PLOS ONE · Psychiatrie
Au Québec, 27 psychiatres ont répondu à un questionnaire sur leurs pratiques centrées sur la famille, puis cinq ont participé à un entretien. La quasi-totalité vérifie si la personne suivie a des enfants et invite volontiers les proches. Mais les enfants restent rarement dans la pièce, et le soutien à la parentalité s’arrête souvent à une question de routine : « Comment ça va avec vos enfants ? »
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Explorer le point de vue des psychiatres sur le soutien aux parents ayant des difficultés de santé mentale : une étude à méthodes mixtes, par Mireille Jasmin, Geneviève Piché, Aude Villatte, Andrea Reupert, Marie-Ève Clément, Anne Dorothee Müller, Marianne Fournier-Marceau, Darryl Maybery, Marie-Hélène Morin et Stéphane Richard-Devantoy, publié dans PLOS ONE (Public Library of Science) (2026), doi : 10.1371/journal.pone.0342923, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les trois tableaux sont présentés sous forme de listes, avec toutes leurs valeurs ; les extraits d’entretiens, menés en français mais publiés en anglais, sont retraduits depuis l’anglais ; le fichier supplémentaire et la déclaration sur la disponibilité des données ne sont pas repris. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Reconnaître le statut parental est une première étape fondamentale des soins centrés sur la famille.
Mireille Jasmin, Geneviève Piché, Aude Villatte, Andrea Reupert, Marie-Ève Clément, Anne Dorothee Müller, Marianne Fournier-Marceau, Darryl Maybery, Marie-Hélène Morin et Stéphane Richard-Devantoy
Résumé
Contexte. Les responsabilités parentales peuvent être particulièrement difficiles à assumer pour les personnes suivies en santé mentale, ce qui entraîne souvent toute une série d’effets négatifs pour les enfants. Il est recommandé d’intégrer une approche centrée sur la famille aux soins habituels des parents ayant un trouble psychique, afin de favoriser le rétablissement de la personne tout en soutenant le bien-être des enfants et de toute la cellule familiale. Cette étude visait à documenter les pratiques centrées sur la famille des psychiatres qui travaillent auprès de parents ayant un trouble psychique, et à explorer les facteurs susceptibles de faciliter ou d’entraver ces pratiques.
Méthodes. Un devis mixte séquentiel explicatif a été utilisé, combinant un questionnaire en ligne et des entretiens individuels. Les pratiques centrées sur la famille de 27 psychiatres ont été recueillies au moyen de la version française du Family-Focused Mental Health Practice Questionnaire. Des entretiens qualitatifs individuels de suivi ont été menés avec 5 psychiatres. Une analyse item par item des données quantitatives a été réalisée, suivie d’une analyse thématique des données qualitatives, les résultats des deux sources étant ensuite intégrés.
Résultats. Si les psychiatres reconnaissent le rôle parental des personnes suivies, la plupart hésitent à aller plus loin dans le soutien. Les principaux obstacles à la pratique centrée sur la famille sont le caractère essentiellement individuel des soins psychiatriques, la stigmatisation, les questions de consentement et la faible collaboration entre services pour adultes et services pour enfants. Parmi les facteurs facilitants figurent l’autonomie professionnelle des psychiatres, leur expérience personnelle et leur aisance à mener des rencontres familiales.
Conclusion. Les psychiatres peuvent jouer un rôle déterminant pour repérer les parents ayant un trouble psychique, reconnaître leur rôle parental et leur apporter, ainsi qu’à leur famille, enfants compris, un soutien approprié. Il est essentiel d’élaborer des lignes directrices complètes et des formations ciblées pour doter les psychiatres de stratégies efficaces face aux difficultés parentales des personnes aux problèmes de santé mentale complexes. Il faudrait aussi intégrer des ressources psychoéducatives destinées aux enfants. La mise en œuvre de ces initiatives pourrait conduire à des soins plus bienveillants et mieux ciblés, et à de meilleurs résultats pour les parents et leur famille.
Beaucoup de personnes suivies en psychiatrie sont parents : les estimations vont de 20 à 38,5 % selon les services [1,2]. Une part importante des soins psychiatriques et du rétablissement concerne donc des personnes qui sont parents. La santé mentale de ces parents ne les touche pas seulement eux-mêmes : elle affecte aussi le développement de leurs enfants et le bien-être familial, et compromet souvent la capacité des parents à répondre aux besoins émotionnels et éducatifs des enfants [3]. Les parents peuvent éprouver de la culpabilité et de l’inquiétude face à ces effets [4]. Repérer, reconnaître et soutenir le rôle parental des personnes suivies est essentiel au rétablissement, car intégrer la parentalité au traitement favorise l’observance médicamenteuse et motive les parents à « aller mieux » pour leurs enfants [5], tout en renforçant leur confiance dans leur rôle de parent [6]. La parentalité nourrit aussi l’identité, le lien et l’espoir, éléments cruciaux du rétablissement [7–9].
Les enfants de parents ayant un trouble psychique courent des risques accrus de problèmes de santé mentale [10–12] et de difficultés psychosociales [13]. Ils assument souvent des responsabilités d’aidance envers leurs parents [14] tout en se débattant dans les « montagnes russes » émotionnelles de leur vie familiale [15]. Ces enfants expriment un fort besoin de recevoir des équipes soignantes des informations sur la maladie de leurs parents [16] et de parler de ce qu’ils vivent [17].
Il faut donc, dans les services de santé mentale, une approche centrée sur la famille qui aille au-delà du traitement des seules personnes adultes suivies en répondant aux besoins de toute la famille. Les pratiques centrées sur la famille privilégient une perspective de la famille entière, favorisent des partenariats collaboratifs, s’organisent autour de la famille et soutiennent les familles dans la prise en charge et le développement de leurs membres [18]. Cette approche promeut une vision systémique, qui reconnaît les effets réciproques des symptômes sur la parentalité et le fonctionnement familial [19,20]. Ces pratiques et les interventions orientées vers la famille ont montré qu’elles amélioraient les résultats des personnes ayant un trouble psychique, notamment par une diminution des rechutes et des hospitalisations [21–23]. Elles renforcent aussi le sentiment d’efficacité parentale [24], consolident les relations parent-enfant, favorisent la résilience et l’adaptation des enfants [25–27] et réduisent le risque de transmission intergénérationnelle des troubles psychiques [28].
Les cadres politiques canadiens mettent de plus en plus l’accent sur l’implication des familles dans les soins de santé mentale. La Stratégie en matière de santé mentale pour le Canada (2019) encourage les institutions à associer les familles à la prévention, au diagnostic, au traitement, à la planification des services et à leur évaluation. Cela traduit un virage, local et mondial, vers un modèle relationnel du rétablissement et une approche « centrée sur la famille », par contraste avec un modèle de soins traditionnel, individualisé et centré sur les symptômes [29]. Le système canadien actuel de soins de santé mentale fait cependant face à des défis importants, notamment de longs délais d’attente, des pénuries de ressources et des inégalités d’accès, en particulier dans les régions rurales et mal desservies. La séparation entre les services spécialisés en santé mentale et les soins de première ligne, ainsi qu’entre les services pour enfants et pour adultes [30], fait obstacle à des soins intégrés et offerts en temps opportun, considérés comme un facteur facilitant l’adoption d’une pratique plus centrée sur la famille [31].
En collaboration avec d’autres professions, on encourage les psychiatres, qui jouent un rôle central dans la prise en charge des troubles psychiques complexes [32,33], à associer les familles non seulement à la planification du traitement pour soutenir le rétablissement, mais aussi à leur fournir des ressources et du soutien pour les aider à faire face aux exigences de l’aidance [34]. Étant donné le rôle clé des psychiatres dans les services de santé mentale [32,33], il importe de savoir comment les psychiatres soutiennent les familles confrontées à des difficultés de santé mentale. Dans deux études quantitatives à grande échelle, les psychiatres déclaraient apporter aux familles et aux enfants des personnes suivies un soutien plus important que d’autres groupes professionnels [35,36], notamment en donnant aux enfants des informations sur la maladie psychique, en conseillant les parents sur leur rôle parental et en les orientant vers des ressources. Les résultats de deux études qualitatives révèlent pourtant une implication plus limitée. Dans l’étude de Laser et al. (38), les psychiatres abordaient surtout les préoccupations parentales dans deux contextes : l’organisation de la garde des enfants lors des hospitalisations et la discussion d’éventuelles grossesses en lien avec les médicaments psychiatriques [37]. Dans l’étude de Cognard et Wendland, les psychiatres reconnaissaient l’importance de la relation mère-enfant, mais se concentraient surtout sur l’évaluation de la santé mentale maternelle et des capacités de soin, plutôt que d’offrir un soutien direct à la famille [38]. Dans les deux études, les préoccupations liées à la confidentialité, le manque de formation et l’absence de protocoles clairs étaient cités comme des obstacles majeurs à l’adoption de pratiques centrées sur la famille.
Au Canada comme ailleurs, répondre aux besoins des membres de la famille est jugé essentiel [39]. Les psychiatres sont bien placés pour offrir ce soutien, ce qui fait de leur implication une occasion cruciale de mieux intégrer les soins centrés sur la famille. Pourtant, peu d’études ont exploré la manière dont les psychiatres perçoivent leur rôle face aux besoins parentaux des personnes ayant un trouble psychique, et les stratégies qui pourraient leur servir à soutenir ces familles. La recherche antérieure met en évidence un écart entre le niveau de soutien aux familles que les psychiatres déclarent dans les études quantitatives et l’implication relativement limitée, centrée sur l’évaluation, observée dans la recherche qualitative. Cet écart révèle un décalage entre ce que les psychiatres rapportent dans les questionnaires structurés et la description de leur implication auprès des familles dans les entretiens qualitatifs, ce qui peut aussi signifier que méthodes quantitatives et qualitatives évaluent des facettes différentes des pratiques centrées sur la famille. Peu d’études ont porté spécifiquement sur les pratiques des psychiatres. La plupart s’intéressent à d’autres professions de la santé mentale, comme le personnel infirmier, les pédiatres et les médecins de famille [40–42]. La présente étude vise à combler ces lacunes en examinant, d’une part, la manière dont les psychiatres du Québec, au Canada, soutiennent les parents ayant un trouble psychique et leur famille et, d’autre part, les facteurs qui encouragent ou freinent leur engagement dans des pratiques centrées sur la famille. Les résultats permettront de mieux comprendre la contribution des psychiatres au soutien des familles confrontées à des difficultés de santé mentale, et des recommandations sont formulées pour renforcer les approches centrées sur la famille en psychiatrie.
Cette étude a utilisé un devis mixte séquentiel explicatif. Cette approche a permis d’élaborer une description et une interprétation nuancées du phénomène, les données qualitatives venant mettre en contexte et enrichir les résultats quantitatifs [43]. La phase I consistait à remplir le Family-Focused Mental Health Practice Questionnaire (FFMHPQ-FR) [44], qui vise à documenter les pratiques centrées sur la famille des psychiatres. La phase II comprenait des entretiens individuels avec des personnes de la phase I sélectionnées, pour explorer le point de vue des psychiatres sur leurs pratiques centrées sur la famille et sur les facteurs qui les soutiennent ou les entravent. La phase III visait à intégrer les données quantitatives et qualitatives recueillies lors des phases I et II. Les lignes directrices Good Reporting of A Mixed Methods Study (GRAMMS) [45] ont été suivies.
Cette étude a été approuvée par le comité d’éthique de la recherche de l’Université du Québec en Outaouais (no 2021–1167) et par le Comité d’éthique de la recherche sectorielle en santé des populations et première ligne du CIUSSS de la Capitale-Nationale (no MP-13-2021-2135). Toutes les personnes participantes ont signé un formulaire d’information et de consentement en ligne avant de remplir le questionnaire en ligne et avant de participer aux entretiens.
Le recrutement de la phase I a été mené dans toutes les régions de la province de Québec, au Canada, du 15 mars 2021 au 8 février 2022. Diverses stratégies ont été employées (par exemple des courriels aux gestionnaires des principaux milieux de travail et aux associations professionnelles, des annonces sur les réseaux sociaux). Les critères étaient les suivants : 1) exercer la psychiatrie ; 2) travailler actuellement auprès d’adultes ayant un trouble psychique ; 2) avoir un contact direct avec la clientèle ; et 3) parler couramment le français. Le seul critère d’exclusion était de travailler exclusivement auprès d’enfants ayant un trouble psychique. Le recrutement de la phase II s’est déroulé du 15 juin au 15 août 2023. Quelques mois après la phase I, les psychiatres qui y avaient participé ont reçu par courriel une invitation à prendre part à la phase II. Sur les 27 psychiatres sollicités par ce courriel, cinq ont accepté de participer (deux femmes et trois hommes).
Vingt-sept psychiatres ont rempli le questionnaire en ligne (tableau 1). La répartition par genre était égale, et la plupart des personnes participantes (88,5 %) étaient nées au Québec. L’âge moyen était de 47,1 ans (de 29 à 81 ans), avec en moyenne 14,2 années d’expérience (de 1 à 48 ans). L’ensemble des psychiatres travaillait en milieu hospitalier (100,0 %) et offrait des services de deuxième ou de troisième ligne comme les urgences psychiatriques, l’hospitalisation ou les cliniques externes. En moyenne, la part estimée de leur clientèle ayant des responsabilités parentales était de 35,7 % (de 5 à 75 %), ce qui concorde avec les taux rapportés dans des contextes similaires [46]. Lors de la phase II, cinq personnes ont participé aux entretiens individuels (deux femmes et trois hommes), âgées de 37 à 81 ans et ayant en moyenne 22 années d’expérience.
Tableau 1 — Caractéristiques sociodémographiques et professionnelles des personnes participantes
Psychiatres (n = 27). Note de l’original : la taille de l’échantillon varie en raison de valeurs manquantes.
La version française du FFMHPQ [47] (FFMHPQ-FR) a servi à mesurer les pratiques, les connaissances et l’aisance des psychiatres dans le travail avec des familles dont un parent a un trouble psychique. Le FFMHPQ-FR, déjà traduit et validé, présente de bonnes propriétés psychométriques [44]. Les trois sous-échelles utilisées dans cette étude étaient 1) les pratiques centrées sur la famille ; 2) les compétences, connaissances et confiance perçues des professionnels ; et 3) les attitudes et croyances des professionnels à l’égard de la pratique centrée sur la famille (PCF). Les personnes participantes cotaient leurs réponses sur une échelle de Likert en 7 points (de 1 = fortement en désaccord à 7 = fortement en accord). Le questionnaire prenait 10 à 15 minutes à remplir et comprenait des questions sur le parcours professionnel et le contexte de travail (par exemple l’expérience, le lieu de travail et la proportion de la clientèle ayant des enfants).
Des entretiens semi-dirigés en ligne ont été menés sur Microsoft Teams à l’aide d’une grille élaborée à partir des objectifs de recherche, des résultats préliminaires de la phase I et de la littérature. La grille d’entretien (voir le fichier supplémentaire) explorait l’expérience des psychiatres auprès des parents ayant un trouble psychique (par exemple : Comment vivez-vous le travail avec des adultes qui ont un trouble psychique et qui ont aussi un rôle parental ? Selon vous, quel est votre rôle dans l’accompagnement des parents ayant un trouble psychique ? En quoi, le cas échéant, est-ce différent du travail avec des adultes qui n’ont pas d’enfants ?). Les entretiens ont duré de 38 à 66 minutes (47 minutes en moyenne) et ont été enregistrés.
Les personnes participantes pouvaient choisir « refuse de répondre » ou « sans objet », réponses codées comme manquantes et traitées par imputation de la moyenne par item [48]. Sur l’ensemble des 38 items, le taux de réponses valides était de 99,0 %. L’analyse quantitative a été réalisée avec le logiciel SPSS 27 (IBM Corp., 2020). Les conditions de base des techniques paramétriques ont été vérifiées (par exemple la normalité de la distribution) [49]. Des tests t à un échantillon ont comparé les scores des items aux moyennes des sous-échelles, afin de repérer les items significativement au-dessus ou au-dessous de la moyenne. Des scores plus élevés indiquaient davantage de pratiques centrées sur la famille ou de facteurs facilitants, tandis que des scores plus bas traduisaient moins de pratiques centrées sur la famille ou des facteurs entravants. Le seuil de significativité statistique était fixé à P < 0,05.
Les données qualitatives ont été analysées avec NVivo 14 par une analyse thématique de contenu, selon les six phases de Braun et Clarke [50] : familiarisation, codage, génération des thèmes, révision, affinement et rédaction. Des réunions d’équipe hebdomadaires assuraient le consensus sur les codes et les thèmes.
À la suite de l’analyse des données qualitatives, trois personnes de l’équipe signataire ont mené une phase d’intégration pour combiner les résultats quantitatifs et qualitatifs. Ce processus a été présenté sous la forme d’un tableau de présentation conjointe, qui fait ressortir des éclairages nouveaux allant au-delà de ce que révèlent séparément les résultats quantitatifs et qualitatifs.
Le tableau 2 présente les moyennes et les intervalles de confiance des scores des 27 psychiatres quant à leur niveau de pratiques centrées sur la famille, à leurs compétences et connaissances, et à leurs attitudes envers les pratiques centrées sur la famille. Il présente aussi les items significativement au-dessus et au-dessous de la moyenne.
Tableau 2 — Analyse item par item
Personnes participantes (n = 27). Pour chaque item : M [IC à 95 %] ; Δ = écart entre la moyenne de l’item et la moyenne globale du groupe. Les scores vont de 1 = fortement en désaccord à 7 = fortement en accord. R indique les items recodés, à interpréter comme tels : un score élevé. *p < 0,05 ; **p < 0,01 ; ***p < 0,001.
Les résultats de la sous-échelle des pratiques centrées sur la famille montrent une grande variabilité d’un item à l’autre. Les psychiatres se disaient « d’accord » à « fortement en accord » pour ce qui est de vérifier si la personne suivie a un enfant et si elle peut répondre aux besoins de ses enfants, mais « en désaccord » à « légèrement en désaccord » pour ce qui est de fournir aux personnes suivies de la documentation écrite sur la parentalité.
Les résultats concernant les compétences, les connaissances et la confiance autodéclarées des psychiatres en matière de pratiques centrées sur la famille révèlent aussi une variabilité. Si les psychiatres reconnaissent en général avoir les compétences et les connaissances voulues sur les effets d’un trouble psychique parental sur les familles et sur l’importance des réseaux de soutien social, leurs réponses traduisaient un léger désaccord quant à leur connaissance des principales techniques que les personnes suivies pourraient utiliser pour favoriser le bien-être de leurs enfants, et quant à leur propre capacité à évaluer le développement global de ces enfants.
Les items de la sous-échelle « Attitudes et croyances des professionnels à l’égard de la PCF » ne variaient pas significativement. Les psychiatres étaient en général d’accord avec tous les items portant sur la pertinence des pratiques centrées sur la famille.
Les personnes participantes ont confirmé que le repérage du statut parental faisait partie de leurs soins habituels et était effectué de façon systématique, en soulignant son importance comme source d’information. Les psychiatres ont aussi dit évaluer la capacité des parents à répondre aux besoins de leurs enfants. Néanmoins, même si elles se disaient prêtes à aborder les préoccupations parentales, les personnes interrogées ont souligné que cette attention restait limitée, surtout lorsque les parents ne s’engageaient pas activement dans la discussion sur leur rôle parental ou ne la prolongeaient pas.
Les psychiatres ont aussi dit faire des efforts concertés pour inclure les membres de la famille dans leurs rencontres, en particulier lors des rencontres d’évaluation et de la planification du congé, et considérer qu’une partie de leur rôle consistait à écouter les proches des personnes suivies. En même temps, les psychiatres ont précisé que les rencontres familiales incluent rarement les enfants (tableau 3).
Tableau 3 — Résultats intégrés des phases I et II
Pour chaque thème : résultats quantitatifs, résultats qualitatifs (extraits d’entretiens), résultats intégrés. ø : pas de résultat quantitatif correspondant.
Certaines personnes interrogées ont exprimé des hésitations à impliquer les enfants, invoquant des doutes sur l’opportunité de discuter des difficultés psychologiques des parents en leur présence. Cela peut refléter des croyances sous-jacentes sur le caractère inapproprié des approches centrées sur la famille dans ces contextes, avec un malaise enraciné dans les questions de confidentialité et dans la nature sensible des informations psychiatriques.
Les psychiatres ont relevé que d’autres groupes professionnels pourraient être mieux placés pour les interventions centrées sur la famille, en soulignant que, tout en valorisant le travail avec la famille, « …ce n’est pas ma responsabilité professionnelle de faire ce travail » (Psychiatre 4). La plupart des personnes participantes ont reconnu que leur attention portait surtout sur des soins centrés sur l’individu, qui prenaient souvent le pas sur des approches plus larges orientées vers la famille.
Si les psychiatres avaient en général confiance dans leurs compétences, beaucoup ont dit manquer d’outils et de formation spécifique pour parler de techniques parentales et de développement de l’enfant, une formation jugée utile pour améliorer leur pratique.
Les personnes participantes ont aussi désigné un obstacle structurel important : la faible collaboration entre services pour adultes et services pour enfants. Cette fragmentation limitait leur capacité à orienter efficacement les enfants des personnes suivies vers un soutien approprié et restreignait leur compréhension des besoins plus larges de la famille.
Certains obstacles liés aux personnes suivies et à leur famille ont été soulignés. Plusieurs personnes participantes ont noté qu’elles rencontraient rarement les enfants des personnes suivies, souvent parce que ces enfants n’étaient pas disponibles en raison de l’école, ou parce que les parents « en ont souvent perdu la garde » (Psychiatre 4). En outre, l’autostigmatisation parentale est apparue comme un obstacle important : certaines personnes interrogées ont rapporté que des personnes suivies hésitaient à divulguer des informations sur leurs enfants par « peur des conséquences, peur des conséquences légales ou simplement peur du jugement » (Psychiatre 4).
Les personnes participantes ont insisté sur l’importance de reconnaître le rôle parental des personnes suivies et d’associer les familles aux soins, en soulignant les bénéfices importants d’une approche centrée sur la famille. Elles disaient avoir confiance dans leur capacité à travailler avec les familles des personnes suivies, ce qu’elles attribuaient en partie à la formation reçue.
Malgré les difficultés liées à la réticence des personnes suivies à impliquer des membres de leur famille, les psychiatres ont désigné plusieurs compétences professionnelles, comme la négociation, qui les aidaient à composer avec les hésitations parentales et à les surmonter. En outre, certaines personnes participantes ont noté que leur propre expérience de parent renforçait leur capacité à entrer en lien avec d’autres parents et à les soutenir.
L’autonomie professionnelle est aussi apparue comme un facteur facilitant clé, qui donne aux psychiatres la souplesse d’adapter leur pratique. Comme l’a fait remarquer l’un d’eux, « en tant que médecin, j’ai une grande liberté professionnelle. Si je veux impliquer davantage la famille, personne ne va m’en empêcher » (Psychiatre 4).
Cette étude a exploré la manière dont les psychiatres soutiennent les parents ayant un trouble psychique et les facteurs qui influencent leurs soins centrés sur la famille. Les résultats ont révélé un engagement modéré dans ces pratiques, en contraste avec des études antérieures faisant état de niveaux plus élevés [35,36]. Nos résultats montrent néanmoins une variabilité considérable dans le soutien que les psychiatres apportent aux personnes suivies et à leur famille, ce qui concorde avec la recherche qualitative antérieure [37].
D’abord, nos résultats suggèrent que les psychiatres repèrent en général bien si les personnes suivies ont des enfants, un constat important vu les lacunes couramment observées dans l’enregistrement du statut parental au sein des services de santé mentale [51,52]. Reconnaître le statut parental est une première étape fondamentale des soins centrés sur la famille, qui devrait être systématiquement intégrée aux évaluations d’accueil dans l’ensemble des services de santé mentale [53].
Cependant, les psychiatres de notre étude ont fait état d’une attention limitée ou superficielle au soutien parental ou à l’engagement direct auprès des enfants des personnes suivies. Si l’intérêt d’impliquer les membres de la famille, enfants compris, était reconnu, cette implication était surtout vue comme un moyen d’améliorer la gestion des symptômes et le rétablissement, plutôt que de soutenir la compréhension de la maladie psychique par la famille ou sa capacité d’y faire face. Cela rejoint les résultats d’une étude récente auprès d’adultes ayant grandi avec un parent atteint d’un trouble psychique, qui disaient avoir été « impliqués mais pas inclus » par les équipes, servant de sources d’information sans recevoir un soutien suffisant ni être inclus dans les décisions de soins [54]. De même, les psychiatres de la présente étude reconnaissaient les effets d’un trouble psychique parental sur les familles mais, comme dans l’étude de Cognard et Wendland [38], exprimaient peu d’aisance pour discuter de compétences parentales ou évaluer les besoins développementaux des enfants. Bien que la plupart aient dit essayer de répondre aux besoins des enfants, ce dépistage dépassait rarement un engagement de surface.
En outre, même si certains psychiatres invitaient des membres de la famille aux rencontres, les enfants y étaient rarement inclus. Cela fait écho aux résultats d’études portant sur diverses professions, où le soutien concret aux membres de la famille, en particulier aux enfants, était limité [2,52]. Une étude canadienne d’il y a deux décennies avait de même constaté que, si les équipes reconnaissaient les besoins de toute la famille, peu de personnes se sentaient en mesure d’engager efficacement tous les membres de la famille [55]. Cognard et Wendland (38) ont aussi mis en évidence une approche centrée sur la mère, façonnée par des compétences et une formation limitées, offrant un soutien direct minimal à la cohésion familiale ou à la parentalité. Ces lacunes, largement relevées aussi dans les autres professions que la médecine [56,57,58], soulignent un besoin urgent de ressources et de formation pour mieux outiller les psychiatres face aux questions de développement de l’enfant et de parentalité lors du suivi des parents ayant un trouble psychique.
Contrairement à d’autres études [36], les psychiatres de notre échantillon n’ont pas présenté la disponibilité des services ou la charge de travail comme des obstacles majeurs. Leurs réponses mettaient plutôt en avant leur autonomie et leur indépendance professionnelles. Néanmoins, comme dans la recherche antérieure [37], beaucoup ont exprimé une réticence à parler du trouble psychique parental devant les enfants, par crainte que ce soit inapproprié et pour des raisons de confidentialité. Parmi les autres raisons d’une faible implication auprès des enfants des personnes suivies figuraient l’indisponibilité des enfants en raison des horaires scolaires, la perte de la garde, l’autostigmatisation parentale et la crainte de conséquences légales.
Si certaines personnes participantes étaient fières de leurs compétences et aimaient mener des rencontres familiales, d’autres reconnaissaient que leur pratique restait principalement centrée sur l’individu. Cette focalisation étroite constitue une lacune importante, car aborder la parentalité peut fortement motiver le rétablissement, alors qu’ignorer le stress parental peut nuire au bien-être général [59]. L’accent mis sur les soins individuels, qui néglige les dynamiques familiales, reflète probablement un obstacle structurel qui fragmente les soins entre services pour adultes et services pour enfants au lieu d’aborder la cellule familiale de façon globale. Des données de plus en plus nombreuses soutiennent les approches intégrées, comme les unités mère-bébé, qui donnent de meilleurs résultats pour les parents comme pour les enfants [60,61]. De plus, bien que la formation des psychiatres porte sur le modèle biopsychosocial et sur les soins axés sur le rétablissement, certaines personnes estiment que « d’autres professions sont peut-être mieux placées » pour soutenir les familles des personnes suivies. Comme l’a noté Linden [62], la formation des psychiatres privilégie souvent la psychopharmacologie et accorde peu de place à la communication thérapeutique, ce qui complique l’intégration du soutien familial dans les soins psychiatriques.
La recherche antérieure souligne les difficultés que rencontrent les équipes pour aborder la parentalité et des questions sensibles avec les parents ayant un trouble psychique et leur famille [63,64]. Bien que les psychiatres de notre étude repèrent systématiquement le statut parental, beaucoup pourraient bénéficier d’une formation complémentaire pour gagner en confiance et en compétence face aux préoccupations parentales. Cette compétence, qui s’apprend [65], est essentielle pour aider les parents à concilier santé mentale et responsabilités parentales, ce qui améliore en définitive les résultats pour les parents comme pour leurs enfants. Intégrer des stratégies spécifiquement centrées sur la famille à la formation clinique outillerait mieux les psychiatres pour mener ces conversations délicates, et favoriserait un environnement plus soutenant et plus inclusif pour les familles. Les données montrent que former les équipes à des approches centrées sur la famille comme Let’s Talk about Children et The Parenting Well renforce efficacement les pratiques centrées sur la famille [59,66].
En outre, reconnaître les limites de la pratique des psychiatres souligne la nécessité d’une approche plus intégrée et multidisciplinaire pour traiter les questions familiales de façon globale. Les psychiatres devraient collaborer étroitement avec le travail social, la psychoéducation, la psychologie, les soins infirmiers et les services de protection de l’enfance. Une telle collaboration permet aux psychiatres de se concentrer sur le traitement de santé mentale tout en veillant à ce que les besoins plus larges des familles, en particulier des enfants, soient pris en compte. Certaines professions, comme le travail social, sont peut-être mieux placées pour offrir un soutien direct aux enfants en répondant à leurs besoins, en leur donnant de l’information et en engageant les parents dans leur rôle de soin. Néanmoins, le rôle unique des psychiatres dans les soins exige une implication active de leur part dans le repérage du statut parental, l’évaluation des préoccupations parentales, l’inclusion des membres de la famille dans les plans de soins et l’orientation appropriée vers des services psychosociaux ou des services à l’enfance. L’intérêt des modèles de soins multidisciplinaires, interorganisationnels et collaboratifs pour les familles aux prises avec un trouble psychique est bien documenté [31,39].
Pour mieux soutenir les psychiatres dans leur engagement auprès des familles, en particulier dans les situations complexes où se croisent plusieurs difficultés familiales, les services de santé mentale pourraient mettre en place des équipes interorganisationnelles de consultation sur les situations familiales [31]. Ces équipes, réunissant des spécialistes de divers domaines (par exemple services à l’enfance, services aux adultes, services communautaires, protection de la jeunesse), peuvent apporter des éclairages précieux sur les dynamiques complexes que vivent les familles. La recherche montre qu’un tel soutien interprofessionnel et interorganisationnel renforce la confiance des équipes dans le soutien aux familles, améliore la perception de la sécurité des enfants et conduit à de meilleurs résultats cliniques [5,31,67,68].
Une force clé de cette étude est qu’elle porte exclusivement sur la contribution des psychiatres au soutien des familles confrontées à des difficultés de santé mentale, une perspective qui n’avait pas encore été explorée en profondeur. Le devis mixte, qui intègre données qualitatives et quantitatives, offre une compréhension globale du sujet. L’étude comporte toutefois des limites. La taille relativement petite de l’échantillon et la surreprésentation de psychiatres ayant plus d’âge et d’expérience, qui déclarent en général davantage de pratiques centrées sur la famille, peuvent limiter la généralisabilité des résultats. Le recours à des données autodéclarées et à des entretiens introduit aussi un possible biais de désirabilité sociale. La recherche future pourrait prolonger ces résultats en incluant le point de vue des personnes suivies et en examinant les dossiers d’accueil, pour vérifier de façon plus objective les pratiques centrées sur la famille des psychiatres.
Si les psychiatres reconnaissent l’importance de la parentalité dans le contexte des troubles psychiques, beaucoup hésitent à offrir un soutien global en raison d’obstacles comme une pratique centrée sur l’individu, la stigmatisation, les questions de consentement et la faible coordination entre services pour adultes et services pour enfants. Des facteurs facilitants comme l’autonomie professionnelle, l’expérience personnelle et l’aisance à mener des rencontres familiales favorisent les soins centrés sur la famille. Pour lever ces obstacles, il faut des approches multidisciplinaires intégrées et des formations ciblées sur les difficultés parentales, ainsi que de la psychoéducation destinée aux enfants. Doter les psychiatres de ces outils peut favoriser des soins qui incluent la famille et améliorer les résultats pour les parents et leur famille.
Complexe Systémique : à retenir
Le décalage mis au jour ici est familier aux systémiciens : la famille est reconnue, invitée, écoutée, mais surtout comme ressource pour le traitement de la personne désignée. Les enfants, eux, restent hors de la pièce, au nom de la confidentialité ou de la crainte de les exposer. L’étude montre bien comment la culture médicale individuelle et la séparation des services pour adultes et pour enfants fabriquent cet angle mort, et comment l’autonomie des psychiatres peut, à l’inverse, ouvrir la porte à une pratique familiale quand l’envie et la formation sont là. Un psychiatre dit puiser surtout dans son expérience de père : indice que les compétences familiales s’apprennent peu en faculté. À garder en tête : un petit échantillon, cinq entretiens seulement, des réponses autodéclarées. Pour la clinique, la piste concrète est simple : passer de « Comment ça va avec vos enfants ? » à une vraie conversation avec le parent sur sa parentalité, et oser inviter les enfants. À lire avec l’étude sur les facteurs qui facilitent ou freinent une approche centrée sur la famille dans le traitement des parents, et avec l’analyse du vécu des familles dans le programme Family Talk en Irlande.
Notes de l’original
Remerciements. L’équipe remercie tous les organismes qui ont aidé au recrutement des personnes participantes et tous les membres des équipes professionnelles qui ont accepté de prendre part à cette étude. Elle remercie aussi Denis Lacerte, conseiller au Centre de recherche universitaire sur les jeunes et les familles (CRUJeF), pour ses conseils et son soutien en matière de statistiques.
Financement. GP a reçu un financement du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH) (no 435–2020–1092). GP a aussi reçu un soutien financier du Réseau de recherche en santé des populations du Québec (RRSPQ). Les bailleurs de fonds n’ont joué aucun rôle dans la conception de l’étude, la collecte, l’analyse ou l’interprétation des données, ni dans la rédaction du manuscrit.
Liens d’intérêts. L’équipe de recherche déclare n’avoir aucun lien d’intérêts.
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Traduction non officielle en français de Explorer le point de vue des psychiatres sur le soutien aux parents ayant des difficultés de santé mentale : une étude à méthodes mixtes, par Mireille Jasmin, Geneviève Piché, Aude Villatte, Andrea Reupert, Marie-Ève Clément, Anne Dorothee Müller, Marianne Fournier-Marceau, Darryl Maybery, Marie-Hélène Morin et Stéphane Richard-Devantoy, PLOS ONE, vol. 21, no 2, e0342923 (2026), doi : 10.1371/journal.pone.0342923, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableaux présentés en listes). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « Exploring psychiatrists’ perspectives on supporting parents with mental health Challenges: A mixed-methods study », publié dans PLOS ONE (2026) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Jasmin, M., Piché, G., Villatte, A., Reupert, A., Clément, M.-È., Müller, A. D., Fournier-Marceau, M., Maybery, D., Morin, M.-H., et Richard-Devantoy, S. (2026). Explorer le point de vue des psychiatres sur le soutien aux parents ayant des difficultés de santé mentale : une étude à méthodes mixtes (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/explorer-le-point-de-vue-des-psychiatres-sur-le-soutien-aux-parents-ayant-des-difficultes (Œuvre originale publiée en 2026 dans PLOS ONE, 21(2), e0342923 (2026) ; republiée en 2026 par PLOS ONE, https://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0342923)
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