements critiques et importants dans les interactions entre les membres de la famille, aussi bien négatifs (conflits, éloignement familial) que positifs (réunification familiale, soutien familial).
« On était ensemble depuis vingt-trois ans, donc j’avais reconstitué avec mon mari une famille de, d’un côté, lui avec ses enfants, moi avec les miens, et les petits-enfants de tout ce petit monde, et on était tous unis, on avait reconstitué un cocon d’entente après ce décès […] Je ne vois plus les enfants de mon mari, je ne vois plus mes petits-enfants, c’est triste. […] Ils ne m’appellent plus, et on ne se voit plus. Le lien est rompu alors que je le croyais fort, mais non, finalement, il ne reste rien, voilà. » (P9)
« Un rapprochement, oui, de mes enfants par rapport à avant. Et c’est vrai que parfois, par exemple, avant, ils ne m’appelaient presque jamais au téléphone. Hier, par exemple, S. m’a appelée, et je me suis dit “oh, c’est super”. Ça paraît fou, mais un coup de fil de mes enfants m’a rendue très heureuse, parce qu’avant ils ne m’appelaient jamais. » (P13)
Les parents ou les enfants endeuillés par suicide ont souligné la difficulté d’assumer les rôles parentaux après le décès (soutenir les enfants, apporter une réassurance affective, gérer les détails du quotidien), si bien que des enfants peuvent endosser des responsabilités de parent ou d’adulte, inversant ainsi les interactions parent–enfant.
« Je me suis dit “je ne suis plus capable d’éduquer mes trois autres enfants”, alors c’était encore plus dur. Que faire ? Que ne faut-il pas faire ? Que faut-il dire ? Que ne faut-il pas dire ? Et donc, on a revisité tout ce qu’en quinze ans on aurait peut-être dû faire ou ne pas faire. On ne savait plus comment éduquer nos enfants. Fallait-il les surprotéger ? Fallait-il, au contraire, les laisser complètement libres ? Alors tous les repères éducatifs ont volé en éclats pendant un bon moment ; je pense qu’au niveau de la famille, on ne savait plus quoi faire. » (P6)
« Tes parents, ils ne sont pas disponibles pour toi parce qu’ils pensent à celui qui n’est plus là (…) En plus de celui qui n’est plus là, ils l’idéalisent. Alors, comment tu existes, toi ? Qui es-tu, à quoi tu sers ? Et ça va plus loin, parce qu’en fait il y a aussi le fait que peut-être ça aurait été mieux si c’était toi qui étais morte. » (P4)
Les parents qui ont perdu un enfant par suicide doutent notamment de leur capacité à prendre soin de leurs autres enfants. Ce doute peut aussi conduire à faire taire le processus de deuil chez des enfants qui ne veulent pas inquiéter leurs parents. Le « deuil silencieux de la fratrie » a été rapporté par plusieurs personnes participantes endeuillées par le suicide d’un frère ou d’une sœur.
« C’est bien aussi que tu vas prendre soin de tes parents, parce que c’est eux qui souffrent, ce n’est pas toi, alors en fait la relation, enfin, la relation est complètement inversée (…) Tes parents, ils souffrent tellement que tu te tais. » (P4)
« On oublie souvent la fratrie dans les suicides ; on pense souvent aux parents, et on oublie souvent les frères et sœurs. » (P7)
Selon les personnes participantes, la famille elle-même peut constituer une stratégie d’ajustement efficace, en apportant à ses membres un soutien émotionnel et pratique.
« Déjà, on a survécu, on est toujours ensemble. U. est là aussi, donc on est très proches. Il y avait beaucoup d’amour à la maison pour quatre, et en fait l’amour pour quatre s’est divisé en trois, donc vous voyez, c’était au moins l’amour à la maison, c’était à ce niveau-là, on s’en est très bien sortis. » (P7)
Partager au sein de la famille des informations sur le suicide et le deuil après suicide, ainsi que des croyances spirituelles ou des projets communs, a été particulièrement aidant.
« Un conseil que j’ai donné à beaucoup de gens, c’est de parler de la personne qui est partie, qu’elle continue d’avoir une place dans la famille. » (P6)
« Mon fils est venu avec moi, et quand on était dans la voiture on a eu des signes, on a eu des signes, c’est-à-dire que dans la voiture, la musique a changé toute seule. J’aime la musique classique, alors ça m’a mis de la musique classique, et ça ne s’est pas arrêté. On voyait bien qu’il y avait une énergie qui se terminait. Alors, avec A., on l’a partagé ensemble. » (P13)
« Pour moi, ce qui était important, c’était de nous reconstruire tous les deux, de continuer à vivre, de vivre autrement, de continuer à vivre, et aussi de continuer à vivre pour S. Ne pas lui imposer d’avoir perdu sa sœur et puis que ses parents se laissent mourir. » (P8)
À l’inverse, la famille peut être perçue comme n’étant d’aucune aide lorsque des conflits ou un éloignement surviennent après le décès.
« Je pense que c’est encore aujourd’hui le ressentiment qu’ils ont l’un envers l’autre, et on va dire cinq ans plus tard, non, dix après, ils ont rompu toute relation sous prétexte d’une brouille qui était la revente de notre maison familiale. » (P12)
Le soutien social extérieur a aussi été désigné comme très important. Les cercles d’amitié ou professionnels, le personnel de santé ou des pairs ayant vécu un deuil par suicide ont notamment été cités comme des sources de soutien efficaces et aidantes pour la famille et ses membres, surtout aux premiers stades du deuil.
« Du côté des deux familles, on n’a pas vraiment trouvé le soutien qu’on attendait, alors on s’est vraiment tournés vers des amis, qui savaient et qui ont su être présents, avec qui on a pu créer des liens. » (P11)
« On a eu la chance d’avoir accès tout de suite à un soutien psychologique grâce à la cellule de crise psychologique qu’avait mise en place mon entreprise, et le service des ressources humaines s’est ouvert à moi, a ouvert cette possibilité-là, si bien qu’on pouvait appeler 24 h sur 24. » (P8)
« Je pense que l’accompagnement, que j’ai eu très vite, est un soutien, et heureusement qu’il était là, parce qu’effectivement je ne pense pas qu’on puisse s’en sortir seul, en fait. » (P14)
Une large majorité des personnes participantes ont toutefois fait état d’un manque de soutien perçu pour leur famille après le décès. Elles ont notamment indiqué n’avoir reçu aucune information sur les ressources existantes et avoir dû les découvrir par elles-mêmes.
« J’ai essayé de chercher des associations de parents endeuillés, mais pour le suicide, ici, près de chez moi, il n’y a rien, absolument rien » (P5)
La méconnaissance des ressources existantes par les médecins généralistes a été tout particulièrement soulignée.
« Le premier réflexe qu’on a quand, malheureusement, ça arrive, c’est d’aller voir notre médecin traitant, et j’ai l’impression que les médecins généralistes ne savent même pas que ça existe. » (P13)
Les personnes participantes ont souligné la nécessité d’un accès précoce au soutien et aux ressources pour les familles au lendemain du décès.
« Il faudrait recevoir une brochure par courriel ou je ne sais pas quoi, avec tous les numéros de téléphone utiles, toutes les associations existantes, tout ce qui est possible, et puis un petit livret sur le deuil au début, quelles sont les réactions. Il manque quelque chose » (P6)
Les personnes participantes ont rapporté une amélioration globale des membres de la famille au fil du temps, avec une croissance post-traumatique chez des membres de leur famille. Cette croissance a donné aux familles l’occasion de retrouver un équilibre, notamment par une meilleure communication entre leurs membres ou par la restauration des interactions parent–enfant.
« Je dirais, globalement, que ça a été un événement de notre vie qui nous a brisés, et comme tout ce qui ne nous tue pas, ça nous a rendus plus forts et puis ça nous a fait prendre d’autres chemins. » (P8)
« Aujourd’hui, on peut faire des repas de famille, des réunions de famille simples, paisibles ; on peut rire, on peut se chamailler, on peut se disputer comme une famille, on peut mettre des mots sur les choses. » (P1)
Pour certaines familles, malgré ses effets douloureux, le suicide a même été décrit comme une expérience de croissance pour tous les membres de la famille. Découvrir des ressources individuelles et familiales insoupçonnées, développer des liens familiaux internes profonds et solides et améliorer le soin mutuel entre les membres de la famille ont, par exemple, été rapportés comme des effets positifs à long terme au sein de la famille.
« Je sais que dans le couple, dans la famille, on a tous développé des capacités, des ressorts, des ressources qu’on ne connaissait pas, qu’on ne soupçonnait pas. » (P6)
« C’est positif pour ma relation avec ma famille, vraiment, on a tendance à parler plus alors qu’on ne parlait pas beaucoup, même de choses qui font mal. On a toujours parlé de choses et d’autres, mais des vraies choses qui font mal, on a toujours eu une sorte de pudeur comme ça, ça a permis de mieux dire les choses. » (P2)
À la connaissance de l’équipe, il s’agit de la première étude qualitative bien conçue évaluant l’impact du deuil après suicide sur les familles et leurs membres. La saturation a été atteinte après l’inclusion de 16 personnes endeuillées par suicide, et six thèmes principaux relatifs à l’impact du deuil après suicide sur la famille ont été dégagés : « traumatisme familial », « adversité extérieure », « deuil individuel et interactions familiales », « processus communicationnels et relationnels au sein de la famille », « aide et soutien perçus au sein de la famille » et « évolution dans le temps ».
D’après ces résultats, le deuil après suicide peut avoir des effets importants et spécifiques sur les familles. Un climat de culpabilité, de tabou ou de stigmatisation peut, par exemple, être considéré comme un impact fréquent du deuil après suicide sur les membres de la famille. Dans une étude transversale auprès de personnes endeuillées par suicide [18], 30 % des personnes participantes faisaient état d’un climat de reproche ou de conflits au sein de leur famille. En outre, dans plusieurs études, les personnes endeuillées par suicide rapportaient davantage de conflits et de reproches que celles qui avaient été endeuillées par d’autres causes de mort accidentelle [10,19,20]. On sait aussi que le sentiment de stigmatisation est très répandu chez les personnes endeuillées par suicide et qu’il peut nuire à leur santé psychosociale et mentale [5,21]. Les présents résultats montrent que les sentiments de honte, de jugement et de stigmatisation peuvent aussi toucher la famille dans son ensemble. Des interventions familiales ciblant les aspects spécifiques du deuil après suicide devraient donc être mises en place et évaluées. Si aucune étude n’a encore évalué l’impact d’interventions familiales de deuil auprès de personnes et de familles endeuillées par suicide, le Family Bereavement Program s’est montré efficace pour atténuer les conséquences sur la santé mentale et psychosociales chez des parents ayant perdu leur partenaire de vie [22] et chez des jeunes ayant perdu un parent [23]. Le Family Bereavement Program est un programme de groupe en 12 séances destiné aux enfants et aux jeunes ayant perdu un parent, ainsi qu’aux personnes qui en prennent soin ; il est centré sur les compétences émotionnelles et communicationnelles [24].
Fait intéressant, les personnes participantes à cette étude ont particulièrement mis en avant les interactions entre les réactions individuelles et familiales au décès et le processus de deuil. Un manque de soutien au sein de la famille ou des interactions délétères entre ses membres peuvent nuire aux personnes endeuillées par suicide. Les écarts dans les stratégies d’ajustement émotionnelles et communicationnelles ont particulièrement été rapportés. À l’inverse, la famille peut constituer une source de soutien positive et solide qui permet de faire face aux processus de deuil [25]. Il importe donc que la clinique évalue avec soin les interactions familiales pour évaluer et soutenir efficacement les personnes suivies endeuillées par suicide. En outre, la manière dont les interactions familiales façonnent les réactions individuelles au cours du deuil doit être mieux comprise et plus largement étudiée dans de futures recherches, notamment par des enquêtes et des cohortes sur de plus grands échantillons.
Le manque de soutien perçu par la majorité des personnes participantes appelle des réflexions essentielles sur le soutien apporté aux familles endeuillées par suicide. Il faut souligner le rôle potentiel des services de première intervention (police, pompiers, etc.), des médecins généralistes et des pairs, qui peuvent offrir aux familles et à leurs membres un accès précoce à l’aide et au soutien [26]. Les présents résultats mettent en évidence les interactions extérieures négatives vécues par les membres de la famille après le suicide d’un proche. L’enquête de police, notamment, peut avoir un effet négatif sur les personnes et les familles endeuillées et devrait faire l’objet d’actions pour améliorer le soutien apporté aux familles après le décès d’un proche [27]. Les ressources en ligne peuvent aussi apporter et renforcer un soutien aux familles, aux premiers comme aux derniers stades du deuil [28]. La nécessité d’un accès précoce aux ressources et d’orientations pour les familles a aussi été relevée dans des études récentes [25,29] et constitue un enjeu essentiel pour de futures interventions de postvention ciblées.
Ces résultats apportent un éclairage nouveau sur la manière dont les familles vivent le deuil après suicide et pourraient avoir des implications importantes pour la pratique quotidienne et la recherche future. De fait, il importe que la clinique évalue avec soin les processus familiaux à l’œuvre lors de l’accompagnement de personnes endeuillées par suicide, afin de repérer les facteurs positifs et négatifs qui façonnent leur expérience personnelle du deuil. De plus, comme les interactions familiales peuvent être fortement altérées dans les heures et les jours qui suivent le décès par suicide d’un proche, la mise en place d’interventions précoces auprès des familles endeuillées pourrait prévenir l’installation de processus relationnels et interactionnels délétères au sein des familles, ainsi que de conséquences négatives et psychiatriques chez leurs membres. Faciliter et renforcer le soutien apporté au sein des familles peut notamment aider leurs membres.
Pour ce qui est des priorités de recherche, des études quantitatives, par de vastes enquêtes et des cohortes, sont nécessaires pour obtenir des résultats plus fiables et plus parlants sur des échantillons issus de multiples contextes culturels et socio-économiques. Ces résultats exploratoires demandent notamment à être confirmés ou réfutés sur de plus grands échantillons, et la prévalence des processus rapportés dans les familles doit être mieux évaluée. Le lien entre les processus familiaux et les conséquences psychiatriques, dont le trouble du deuil prolongé, les conduites suicidaires, le trouble de stress post-traumatique ou le trouble dépressif majeur, devrait aussi être évalué. Il serait en outre utile d’étudier, dans des recherches dédiées, des processus spécifiques comme le deuil oublié de la fratrie ou les conflits entre la personne endeuillée et sa belle-famille. Enfin, des études comparant l’impact au sein des familles dans diverses situations de deuil (suicide, mort violente ou homicide) devraient aussi être menées.
L’étude présente plusieurs forces. D’abord, il s’agit de la première étude qualitative bien conçue évaluant l’impact du suicide sur les familles et leurs membres, avec un échantillon adapté pour atteindre la saturation. Ensuite, les sources de biais ont été limitées par la triangulation et la saturation. Enfin, ces résultats peuvent beaucoup intéresser les équipes cliniques ou bénévoles qui travaillent auprès de personnes endeuillées par suicide, car ils éclairent utilement les interactions entre processus familiaux et individuels dans le contexte du deuil après suicide, au regard de l’adversité extérieure et de l’aide perçues par les familles, ainsi que de leurs besoins spécifiques pour permettre une croissance post-traumatique. Cette étude offre des pistes intéressantes pour la pratique clinique quotidienne comme pour la recherche future.
L’étude comporte toutefois plusieurs limites. D’abord, son devis qualitatif ne permet aucune inférence causale définitive. De plus, l’impact du deuil après suicide au sein des familles a été évalué sur un petit échantillon. Comme indiqué plus haut, ces résultats exploratoires doivent être consolidés par des données qualitatives et quantitatives, sur de plus grands échantillons. Ensuite, l’étude a inclus des individus plutôt que des familles entières. Un biais de perception des processus familiaux a pu se produire, ce qui limite la fiabilité et la généralisabilité des résultats. En outre, l’échantillon était diversifié (parents, conjointes, enfants…) et le suicide dans la famille remontait de 2 à 27 ans, ce qui soulève des questions sur les types d’expérience recueillis et sur la pertinence d’une synthèse qualitative unique pour intégrer ces expériences de manière significative. Le choix d’inclure des individus divers plutôt que des familles a cependant été fait pour éviter d’autres sources de biais. L’inclusion de familles entières aurait, par exemple, pu freiner chez certains membres l’expression de leur expérience individuelle des processus familiaux. Enfin, la plupart des personnes participantes étaient des femmes, ce qui peut limiter la généralisabilité des résultats. Le ratio femmes-hommes observé est toutefois cohérent avec celui d’autres études et peut s’expliquer à la fois par une plus grande facilité des femmes à exprimer leurs sentiments dans le cadre de la recherche et par la prévalence plus élevée des décès par suicide chez les hommes.
Le deuil après suicide a un impact important sur les interactions internes à la famille, à travers des processus émotionnels et communicationnels complexes. Les stratégies d’ajustement familiales peuvent façonner les réactions individuelles de chaque membre de la famille face au décès. Conflits familiaux, tabous ou cohésion peuvent survenir au lendemain d’un tel décès. D’autres études qualitatives et quantitatives sont nécessaires pour mieux comprendre la manière dont le deuil après suicide affecte les interactions familiales et les membres de la famille.
Complexe Systémique : à retenir
L’intérêt de l’étude est de déplacer le regard de la personne endeuillée vers la famille comme système de deuil. Elle montre qu’un même décès est vécu de façon discordante par chaque membre, colère chez l’une, retrait chez l’autre, et que ces écarts, plus encore que la perte, fragilisent les couples et mettent les loyautés à l’épreuve. On y reconnaît des processus familiers à la clinique systémique : la désignation d’un coupable, souvent la veuve par sa belle-famille ; le secret posé pour protéger les enfants ; l’inversion des places quand la fratrie se tait pour ne pas alourdir la peine des parents. Ce « deuil silencieux de la fratrie » mérite une question explicite en consultation. La limite principale est assumée : l’équipe interroge des individus et non des familles réunies, si bien que les interactions sont reconstituées depuis un seul point de vue, avec des deuils d’ancienneté très variable. L’invitation clinique est claire : penser une postvention précoce qui s’adresse au système familial, et pas seulement à chacun de ses membres. À lire avec l’étude brésilienne sur les familles survivantes, et avec l’analyse australienne du soutien reçu par les frères et sœurs après un suicide.
Notes de l’original
Contributions. Conceptualisation : C.C., E.L. et E.P. ; méthodologie : C.C., E.L., M.V., B.C. et L.L. ; logiciel : M.V., C.C. et B.C. ; validation : E.P., M.V. et B.C. ; analyse formelle : C.C., E.L., M.V., B.C. et L.L. ; investigation : C.C. et E.L. ; ressources : C.C., E.L. et B.C. ; curation des données : C.C., E.L., M.V. et L.L. ; rédaction (version initiale) : C.C. et E.L. ; rédaction (révision et édition) : E.P., M.V., B.C. et L.L. ; visualisation : C.C., E.L., L.L. et M.V. ; supervision : E.L. et E.P. ; administration du projet : C.C. et E.L. Toute l’équipe a lu et approuvé la version publiée du manuscrit.
Approbation éthique. L’étude a reçu l’approbation éthique du comité d’éthique de l’université Claude Bernard Lyon 1 en juillet 2020 (n° IRB 2020-07-07-03).
Consentement éclairé. Le consentement éclairé a été obtenu de toutes les personnes ayant participé à l’étude.
Disponibilité des données. Les données qui étayent les résultats de cette étude peuvent être obtenues, sur demande raisonnable, auprès de la personne chargée de la correspondance, EL.
Financement. Cette recherche n’a reçu aucun financement extérieur.
Liens d’intérêts. L’équipe de recherche ne déclare aucun conflit d’intérêts.
Note de l’éditeur. MDPI reste neutre à l’égard des revendications territoriales figurant dans les cartes publiées et des affiliations institutionnelles.
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Traduction non officielle en français de Expériences vécues du deuil après suicide au sein des familles : une étude qualitative, par Clémence Creuzé, Laurène Lestienne, Maxime Vieux, Benoit Chalancon, Emmanuel Poulet et Edouard Leaune, International Journal of Environmental Research and Public Health, vol. 19, no 20, article 13070 (2022), doi : 10.3390/ijerph192013070, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableaux présentés en listes). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « Lived Experiences of Suicide Bereavement within Families: A Qualitative Study », publié dans International Journal of Environmental Research and Public Health (2022) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Creuzé, C., Lestienne, L., Vieux, M., Chalancon, B., Poulet, E., et Leaune, E. (2022). Expériences vécues du deuil après suicide au sein des familles : une étude qualitative (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/experiences-vecues-du-deuil-apres-suicide-au-sein-des-familles-une-etude-qualitative (Œuvre originale publiée en 2022 dans International Journal of Environmental Research and Public Health, 19(20), 13070 (2022) ; republiée en 2022 par International Journal of Environmental Research and Public Health, https://www.mdpi.com/1660-4601/19/20/13070)
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